Dans la famille « Traducteurs créatifs » je demande Sandrine Faure

 Par Morgane Tonarelli, étudiante M1 TSM

SandrineFaure

 

Vous ne vous êtes jamais demandé d’où venaient le slogan français de votre chaîne de fast-food américaine préférée ou encore les spots publicitaires français pour le dernier Smartphone à la mode ? Et bien rassurez-vous car j’ai la réponse à cette question. Lâchez donc votre burger et savourez l’interview de Sandrine Faure, traductrice créative et conceptrice-rédactrice (entre autres) française basée à Londres.

 

Alors, Sandrine, peux-tu te présenter à nos lecteurs, nous parler un peu de ton parcours ?

Sooo… Mon parcours est à la fois assez classique et un poil original. Après une prépa B/L à Paris j’ai intégré Sciences Po Lille et j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi. J’ai donc arrêté en milieu d’année et j’ai contacté ma professeure d’anglais de prépa qui m’a parlé de l’ESIT où elle pensait que je serais heureuse. Je ne savais pas que l’on pouvait étudier la traduction et j’ai adoré l’idée. Mes études à l’ESIT ont été franchement décevantes, mais peu importe : j’ai déniché un stage à l’ONU (ennuyeux au possible, mais en même temps fascinant) et fait un Master d’études anglophones en parallèle. Pour être honnête, je détestais les cours de traduction technique et j’avais envie de quelque chose de plus intellectuel. Once a prépa student… Le stage a été génial parce que j’ai rencontré des personnes formidables et j’ai aussi vu l’envers du décor de la traduction en organisation internationale : tu as des horaires sympas et gagnes très bien ta vie, mais ça reste de la traduction technique et ce n’est pas pour moi.

 

En général, au cours de nos études de traduction, la traduction créative est rarement abordée voire passée sous silence. Comment as-tu découvert cette branche de la traduction et qu’est-ce qui t’a convaincue ?

À la fin de mes études, j’étais un peu coincée à Paris et n’avais aucune envie de commencer ma carrière là-bas. J’ai eu la chance immense qu’une de mes amies me parle de Textappeal, une agence de traduction créative à Londres, et me mette en contact avec leur fondateur qu’elle connaissait un peu. Ils cherchaient un PM francophone, j’ai passé un entretien de cinq minutes et hop j’emménageais à Londres une semaine plus tard. Personne ne m’avait parlé de traduction créative, mais ça n’a rien d’étonnant : pour la traduction littéraire et créative, il faut se former de son côté. J’ai toujours pensé que je travaillerais dans la traduction littéraire – après tout, j’ai fait des études littéraires et c’est la traduction de livres qui m’a donné envie de devenir traductrice. Pourtant, je pense que je préfère aujourd’hui la traduction créative qui permet de conserver la rigueur intellectuelle du travail de traduction tout en ayant beaucoup de liberté. C’est un exercice passionnant et la connaissance du marché français et de ses spécificités joue un rôle aussi important que la maîtrise de la langue. Plus concrètement de mon côté, j’en ai eu marre de mon poste de PM. J’y ai appris la rigueur dont je manquais, mais j’étais jalouse de la liberté des freelances. J’ai mis un tout petit peu d’argent de côté, je suis partie 3 mois à Istanbul, j’ai envoyé des centaines de mails à toutes les agences de traduction et voilà !  J’ai fait toutes les erreurs du débutant (dire oui à tout, accepter des tarifs trop bas) et fini par reprendre un « vrai » boulot mais ce n’est pas grave. Depuis, je gagne bien ma vie et je travaille sur des missions très différentes (en traduction ou pas).

 

Comment décrirais-tu le transcréateur et la manière dont il se différencie d’un traducteur technique ?

