Petit plaidoyer pour l’allemand

Par Julian Turnheim, étudiant M1 TSM

reichstag

 

Voilà un sujet qui me tient à cœur !

Étant franco-autrichien, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu bilingue, un milieu dans lequel j’ai pu apprendre les deux plus belles langues du monde. Oui, je suis très objectif ! J’ai été imprégné des deux cultures.

Vous êtes donc très certainement en train de vous dire : « Un franco-autrichien ? Mais c’est un homme parfait ! » Eh bien, j’ai envie de vous répondre oui. Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Bien qu’une très grande majorité des personnes voie dans la maîtrise de l’allemand un avantage évident, cette majorité semble avoir également un petit « problème » avec la langue allemande en elle-même. Ce billet de blog est pour moi l’occasion de démontrer que cette langue représente plus qu’un petit avantage. Je voudrais ainsi prouver aux Français qu’il s’agit de LA langue qu’il faut apprendre et cela aussi quand on veut devenir traducteur !

 

L’allemand, c’est quoi ?

Pour débuter, je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise idée de commencer par définir ce qu’est l’allemand.

Je ne vous apprends rien en disant que c’est une langue, une des langues indo-européennes appartenant à la branche des langues germaniques. Elle est la langue officielle en Allemagne, en Autriche, au Liechtenstein, en Suisse, au Luxembourg, en Belgique mais également dans la région italienne du Tyrol du Sud. On retrouve aussi des communautés allemandes dans les pays frontaliers, dans les pays de l’Est de l’Europe mais également dans les anciennes colonies allemandes datant d’avant 14-18. Il existe même une communauté assez connue aux États-Unis dont le dialecte vient du bas allemand (Spoiler : ce sont les Amish). Vous voyez, ils sont vraiment partout ces Allemands !

Elle se compose d’un très très grand nombre de dialectes. Le Schwitzerdütsch par exemple, qui est parlé en Suisse. Bien que, pour être tout à fait franc, on ne dirait même plus de l’allemand.

Guten Tag, Moin, Hallo, Servus, Griaß di, Grüss Gott, Grüezi, Grüessech, Hoi, Moien, … Voilà quelques façons de dire bonjour dans les pays germanophones. C’est beaucoup, n’est-ce pas ? Pour que tous ces germanophones se comprennent, ils utilisent le Hochdeustch, aussi appelé le Standarddeutsch (allemand standard en français). Lorsque je ferai référence à la langue allemande dans ce billet de blog, je ferai bien évidemment référence au Hochdeutsch.

Traduire la langue maternelle la plus parlée d’Europe

L’allemand est l’une des langues les plus influentes dans le monde. Étant la langue officielle de 6 pays, une des 24 langues officielles de l’Union européenne et comptant près de 100 millions de locuteurs, elle a tous les prérequis pour occuper une grande place dans le monde de la traduction. C’est particulièrement vrai pour la France. L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France. Les sociétés allemandes sont, au coude à coude avec les sociétés nous venant des États-Unis, celles qui emploient le plus en France. Par conséquent, on retrouve beaucoup d’entreprises françaises et allemandes qui échangent entre elles, qui communiquent, qui vendent dans le pays de l’autre. Ces entreprises auront besoin de traductions pour leurs sites, pour les textes sur les emballages de leurs produits, pour la notice de ces mêmes produits ou encore pour des documents officiels. Pour ces traductions on aura bel et bien besoin de traducteurs.

Pour analyser la situation de l’allemand sur le marché de la traduction en France, je vais me permettre de comparer l’allemand à l’espagnol. Ce sont les deux grands géants après l’anglais même si le terme « géant » définit finalement assez mal l’allemand. Surtout au regard de son enseignement en France mais nous en parlerons plus loin. Dans cette partie je vais me concentrer exclusivement sur les tarifs pratiqués sur le marché de la traduction.

Avant de commencer cette partie, je me suis posé ces questions : pour devenir traducteur, quelle est la langue la plus adaptée ? Quelle est la langue qui permet le meilleur équilibre entre la difficulté de l’apprentissage, la demande en termes de traduction et le revenu ? Est-ce l’allemand ? Pour la France, c’est très certainement une réponse possible.

Analysons l’enquête de 2015 sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction menée par la SFT (Syndicat national des traducteurs professionnels). Ce qui nous intéresse tout particulièrement est la partie concernant les statistiques sur les prix par langue. Nous pourrons comparer les tarifs appliqués en 2008 et en 2015.

Tout d’abord, intéressons-nous aux tarifs des traducteurs pour leurs clients directs. En 2015, le prix moyen au mot pour la paire de langue DE>FR était de 0,17 € et en 2008 de 0,16 €. Ce qui représente donc une évolution de 6,25 %. Pour la paire de langues ES>FR, le prix moyen au mot était de 0,13 € en 2015 comme en 2008.

En ce qui concerne les prix appliqués par les agences, la situation reste similaire. Pour la paire de langue DE>FR, le prix moyen par mot était de 0,12 € en 2015 comme 2008. Pour ES>FR, ce prix était de 0,09 € en 2015 et de 0,10 € en 2008. On observe donc également une baisse pour l’espagnol.

