Traduire un mode de vie : le véganisme

Par Alice Colar, étudiante M1 TSM

Aujourd’hui, nous allons aborder un sujet controversé mais on ne peut plus d’actualité : le véganisme. A l’instar du marché de la traduction, notre mode de vie évolue. En effet, la traduction a été révolutionnée grâce aux nouvelles technologies et à la mondialisation. Nous, étudiants en traduction, apprenons de nouveaux métiers. De nouveaux sujets font leur apparition et les projets n’ont jamais été aussi nombreux. Nous sommes formés à l’utilisation d’outils dernier cri et à l’avenir, la liste s’agrandira. En parlant d’avenir, je ne vous apprendrai pas qu’en ce moment, l’environnement est une préoccupation majeure chez les citoyens. Nombreux sont ceux qui décident d’adopter un mode de vie responsable. Comme l’explique Sarah Bonningue dans son billet sur la traduction environnementale, le secteur est en plein essor et les besoins en traduction se multiplient. Alors oui, environnement et véganisme vont de pair mais ce mot est également lié à l’industrie de la mode, du divertissement, de l’alimentation, des cosmétiques et de la santé. Peut-être vous êtes-vous déjà dit que le véganisme était partout, que le sujet était trop abordé, ou même que ce n’était qu’une mode. Alors oui, le véganisme est partout et c’est ce que souhaite partager avec vous dans ce billet et non, ce n’est pas une mode, car au vu de la dimension que le mouvement a acquise dernièrement, il est peu probable qu’il s’essouffle.

Le lien est donc fait : le marché de la traduction en plein développement face à un mode de vie qui en fait de même, un nouveau domaine de spécialisation va-t-il naître ? Car nous le savons, en traduction, il y en a pour tous les goûts et les domaines de spécialisation sont parfois très spécifiques, voire étonnants. Le but de ce billet n’est pas de vous convaincre de changer de mode de vie, mais plutôt d’informer ceux qui le souhaitent et de montrer aux convertis que travailler en accord avec ses convictions est possible.

Petit point terminologique

Avant toute chose, il me semble nécessaire de définir le terme véganisme, afin de mieux comprendre ce qui en découlera. En linguistique, le terme a été enregistré de manière officielle en 2015, dans le dictionnaire français Le Petit Robert. C’est un anglicisme, adaptation du terme anglais vegan, syncope du mot vegetarian. Le véganisme est le mode de vie d’une personne végane, « personne qui exclut de son alimentation tout produit d’origine animale et adopte un mode de vie respectueux des animaux »[1]. Cette approche « vise à combattre le spécisme sous toutes ses formes, en s’opposant aux discriminations et violences faites aux animaux (esclavage et marchandisation par l’institution humaine). Ce refus s’exprime au quotidien, autant que faire se peut, par un choix alimentaire végétalien et un mode de vie végane ». [2]

En France, le terme végétalisme intégral est recommandé par la Commission d’enrichissement de la langue française depuis 2015, mais en langage parlé, ce terme n’est quasiment jamais employé et c’est l’influence de l’anglais qui l’emporte.

L’origine de ce concept, contrairement aux idées reçues, ne date pas d’hier : Pythagore, Léonard de Vinci, Gandhi ou encore Nietzsche y faisaient déjà allusion. Au fil du temps, d’autres néologismes sont nés : végétarien, végétalien, flexitarien, pescetarien… Autant de termes spécifiques à la langue française, qui font encore débat et qui peinent parfois à être compris. En effet, ils définissent de nouvelles réalités et il faut un certain temps pour que leur intégration soit totale. Ils ont souvent été traduits de l’anglais et sont proches des termes source. À titre d’exemple, les termes carnism (idéologie qui justifie la consommation de chair animale par les hommes) et specism (croyance humaine selon laquelle une espèce est plus importante qu’une autre) ont été traduits respectivement par carnisme et spécisme et sont régulièrement utilisés. La France doit donc s’adapter aux autres pays, dans lesquels le mouvement est plus important. Ainsi, je dois préciser à mes chères lectrices et à mes chers lecteurs, que tout au long de ce billet, il se peut que le terme vegan apparaisse plus fréquemment que le terme végane, car son nombre d’occurrences est nettement plus important dans les corpus.

