La censure en traduction : pour qu’enfin traduction ne rime plus avec prohibition !

Par Manon Gladieux, étudiante M1 TSM

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La traduction, outil de communication de masse par excellence, n’a pas à s’inquiéter de son avenir. Le monde de la traduction ne cesse plus de faire de nouveaux adeptes ! Pourquoi me direz-vous ? Sûrement parce que, comme le dit très bien Célia Jankowski, ancienne étudiante du master TSM et désormais jeune traductrice diplômée, la passion est facteur de vocations. Notamment la passion des langues et des mots et donc des langues en tant qu’outils de communication. Hélas, le processus de traduction est bien loin d’être un long fleuve tranquille et de nombreux obstacles peuvent survenir au cours de celui-ci et vous faire perdre de vue cette passion des langues, cet amour des mots qui vous anime. La censure est l’un de ces obstacles. Partons ensemble pour un petit tour d’horizon de quelques cas de censure d’ores et déjà recensés en traduction et des moyens que vous avez de vous en prémunir.

Traduction et censure, deux anciennes Némésis !

Je ne voudrais pas jouer les Cassandres, mais il faut bien reconnaître que le traducteur a, de tout temps, été ciblé par la censure. Dès ses premiers balbutiements, la traduction, de même que ses nombreux acteurs, ont été observés, analysés, jugés, condamnés… On ne compte plus le nombre de traducteurs qui ont vu leurs travaux tronqués de parties significatives, voire tout bonnement interdits à la publication, et ce à cause de la censure. Et c’est encore plus vrai en période de conflit ! Un phénomène particulièrement frustrant s’il en est ! Jetons un œil à quelques anciens cas célèbres de traductions censurées.

La plus ancienne des traductions d’œuvre ayant jamais fait l’objet de censure est, comme vous pouvez vous en douter, la Bible, et notamment au berceau de la religion catholique, l’Italie. En effet, la traduction de cette dernière, lorsque celle-ci n’était plus comprise que par les rares individus ayant un niveau d’éducation suffisant pour connaître le latin, s’est avérée nécessaire mais fut, si je puis me permettre, un réel sacerdoce et nombreux sont les traducteurs qui s’y sont essayés et s’y sont cassé les dents. En effet, le clergé italien souhaitant avoir un contrôle des plus total sur les lectures de ses fidèles, a fait acte de la prohibition. C’est ainsi qu’en 1559, le premier Index, une liste d’ouvrages que les catholiques avaient la formelle interdiction de lire, de vendre, de traduire et même de posséder, a été publié par le pape Paul IV. Les livres que l’on y trouvait consignés étaient jugés nocifs et contraires à la foi et à la morale chrétienne par les membres du clergé. L’Index prohibait notamment la lecture de traductions de la Bible en langue vulgaire (c’est-à-dire toute autre langue que le latin), ce qui incluait la traduction dont Brucioli était l’auteur, soit la première faisant directement état des textes saints originaux. Quiconque transgressait à cet Index se voyait alors immanquablement accablé de la peine suprême, l’excommunication. En 1596, l’Index se durcit encore, ses règles devenant encore plus restrictives. Il n’était alors plus possible, dès lors, d’autoriser la traduction ou l’impression de bibles en langue vulgaire. Ces bibles, si tant est qu’elles existent, devaient d’ailleurs toutes être détruites sans ménagement.

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Et qu’en est-il en période de conflits ?

Un autre exemple de traduction censurée connu concerne l’ouvrage du tristement célèbre Adolf Hitler, Mein Kampf dans sa version originale. Cette dernière a été publiée tôt, dès 1925, alors que Hitler sortait tout juste de prison, condamné pour une tentative de putsch sur la chancellerie allemande. Pourtant, la première traduction en français de Mein Kampf, qui s’intitulait alors Mon Combat, n’a été publiée que bien plus tard, neuf ans plus tard pour être précis. Et encore, pas pour longtemps ! Cette traduction française n’ayant pas reçu l’aval de l’auteur, l’éditeur allemand a poursuivi l’éditeur français, qui s’est vu contraint à retirer cette traduction du marché. En 1938 parut une autre version, celle-là autorisée par Hitler, sous le titre Ma Doctrine. Bien plus courte que l’ouvrage original, la version traduite, expurgée d’une partie de son contenu problématique, réhabilitait le discours de Hitler, allant même jusqu’à insérer des extraits de discours plus récents, au cours desquels le Führer expliquait qu’il ne toucherait pas aux frontières françaises.

