Il était une fois la traduction dans l’univers Disney

Par Margaux Mackowiak, étudiante M1 TSM

Walt-Disney-Pictures

Depuis ma prime enfance, j’ai toujours été une grande adepte des films Disney. Les années filent, je suis devenue une adulte, et pourtant, je passe un moment toujours aussi agréable à regarder ces œuvres cinématographiques. Ce doit sûrement être ça, le syndrome millennial. Avec le confinement et la sortie tant attendue de la plate-forme de streaming Disney + en France, j’ai notamment pu m’échapper de la réalité et me replonger dans les grands classiques, certains films mais aussi des séries qui m’ont rendue nostalgique, m’ont fait replonger en enfance, royaume de la bienveillance et de l’insouciance. En outre, étant donné que la plate-forme permet de regarder le contenu en VO ou dans une autre langue étrangère, je me suis dit : mais pourquoi ne pas rédiger un billet de blog pour tenter de percer les mystères de la traduction dans cet univers ?

À vrai dire, c’est une question que je me pose depuis longtemps. Je me suis souvent questionnée sur le procédé que suivent les professionnels de l’entreprise – s’ils doivent en suivre un – pour localiser les images, ainsi que pour traduire et adapter les titres des films, les chansons, les répliques, les phrases cultes. Tous ces mots qui ont entre autres bercé notre enfance et qui sont, j’en suis sûre, encore bien ancrés dans notre esprit à l’heure actuelle. Rares sont celles et ceux qui ont connaissance de tous les processus entrepris pour passer de la version originale à la version française, idem pour le fonctionnement de la traduction dans leurs parcs à thème. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais tenter d’élucider ce mystère pour vous, en me focalisant sur les Classiques d’animation de leurs studios. Accrochez bien votre ceinture, nous partons en voyage dans un pays de rêves et de magie, et il risque d’y avoir de la poussière de fée en chemin.

Un groupe au sommet

Avant toute chose, il faut savoir que depuis plusieurs décennies, Disney est l’une des sociétés les plus traduites au monde. D’après l’Index Translationum de l’UNESCO, une base de données complète des œuvres traduites dans le monde, de 1960 à 1980, Walt Disney Productions s’est régulièrement classée parmi les cinq « auteurs » les plus fréquemment traduits dans le monde. Entre 1980 et 2011, l’entreprise s’est même hissée plusieurs fois en haut du classement, détrônant Agatha Christie, Jules Verne, ou encore William Shakespeare. Il existe une véritable « culture » Disney au sein de notre société ; les valeurs du groupe s’adaptent aux changements d’époque, et les stratégies marketing évoluent. Bien que les premiers Classiques d’animation soient des adaptations plus « enfantines » des contes traditionnels des frères Grimm par Walt Disney, ces dessins animés sont incontestablement intergénérationnels.

Pour m’aider à la rédaction du présent article, j’ai créé un questionnaire auquel les internautes ont été très nombreux à répondre, puisque 717 personnes ont accepté d’y contribuer. Parmi les participants figuraient même des Cast Members (le nom donné aux employés des parcs Disney) et un traducteur de livres Disney. À noter que près de 5 % des participants ont déclaré avoir moins de 18 ans, 69 % entre 18 et 30 ans, et environ 26 % plus de 30 ans. Statistique qui appuie ce que j’ai écrit précédemment, 98,9 % considèrent que les films et les chansons Disney ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. Tout au long de ce billet, j’analyserai les résultats et je vous révélerai ce qu’il en est réellement en fonction du thème donné. Des contributeurs et contributrices m’ont rapporté qu’ils avaient remarqué que certains titres des longs-métrages étaient totalement différents en français et en VO, nombre d’entre eux m’ont signalé avoir trouvé que certaines répliques de films étaient très distinctes, et la majorité m’a écrit que c’était la traduction des chansons qui les avait le plus frappés. Découvrons ce qu’il s’est produit dans les coulisses de l’entreprise pour arriver aux versions que nous connaissons tous.

