Faut-il écrire « le » ou « la » COVID-19 dans ses traductions ?

Par Matilda Gascon Delqueux, étudiante M1 TSM

Dans les pays francophones, la grammaire aussi s’invite dans les débats sur l’épidémie. Penchons-nous sur cette question et son intérêt en traduction.

PRINTEMPS 2020. Alors que la pandémie s’installe dans nos vies, un étrange dilemme secoue la francophonie : celui du genre grammatical de COVID-19. Certain·e·s ne jurent que par « le », d’autres donnent du « la »… et aucun consensus à l’horizon. Face à cette incertitude, la traductrice en devenir que je suis se demande comment ses futur·e·s collègues prennent la décision fatidique : écrire « le » ou « la » COVID-19 dans leurs traductions. Vous aussi, vous voulez savoir ? J’ai désormais la réponse !

Avant de nous lancer : pourquoi cette question ?

Étant donné l’ampleur des conséquences de la crise sanitaire que nous connaissons depuis de longs mois, vous vous dites peut-être que nous avons bien autre chose à penser, bien d’autres questions auxquelles trouver des réponses que « alors, c’est le ou la COVID-19 ? ». Je vous l’accorde bien volontiers, ce débat ne nous permettra pas de retrouver plus vite nos conditions de vie d’avant la pandémie. Néanmoins, la question est moins futile qu’elle en a l’air. Nous le verrons ensemble, ce choix est loin d’être purement grammatical, et chacun·e d’entre nous a développé son avis à ce sujet.

De plus, en tant que traducteur ou traductrice, cette épineuse question ne concerne pas uniquement une préférence personnelle : nous proposons nos services à une clientèle et répondons à leurs besoins. Votre commanditaire vous demande de rendre votre traduction en Comic Sans MS, taille de police 42 ? De remplacer tous les points d’interrogation par des emojis licorne ? Fort bien. Vous pouvez éventuellement le conseiller et émettre l’avis que ses exigences ne trouveront pas un fol engouement chez les lecteurs. Néanmoins, la décision lui reviendra toujours.

Étape 1 : Le client est roi

Pourquoi est-ce que je vous parle de licornes ? Parce que pour COVID-19, c’est pareil (et aussi parce qu’un peu de licornes, ça fait toujours plaisir). Votre client peut avoir une préférence préalable pour « le » ou « la ». Celle-ci apparaît clairement dans le mail de lancement ou le guide de style ? Félicitations, mission accomplie dès l’étape 1 ! Restez tout de même pour la suite, le prochain projet vous donnera peut-être plus de fil à retordre… Respecter les consignes, c’est bien, mais comment faire quand il n’y en a pas ?

Étape 2 : Quand on ne sait pas, on demande

Évidemment, je ne m’attends pas à ce que ce constat soit pour vous une révélation : vous devez demander à votre client quand vous avez un doute. Ce qui nous intéresse, c’est surtout les différents types de réponses. Vous envoyez donc votre mail avec la fameuse question. Et là, plusieurs cas de figure :

  1. Vous recevez une réponse claire (et vous célébrez les petits plaisirs de la vie)
  2. « No idea, you’re the one who speaks French! »[1]
  3. Personne ne vous donne suite, votre question se perd à jamais dans les méandres d’une boîte de réception aux 7 942 mails non lus.
  4. La réponse D

Autrement dit, il se peut que cette responsabilité écrasante vous incombe, et que vous deviez prendre la décision vous-mêmes. « Oui, mais comment fait-on pour prendre cette décision ? », me direz-vous. Et je vous répondrai alors : « Suivez-moi pour l’étape 3 ! »

Étape 3 : Le skopos, ou « à quoi ça sert, ce que je fais, là ? »

Si la mémoire vous fait défaut ou que vous n’avez jamais entendu parler de ce concept, voici un petit rappel.

Le skopos (pluriel : skopoi, si vous souhaitez briller en société) est une théorie développée par le linguiste allemand Hans Vermeer à la fin des années 1970. Pour lui, toute traduction est une forme d’action. Et comme toutes les autres, l’action de traduction a forcément un but. Skopos vient d’ailleurs du grec moderne σκοπός, qui signifie finalité. En effet, pourquoi, pour qui traduit-on ? Les professionnel·le·s ne se réveillent pas un beau matin en se disant « Tiens, je suis d’humeur à traduire le manuel d’utilisation de mon grille-pain, aujourd’hui ! », mais ont plutôt des clients avec des besoins précis. Ainsi, lors du processus de traduction, nos choix sont guidés par le skopos.

Skopoi, théories, racines grecques… bienvenue dans le monde merveilleux des étudiant·e·s en traduction !

Au début de chaque projet, répondre à la question « À quoi va servir ma traduction et qui va la lire ? » vous permettra d’effectuer un choix optimal entre « le » et « la » COVID-19. Et comme je suis très sympa, voici quelques angles pour vous aider à établir votre skopos :

            De quel secteur est issu le projet à traduire ?

