La qualité des textes sources et son impact sur le processus de traduction

Par Alice Fournier, étudiante M2

Un peu à la manière de Forrest Gump, nous pourrions comparer la traduction à une boîte de chocolats : on ne sait jamais sur [quel fichier source] on va tomber ». Certains fichiers sont absolument « délicieux » à traduire tandis que d’autres vous laissent un arrière-goût amer une fois la traduction finie. C’est bien la notion même de qualité qui entre ici en jeu. Si l’on en croit la définition donnée par le dictionnaire du CNRTL, c’est la « valeur bonne ou mauvaise d’une chose » mais aussi la « nature ou valeur appréciée du point de vue du [client] ». La qualité aurait donc deux dimensions, à la fois subjective et objective. Le but de tout traducteur, et de toute agence de traduction, est de livrer un texte final de bonne qualité, qui répondra aux attentes du client, peu importe la qualité du texte de départ. Comment évaluer la qualité des textes sources ? En quoi cette qualité influe-t-elle sur le processus de traduction ? Est-ce qu’un texte source de « mauvaise » qualité représente vraiment un problème de qualité pour le texte final livré au client ? C’est à cette thématique que je me suis intéressée pendant mon stage, et je vais vous donner aujourd’hui quelques pistes de réflexion.

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Évoquons tout d’abord la qualité linguistique des textes sources. Certains textes sont particulièrement bien rédigés, et agréables à traduire, tandis que d’autres comportent des maladresses, des solécismes ou encore des barbarismes qui compliquent la compréhension. Plutôt que de se moquer, le traducteur doit garder à l’esprit que l’auteur du texte est spécialiste de son domaine avant d’être écrivain (idée notamment développée par Chris Durban au cours d’un colloque à l’université de Rennes en 2002, malheureusement le texte du colloque n’est plus en ligne). En outre, le traducteur fait bien souvent figure de premier lecteur du texte, capable de déceler les erreurs de rédaction ou de sens. Il a par conséquent un rôle dans l’amélioration de la qualité du texte source et ne doit pas hésiter à communiquer les erreurs qu’il remarque. Bien sûr, il peut parfois être difficile de faire la différence entre une mauvaise rédaction et la technicité du texte source. Qui plus est, un texte peut être difficile et mal rédigé à la fois. Brian Mossop explique très bien ce problème dans son article intitulé « Understanding Poorly Written Source Texts ». Le traducteur doit être en mesure de différencier technicité et mauvaise rédaction, d’où l’intérêt de se spécialiser dans un domaine particulier. La qualité linguistique diffère également selon l’utilisation prévue pour le texte, selon le « skopos » du projet. S’il est destiné à être publié, alors il est probable qu’un soin tout particulier soit accordé à sa rédaction. Si c’est un document créé à titre d’information, il est possible que son élaboration ait pris moins de temps et que des fautes subsistent au sein du texte.

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La mondialisation a également un impact sur la qualité linguistique des textes sources, et notamment sur l’anglais qui est devenu la nouvelle « lingua franca » en Europe et dans le monde. Pendant mon stage, j’ai principalement traduit de l’anglais vers le français, et je me suis rendue compte que de nombreux textes anglais ne semblaient pas avoir été écrits par des anglophones natifs. Peut-être même que ces textes avaient fait l’objet d’une traduction préalable, et que l’anglais constituait alors une langue pivot. La langue traduite est souvent considérée comme une langue à part entière, et le « translationese » est souvent le signe d’une mauvaise « qualité » (au sens subjectif du terme). Nous pourrions alors remettre en question la notion même d’original lorsque les textes à traduire passent par une langue pivot. Quand le rédacteur n’est pas anglophone ou quand le texte n’est pas un original, le risque d’interférences depuis la langue maternelle ou depuis la langue cible dans l’anglais est bel et bien présent. L’anglais de la mondialisation, ou « globish » est souvent un anglais différent de la langue de Shakespeare à proprement parler. Le traducteur doit s’en rendre compte, et c’est pour cette raison qu’il convient de développer des compétences interculturelles. Parfois, des efforts sont fournis pour « internationaliser » les textes sources afin de faciliter le processus de traduction. L’Union européenne a bien compris ce problème, c’est pourquoi elle a lancé en 2010 la campagne « Clear Writing » qui vise à sensibiliser ses personnels sur une rédaction claire et sans ambiguïté en anglais pour éviter les problèmes de communication. Les textes « internationalisés » facilitent, certes, le processus de traduction mais certaines références culturelles risquent d’être gommées pour obtenir un texte « global », qu’il est possible de transposer d’une culture à l’autre sans grande difficulté. Or, à mon sens, toute la saveur du métier de traducteur réside dans ces références culturelles à faire passer d’une langue à l’autre, tant bien que mal.

