Mais c’est pas du français ça !

Par Mathilde Motte, étudiante M1 TSM

 

insecuritelignuistique

 

Commencer des études dans le domaine de la traduction est un très bon moyen de se rendre compte de nos lacunes en termes de connaissance des règles écrites de la langue normée et de se confronter à une forme d’insécurité linguistique, en particulier lorsque l’on utilise souvent des variations régionales sans même s’en rendre compte. On se retrouve alors dans la vallée de l’humilité de l’effet Dunning-Kruger. La question  « ça se dit ça ? » revient très souvent. On doute de tout. Alors, tout d’abord, tout se dit, mais pas partout.

Dans ce billet de blog je vous raconterai l’histoire d’une relation compliquée entre français normé et variations linguistiques, l’importance du contexte dans la traduction (et pas que) et enfin, puisqu’il n’existe pas de guide parfait du traducteur, je vous donnerai quelques exemples de traductions, parfois audacieuses, de textes mélangeant langue normée, dialectes et variations.

Et puis d’abord, c’est quoi l’insécurité linguistique ?

Cela vient de l’existence, dans une même langue, d’une ou plusieurs variétés dites « illégitimes » (à tort, si vous voulez mon avis) et d’une variété dite « légitime », autrement dit la norme, ce que Bourdieu appellerait le pouvoir symbolique. On peut ressentir une certaine insécurité linguistique lorsque l’on a une représentation de la norme mais que l’on n’est pas sûr d’en maîtriser toutes ses règles. C’est la « reconnaissance sans connaissance. » (Bourdieu, 2001). Un comble pour un·e traducteur·rice ? Oui peut-être. Mais ça se travaille.

Un des facteurs de cette insécurité est la diglossie soit la pratique d’une ou plusieurs langues ou variations auxquelles on accorde une certaine hiérarchie. Puisqu’on est à Lille, mettons-nous dans l’ambiance locale. Une traductrice en formation a eu le malheur de traduire « dustpan » par « ramasse-poussière » au lieu de « pelle à poussière », c’en est suivi une réaction peu agréable de la part de son correcteur : « Mais c’est pas du français ça ! ». Alors si, c’est juste un régionalisme. Tout va bien, calmez-vous.

Mais pourquoi une telle réaction pour un ramasse-poussière ?  C’est une longue histoire.

Il n’y a qu’une langue, une grammaire, une République

tweetblanquer

C’est joli, c’est efficace, mais c’est faux. Ce tweet de Jean-Michel Blanquer, daté de novembre 2017, était en réaction aux débats sur l’écriture inclusive. Si un simple régionalisme est moqué, il est peu étonnant qu’une nouvelle forme d’écriture ait pareil accueil. L’Académie Française nous parle d’ailleurs d’un « péril mortel ». Amis adeptes de l’écriture inclusive, vous rendez-vous compte de ce que vous faites subir à notre langue ?

Ce tweet a suscité nombre de réactions de la part de beaucoup de linguistes, qui ont essayé, en moins de 140 caractères, de lui expliquer qu’il n’avait pas compris grand-chose à l’affaire. Mais pourquoi la langue française est-elle aussi rigide vis-à-vis des régionalismes et des nouvelles formes d’écriture ?

Reprenons. En France, comme nous le dit les linguistes Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, il n’y a pas qu’une langue. Le français varie d’une région à une autre, il varie aussi surtout sociologiquement. Le français peut être une langue maternelle, seconde, véhiculaire, officielle ou même d’enseignement. La déclaration du ministre de l’Éducation, même si elle s’inscrit à l’époque dans le débat sur l’écriture inclusive, est le résultat de la volonté des institutions d’uniformiser le français. Et elles ne s’y sont pas pris hier, elles y travaillent depuis des siècles.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 en est la première étape officielle : les dialectes sont littéralement bannis des administrations. L’Académie Française créée en 1634 vient en renfort pour que le pouvoir politique puisse imposer un peu plus le français institutionnel. Pendant la Révolution, soit plus de cent cinquante ans plus tard, le français n’est parlé couramment que par un dixième de la population (Enquête de l’abbé Grégoire) c’est pourquoi les nouvelles lois sont traduites dans les langues régionales, l’idée était certainement d’obtenir le plus d’adhésion possible.

