Le futur n’a pas besoin de traducteurs*

Article original en anglais The Future Does Not Need Translators, écrit par Jaap van der Meer et publié le 24.02.2016 sur le blog de la TAUS (Translation Automation User Society).

Traduction française de Pierre Ferré, étudiant M1 TSM.

 

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* Ce titre est inspiré d’un article écrit par Bill Joy (alors chercheur principal chez Sun Microsystems) et publié dans Wired Magazine en avril 2000. (Why the future does not need us, lien en anglais)

 

Cet article quelque peu lugubre nous mettait en garde contre un avenir dans lequel les machines nous domineraient, nous, les humains. « C’est maintenant qu’il faut agir si nous ne voulons pas nous laisser surprendre et choquer […] par les conséquences de nos inventions. » Projeter ce problème fondamental et existentiel sur notre propre secteur, celui de la traduction, pourrait facilement provoquer d’accablantes et déprimantes visions sur l’avenir de l’industrie de la traduction pour les décennies à venir. En conséquence, cela pourrait nous disposer (tous les travailleurs de ce secteur) dans un état d’esprit défensif et réactif ou bien passif. Nous nous devrions plutôt d’être réalistes, d’avoir un esprit ouvert sur les avantages et sur les inconvénients. Le futur n’a peut-être pas besoin de nous, mais nous avons bien besoin de lui.

Le jour viendra où les machines seront plus performantes qu’un traducteur humain pour traduire un texte d’une langue à une autre. Ce moment est dénommé la singularité. Le débat porte sur la question de savoir si cette singularité est vraiment quelque chose que nous devrions espérer. La réalité est que nous sommes tellement engagés sur cette voie qu’il est devenu difficile, si ce n’est impossible, d’inverser la tendance.

La singularité est proche. Ce que cela signifie, en termes simplifiés, pour la traduction qui jusqu’alors a été le domaine exclusif de l’homme, c’est que les machines vaincront le cerveau humain et continueront de se perfectionner dans une sorte d’apothéose d’intelligence. Elles n’auront plus besoin de nous, les humains, pour en apprendre plus et pour s’entraîner. Nous leur avons donné les moyens de s’améliorer elles-mêmes : une incroyable capacité de traitement, l’accès à des volumes de données en constante augmentation et des techniques d’imitation de notre cerveau grâce au deep learning et aux réseaux neuronaux.

Imaginez une machine capable de traduire dans une centaine de langues et tout cela en temps réel. Aucun être humain ne serait capable d’en faire autant. La qualité et l’exactitude de ces traductions automatiques ne sont peut-être pas toujours parfaites, mais elles sont tellement pratiques que nous apprenons à nous en accommoder,  nous nous adaptons et nous la modifions lorsque c’est nécessaire.

A quel point cette singularité est-elle vraiment proche ? Ray Kurzweil (auteur du livre « Humanité 2.0 » et directeur de l’Ingénierie chez Google depuis 2012) prédit qu’en 2019, les traductions automatiques seront suffisamment performantes pour pouvoir remplacer les traducteurs humains. (Interview dirigée par Nataly Kelly, publiée dans Huffington Post en juin 2011,lien en anglais) Nous en sommes suffisamment proches pour en parler sérieusement.

Le TAUS ouvrira cette année un débat sur l’avenir de la traduction. À l’occasion des principaux évènements TAUS (Dublin, 6-7 juin et Portland, 24-25 octobre), nous invitons les chefs de file de la recherche en traduction automatique (TA) et les chefs d’entreprise de traduction à venir discuter de certaines questions fondamentales :

  1. À quel point la singularité en traduction est-elle proche ?
  2. Quelles en sont les limites du point de vue de la recherche?
  3. À quelles avancées vous attendez-vous ?
  4. Quels sont les impacts commerciaux, les avantages et les inconvénients ?
  5. De quelle façon la profession se verra-t-elle affectée ?

