La traduction : de l’importance de maîtriser son solfège

Par Medge Allouchery, étudiante M2 TSM

traductionsolfege

 

Pour l’expérience, la forme féminine sera employée par défaut dans ce billet. Je souhaite que cela puisse contribuer à sensibiliser à la nécessité d’une écriture plus inclusive.

Donnons le La !

La langue est à la traductrice ce que le violon est à la violoniste, autrement dit, son moyen d’expression, son instrument. Cependant, la traductrice a l’avantage d’être en mesure de polir son instrument de ses propres mains, à tout moment. Profitons-en, soyons notre propre luthière et traduisons de façon plus efficace, éclairée, éthique et libre, car toujours mieux maîtriser notre langue maternelle est la clé vers des choix de traduction conscients plutôt que contraints par nos propres limites linguistiques. Il est essentiel pour nous, traductrices, de tendre systématiquement vers une plus grande conscientisation des règles, structures et usages de notre langue maternelle, comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. C’est une garantie de qualité, mais aussi un gage d’honnêteté et d’éthique envers la profession de traductrice et les clientes avec qui nous sommes amenées à travailler. Ne tirons toutefois pas sur le pianiste, il ne s’agit pas d’être parfaite mais plutôt de constamment chercher à s’améliorer dans l’optique de produire des textes cibles clairs, précis, de haute qualité linguistique et adaptés au public cible. Alors comment faire ? Eh bien, c’est comme les gammes, ça se travaille !

Dans son article « Conception d’exercices de style dans l’optique de la traduction », Jacqueline Bossé-Andrieu, professeure de l’université d’Ottawa, dresse un aperçu des exercices qu’elle propose aux étudiantes en traduction dans le but de les aider à « améliorer leur style » (pour plus d’informations, vous pouvez consulter l’article disponible sur le site Erudit). Dans cet article, le « style » ne s’entend pas dans son sens littéraire, soit une façon personnelle de s’exprimer, que la spécialiste considère comme un talent. Il est plutôt question d’amener les étudiantes à faire usage d’une langue soignée et à explorer les divers moyens d’expression à leur disposition lorsqu’elles traduisent. Ainsi, elles peuvent faire des choix de traduction dictés par leurs intentions et non par le manque de possibilités.  Jacqueline Bossé-Andrieu, dans son article, opère une distinction entre ce qu’elle appelle les « fautes de style », c’est-à-dire les fautes de grammaire, de syntaxe ainsi que les usages impropres, et le style en traduction. Celui-ci est l’art de reformuler les idées du texte source et de « restructurer » le texte pour qu’il ne « sente » pas la traduction. Ayant trouvé cet article passionnant, j’ai souhaité vous proposer quelques idées pour développer ces deux aspects de la maîtrise de la langue maternelle.

La grammaire, le vocabulaire : la note fondamentale de l’accord

Tout d’abord, mettons l’accent sur nos petites fausses notes, ces maladresses grammaticales ou orthographiques qui nous échappent. Le Projet Voltaire est un outil en ligne qui saura parfaitement répondre à ce besoin de « rafraîchir ses connaissances » et de réaccorder son violon. Même les virtuoses ne savent pas tout ! Le niveau « Excellence » saura repaître les plus affamées de subtilités de la langue française. Afin d’attester de votre niveau en français, vous pouvez aussi passer le Certificat Voltaire. Pour vous voir décerner le niveau « Expert », attendu chez les traductrices, il faudra obtenir plus de 900 points. Prêtes pour le challenge ?

Sur une note plus grammaticale, Le Bon usage de Grevisse, en version électronique ou papier, sera votre ami le plus fidèle et dissipera vos moindres doutes. Pour assimiler davantage ces structures et ces règles, pourquoi ne pas relire les classiques de la littérature ? Bien entendu, n’allons pas plus vite que la musique : il s’agit de lire « activement », d’observer les tournures et constructions utilisées, et de noter celles que l’on n’emploierait pas spontanément. Ceci sonnera comme une lapalissade, mais se replonger dans ses classiques peut également s’avérer bien utile pour l’enrichissement du vocabulaire, et deviendra vite votre violon d’Ingres !