Once upon a dream

Pour commencer, abordons le sujet des titres des grands Classiques d’animation Disney et des longs-métrages incluant leurs collaborations avec les studios Pixar. Certains sont traduits, d’autres pas, contrairement au Québec où la législation en vigueur oblige à fournir une traduction francophone pour chaque titre de film. C’est pourquoi chez nos amis canadiens, Toy Story est devenu Histoire de jouets, et Cars s’est transformé en Les Bagnoles. En France, certains titres de films ont été traduits littéralement : The Little Mermaid en La Petite Sirène, The Lion King en Le Roi lion ou encore The Jungle Book en Le Livre de la jungle. Néanmoins, certains ont hérité d’un tout autre nom. C’est notamment le cas pour Sleeping Beauty qui est devenue La Belle au bois dormant en adéquation avec le conte de Perrault, tout comme Frozen qui a donné La Reine des neiges pour rester fidèle au conte d’Andersen. The Rescuers et The Black Cauldron, que l’on pourrait littéralement traduire par « Les sauveteurs » et « Le chaudron noir », sont respectivement devenus Les Aventures de Bernard et Bianca et Taram et le Chaudron magique afin de rendre les titres plus accrocheurs en français, langue pour laquelle il est coutume d’inclure les noms des héros directement dans les titres des films. Plus récemment, le film Moana a dû complétement faire peau neuve et emprunter un autre nom d’héroïne en français, donnant naissance au titre Vaiana, la Légende du bout du monde. En effet, Moana est une marque déjà déposée au sein de l’Union européenne, et il existe même une quarantaine de marques déposées à ce nom en France, comme en témoigne le site de l’Institut national de la propriété industrielle. À priori, il n’y a donc pas de règle préétablie concernant la traduction des titres de films Disney. Quelques-uns ne sont pas traduits, d’autres le sont littéralement, d’autres encore respectent les œuvres dont ils proviennent et certains peuvent hériter d’une toute autre traduction en fonction de l’histoire du film, phénomène que l’on appelle d’ailleurs la transcréation.

D’aucuns des internautes qui ont répondu à mon questionnaire ont trouvé que la traduction des dialogues n’était pas littérale, donnant un tout autre sens aux répliques. Pour certains cela ne change pas la signification dans le fond, mais d’autres sont conscients qu’il faut localiser les blagues, les jeux de mots, les devises, ce qui n’est pas nécessairement possible ou peut ne pas transmettre le même rendu qu’en VO. Il faut savoir que suite à la demande importante en traduction pour les films Disney en langues étrangères, les Walt Disney Studios ont très vite développé un système centralisant l’ensemble des auditions des acteurs dans le monde sur une même plate-forme, ce qui a d’ailleurs valu à la Walt Disney Company de remporter le 2017 Technology and Engineering Emmy Awards, prix honorant le développement et l’innovation dans le domaine des technologies de la radiodiffusion. La traduction et le doublage des productions Disney sont ainsi les principales fonctions de cette division de la société Walt Disney Company, créée en 1988 et nommée Disney Character Voices International. Pour évoquer quelques chiffres, 22 langues font partie de ce département, les films d’animation Disney typiques sont doublés pour 39 à 43 territoires, et concernant les films Disney en live action, ils sont en général distribués dans 12 à 15 langues, voire nettement plus en fonction de l’attente et du succès à l’échelle globale, comme en témoigne le premier opus de la franchise Pirates des Caraïbes qui a été traduit en pas moins de 27 langues. Les attentes du marché évoluent au fil des décennies : Le Roi lion, sorti en 1994 par exemple, avait été traduit et doublé dans 15 langues, alors que La Reine des neiges, datant de 2013, compte 41 langues différentes, soit presque le triple en un peu moins de vingt ans. L’origine du doublage des films Disney remonte au tout premier Classique d’animation des studios, à savoir Blanche-Neige et les Sept Nains en 1938, doublage d’ailleurs dirigé par Walt Disney en personne. Dans un premier temps, le casting était composé de voix « inconnues » ou peu connues, et c’est à la fin des années 1990 qu’est apparue la stratégie du star-talent, exerçant un monopole au 21e siècle en France pour la sortie des films d’animation. Nous retrouvons entre autres Muriel Robin à l’affiche de Tarzan (1999), Franck Dubosc dans Le Monde de Nemo (2003), Charles Aznavour dans Là-Haut (2009) ou encore Anthony Kavanagh dans Vaiana, la Légende du bout du monde (2016). Des personnalités sont alors engagées pour satisfaire les stratégies marketing, notamment dans l’hexagone, ce qui ne fait pas forcément l’unanimité auprès du public. Le véritable défi de Disney Character Voices International, c’est de faire en sorte que le doublage soit occulté, fluide, et de plus en plus en accord avec les lèvres des personnages dû au réalisme des animations.

