Rencontre avec Laurence Anthony, le créateur d’AntConc, perle linguistique du Japon

Par Jordan Raoul, étudiant M2 TSM

 

LaurenceAnthony

Laurence Anthony, toujours très souriant, dans son bureau

 

Fin septembre 2019, mon acolyte m’annonçait qu’elle allait décoller pour Tokyo, à la fin du mois suivant, dans le cadre de son mémoire. En un clin d’œil, ma pause pédagogique était planifiée. Hélas, quelque chose me tracassait. Abstraction faite de la locution お前はもう死んでいる, qui n’allait pas m’amener très loin, je ne peux prétendre parler japonais. Je ne voulais pas me cantonner à la passivité, c’est pourquoi l’idée de donner une dimension éducative à ce voyage me plaisait. « Que faire entre une visite du Pokémon Center et un après-midi détente dans la librairie Tsutaya ? » Ainsi, je me mis à puiser de l’inspiration dans mes études, à l’instar de ma partenaire. Eurêka ! M. Loock, notre professeur, venait justement de nous parler de Laurence Anthony, le développeur de AntConc, lors du cours de grammaire comparée. Laurence Anthony vit à Tokyo, où il est directeur de département au sein du Center for English Language Education in Science and Engineering (CELESE) à l’Université Waseda. En un tour de main j’avais envoyé un e-mail à Laurence Anthony, qui n’a pas tardé à répondre positivement à ma demande. Dans ce billet, je vous parlerai de l’histoire de AntConc, des programmes qui l’accompagnent, et des raisons pour lesquelles vous devriez songer à vous l’approprier. Les informations présentées sont tirées d’une interview avec Laurence Anthony ainsi que de diverses sources que vous pourrez trouver à la fin de l’article.

Qu’est-ce que AntConc ?

AntConc est un logiciel que les traducteurs qualifient généralement d’outil de corpus DIY (Do It Yourself). Le principe est simple : l’utilisateur va lui-même créer son corpus en complétant une base de données. Les fichiers, généralement au format .txt, sont compilés dans une interface très simple d’utilisation. Par exemple, si je suis traducteur et que je suis spécialisé dans la mode ou encore dans l’art, et que je veux être certain de mes sources, je peux créer mon propre corpus dédié au domaine en question. Il est possible de créer autant de corpus que souhaitable. La fonction principale du programme est ce que l’on appelle un KWIC (Keyword-in-context). Cela implique que l’utilisateur doit saisir le terme recherché dans la barre située en bas de l’interface. KWIC, qui signifie, en français, « mot-clef en contexte », est ici illustré par le fait que le programme va produire un résultat qui met en évidence le mot recherché au travers d’une couleur. La fonction KWIC sort, qui se situe encore en dessous, permet de colorer les termes qui suivent ou qui précèdent le terme recherché, permettant ainsi à l’utilisateur de retrouver les mots avec lesquels un terme donné fonctionne, en d’autres termes les collocations. Il existe bien évidemment d’autres logiciels qui offrent le même type de service, comme Sketchengine ou le COCA, mais AntConc présente deux avantages non négligeables : utilisation hors connexion et gratuité !

AntConc

Interface type d’une page de résultats AntConc

 

AntConc n’est pas le seul outil développé par Laurence Anthony. Il y en a en réalité beaucoup, et quelques-uns peuvent se révéler très utiles pour les traducteurs. On peut mentionner AntCorGen, qui permet de générer des corpus spécialisés de façon massive et rapide, ou encore AntPConc, qui est un outil d’analyse de corpus parallèles. Comme nous le verrons plus tard, Laurence Anthony n’a pas développé ces logiciels pour des traducteurs, ce qui suggère des possibilités d’améliorations qu’il admet vouloir programmer à l’avenir.

Mais puisqu’on parle du personnage : qui est vraiment Laurence Anthony ?

