Le coréen : impossible à traduire ?

Par Marine Auguste, étudiante M1 TSM

Le coréen : une langue empreinte de la culture, de l’histoire et des traditions coréennes, une langue en plein essor en France. La traduction du coréen vers le français commence à se développer, c’est pour cela qu’aujourd’hui je voulais aborder une question qui me semble importante : est-il vraiment possible de traduire dans son intégralité une langue tant influencée par la culture d’un pays vers une langue dont la culture est aux antipodes de celle-ci ?

Statue du Grand Roi Sejeong. Il est à l’origine de la création de l’alphabet coréen, le 한글 (« hangŭl »).

Origines de ces interrogations

En 2020, alors que je visionnais le film #Jesuislà, une question m’a traversé l’esprit : « Et si le coréen était impossible à traduire dans son intégralité ? » Loin de moi l’idée d’abandonner la tâche qui m’incombe, mais il me semble intéressant de soulever cette question alors que la demande en traduction du coréen vers le français se développe. La culture coréenne est à l’opposé de la culture française et le coréen, en tant que langue, reflète cette culture, ainsi que des traditions ou des concepts historiques qui nous sont étrangers en France. À de nombreuses reprises je me suis trouvée face à des concepts culturels coréens tels que le 눈치 (« nunch’i ») ou le 한 (« han ») et je me suis toujours demandé comment faire pour traduire ces termes si je venais à les rencontrer dans un texte.

Mais revenons un instant au film #Jesuislà et donc à l’origine de mon questionnement. Il s’agit d’un film franco-belge qui se déroule principalement en Corée du Sud. Nous y suivons la rencontre peu ordinaire d’un Français et d’une Coréenne. L’histoire est centrée sur le concept du 눈치 (« nunch’i »), un concept purement coréen qui se fonde sur les non-dits. En visionnant ce film, je me suis demandé si la traduction de la culture coréenne, si différente des cultures belge et française, aurait pu aider les deux protagonistes à se comprendre. J’y ai longtemps réfléchi, et cet article me permet d’avancer dans cette réflexion car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

De manière générale, comment faire pour traduire ces concepts ? Pour y répondre, je vais m’intéresser à différentes techniques de traduction : l’équivalence, la glose et l’explicitation, ainsi que l’absence de traduction. Mais pour vous donner un bref aperçu, la réponse est aussi simple qu’elle est complexe : cela dépend. En effet, face à ces concepts traditionnels s’ajoute le concept fondamental de la traduction : le concept du « ça dépend ».

Présentation de quelques concepts

Avant de discuter des techniques de traduction qui peuvent être mises en place, il me semble fondamental de vous expliquer la signification des quelques concepts que je vais mentionner dans la suite de ce billet. En effet, avant de chercher à traduire quoi que ce soit (quelles que soient les langues, les domaines, etc.), il faut comprendre ce que l’on est en train de lire afin d’être en mesure de le traduire de la meilleure façon possible. J’ai choisi de vous présenter aujourd’hui quatre des concepts coréens les plus importants.

눈치 (« nunch’i »)

J’ai déjà commencé à vous expliquer ce qu’est le 눈치 (« nunch’i ») dans mon introduction, mais laissez-moi le faire ici plus en détail. L’institut national de la langue coréenne donne la définition suivante : « Capacité de connaître et de comprendre la pensée ou la situation de son interlocuteur bien que ce dernier n’en parle pas. » En France, il est courant de parler de ses sentiments, ses problèmes, ses difficultés, etc. Mais en Corée cela se fait très peu, il faut malgré tout être en mesure de comprendre la situation de son interlocuteur afin d’éviter toute maladresse. Parfois même, ils vous diront ou feront l’inverse de ce qu’ils pensent et le 눈치 (« nunch’i ») consiste donc à comprendre ce qu’ils attendent réellement. C’est un concept que l’on retrouve souvent dans les contenus coréens, comme par exemple dans le film #Jesuislà que j’ai mentionné plus tôt, mais qui est très compliqué à comprendre, voire à accepter, pour des étrangers.

