L’insertion professionnelle dans le monde de la traduction : expectations vs reality

Par Maximilien Dusautois, étudiant M2 TSM

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Si vous arrivez sur ce billet de blog, les chances sont grandes pour que vous soyez impliqué dans le monde de la traduction, que vous soyez professionnel, étudiant ou simple quidam intéressé par la question. Ce monde merveilleux où il peut parfois sembler compliqué de s’insérer professionnellement (« quoi, t’es étudiant en traduction ? Mais ça sert à rien, y a Google Trad maintenant non ? »). Ce monde merveilleux où, lorsque vous êtes parfaitement bilingue français-suédois, on vous propose un poste où l’allemand est requis (« ben quoi, c’est pas la même chose ? »). En tant qu’étudiant de deuxième année de master, presque diplômé et futur entrant sur le marché du travail, il me semblait utile et nécessaire de poser la question qui fâche : comment se passe réellement l’insertion professionnelle sur le marché après des études de traduction?

Si l’on regarde les chiffres et uniquement les chiffres, le monde de la traduction est un monde merveilleux où l’on s’insère sans souci et où l’argent coule à flots. Des milliards et des milliards de dollars sont brassés chaque année et le marché est en croissance exponentielle[i]. Les différentes formations de traduction offrent des chiffres d’insertion professionnelle mirobolants qui feraient baisser la courbe du chômage à eux tout seul. Par exemple, l’ISIT parle de 93% des diplômés qui trouvent un emploi 3 mois après le diplôme, dont 62% avant d’être sortis de l’ISIT[ii] ; les chiffres d’insertion professionnelle du master TSM sont également très prometteurs (94% en 2011, 98% en 2012, 95% en 2013, 93% en 2014, 100% en 2015…)[iii], tout comme ceux de l’ESIT à Paris (87% d’insertion professionnelle)[iv].

Mais les chiffres restent des chiffres. Il convient d’exercer son esprit critique : on peut leur faire dire ce que l’on veut, surtout lorsque ceux-ci deviennent des arguments de vente pour une formation. On ne peut également, en 2019, se baser uniquement sur une analyse quantitative : la qualité du travail et le bien-être dans l’exercice de son activité professionnelle sont des valeurs importantes à prendre en compte.

J’ai donc décidé de mener ma propre enquête*, et j’ai recueilli pour cela les avis de 23 étudiants en traduction spécialisée et de 30 professionnels. Cela m’a permis de comparer les attentes des étudiants à quelques mois de leur diplôme avec la réalité du marché. Les attentes des étudiants sont-elles en adéquation avec ce que le marché a à leur offrir ?

Les rémunérations : ce qui est attendu vs les réalités du terrain

Commençons par le nerf de la guerre et le grand tabou français : les rémunérations ! Je me suis intéressé à la rémunération que souhaiteraient avoir les étudiants après leur diplôme. Après tout, on nous promet monts et merveilles et l’industrie n’est pas en difficulté. Qu’en est-il dès lors des prétentions salariales ?

Sur 23 étudiants, 65% ont répondu espérer toucher entre 25 000 et 31 999€ nets par an, soit une rémunération mensuelle comprise entre 2000€ et 2600€ par mois. Moins nombreux (39%) étaient ceux qui répondaient espérer toucher une rémunération légèrement inférieure, entre 18 000 et 24 999€ par an (soit entre 1500 et 1999€ par mois). 13% ont répondu vouloir ou espérer toucher au-delà de 32 000€ nets par an. (Merci de noter que plusieurs réponses étaient possibles pour cette question. Certains étudiants ont choisi une fourchette plus large en cochant plusieurs réponses, notamment dans les catégories les plus fréquemment choisies. Cela explique le chiffre total supérieur à 100%).

Maintenant, qu’en est-il des réalités du marché ? Sur les 30 répondants, 56,7% ont indiqué toucher une rémunération comprise entre 18 000 et 32 000€ (dans le détail, 36,7% entre 18 000 et 24 999€ et 20% entre 25 000 et 31 999€), ce qui correspond assez bien à ce que souhaitent les étudiants. Une seule personne (3,3% des sondés) a répondu toucher une rémunération supérieure à 38 000€ annuels. Les réponses tendent donc à prouver que les attentes salariales et les rémunérations effectives se situent bel et bien dans la même fourchette, ce qui ne manquera pas de rassurer les étudiants. Ce qui pourrait en revanche inquiéter à la fois étudiants et professionnels, c’est que le salaire moyen des diplômés bac +5 en France s’établit en moyenne à 46 050€[v] par an… Le delta est important, mais il est raisonnable de penser que le grand nombre de jeunes diplômés ayant répondu au sondage (la majorité des répondants ayant entre 25 et 27 ans) fausse le résultat à la baisse. En tout cas, le marché semble répondre aux attentes des futurs professionnels du point de vue salarial.

