Art : traduire les expositions

Par Angel Bouzeret, étudiante M2 TSM

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Well well, le titre en dit long, alors je ne vais pas laisser plus de suspens : cette année, j’ai décidé de vous parler d’art et même d’Art avec un grand A. L’Art étant un sujet plus qu’étendu, je vais me pencher sur les expositions d’art. Mon but n’est bien évidemment pas de réduire cette vaste discipline, mais justement de vous en détailler une infime partie.

L’art n’a pas de frontière ni de langage, il se vit et se ressent mais sa traduction n’est pas nécessaire dans l’appréhension d’une œuvre. En ce qui concerne sa compréhension, c’est une toute autre histoire. Je ne vais pas m’épancher sur des sujets philosophiques comme « qu’est-ce que l’Art ? » ou « comment comprendre l’Art ? », mais il est évident que le contexte modifie la perception des choses. Par exemple, la très célèbre œuvre Guernica de Pablo Picasso ne sera pas du tout comprise de la même manière, si le contexte de l’œuvre est exposé ou non, ou bien plus ou moins connu du « regardeur » en amont. C’est à ce moment que l’importance du travail du traducteur entre en ligne de compte. Faire en sorte que toute personne, qu’importe sa nationalité et ses connaissances antérieures, soit en mesure de comprendre.

Laissez-moi vous dresser le tableau : dimanche après-midi, jour d’automne, temps pluvieux et froid, vous vous baladez au musée, tout en faisant de votre mieux pour ne pas penser – plus facile à dire qu’à faire – à tous les projets de traduction qui vous attendent. Au cœur du musée, vous vous arrêtez pour lire un panneau explicatif sur les œuvres de Gustave Caillebotte. En vous prenant au jeu, vous continuez de lire et puis déformation professionnelle oblige, votre regard se perd sur les paragraphes en anglais, en italien, en espagnol et en allemand. Essayer de ne pas penser à la traduction ? Raté. Vous commencez à analyser le paragraphe anglais, puis ensuite ceux de vos autres langues de travail. Le résultat vous plaît, oui, non ? Je laisse votre imagination faire le reste, mais vous êtes arrivés à destination.

Au sein des expositions temporaires ou bien permanentes se cachent aussi des traductions qui attirent moins le regard. Il y existe une multitude de supports autres que les panneaux explicatifs à l’entrée des salles comme par exemple les cartels, mais si vous savez ce que c’est : les petites notices autour des œuvres permettant de connaître le nom de l’artiste, le titre de l’œuvre, les matériaux la composant, parfois ses dimensions, ainsi que sa provenance – à savoir le prêteur ; ces éléments composent le « cartel simple ». Ces fameux cartels détaillent aussi l’œuvre en elle-même parfois, par exemple comment le sculpteur a façonné sa statue en décrivant les techniques utilisées, la provenance historique de l’œuvre, le courant artistique ou des éléments descriptifs ; on nomme ce type d’informations le « cartel développé ». C’est pour cela que la traduction d’art se trouve à mi-chemin entre la traduction technique et la traduction créative. Bien sûr selon le cas, il peut s’agir d’une traduction entièrement technique ou que de transcréation, le mélange des deux domaines n’est certainement pas une obligation.

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Eve Bouzeret, cheffe de projets expositions temporaires au Centre des monuments nationaux à Paris depuis 4 ans, a accepté de bien vouloir nous en dire plus sur la création des expositions temporaires.

Dans le processus de création d’une exposition, quand la traduction des supports entre-t-elle en ligne de compte ?

« Nous avons une méthodologie de production pour les expositions temporaires, qui jalonne notre travail, que nous travaillions sur une exposition comme Godard-Picasso : collage(s) à l’abbaye de Montmajour (Arles) ou Victor Hugo, la Liberté au Panthéon, au Panthéon (Paris).