Le processus est lent et cher, il faut payer les rares traducteurs, l’impression, le transport, et les lois arrivent dans les provinces totalement en décalé. Mais on peut souligner que le multilinguisme est toujours respecté, certains mots sont même inventés pour l’occasion. (Perrot Marie-Clémence, 1997)

Alors, c’était mieux avant ? Non, pas du tout. L’idée n’est alors plus de propager la bonne parole mais de défendre la toute nouvelle république ainsi que de la rendre « une et indivisible ». Comment on fait ? Eh bien on déclare de nouveau la guerre aux langues régionales. C’est la Terreur (et pas que pour les langues régionales).

Je vous laisse savourer cette petite déclaration du député Barère, cela vous donnera une bonne idée de l’ambiance de l’époque:

« Le fédéralisme et la superstition parlent le bas-breton, l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien (langue occitane ou le provençal) et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de dommage et d’erreur. Il vaut mieux instruire que faire traduire, comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires. La monarchie avait raison de ressembler à la tour de Babel […] Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous » [1]

Depuis, on considère que le seul français valable est celui des ouvrages de référence et que tout ce qui est en dehors de ces ouvrages n’est pas légitime. Pourtant, les ouvrages de référence ne sont pas exhaustifs, ils sont utiles dans certains contextes mais ne représentent pas toute la francophonie. Par exemple, si vous cherchez le mot « menterie » vous lirez dans beaucoup de dictionnaires de référence que c’est un mot vieilli. Pourtant ce mot est aujourd’hui largement usité au Québec. Si vous voulez en lire un peu plus sur les variations géographiques, cela se passe sur le billet de blog publié par Jonathan Sobalak.

Une seule langue ? Vraiment ?

Le rapport de Bernard Cerquiglini publié en 1999 fait état de 75 langues régionales et minoritaires rien que sur le territoire français, donc sans parler des autres pays de la francophonie. Certes, la plupart de ces langues sont orales, parfois elles sont utilisées par une infime minorité et se perdent sans transmission d’une génération à une autre. Mais elles sont toujours là pour le moment et plusieurs ont influencé le français normé. On peut par exemple citer « esquinter » qui vient du picard et est aujourd’hui dans le langage courant. Certaines ont même une forme écrite, et répondent à une norme qui n’est pas le français standard. L’alsacien, par exemple, a pour forme écrite l’allemand standard, et l’arabe dialectal parlé en France a pour correspondant écrit l’arabe commun qui n’est la langue maternelle de personne. (Cerquiglini, 1999)

On peut noter combien notre connaissance de nombreuses langues que parlent les citoyens français est faible.

La cravate linguistique

Tout cela pour dire que, il serait intéressant de ne pas forcément fustiger tout ce qui sort de la norme. La langue est riche et variée, toute variation a son intérêt et s’adapte à un contexte particulier. Anne-Marie Beaudouin Bégin, ou l’Insolente Linguiste, nous parle de la cravate linguistique. C’est effectivement important de connaître les règles de langue écrite, de mettre sa cravate linguistique lorsqu’on se trouve dans un contexte qui le demande. C’est encore plus intéressant de maitriser plusieurs registres et de savoir passer de l’un à l’autre, c’est ce qu’on appelle une variation diaphasique. On développe ainsi une sorte de capacité d’adaptation, notre langue en devient encore plus riche et on peut alors élargir notre base de données pour des traductions diverses et variées.

Vous portez votre cravate pour aller à la plage ? Vous en faites peut-être un peu trop. Le billet de blog de Medge Allouchery vous aidera peut-être à trouver quelques outils pour mieux vous adapter à un contexte donné.

Les variations et les dialectes, un casse-tête pour traducteur ?

[…]On peut faire une littérature nationale
sans utiliser une langue nationale.
(Marcello FOIS cité par Antonella CAPRA)

Ainsi, en traduction comme dans la vie de tous les jours, il est important de prendre en compte toutes ces variations, qu’elles soient géographiques, sociales, diachroniques, diaphasiques (situationnelles) ou encore liées à l’âge. On y retrouve deux tendances : le lissage, pour obtenir une traduction « prudente » et « réconfortante » et l’usage des variations qui sortent de la norme pour garder une certaine « étrangéité ».

