La Fédération de Russie : richesse linguistique et marché de la traduction

Par Brandon Dauvé, étudiant M1 TSM

Dans un contexte de Coupe du Monde de football en Russie, il est d’actualité de parler du plus vaste pays de la planète. Avec une population estimée à 146,88 millions d’habitants au 1er janvier 2018, la Fédération de Russie a un statut à part en termes de subdivisions et de langues. En effet, cet état regorge d’ethnies et de peuples différents qui, en plus du russe, parlent une autre langue qui descend de leurs origines ou de leur emplacement. Cette diversité est la source de la richesse culturelle et linguistique de la Fédération de Russie, qui doit réussir à gérer les contrastes ainsi que cette forme de multilinguisme. Ces différentes langues ont-elles un impact sur le marché de la traduction en Russie ?

La Fédération de Russie

La Russie est constituée de 85 sujets :
– 22 Républiques autonomes
– 9 kraïs
– 46 oblasts
– 3 villes d’importance fédérale (Moscou, St Pétersbourg et Sébastopol)
– 1 oblast autonome
– 4 districts autonomes

Chacun de ces sujets dispose d’un pouvoir exécutif, législatif et judiciaire avec des degrés d’autonomie variables.

Federal_subjects_of_Russia + légende

[Source]

Lorsque l’on parle de l’état russe et de ses citoyens, il est important de parler de « Fédération de Russie » car cet état regroupe une multitude de peuples différents. En français, nous utilisons le mot « russe » pour désigner les individus qui vivent dans cet État alors qu’en russe, on fait la distinction entre « русский » [russkiy] (russe de langue et d’ethnicité) et « российский » [rossiyskiy] (russe de citoyenneté, en faisant abstraction des ethnies et peuples de Russie).

Ici, les sujets qui nous intéressent sont les Républiques autonomes puisqu’elles possèdent un statut particulier en matière de langues officielles.

Les Républiques autonomes de Russie

Republics_of_Russia_Catalan

1. Adyguée, 2. Altaï, 3. Bachkirie, 4. Bouriatie, 5. Kalmoukie, 6. Carélie, 7 Daghestan, 8. Ingouchie, 9. Kabardino-Balkarie, 10. Karatchaïévo-Tcherkessie, 11. Khakassie, 12. République des Komis, 13. République des Maris, 14. Mordovie, 15. Ossétie-du-Nord-Alanie, 16. République de Sakha, 17. Tatarstan, 18. Touva, 19. Tchétchénie, 20. Tchouvachie, 21. Oudmourtie (+ Crimée absente sur la carte). [Source]

Ces sujets ont obtenu ce statut particulier grâce aux revendications indépendantistes de la plupart des ethnies et peuples de Russie au moment de la dislocation de l’URSS. La Fédération de Russie a préféré leur accorder une plus grande autonomie afin de garder ces peuples au sein de l’État russe.

Les 22 Républiques autonomes de Russie possèdent leur propre Constitution, leur permettant notamment d’établir leurs langues officielles (langue d’État) sous certaines conditions, dont 2 importantes : la langue doit être écrite et utiliser l’alphabet cyrillique.
Par exemple, ces règles empêchent la Carélie (République autonome à la frontière finlandaise) d’attribuer le statut de langue officielle au carélien, car cette langue s’écrit avec l’alphabet latin.

groupesethniques

Graphique réalisé par mes soins en calquant les données de ce graphique

La reconnaissance d’une langue en tant que langue officielle au même niveau que la langue russe est un signe de reconnaissance de la culture d’un peuple et va au-delà de la simple pratique linguistique, c’est un véritable acte de nationalisme ethnique.

Près de 80 % des citoyens de Russie sont des Russes et 98 % s’expriment en russe. Avec plus de 100 langues et dialectes parlés en Russie, la richesse culturelle disparaît petit à petit au profit de la langue russe qui est enseignée uniquement ou principalement à 97 % dans les écoles publiques de Russie. Le statut de langue officielle permet donc aux Républiques autonomes de préserver leur patrimoine culturel et linguistique afin d’éviter une disparition plus ou moins lente.

La population urbaine parle majoritairement le russe en ayant une certaine connaissance plus ou moins développée de la langue du peuple autochtone, tandis que la population rurale parle plus souvent la langue du groupe ethnique avec, parfois, une connaissance du russe limitée. Cette situation devient de plus en plus rare car l’apprentissage du russe est obligatoire dans tout le pays. Malgré certaines lois au Bachkortostan, au Tatarstan et en Yakoutie qui obligent les élèves et étudiants de ces Républiques autonomes à étudier, en plus du russe, respectivement le bachkir, le tatar et le yakut au cours de leur scolarité, les langues et dialectes de Russie sont en danger et certains sont en voie de disparition.

Certaines Républiques autonomes soutiennent davantage la pratique de la langue régionale que certaines autres Républiques. En général, cette implication est corrélée avec les envies d’indépendance d’un peuple ou les données démographiques.

Le cas du tatar

Après les Russes, les Tatars représentent le deuxième groupe ethnique de Russie avec plus de 5,3 millions d’individus (environ 4 % de la population de la Fédération de Russie). Cette ethnie, qui peuple majoritairement le Tatarstan, parle le tatar (langue reconnue comme langue d’État au même titre que le russe au Tatarstan).

