Le franglais : menace ou opportunité ?

Par Tiffany Desmaret, étudiante M1 TSM

Saviez-vous qu’une œuvre cinématographique pouvait être diffusée en flux continu ? Non ? Pourtant, je suis certaine que vous avez déjà regardé un film en streaming. Vous ne voyez toujours pas de quoi je veux parler ? En réalité, le mot streaming a été officiellement traduit par l’expression « diffusion en flux » en 2005. Toutefois, je suis prête à parier que la grande majorité d’entre vous n’avait pas compris le sens de ma première phrase. De fait, ce mot est tellement entré dans l’usage que nous ne connaissons même pas son équivalent en français. Et il est loin d’être le seul. Vous remarquerez en effet que je n’ai volontairement pas utilisé le mot film dès le départ pour tenter de vous mettre la puce à l’oreille. Ainsi, dans le cas où vous préférez la deuxième formulation, nous pourrions considérer que vous parlez le « franglais ». Oui, je parle bien de cette manière de parler qui vous exaspère au plus haut point. Mais avant de me maudire, laissez-moi vous expliquer où je veux en venir.

De nos jours, la langue française est de plus en plus submergée par l’anglais, à tel point que parfois, nous ne nous rendons même plus compte que le vocabulaire que nous utilisons nous vient tout droit d’Outre-Atlantique. À l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie qui a eu lieu il y a deux jours, le samedi 20 mars 2021, il me paraît pertinent d’aborder la place que prennent les anglicismes dans notre chère langue française. En 2019, ma collègue Steffie Danquigny a déjà écrit un billet à ce sujet sur « La mauvaise utilisation des anglicismes dans la langue française » dont je vous recommande fortement la lecture. Cependant, beaucoup de mots anglais sont au contraire correctement utilisés dans notre langue, et c’est justement à ces mots et expressions que nous allons nous intéresser aujourd’hui. En effet, s’il existe déjà un équivalent français pour ces mêmes mots, pourquoi utiliser leur forme anglaise ? Il s’agit là d’un débat loin d’être nouveau mais qui n’a peut-être jamais été autant d’actualité. Si vous ne vous êtes pas encore posé cette question, je vous invite à tenter d’y répondre ensemble, en espérant vous aider à choisir un camp. Alors, pour ou contre le franglais ?

Petit disclaimer avertissement

Je ne vous apprends rien si je vous dis que la langue anglaise domine actuellement le monde, et donc le français. Ce ne serait pas un problème en soi si nous n’utilisions pas tous des termes anglais pour désigner des concepts ayant une version française. Par exemple, pourquoi parler d’argent cash alors que nous pourrions tout simplement parler d’argent liquide ? Notre interlocuteur nous comprendrait tout aussi bien, voire mieux. Toutefois, tout le monde sait ce qu’est du cash, et tout le monde utilise cette expression, aux dépens peut-être de l’argent liquide. C’est principalement sur cette question que je vais me concentrer aujourd’hui. Il est important de comprendre que ce sont ces anglicismes remplaçables qui peuvent poser problème (et non les emprunts de nécessité qui viennent enrichir notre langue, tels que le week-end ou le football, avec lesquels on aime bien taquiner les puristes !)

Le fran-quoi ?

Expression apparue dans les années 1950, le « franglais » (mot-valise composé des mots « français » et « anglais ») désigne une langue française mâtinée d’anglais qui se répand du fait de l’influence de l’Amérique dans presque tous les domaines de la vie moderne. L’utilisation de ce mot se généralise suite à la publication d’un essai de René Étiemble, Parlez-vous franglais ? en 1964. Professeur à la Sorbonne, cet écrivain français dénonce la colonisation langagière de sa langue maternelle et observe que l’invasion de l’anglais introduit dans notre langue toutes sortes de mots selon lui inutiles face auxquels les linguistes se montrent pourtant trop accueillants à son goût. Il prend alors fortement position à l’encontre des anglicismes, et inspirera de nombreux débats, se posant en quelque sorte comme le chef de file de ce courant de pensée dont beaucoup se sont inspirés par la suite.

Le parcours d’un nouveau mot vers sa traduction

Ainsi, selon Étiemble, la meilleure des solutions pour lutter contre les anglicismes reste la création d’instances pour réguler notre langue. Son vœu sera exaucé quelques années plus tard lorsque le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas signe le décret n° 72-19 relatif à l’enrichissement de la langue française instituant des Commissions de terminologie, qui ont entre autres pour mission « de proposer les termes nécessaires […] pour remplacer des emprunts indésirables aux langues étrangères ». L’année suivante, la loi n° 75-1349 du 31 décembre 1975 relative à l’emploi de la langue française, dite loi Bas-Lauriol, vient compléter ce décret en attestant que « le recours à tout terme étranger ou à toute expression étrangère est prohibé lorsqu’il existe une expression ou un terme approuvés dans les conditions prévues par le décret n° 72-19 », et rend notamment obligatoire l’utilisation du français dans la publicité (d’où ces traductions en petits caractères précédées d’un astérisque).