Un développement planétaire rapide

La portée mondiale du mouvement est impressionnante. En 2010, les alternatives vegan étaient quasi inexistantes et peu variées dans les grandes surfaces. Dix ans après, ces dernières, ainsi que les magasins biologiques et diététiques, les fast-foods, les restaurants et même les cantines proposent leur gamme, qu’elle soit large ou standard, locale ou importée. Les magasins spécialisés ne sont plus rares dans les grandes villes (Végétal&Vous à Lille, par exemple) et les pays « vegan friendly » se multiplient. Une chose est sûre, des produits naissent tous les jours, dans le monde entier, et ils sont de plus en plus étonnants. En effet, chaque aliment (chorizo, saumon, foie gras, œuf, yaourt, pâtisserie, glace, etc.) et matériau (cuir, laine, etc.) a désormais son alternative. Au vu des entreprises vegan qui naissent et des géants de l’agroalimentaire et de la grande distribution qui changent de philosophie, la demande en traduction ne peut qu’augmenter. Les importations et exportations permettent à l’offre de s’élargir. Grâce aux nouvelles avancées, il est désormais possible de décliner les produits, d’élaborer de nombreux goûts et textures qui font la joie des curieux, mais surtout des soucieux du bien-être animal, de la protection de l’environnement ou de leur propre santé.

Les traducteurs souhaitant réaliser des projets pour les clients cités ci-dessus ne seront pas déçus. Les gestionnaires de projets ne le seront pas non plus. Je vous invite donc à découvrir quelques-uns des domaines pour lesquels les traducteurs, gestionnaires de projets, post-éditeurs ou réviseurs (et j’en passe !) vegan seront susceptibles d’être appelés.

Traduction culinaire et agroalimentaire

Comme je l’ai expliqué, il existe toujours une alternative, surtout dans l’industrie agroalimentaire. Livres de recettes, émissions et blogs culinaires, menus, sites internet de cuisine, documents HACCP des restaurants (système qui identifie, évalue et contrôle les dangers essentiels pour la sécurité alimentaire), ne sont que quelques exemples de ce que vous pourrez être amenés à traduire. De plus, qui dit nourriture, dit étiquetage. Ceux qui traduiront des étiquettes alimentaires devront être très vigilants. À l’instar de l’alimentation biologique, l’alimentation sans produits d’origine animale a ses spécificités et les consommateurs sont exigeants, surtout au sujet des allergènes. Les erreurs peuvent être fatales. En effet, ces denrées sont aussi consommées par les personnes intolérantes au lactose ou par certaines personnes souffrant d’allergies. C’est pour cette raison que de nombreux labels d’origines différentes ont été créés, afin de renforcer la transparence et de faciliter l’identification des produits aussi bien locaux qu’internationaux. Bien que la législation soit encore incomplète à ce sujet, les évolutions ne sont plus rares : le Standard Végane, une norme approuvée par la Commission européenne et les associations véganes du monde entier, a été établi afin d’offrir une garantie aux consommateurs. La certification Eve Vegan®, reconnue dans le monde entier, vise à satisfaire les demandes de la grande distribution, de plus en plus tournée vers ce type de produit. Ainsi, avec l’intensification des échanges de produits entre les pays, il est très probable que les documents à traduire deviennent de plus en plus variés.

Traduction cosmétique

En ce qui concerne les cosmétiques, un nombre croissant d’industriels se tournent vers les compositions vegan et cruelty free. D’ailleurs, la plupart des nouvelles marques sur le marché prônent le zéro déchet, le bio et le clean. Les consommateurs sont sensibles aux ingrédients et souhaitent connaître les compositions et la provenance des ingrédients. Vous pourrez donc être amenés à travailler pour des clients « vegan-friendly ».

Traduction pharmaceutique

L’industrie pharmaceutique se tourne elle aussi vers les médicaments sans ingrédients d’origine animale. Bien qu’elle soit encore peu développée, une société française a récemment lancé les premiers médicaments certifiés vegan. Il faut un début à tout !

