Seuls, exploités et mal payés : les traducteurs en voie d’extinction

Article original en italien Soli, sfruttati e malpagati: i traduttori sono in via d’estinzione, rédigé par Andrea Coccia le 6 Décembre 2017.

Traduction française d’Émilie Dot, étudiante M1.

 

Cet article fait le point de la situation des traducteurs littéraires en Italie, toujours plus en difficulté dans le marché de la traduction.

Ils font partie des catégories les moins défendues et les plus faibles du monde du travail : rémunérations qui, en Italie, sont quatre fois inférieures par rapport aux autres pays européens, aucune protection en matière de retraite ou de sécurité sociale et un futur qui, si la roue ne tourne pas, deviendra toujours plus sombre.

Img_Billet

 

Le métier de traducteur est l’une de ces professions qui se pratiquent dans l’ombre, presque toujours dans la solitude, freelance par excellence depuis toujours. Leur présence est tellement prise pour acquis par nous, lecteurs, que peu d’entre nous se souviennent que quelqu’un s’est mis entre l’auteur et le lecteur afin d’interpréter le texte original, d’en comprendre le fonctionnement pour le retranscrire dans une autre langue.

Et pourtant le travail de traduction est un travail d’auteur qui est tout à fait nécessaire. Un métier qui n’a pas de règles précises, mais qui n’est pas du tout automatique et requiert des années d’expérience, de technique, de créativité et un dur, très dur labeur. Cette profession fait également partie de celles qui ont rencontré le plus de difficultés ces dernières années de crise.

Dans un tel contexte, certains travailleurs du secteur se sont unis et, depuis le printemps 2016, ont créé la section des traducteurs éditoriaux « Strade » au sein du Slc-Cgil. L’objectif principal est clair : la « sauvegarde et la promotion du travail de tous les traducteurs qui travaillent, de manière exclusive ou partielle, en régime de droit d’auteur ». Mais il y a tant à faire, entre droits reniés et rémunérations trop basses qui risquent d’étouffer la catégorie, les condamnant ainsi pour la plupart à un futur dont l’unique certitude est de n’avoir pas de couverture retraite.

Strade mène deux batailles depuis des années : d’une part, l’établissement d’un fond qui aide les éditeurs à faire face aux dépenses liées à la traduction, d’autre part la diffusion d’un « vademecum » qui puisse résoudre l’un des plus grands problèmes du secteur, à savoir le manque de connaissance des droits des traducteurs éditoriaux.

« Traduire n’est pas simplement remplacer des mots par d’autres », explique Marina Pugliano, traductrice littéraire depuis maintenant 17 ans qui fait également partie des personnalités les plus actives sur le front syndical du secteur. « Tout dépend du talent du traducteur. Il existe mille et une manières de traduire une expression : imaginez pour traduire un livre. Il n’existe pas de mauvaises ou de bonnes façons de le faire, tout dépend de la clé d’interprétation. Traduire est un travail continu fait de choix incessants ».

Quelles initiatives menez-vous ?

Le vademecum est une initiative que nous menons depuis quelques années. Nous la présenterons à Rome à Più libri più liberi : c’est un instrument très utile, puisque la traduction est enseignée depuis des dizaines d’années contrairement à avant, quand tous se formaient en autodidacte, en lisant et en commençant à traduire. Au contraire maintenant, l’offre est telle que l’Italie est l’un des pays où l’on fait le plus de formation au monde…

Mais paradoxalement, c’est l’un des pays où la situation reste la plus difficile, c’est  bien cela ?

Oui, exactement. Nous sommes sur la dernière marche en ce qui concerne les rémunérations et les conditions contractuelles, surtout si on fait la comparaison avec l’Europe septentrionale (pour ne pas parler des États-Unis) où les traducteurs sont reconnus en tant que professionnels et ont des salaires tout à fait suffisants pour vivre de leur métier.

Quelle est la principale difficulté que vous rencontrez ?

Très certainement économique. Nous sommes des auteurs de seconde main, mais tout de même des auteurs. Bien évidemment, certains sont plus connus que d’autres, mais aucun n’atteint des revenus vertigineux. Personne n’est jamais devenu riche en traduisant. Et pourtant, c’est un travail qui demande une telle technique et une maîtrise de l’écriture égale à celle d’un écrivain. Dans toutes les écoles où grandissent de nouveaux traducteurs, tous ces aspects de protection légale de notre travail (puisqu’il existe la loi 633 qui régule notre profession et la définit comme profession d’auteur) ne sont pas mentionnés.