L’adéquation entre aspirations professionnelles et opportunités offertes par le marché

Un autre aspect intéressant à prendre en compte dans l’insertion professionnelle était pour moi le métier souhaité à la fin des études, et la façon de trouver un emploi.

Sur la première question, une majorité écrasante d’étudiants (82,6%) déclarent déjà savoir le métier qu’ils souhaitent exercer à l’issue de leurs études : traducteur indépendant, gestionnaire de projet, vendor manager… Et la deuxième bonne nouvelle de ce billet, c’est que 96,7% des professionnels sondés ont déclaré avoir exercé, dès la fin de leurs études, le métier qu’ils souhaitaient. Il semble donc possible, voire aisé, de trouver chaussure à son pied sur ce vaste marché.

Ensuite, en ce qui concerne la manière de trouver un emploi, les étudiants semblent assez bien informés de la meilleure manière de procéder. Environ la moitié d’entre eux estiment que le meilleur moyen de trouver un emploi reste le stage ; et un peu moins d’un sur cinq estime que le meilleur moyen est de créer sa propre activité. Des chiffres confirmés par les jeunes professionnels, qui sont 56% à déclarer avoir trouvé leur emploi grâce à leur stage, et 25% en créant leur activité. Les étudiants semblent cependant surestimer la capacité des canaux « classiques » tels que Pôle emploi ou des réseaux sociaux professionnels : s’ils sont 26% à estimer que ceux-ci peuvent leur permettre de trouver un emploi, dans les faits, seuls 10% des professionnels déclarent avoir trouvé un emploi de cette manière. Certains professionnels sont même plutôt critiques des institutions publiques, déclarant que le travail de traducteur est peu ou pas reconnu par les autorités et que les conseillers ne connaissent pas vraiment les spécificités de la branche.

Il m’a également semblé intéressant de demander l’avis des étudiants et des professionnels sur l’auto-entrepreneuriat. Malgré tout le bien qui en est dit lors des études, 71% (hors abstention) des étudiants se sentent freinés dans leur volonté de se lancer par la lourdeur administrative que ce statut implique. Cette proportion s’inverse totalement pour les professionnels de la traduction qui envisagent une reconversion (9 sondés), qui semblent peu effrayés par l’auto-entrepreneuriat (22% se sentent freinés contre 78% non).

Le bien-être au travail

Maintenant, intéressons-nous au bien-être au travail, grand débat du 21e siècle et qui se hisse en tête des priorités des étudiants en traduction dans la recherche d’un emploi (65,2%, contre 26,1% pour la sécurité financière et 8,7% pour l’absence de hiérarchie). Encore une fois, les étudiants peuvent se rassurer grâce aux réponses fournies par leurs aînés diplômés : 63,3% déclarent que leur bien-être au travail est élevé ou très élevé. 33,3% déclarent leur bien-être « moyen » (3 sur une échelle de 5), et seule une personne sondée se déclare peu heureuse au travail. À l’heure de l’explosion des burn-out et de la prise de conscience de la nécessité du soft-management[vi], ces chiffres sont de bon augure.

Le type de contrat signé est également une mesure intéressante du bien-être au travail. Plusieurs études tendent à montrer que l’emploi en CDI reste un marqueur important du bien-être au travail[vii] (pour plusieurs raisons : stabilité, reconnaissance sur le long terme, management inscrit dans la durée, peu de turn-over…). Et là encore, les étudiants peuvent se rassurer : 36,6% des primo-entrants sur le marché du travail ont trouvé tout de suite un emploi en CDI, contre seulement 16,7% en CDD. 46,7% ont créé leur propre activité, ce qui semble confirmer le peu d’aversion pour les jeunes professionnels pour cette forme d’emploi.

