La déontologie du traducteur : quelques règles de bonne conduite

Par Anja Ries, étudiante M2

 

Contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne ou le Canada, il n’existe pas en France de cadre législatif pour régir le métier de traducteur. Ni le titre, ni l’exercice professionnel ne sont protégés par la loi, ce qui signifie que n’importe qui peut s’improviser traducteur du jour au lendemain à partir du moment où il ou elle juge ses compétences linguistiques suffisantes. Cela tient au fait que la traduction est encore trop souvent perçue comme une tâche pas si difficile, à la portée de quiconque maîtrise plus ou moins bien une langue étrangère. Or nous savons que la traduction fait appel à des compétences multiples, qui vont d’une bonne culture générale au maniement d’outils informatiques spécifiques en passant, naturellement, par d’excellentes connaissances des langues source et cible. Bien que la plupart des formations en traduction soient de haut niveau et sanctionnées par un diplôme bac + 5, la technicité acquise et la polyvalence dont doit faire preuve tout traducteur souffrent encore d’un manque de reconnaissance, aussi bien par le législateur que par le grand public. Aucun Ordre, aucun Conseil ne définit les contours de la profession et n’intervient en cas de problème d’éthique ou de qualité.

 

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L’absence de cadre réglementaire peut avoir des conséquences fâcheuses, non seulement pour le client final, qui n’obtient pas forcément le travail de qualité auquel il s’était attendu, mais aussi pour le traducteur lui-même puisque des pratiques déloyales menacent le travail sérieux et peuvent entacher la réputation de la profession toute entière. Le marché de la traduction est très concurrentiel et fragmenté, caractérisé par une pression permanente sur les prix et des conditions de travail parfois difficiles (délais serrés, évolution rapide des innovations technologiques qui nécessitent une adaptation des connaissances, solitude du traducteur, etc.). Si la mondialisation de l’économie, par son effet d’ouverture sur de nouveaux marchés, a stimulé le besoin de communiquer en d’autres langues et ainsi offert au secteur de la traduction une forte croissance, elle intensifie aussi la concurrence et augmente le risque de dumping linguistique. En ces temps modernes marqués par des changements accélérés, où il faut produire toujours plus vite et à moindre coût, on peut être tenté d’accepter des conditions d’exercice qui potentiellement nuisent à la qualité du travail rendu.

C’est pourquoi il est important que tout traducteur professionnel, qu’il soit au début de sa carrière ou aguerri par des années d’expérience, se conforme à quelques règles de base, pour protéger son travail et ceux qui font appel à lui, préserver l’image de la profession et, last but not least, se protéger lui-même. Un certain nombre d’associations professionnelles et d’organisations internationales ont édité des codes de pratique professionnelle qui définissent des valeurs et des repères communs, même s’ils ne constituent pas des dispositions réglementaires.

Dans ce billet, je propose un bref récapitulatif de ces textes et de leurs critères principaux.

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Commençons par la Société française des traducteurs (SFT) qui, en 2009, a sorti le Code de déontologie générale des adhérents de la SFT. Celui-ci définit les principes, devoirs et usages de la profession et fournit ainsi un cadre de références à tous les traducteurs, quel que soit leur statut, indépendant ou salarié. Le respect de ces principes est une obligation pour tous les traducteurs adhérents de la SFT.

 

Le code retient trois principes généraux :

  • Probité et intégrité, qui garantissent le respect du donneur d’ouvrage et de la mission du traducteur ainsi que la réputation de la profession
  • Fidélité, qui renvoie à la restitution correcte du texte source
  • Respect du secret professionnel

 

À ces principes généraux s’ajoute le respect par le traducteur de la législation de l’État dans lequel il exerce sa profession, notamment en matière de régime social et fiscal. Cet article du code vise à alerter sur la nécessité de déclarer son activité, afin de pouvoir exercer en toute légalité et ainsi contrer les pratiques de travail dissimulé, ou au noir, source de concurrence déloyale. L’argumentation de la SFT ainsi qu’un rappel des sanctions encourues en cas de non-respect de cette obligation sont consultables ici. Le traducteur se doit également de respecter le donneur d’ouvrage en s’interdisant de faire sous-traiter tout ou partie du travail qui lui a été confié. Il ne doit pas se prévaloir de diplômes qu’il ne possède pas. Le traducteur doit refuser toute mission qu’il ne se sent pas capable de réaliser, ainsi que tout délai qu’il juge incompatible avec un travail de qualité.

Enfin, la SFT rappelle la nécessité d’entretenir des relations loyales et confraternelles avec les autres collègues traducteurs. Ceci implique le droit à une juste rémunération de ses prestations rendues, mais aussi le devoir de ne pas accepter de rabais ou de rétributions qui se feraient au détriment d’autrui.

 

Le code de déontologie de la SFT s’appuie sur la Recommandation de Nairobi, adoptée par l’UNESCO en 1976. La traduction, qu’elle soit littéraire, scientifique ou technique, y est reconnue comme activité qui favorise la communication et les échanges d’idées entre les peuples. L’UNESCO attribue à la traduction un rôle extrêmement important dans la coopération entre les nations et les échanges internationaux. Le traducteur est reconnu dans son aptitude à créer des liens au service de la culture et du développement. À ce titre, il est indispensable que lui-même et son travail soient protégés.

