Christine and the Queens : à la croisée des chemins, entre traduction et création

Par Camille Bacha, étudiante M2 TSM

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Crédits photo : pochette de l’album Chris de Christine and the Queens. Because Music.

Christine and the Queens, sujet peu conventionnel, me direz-vous, pour parler de traduction. Je vous l’accorde, si un jour on m’avait dit que sa musique me servirait d’inspiration pour écrire un article sur la traduction, croyez-moi, je n’aurais jamais parié 5 dols là-dessus ! N’empêche qu’elle m’a donné pas mal de grain à moudre.

Christine and the Queens : quand traduction et création ne font qu’un

Il y a quelques jours, de beau matin et encore à moitié endormie, j’ai mis par pur hasard, en musique de fond, le dernier album de Christine and the Queens, Chris. L’album tournait maintenant depuis plusieurs dizaines de minutes lorsque soudain une chanson m’extirpa du brouillard matinal. « Tiens, cette chanson me dit quelque chose… » J’avais cette étrange impression de l’avoir déjà entendue quelque part, sauf que quelque chose était différent… La musique ? Non… La voix ? Non plus… Les paroles ? Oui… Oui c’est bien ça : la voix, le rythme, les accords étaient les mêmes, mais les paroles avaient changé !

Il s’agissait de « The Walker », version anglaise de « La marcheuse », troisième titre de l’album. J’avais donc reconnu ET découvert son alter-ego anglais.

En fait, Christine, qu’il faut désormais appeler Chris, a choisi de mettre ses chansons en français et leur équivalent en anglais au sein d’un même album. Voici, ci-dessous, un extrait de cette chanson et de son équivalent anglais. D’ailleurs, j’insiste sur le terme d’équivalence et non pas de traduction, car pour moi ces deux chansons sont deux œuvres à part entière comme vous pourrez le voir :

« La marcheuse »

« The Walker »
 

J’vais marcher très longtemps
Et je m’en vais trouver les poings qui redessinent
J’vais chercher éhontément
Les coups portés sur moi, la violence facile

J’vais marcher tout le temps
Et je m’en vais forcer les regards agressifs
J’vais toujours au-devant
Il me tarde de trouver la violence facile,

 

 

I am out for a walk
And I will not be back ’til they’re staining my skin
This is how I chose to talk
With some violent hits, violent blossoms akin

Every night I do walk
And if they’re looking down I’m offering my chin
This is how I chose to talk
With some violent hits, violent blossoms akin

Le premier vers est plutôt proche puisqu’on garde l’idée de marche avec le verbe « walk ». À partir du second vers, cela devient plus intéressant :

« Je m’en vais forcer les regards agressifs » : agressif réapparait dans la version anglaise avec « looking down » qui reprend l’idée de mépris, d’hostilité ; « offering my chin » reprend l’idée exprimée par l’adverbe « éhontément » qui souligne l’attitude désinvolte du narrateur, et aussi l’idée de confrontation présente dans tout le refrain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’image est quelque peu différente mais qu’elle reste aussi efficace et facile à visualiser que le français.

« This is how I chose to talk » : encore une fois, par la structure péremptoire « This is how » (c’est ainsi) et le verbe « chose » (choisir), une attitude volontairement très frontale voire brutale, et un sentiment de témérité et de liberté ressortent de ce vers. Sentiments que l’on retrouve d’ailleurs dans la version française : « J’vais chercher », « il me tarde de trouver », « je m’en vais forcer », « j’vais toujours au devant ».

« With some violent hits, violent blossoms akin » s’éloigne un peu plus de la structure de la version française. On retrouve clairement l’idée de violence, de brutalité et de frontalité avec « violent » répété deux fois et « violent hits » (coups violents).

En outre, l’artiste reproduit également les rimes présentes dans l’original avec : « walk/talk », « skin/akin », « chin/akin » ; autre élément qui permet de conserver le rythme et l’harmonie de l’original.

Vous remarquez d’ailleurs que si l’on prend les mots un par un, il est difficile de trouver une véritable symétrie entre l’anglais et le français, et pourtant les sentiments et les images qui se dégagent des deux textes sont les mêmes. On voit donc la prouesse d’écriture de l’artiste francophone à la fois en anglais et en français.

Dans cet exemple, traduction et création se confondent. Néanmoins, je pense que cet exercice de traduction/création est excellent car l’artiste a réussi à exprimer les mêmes sentiments en jouant avec les codes et les contraintes de chaque langue. Finalement, Christine and the Queens s’écarte de son texte original en français pour d’autant plus lui être fidèle, en donnant forme à son équivalent et véritable alter-ego anglais.