Walt-Disney-Mickey

Lors d’une interview avec Jérémie Noyer, auteur du blog Media Magic, le directeur artistique chargé de superviser et de caster le doublage français Boualem Lamhene s’est confié sur sa collaboration avec les plus grands traducteurs du groupe. Il a notamment évoqué son travail aux côtés de Philippe Videcoq-Gagé, adaptateur de dialogues et de chansons de films Disney tels que Pocahontas, une légende indienne ou encore La Princesse et la Grenouille. Il raconte que lorsqu’il lui a demandé d’écrire La Planète au Trésor : Un nouvel univers, sa directive était de créer un maximum autour des dialogues, des personnages, afin de transmettre un humour à la française et de faire voyager les enfants, ce qui n’aurait pas été possible en calquant la version originale. Il semble donc que les traducteurs des films aient plutôt carte blanche en ce qui concerne l’adaptation des dialogues en version française, mais quid des chansons ?

Des chansons forgeant un héritage

Lorsque j’ai demandé aux internautes si un élément du film les avait frappés en comparant la version française et la version originale, la réponse la plus donnée a incontestablement été la différence évidente des paroles de chansons. En effet, la plupart n’ont tout simplement plus rien à voir avec les originales. Quelques-uns des participants ont évoqué la prosodie, une traduction non-littérale pour garder le rythme, au détriment parfois des actions qu’effectuent les personnages et qui ne collent plus avec les mots prononcés.

Voici quelques avis qui m’ont été envoyés :

« Dans la Reine des neiges 2, la traduction de la chanson d’Elsa « Show yourself » a été complètement bâclée et la phrase super libératrice et qui fait le sens de tout le film « I am found » a donné « Rien ne meurt », Elsa complète juste la berceuse de sa mère. Pour moi ça a gâché non seulement la chanson et son but mais le film complet car c’est THE PHRASE, the moment. Étant polyglotte je connais aussi les versions castillane et coréenne. Dans ces langues un équivalent tout aussi porteur de sens a été trouvé pour montrer le sentiment d’appartenance d’Elsa. » (réponse 667)

« Mieux vaut une chanson traduite retravaillée pour mieux sonner à l’écoute quitte à modifier légèrement le texte plutôt que de vouloir à tout prix coller à la réalité comme certaines versions québécoises où, du coup, ça sonne moins bien et ce n’est pas aussi agréable à écouter. » (réponse 513)

Si l’on sait que certaines chansons sont interprétées par le même chanteur, comme c’est le cas pour Phil Collins qui a, en plus de l’anglais, repris les œuvres musicales de Tarzan en quatre autres langues, les paroles ne sont pas similaires pour autant. « Strangers like me » a ainsi donné « Je veux savoir » en français, « Lo extraño que soy » (Comme je suis étrange) en espagnol, « Al di fuori di me » (En dehors de moi) en italien, et « Fremde wie ich » (Des étrangers comme moi) en allemand. Autre exemple évident de cette dissemblance, celui de « Ce rêve bleu », célèbre chanson tirée d’Aladdin. Voyez par vous-même le refrain en anglais, une proposition de traduction littérale, et sa réelle version français ci-après :

Refrain en anglais :

A whole new world
A new fantastic point of view
No one to tell us « No »
Or where to go
Or say we’re only dreaming
A whole new world
A dazzling place I never knew
But when I’m way up here
It’s crystal clear
That now I’m in a whole new world with you

Proposition de traduction en français:

Un tout nouveau monde
Un nouveau point de vue fantastique
Personne pour nous dire « Non »
Ou bien où aller
Ou dire que nous ne faisons que rêver
Un tout nouveau monde
Un endroit éblouissant que je n’ai jamais connu
Mais quand je suis tout là-haut
C’est clair comme de l’eau de roche
Que maintenant je suis dans un tout nouveau monde avec toi