Dès le début de la phase de production du projet, avec le commissaire d’exposition et l’administrateur (directeur) du lieu accueillant l’exposition, nous décidons globalement des éléments de médiation que nous souhaitons mettre en œuvre. Pour faire simple, le texte est l’élément principal de médiation dans une exposition. En fonction du site et donc du type de visiteurs qui y viennent, ainsi que des visiteurs potentiels de l’exposition, nous choisissons le nombre de langues présentes dans le circuit de visite. Contrairement aux expositions permanentes, ou au circuit de visite dans l’ensemble du monument historique, qui sont pérennes, et peuvent bénéficier d’une traduction en une dizaine de langues, les expositions temporaires ne durent souvent que 3 mois en raison des normes internationales de conservation préventive des objets de collection et ont des surfaces restreintes. Ainsi, nous devons souvent nous limiter à des textes en 2, 3 ou 4 langues, sachant que les textes sur les cimaises (murs temporaires) ne seront qu’en français, parfois en anglais, mais très rarement traduits dans une troisième langue. De manière générale, les troisième et quatrième langue se trouvent sur des fiches de salle (document imprimé en petit format, avec lequel le visiteur peut se mouvoir dans l’exposition). L’audioguide multilingue existe pour les expositions temporaires au sein de très grands lieux parisiens mais nous avons rarement les moyens financiers d’en créer.

Enfin, dès que les textes sont rédigés et validés en français, nous pouvons les faire traduire. Cela prend du temps et est assez coûteux, il nous faut donc avoir la version définitive des textes avant de les transmettre aux traducteurs, surtout quand nous ne sommes pas capables de relire ensuite pour vérifier la traduction (il faut avoir un bon niveau pour relire 15 000 signes en langue étrangère et voir où se trouve les erreurs d’un traducteur professionnel, mis à part en anglais aucun d’entre nous ne maîtrise suffisamment d’autres langues). Cela peut d’ailleurs causer problèmes si le traducteur s’estime mal rémunéré, il effectuera son travail au plus vite et ne nous posera pas de questions, alors même que certaines notions sont très spécifiques, impliquant parfois des contre-sens. Avec le coordinateur de traduction, nous essayons donc d’anticiper quelques écueils, comme un lexique de certains termes ou des visuels des œuvres exposées, accompagnant ici les textes à traduire. »

Comment le CMN – Centre des monuments nationaux – choisit-il ses traducteurs ?

« Malheureusement, et contrairement à d’autres prestataires, notre service – le département des manifestations culturelles – n’est pas associé au choix des traducteurs. La traduction étant un domaine très vaste et qui sert pour l’ensemble des services du CMN ou presque, nous avons ce que l’on appelle un accord-cadre, puisque notre établissement public est soumis aux règles des marchés publics. Cet accord-cadre permet de sélectionner une entreprise (parfois il peut être multi-attributaire) de traduction avec laquelle nous aurons des prix fixes au mot selon la langue et les délais grâce à un BPU (bordereau de prix unitaire) à respecter pour la période donnée (généralement 3 à 4 ans). L’entreprise, après mise en concurrence ouverte à tous et sélection suivant des critères techniques et de prix, est notre seul interlocuteur. Nous communiquons par e-mail pour les demandes de devis respectant les prix du BPU pour chaque besoin de traduction. Nous demandons tout de même le CV du traducteur travaillant sur le projet mais nous n’échangeons qu’avec une unique personne, le coordinateur, qui est toujours le même. C’est très pratique, mais cela a aussi des limites. »

Que penses-tu de la traduction dans le domaine de l’art ?