D’ailleurs, le vocabulaire, parlons-en ! Si, comme moi, vous êtes obnubilées par l’envie de trouver « le mot juste », vous pouvez vous tourner vers des applications mobiles (par exemple « Mot du jour ») proposant d’apprendre ou de redécouvrir un mot « rare » chaque jour. S’entraîner ensuite à employer ces mots çà et là dans les conversations les fera passer dans la partie « active » du vocabulaire. Dans le même esprit, le « Petit dictionnaire de mots rares » de Thierry Prellier est un ouvrage qui me fait, et vous fera, je l’espère, régulièrement découvrir de petites perles oubliées. Par exemple, saviez-vous que le mot « lantiponner » signifiait « discourir inutilement en importun » ?

Faisons nos gammes

Suivons les conseils de l’ESIT : pour mettre tout cela en pratique, rien de tel qu’écrire, qu’il s’agisse d’expression personnelle (lettres, billets de blog, nouvelles, discours…) ou d’une traduction. S’entraîner, en outre, à résumer ou à reformuler (même simplement à l’oral) ce que l’on entend ou lit, en en restituant l’articulation logique, aura de nombreux bienfaits, car il me semble que traduire, c’est un peu reformuler dans une langue cible ce que l’on comprend d’un écrit en langue source. Ainsi, « traduire » de notre langue maternelle vers notre langue maternelle nous conduira à acquérir certains automatismes. Durant un cours du master TSM, nous avons dû rédiger le même texte dans les trois registres principaux (familier, courant, soutenu), jouer avec les tonalités, les couleurs de la langue. J’ai trouvé cet exercice particulièrement formateur, parce qu’il nous entraîne à cette gymnastique intellectuelle que nous devons opérer dans la vie professionnelle, pour jongler entre les différents textes auxquels nous sommes confrontées. Alors, profitons de notre temps libre pour peaufiner nos productions personnelles et nos traductions, consultons les dictionnaires de synonymes (Crisco, outil de proxémie du CNRTL etc.), les dictionnaires analogiques (classement des mots par idées sur Sensagent, ou, pour le plaisir, le Dictionnaire Analogique de la langue française de Boissière) ou encore les dictionnaires de cooccurrences (sur Termium par exemple). On peut également recourir aux corpus de textes et produire des textes riches, fluides, précis et naturels. Il va de soi qu’il ne s’agit pas d’étaler sa prétendue culture en alignant immodérément des mots compliqués ornés d’un style pompeux, mais plutôt de répondre à la question : comment mieux dire ?

Le style ou l’absolue relativité

Il va de soi que le « style » n’est pas quelque chose d’absolu. Jouez une symphonie classique comme une danse baroque, rédigez un texte de loi comme vous écririez un SMS, ou encore un discours comme une entrée encyclopédique, et le style paraîtra tout à fait inadapté. Il faut se mettre au diapason ! Ce qui me semble définir un « style approprié » en traduction, c’est la prise en compte perpétuelle du public et de la finalité du texte cible, se traduisant par l’utilisation d’un registre, d’un vocabulaire et d’une phraséologie adaptés. Quels outils peuvent nous apporter leur précieux concours dans cette tâche ardue, lorsque l’on n’est pas une spécialiste du sujet traité ? Les corpus de textes écrits par les natives vous offrent ce que glossaires et dictionnaires ne pourront jamais vous apporter : des exemples « de la vie réelle » en contexte, et des collocations et une phraséologie utilisées « en direct ». Spécialisé ou général, unilingue ou bilingue, à vous de choisir le corpus adapté à votre texte cible, voire de le créer. Sur Sketchengine (pour la langue générale, entre autres) ou encore Eur-Lex (pour le domaine juridique), vous trouverez des corpus de qualité dans lesquels puiser votre inspiration. Enfin, des livres spécialisés dans la rédaction de certains types de textes auront également leur utilité pour vous renseigner plus en profondeur sur ce qui fait la particularité de tel ou tel type de texte. À titre d’exemple, le livre de M. Barbottin sur la rédaction technique et scientifique pourra être utile à celles qui se destinent aux domaines techniques et scientifiques1.