Selon Antonella Capra, maître de conférences à l’université de Toulouse, depuis les années 1990, de plus en plus d’ouvrages ont recours au plurilinguisme, avec l’utilisation de la langue dite « standard » ou officielle et d’un ou plusieurs dialectes dans une même œuvre. Antonella Capra prend pour exemple la littérature italienne. Effectivement, les dialectes sont encore aujourd’hui très usités par la population italienne dans certaines régions, et les œuvres littéraires qui utilisent ces dialectes sont très bien accueillies par le public, souvent non locuteur de ces dialectes. (Antonella Capra, 2018)

Certaines de ces œuvres ont courageusement été traduites en français. Cela a donné des résultats très différents, parfois osés et toujours intéressants dans un pays où sont habituellement préférées les traductions hypercorrectes. Certaines traductions sont un peu plus ciblistes, d’autres un peu plus sourcières mais on ne peut pas les ranger aussi facilement dans une catégorie, ce n’est pas aussi simple que ça. (Antonella Capra, 2018)

Par exemple, Serge Quadruppani, qui a traduit « Sempre Caro » écrit par Marcello Fois, a choisi de garder des mots sardes en français et de les accompagner d’une traduction française : «il accompagne sa mere et sa merichedda, sa patronne et sa petite patronne…».

Dominique Vittoz a choisi quant à elle d’utiliser des dialectes régionaux pour traduire le sicilien d’Andrea Camilleri dans Le roi Zosimo. Elle fait par exemple usage des mots « s’embesogner » (s’occuper, travailler), « petas de fromage » (gros morceau de fromage), et « fenière » (endroit où l’on entrepose le foin) tous venus du patois lyonnais. (Antonella Capra, 2018)

D’autres traducteurs choisissent de « lisser », ou de « sophistiquer » un peu plus les traductions, c’est une stratégie que l’on peut constater dans la traduction de Forrest Gump par Nicolas Richard. L’anglais de Forrest Gump n’est pas dénué de variations, on y remarque une variation sociale (ou diastratique, mais je n’aime pas ce mot), une variation très probablement géographique puisque l’auteur essaie de donner une idée de l’accent du Sud des États-Unis ainsi qu’un manque de maîtrise des règles de langue écrite. (Rudy Loock, 2012) Le traducteur a choisi de lisser un peu toutes ces variations, on ne retrouve plus les « fautes qui sautent aux yeux », mais une syntaxe très simple et quelques mots d’argot. « Boy » (garçon) est ainsi traduit par « gonze » et « moron » (idiot, imbécile) par « andouille », le registre n’est donc pas le même.

En conclusion, s’il existe une multitude de stratégies pour traduire un texte source qui ne respecte pas toujours les règles du registre soigné d’une langue, les variations linguistiques de la langue cible peuvent représenter une base de données extrêmement riche pour trouver des solutions et garder un sentiment d’étrangéité, si cela est souhaité par le traducteur.

 

Sources

Archives parlementaires, Paris, éd. CNRS, 1961, 1ère série, tome 83, séance du 8 pluviôse an II, 18, p. 713-717

Bourdieu, Pierre. Langage et pouvoir symbolique. Le Seuil. Paris, 2001.

Perrot Marie-Clémence. La politique linguistique pendant la Révolution française. In: Mots, n°52, septembre 1997. L’état linguiste. pp. 158-167

Chronique d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin – La cravate linguistique. https://soundcloud.com/ckiafm/chronique-danne-marie-beaudoin-begin-la-cravate-linguistique

Antonella Capra, « »Traduire la langue vulgaire » : difficultés, choix et modes dans la traduction française de la littérature plurilingue italienne», La main de Thôt [En ligne], n° 2 – Traduction, plurilinguisme et langues en contact, Traduction, plurilinguisme et langues en contact, mis à jour le : 06/03/2018, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=280.

Hoedt, A., & Piron, J. Il n’y a qu’une langue, une grammaire, une République. Juillet 2019. https://www.franceinter.fr/emissions/hoedt-et-piron-tu-parles/hoedt-et-piron-tu-parles-21-juillet-2019

Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue, la Révolution française et les patois, Paris, Gallimard, 1975

Cerquiglini, Bernard. « Les langues de la France ». CNRS, avril 1999.
URL : https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/994000719.pdf

Loock, Rudy. « Komen traduir l’inovassion ortografik : étude de ca ». Palimpsestes. Revue de traduction, no 25 (12 octobre 2012): 39‑65. https://doi.org/10.4000/palimpsestes.1037.

 

[1] Merci à Vincent Schicker, étudiant en Master d’Histoire à Fribourg, pour sa relecture et ses conseils.

2 réflexions sur “Mais c’est pas du français ça !