Bon déjà, je déteste le mot « transcréation » que je trouve artificiel et franchement laid ! Mais je comprends l’envie de créer un terme pour donner une légitimité à cette branche de la profession. Je préfère parler de traduction créative ou même de localisation. Dans les deux cas – traduction technique ou créative – le texte traduit doit sembler avoir été écrit dans la langue cible. Mais c’est un peu tout pour la traduction technique qui s’efforce avant tout de traduire fidèlement le sens de la langue source. La traduction créative est une forme de réécriture : on traduit le sens plus que les mots (même s’il faut garder le ton de la langue source). Je traite l’anglais comme une sorte de brief qu’on donnerait à un concepteur-rédacteur, surtout quand il s’agit de travailler sur des slogans. Dans mes projets, je dois souvent traduire des jeux de mots en anglais et on ne peut jamais les traduire de manière littérale (ou presque). Je parlais de brief, mais c’est vraiment essentiel : il faut comprendre ce que le client veut dire et comment il veut le dire pour trouver une traduction satisfaisante. Et il faut savoir expliquer ses choix : souvent le client n’aime pas qu’on s’éloigne trop de l’anglais et c’est à moi de lui prouver que j’ai raison !

 

Pour quels types de projets fait-on appel à tes services ?

Au début, je ne bossais qu’avec des agences de traduction créative basées à Londres qui me contactaient pour de la traduction. Depuis 2-3 ans, je travaille de plus en plus souvent avec des marques qui me demandent de venir dans leurs bureaux (au moins en début de projet). En traduction, je travaille surtout en tant que relectrice/éditrice ces jours-ci – je relis, corrige et évalue le travail de traducteurs. Je bosse aussi en tant que conceptrice-rédactrice, éditrice, journaliste…

 

Y-a-t-il un projet dont tu es particulièrement fière ?

Je suis surtout fière d’en être où je suis après huit ans de carrière. Ça n’a pas toujours été facile, mais je suis contente d’avoir pris le risque de me lancer en freelance et d’en vivre. En général, je suis fière des projets qui m’éloignent de ce que je sais faire : la première fois que j’ai édité un article sur InDesign, mon premier article de voyage, mon premier projet sur un spot télé… C’est plus flippant, mais c’est aussi très motivant.

 

D’après toi, quel est le secret d’un bon traducteur créatif ?

Comme pour tout traducteur, il doit maîtriser sa langue à 100 % et rester proche de sa culture. Je sais que j’habite à Londres, mais je reste au contact de ma culture en permanence. Mais il y a un autre élément dont personne ne m’avait parlé : il faut vraiment maîtriser la culture de la langue source. Ça peut paraître évident, mais pour la traduction créative il faut vraiment pouvoir se mettre à la place des personnes qui ont conçu les campagnes de pub en anglais pour comprendre ce qu’ils veulent dire et l’adapter. J’ai récemment travaillé sur un gros projet pour une marque anglaise et  de nombreuses questions posées par les traducteurs allemand et italien qui vivent dans leurs pays respectifs montraient leur manque de familiarité avec la langue et la culture britannique.

 

Les études de traduction ont tendance à mettre en avant l’utilisation des outils d’aide à la traduction (TAO, corpus etc.). T’arrive-t-il d’y avoir recours ?

Je les déteste, comme beaucoup de traducteurs créatifs. Je comprends leur intérêt pour certains projets de marketing et j’accepte de m’en servir de temps en temps, mais je pense franchement qu’ils n’ont pas leur place dans la « vraie » traduction créative. Ils permettent de travailler rapidement et avec efficacité, mais pas de prendre du recul. Pour moi (et c’est vraiment personnel), ils tuent la créativité : je vois bien que je ne passe pas autant de temps à réfléchir à mes traductions quand j’utilise la TAO.

Pour des slogans et équivalent, rien ne vaut une feuille de papier (un document Word) d’autant qu’il faut en général fournir de longues explications pour justifier chaque choix.

Depuis quelques années on entend beaucoup parler des progrès fulgurants de la traduction automatique. Elle divise le monde de la traduction ; certains traducteurs la redoutent tandis que d’autres n’y voient qu’une évolution logique dans un monde en perpétuelle révolution technologique. Quel est ton point de vue à ce sujet ?