On remarque globalement un écart de 0,02 € à 0,03 € entre l’allemand et l’espagnol. Par ailleurs, on retrouve ce même écart dans la traduction d’édition. La dynamique actuelle est donc simple : les tarifs de l’espagnol sont en baisse et ceux de l’allemand en hausse avec un écart qui se creuse petit à petit. Le traducteur germaniste est mieux payé que le traducteur hispaniste. Il faudra néanmoins attendre la prochaine étude de la SFT pour confirmer cette tendance. Je serais pourtant prêt à parier qu’elle va belle et bien se confirmer. Puisque c’est la loi de l’offre et de la demande qui est déterminante, il suffit de regarder l’enseignement de l’allemand en France.

Crise de l’enseignement de l’allemand

Un traducteur ça ne pousse pas comme ça au milieu des champs. Ce n’est pas une graine que l’on plante et qu’il suffit d’arroser pour en faire une fleur. Quoique … Un traducteur il faut bien le former. Cet apprentissage commence dès la jeunesse, au collège. C’est là que commence l’apprentissage des langues pour la très grande majorité des petits Français. C’est aussi à ce moment-là que beaucoup, à mon avis, font le mauvais choix : ils choisissent l’espagnol.

Seulement 15,4 % des élèves de l’école secondaire font le choix d’apprendre l’allemand contre 39,7 % pour l’espagnol.

Ils font ce choix parce que l’espagnol est plus attractif, plus facile, plus « caliente ». À côté de ça, la langue de Goethe est réputée difficile et souffre d’une très mauvaise image. Thérèse Ouchet, professeure d’allemand le résume bien dans le Figaro, le 21 janvier 2013 : « L’espagnol est réputé facile, l’allemand difficile. Les nombreux films sur la Seconde Guerre mondiale ont un impact. On entend beaucoup de bêtises sur le temps toujours gris en Allemagne versus le soleil espagnol !»

Ce qui en résulte : une crise. Les enquêtes de l’ADEAF, l’Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France, démontrent bien qu’il y a une véritable crise de l’allemand en France : baisse des heures d’allemand au collège, situation catastrophique des enseignants d’allemand, mauvaise qualité de l’enseignement, manque de professeurs compétents (en 2017, au CAPES d’allemand, seulement 125 candidats ont été admis pour 345 postes), … Les inquiétudes concernant la rentrée 2019 persistent.

 

L’allemand est bel et bien en crise. C’est ce que nous confirme Iris Böhle, traductrice assermentée au Tribunal de Grande Instance de Douai et directrice de sa propre école de langue. Ce sujet est donc sa tasse de thé. Interview ! (Traduit de l’allemand) 

Bonjour Iris, peux-tu te présenter, nous parler de ta carrière ?

Je m’appelle Iris Böhle, j’ai étudié en Allemagne, à Sarrebruck. En Allemagne, nous faisions déjà la distinction entre la traduction et l’interprétariat. Mon choix était clair : j’ai choisi la traduction. À cette époque, il n’y avait pas encore de Master, on parlait encore d’études « Magistra », études dont la durée était de quatre ans. Après avoir complété ce cursus, j’ai dû choisir une spécialisation. En Allemagne, on avait le choix entre l’économie, le droit ou les technologies. À l’époque, j’ai choisi les technologies avec une expertise dans l’industrie automobile.

Et ensuite ? Tu es venue en France ?

Exactement ! Je suis venue en France pour des raisons personnelles. J’ai d’abord postulé à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Valenciennes pour commencer à travailler. Au départ, je voulais juste obtenir une liste de toutes les entreprises exportatrices de Valenciennes, Douai et Lille. On m’a finalement proposé un poste pour devenir professeure d’allemand, ce que j’ai accepté. Je jongle depuis juillet 1984 entre l’enseignement, la traduction et l’interprétariat. Ce qui m’a surprise au début, c’est que je travaillais davantage comme interprète que comme traductrice. Je n’avais pas la formation requise mais ce n’était pas un problème, ça m’amusait. Néanmoins, je ne le fais plus autant qu’avant, parce que ça demande énormément de concentration. Je gère ma propre entreprise depuis 2002, je n’ai donc plus le temps pour ce genre de requêtes. Parfois, il m’arrive de travailler comme interprète lors de visites d’entreprises. Cela permet d’entretenir le contact avec les gens. Tu n’as pas ça avec la traduction « écrite » : tu es chez toi, ce qui peut sembler tentant, mais parfois tu es seul, tu dois être très rigoureux, respecter les délais et j’en passe. Ce n’est pas toujours simple.

Comment en es-tu arrivée à la traduction assermentée ?

Je suis traductrice et interprète assermentée depuis décembre 1999. L’idée m’est venue lorsque j’ai commencé à obtenir de plus en plus de contrats à traduire, ce que tu ne peux faire, que si tu es assermenté, naturellement. J’ai donc déposé ma demande auprès du Tribunal de Grande Instance de Dunkerque. Aujourd’hui, 90% des demandes que je reçois sont des traductions assermentées.