En guise d‘introduction au débat, nous avons demandé à certains des participants de partager leur point de vue sur ces questions dans cet article. Permettez-moi d’ouvrir le débat avec mon propre point de vue. À quel point la singularité est-elle réellement proche ? Je ne suis pas le mieux placé pour répondre à cette question. Mais je pense qu’il est concevable qu’elle se produise dans les dix ou vingt prochaines années. Par ailleurs, il s’agira probablement d’une évolution graduelle ponctuée de prises de conscience. Nous parviendrons effectivement à la FAUT (Fully Automated Useful Translation), bien différente du saint Graal qu’est la FAHQT (Fully Automated High Quality Translation) qui a été définie comme étant un objectif réalisable par les concepteurs de la première TA dans les années 50 (en cinq ans !). En ce qui concerne les impacts commerciaux, je crois que la singularité en traduction dynamisera considérablement le commerce mondial. Qu’en sera-t-il du métier de la traduction ? Comme je l’ai dit précédemment, l’accès universel aux FAUT pourra entraîner une croissance de la demande de traductions particulièrement créatives. Je ne pense pas que cela soit une coïncidence si l’on entend souvent les termes « hyper-localisation » et « transcréation » pour faire référence à de nouveaux services du secteur de la traduction. Non, je ne pense pas que les métiers de la traduction soit totalement mis en danger, mais ils changeront profondément. Les tâches ennuyeuses disparaîtront. Les questions que je me pose et qui seront, je l’espère, débattues cette année lors des évènements TAUS, sont les suivantes : où seront construites ces nouvelles machines de traductions puissantes et qui en aura le contrôle ? Verrons-nous de nouveaux innovateurs et changements de donne non influencés par l’héritage de dizaines d’années dans le milieu la traduction et qui, par conséquent, évoluent beaucoup plus vite, dans d’autres parties du monde et dans les économies émergentes ?

Le point de vue sur le débat d’Alex Waibel :

Bien entendu, cette question n’est pas nouvelle : les machines remplaceront-elles les humains et rendront-elles leurs efforts redondants, ou bien ne seront-elles qu’un piètre détail qui jamais n’égalera la véritable performance humaine ? Je suis quelque peu sceptique sur ces deux opinions. Il est exact que nous avons su accroître considérablement les performances de la traduction automatique et de la reconnaissance vocale et qu’elles ont progressé spectaculairement. Et ces progrès se poursuivront. Je crois qu’une performance dépassant celle d’un humain, en fonction du cas d’utilisation, sera possible dans une ou deux décennies. Mais jusqu’à présent, ces avancées ont mené à un élargissement des services et  donc également à une augmentation de la demande et de l’utilisation, en phase avec la mondialisation et la quantité de matériel produit. Les prédictions selon lesquelles nous n’auront plus besoin de traducteurs humains me semblent pour le moins alarmistes et extrêmes. Il est plus probable que nous soyons témoin d’une accélération et d’une augmentation de la quantité des traductions, mais que les humains continuent de jouer leur rôle dans cette demande croissante. Il y aura davantage de symbiose entre les humains et les machines, et l’amélioration de la communication et de la compréhension entre les langues sera bénéfique pour notre espèce. (Alex Waibel est professeur en informatique à la Carnegie Mellon University and Karlsruhe Institute of Technology, il est également directeur d’interACT, International Center for Advanced Communication Technologies.)

 

Le point de vue sur le débat de Marcello Federico :

Ces questions reviennent chaque fois qu’une nouvelle avancée se produit. Les voitures sans chauffeurs remplaceront-elles les chauffeurs humains ? La traduction automatique neuronale éliminera-t-elle les traducteurs humains ?  La vérité est que nous aimons les explications et les conclusions simples (et qu’elles nous fascinent). Le monde réel est bien plus complexe. Le progrès refaçonne constamment les relations entre la technologie et l’humain, bien souvent de manière imprévisible. Il est donc très difficile de faire des prévisions dans ce domaine. La technologie a tendance à progresser de façon verticale, s’efforçant de résoudre des tâches spécifiques qui peuvent mener à des applications  intéressantes. Mais l’action de traduire, de même que celle de conduire une voiture, présente plusieurs facettes et niveaux de difficultés. La traduction automatique de documents techniques du français vers l’anglais ou laisser une voiture sans chauffeur évoluer sur une autoroute américaine sont certainement des avancées technologiques qui ouvrent la voie vers des applications intéressantes. Cependant, ces dernières ne peuvent généralement pas être interprétées comme des solutions pour la traduction ou la conduite. Ce qui est particulièrement important, c’est qu’elles ne prouvent pas à quel point nous nous rapprochons de la résolution de ces problèmes généraux. Quand verrons-nous une voiture autonome capable de naviguer dans les rues de Naples ou une traduction automatique de haute qualité de l’allemand vers le turc ? Bonne question ! En tant que scientifique, je suis optimiste et prudent : il est clair que nous accomplissons des progrès en termes de traduction automatique, mais ils sont difficiles à quantifier.  En tant qu’humain, je préfère l’aspect coopératif de l’IA à l’aspect compétitif : Comment la technologie peut-elle permettre aux traducteurs de travailler mieux et plus rapidement ? Comment les machines peuvent-elles apprendre directement des traducteurs humains ? Comment les machines peuvent-elles débarrasser les traducteurs des tâches ennuyeuses et répétitives afin qu’ils puissent se concentrer sur l’aspect créatif de leur profession ?  Selon moi, hormis le fait qu’elles ouvrent la voie à de nombreuses problématiques de recherche, elles incarnent l’approche qui produira les technologies de demain les plus performantes de notre domaine. (Marcello Federico est directeur de recherche du département de recherche HLT-MT de la Fondazione Bruno Kessler, Trente, Italie. Son équipe participe à plusieurs projets recherche de recherche européens axés sur une nouvelle génération de systèmes de TA, tel que le projet MMT [Modern Machine Translation].)