Cette loi est abrogée avec l’entrée en vigueur de la loi Toubon en 1994, ou loi relative à l’emploi de la langue française. Initiée par le ministre français de la Culture, Jacques Toubon, elle garantit l’emploi du français dans la vie sociale. Elle contraint l’administration à s’exprimer en français, nécessitant donc inévitablement la francisation de tous ces mots empruntés à l’anglais.

Enfin, le Premier ministre Alain Juppé signe le décret n° 96-602 du 3 juillet 1996 relatif à l’enrichissement de la langue française, qui crée la Commission d’enrichissement de la langue française. Ses membres se réunissent une fois par mois pour décider de la publication ou non d’un terme proposé par un groupe d’experts au Journal officiel de la République française, tout en ne perdant pas de vue son objectif qui est de favoriser l’utilisation de la langue française. Une fois les termes approuvés, ils doivent encore être validés par l’Académie française avant de paraître au Journal officiel et de les mettre à notre disposition sur le site France Terme, une base de données accessible à tous, une sorte de dictionnaire en ligne où l’on peut également suggérer des termes qui n’existent pas encore. Tous les ans, ce sont entre 200 et 300 nouveaux mots qui sont approuvés par la Commission. Sa devise : « il y a un mot pour chaque chose, pour chaque notion, chaque réalité ».

Pour vous donner un exemple parlant, selon sa dernière publication du 9 mars 2021, le Journal officiel stipule qu’il faut préférer le terme « numérique » à « digital », puisqu’en français, le mot « digital » signifie « qui se rapporte aux doigts ». Plutôt logique quand on y pense, non ?

Des mesures efficaces ?

Plus ou moins. En effet, certains anglicismes sont aujourd’hui tombés en désuétude, le plus connu étant le mot « software » remplacé par « logiciel ». Mais pas seulement. Dans son essai, Étiemble nomme beaucoup d’exemples à la mode dans les années 1960 et dont les jeunes générations n’ont probablement jamais entendu parler : on prenait un drink, on faisait du car pooling, ou encore au cinéma, on parlait de close-up. Ainsi, tout est une question d’habitude : aujourd’hui, les mots covoiturage et gros plan se sont bien installés, et il est fort probable que l’on vous rie au nez si vous employez encore ces expressions.

Cependant, l’efficacité de la Commission d’enrichissement de la langue française est plus relative de nos jours, et ce pour une raison indéniable : la lenteur de la procédure. Effectivement, cela dure au minimum environ six mois avant qu’un mot ne soit publié au Journal officiel puisqu’il ne peut être admis s’il n’est pas validé à l’unanimité. Et toutes ces discussions prennent du temps. Peut-être un peu trop de temps…

Nous vivons désormais dans un monde où une langue peut être diffusée dans le monde entier en une fraction de seconde notamment grâce aux réseaux sociaux. De plus, les nouvelles technologies et l’informatique font maintenant partie de notre quotidien. L’innovation amène fatalement son lot de nouveaux termes : les smartphones, les likes sur les réseaux, le cloud… Ces mots sont de plus en plus utilisés par les Français à mesure qu’ils sont employés par les journalistes, les animateurs de télévision, les enseignants ou encore les hommes politiques. Ces personnalités ont le monopole de la parole publique et ont alors un pouvoir d’influence non-négligeable sur la population. C’est de cette façon qu’un terme « entre dans l’usage » : il y a donc un réel effet d’entraînement, et surtout un effet d’habitude auquel il est difficile de remédier.

La langue française menacée ?

