COVID-19 et le marché de la traduction

Par Marie Fiquet, étudiante M1 TSM

Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler d’un fléau qui touche le monde entier depuis plusieurs mois, qui répond au doux nom de coronavirus ou COVID-19. Ce virus a émergé dans la ville de Wuhan en décembre 2019, il s’est d’abord propagé dans les pays d’Asie puis progressivement vers l’Europe pour enfin être qualifié de pandémie le 11 mars 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ce qui a résulté sur de nombreux dispositifs de confinement au sein de différents pays du monde, notamment en France le 17 mars 2020 à 12 h 00. Et là, c’est la douche froide pour de nombreux Français : télétravail, chômage partiel, mesures de distanciation sociale, fermeture des parcs, cinémas, restaurants, discothèques, centres commerciaux et surtout déplacements interdits sans la fameuse attestation…Pour ne pas brusquer la population, le Président nous parle de quinze jours puis en rajoute quinze autres pour enfin fixer la date du déconfinement (avec respect des gestes barrières) au 11 mai 2020.

À ce jour, on dénombre 5 404 512 cas confirmés de COVID-19 (145 555 en France) et 343 514 décès (28 530 en France).

Hop hop hop, je vois venir vos critiques « On sait déjà tout cela ! » « Oh non un énième article sur le sujet ! » « Ras le bol, on en a mangé pendant des mois et des mois ! » Rassurez-vous, il s’agit d’une simple entrée en matière. L’article traite du COVID-19, certes, mais principalement de l’effet qu’il a eu et a encore à ce jour sur le monde de la traduction et ses différents protagonistes.

Nous savons tous que cette pandémie, loin d’être encore endiguée, a et aura des effets durables sur l’économie française mais également mondiale. Et pour cause, lors de ces deux mois de confinement et encore aujourd’hui, le système s’est retrouvé à l’arrêt : fermeture administrative des lieux recevant du public et non-indispensables à la vie du pays, des salariés au chômage technique, en arrêt de travail pour garde d’enfants ou en incapacité à télétravailler… Les petites entreprises comme les grands groupes français sont impactés.

Je me suis donc posée les questions suivantes : qu’en est-il du secteur de la traduction, pour les indépendants et les agences ? Y-aura-t-il un réel impact sur le marché ?

Pour ce faire, j’ai élaboré plusieurs questionnaires que j’ai dirigés à l’encontre de traducteurs indépendants et également d’agences pour récolter les différentes opinions et ressentis durant ce confinement. C’est un travail qui a également été réalisé à plus grande échelle par différents organismes (EUATC, FIT Europe, Commission européenne, Elia, EMT, GALA) qui mènent chaque année une enquête appelée « European Language Industry Survey » à destination des freelances (traducteurs et interprètes). Celui-ci analyse l’état de l’industrie des langues à travers les différentes tendances, façons de faire, opinions pour permettre d’expliquer et prévoir les changements actuels ou même futurs. Mais cette année, la pandémie a complètement bousculé les résultats, les organismes ont donc dû adapter leur démarche et ont quelque peu redirigé l’étude vers celle-ci. Deux enquêtes ont été menées, la première réalisée durant la semaine du 27/03/2020 au 03/04/2020 à laquelle 1 036 professionnels indépendants de 29 différents pays européens et 18 autres ont participé et la seconde réalisée durant la semaine du 17/04 au 24/04 avec 400 participants de plus et 7 nouveaux pays européens.

Leurs questionnaires tout comme les miens ont abordé différentes questions :

Le COVID-19 a-t-il impacté l’activité ? Le chiffre d’affaires ?

Les traducteurs freelances que j’ai interrogés, déclarent qu’il y a eu une baisse notamment dans leur chiffre d’affaires. Certains accusent une baisse allant jusqu’à 67 % pour le mois d’avril. D’autres déclarent que la chute n’est pas très importante ou qu’ils ne voient pas encore d’impact notamment par la nature des projets qu’ils traitent.

Les agences, elles aussi, ont connu une baisse parfois de l’ordre de 30 %.

Selon la 1ère enquête des organismes :

Figure 1 Résultats de la première enquête

La 2de, elle, annonce :

Figure 2 Résultats de la seconde enquête

Et pour cause, les répondants déclarent qu’ils reçoivent beaucoup moins de demandes.

D’autres impacts se font sentir sur le marché : de nombreux retards, des traductions centrées sur les mêmes thèmes…

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Ayant été à l’arrêt ou parfois ralenties, les différentes industries accusent d’un impact plus ou moins important selon les secteurs.

Parmi les secteurs fortement touchés, on retrouve le tourisme, la production, l’aviation, les arts, la mode, la vente… Quant aux secteurs moyennement touchés, il s’agit du juridique et de la finance.

Certains ont plutôt été privilégiés lors de cette crise et, sans grande surprise, nous retrouvons le médical (brevets, sur le COVID-19), les télécommunications, la consommation, le marketing (habitudes d’achat pendant le confinement), le streaming, l’informatique, les jeux vidéo, la communication de crise…

Comment les différents acteurs du secteur se sont-ils adaptés pour faire face à cette crise ?

Toute crise implique une perte, et donc, la nécessité de s’adapter. Je me suis demandé quelle allait être la réponse des clients, des agences ou encore des traducteurs concernant les prix et les services qu’ils proposent pour combler le manque à gagner.

J’ai reçu diverses réponses à ce sujet, en général les traducteurs indépendants ont décidé de baisser les prix pour de nouveaux clients, faire des remises à certaines agences, élargir leur domaine de spécialité ou encore accepter des contrats qu’ils n’auraient acceptés en temps normal.