한 (« han »)

En ce qui concerne le 한 (« han »), l’institut national de la langue coréenne le définit ainsi : « Cœur peiné et mécontent à cause d’une chose injuste ou dépitante. » Le 한 (« han ») correspond à une émotion compliquée qui survient suite à l’accumulation de sentiments négatifs tels que la colère, la rancœur, le chagrin, la haine ou le ressentiment. C’est une sorte d’amertume, de souffrance et de fatalité négative qui s’abat très fort sur les Coréens et qui ne peut, bien souvent, pas être guéri. J’ai toujours associé le 한 (« han ») au spleen baudelairien bien que cela ne soit pas tout à fait la même chose. Le 한 (« han ») possède une dimension historique et peut ainsi être vu comme le mal-être du peuple coréen.

엄친아 (« ŏmch’ina »)

엄친아 (« ŏmch’ina ») est l’abréviation de 엄마의 친구 아들 (« ŏmmaŭi ch’ingu adŭl ») ce qui signifie littéralement « le fils de l’amie de maman ». Il existe aussi 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») pour les filles, bien que cela soit moins souvent entendu. En Corée du Sud, la scolarité est à prendre très au sérieux. Le système éducatif est réputé pour être l’un des meilleurs, mais aussi l’un des plus durs et compétitifs. Il faut être le meilleur à l’école afin de pouvoir réussir dans la vie. C’est un concept très ancré dans la culture coréenne bien que les mœurs tendent à changer, mais ce n’est pas le sujet de ce billet. À l’origine, les mères coréennes se dédiaient corps et âme à l’éducation de leurs enfants afin que ceux-ci aient toutes les clés en main pour réussir sans n’avoir à se préoccuper de rien d’autre que leurs études. Même de nos jours elles ont souvent tendance à comparer la réussite de leurs enfants respectifs. Et bien souvent, elles vont rentrer à la maison et parler à leurs enfants du fils ou de la fille d’une autre mère qui a de meilleurs résultats qu’eux en leur donnant pour objectif de les surpasser. Les termes 엄친아 (« ŏmch’ina ») et 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») font donc références à ces étudiants qui ont de très bons résultats académiques et qui seront souvent pris pour références par les parents d’autres étudiants afin de les pousser à se surpasser et à les battre.

밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »)

Pour terminer, je voulais parler d’une question que vous entendrez très souvent en Corée, ou même dans les séries et films tournés dans la péninsule : 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») Cela signifie littéralement « Avez-vous mangé du riz ? » En réalité, lorsque l’on se concentre sur le sens de cette expression, cela revient plutôt à demander si l’interlocuteur est en bonne santé. Derrière cette phrase à l’apparence si simple se cache toute une importance culturelle : l’importance du riz dans la culture coréenne. Si vous avez pu manger du riz aujourd’hui cela veut dire que vous avez assez d’argent pour vous en acheter et donc que, par extension, vous avez les moyens d’être en bonne santé.

La plupart de ces concepts n’ont pas d’équivalence directe en français et même lorsqu’une équivalence directe existe cela ne signifie pas qu’elle est correcte. Voyons donc dès à présent les différentes possibilités qui s’offrent à nous en matière de traduction.

Équivalence dans la culture cible

D’après Eugene Nida, il n’existe pas d’équivalence totale entre deux langues. En effet, même lorsqu’une équivalence directe existe, le terme utilisé en langue source ne produira pas nécessairement le même effet sur le lecteur cible que sur le lecteur source. Selon le linguiste, il est impossible de lier parfaitement équivalence formelle, dont le principe est de retransmettre le message le plus littéralement possible, et équivalence dynamique, dont le principe est de tenir un discours qui paraît naturel dans la langue cible. Nous pouvons ainsi nous demander, dans le cadre de la traduction de concepts culturels du coréen vers le français, s’il est judicieux d’utiliser le procédé d’équivalence. Et si tel est le cas, quelle équivalence faut-il utiliser ?