Par curiosité, quel type de documents traduis-tu ?

En ce qui concerne la traduction assermentée, je traduis, entre autres, des contrats de location, des contrats de travail, des documents bancaires et des documents sur des affaires pénales, toutes sortes de choses.

Passons maintenant au sujet central : que penses-tu de l’allemand ? Comment trouves-tu cette langue qui est ta langue maternelle ?

 Ce n’est certainement pas une langue mélodique. L’italien c’est mélodique, c’est de la musique.

On dit souvent que l’allemand est une langue militaire, que c’est une langue parfaite pour donner des ordres, mais cela dépend aussi de la voix de la personne. On dit aussi que les langues slaves sont dures, mais ce n’est pas vrai. Quand j’entends de temps à autre des Français parler allemand, il m’arrive de me dire que ce n’est finalement pas une belle langue.

Comment perçois-tu la situation de la langue allemande en France ?

Pour moi, la situation est plutôt critique. Au collège, je dirais que le rapport national entre l’allemand et l’espagnol en France est probablement d’environ 85% d’hispanistes pour 15% de germanistes, ce qui est totalement absurde. Beaucoup de Français négligent l’allemand. Un collégien n’est souvent pas conscient de l’importance que peut avoir l’allemand. J’en veux aux enseignants d’espagnol pour cela. Ils se battent tous pour leur matière au lieu de penser à l’avenir des enfants. Pendant trois mois, j’ai comparé les offres d’emploi dans le secteur de l’industrie et du commerce en France et environ 90% des emplois avaient l’allemand comme deuxième langue étrangère recherchée. Mes enfants ont toujours trouvé un job d’été grâce à l’allemand.

Comment vois-tu l’avenir de l’allemand ? Penses-tu que la situation va s’améliorer ?

Je ne pense pas que les choses s’amélioreront dans les écoles. En revanche, pour ceux qui ont appris l’allemand et qui le maîtrisent bien, l’avenir est assuré, parce que les relations économiques entre la France et l’Allemagne existeront toujours. D’ailleurs, là où il y a beaucoup d’entreprises, il y a aussi beaucoup à traduire (à bon entendeur).

Que dirais-tu à un collégien qui doit choisir entre les deux langues ?

Je lui dirais que la meilleure garantie pour trouver un emploi est de savoir parler et écrire en allemand. Je peux le dire d’après ma propre expérience. On disait autrefois que l’allemand n’était réservé qu’à une élite. C’est évidemment la plus grande des absurdités. Aujourd’hui, tout le monde a la chance de pouvoir apprendre l’allemand.

J’ai déjà tenu des conférences sur le sujet dans les écoles ici. J’ai toujours insisté auprès des parents pour qu’ils incitent leurs enfants à choisir l’allemand au lieu de l’espagnol en deuxième langue étrangère. L’espagnol et l’italien sont des langues pour les vacances. Les Chinois l’ont compris, ils apprennent tous l’allemand depuis une dizaine d’années. Alors choisissez l’allemand !

Conclusion

Il est vrai que comparé à l’espagnol, l’allemand est plus difficile à apprendre pour un francophone. Cette difficulté persiste également lors de la traduction. L’allemand est une langue beaucoup plus directe, moins abstraite qui n’aime pas laisser place à l’interprétation. Sa structure syntaxique est bien évidemment très différente du français et, lors de la traduction, la reformulation est presque incontournable. Ce ne sont pour autant pas des raisons pour ne pas apprendre l’allemand. N’oubliez pas, toute crise est porteuse d’opportunité !

Il y a énormément de raison d’aimer l’allemand, des raisons qui ne sont pas que financières ou professionnelles. Derrière cette langue se cache une grande histoire, une culture riche.

Certes, je n’y suis pas allé de main morte avec l’espagnol. Une langue aussi magnifique qui mérite totalement son succès. C’est plutôt la souffrance de l’allemand que je voulais mettre en exergue.

Je vous remercie d’avoir lu mon billet de blog und wünsche Ihnen einen schönen Tag !

 

SOURCES :

Riegler-Poyet, M. (22/10/2018). L’allemand, un atout pour l’insertion professionnelle – ADEAF.

Clerc T., Goldmann K., Hombach-Bouchet B., Bouchet J.-A., Bey C. (30/10/2017). ADEAF Enquête Nationale rentrée 2017.

Dalmas M. (09/10/2017). Intervention dans le cadre du « Notre rapport à la langue – Cultures linguistiques en France et en Allemagne : Différences, contacts, passages ». Sptg.de.

Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse (2019). Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, édition 2009. Statistiques des langues enseignées dans le système éducatif français.

SFT, la Société française des traducteurs (2016). Enquête 2015 sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction

Marie-Estelle Pech, Patrick Saint-Paul, Mathieu de Taillac (21/01/2013) L’allemand ne séduit guère les élèves français… et vice-versa. Le Figaro

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