Refrain en français :

Ce rêve bleu
C’est un nouveau monde en couleurs
Où personne ne nous dit
C’est interdit
De croire encore au bonheur
Ce rêve bleu
Je n’y crois pas c’est merveilleux
Pour moi c’est fabuleux
Quand dans les cieux
Nous partageons ce rêve bleu à deux

Nous nous apercevons évidemment qu’une traduction littérale est impossible, éliminerait les rimes et entraverait le rythme de la chanson. C’est la raison pour laquelle, souvent, comme c’est le cas ici, les paroles sont entièrement réécrites afin de sonner juste en français et de convenir au public. Lors d’un autre entretien avec Philippe Videcoq-Gagé, cette fois réalisé par Antoine Guillemain, traducteur de profession, sur son site Le Tradapteur, l’adaptateur a révélé qu’il n’y avait pas vraiment de règle pour procéder à l’adaptation d’une chanson. Le principal enjeu est de faire exprimer aux personnages les mêmes émotions que dans la version originale. La liberté pour la traduction des chansons est donc supérieure à celle des dialogues, laquelle peut se révéler contraignante, cependant, la tâche n’en est pas moins difficile pour autant. Prosodie, rime, fluidité et synchronisme doivent être au rendez-vous, ce qui n’est pas une tâche simple étant donné qu’il faut presque réécrire une toute nouvelle chanson. Sans compter que c’est un exercice encore plus ardu de nos jours avec les mouvements des lèvres de plus en plus travaillés et le synchronisme labial qui doit être pris en compte, tout comme les syllabes accentuées, comme cela a été le cas pour La Princesse et la Grenouille de 2009, qui a exigé autant de synchronisme que les films traditionnels. Certaines paroles ne sont parfois pas acceptées et il faut les retravailler, mais selon l’adaptateur, le mot-clé, c’est la « chantabilité ».

Pour en revenir à l’interview de Boualem Lamhene mentionnée plus tôt dans l’article, celui-ci a également évoqué ses collaborations avec le traducteur Luc Aulivier, qui a notamment adapté les paroles des chansons d’Aladdin, du Roi lion ou encore de Hercule. Le directeur créatif raconte qu’il fait appel à l’adaptateur pour les chansons complexes car il sait que son collègue trouvera les mots justes pour une interprétation rythmée et fluide, donnant l’impression qu’il n’y a pas de version originale derrière, mais tout en respectant le sens de celle-ci.

Ainsi, les traducteurs n’ont d’autre choix que de recourir à la transcréation pour qu’un spectateur français puisse ressentir la même émotion qu’un spectateur de la VO à l’écoute d’une chanson. Néanmoins, même si les chansons doublées s’éloignent fortement des originales, les versions traduites sous-titrées collent davantage au texte original puisque le synchronisme labial n’entre plus en jeu.

L’adaptation culturelle, essence des nouveaux films

Penchons-nous à présent sur la localisation des images et du contenu audio. Comme certains des participants à mon questionnaire l’ont remarqué, certaines scènes des versions françaises et originales voire étrangères sont différentes. C’est notamment le cas pour le Disney-Pixar Vice-Versa sorti en 2015. Ce film étant axé sur les émotions, il est primordial que les spectateurs de chaque pays s’identifient au contenu. Ainsi, aux États-Unis, le film d’animation offre un passage montrant les émotions du père de Riley face à une scène de hockey alors qu’en France, le sport en question est le football, ce dernier étant beaucoup plus représentatif pour les spectateurs français.

Vice-Versa-scene-hockey

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

En outre, ce n’est pas la seule adaptation régionale du film, puisqu’en France, on peut apercevoir une scène où Riley enfant refuse de manger des brocolis, tandis qu’au Japon, ce légume a été substitué par des poivrons verts qui inspirent davantage le dégoût pour les enfants japonais.

Vice-Versa-scene-brocoli

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ce ne sont là que des exemples parmi la multitude d’« Easter eggs » qui s’est glissée au sein des différents pays dans lesquels le film a été distribué. Autre exemple frappant : la scène du journal télévisé extraite du film Zootopie, sorti en 2016. Cette fois, dans l’hexagone, nous retrouvons le même personnage qu’aux États-Unis et au Canada, à savoir un élan appelé Peter Moosebridge. Toutefois, à la place, la Chine s’est vue dotée d’un panda, le Japon d’un takuni, le Brésil d’un jaguar et l’Australie d’un koala, tous nommés différemment, pour représenter les animaux emblématiques de ces régions géographiques.