Regardons tout d’abord ce qu’il se passe avec la phrase 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »). Une traduction littérale, équivalence directe donc, existe : « Avez-vous mangé du riz ? » et la question obtenue veut dire quelque chose en français. En revanche, cette traduction serait de l’ordre de la traduction mot à mot. En effet, l’équivalence ne traduit pas le sens de la question et le lecteur français ne pourra donc pas comprendre la portée du message. Au contraire, si nous traduisons cette question par « Est-ce que vous allez bien ? », nous obtenons alors une équivalence dynamique qui fait sens en français. Le sens « caché » de la question coréenne est alors retransmis, le lecteur français comprend de quoi il s’agit mais l’aspect culturel coréen est malgré tout perdu. C’est en ce sens qu’il faut être très prudent lorsque l’on choisit d’utiliser l’équivalence. Cela peut être utile, mais dans certaines situations cela fait perdre tout un aspect culturel riche et parfois recherché.

En ce qui concerne le 한 (« han »), bien qu’il n’existe pas d’équivalence directe, ce concept s’apparente au spleen, concept relativement connu en France. Bien que les deux sentiments ne soient pas exactement les mêmes, le sens reste suffisamment proche pour pouvoir utiliser cette équivalence. Cela pourrait notamment faire partie d’un travail de localisation, afin d’inscrire réellement le terme traduit dans la culture française en se détachant de la culture source. Il s’agirait donc ici d’une équivalence dynamique et même d’un comportement cibliste car on ferme, en quelque sorte, les yeux sur la source.

Il n’existe ni traduction officielle, ni équivalence dans la culture française du concept du 눈치 (« nunch’i »). L’institut national de la langue coréenne propose comme traduction « sens », ou encore « intuition ». Prenons la phrase suivante : 눈치가 없다 (« nunch’iga ŏpta »). En utilisant ces propositions de traduction, cela donnerait « Vous n’avez aucun sens. » ce qui ne fait pas référence à la même chose en français, ou encore « Vous n’avez aucune intuition. » Cette dernière proposition pourrait fonctionner selon le contexte, bien que l’intuition et le 눈치 (« nunch’i ») ne représentent pas exactement le même concept. La traduction est faite, mais nous perdons alors toute référence à l’interlocuteur, à ses sentiments et sa situation, et il n’est alors plus fait mention de cette compréhension mutuelle implicite qu’exige le 눈치 (« nunch’i »).

La recherche d’équivalence, et notamment d’équivalence dynamique, est souvent critiquée dans la traduction de concepts culturels car elle tend à invisibiliser le texte source et ainsi la langue et la culture source, ce qui n’est pas toujours l’effet recherché. Cela dépendra du skopos de la traduction. Par exemple si l’objectif est de localiser le contenu ou d’impliquer pleinement le lecteur cible, l’utilisation d’une équivalence semble être la technique la plus adaptée. En revanche, s’il s’agit de montrer l’existence de cette culture cible, d’autres techniques seront plus appropriées.

Glose et explicitation

La glose permet de conserver le terme d’origine puis de l’expliciter entre parenthèses, dans la marge ou encore en note de bas de page. Puisque les équivalences directes n’existent pas, il pourrait sembler correct d’expliciter chaque concept. C’est d’ailleurs le procédé le plus fréquemment utilisé dans les livres coréens traduits en français. Cela pourrait donner par exemple :

  • 눈치가 없다. (« nunch’iga ŏpta. ») : Vous n’avez pas de nunch’i (capacité à comprendre les sentiments de son interlocuteur sans qu’il n’en parle).
  • 삼이 엄친아다. (« sami ŏmch’inada. ») : Sam est un ŏmch’ina (étudiant qui a de très bons résultats avec lequel une mère coréenne compare ses propres enfants).
  • 한이 맺히다. (« hani maechida. ») : Le han (sorte de ressentiment et de fatalité négative qui s’abat sur les coréens) se développe.

Cela représente en effet une solution parmi d’autres. En revanche, dans certaines situations cela risque de paraître étrange en français :

  • 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») : Avez-vous mangé du riz ? (En Corée il est typique de demander à son interlocuteur s’il a mangé du riz pour savoir s’il est en bonne santé.)

