Le métier de traducteur à l’heure de l’uberisation de l’économie

Par Alexandre Moreau, étudiant M1 TSM

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L’évolution de l’économie conduit à une organisation du monde du travail, qui s’appuie largement sur de nouveaux outils numériques comme support au cadre de travail. Dans ce contexte, si Uber n’est ni la première, ni la seule des entreprises de ce genre, elle est représentative d’une transformation du monde du travail qui s’appuie sur la dématérialisation comme médium entre clients et prestataires. Au point que le néologisme « uberisation » est devenu un onomastisme désignant aujourd’hui toute une organisation du travail où l’intermédiaire est un acteur immatériel et les professionnels des concurrents anonymisés. L’objectif d’une telle organisation est de créer une flexibilité, profitable pour le client, synonyme d’une économie d’échelle considérable en regroupant tous les collaborateurs via une application misant sur l’hyper-concurrence.

Notre secteur n’échappe pas à ce nouveau paradigme économique, en effet, de nouveaux outils et de nouvelles plateformes sont devenues des éléments indissociables de l’activité de traduction. Depuis, l’utilisation de dispositifs automatisant la traduction et la mise en commun de bases de données au profit de la productivité conduit, comme dans de nombreuses professions d’indépendants, à une flexibilité structurelle externalisante du milieu. Autrement dit, tout le travail s’organise autour de la capacité de l’employé.e ou de l’indépendant.e à fournir la rentabilité requise face à tel ou tel « concurrent », au prix d’un formatage systématique de la production.

Par ailleurs, le métier de traducteur est déjà empreint par l’usage des nouvelles technologies, et ouvert à l’indépendance, c’est donc logiquement que des entreprises se sont lancées dans l’uberisation de la profession.

A titre d’exemples représentatifs, penchons-nous sur plusieurs sociétés aux fonctionnements variés qui illustrent le fonctionnement de ce genre d’organisation.

Upwork (ex Elance) est une plateforme de mise en relation entre clients et professionnels de divers secteurs. Elle existe depuis 2000 et, de manière prévisible, a d’abord été utilisée majoritairement dans les milieux déjà familiers avec la dématérialisation, comme la programmation et le développement web, qui représentent toujours la part la plus importante de son activité. Elle s’est ensuite vite étendue à des domaines variés, notamment aux métiers d’indépendants, le nôtre n’y échappant conséquemment pas.

Dessus, des milliers de freelancers de toutes nationalités, en concurrence entre eux, peuvent postuler à un certain nombre d’offres proposées par de nombreux clients, qu’ils soient professionnels ou particuliers. Une fois les deux parties mises en relation, elles signent un contrat, s’entendent sur le délai et les modalités de livraison, et procèdent ensuite au paiement via Paypal.
Il est même possible pour les fournisseurs de payer Upwork pour acquérir un compte « premium », permettant de postuler à un plus grand nombre d’offres simultanément.
Les profils des indépendants ressemblent sur Upwork à des pages de comparateurs de restaurants ou de chambres d’hôtel : pour chaque collaboration, le client peut leur décerner jusqu’à cinq étoiles sur plusieurs critères différents (« coût », « délai de livraison », « qualité » ou « professionnalisme » etc…), qui apparaitront sur le profil, afin d’indiquer sa « compétence » à d’éventuels futur clients.

Stepes est quant à elle une application mobile, très récente, et entièrement dédiée à la traduction. Elle permet aux « traducteurs » de « traduire », directement depuis leur smartphone, ou tout autre appareil connecté, les fichiers déposés par des entreprises. Ils seront payés entre 4 et 12 centimes de dollars maximum le mot. L’application mise ainsi sur l’emploi de toute personne multilingue non forcément qualifiée dans le but de pratiquer des tarifs inférieurs à la moyenne du marché. En outre la startup chinoise n’offre aucune garantie quant à la relecture et à la fiabilité des travaux livrés, participant de ce fait à la fragilisation de la qualité des traductions fournies.

Suivant un schéma analogue, Netflix, le célèbre site de streaming de séries, a également lancé sa propre plateforme de recrutement de traducteurs, dans le but d’uniformiser la traduction de ses sous-titres en se basant sur un test conçu par la firme, et destiné à n’importe quel particulier. HERMES, c’est le nom de cette plateforme, permet à l’entreprise américaine de faire une double économie, en se passant d’intermédiaires et en imposant ses prix et normes à ses traducteurs.

Toutes ces méthodes menant vers un travail toujours plus mondialisé, morcelé et ultra-flexible.

Qui sont les principaux utilisateurs de ces services ?

Pour les clients nécessitant une traduction, c’est bien entendu et en premier lieu le coût moindre qui est le plus intéressant. C’est d’ailleurs l’argument de base de ces intermédiaires. De plus, au vu du grand choix de prestataires, la rapidité du service, si elle est nécessaire, peut être facilement assurée.
Enfin, on remarque beaucoup que parmi les entreprises faisant appel à ces services, leurs besoins de traductions sont souvent destinés à un usage interne et/ou réduit. Par conséquent, elles n’ont pas nécessairement besoin d’un résultat exemplaire et/ou destiné au grand public.

 
Ce sont des évidences, mais c’est pour les traducteurs professionnels que ces mutations sont les plus sensibles.

Celles-ci encouragent des profils jusqu’alors peu conventionnels. En effet, elles permettent à des individus peu ou pas qualifié, des jeunes diplômés, ou à des multilingues à la recherche d’un revenu complémentaire d’exercer la même activité qu’un professionnel de la traduction.

Pour ces derniers, cette étape est tout de même de plus en plus incontournable, leur permettant une flexibilité accrue, de choisir des missions adaptées en terme de spécialisation ou de durée, et de favoriser leur délocalisation, étant donné que le salaire est mondialisé et normalisé, contrairement à la différence de niveau de vie et de pouvoir d’achat entre chaque région du monde.

C’est aussi et surtout, une opportunité de se faire connaître et reconnaître sur le marché.

Remarquons que le réseautage et la reconnaissance des pairs forment une part importante de notre branche. Aussi, les travaux ainsi effectués contribueront à forger une bonne réputation au sein du milieu et de galvaniser ses qualités en se focalisant sur ses qualités.

Cela participe, dans un secteur déjà de plus en plus ultra-concurrentiel, délocalisé, automatisé, et demandant une productivité toujours plus élevée, au détriment parfois de la qualité, à la précarisation du métier, symptomatique de l’uberisation du travail. Cette voie mène à la création d’une concurrence qualifiée/non qualifiée, et à une amplification de l’instabilité professionnelle.

Mais comme nous le savons bien, être multilingue ne suffit pas à être un bon traducteur. Et espérons qu’il en reste ainsi !

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4 réflexions sur “Le métier de traducteur à l’heure de l’uberisation de l’économie

  1. On en vient à un monde de la traduction à deux vitesses de plus en plus tranché : du moins cher, plus rapide, plus concurrentiel et moins qualifié pour des traductions à faible impact d’une part, et du plus qualifié où le client est prêt à payer la valeur ajoutée du prestataire pour les documents à plus fort impact d’autre part. Il est intéressant de remarquer que la traduction automatique menace uniquement une seule branche du secteur, là où elle devient un outil d’aide à la traduction au même titre que les mémoires de traduction et les outils de QA dans l’autre.

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