Zootopie-presentateur

Source : Walt Disney Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ces changements cruciaux ne s’arrêtent pas aux images, le son étant un élément tout aussi important. C’est pourquoi dans Le Monde de Dory sortie la même année, par exemple, c’est Claire Chazal qui a été choisie pour faire une apparition homonyme en tant que représentante de l’Institut de biologie marine dans le film. Présentatrice du journal télévisé de TF1 pendant plus de 20 ans, l’ensemble des Français est habitué à sa voix et son cameo ne pouvait que susciter des réactions auprès du public, contrairement à Sigourney Weaver dans la VO, nom qui n’aurait pas parlé à la totalité des spectateurs.

Toutefois, les studios Disney vont encore plus loin dans leur souci du détail : si vous tendez attentivement l’oreille en regardant leurs films d’animation, comme c’est le cas pour le Disney-Pixar Monstres et Cie de 2001, même les bruits de fond sont traduits et doublés, notamment la scène du restaurant dans laquelle Bouh est à visage découvert et terrifie les monstres de l’établissement.

Vous l’aurez compris, chez Disney, tout doit être traduit, adapté culturellement, voire être l’objet de la transcréation pour satisfaire le « skopos » et transmettre un message ainsi que des émotions identiques aux publics de tous les horizons.

It’s a small world after all

Alors oui, tous les moyens sont mis en œuvre dans les films. Dialogues, paroles, images, rien n’est laissé au hasard. Peut-on toutefois en dire autant pour les parcs du groupe présents aux quatre coins du globe ? J’ai recueilli à travers mon formulaire les avis des internautes à ce sujet. Premièrement, parmi les 717 participants, 92,2 % ont révélé s’être déjà rendus dans un ou plusieurs complexes de loisirs Disney en France et/ou à travers le monde. Ci-joint un graphique des parcs que les internautes ont déclaré avoir visités :

Graphique-parcs-Disney

Graphique réalisé via Google Forms

En France, nous avons la chance d’avoir l’un des complexes présent dans notre pays. Pourtant, le parc, qui s’appelait EuroDisney à l’ouverture en 1992, a bien failli être implanté en Espagne pour des raisons climatiques. À Paris, certains spectacles et attractions sont proposés en français comme en anglais, et certains shows sont même présentés dans les deux langues lors d’une même représentation. Parmi les personnes ayant visité Disneyland Paris, 65,1 % m’ont avoué préférer lorsque les attractions et les spectacles sont en français, 1,8 % lorsqu’ils sont en anglais, et 33,2 % ont déclaré que cela leur importait peu. Dans nos parcs à thème, on retrouve notamment des cartes et des dépliants de programmes hebdomadaires en plusieurs langues, des attractions et des spectacles en anglais comme je viens de vous le mentionner, mais également des Cast Members polyglottes (aussi bien le personnel des hôtels que celui des restaurants, les opérateurs animateurs d’attraction comme l’équipe « Guest Flow » ou encore les personnages que l’on peut rencontrer). N’en déplaise à certains visiteurs français qui trouvent que l’anglais prend le dessus. D’autres, en revanche, reconnaissent la place essentielle des langues étrangères, notamment de l’anglais, au sein du complexe, Disneyland Paris étant la destination de touristes internationaux et l’unique parc européen.

À ce propos, j’ai eu le plaisir de m’être entretenue oralement avec un ancien copywriter et traducteur pour le site de Disneyland Paris, qui a accepté d’échanger avec moi sur le sujet. Je lui ai demandé de m’en dire davantage sur son métier, et voici le fruit de notre échange :

« Je suis arrivé à un moment assez spécial pour tout le contenu de Disney concernant ce qu’on trouve sur le site, les réseaux sociaux, l’application, etc. Jusqu’à il y a environ deux ans, le contenu venait des États-Unis, puis c’était traduit. Disney US a ensuite décidé de donner plus d’autonomie à la France afin que Disneyland Paris produise son contenu. Avant l’épisode du COVID-19, ils étaient même en train de créer une énorme équipe digitale.