Autre anecdote intéressante sur cette traduction : les deux traducteurs de la version ayant reçu l’aval du Führer ont également ajouté des intertitres absents de l’original visant à appuyer et justifier le message antisémite de ce dernier. D’un point de vue stratégique, les manipulations des traducteurs avaient pour but de véhiculer les valeurs et les idées fascistes de Hitler.

Ensuite, comme vous l’avez certainement découvert dans le billet de blog de ma camarade étudiante du master Célia Wisniewski, disponible ici, la liste d’Otto recensait en période d’occupation allemande, les œuvres et traductions interdites de diffusion en France. A contrario, certaines œuvres ne pouvaient être facilement lues en Suisse. La traduction en temps de conflit est effectivement un sujet sensible. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, l’excellent billet de ma camarade le fera à ma place.

La censure, toujours d’actualité ?

Cela étant, vous vous dites sans doute que le passé appartient justement au passé et que la traduction, désormais moins stigmatisée, peut couler des jours heureux dans un monde exempt de toute censure. Hélas, je suis au regret de devoir réduire à néant vos vaines espérances à ce sujet. En effet, on dénombre toujours à l’heure actuelle un certain nombre de cas de censures frappant le milieu de la traduction, réduisant à si peu, quand ils ne le ruinent pas totalement, le travail du traducteur. En voici là quelques exemples pour prouver la véracité de ce que j’avance.

Tout d’abord, ce n’est pas E. L. James, l’Anglaise auteure de Cinquante Nuances de Grey, intitulé Fifty Shades of Grey dans sa version originale qui vous dira le contraire. Son roman, dont les droits ont été grassement achetés par une maison d’édition en Chine, l’un des pays où la censure est la plus répressive à l’heure actuelle, voit sa date de parution retardée encore et encore. Et ce n’est pas faute d’un manque de lecteurs potentiels, la saga s’arrache comme des petits pains sur les marchés du livre de contrebande où circulent des traductions illicites de l’œuvre en mandarin. Et Hillary Clinton pourrait également témoigner.

Je suppose également que vous avez tous connu, d’une manière ou d’une autre, les incroyables aventures de l’intrépide Fifi Brindacier, Pippi Långstrump de son nom original. Eh bien, figurez-vous que pour tous ceux d’entre vous qui ont dévoré les péripéties de l’incroyable fillette avant 1995, vous n’avez goûté qu’à une version édulcorée bien insipide, dénuée de toute la saveur de l’œuvre originale. Une version censurée oui, vous avez bien compris. Et un vrai massacre si l’on croit ce que d’aucuns en disent. Et l’auteure n’est pas la dernière à faire la critique de cette version d’avant 1995.

Il est aussi intéressant, par ailleurs, de mentionner les débuts chaotiques des aventures de l’incroyable fillette à la force surhumaine dans le petit monde de la littérature jeunesse. Lorsque la Suédoise Astrid Lindgren essaye de publier pour la première fois en 1941 son roman jeunesse qu’elle a écrit pour sa fille souffrante, contrainte de garder la chambre car assez gravement malade, elle se voit refuser la publication de ses écrits, alors jugés provocants et grossiers. Ce n’est qu’après avoir fait preuve de plus de retenue, s’autocensurant par la même qu’elle sera autorisée à publier son premier tome. Nous sommes alors en 1945.

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Comment échapper à la censure en quelques étapes ?

Mais alors, n’y-a-t’il donc vraiment aucun moyen pour se protéger ne serait-ce qu’un peu de la censure ? Eh bien à vrai dire, si, il en existe quelques-uns. Je vais maintenant conclure mon billet en vous exposant un petit nombre de ces astuces et tours de main qui devraient vous permettre, si vous les suivez, de passer outre la censure toujours existante.