Disons que je suis persuadée que la traduction automatique n’a aucune place dans la traduction créative pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Pour la traduction technique, je pense aussi que rien ne vaut un être humain mais je suis très branchée technologie (malgré mes remarques sur la TAO) et je pense que les traductions automatiques risquent de prendre le dessus. Les traducteurs devront être de plus en plus spécialisés, mais je ne m’inquiète pas trop.

 

Des conseils précieux à partager avec des traducteurs en herbe qui souhaiteraient se lancer en traduction créative ?

Vraiment le conseil numéro 1 : n’écoutez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas de boulot. C’est faux. Ce n’est pas forcément facile, mais c’est vraiment possible. Et n’hésitez pas à quitter la France, il y a du travail à l’étranger aussi.

Et croyez en vous ! Un exemple concret : je conseille de passer très vite du tarif au mot au tarif à l’heure (dans la traduction créative en particulier, mais pas seulement) et de l’imposer à ses clients. Certains diront non, mais vous en trouverez d’autres. Ne pas hésiter à se battre pour défendre son travail, mais accepter aussi que le client aura le dernier mot (ça peut être dur, mais il faut trouver un juste milieu). Se penser et se vendre comme un créatif plus qu’un traducteur. J’ai mon site avec un portfolio, je suis payée à l’heure ou à la journée… Mes clients me prennent au sérieux et je fais du plus en plus de conception-rédaction. Mes compétences ? Langue française et marché français : ce qui ouvre de nombreuses portes.

 

Maintenant, LA question que tous les étudiants en traduction se posent :  les espaces insécables, c’est vraiment important ?

Plus qu’important, essentiel ! Si on commence à renoncer à ces spécificités françaises, autant nous remplacer par des machines. Vive l’espace insécable et les guillemets français.

 

Pour finir, qu’est ce qui te fais vibrer dans ton métier ? 

La chose plus importante : ma liberté ! Je sais que ce n’est pas lié au métier de traducteur per se, mais c’est un métier qui me permet de faire ce que je veux, quand je veux. Ce n’est pas pour tout le monde, mais j’adore travailler seule et d’où je veux (j’ai juste besoin d’une connexion Internet et c’est parti). Ces jours-ci, je travaille de plus en plus souvent sur des missions dans les bureaux de mes clients et c’est agréable aussi : ça me permet de rencontrer de nouvelles personnes et de continuer à apprendre.

On me demande parfois ce que je veux faire plus tard, comme s’il fallait absolument que je lance ma propre agence ou que je réintègre une boîte pour progresser. Mais c’est absurde. Dans 5 ans je serai peut-être éditrice d’un magazine, j’aurai lancé mon agence de traduction ou autre. Et c’est génial de ne pas savoir. Je pense qu’il faut être ouvert et aimer une part d’incertitude pour faire ce métier (en freelance en tout cas). Si ce n’est pas pour vous, ce n’est pas grave du tout – vous pouvez trouver un job de chef de projet et grimper les échelons comme ça. Je ne le redirai jamais assez : vos études et votre premier job ne vont pas déterminer le reste de votre vie.

Et puis, je ne fais jamais la même chose. Ce mois-ci, je suis partie à Marseille réaliser des interviews pour le magazine d’ASOS que je traduis et édite aussi. J’ai travaillé sur un gros projet de relecture de traduction et passé des entretiens chez Apple et Sonos pour des projets de conception-rédaction. Ça change tout le temps et je peux aujourd’hui refuser les projets qui ne me plaisent pas : je dis non très souvent et c’est un luxe incroyable.

Enfin, (presque) rien ne me fait autant vibrer que de passer des heures sur des forums de geeks de grammaire ou d’ajouter mes espaces insécables quand j’édite des articles sur InDesign…

 

Encore un grand merci à Sandrine d’avoir accepté de répondre à toutes mes questions. Avant de reprendre votre burger et vos frites, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil au site Internet de Sandrine (juste ici) et à son portfolio (juste là) ; croyez-moi ça vaut le détour !

Cheers Sandrine !

 

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