Si votre client travaille dans le milieu médical ou institutionnel, où le respect des normes, des conventions et d’un certain conservatisme a son importance, l’usage de « la COVID-19 » sera privilégié tant que vous ne recevez pas de consigne contraire. Attention, ceci n’est pas une règle absolue, et est à mettre en regard des critères suivants.

            Dans quelle région linguistique ma traduction va-t-elle être lue ?

Les locuteurs de France ont parfois tendance à l’oublier, mais la francophonie recouvre bien plus de variétés que le « français de France »[2]. Nos amis québécois envisagent « le ou la COVID-19 ? » d’une tout autre manière qu’une majorité de francophones européens. Alors que ces derniers se déchirent sur l’épineuse question du genre de cet étrange mot, le débat ne se pose même pas outre-Atlantique. Et pour cause : dès le début de la pandémie, l’usage québécois a unanimement penché pour la forme féminine. À l’instar de bon nombre d’emprunts à l’anglais, COVID-19 a suivi ses petits camarades job, sandwich ou encore bullshit (eh oui !), qui se sont vu attribuer un « la ». Il convient donc, comme pour tout autre doute linguistique, de se référer à l’usage majoritaire de la zone géographique concernée.

            Quel est le registre de langue attendu ?

On reconnaît volontiers à « la COVID-19 » un registre plus soutenu, tandis que « le COVID-19 » se présente comme plus populaire. L’usage du féminin est validé par certaines instances conservatrices, alors que la forme masculine est très courante au sein des conversations et écrits informels. Il s’agit donc d’un autre élément à prendre en compte lors de votre réflexion.

            Quelle sera la réceptivité du lectorat à chacune des options ?

Nous l’avons vu, vous devez vous adapter à votre public cible. Écrire « le » quand vos lecteurs attendent « la », c’est risquer de véhiculer un manque de sérieux et de professionnalisme. Le contenu de votre traduction pourrait s’en voir complètement discrédité, et votre client mécontent de votre prestation.

Est-ce à dire qu’il vaudrait mieux se cantonner au « la » dans tous les cas de figure ? Je ne vous le conseille pas non plus. Délaisser « le COVID-19 », c’est risquer d’être moqué par vos lecteurs, de leur sembler élitiste, voire méprisant·e. Dans un contexte de crise sanitaire doublé d’un manque de confiance d’un certain nombre de citoyens envers leurs représentant·e s, ce choix du genre d’un mot n’est donc pas si anodin qu’il y paraît. Utiliser « la COVID-19 » pourrait bien fermer hermétiquement une partie de votre public cible à votre discours ; la forme les dissuaderait alors de s’intéresser au fond, d’une importance pourtant capitale.

Depuis plus d’un an, ce choix s’effectue d’ailleurs quotidiennement sous nos yeux. Les médias, les institutions, les entreprises : selon l’image et le message à véhiculer, l’article défini ne sera pas le même. Il arrive même d’assister au doute de certain·e·s, qui écriront « le COVID-19 » dans un paragraphe et « la COVID-19 » dans le suivant.

Étape 3 bis : Et si on évitait le problème ? (Mauvaise idée)

Face à ces incohérences parfois moquées, vous êtes tenté·e de cacher la poussière sous le tapis à coups de « coronavirus » et autres « épidémie de COVID-19 » ? Les réactions si vives que peut susciter ce désaccord grammatical motivent votre envie de rester neutre, ce qui est compréhensible. Néanmoins, je vous déconseille de vous reposer sur cette stratégie.

Tout d’abord, en tant que communicant·e, cela dénote un manque d’assurance. Un évitement par-ci, par-là peut certes passer inaperçu, mais si vous ne vous positionnez jamais, vous attiserez la curiosité, l’impatience voire l’agacement de vos lecteurs. Ne pas choisir, c’est déjà un choix. Vouloir satisfaire tout le monde serait illusoire. Votre prise de décision déplaira à un groupe, mais sera validée, et même saluée par un autre. Comme nous l’avons vu, vos communications ne s’adressent jamais à « tout le monde et personne » (souvenez-vous de notre ami le skopos). Par ailleurs, non seulement deux personnes n’auront pas la même attente sur cette question linguistique, mais la même personne peut également avoir deux attentes différentes dans deux contextes, deux skopoi différents ! Je vous suggère donc d’effectuer un choix clair selon les critères que nous avons évoqués dans cet article.

Au-delà de la traduction

Le ou la, votre préférence sera forcément porteuse de sens, car elle exprimera une connotation différente. Si votre métier exige une quelconque forme de communication, le sujet mérite donc toute votre attention en tant que professionnel·le.