Avec les autres traducteurs, on doit avoir la « double casquette » : nous sommes traducteurs mais aussi rédacteurs. Ce que l’on fait, c’est qu’on écrit du contenu, on travaille en binôme avec par exemple un francophone ou un anglophone, et on traduit le contenu qui a été créé en français, ou inversement. Nous sommes donc copywriters et traducteurs, ou comme on l’appelle dans le jargon, des transcreators. Ce qui est important à savoir, c’est que le contenu était traduit en anglais du Royaume-Uni et non en anglais des États-Unis, puisque le marché britannique est important. »

Lorsque vient le moment de parler de son rôle de traducteur, il évoque une nuance à ne pas prendre à la légère :

« Soit je créais du contenu, soit le contenu était créé dans une autre langue puis traduit. Je faisais vraiment partie intégrante de leur monde digital. On peut produire du contenu, et ça doit être référencé. D’ailleurs, on faisait les traductions avec les recommandations SEO [Search Engine Optimization, à savoir l’optimisation pour les moteurs de recherche]. Mais il est aussi important de mettre cette nuance en avant : ce n’était pas réellement de la traduction, nous sommes plus dans la transcréation. Le sujet de l’univers de Disney est particulier, il faut connaître cet univers que j’ai dû apprendre. Il s’agit donc de vraiment nuancer la traduction de l’adaptation et de la transcréation, puisque dans mon cas, le terme de traduction n’était pas adapté. Ici, on adapte, c’est-à-dire qu’on « traduit » d’une culture à une autre, ce qui s’applique également au monde graphique. À titre d’exemple, au Sri Lanka, le blanc est la couleur du deuil, alors que chez nous, c’est tout le contraire. En français, on dit « il pleut des cordes » alors qu’en anglais, on dit « it’s raining cats and dogs ». Il existe une vraie histoire derrière ces coutumes, ces expressions et il faut pouvoir la retransmettre, tout en donnant l’impression que le contenu n’a pas été traduit, la traduction ne doit pas se voir. »

Quant aux logiciels de traduction spécifiques à l’entreprise, que nenni :

« Autre chose à savoir, on n’utilise pas de logiciel pour traduire le site de Disneyland Paris. La compagnie n’a pas créé de logiciel spécifique pour traduire le contenu. Puisqu’il faut vraiment adapter, que le contenu doit être nuancé, ça n’aurait pas de sens d’utiliser des logiciels. Il ne s’agit pas là de gros blocs de texte que l’on peut mettre sur Google Translate pour ensuite les éditer. La post-édition n’est juste pas concevable, on est vraiment à l’opposé chez Disney. »

 

Ainsi, comme vous pouvez le constater via le site Web qui est proposé en une dizaine de langues, le multilinguisme est la priorité au sein du complexe touristique. D’après les réponses à mon sondage, c’est un pari réussi puisque relativement aux langues étrangères dans les parcs Disney, 83,5 % trouvent qu’elles sont bien mises en avant, 10,2 % estiment qu’elles ne le sont pas suffisamment, et seulement 6,3 % pensent qu’elles ne le sont tout simplement pas. Toutefois, peut-on en dire autant pour les cinq autres parcs ?

Du côté de la Californie et de la Floride, les cartes des parcs à thème sont disponibles dans de nombreuses langues. En outre, au Walt Disney World Resort, il existe des dispositifs de traduction pour les visiteurs dont la maîtrise de l’anglais est limitée. Parmi les personnes que j’ai interrogées, 73,6 % n’avaient pas connaissance de ces dispositifs. Sur certaines attractions, ces derniers mettent à la disposition des guests (le nom donné aux visiteurs des parcs Disney) une traduction de l’expérience à choisir parmi le français, l’allemand, le japonais, le portugais et l’espagnol. Ces appareils, appelés « Ears to the World, Disney’s Show Translator » sont disponibles pour les quatre parcs à thème du complexe floridien. Néanmoins, le site de celui-ci n’est disponible qu’en anglais, et celui de Californie ne l’est qu’en anglais et en japonais. Idem pour le site de Shangai Disney Resort qui n’est accessible qu’en anglais et en chinois simplifié. Le site Web de Tokyo Disney Resort peut quant à lui être visité en anglais, en chinois simplifié, en chinois traditionnel, en japonais ainsi qu’en coréen, et enfin, celui de Hong Kong Disneyland Resort compte huit langues à son actif : l’anglais, le japonais, le chinois simplifié, le chinois traditionnel, le coréen, le thaï, l’indonésien mais aussi le malais.

