Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

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