Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

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