Parler de « menace » est peut-être légèrement excessif. Pourtant, ces anglicismes ont malgré tout été introduits dans notre langue, car il semblerait bien, au risque d’en irriter certains, qu’il existe une « mode » de l’anglais. Il serait alors de bon ton de parler cette langue qu’Étiemble nomme le « franglais », puisque l’anglais est en quelque sorte considéré comme la langue de l’ « élite ». Ce phénomène peut s’expliquer assez simplement. Cette langue est aujourd’hui associée aux États-Unis, l’une des plus grandes puissances économiques et culturelles mondiales : les films que nous regardons, la musique que nous écoutons, les technologies que nous utilisons proviennent pour la plupart de l’autre côté de l’océan, et parler anglais serait alors gage de modernité. Parallèlement, au XVIe siècle, c’était l’italien qui envahissait notre langue lorsque la France entrait en période de Renaissance. La population était tellement attirée par tout ce qui venait d’Italie, dont sa langue, qu’elle s’est attiré les foudres de l’imprimeur Henri Estienne, auteur de différents ouvrages dénonçant cette vogue des italianismes. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Les langues naissent, évoluent, puis meurent, comme le latin qui était pourtant aussi la langue des élites. Je pourrais également vous parler des langues régionales telles que le corse ou le breton qui étaient parlées couramment il y a tout juste un siècle, ce qui n’est pas si vieux. Ces exemples montrent bien que cette manie de vouloir se rapprocher du pouvoir dominant n’est pas très saine, puisqu’il s’agit là d’une des raisons pouvant mener à la disparition d’une langue. Pour faire le lien avec notre sujet, sachez que la moitié des nouveaux mots ajoutés au dictionnaire Le Petit Robert chaque année sont des mots anglais. Ce faisant, nous ne sommes plus dans un rapport d’échange avec la langue anglaise mais dans un réel rapport de domination, qui, à terme, pourrait bien menacer notre cher français et donc notre identité.

Plus qu’une menace : une évolution

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, ne vous méprenez pas : loin de moi l’idée de vous donner des leçons. J’utilise moi-même énormément d’anglicismes au quotidien, et particulièrement dans le cadre de mes études. En effet, le monde des affaires est en première ligne de cette pénétration de l’anglais dans notre langue, et je ne suis pas certaine que cela soit uniquement par souci de distinction sociale comme je l’évoquais plus haut, mais plus simplement parce que ces mots sont devenus tellement communs qu’il ne nous viendrait même pas à l’esprit d’utiliser leur équivalent français. L’internationalisation des entreprises implique que les employés soient souvent bilingues, et l’anglais est devenu indispensable pour correspondre avec ses collaborateurs. De plus, les termes anglais sont souvent plus simples d’utilisation puisqu’ils désignent des concepts difficilement exprimables en français de façon aussi courte et percutante. Parler franglais permet alors de mieux se faire comprendre dans le monde professionnel, où chaque minute compte si l’on veut être productif.

Toutefois, on remarque alors qu’un fossé se creuse entre les générations. Le fait que les plus jeunes soient souvent plus adeptes des réseaux sociaux joue probablement son rôle, puisqu’ils ont de plus en plus d’influence sur la façon dont nous vivons aujourd’hui, et donc sur notre lexique. Diffusion, réutilisation, puis effet d’habitude… Bref, vous avez compris.

Enfin, il me paraît intéressant de soulever un dernier point : je mentionnais plus haut que parler l’anglais était un effet de mode. Or, le propre d’une mode, c’est qu’elle disparaît. Aujourd’hui, le franglais se répand à une telle vitesse que ce sont les mots français qui nous paraissent étranges. Si vous entendez un ami dire qu’il a reçu une lettre d’information par courriel, vous vous direz peut-être « mais il ne peut pas parler de newsletter par email comme tout le monde ? ». La tendance semble en quelque sorte s’inverser. Quelle est alors la réelle langue de l’élite : le franglais ou le français ?

Conclusion

S’il faut retenir quelque chose de tout cela, je dirais qu’il faut savoir que ces anglicismes existent, et se rendre compte qu’ils pénètrent de plus en plus notre langue. C’est une bonne chose d’essayer de lutter contre ce « franglais », mais il n’est selon moi plus possible de vivre sans. Refuser totalement d’employer des anglicismes « entrés dans l’usage », c’est aussi refuser d’évoluer avec sa langue ! Et puis, comme je l’expliquais plus haut, l’anglais est populaire puisqu’il est associé aux États-Unis, mais n’oublions pas que nous nous dirigeons de plus en plus vers un monde multipolaire… Qui sait, dans quelques décennies, ce sera peut-être le mandarin qui remplacera l’anglais ! Alors, pour ou contre le frandarin ?

Bibliographie

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ÉTIEMBLE, RENÉ. Parlez-vous franglais ? Paris : Gallimard, 1964. 376 p. (Idées). ISBN : 2-07-032635-7.

GILDER, ALFRED. En vrai français dans le texte : dictionnaire franglais-français. Paris : le Cherche-Midi éditeur, 1999. 376 p. (Documents (Cherche Midi)). ISBN : 978-2-86274-663-0.

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ZANOLA, MARIA TERESA. « Les anglicismes et le français du XXIe siècle : La fin du franglais ? ». Synergies Italie [En ligne]. 12 mai 2008. N°4. Disponible sur : < http://gerflint.fr/Base/Italie4/Italie4.html >

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