Traduction pour les associations et ONG

Les associations à but non lucratif et ONG qui ont pour but de promouvoir le véganisme et le respect de l’environnement sont nombreuses et très actives. Elles vous sont probablement familières : L214 éthique & animaux, Peta, The Vegan Society, Sea Shepherd, Greenpeace, Vegan France, Vegan Impact, SwissVeg… Leur portée est mondiale, européenne ou nationale. États-Unis, Royaume-Uni, Singapour, Italie, Bulgarie… la liste est longue. Vous vouliez du contenu ? Alors en voici, et il n’y a pas de quoi s’ennuyer : articles de presse, brochures, pétitions, rapports, guides pour novices, magazines, statistiques, études de marché, contenu web et boutiques en ligne, réseaux sociaux, etc. L’association L214 dispose même d’un site « éducation » destiné aux plus jeunes. En effet, les supports pédagogiques ne servent pas qu’aux adultes, ils sont aussi destinés aux enfants, afin de les sensibiliser dès leur plus jeune âge. Rien d’étonnant ici, les jeunes sont de plus en plus nombreux à s’engager. Les publics cibles peuvent donc être très variés, tout comme les clients. Prenons l’exemple de Climate Cardinals, une association à but non lucratif internationale, créée par Sophia Kianni, âgée de 18 ans. Cette association veille à informer sur la crise climatique dans plus de 100 langues. Pour cela, des étudiants en traduction bénévoles venant du monde entier alimentent les ressources documentaires, afin de diffuser des informations très précieuses auprès de populations souvent mal renseignées. En effet, dans les pays développés, la documentation est accessible et les citoyens sont sensibilisés aux évènements. Ils savent d’ailleurs comment agir. En revanche, dans les pays en développement, l’accès à ces informations est limité. Avec ce type de projet, chacun apporte sa pierre à l’édifice à des fins humanitaires. En tant que traducteur, notre rôle est d’informer, de diffuser du contenu et de le rendre accessible à une population donnée. Les projets bénévoles ne peuvent qu’être enrichissants. Ils peuvent aider les étudiants en traduction à développer leurs compétences, et surtout, à voir le projet sous un autre angle. Si aujourd’hui la société est plus réceptive au changement climatique, à l’écologie et à la protection de l’environnement, c’est que notre travail est utile.

Traduction marketing

Vous vous en doutez, aucun produit ou association n’existerait sans la traduction marketing, une spécialisation assez particulière qui allie transcréation, localisation et traduction. Comme expliqué ci-dessus, les étiquettes et le packaging doivent être des plus attirants et transparents, mais l’exercice reste délicat. En fonction du pays, la réglementation quant à la terminologie employée n’est pas la même et encore une fois, elle est en constante évolution. Les filières françaises de la viande et les lobbys, inquiets face à l’essor des produits vegan, ont obtenu l’adoption d’un projet de loi qui vise à interdire l’association de termes comme « steak » « bacon » ou « saucisse » à des produits qui ne sont pas composés de viande. Au niveau européen, les eurodéputés ont refusé l’amendement proposé et ont donc autorisé l’usage de ces termes, pour le moment. En effet, les États membres sont libres de prendre des mesures plus restrictives, choix effectué par la France, mais en réalité, la loi tarde à être appliquée. Ce débat et cette indécision confirment bien que la société est prête au changement mais que certains pays sont encore frileux. Pourtant, la promotion de ces produits va dans le sens de l’engagement écologique pris par la Commission européenne et par conséquent, de la France. Mais cette bataille terminologique est légitime car elle implique des éleveurs qui ont raison de protéger ce qui leur appartient. Si l’on inverse la situation, il est plus facile de comprendre les points de vue, et la communauté vegan serait également opposée à ce que leurs très chers termes soient utilisés pour de la viande ou des produits laitiers…

Alors, pour résoudre ce problème, les départements marketing du monde entier ont dû se creuser la tête : « faux-mage », « fake cheese », « fake meat », « substituts de viandes », « similis-carnés », « boisson végétale », etc. Finalement, les propositions terminologiques ne manquent pas et elles sont plutôt amusantes. Mais traduire ces termes n’est pas une mince affaire ! Voici quelques exemples concrets : l’entreprise allemande Wheaty, qui produit des alternatives végétales a traduit son produit « Vegankebab Gyros » par « Végé’poêlée à la Grecque ». L’entreprise allemande Lord Of Tofu a transformé son « Tofu-Ham » en « Alternative vegan au jambon ». On trouve aussi le « Pané « façon cordon bleu » végétalien ». Certes, les noms sont plus longs mais les solutions existent ! Il est donc impératif de travailler avec des traducteurs natifs, afin de respecter la culture et la réglementation du pays dans lequel le produit sera commercialisé.

