L’apport de la psychologie à la traduction

Par Anja Ries, étudiante M1

 

La traduction consiste à faire passer un texte écrit dans une langue source vers une langue cible. Elle désigne à la fois les processus intellectuels à l’œuvre et le résultat de ces processus. Nous avons appris tout au long de ce master que pour réaliser une bonne traduction, il ne suffit pas de transposer mécaniquement les mots. Il faut saisir les nuances de sens et de style du texte source afin que le nouveau texte non seulement transmette le message de l’original, mais qu’il soit aussi naturel que possible, comme s’il avait été rédigé initialement dans la langue cible. Pour cela, il est nécessaire, d’abord de bien comprendre le texte source, puis de trouver la bonne façon d’exprimer son contenu. Le traducteur doit « sentir » le message original, l’analyser, l’adapter à un contexte donné et au final, décider de quelle manière il va le rendre accessible au public cible. Durant ce cheminement, il peut connaître des moments de doute, omettre volontairement ou involontairement une partie du message, produire des contresens sans s’en rendre compte. La traduction fait donc appel à des processus psychiques et cognitifs complexes qui vont au-delà des seules compétences linguistiques du traducteur.

C’est là un des enseignements clés que j’ai retenu de cette première année très riche du master de traduction spécialisée. Quand, à l’automne dernier, j’ai choisi de reprendre le chemin de l’université pour me former au métier de traductrice, après une formation initiale en psychologie clinique et plusieurs années d’exercice à mon compteur, j’ignorais encore une grande partie des liens qui existent entre ces deux disciplines. Pourtant, les champs de la traduction et de la psychologie présentent de nombreuses affinités, à la fois épistémologiques et conceptuelles[1]. Je propose de faire un bref résumé de ces principales caractéristiques.

 

Une discipline, deux approches différentes

L’apport de la psychologie à la traduction est double. Il y a d’abord, bien sûr, le champ de la psycholinguistique. Née dans les années 1960, elle se distingue de l’aspect formel de l’étude du langage, la linguistique, qui est extérieure à l’homme et étudie le langage pour lui-même. La psycholinguistique, quant à elle, étudie la communication et le langage, sous l’angle de la théorie de l’information (émetteur – canal – récepteur). Elle étudie donc le parcours du langage en tant qu’information, et les caractéristiques de ses supports[2]. Elle explore les processus cognitifs et les opérations mentales qui entrent en jeu dans la production du langage. La psycholinguistique se situe au carrefour de la linguistique, de la psychologie et de la neurologie. Comme son sujet d’étude porte sur les connexions cérébrales et la manière dont l’être humain produit du langage, il est facile d’imaginer que les nouvelles techniques de traduction automatique s’intéressent de près à cette discipline (voir l’article de Benoît à propos de la traduction automatique neuronale).

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À côté de cette approche expérimentale, les concepts issus de la théorie psychanalytique focalisent davantage sur les processus inconscients qui sous-tendent l’accès au langage. Avant d’aller plus loin, il me paraît important de rappeler brièvement la place accordée au langage dans la psychanalyse.

L’être humain est un être parlant. C’est ce qui le distingue de l’animal. Depuis sa théorisation de l’inconscient, Freud a postulé que l’être humain n’est pas maître de sa parole, c’est-à-dire qu’il ne produit pas le langage, mais qu’il est produit par lui. C’est ce qui explique les lapsus, les non-sens ou encore les oublis momentanés de certains mots. Il se trouve soumis à une autre force, celle de l’inconscient, qui est le lieu des représentations refoulées et opposé au champ de la conscience.

Pour Freud, la traduction comprend « les mécanismes de l’appareil psychique qui transforment les idées et les affects en mots ou encore transposent les contenus psychiques du registre inconscient au registre conscient. Radicalement liées, la traduction et la psychanalyse mettent en jeu la matière langagière dans sa possibilité de transformation »[3]. En d’autres termes, le traducteur doit saisir le sens de la parole de l’auteur du texte original et le réexprimer afin d’établir la communication avec son public cible et faire passer le message[4]. À l’instar d’un psychanalyste qui écoute son patient, le traducteur est amené à décoder la parole de l’autre et à mettre en lumière ses signifiants, c’est-à-dire les éléments du discours qui représentent et déterminent son auteur. Le défi pour le traducteur réside dans le fait de transposer la vision du monde de l’auteur ; vision qui est à la fois personnelle et culturelle puisqu’elle fait intervenir des systèmes de valeur propres à chaque langue.

De son côté, le traducteur est, lui aussi, structuré par les références et les représentations qui fondent sa personnalité. Ces représentations ont une influence sur les mécanismes cognitifs qu’il va mettre en œuvre dans son travail. En conséquence, la qualité d’une traduction ne repose pas uniquement sur la maîtrise suffisante des langues de départ et d’arrivée, elle est également largement déterminée par l’imaginaire de la personne qui traduit. Si le traducteur parvient à percevoir toutes les subtilités du texte d’origine, cela lui permettra « de mettre des mots, les mots de sa propre langue sur des sensations, des pulsions, des émotions qu’il ressent lui-même de l’intérieur et que l’auteur a fait passer dans son texte, souvent sans le savoir »[5].

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Mais pourquoi est-ce si important ?

Nous savons que le métier du traducteur est soumis à rude épreuve avec l’arrivée des nouvelles techniques de traduction automatique. S’il est vrai que ces techniques sont de plus en plus performantes et imitent de mieux en mieux le fonctionnement cérébral de l’être humain, ces quelques considérations psychologiques me paraissent essentielles et porteuses d’espoir. Puisqu’il n’est pas qu’un simple mécanicien du langage, mais profondément traversé et déterminé par lui, le traducteur aura, à mon avis, toujours une longueur d’avance sur la machine en ce sens qu’il peut « jouer » avec la langue, qu’il peut la transformer et la recréer dans toute sa complexité afin d’y faire entrer son ressenti et l’adapter à la manière qui lui parait la plus appropriée, selon des critères subjectifs qui sont – et resteront – la base du fonctionnement humain.

 

 

[1] Boulanger, Pier-Pascale. « Quand la psychanalyse entre dans la traduction. » [en ligne]. Meta 544 (2009) : 733–752, [consulté le 21/03/17] Disponible sur : https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2009-v54-n4-meta3582/038901ar/

[2] http://psychologie.psyblogs.net/2012/01/cours-langage-et-langues.html [consulté le 23/03/17]

[3] Boulanger, Pier-Pascale. « Quand la psychanalyse entre dans la traduction. » [en ligne]. Meta 544 (2009) : 733–752, [consulté le 21/03/17] Disponible sur : https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2009-v54-n4-meta3582/038901ar/

[4] ibid.

[5]  Wuilmart, Françoise. Traduire un homme, traduire une femme, est-ce la même chose ?, [en ligne]. Publié dans la revue Palimpsestes, n° 22, Traduire le genre : femmes en traduction, Presses de la Sorbonne nouvelle, Paris, 2009. [consulté le 21/03/17] Disponible sur : https://palimpsestes.revues.org/183

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