Né en 1970 à Huddersfield, au Royaume-Uni, n’a, contre toute attente, jamais été traducteur. Durant ses études, il parvient d’abord à obtenir une licence en physique mathématique au Manchester Institute of Science and Technology (UMIST) [désormais partie intégrante de l’Université de Manchester]. Son intérêt grandissant pour l’apprentissage et l’enseignement des langues le mène ensuite à l’Université de Birmingham, où il a obtenu un Master en 1997, en TEFL/TESL (Teaching English as a Foreign Language/Second Language). Il s’agit d’une certification qui équivaut au FLE (Français en Langue Étrangère), en France, et qui permet d’enseigner sa langue maternelle à des étudiants qui ne la maîtrisent pas (ou pas en tant que première langue). En 2002, enfin, toujours à l’Université de Birmingham, il devient docteur en linguistique appliquée. Son champ d’étude combine l’informatique et la linguistique. Mais Laurence Anthony maintient une relation étroite avec le Japon, et ce depuis 1991, année à laquelle il devient professeur principal dans une école de langue anglaise, avant de devenir membre permanent du corps professoral à la Okayama University of Science. À partir de 2004, il occupe cette même fonction au sein de la Waseda University, à Tokyo, où il est, encore à l’heure actuelle, à ce poste. Ce qui est important à savoir, c’est que AntConc n’a jamais été son projet principal. C’est sa création, certes, mais c’est avant tout un outil qu’il a développé à destination des étudiants. Ainsi, les évolutions qu’a subi AntConc ont une dimension qui s’oriente pleinement vers la pratique.

Comment AntConc est-il né ?

Pour comprendre l’histoire de AntConc, il faut se replonger au milieu des années 1990. Internet est encore naissant, l’ergonomie de l’informatique également, et l’étude du discours dans les corpus se faisait à la main. Laurence Anthony, jeune étudiant doctorant, décide de développer un outil pour sa thèse. Il pense à une interface dédiée à l’analyse du discours par la machine, ce qui lui procurerait une productivité accrue et lui éviterait des tendinites répétitives. Une nouvelle approche, celle de l’apprentissage automatique (machine learning en anglais) serait, à son sens, plus rigoureuse. L’une des grandes nouveautés pour lui, à cette époque, fut le développement d’une interface. Laurence Anthony code depuis ses 11 ans, mais n’avait jusqu’alors jamais créé d’interface. Pragmatique, il était important pour lui que cette interface soit user-friendly, mais également que le programme reste simple et qu’elle se limite à des « widgets, des boutons, etc. ». AntConc 1.0 était né ! Le logiciel est d’ailleurs toujours en ligne, pour les curieux. Notez qu’il est programmé pour être international, grâce au UTF-8.

Laurence Anthony2

En fin d’interview, avec Laurence Anthony. Photo: Yuzhe Jia

 

Comment AntConc a-t-il évolué suite à sa création ?

Pour Laurence Anthony, la vocation première de AntConc est de servir d’outil de travail pour ses étudiants de rédaction. C’est lorsque notre développeur a reçu la demande d’un professeur japonais qui voulait l’utiliser pour sa classe de rédaction, que AntConc est passé de « projet de doctorat » à outil pédagogique. Ces étudiants se servent de l’outil comme nous, les traducteurs, en quelque sorte. En effet, le but est le même : assurer la qualité linguistique du texte final. Que l’on rédige depuis une traduction ou depuis ses pensées, le rendu doit être fluide, adapté au public, et présenter les bonnes collocations. Aujourd’hui, c’est avec plus de 10 000 étudiants que Laurence Anthony exploite l’outil AntConc. Si AntPConc ne présente aucun intérêt pour ce public, l’outil AntCorGen est très apprécié, lorsqu’il s’agit de rédiger un texte spécialisé. Les étudiants peuvent, par exemple, collecter des articles de recherche très rapidement.
Deux premières évolutions ont changé la donne : la possibilité de télécharger AntConc sous Windows et la mise en ligne du logiciel. Très vite, un autre type de public s’est approprié AntConc : les linguistes de corpus. Cela a d’abord surpris Laurence Anthony. Ces linguistes utilisaient AntConc comme outil de recherche et n’ont pas tardé à proposer des améliorations à Laurence Anthony. Des mesures statistiques, des fonctions complexes, bref, des choses que les étudiants n’allaient probablement pas demander. Le logiciel est ainsi devenu très populaire auprès des linguistes. Plus tard et de la même manière, sont arrivés les traducteurs. Ce dernier groupe a, lui aussi, des besoins qui sont très différents des étudiants et des linguistes. Laurence Anthony a des idées plein la tête, mais le temps lui manque.

