Y a-t-il un avenir dans la traduction des langues rares ?

Par Maximilien Dusautois, étudiant M1 TSM

illustration billet de blog Maximilien dusautois

 

 « Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur ».
Nelson Mandela.

 

En tant qu’étudiant en Master 1 avec un couple de langues qui contient une langue rare (le suédois compte environ 10 millions de locuteurs à travers le monde entier), il me semblait intéressant de me pencher sur la question. En effet, de nombreux étudiants peuvent se demander quel est l’intérêt de maîtriser une langue qui ne servira que dans un ou deux pays et avec peu de locuteurs, à l’inverse d’autres langues utilisables avec un grand nombre de locuteurs (chinois, japonais) ou dans de nombreux pays (allemand, espagnol, portugais…). Pour ce billet de blog, j’ai donc décidé de me pencher sur la question, notamment en interrogeant trois traductrices professionnelles.

Tout d’abord, il convient de définir une langue rare. Ici, je l’entends comme une langue qui compte moins de 10 millions de locuteurs dans le monde. Et elles sont légion ! Des langues officielles de pays peu peuplés (j’ai parlé du suédois, mais en Europe on peut aussi parler du serbe, de l’estonien ou encore de l’islandais), des langues minoritaires ou autochtones (en Europe, on pense notamment aux différentes variantes du sami, le yiddish ou encore le breton — eh oui ! — tandis qu’à l’échelle mondiale, on peut penser aux langues autochtones en Amérique du Nord tel que le nahuatl au Mexique ou encore l’algonquin au Canada). Enfin, dans le monde de la traduction, on peut considérer une langue comme rare lorsqu’elle possède très peu de professionnels de la traduction malgré un nombre important de locuteurs. Je pense notamment au pachto, langue officielle de l’Afghanistan qui compte 45 millions de locuteurs, mais qui pour autant se fait « rare » lorsqu’il faut trouver des traducteurs assermentés dans cette langue…

Maintenant que tout cela est un peu plus clair, on peut attaquer le vif du sujet. Alors, ça vaut le coup ou pas ?

La première question que doit se poser un entrepreneur avant de se lancer dans n’importe quel secteur est la question du marché : existe-t-il un marché et si oui, ce marché est-il viable à long terme ?

La réponse semble bien être oui, et on peut avancer plusieurs raisons.

Tout d’abord, on peut parler de la vague de fond qui concerne l’institutionnalisation des langues rares. Certaines langues auparavant ignorées trouvent leur place dans les institutions et dans l’administration, ce qui leur donne un nouveau souffle et donne du travail aux traducteurs. En Suède ou au Canada par exemple, les gouvernements s’efforcent de fournir un accès au service public dans les langues nationales et minoritaires, comme les langues autochtones par exemple. Il s’agit donc d’une véritable opportunité pour le marché de la traduction, et les entreprises ne manquent pas de s’emparer de ces marchés.

Au niveau européen, même si la majorité des textes sont produits en anglais, il existe bel et bien 24 langues officielles, et chaque citoyen a également le droit d’obtenir des informations sur l’institution et son fonctionnement dans sa langue. Ainsi, le gaélique irlandais est devenu une langue officielle de l’UE, malgré son nombre peu élevé de locuteurs (environ 600 000 locuteurs au quotidien). La quantité de documents à traduire est telle que pour l’instant, il leur est impossible de tout traduire. L’irlandais bénéficie donc d’une dérogation au sein de l’Union européenne pour limiter les traductions, mais celle-ci devrait disparaître en 2022. Amis traducteurs, à vos méthodes de gaélique irlandais !

Et puis il ne faut pas oublier qu’avec le Brexit, l’anglais n’a plus la cote… Depuis 2016, plusieurs discours marquants au sein de l’Union européenne ont été prononcés dans des langues autres que l’anglais, notamment le discours sur l’état de l’Union, prononcé jusqu’en 2016 en anglais avant de passer au français ces deux dernières années (ça se passe ici). Malte et l’Irlande, deux pays où l’anglais est officiellement parlé conjointement aux langues nationales, ont adopté leurs propres langues comme langues officielles au sein des institutions européennes. Alors même si l’anglais restera utilisé comme langue véhiculaire, pour faciliter la compréhension et le travail de l’Union, on peut tout de même s’attendre à une diminution de son utilisation.

Hors des institutions et du domaine de la traduction technique/spécialisée, le marché existe également. Dans le domaine de l’édition par exemple, ces dernières années ont vu paraître un grand nombre de romans scandinaves. Les Français étant peu férus de langues étrangères, il a bien fallu les traduire ! Et comme cela fonctionne par période, par vagues, il n’est pas idiot de penser que certaines langues comme celles des pays de l’Est ou même certaines langues régionales ou minoritaires auront le vent en poupe dans quelques années.

Mais qu’en disent les professionnelles du secteur ?

J’ai interrogé trois traductrices : deux sont indépendantes (Lotte Nør Larsen et Spasa Ratkovic), et la troisième travaille à la Direction générale de la traduction (Caroline Soteras-Scuflaire). Si cette dernière doute d’avoir un carnet de commandes suffisamment rempli pour en vivre si elle devenait traductrice indépendante, ce n’est pas le cas des deux traductrices indépendantes. Spasa Ratkovic, traductrice du suédois, de l’anglais et du français vers le serbe, interprète et professeure des universités, est un peu moins active dans la traduction, mais estime de concert avec ses collègues qu’il existe de la demande, tout en soulignant l’importance de pouvoir traduire depuis une langue plus répandue. Lotte Nør Larsen, traductrice du français vers le danois et également professeure, souligne que l’obligation pour l’administration de traduire tout acte juridique étranger et pour les entreprises de traduire tout document relatif à un produit ou un service, ainsi que le peu d’appétence des Français pour les langues étrangères crée un marché viable. Et tant que l’Union européenne gardera le principe du multilinguisme gravé dans le marbre, elle produira de la demande dans de nombreuses combinaisons de langues, pour le plus grand plaisir des traducteurs.