Les ténors de la traduction

Lorsque tout cela est conscientisé, je crois que le nec plus ultra du style, la petite touche qui fera toute la différence, c’est l’emploi des ultra-idiomatiques « items uniques », que j’ai découverts en cours de traductologie l’année dernière. Selon Sonja Tirkkonen-Condit, ces éléments linguistiques ne se retrouvent pas aussi fréquemment dans les textes cibles traduits que dans les textes non traduits, car ils n’ont pas d’équivalent direct dans la langue source. Ainsi, ils se manifestent rarement à l’esprit de la traductrice à cause de l’interférence linguistique qu’elle subit. Parce qu’ils sont moins présents dans les textes traduits, leur absence peut donc être un indice qui « démasquerait » la traductrice. Alors, à vos masques !

Les items uniques sont ce qui distingue parfois une expression « correcte » d’une expression « waouh ! ». Selon le contexte, remplacez « déjà » par « d’ores et déjà » ou encore « en effet » par « bel et bien », et le texte joue soudainement une mélodie aux sonorités plus « françaises ».

Une première suggestion pour entendre leur chant mélodieux serait naturellement de « laisser reposer » la traduction et de la relire comme si c’était un texte non traduit qu’il fallait améliorer.  Il ne sera pas non plus inutile de leur porter un peu plus d’attention au quotidien et de se constituer un petit « glossaire idiomatique » avec les correspondances locution correcte/locution waouh ! À force de les utiliser, nous finirons par développer certains automatismes qui aideront à pallier la fameuse interférence linguistique de la langue source sur la langue cible décrite par Toury. Enfin, déconstruire la phrase en n’en gardant que les idées clés permet parfois de « faire un peu de place » dans le cerveau pour laisser l’intuition de la native s’exprimer.

Cadence finale

Lorsque l’on n’est pas en « phase d’entraînement » et que l’on a besoin d’un petit coup de pouce, un logiciel est là pour apporter son soutien harmonique : « Antidote », le correcteur orthographique et grammatical qui ne laisse (presque) rien passer. Doté de dictionnaires de synonymes, d’antonymes, de champs lexicaux, de cooccurrences, c’est un tout-en-un qui saura répondre aux besoins d’efficacité et de rapidité des traductrices professionnelles.

En résumé, de nombreux outils en version papier et numérique sont disponibles pour nous aider dans notre quête infinie d’une expression parfaite, dont la poursuite est importante pour garantir la qualité de notre travail. Les plus motivées et celles qui ont le plus de temps pourront également s’entraîner grâce à des exercices de style bien choisis. Enfin, pour répondre aux exigences des professionnelles, Antidote et les outils de corpus constitueront des alliés de choix.

Cet article arrive maintenant à son terme. Je voulais encore vous parler de textométrie, de stylométrie, de mesure de richesse lexicale, mais l’espace me manque… J’espère que vous aurez trouvé ces quelques réflexions utiles et je vous souhaite une belle bal(l)ade parmi les mots.

[1] Barbottin, Gérard. Rédiger des textes techniques et scientifiques en français et en anglais. Paris : Insep consulting. 2003. 412 p. ([Pratiques en question], 0291-6770).

Sources

  1. Association des Amis de l’ESIT., Comment perfectionner ses connaissances linguistiques. Université de Paris III.
  2. Bossé-Andrieu J. Conception d’exercices de style dans l’optique de la traduction – Meta – Érudit [Internet]. [juin, 1988]. Disponible sur : https://www-erudit-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/fr/revues/meta/1988-v33-n2-meta320/002104ar/
  3. Cours de traductologie et d’outils de corpus du Master TSM dispensés par Pr. Loock [2018/2019].
  4. Sonjia Tirkkonen-Condit. « Unique items – over- or under-represented in translated language? » Translation Universals: Do They Exist?, vol. 48/148, John Benjamins Publishing Company, 2004, 224 p.
  5. Toury, Gideon. Descriptive Translation Studies And Beyond. John Benjamins, 2012, p. 275.

 

 

 

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