Waseda

Université Waseda, Tokyo

 

Qu’en est-il des traducteurs, alors ?

À ce sujet, Laurence Anthony est moins confiant. Deux choses sont pourtant intéressantes. Il est intervenu lors d’une conférence sur la traduction et a été interviewé par un site dédié à la traduction qui n’a pas hésité à parler de AntConc en détail, l’auteur en recommandant d’ailleurs fortement l’usage pour les traducteurs. Bien évidemment, je ne suis pas venu sans questions au sujet de la traduction. Un outil attirait mon attention en particulier : AntPConc, qui gère les corpus parallèles. Laurence Anthony admet qu’une fonction permettant de combiner les corpus générés à une mémoire de traduction, de sorte à pouvoir y effectuer des recherches. Le logiciel serait ainsi pourvu de paramètres de choix de langue, et même d’une possibilité de faire des alignements. Tout cela laisse rêveur, si bien que le développeur songe à créer une interface qui soit entièrement dédiée aux traducteurs et aux seuls outils dont ils auraient besoin. Nous verrons ce que l’avenir nous réserve.

Des changements sont toutefois prévus prochainement !

Considérant que AntConc est relativement lent, par rapport aux outils en ligne, Laurence Anthony est en train de créer une nouvelle base de données pour son logiciel. Elle a pour objectif de procurer à AntConc une vitesse comparable à celle des outils en ligne, tout en fonctionnant hors connexion. La langage choisi par le développeur pour cette base de données, Python, est supposé permettre à celle-ci de supporter des corpus de taille beaucoup plus grande, chose qu’apprécieront les linguistes. Des ajouts de mesures statistiques sont également au programme. À l’heure actuelle, AntPConc est déjà rédigé en Python, mais c’est un logiciel que peu de gens utilisent et Laurence Anthony n’a pas vraiment reçu de retours (traducteurs : à vos claviers). Sans retours, il n’y aura pas de changements. Sachez qu’il vous est également possible de soutenir financièrement Laurence Anthony, en passant par les liens PayPal et Patreon qui se trouvent dans l’onglet « Software » du site web. Laurence Anthony serait ravi de pouvoir investir dans les bonnes idées !

Pour conclure…

Pour Laurence Anthony, AntConc doit rester simple. Sa vocation est celle de servir les étudiants mentionnés plus tôt. Une évolution qui suivrait de trop près les attentes et les besoins des linguistes et des traducteurs risquerait de trop complexifier le logiciel. Sa facilité de prise en main a sûrement une influence sur sa popularité. Son succès retentit à travers plusieurs pays : la Bank of England en fait usage, les universités chinoises en sont fans, et la Corée du Sud a vu la publication d’un ouvrage entièrement dédié à AntConc ! Ce dernier a eu l’approbation de Laurence Anthony, mais le développeur a été très agréablement surpris lorsqu’il a appris l’existence du livre. Vous voilà à présent très informés à propos de AntConc et de son créateur, Laurence Anthony. Une chose est sûre, le programme n’a pas fini de grandir !

AntConcbook

L’ouvrage en question, rédigé en coréen

 

Liens :

Le site de l’intéressé (sur lequel sont disponibles tous les logiciels) :
https://www.laurenceanthony.net/

Lien vers l’article de Michael Wilkinson, sur AntConc :
https://www.translationdirectory.com/articles/article2367.php

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