La traduction, proie facile de l’ubérisation ?

Par Guillaume Deneufbourg (traducteur, intervenant au sein de la formation)

uberisationtraduction

 

Popularisé en 2014, le terme est aujourd’hui bien ancré dans notre vocabulaire. Désignant une forme d’optimisation des relations entre l’offre et la demande sous l’influence des nouvelles technologies, l’« ubérisation » recouvre plusieurs réalités et connotations, tantôt positives, tantôt négatives, et déchaîne les passions.

Les chantres de l’économie 2.0 saluent l’apparition de ce qu’ils voient comme un changement paradigmatique de nos sociétés, un renouveau économique pour le meilleur, une transformation dans l’intérêt des usagers. Une rupture, en somme.

À ce titre, l’ubérisation est souvent associée à un autre néologisme : le fameux « disruption » et ses savoureux dérivés disruptif, disrupter, disrupteur. Joli, non ? Pour des cruciverbistes, peut-être, mais sans doute moins pour les professionnels de la langue, qui auront noté avec consternation l’emprunt éhonté du français à l’anglais. La langue de Molière échouerait-elle à produire un équivalent à la connotation aussi positive ? Je le crains. Car en anglais, le mot disruption n’a rien de dérangeant ni de perturbateur : il désigne tout simplement une invention créative, innovante, positive, révolutionnaire[i].

Ainsi assiste-t-on depuis des années à l’apparition de jeunes entreprises (les fameuses start-up) qui, grâce aux outils numériques qu’elles mettent au point, transforment certains marchés et proposent des services innovants, cassant des systèmes qui paraissaient jusque-là immuables. Depuis, tout entrepreneur qui se respecte cherche l’idée « disruptive » qui, faisant table rase du passé, transformera tel ou tel marché à son profit.

Bien évidemment, tout le monde n’apprécie pas les prétendus bienfaits de ce changement de modèle économique, à commencer par les acteurs du modèle classique. Demandez donc à votre chauffeur de taxi ce qu’il en pense ! Concurrence déloyale, opérateurs sous-qualifiés et non déclarés, précarisation des métiers, sans parler du manque à gagner pour les finances de l’État et toutes les répercussions sur le « système ».

Cela étant, nul besoin de vous exposer au courroux d’un chauffeur de taxi. Interrogez simplement vos collègues. Car, en effet, l’ubérisation n’épargne pas le secteur de la traduction.

Rappelons tout d’abord que la profession de traducteur n’est pas protégée. Chacun peut s’autoproclamer traducteur ou interprète du jour au lendemain. Cette situation favorise l’arrivée sur le marché de prestataires insuffisamment qualifiés, avec toutes les conséquences qui en découlent pour la qualité des textes traduits, l’image de la profession, et les prix[ii]. Ajoutez-y ensuite la pression, pour ne pas dire la menace, de l’évolution technologique, que j’ai déjà tant de fois évoquée et sur laquelle je ne reviendrai pas ici. Enfin, la multiplication de ces plateformes « ubérisantes », qui entendent mettre en contact les clients finaux avec de petits opérateurs indépendants désireux de mettre du beurre dans les épinards (Les exemples sont légion : Zingword, upwork et même Proz.com).

D’autres adeptes de l’ubérisation ont cru trouver dans ce concept un moyen ingénieux de réduire leurs coûts de production, par le biais du crowdsourcing, également appelé production participative[iii]. Cible privilégiée : la traduction audiovisuelle. L’exemple le plus connu en est sans nul doute celui de Netflix, que dénoncent notamment nos confrères de l’Association française des traducteurs et adaptateurs de l’audiovisuel (ATAA), à propos du sous-titrage catastrophique du film Roma. Mais le cas est loin d’être isolé, comme le démontre l’article publié par une étudiante en traduction sur ce même blog. Avec un enthousiasme ingénu, elle vante les mérites du travail bénévole (si, si) pour TED Conferences LLC, une structure dont le chiffre d’affaires 2015 dépasse quand même les 66 millions de dollars[iv]. Vous avez dit « se tirer une balle dans le pied » ? Mais passons. Parmi les autres exemples connus, notons Facebook, Twitter et autres Coursera.

Alors, que faire face à cette déferlante ? Faut-il lutter contre l’ubérisation ? Je n’en suis pas convaincu. N’y voyez aucun fatalisme, même si le phénomène peut paraître inéluctable, voire angoissant. L’approche que je préconiserais aux (futurs) traducteurs est double.

Premièrement, intéressez-vous à ces phénomènes pour pouvoir ensuite mieux informer vos clients et vos partenaires commerciaux. Tâchez de mieux comprendre les rouages de la netflixisation pour mieux défendre votre propre valeur ajoutée. Je ne suis pas amateur des théories de l’art de la guerre, mais il reste utile de connaître l’ennemi pour mieux le vaincre.

Deuxièmement, adoptez en toutes circonstances une approche qualitative. Affinez votre qualité d’écriture. Travaillez votre style. Participez à des ateliers de traduction. N’hésitez pas à travailler en binôme avec un collègue. Faites-vous relire. Trouvez-vous un mentor. C’est en pratiquant une certaine forme d’humilité sur son propre travail que l’on peut progresser. Affûtez votre pratique comme un faucheur affûterait sa faux : systématiquement, patiemment, longuement.

Troisièmement, ne restez pas cloitrés dans votre bureau. Pourquoi ne pas aller chercher ces clients – oui, ça existe – qui désespèrent de trouver de bons traducteurs et de bonnes traductrices ? Prouvez-leur que vous valez mieux que cet agglutinat invisible de dilettantes. Continuez à vous former, à défendre les vertus du travail bien fait.

En quatre mots : faites valoir votre professionnalisme.

 

 

 

[i] Et force est de reconnaître que la tentative de l’Académie française d’imposer le complément du nom « de rupture » (innovation de rupture, p.e.) n’est pas très… heureuse !

[ii] Voir à ce sujet ma carte blanche publiée en 2017 dans le journal Le Soir à l’occasion de la Saint-Jérôme.

[iii] À lire à ce sujet, cet article publié sur termcoord.eu.

[iv] https://fortune.com/2017/04/24/ted-talks-conference-corporate-sponsorship/

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