Parmi les dispositions adoptées, on peut citer notamment :

  • La recommandation faite aux États membres d’accorder aux traducteurs un droit d’auteur tel qu’il est défini par les conventions internationales. Le traducteur a le droit de voir son nom figurer dans tous les exemplaires publiés de la traduction.
  • La proposition que toute transaction entre un traducteur et un utilisateur se base sur un contrat écrit qui prévoit une rémunération équitable du travail fourni
  • Le renforcement du rôle des organisations et associations professionnelles de traducteurs, dans le but de défendre les intérêts moraux et matériels des traducteurs, par la mise en place de normes régissant la profession et de procédures destinées à faciliter le règlement d’éventuels différends liés à la qualité des traductions
  • L’élaboration et le développement de programmes spéciaux de formation de traducteurs. La traduction doit être reconnue comme une formation spécialisée, distincte de l’enseignement exclusivement linguistique.
  • La garantie que les traducteurs bénéficient d’un régime social et fiscal adapté à leur situation

 

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La recommandation de l’UNESCO marque une avancée importante dans l’histoire de la profession de traducteur. Elle est citée comme référence non seulement par la SFT, mais également par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) qui s’en est inspirée pour réviser sa Charte du traducteur lors de son congrès à Oslo en 1994. Créée sous les auspices de l’UNESCO en 1953, la FIT est un groupement international d’associations de traducteurs, d’interprètes et de terminologues. Elle compte actuellement plus de cent associations professionnelles répertoriées, représentant plus de 80 000 traducteurs dans 55 pays. Elle est reconnue par l’UNESCO comme organisation non-gouvernementale de catégorie A, ce qui lui assure d’être consultée sur toute question ayant trait à la traduction discutée par les autorités de l’UNESCO.

La Charte du traducteur de la FIT précise les droits et les devoirs du traducteur. De par la variété des conditions dans lesquelles elle est exercée, la traduction mérite d’être considérée comme une discipline spécifique et autonome. Afin d’assurer cette reconnaissance à la profession, le traducteur s’engage à suivre certaines lignes de conduite qui devraient non seulement le guider dans l’exercice de sa mission, mais également aider à améliorer les conditions économiques et sociales dans lesquelles il travaille. La charte pose ainsi les bases d’un véritable code moral des traducteurs.

 

On retrouve parmi ces lignes de conduite des propositions déjà citées précédemment dans le code de déontologie des adhérents de la SFT et la recommandation de l’UNESCO : un haut niveau de compétences linguistiques et une bonne culture générale, qui sont à entretenir par des actions de formation continue, la loyauté vis-à-vis des collègues, une estimation juste de ses capacités à réaliser la mission qui lui est confiée, le respect du secret professionnel, la fidélité de la traduction au document source.

Précisons que la FIT insiste sur la nécessaire marge de créativité qui doit être laissée à tout traducteur, puisqu’elle distingue entre une traduction littérale et une traduction fidèle, adaptée au public de la langue cible. Dans tous les cas, le traducteur reste maître de sa traduction et doit, à ce titre, bénéficier des mêmes droits et niveaux de protection qui sont accordés à l’auteur de l’œuvre originale.

 

À côté de ces trois codes de pratique professionnelle, qui s’adressent aux traducteurs de tous horizons et incluent souvent les interprètes, il existe des codes spécifiques pour la traduction littéraire ainsi que pour les traducteurs juridiques. Pour les premiers, on peut citer le code établi par l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et, au niveau européen, celui du Conseil européen des associations de traducteurs littéraires (CEATL), consultable ici. En ce qui concerne les traducteurs et interprètes près des tribunaux, ils suivent les règles de l’Association européenne des traducteurs et interprètes juridiques (EULITA).

 

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À travers ces quelques exemples, j’ai voulu montrer que le caractère flou qui entoure notre profession n’est pas une fatalité. Si le métier de traducteur est encore loin d’être aussi codifié que la déontologie médicale, des efforts sont faits depuis longtemps pour l’inscrire dans un cadre de références solide, basé sur des valeurs partagées et la volonté commune de produire un travail de qualité, gage de sérieux et de rigueur scientifique. Bien qu’ils n’aient pas de validité sur le plan juridique, ces différents codes de bonnes pratiques donnent des repères et des orientations aux traducteurs, les aident à évoluer dans l’exercice de leur métier, leur fournissent un sentiment de protection en cas de doute et contribuent ainsi à améliorer non seulement la qualité des prestations rendues, mais également l’image d’une profession encore trop souvent malmenée.

 

 

Sites consultés :

http://www.fit-ift.org/?lang=fr
https://www.sft.fr/
http://www.atlf.org/
https://ottiaq.org/
http://www.tradulex.com/articles/JEF4.pdf
https://www.ceatl.eu/fr/

 

 

2 réflexions sur “La déontologie du traducteur : quelques règles de bonne conduite

  1. Bonjour, vous indiquez en début d’article que l’Allemagne dispose d’un cadre législatif régissant le métier de traducteur, à quelles lois/quels règlements faites-vous référence ?

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