Si la question est si complexe, c’est que la réponse parfaite et absolue, comme toujours en linguistique, n’existe pas. Alors oui, l’Académie française, dans la rubrique « Dire, ne pas dire » de son site, nous enjoint à utiliser « la Covid 19 » [3]. Oui, de nombreuses personnes tentent de prouver par a + b qu’un seul usage vaut : le leur. Et oui, même les éditions 2022 des deux dictionnaires les plus populaires ne s’accordent pas sur le sujet.

Dans le cadre de la traduction, nous avons vu que ce choix du genre de COVID-19 se fait au cas par cas, selon toute une série de critères, car il est vecteur de sens. Mais dans votre vie quotidienne de locuteur ou locutrice, trancher est-il si important que ce que les gros titres alarmants voudraient nous faire croire ? Après tout, nous vivions déjà dans une société où planait l’affreux doute, cette effroyable zone grise, sur le genre grammatical de Wi-Fi, réglisse ou encore Game Boy.

Selon Nintendo, la console devrait être genrée au masculin. Pour autant, arrêterez-vous de jouer à « la Game Boy » ?

Pour conclure

D’une part, comme tout acte linguistique, la traduction revêt une dimension politique. Que nous le voulions ou non, parler n’est jamais neutre, traduire encore moins. Les professionnel·le·s de la traduction sont conscient·e·s de cette responsabilité et formé·e·s à intégrer cette problématique dans leur pratique. D’autre part, la langue française est riche, multiple, et évolue chaque seconde. Le simple fait que vous compreniez cette langue prouve votre légitimité en tant que locuteur, locutrice : n’ayez pas peur de vous exprimer et de vivre le français !

Bibliographie

ANON., 2020. Le covid 19 ou La covid 19 | Académie française. In : Académie française [en ligne]. 7 mai 2020. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : http://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19.

BELGA (agence), 2020. Masculin, le Covid-19, ou féminin ? Ça dépend où on se trouve… In : RTBF Info [en ligne]. 18 décembre 2020. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-ou-la-covid-19-quel-genre-doit-on-donner-a-ce-virus?id=10657031.

FROELIGER, Nicolas, 2008. Les mécanismes de la confiance en traduction — aspects relationnels. In : Traduire. Revue française de la traduction. 1er mars 2008. no 216, pp. 24–39. DOI 10.4000/traduire.975.

HUYSEN, Isabelle, 2021. Le ou la covid ? Cluster ou foyer ? Le vocabulaire de la crise sanitaire vous interpelle. In : RTBF Info [en ligne]. 1er février 2021. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-ou-la-covid-cluster-ou-foyer-le-vocabulaire-de-la-crise-sanitaire-vous-interpelle?id=10684642.

MOTTE, Mathilde, 2020. Mais c’est pas du français ça ! In : MasterTSM@Lille [en ligne]. 10 mai 2020. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : https://mastertsmlille.wordpress.com/2020/05/10/mais-cest-pas-du-francais-ca/.

ROPERT, Pierre, 2020. Doit-on dire « le » ou « la » Covid-19 ? In : France Culture [en ligne]. 8 avril 2020. [Consulté le 14 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.franceculture.fr/sciences-du-langage/doit-dire-le-ou-la-covid-19.

SOBALAK, Jonathan, 2019. La traduction francophone, oui ! Mais quel français ? In : MasterTSM@Lille [en ligne]. 3 février 2019. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : https://mastertsmlille.wordpress.com/2019/02/03/la-traduction-francophone/.

TOURY, Gideon, 1995. The nature and role of norms in translation. In : Descriptive translation studies and beyond. Philadelphia/Amsterdam : John Benjamins. pp. 53–69.

VALLANÇON, François, 2008. Des mots qui parlent ou des mots et des hommes. Communication présentée à la Journée mondiale de la traduction 2008. In : Traduire. Revue française de la traduction. 15 décembre 2008. no 219, pp. 7–21. DOI 10.4000/traduire.873.

VERMEER, Hans, 1989. Skopos and Commission in Translational Action. In : Readings in Translation Theory. Helsinki : Andrew Chesterman. pp. 173–87.

VÉRON, Laélia, CANDÉA, Maria et ROZEC, Thomas, 2020. Les mots du Covid — Parler comme jamais — Binge Audio. [en ligne]. [Consulté le 14 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.binge.audio/podcast/parler-comme-jamais/les-mots-du-covid.


[1] « Aucune idée, c’est vous qui parlez français ! » (traductrice un jour, traductrice toujours)

[2] Concept qui, soit dit en passant, ne fait pas honneur aux nombreuses variétés linguistiques qui font la richesse des français de France : vous savez, pain au chocolat VS chocolatine ?

[3] Remarquez par ailleurs que la graphie de « COVID-19 » est un autre point de discorde : tout en majuscules ou seulement le C ? Ou alors tout en minuscules ? Faut-il préciser le « 19 » ? Si oui, avec ou sans trait d’union ?

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