Conflits et traduction

Par Célia Wisniewski, étudiante M1 TSM

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La traduction est un élément qui est souvent oublié dans les récits de guerres et de conflits, or elle est une composante importante de ces périodes, car la rencontre ou l’affrontement de différents peuples pousse les différents camps à utiliser la langue comme une arme et à communiquer ensemble, malgré des langues différentes. Les traducteurs jouent un rôle autant pratique et politique, qu’artistique et engagé pendant ces périodes. À travers les exemples suivants, je souhaite mettre en avant l’importance et l’influence de la traduction avant, pendant et après les périodes de conflit.

Bien que la traduction soit importante dans la vie quotidienne lors des conflits (nécessité de comprendre la langue de l’ennemi, voire de l’occupant pour certaines guerres), sa portée est également très importante dans le monde littéraire. Dans ce cas, elle n’est en réalité pas si futile ou légère, car elle peut incarner un sentiment d’unité ou un soutien envers son camp.

C’est ce qu’illustre les Éditions de la NRF. En lien avec La Nouvelle Revue Française, cette maison d’édition publie pendant la Grande Guerre des traductions telles que La Barbarie de Berlin, écrit par l’écrivain anglais Gilbert Keith Chesterton et traduit par Isabelle Rivière. Le choix des traductions n’est pas fait au hasard : ce sont des ouvrages qui glorifient la France, qui valorisent l’unité avec les Alliés ou qui critiquent les ennemis, ce qui est le cas ici avec La Barbarie de Berlin. À l’inverse, les éditions de la NRF ne publient aucune traduction allemande pendant la période de la guerre, alors que la langue allemande avait de l’importance pour les fondateurs de la revue, on peut citer par exemple André Gide qui avait étudié l’allemand, à l’inverse de l’anglais qu’il apprit plus tardivement. Les fondateurs des éditions de la NRF se servent de la traduction afin de véhiculer leurs idées et de propager leur soutien au camp des Alliés. La traduction est un moyen d’enrichir le nombre d’œuvres existant dans une langue et c’est une manière ici d’entériner la présence du français dans un monde chaotique.

Il en va de même pour la revue suisse Lettres. Cette revue a été créée en 1943 pour y publier des poèmes engagés que l’on ne pouvait pas publier dans la France occupée. Elle a mis en avant énormément de traductions de poèmes, par exemple l’un des numéros de l’année 1944 compte pas moins de 12 poèmes d’auteurs britanniques. A contrario, on ne trouve quasiment pas de traductions d’auteurs allemands, sauf celles de Kafka ou de Hofmannstahl, ces auteurs étant vus comme des victimes de l’oppression allemande. D’ailleurs, les œuvres de Kafka ne sont plus disponibles à la vente en France pendant l’occupation, puisque le nom de l’auteur se trouve sur l’une des listes Otto (liste recensant les auteurs interdits de diffusion en France).

Pour être totalement en accord avec ses idées, certains traducteurs ont même supprimé des passages qui se trouvaient dans l’œuvre originale. Dans le contexte de la guerre d’indépendance espagnole qui opposa au début du XIXe siècle l’Espagne, le Portugal et le Royaume-Uni à la France de Napoléon, le médecin de la grande armée Dominique-Jean Larray écrit pendant la guerre en 1812 les Mémoires de chirurgie militaire et campagnes. Après avoir été traduit une première fois par Willmott Hall en 1814 ; qui en supprimera certains passages ; l’anglais John Augustin Waller proposa à son tour une traduction des mémoires du médecin napoléonien. Dans la préface, le traducteur dit du livre qu’il comporte “a tolerable proportion of disgusting egotism and vaunting” (ce que l’on pourrait traduire par « une proportion tolérable d’égoïsme dégoutant et de vantardise ») et critique vivement l’auteur qui s’adonnait à des descriptions de paysages et de scènes militaires. Il décida d’en faire un ouvrage dont la portée serait uniquement scientifique et raccourcit le livre, le faisant passer de trois à deux volumes, ce qui lui donna un caractère tout à fait différent de l’original. En réalité, la cause de cet appauvrissement est plutôt la rancœur encore bien présente chez le traducteur pour le camp français. Par ailleurs, la troisième personne qui se prête à la traduction de cet ouvrage en 1832 y laissa tous les détails et les descriptions de l’auteur. L’absence de ressentiment de la part du traducteur permit une traduction plus objective et fidèle au texte d’origine.

La traduction peut également être le moyen de propager le savoir et les connaissances et ainsi de donner une meilleure visibilité aux faits historiques. Ce fut le cas pour le livre « Les voisins : 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne » écrit par Jan Tomasz Gross. Il a d’abord été écrit en polonais en 2000, puis a été publié en anglais l’année suivante. La parution de ce livre en anglais lui donna un rayonnement international, la traduction permit de faire connaître l’histoire de près de 1000 Juifs polonais qui ont été massacré par d’autres polonais en 1941 dans le village de Jedwabne. Jusque dans les années 2000, la responsabilité de ce massacre était attribuée aux nazis, et c’est la traduction du livre en anglais qui a permis de rétablir la vérité sur cette sombre période de conflit.

Même si une traduction de qualité n’est pas visible par le public, elle joue un rôle d’une grande importance, et participe à la vie politique, mais aussi au devoir de mémoire. Elle a joué un rôle non-négligeable dans les confits, changeant parfois le déroulement des faits ou la perception que l’on peut avoir de certaines périodes de conflits.

 

Sources :

Amélie Auzoux, « André Gide et Valery Larbaud : deux traducteurs en guerre (1914-1918) », Traducteurs dans l’histoire, traducteurs en guerre, Christine Lombez (dir.), Atlantide, n°5, 2016, p. 33-42, http://atlantide.univ-nantes.fr

Stefanie Braendli, « Traduire depuis la Suisse en 1943. Le cas de la revue genevoise Lettres », 1943 en traductions dans l’espace francophone européen, Christine Lombez (dir.), Atlantide, n° 8, 2018, p. 6-27, http://atlantide.univ-nantes.fr

Greig Matilda, « Traduire la guerre au xixe siècle. Réinventions et circulations des mémoires militaires de la guerre d’Espagne, 1808-1914 », Hypothèses, 2017/1 (20), p. 347-356. DOI : 10.3917/hyp.161.0347. URL : https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2017-1-page-347.htm

Dominique Jean Larray (traduction de John Augustin Waller), Memoirs of Military Surgery, 1814

Lynne Franjié, Guerre et traduction, Lille, L’harmattan, 2016

Salama-Carr, Translating and Interpreting Conflict, Amsterdam : Rodopi, 2007

Bowen, D. & Bowen, M. (1985). The Nuremberg Trials : communication through translation. Meta, 30, (1), 74–77. https://doi.org/10.7202/002131ar

 

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