Passons du côté des agences, certaines ont parfois baissé les prix de 15 % pour de nombreux clients, d’autres que très légèrement car il s’agit de contrat à tarifs fixés.

La SFT a communiqué sur le sujet en rappelant que les « prestataires n’étaient pas des variables d’ajustement » car certaines grandes entreprises ont fait pression sur les traducteurs pour baisser leur prix.

Qu’en est-il de la relation avec les clients, les traducteurs ou encore les agences ?

Cette situation s’accompagne évidemment d’incertitude et de stress, on peut alors s’interroger sur la relation humaine entretenue entre les divers acteurs.

Dans la deuxième enquête, 73,3 % des indépendants déclaraient avoir eu contact avec leurs clients contre 26,7 % qui ne l’ont pas été. Ces échanges concernaient principalement les projets et les factures. Les clients ont également partagé pour rassurer les indépendants et prendre de leur nouvelle.

Il a été noté que le nombre de clients « exigeant » une baisse des tarifs a diminué (de 16,2 % à 7,6 %) bien que cela persiste. Une tout autre approche a été observée, qui entre plus dans une renégociation des prix et une modification des conditions de paiement. De plus, quelques répondants ont ajouté que quelques-uns de leurs clients retardaient les paiements ou ne répondaient pas aux appels ou e-mails sur le sujet.

Du côté de mes questionnaires, les traducteurs et agences ont parfois remarqué un environnement plus tendu et inquiet, des délais de réponses un peu plus longs, davantage de messages d’absences et également, sur une note plus positive, une bonne entraide et une compréhension vis-à-vis de chacun.

Qu’en est-il des aides apportées par l’État ?

Les États des pays européens ont promis aux professions indépendantes et aux entreprises différentes aides. En France, il en existe plusieurs :

– indemnités journalières pour garde d’enfant ;
– délais de paiement d’échéances sociales et fiscales ;
– report de paiement des loyers et certaines factures pour les entreprises ;
– un fonds de solidarité (de 2 volets) ;
– prêt garanti par l’État ;
– médiateur des entreprises ;
– prise en charge des cotisations de retraite complémentaire.

Mais qu’en est-il réellement ?

À la date de la première enquête, seulement 18,1 % des participants avaient déclaré avoir fait appel à certaines aides contre 62 % qui attendaient de voir.

Lors de la seconde enquête, 34,4 % en avaient fait la demande, 31,5 % non et enfin 34,3 % attendaient également de voir s’ils en auraient besoin.

Lorsque je recoupe les différentes réponses de mes questionnaires, la majorité des freelances ne bénéficient pas d’aides (beaucoup trop de conditions à remplir) mais quelques-uns oui pour la garde d’enfant.

Quel avenir pour le secteur de la traduction ?

La question est : les acteurs du secteur appréhendent-ils le « retour à la normale » ou craignent-ils pour leur activité ?

Les personnes interrogées ont conscience d’un possible ralentissement ou de quelques impacts concernant les prix car moins de budget sera consacré aux traductions. Mais pour l’heure, rien n’est fixé, la situation sera décisive dans les mois à venir. Voici un avis qui illustre bien ces propos :

 « J’ai quelques craintes, on attend de voir ce qui peut se passer. Les 2-3 mois qui vont suivre seront déterminants même si l’arrivée de l’été ne permet pas de juger dans les meilleures conditions. Septembre est économiquement encore loin. Le marché est assez fluctuant aussi, on peut être très débordé puis c’est le calme. Tout le monde s’accorde à dire que c’est un marché qui fonctionne par vagues. »

Pour conclure sur une note plus positive, la majorité des répondants n’ont qu’une hâte : c’est de reprendre une activité, un rythme normal et ne craignent pas l’avenir pour le moment.

Toute cette situation pourrait ouvrir la réflexion sur la nécessité de bureaux physiques pour les petites et moyennes agences. Cette crise n’a pu que démontrer l’efficacité du travail à distance.

Je remercie Agathe Legros, Aurélie Bretel, Céline Thorin, Kévin Bacquet, TWIS LTD et autres traducteurs freelances et agences qui ont eu la gentillesse de participer à mes différents questionnaires.
Un grand merci à toutes les personnes qui ont fait front dès le début de cette pandémie.

Sources :

« 2020 European Language Industry Survey Launched ». 2020. EUATC (blog). 23 janvier 2020. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« 2020 European Language Industry Survey launched – EUATC ». s. d. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« COVID-19 Impact on Independent T&I Professionals | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/how-covid-19-is-impacting-independent-translation-and-interpreting-professionals/.

EUROPEAN LANGUAGE INDUSTRY SURVEY 2020 – Before &After COVID-19. 2020. https://euatc.org/industry-surveys/eurpoean-language-industry-before-and-after-cv19-webinar-recording/.

FranceTransactions.com. s. d. « COVID-19 : aide financière exceptionnelle pour les indépendants (URSSAF/CPSTI) ». Guide Epargne. https://www.francetransactions.com/actus/actualites-socio-economiques/covid-19-aide-financiere-exceptionnelle-pour-les-independants-urssaf-cpsti.html.

« Further Findings from Take 2 COViD-19 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/further-findings-from-the-take-2-covid-19-survey/.

« Maladie Covid-19 (nouveau coronavirus) ». 2020. Institut Pasteur. 21 janvier 2020. https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/maladie-covid-19-nouveau-coronavirus.

« SFT – Actualités ». 2020a. https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2578.

« SFT – Actualités ». 2020b.https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2575.

« Take 2 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/initial-results-from-fit-europes-covid-19-take-2-survey/.

Wordbee. 2020. The impact of COVID-19 on gaming, travel and translation.

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