Pour en savoir davantage sur l’un des parcs d’Asie, j’ai eu la chance de converser avec Yang Liu, gestionnaire de projets de traduction qui a travaillé pour Shangai Disney Resort. Elle m’a raconté son rôle d’interprète au sein du parc : son travail consistait à interpréter pour les ingénieurs étrangers lorsque le parc était en construction, puis à interpréter pour les membres de la troupe lorsqu’ils avaient des répétitions pour les spectacles, de l’anglais vers le mandarin. Pour ce qui est des langues parlées dans le parc, les brochures et les cartes sont en anglais et en chinois simplifié, et pour les spectacles, des artistes chinois et étrangers sont engagés puisque le public cible est d’origine chinoise. Ainsi, la plupart du temps, les spectacles sont en mandarin, mais presque toutes les chansons sont en anglais, seules quelques-unes sont en chinois (comme celles de La Reine des neiges qui elles ont été adaptées dans leur langue). Donc même si les chansons sont en anglais, le public les connaît et peut les chanter sans problème. En outre, les Cast Members étrangers doivent parler le mandarin pour certains spectacles, tels que le « Frozen Singalong », et suivre des cours pour être capables de prononcer quelques phrases simples. Selon Yang, la traduction occupe une place prépondérante au sein du parc, aussi bien lors des réunions que lors des formations et des répétitions, afin d’assurer le bon déroulement des activités.

« Je suis Cast Member à Disneyland Paris, et je tiens à préciser que l’anglais n’est pas obligatoire mais conseillée. De plus, on doit être l’un des rares parcs à proposer différentes langues pour nos plans. Par exemple à Tokyo Disney Resort, les Casts ne parlent pas anglais, et seuls les plans sont en anglais (je n’ai pas fait attention aux panneaux des attractions). » (réponse 263)

Il semblerait donc que la diversité des langues proposées occupe une place plus importante sur notre sol et le continent américain qu’en Asie pour le moment, comme l’appuie le témoignage ci-dessus. Concernant les sites web des complexes, Disneyland Paris se place loin devant les autres avec une multitude de langues mises en avant contre une à huit pour le reste.

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                Source : Site officiel de Disneyland Paris – Copyright Disney et Disney•Pixar

And they lived happily ever after

Pour clore ce billet, j’ai réalisé un classement des 10 films et chansons Disney qui sont le plus souvent revenus dans mon questionnaire.

Classement de vos 10 films préférés :

1. Le Roi lion : 117 votes
2. La Belle et la Bête : 98 votes
3. La Petite Sirène : 42 votes
4. Peter Pan : 41 votes
5. Raiponce : 39 votes
6. Mulan : 31 votes
7. Aladdin : 25 votes
8. Lilo et Stitch : 23 votes
9. Cendrillon : 22 votes
10. Pocahontas : 19 votes

Classement de vos 10 chansons préférées :

1. Histoire éternelle, La Belle et la Bête : 58 votes
2. Comme un homme, Mulan : 51 votes
3. Hakuna Matata, Le Roi lion : 49 votes
4.L’air du vent, Pocahontas : 41 votes
5.Ce rêve bleu, Aladdin : 39 votes
6. Partir là-bas, La Petite Sirène/L’histoire de la vie, Le Roi lion : 30 votes
8. L’amour brille sous les étoiles, Le Roi lion : 29 votes
9. Libérée délivrée, La Reine des neiges : 23 votes
10. Je te cherche, La Reine des neiges 2 : 21 votes

Même si l’âge des contributeurs a pu jouer sur les réponses données, il est clair que ce sont les Disney du siècle dernier qui alimentent ce classement, Le Roi lion étant le grand gagnant. À priori, l’authenticité de ces œuvres par rapport à leur version originale prime dans vos cœurs, même si un choix entre les anciens et les nouveaux s’avérerait complexe. Voici des réponses que j’ai récoltées à ce sujet :