 

Le point de vue sur le débat de Marco Trombetti :

Le concept de la singularité me fascine depuis mon plus jeune âge. À l’époque, ce terme était davantage associé aux trous noirs qu’à la technologie. Aujourd’hui, la singularité m’effraie de la même manière que les trous m’effrayaient alors. Le mélange de curiosité et de crainte explique ma passion pour ce sujet et pourquoi je passe du temps à travailler sur l’intelligence artificielle (IA).  L’IA, devant la singularité, est en passe de devenir le prochain grand changement dans notre futur proche. Je suis convaincu qu’elle portera l’humanité vers une nouvelle ère d’accessibilité et d’organisation de l’information. La traduction est probablement la tâche humaine la plus complexe à apprendre pour une machine, mais c’est aussi celle avec le meilleur potentiel. Elle pourrait faire du monde une seule grande famille, rapprocher les individus les uns des autres en abattant les barrières linguistiques et permettre un plus grand partage de l’information. Le langage, par rapport à de nombreux autres secteurs pour lesquels l’IA doit analyser une réalité statique, évolue en même temps que les humains.  Les machines ont besoin de l’aide constante de l’homme pour rester à la page. (Marco Trombetti est PDG de Translated, les créateurs de MateCat. Également entrepreneur et investisseur, il vit et travaille à Rome.)

 

Le point de vue sur le débat de Khalil Sima’an :

Il est bien évidemment impossible de prédire quand se produira la « singularité » et quelle forme prendra alors le marché. Pourtant, sur la base de ce que je peux observer en termes de technologie, j’ai le sentiment que nous nous trouvons aujourd’hui à un point où, dans moins de deux décennies, la plupart des tâches de traduction standard seront effectuées par des machines pour un bon nombre des paires de langues économiquement dominantes. Les traducteurs humains continueront de jouer un rôle défini par des besoins très spécifiques des clients, qui auront souvent pour objectif de collecter des nouvelles données afin d’améliorer la TA. Certains types de traductions les plus intéressants, comme la littérature et la poésie de haute qualité, pourraient encore demeurer du ressort de quelques traducteurs humains doués pour un certain temps. Mais le gros de l’industrie de la traduction traditionnelle fera les frais de cette automatisation. Ce qui va changer le marché n’est en fait pas tant l’automatisation totale en soi, mais le fait que celle-ci sera proposée comme « production de masse » représentant une grande part (voire l’ensemble ?) des commandes de traduction. Il est probable que ce service sera offert par une poignée de nouveaux acteurs qui oseront opérer ce changement déstabilisant. Ces derniers auront l’avantage de s’adapter rapidement à l’évolution des besoins du marché et accepteront toutes les commandes de traduction sans distinction. (Khalil Sima’an est professeur de linguistique informatique à la Faculté des Sciences de l’université d’Amsterdam [FNWI]. Son équipe travaille sur plusieurs projets de nouvelle génération de traduction automatique, tel que DatAptor et les projets QT.)

 

Note du traducteur : Ce sujet m’a paru particulièrement intéressant car, en tant qu’étudiant.e.s en Traduction Spécialisée, la traduction automatique et les progrès spectaculaires qu’a accompli celle-ci lors de ces dernières années peut préoccuper certains d‘entre nous quant à l’avenir du métier vers lequel nous nous dirigeons. La traduction automatique neuronale remplacera-t-elle effectivement le traducteur humain ? Les opinions divergent, même au sein des professionnels œuvrant pour son développement. Quelle que soit notre opinion sur le sujet, il est important de rester attentif à l’évolution de cette technologie.

 

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