  1. Laissez-moi vous dire, Mademoiselle, que je n’approuve ni vos idées ni votre style mais que je trouve que vous avez certainement bien fait de soumettre à vos professeurs ce genre de billet. À moins, en effet, que vous ne fassiez partie de ces riches héritiers qui lisent Bourdieu et se donnent bonne conscience en tonnant contre les héritiers, vous allez bientôt entrer dans ce grand méchant monde où il vous faudra bien subsister en observant la règle d’or : « Le client a toujours raison ». Quand je relis une travail de ma fille et que je tique sur une traduction qui me semble étrange, il arrive qu’elle me réponde : « C’est ce que veut le client ». En pareil cas je m’incline, comme elle l’a fait elle-même. D’une façon analogue, si l’opinion que vous défendez est celle de vos professeurs, songez que c’est eux qui vous délivreront votre diplôme et vous devez ne pas vous faire mal voir.

    Feu mon père me racontait comment, il y a plus de cent ans, il avait d’excellentes notes en anglais et consolait un peu son professeur car ses camarades ne travaillaient guère les langues à cette époque. Il faisait toujours attention à choisir le mot le plus éloigné du français, suivant la règle « Prefer the Saxon word to the Romance ». Un brillant agrégé avec lequel je discutais s’est écrié qu’il ne fallait surtout pas être systématique et m’a cité une foule d’exemples contraires ; je suis sûr qu’avec un professeur comme cet agrégé mon père aurait suivi une autre méthode et aurait toujours eu de bonnes notes, ce qui est l’essentiel.

    Vous parlez du « ramasse-poussière » que l’on entend à Lille. Ma fille à ses débuts avait conservé quelques alsacianismes qu’elle a pris soin d’oublier ; je me suis hâté de les lui faire remarquer et, par exemple, elle ne dit plus « tirette » pour ce que nous appelons « fermeture éclair » et qui est officiellement « fermeture à glissière ». Je n’ose imaginer ce qu’aurait été la réaction du client s’il n’avait pas apprécié ce mot « tirette » et si ma fille lui avait répondu : « C’est juste un régionalisme. Tout va bien, calmez-vous. »

    Il est fort possible qu’un de vos professeurs, s’il ne jette pas mon commentaire à la poubelle, vous le montre en disant : « Mais c’est complètement idiot ! » Vous aurez l’occasion de lui faire plaisir et de suivre mes conseils en lui répondant : « Je suis tout à fait de votre avis, Monsieur, vous avez entièrement raison. »

    J'aime

    1. Bonjour, merci pour votre commentaire (ou plutôt votre témoignage). Il est tout à fait normal que nous ne soyons pas d’accord sur un sujet comme celui-là, puisqu’il divise énormément. Il est toutefois inutile d’adopter un ton paternaliste pour exprimer votre désaccord.
      Rassurez-vous, je n’ai pas fait autant d’efforts juste pour me faire apprécier du corps enseignant: il y a des méthodes moins risquées pour arriver à un meilleur résultat.
      Mes intentions sont donc tout à fait honnêtes: écrire sur un sujet qui m’intéresse sans craindre le prescriptivisme de certains. D’ailleurs, je n’aurais pas du tout été pénalisée si mon billet de blog défendait le prescriptivisme. Et votre commentaire ne sera pas jeté à la poubelle.
      Je ne suis pas sûre d’avoir compris tout ce que vous vouliez dire, je vais néanmoins reprendre certains points pour que cela soit plus clair.
      J’aurais donné un peu plus de crédit à votre commentaire si vous aviez critiqué les œuvres ou les concepts de Bourdieu plus que son lectorat. Il n’est pas nécessaire de faire un rejet par principe ou par stigmatisation.
      Ensuite, l’idée ici n’est pas d’utiliser les régionalismes n’importe où et n’importe quand (je pensais que c’était clair) mais de montrer qu’il ne faut pas forcément les oublier, car ils peuvent être utiles dans certains contextes. On parle ici de capacité d’adaptation.
      Il est aussi intéressant de se demander pourquoi nous faisons tout pour les oublier.
      Dans l’exemple donné, c’est un correcteur et non un client. Et c’est la réaction qui est critiquée, pas le refus de la proposition de traduction. Les régionalismes font partie de la langue, c’est tout ce que j’ai voulu dire. L’idée est d’avoir une autre approche des variations qui sortent de la norme, et cela ne vaut pas que pour le monde de la traduction, il suffit de s’intéresser à la relation qu’ont la plupart des locuteurs avec leur langue pour constater un mélange d’insécurité et de prescriptivisme.

      On peut très bien respecter les règles tout en les remettant en question et en perspective, c’est valable pour n’importe quel domaine.

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