« Entre les Disney du siècle dernier et les plus récents, mon cœur balance. Les plus anciens sont des classiques mais dans les plus récents on y retrouve des personnages (notamment féminins) plus forts et indépendants. » (réponse 6)

«  Je ne sais pas choisir entre les films plus anciens et les films récents car ils sont tous bien pour leur époque. J’adore les films anciens pour leurs histoires et leur authenticité. J’aime beaucoup les films plus récents pour leur graphisme et leurs couleurs (Vaiana en est sûrement l’un des plus beaux exemples : les couleurs sont sublimes dans certaines scènes). » (réponse 45)

Notons que ce genre de discours ne serait peut-être pas le même pour les moins de 10 ans qui ont grandi avec La Reine des neiges, qui sont habitués à l’animation 3D et pour qui nos favoris ont sûrement un peu vieilli.

Ainsi, comme vous avez pu le lire tout au long de mon billet, il n’existe pas vraiment de règle concernant la traduction dans l’univers Disney. Les employés disposent d’une grande liberté afin de retransmettre les émotions en adaptant et en localisant culturellement pour un public donné. Les traducteurs font donc usage de la transcréation à ces fins. Par conséquent, c’est grâce à tous ces professionnels qui agissent dans l’ombre si tous ces films, chansons et personnages ont eu un tel impact qui continue d’ailleurs d’être transmis dans notre pays de génération en génération. Pour conclure sur une note féérique, je vous laisse sur ces quelques mots porteurs d’espoir de notre regretté Walt Disney.

Walt-Disney-citation

 

Un immense merci aux nombreuses personnes qui ont répondu à mon questionnaire, ainsi qu’aux employés qui m’ont aidée à éclairer mes interrogations, sans oublier l’ancien copywriter pour Disneyland Paris et Yang Liu qui ont accepté de se confier à moi à propos de leur travail au sein de l’entreprise.

 

Sources :

Acuna, Kirsten. « Disney changed a minor character in “Zootopia” for foreign audiences ». Business Insider. https://www.businessinsider.com/zootopia-for-foreign-audiences-2016-4

Ancien copywriter/traducteur pour Disneyland Paris. Interview téléphonique sur la traduction du site Web, le 19 mai 2020.

Brandy, Grégor. « «Vice-Versa» s’est adapté aux publics étrangers en modifiant légèrement certaines scènes ». Slate.fr, 25 juillet 2015. http://www.slate.fr/story/104774/pixar-adaptations

Bruno, Pierre. « Existe-t-il une « culture » Disney ? » Le francais aujourd’hui n° 134, no 3 (2001) : 109‑16.

« Disneyland® Official Site ». https://disneyland.disney.go.com/

Walt Disney World Resort. « Dispositifs de traduction du parc | FAQ | Walt Disney World Resort ». https://disneyworld.disney.go.com/fr-ca/faq/parks/translations-park/

Los Angeles Times. « “Frozen”: Finding a Diva in 41 Languages », 24 janvier 2014. https://www.latimes.com/entertainment/movies/la-xpm-2014-jan-24-la-et-mn-frozen-how-disney-makes-a-musical-in-41-languages-20140124-story.html

Guillemain, Antoine. leTradapteur, janvier 2012. http://website.letradapteur.fr/pages/55f754cc6bb0800300a4001a

« Hong Kong Disneyland Resort | Official Site | Hong Kong Disneyland Hotels ». https://www.hongkongdisneyland.com/

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3 réflexions sur “Il était une fois la traduction dans l’univers Disney

  1. Bravo Margaux de ce travail remarquable…
    j’ai tout lu !!
    Je suis fan de tes écrits..
    Disney ne peut que te féliciter de les avoir mis à l’honneur..
    Respect Miss !
    Tu es un petit bout de femme qui ira loin..
    Bravo encore..

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  2. Merci pour cet article passionnant ! Cela faisait longtemps que je me posais des questions sur la traduction chez Disney, et j’ai non seulement trouvé toutes les réponses à mes questions dans cet article, mais j’ai également appris beaucoup de choses très intéressantes !

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