« C’est essentiel car nous avons des visiteurs du monde entier, une partie des visiteurs parle anglais mais pas tous. Si nous proposons le français, l’anglais et l’espagnol (parfois avec des abstracts par manque de place) nous pouvons déjà transmettre des informations et du savoir, à une large part de la population mondiale, et donc de nos visiteurs. Les visiteurs étrangers, doivent aussi se sentir à l’aise dans nos monuments, afin de pouvoir se délecter des œuvres qui sont autour d’eux. Acquérir des informations au cours d’une exposition, et se sentir bien, car ces informations sont données dans une langue maîtrisée, sont des raisons qui peuvent pousser le visiteur à avoir envie de revenir ou bien l’inciter à visiter d’autres lieux du réseau CMN – composé de 100 sites sur toute la France. Néanmoins, la traduction dans le domaine de l’art est difficile car elle fait appel à de nombreuses disciplines : l’histoire de l’art en premier lieu mais renvoie aussi au domaine de la création, de la technique de fabrication, de l’histoire, de la géographie, des échanges géopolitiques, de la philosophie, de la philosophie de l’art, du sensible et des idées des artistes, qui sont parfois saugrenues. Le traducteur doit donc d’abord comprendre les nuances du texte en français, sinon il en découle une perte des niveaux de lecture et de sensibilité liés à la traduction. En général, nous trouvons que les traductions – en anglais tout du moins car nous les comprenons – sont trop littérales et simplistes, mais cela doit aussi venir de la commande initiale à travers l’accord-cadre et des faibles prix négociés. »

Quelles sont les difficultés des traducteurs qui ressortent sur les supports ?

« Si le traducteur n’a jamais fait d’histoire de l’art et ne fréquente pas les musées, c’est un problème majeur. Mais même avec cela, il y a aussi une question de recherches en amont de la traduction et aussi les échanges avec nous. Quand je relis les textes du commissaire d’exposition, j’ai souvent des remarques, quelques suggestions à apporter dans la forme et aussi des questions de fond car certaines idées me paraissent trop complexes pour les visiteurs, certaines phrases sont trop longues, des mots sont à définir, parfois je ne comprends pas moi-même la notion mentionnée. Dès lors, quand je n’ai aucune question du traducteur, je me dis soit qu’il est très très fort, soit qu’il y a un problème. Je trouve donc qu’il faudrait plus échanger, faire des lexiques des mots techniques pour chaque projet, faire des résumés de nos idées générales, outre les textes, afin que le traducteur puisse comprendre les idées principales à transmettre. Dans une exposition, 15 à 25 000 signes par langue sont présents, nous pouvons résumer les idées principales que nous voulons véritablement transmettre aux visiteurs en 1 500 signes, il s’agit du synopsis du projet en réalité. Il nous faudrait peut-être donner ce synopsis et la façon dont nous le matérialisons dans l’espace afin d’immerger le traducteur. En effet, une exposition temporaire n’est pas un livre, ce n’est pas un texte illustré de visuel mais un média à part entière composée d’œuvres d’art et/ou d’objets ethnographiques s’inscrivant dans un espace donné, magnifié par la scénographie et entouré d’expôts – œuvres et tout autre élément de médiation, jeux à manipuler, vidéos, textes, maquettes, etc. »

En effet, la traduction que ce soit pour les expositions temporaires ou pour tout autre domaine reprend les mêmes codes : traduire par rapport au public visé mais aussi adapter la traduction à l’usage prévu. Et comme toujours, un écart se creuse entre la théorie et la pratique. Le traducteur ne pourra pas visiter l’exposition puisque cette dernière est en cours de création, la clef de voûte est donc la communication entre les différentes parties afin de pouvoir saisir au mieux les enjeux et les utilisations de chacun des supports mais aussi appréhender les détails techniques. Néanmoins, des réunions générales entre le coordonnateur et les clients – chefs de projets expositions ici – pourraient permettre de mieux cerner les contraintes et attentes des deux parties. Mais la réalité c’est que le temps et l’argent définissent beaucoup de paramètres dans le secteur de la traduction, si ce n’est tous les paramètres, et que cela laisse peu de place pour modifier les procédures.

Pour ne pas vous donner le cafard, je vais conclure en vous disant que même si nous traducteurs ne pouvons pas modifier les façons de faire sur le marché, nous pouvons toujours essayer de les améliorer et que la traduction dans le secteur de l’art a encore de beaux de jours devant elle, tant le domaine est international, créatif et technique.

Sources :

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