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Il est important de différencier le texte source du fichier source, car certains types de fichiers sources peuvent poser problème et risquent de mettre à mal la qualité du fichier cible s’ils ne sont pas gérés correctement, et ce même si le texte source est bien rédigé. Prenons le cas des fichiers PDF, qui présentent souvent des difficultés techniques, notamment lorsque l’on utilise des logiciels de traduction assistée par ordinateur (TAO). Dans le cadre de la traduction juridique, de nombreux documents sont scannés puis envoyés en traduction. Les logiciels de TAO ne reconnaissent pas ce type de fichier et il est donc impossible de les utiliser pour la traduction (à moins de passer par un logiciel OCR). Aucune récupération n’est donc possible par le biais d’une mémoire de traduction. En outre, il faut traduire le document dans un fichier Word et refaire la mise en page à l’identique. La traduction de ces fichiers est par conséquent chronophage. Il arrive également qu’un client envoie en traduction un fichier PDF généré à partir d’un autre fichier car il ne dispose plus du fichier d’origine. Là encore, l’utilisation des outils de TAO est compromise, à moins de convertir le fichier PDF en fichier .doc et de le retravailler en éliminant tous les sauts de ligne ajoutés lors de la conversion. Ces fichiers nécessitent donc un travail de préparation préalable de la part du chef de projet mais lorsqu’une mémoire de traduction est fournie, cette tâche permet d’accroître la productivité du traducteur. Les sauts de ligne intempestifs empêchent notamment la propagation automatique des concordances, car les répétitions ne sont pas reconnues.

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Intéressons-nous finalement à cette définition de la qualité par la DGT dans son rapport intitulé « Quantifying Quality Costs and the Cost of Poor Quality in Translation » : « Whatever the definition, quality has two dimensions: quality of the process and quality of the output, which also includes timely delivery of a product or service. The better the process, the better the quality of the output ». La qualité a donc deux dimensions : le processus et le texte final. La qualité d’un projet dépend également du respect des délais. Certains fichiers sources posent problème soit en raison de leur format d’origine, soit parce que le texte est difficile à comprendre en raison d’une mauvaise rédaction ou d’un niveau de technicité élevé. Il est alors nécessaire de savoir gérer ce type de fichier pour livrer au client, en temps et en heure, un fichier cible qui répondra à ses attentes. Par conséquent, il est indispensable que la communication entre traducteurs et chefs de projet d’une part, et entre chefs de projet et client d’autre part soit fluide pour permettre la réussite du projet, peu importe la « qualité » du texte source. Au final, les fichiers sources de « mauvaise qualité » font partie du métier du traducteur. C’est peut-être pour cette raison que, selon le rapport de la SFT de 2015, presque la moitié des traducteurs interrogés (49,21 %) n’appliquent pas de majoration en cas de mauvaise rédaction du texte source.

Pour conclure, la qualité subjective des fichiers sources varie selon les projets, un peu comme les chocolats de Forrest Gump. Certains sont parfois meilleurs que d’autres. Néanmoins, pour filer la métaphore, même si le « chocolat » sur lequel on tombe n’est pas très bon, il n’en reste pas moins comestible. Il en va de même pour les fichiers sources de « mauvaise qualité », qui ne sont pas, en toute objectivité, de mauvaise qualité s’ils correspondent aux intentions de leur auteur. Il faut simplement savoir les gérer avec professionnalisme et comprendre pourquoi ils sont moins bons que les autres.

 

Sources :

European Commission, Directorate-General for Translation. « Quantifying Quality Costs and the Cost of Poor Quality in Translation ». Studies on translation and multilingualism. 2012. Luxembourg: Publications Office of the European Union. ISBN 978-92-79-22822-3.

Mossop, Brian. « Understanding Poorly Written Source Texts », Terminology Update [en ligne], vol. 28, n°2, 1995, page 4. [Consulté le 15 janvier 2017]. Disponible à l’adresse : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/favart/index-eng.html?lang=eng&lettr=indx_autr8D4Qx-kn2xlI&page=95D0QuFqwMUE.html

SFT. « Enquête 2015 sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction, résultats préliminaires » [en ligne]. 2015. [Consulté le 15 janvier 2017]. Disponible à l’adresse : http://www.sft.fr/clients/sft/telechargements/file_front/45866_2015_RESULTATS_PRELIMINAIRES.pdf.pdf

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