Par ailleurs, le tatar est la deuxième langue en matière de tirages de journaux dans la Fédération de Russie : 7,6 millions de tirages en russe par jour contre 65 090 tirages en tatar par jour. En 2010, 99 % des livres et journaux ont été imprimés en langue russe. Le fossé est immense et représente bien l’écart entre la langue officielle de l’État et celle de la République autonome.

Татар
Alphabet tatare cyrillique [Source]

Cette langue appartenant au groupe des langues turques s’écrivait avec un alphabet arabe mais l’URSS avait imposé l’écriture cyrillique en 1939. Cette transformation a nécessité l’ajout de nouvelles lettres dans l’alphabet cyrillique afin de transcrire la prononciation de certains phonèmes employés dans la langue tatare.

Le marché de la traduction en Russie

À l’image de la pratique en baisse des langues et dialectes de Russie, les langues officielles des Républiques autonomes de Russie ne font pas l’objet d’une demande importante. En effet, la quasi-totalité des citoyens de Russie parlent le russe et la traduction dans les langues des groupes ethniques n’est pas si nécessaire. Même si certaines Républiques, comme la Tchouvachie, tiennent à ce que les sites officiels des infrastructures parlementaires et gouvernementales soient disponibles en russe et dans leur langue officielle.

N’ayant pas trouvé de données sur le statut de ces langues sur le marché de la traduction, j’ai décidé de rechercher des traducteurs qui proposaient les langues officielles sur ProZ et TranslatorsCafé. La recherche n’est pas représentative, mais donne déjà un aperçu de la place de ces langues sur le marché mondial de la traduction. Et le résultat est sans appel :
Parmi les 29 langues d’État en Russie, seules 9 langues ont donné des résultats. La langue la plus proposée est le tatar (avec 22 résultats cumulés) et le tchétchène arrive en deuxième place avec seulement 6 résultats cumulés.

En me renseignant un peu plus sur les profils de ces traducteurs, je me suis rendu compte d’un fait : toutes les traductrices et tous les traducteurs proposent les paires de langues suivantes : langue d’État <> russe. Ce constat, bien que peu représentatif, nous permet d’établir une tendance en termes de traduction. En effet, nous pouvons imaginer que le but d’une traduction du russe vers le bashkir sera utile à la Bachkirie, voire à la Russie, mais certainement pas au reste du monde. A contrario, un client qui souhaite faire traduire un texte afin de cibler une certaine tranche de population de Russie ne va pas chercher à payer plus cher pour avoir une traduction dans une langue spécifique à une infime part de la Russie et va donc demander une traduction en russe que la grande majorité des citoyens comprend dans la Fédération de Russie.

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Pourcentage de russes par subdivision [Source]

En réalité, ce constat suit la tendance du marché de la traduction en Russie qui n’est pas assez mature à cause du manque de reconnaissance du métier de traducteur dans le domaine professionnel. Depuis peu, les universités russes ouvrent des formations de traducteur avec un diplôme valable et reconnu, alors que quelques années plus tôt, des spécialistes pouvaient recevoir des diplômes de traducteur au titre de « bonus » à leur formation principale.

De plus, l’absence de réglementation des services de traduction a pour conséquence le fait que bon nombre d’agences russes ne porte aucune responsabilité juridique sur la qualité du travail fourni. En alliant mauvaise qualité et manque de connaissance, nous obtenons des prix 3 voire 4 fois moins chers qu’en Europe occidentale.

C’est pourquoi les agences russes cherchent à se rattacher au marché européen en proposant des traductions à partir des langues occidentales ou en ouvrant des agences en Europe ou en Extrême-Orient, au détriment des langues de Russie.

L’intérêt porté au marché de la traduction russe est très limité. Très peu d’agences étrangères viennent s’installer en Russie. La plupart d’entre elles préfèrent sous-traiter les traductions russes à des agences russes ou sollicitent des traducteurs freelances russophones en Europe de l’Est.

En 2016, seuls 7 500 LSPs (Language Service Providers, en français : prestataires de services linguistiques) russes avaient le statut d’auto-entrepreneur pour 140 millions d’habitants. À titre de comparaison, la France compte 18 000 auto-entrepreneurs dans le secteur de la traduction pour 66 millions d’habitants. La plupart des grandes agences de traduction russes comptent beaucoup de traducteurs employés (50 à 100 employés, voire plus), et cela demande un paiement de différentes charges, dont les charges patronales, alors que travailler avec un traducteur qui n’a pas ce statut peut faire monter le coût final de prestation de service à 130 % du prix de base. Les mentalités sont différentes et, par conséquent, la croissance du marché de la traduction russe est ralentie.

Finalement, la Russie est un pays qui regorge de richesses et merveilles culturelles et linguistiques, mais dont le marché de la traduction n’est pas assez développé et cherche à s’orienter vers l’Europe, et qui n’accorde ainsi pas une place importante aux langues et dialectes de cet État.

Flag-maps_of_the_subjects_of_Russia

[Source]

 

Sources :

https://www.memsource.com/blog/2016/07/12/russian-translation-market-2016/

https://www.ideatranslate.ru/en/about/inrussia

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/russie-2demo.htm

https://ru.wikipedia.org/wiki/Языковая_политика_в_России

https://ru.wikipedia.org/wiki/Государственные_и_официальные_языки_в_субъектах_Российской_Федерации

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