Quel est votre objectif ?

Faire savoir à nos collègues leurs droits d’auteur afin d’éviter lors de la signature de contrats avec les éditeurs qu’ils acceptent également des clauses suspectes ou que l’on ne reconnaisse pas les droits d’auteur, étant donné que très souvent, dans le cas des traductions littéraires notamment, les éditeurs proposent des contrats similaires à ceux des traductions techniques comme traduction de service, sans la partie « morale ».

Combien gagne un traducteur en moyenne ?

Il faut tenir compte du dernier sondage que nous avons effectué au sein de notre catégorie : une catégorie qui, mieux vaut le préciser, est tellement désagrégée que nous ne connaissons même pas le nombre exact de traducteurs en Italie. Un chiffre vraiment alarmant : un traducteur avec 10 ans de carrière derrière lui qui vit à 85 % de ses traductions (presque personne n’arrive à être traducteur à temps plein) peut gagner en moyenne 15 000 euros brut en un an, en travaillant 5 jours par semaine tout au long de l’année.

Dans ce cas, comment faites-vous pour arriver à la fin du mois ?

Beaucoup suivent des formations, d’autres ont une autre occupation et font de la traduction en second emploi. Il faut s’arranger, mais c’est très difficile et ça le sera encore dans le futur, étant donné que nous n’avons pas de caisse de retraite. Nous ne pouvons tout de même pas nous mettre à travailler 18 heures par jour : même si on le voulait, après quelques heures notre cerveau fatigue et il est nécessaire de faire des pauses. Le vrai risque est de se surcharger de travail et de ne pas réussir à travailler avec lucidité.

Pendant combien de temps réussit à travailler un traducteur par jour ?

Nous sommes toujours payés à la tâche. Notre salaire se base sur le nombre de touches frappées sur le clavier. Mais le problème d’un travail comme celui-ci est que le rapport entre le travail et le temps n’est pas quantifiable : ça dépendra toujours du livre à traduire. Même en parlant avec les syndicats, des difficultés de compréhension sont apparues à ce propos : quand on me demande combien de temps je mets à traduire une page, je ne sais jamais quoi répondre. Ça dépend de tellement de choses qu’il est impossible de calculer.

Combien est payé en moyenne un feuillet en Italie ?

Tout dépend de la langue. Une traduction effectuée depuis le chinois sera beaucoup plus coûteuse qu’une traduction faite depuis l’espagnol, le français, l’anglais ou encore l’allemand : ces dernières sont considérées comme des langues véhiculaires, plus diffusées et connues. Toujours sur la base de l’enquête dont je parlais tout à l’heure, les rémunérations par feuillet (environ 1300 à 1500 mots) depuis ces langues varient de 0 euros (comme dans le cas des universitaires menant des recherches par exemple) à 20-22 euros par feuillet. Mais attention : on propose parfois aux jeunes diplômés qui commencent à traduire et qui sont prêts à tout pour entrer dans le marché de la traduction 5 ou 6 euros par feuillet, alors que les éditeurs considèrent qu’une somme partant de 12 euros (brut, bien entendu) est décente, même si payés 90 jours après la livraison.

Et à l’étranger ?

En France, par exemple, les traducteurs sont payés de 30 à 33 euros en moyenne et ils ont une couverture sociale. En Allemagne, où le système de sécurité sociale est différent du nôtre, ils sont payés environ 20 euros par feuillet. Disons que le chiffre français est celui que nous devons viser pour espérer avoir un minimum de couverture retraite dans le futur.

Selon les données de l’AIE (Associazione Italiana Editori), les traductions littéraires représentaient environ 11 % en 2016, la moitié du chiffre atteint dix ans plus tôt. De plus, la majeure partie de ce pourcentage est liée aux incitations à la traduction de la part des états étrangers ou des centres culturels, aidant ainsi les éditeurs qui réussissent à utiliser ces fonds pour les traductions, ce qui pour eux est un coût à perdre étant donné qu’ils ne peuvent pas en revendre les droits. Si nous continuons de ce pas, d’ici 10 ans nous, traducteurs, risquons de disparaître.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s