Adapter par fidélité

Cette fois-ci, pour s’éloigner de la pop culture et atterrir sur le terrain un peu plus sérieux et assuré de la « grande » littérature, je prendrais l’exemple de Shakespeare.

Depuis toujours, de par l’ampleur et la qualité de son œuvre ainsi que l’universalité des thèmes abordés dans ses œuvres comme l’amour et le pouvoir, Shakespeare a suscité l’intérêt de traducteurs, metteurs en scène et autres réalisateurs.

Vous avez toujours rêvé d’un Shakespeare québécois ? Ils l’ont fait, et notamment Michel Garneau, dramaturge québécois. Il a notamment « tradapté » Macbeth, La Tempête ou encore Coriolan. Le but : se réapproprier la langue de Shakespeare en y alliant la phonétique, les structures et le vocabulaire québécois. Il y a là un moyen de rendre la pièce plus actuelle, de parler des jeux de pouvoir dans le royaume de Macbeth pour encore mieux parler du Québec au XXè siècle.

Au cinéma, les adaptations de Shakespeare ne se comptent plus. Du splendide Romeo + Juliet de Baz Luhrman, au plus ou moins convaincant She’s the man d’Andy Fickman, en passant par le tendre 10 things I hate about you (et la liste est encore longue) ; chaque film a choisi de prendre ses distances avec l’aspect, à première vue, poussiéreux d’œuvres écrites il y a plusieurs siècles et qui pourrait faire fuir le public.

Avec Baz Luhrman, c’en est fini des familles rivales qui s’écharpent en collants. Ici, Dicaprio, alias Roméo, arbore la chemise hawaïenne et traîne sa mélancolie sur la plage de Venice Beach. Les armes à feu ont remplacé les épées, et les réceptions se transforment en soirées drag-queen. On pourrait croire que cette adaptation se moque de l’œuvre de Shakespeare et n’en fait qu’à sa tête. Au contraire ! C’est justement là le génie de Baz Luhrman : parler au public en utilisant ses codes. On s’identifie d’autant plus à l’histoire de Roméo et Juliette parce que leur réalité semble plus proche de la nôtre. En trahissant, en surface, l’œuvre originale, Baz Luhrman sert toute la densité et l’universalité de l’œuvre shakespearienne.

Bien entendu l’équilibre est toujours instable et difficile à définir entre trahir une œuvre pour mieux la servir, et tout simplement la dénaturer, mais je pense que le jeu en vaut la chandelle.

Traduction et création : une frontière artificielle

Comme j’ai essayé de le démontrer tout au long de cet article, une traduction ne sera jamais la parfaite et pâle copie du texte original. Et c’est justement cette « imperfection » qui en fait un produit à part entière, capable d’égaler l’original. Au final, tout acte de traduction est aussi un acte de création à part entière.

D’ailleurs, j’ose penser que Marina Fribourg-Blanc, traductrice à la DGT de la Commission européenne, ne me contredirait pas à ce sujet. Dans le cadre du programme Visiting Translator Scheme, partenariat entre la Commission et notre université, Mme Fribourg-Blanc nous a fait l’honneur de nous rejoindre pendant deux semaines pour partager son expérience et en apprendre davantage sur notre formation.

Lors de ses interventions, un point a particulièrement résonné en moi. Bien qu’elle soit spécialisée dans les questions liées à la pêche en Union européenne, domaine donc très technique, Marina Fribourg-Blanc a insisté sur l’importance pour elle de « s’approprier émotionnellement » le texte source, et d’en donner son interprétation en tant que traductrice. J’en venais à m’imaginer qu’un texte sur une directive concernant la pêche en Écosse avait peut-être lui aussi une « âme »…

Elle m’a en tout cas convaincue d’une chose : tout acte de traduction est, d’une façon ou d’une autre, un acte de création. À partir d’une matière première, le traducteur doit pouvoir donner forme, certes selon des besoins et des critères spécifiques, à une nouvelle matière, à un nouveau produit.

Par conséquent, peu importe le domaine de traduction, je pense qu’une fois son travail achevé, chaque traducteur devrait pouvoir le dire haut et fort, comme un certain Frank Sinatra, en s’inspirant de la célèbre chanson de Claude François : « I did it my way ! ».

Et comme je ne peux pas résister au plaisir de partager ce chef-d’œuvre qu’on ne se lassera jamais d’entendre, je clos cet article par la voix suave de ce cher Mr. Sinatra :

 

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