Il existe cependant un petit bémol avec les langues rares : en tant qu’indépendants, la demande fluctue. Elle n’est pas permanente et à ce titre, il peut être risqué de se lancer sur le marché en ne parlant qu’une langue rare. Dans la littérature par exemple, certaines maisons d’édition n’ont pas publié de roman d’origine grecque depuis 2006, et ne publient que rarement des romans dont la langue source n’est pas l’anglais ou l’espagnol ! Ce phénomène de langues « à la mode » se ressent d’autant plus dans l’édition, mais peut concerner tous les domaines. Certains pays, comme les pays scandinaves, exportent de nombreux biens et services, mais communiquent directement en anglais, ce qui produit mathématiquement un manque à gagner. À vos risques et périls, donc.

Pour contrer cela, les traductrices que j’ai interrogées ont trouvé des parades. Travailler à la DGT permet par exemple à Caroline Soteras-Scuflaire de traduire à partir de l’anglais, certes, mais également du danois, du suédois, du néerlandais, de l’espagnol, du bulgare et du slovène tout en ne redoutant pas le chômage technique. Quant à Spasa Ratkovic et Lotte Nør Larsen, elles ont toutes les deux fait le choix, très tôt, de ne pas se consacrer qu’à la traduction et ont une activité professionnelle annexe qui leur permet de s’assurer des revenus stables (et d’après Lotte Nør Larsen, de sortir de chez soi également, ce qui est aussi appréciable pour un traducteur). Une piste à explorer pour ceux que la traduction à 100 % effraie ? Caroline Soteras-Scuflaire souligne d’ailleurs l’importance pour les traducteurs en formation de se montrer polyvalent et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Elle conseille aux futurs traducteurs d’être « capable[s] de jongler, de s’adapter, de comprendre l’évolution du monde pour trouver sa place et en changer au besoin ».

 

Maintenant que nous avons parlé du marché, il est temps de parler des prix. Eh oui, traduire des langues rares peut se révéler plus intéressant que de traduire des langues plus courantes !

« Tout ce qui est rare est cher » est un adage qui se vérifie bien sur le marché de la traduction. Le prix des langues peut aller du quitte au double en fonction de la rareté. Les langues scandinaves, par exemple, sont réputées plus chères que les autres langues européennes comme l’allemand ou l’espagnol. Dans les locaux de l’entreprise où j’effectue mon stage, une private joke sur les langues scandinaves revient souvent lorsqu’il en est question : un traducteur a un jour demandé 65 € pour traduire 100 mots en islandais, traumatisant par là même les gestionnaires de projet dans leur ensemble. À 65 centimes le mot, on peut les comprendre… mais c’est pourtant ce qu’il se passe sur un marché lorsqu’on se trouve en situation de quasi-monopole. On peut se permettre de fixer des prix supérieurs à la moyenne du marché ! Tout dépend après également du niveau de spécialisation du traducteur. Plus le domaine est spécialisé, plus les tarifs pratiqués seront élevés. Pour ce qui est de la traduction littéraire, réputée comme moins rémunératrice, il faut miser sur le bon cheval et espérer que le livre se vende bien pour toucher davantage de droits d’auteurs. Tout en sachant que les principes cités ci-dessus s’appliquent : si la langue est rare, si la difficulté du texte est élevée, la traduction est plus chère.

C’est d’ailleurs l’avis de Spasa Ratkovic, pour qui il ne faut pas brader ses prix afin de ne pas pénaliser l’ensemble de la profession. Une baisse des prix qu’a remarqué Lotte Nør Larsen depuis les années 90, mais qui pour l’instant, ne semble pas trop pénalisante pour les traducteurs de langues rares.

En conclusion, que vous parliez une langue rare par votre naissance, que vous ayez choisi d’en apprendre une lors de vos études ou que vous en maîtrisiez une par quelque hasard de la vie, n’hésitez pas. Le monde a besoin de traducteurs comme vous, et le marché est assez grand pour que tous y trouvent leur place, à condition d’y mettre du sien. Si vous êtes concerné et tenté par l’aventure, n’hésitez pas à lire le billet de William Brouilly pour vous renseigner sur la nécessité ou non d’un diplôme pour devenir traducteur.

 

Un grand merci à Spasa Ratkovic, Lotte Nør Larsen et Caroline Soteras-Scuflaire d’avoir pris le temps de répondre à mes questions pour l’écriture de ce billet.

 

Bibliographie :

  1. C. Simon, « Assises du roman. Dans le miroir de la traduction », Le Monde des Livres, 14 mai-2014.
  2. J. Ferney, « Des traducteurs à bout de souffle. Les langues rares, un filon ? », La Croix, 04 juin-2015.
  3. C. Harper-Séguy, « Nouveau marché au Nord », Winnipeg Free Press, 01 déc-2012.
  4. E. Le Poole, « Zoom sur les sociétés de traduction juridique et financière », Les échos Capital Finance, 28 mai-2018.
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