Dans ce cas, certes le terme est explicité et le lecteur comprendra de quoi il s’agit, mais cela risque de le rendre confus puisque la question est peu usuelle d’un point de vue français. De plus, il ne semble pas possible de laisser la phrase dans son intégralité en coréen alors que le cotexte serait lui traduit. En revanche, remplacer la question par « Est-ce que vous allez bien ? », comme mentionné dans la partie sur l’équivalence, et faire un appel de note pour donner plus d’informations sur les pratiques coréennes traditionnelles, bien que celles-ci ne soient pas retranscrites dans la traduction, peut constituer une autre solution. Cet exemple nous montre qu’il est tout à fait possible de conjuguer les différentes techniques de traduction afin d’obtenir le rendu souhaité.

Bien que la glose soit courante dans la traduction du coréen vers le français, celle-ci est aussi particulièrement critiquée, et il me semblait important d’en parler. Une critique qui revient souvent serait que l’explicitation (qu’elle soit au milieu du texte ou en note de bas de page) sort le lecteur de son expérience littéraire, ce qui n’est pas l’effet recherché par une traduction. Marianne Lederer va même jusqu’à parler des « explicitations superflues », celles qui, selon elle, n’apportent rien de plus au texte et ne font que distraire le lecteur. C’est en effet quelque chose auquel il faut faire attention lorsque l’on choisit de faire une glose dans un texte, car parfois ce n’est pas nécessaire pour la compréhension. Cela dépend bien entendu du contexte, mais aussi des demandes des clients et du public qui est visé par la traduction. De plus, pour qu’une explicitation soit efficace, il faut qu’elle soit la plus courte possible, qu’elle ne fasse pas plusieurs lignes, ce qui découragerait alors le lecteur. Mais réduire l’explicitation est parfois bien compliqué. Par exemple, pour les concepts que j’ai traduits plus haut, j’ai été obligée de faire un choix et de ne pas expliquer le concept dans son intégralité, tout en restant compréhensible, afin que l’explicitation ne soit pas trop longue.

Absence de traduction

Une solution pour pallier ces problèmes est de ne pas toucher au concept : ne pas le traduire et ne pas l’expliciter. Ce choix a été fait dans diverses traductions pour trois raisons différentes. Premièrement, il arrive que le terme ait été expliqué plus tôt dans l’ouvrage et il est donc inutile de l’expliquer ou de le traduire lors des occurrences suivantes. Deuxièmement, il arrive que le client demande expressément que ces concepts soient laissés tels quels. Et, dernièrement, ce choix est lié au contexte et au public cible : si nous traduisons un livre d’histoire à destination d’un public spécialisé dans la culture coréenne, il n’est pas utile de traduire ou d’expliciter ces concepts car les spécialistes sont censés les connaître. De même, certains auteurs font le choix de laisser le terme tel quel car le contexte aide à comprendre grossièrement de quoi il s’agit et, si le lecteur est curieux de connaître la signification exacte, il pourra aller faire des recherches de son côté.

Conclusion

Pour conclure, cela dépend. Chacune de ces techniques est correcte, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de traduire ces concepts. Il faut réussir à trouver la méthode la plus adaptée au public cible et au contexte, celle qui semble alors la plus juste. La traduction ressemble fortement à la musique : il faut l’écouter attentivement pour vérifier que chaque note sonne juste et que le tout soit harmonieux avant de l’offrir au monde. Et tout comme une musique qui peut être interprétée de bien des façons, la traduction unique et correcte d’un mot, segment ou texte n’existe pas. Différentes possibilités s’offrent aux traducteurs et il faut savoir les mettre en œuvre dans le contexte qui leur convient le mieux afin de pouvoir les mettre en valeur mais aussi afin de les faire s’aligner avec le reste du texte.

Je n’ai donc pas de réponse précise à vous fournir car la réponse juste n’existe pas en traduction. Il faut savoir réfléchir, cerner le texte source et le public cible et savoir s’adapter au skopos afin de produire une traduction qui corresponde aux attentes et aux exigences du client mais aussi du lectorat cible.

J’espère que cette lecture vous aura intéressés et vous aura permis d’entrevoir les difficultés rencontrées lors de la traduction de concepts culturels, que ce soit du coréen vers le français ou d’une autre langue source vers une langue cible culturellement opposée.

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