Dans un premier lieu, avant de commencer à envisager sérieusement la traduction d’un livre, d’une encyclopédie, d’un jeu vidéo, etc. un seul mot d’ordre, CUL-TI-VEZ-VOUS ! Livres, émissions télévisées, chaînes radio, pourquoi pas même un voyage en chair et en os dans le pays de destination de votre traduction si vous en avez le temps et l’argent, tout est bon pour s’imprégner de la culture du pays pour lequel se destine l’ouvrage que vous comptez traduire. Car c’est en connaissant la culture d’un pays que l’on sait le mieux ce qui va choquer ou pas, ce qui va passer ou pas auprès de ses citoyens.

Ensuite, il vaut mieux également, si vous souhaitez éviter tout impair, user et abuser du principe de précaution. Ainsi entre deux mots, choisissez le moindre, le plus neutre c’est-à-dire. C’est encore plus essentiel pour faire publier ses traductions dans les pays ayant une vision de la liberté d’expression qui est comme qui dirait… assez restreinte. Vous éviterez ainsi de choquer les susceptibilités des foules par simple maladresse et, si je ne peux vous garantir à 100 % que vous échapperez comme cela à la censure, cette dernière restant malgré tout parfois imprévisible, je peux néanmoins vous assurer que vous aurez beaucoup plus de chances de passer entre les mailles du filet.

Pour finir, je vous conseille vivement de prendre « la température » auprès de quelques-uns de vos collègues et amis traducteurs et linguistes qui ont déjà eu l’occasion de travailler pour le pays auquel se destine votre traduction. Et s’ils habitent le pays de destination de votre traduction en cours, c’est encore mieux, ils sauront beaucoup mieux appréhender les problèmes qui peuvent se poser au cours de la traduction et vous aider à passer outre ces derniers. Il n’y a rien de tel que l’expérience d’un collègue ayant également vécu vos galères pour mieux appréhender ces choses auxquelles vous devrez faire particulièrement attention pendant votre traduction. Car celui-ci ayant connu les mêmes doutes que ceux que vous connaissez actuellement, il a dû faire des choix, prendre des décisions. Et ces choix et ces décisions pourraient bien vous être à vous aussi d’une aide salutaire pour résoudre vos problèmes de traduction. Il pourra même peut-être vous éviter une paire de soucis pour des problèmes que vous n’auriez peut-être même pas imaginés autrement. Rester connectés et parler avec ses collègues est ainsi pour vous LE bon plan afin de traduire sans trop craindre la censure.

 

Voilà, ce billet est terminé et je pense que vous êtes désormais parés à affronter la censure de manière plus sereine. J’espère sincèrement avoir quelque peu éclairé vos lanternes sur le vaste sujet de la censure en traduction, mais aussi vous avoir rassuré quant aux inquiétudes qu’elle suscitait chez vous, traducteurs et futurs traducteurs. Je reste bien sûr à l’écoute de toutes vos questions, suggestions et commentaires sur ce billet à travers les commentaires. Je meurs également d’envie de savoir si vous avez vous aussi quelques astuces pour échapper à la grande Némésis des traducteurs, la censure. Si c’est le cas, faites-le savoir en commentaire. Au revoir et à très bientôt pour un nouveau billet de blog TSM rédigé par mes soins.

 

Maintenant…

 

… À vos marques, prêts, traduisez !

 

Sources bibliographiques :

@ Circuit Magazine, article sur la censure dans la traduction de discours politiques : http://www.circuitmagazine.org/dossier-129/censure-et-traduction-des-discours-politiques

@ La bibliothèque en ligne Watchtower, article sur l’Histoire de textes bibliques en Italie, une histoire marquée notamment par la censure : https://wol.jw.org/fr/wol/d/r30/lp-f/2005923

@ Article du Fun MOOC visant à faire la promotion d’une vidéo au sujet de la censure du livre jeunesse Fifi Brindacier (Pippi Långstrump en version originale) : https://www.fun-mooc.fr/asset-v1:ulg+108002+session01+type@asset+block/fifi_brindacier.pdf

@ Le nouvel Obs, article rédigé par Bibliobs sur l’incroyable sévérité de la censure en Chine et la difficulté à faire publier ses traductions qui y est liée : https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131025.OBS2708/censure-dur-dur-de-faire-traduire-ses-livres-en-chine.html

 

Et pour encore plus d’infos sur le sujet :

BALLARD, Michel. Censure et Traduction. Arras : Publications Artois Presse Université, juin 2011. Collection Traductologie. 406 pages. ISBN 2-848-32126-1

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