Traduction d’applications mobiles

Comme ce billet le témoigne, les entreprises ont fait et doivent faire des prouesses. Elles doivent s’orienter vers de nouveaux consommateurs à l’aide de moyens de communication au goût du jour, comme les réseaux sociaux et les applications mobiles. Vous n’allez pas être surpris, les applications en lien avec la protection de l’environnement et le véganisme sont nombreuses : recettes, guides de restaurant, scan de produits ou d’additifs, applications anti gaspillage alimentaire, bénévolat, covoiturage, etc. Récemment, une nouvelle application conçue par le développeur Blue Pixl Ltd permet d’aider les végétaliens et végétariens à s’exprimer au restaurant lorsqu’ils sont à l’étranger, grâce à une série de phrases simples, traduites dans plus de 100 langues cibles, avec l’anglais comme langue source. Elle se nomme I Am Vegan. Les phrases expliquent les exigences alimentaires des utilisateurs en listant les produits qu’ils ne peuvent pas consommer. Il est également possible de partager des recettes et de trouver des informations sur les pays les plus « vegan-friendly » du monde. Des logos sont disponibles afin de communiquer plus facilement. J’ai analysé les traductions de mes langues de travail, l’anglais et l’espagnol, et de ma langue maternelle, le français. Pour une utilisation de ce type, elles sont très correctes. J’ai d’ailleurs pris contact avec les développeurs car j’étais curieuse de savoir s’ils avaient utilisé la traduction automatique et la post-édition ou s’ils avaient fait appel à des traducteurs humains. En réalité, ils ont eu recours à un processus hybride, un mélange de traduction automatique et humaine. Ainsi, même en localisation, les contenus sont nombreux et les besoins sont présents, qu’ils s’adressent au grand public ou aux experts !

Bilan

Vous avez désormais une idée plus claire des projets sur lesquels vous pourrez travailler en tant que traducteur soucieux du bien-être des animaux et de la planète. Faire appel à des personnes qui s’y connaissent est important. Les concepts et termes doivent être utilisés à bon escient. Aujourd’hui, les produits sont de plus en plus nombreux, et d’un point de vue logique, les projets de traduction le sont également. La traduction végane est encore peu développée mais elle fait partie d’un domaine de spécialisation plus vaste, la traduction environnementale. Le terme véganisme regroupe des valeurs et des combats aussi bien environnementaux et éthiques qu’humanitaires. Les entreprises changent de philosophie. Avec les nouvelles lois sur l’environnement (la traduction juridique est également une spécialisation liée), la transition ne sera plus une option, elle deviendra une norme. J’ai donc passé en revue certains domaines. Il y en a d’autres, mais je souhaitais montrer, à travers ce billet, que nous assistons à une multitude de changements et que certains sont liés. Il est difficile de prédire quels seront les nouveaux outils de TA et de TAO qui s’imposeront sur le marché. Tout comme il est difficile de prédire si les traducteurs, gestionnaires de projets, réviseurs, post-éditeurs « vegan » auront réussi à s’imposer d’ici dix ans. Peut-être que cette spécialisation sera une niche, car les spécialistes seront toujours peu nombreux. Mais une chose est sûre, les évènements de ces dix dernières années ne sont pas anodins. Si vous souhaitez vous informer sur le sujet, de nombreux documentaires et films expliquent très bien les choses et une plateforme les regroupe. Vous aurez donc compris que même en traduction audiovisuelle, le contenu ne manque pas.

Je tiens à remercier le développeur Blue Pixel Limited, qui m’a autorisé à utiliser les captures d’écran de l’application I Am Vegan.

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Bibliographie

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« Wheaty ». Wheaty, [En ligne] https://www.wheaty.fr/a-propos/. Consulté le 17 février 2021.


[1] Définition du Petit Robert

[2] Définition donnée par l’association Vegan France

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