Peurs et difficultés d’insertion

Enfin, j’ai interrogé les étudiants sur leurs peurs et leurs doutes quant à leur insertion professionnelle. Ce qui revient le plus fréquemment (13 mentions parmi les 23 réponses), c’est la peur de la concurrence, que d’aucuns qualifieraient de déloyale, des autres traducteurs pratiquant des tarifs très bas, et des salaires qui en découlent et qui peuvent paraître bas pour un niveau bac +5. Vient ensuite la peur d’un démarrage difficile pour ceux qui souhaiteraient s’établir comme indépendants (5 mentions), puis des doutes sur les capacités à l’issue du master (4 mentions). Quelques autres peurs sont mentionnées une fois seulement : l’avenir du métier avec la traduction automatique, l’absence d’emploi à l’issue du stage, l’épanouissement personnel ou entre le statut à adopter. Une seule réponse ne mentionne aucune peur.

Les réponses des professionnels se montrent en partie rassurantes puisque 23 sur 30 ont répondu n’avoir éprouvé aucune difficulté à s’insérer sur le marché du travail. Pour les 7 professionnels ayant éprouvé des difficultés, 6 ont admis avoir eu des difficultés à se constituer un portefeuille client suffisant pour en vivre. Un autre problème rencontré par 2 professionnels a été l’impossibilité de trouver un emploi dans leur branche et dans leur région. Un seul répondant a déclaré que sa formation ne lui avait pas permis de prétendre à l’emploi qu’il souhaitait obtenir.

Au regard de ces résultats, la peur des étudiants concernant le portefeuille client semble être une réalité dans le métier ; cependant, il convient de rappeler que tous les professionnels interrogés semblent avoir surmonté cette difficulté puisqu’ils continuent d’exercer et de percevoir des salaires. La peur concernant les capacités à l’issue du master ne semble pas contre pas confirmée, puisqu’une seule personne n’a pu décrocher d’emploi à cause de cela.

Enfin, achevons de rassurer les étudiants sur leur employabilité : 63,3% des répondants ont déclaré avoir trouvé un emploi dans le mois suivant l’obtention de leur diplôme, 16,7% dans les 3 mois et 16,7% dans les 6 mois. Seuls 3,3% (un répondant !) ont déclaré avoir attendu plus d’un an avant d’obtenir un emploi.

 

Je dois moi-même avouer que les résultats de cette enquête m’ont surpris. Dans le contexte économique actuel, des résultats contraires ne m’auraient pas étonné plus que cela, mais le marché de la traduction semble bel et bien être un marché robuste qui permet à chacun de s’y insérer à l’issue de ses études. Les chiffres communiqués par les différentes formations semblent être conformes à la réalité, et la quantité de travail semble rejoindre dans la majorité de cas une certaine qualité du travail.  J’espère que ce billet de blog rassurera les étudiants bientôt diplômés et convaincra les indécis de se lancer dans le monde de la traduction professionnelle !

 

Un grand merci aux étudiants du master TSM de Lille et à tous les professionnels de la traduction qui ont pris le temps de répondre à mon enquête.

 

*Enquête composée de deux questionnaires anonymisés, un destiné aux étudiants du master TSM de Lille (23 répondants) et un autre aux professionnels de la traduction, tous métiers confondus (30 répondants). Vous pouvez demander un accès aux résultats complets de l’enquête en me contactant par mail (maximilien.dusautois.etu@univ-lille.fr).

 

[i] Source : https://www.tradutec.com/a-propos-de-tradutec/actualites/311-les-chiffres-de-la-traduction-professionnelle-en-2017.html

[ii] Source : https://www.isit-paris.fr/carriere-entreprises/insertion-professionnelle/

[iii] Chiffres communiqués par Rudy Loock, responsable du Master TSM au sein de l’Université de Lille, et issus des enquêtes de l’Observatoire de la Direction des Formations, qui sonde les diplômés 30 mois après l’obtention de leur diplôme, conformément aux demandes du ministère.

[iv] Source : http://www.univ-paris3.fr/medias/fichier/m2p-traduction-editoriale-economique-technique_1546955232570.pdf

[v] Source : https://start.lesechos.fr/emploi-stages/reseau-carriere/bac-2-vs-bac-5-le-match-des-salaires-11581.php

[vi] Définition et explication : https://www.expert-activ.com/soft-management-indispensable-entreprise/

[vii] Pour en savoir plus : https://start.lesechos.fr/emploi-stages/vie-en-entreprise/pour-ou-contre-etre-en-cdi-8904.php

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