Entretien virtuel avec Arnaud Vigne, traducteur expatrié à Barcelone

Par Blandine Demay, étudiante M1 TSM

J’ai rencontré Arnaud cette année lors de mon stage (malheureusement à distance) au sein de l’agence de traduction espagnole Ontranslation.

Il y a près de douze ans, ce jeune Marseillais à l’accent chantant a décidé de quitter la cité phocéenne pour s’installer dans la capitale de la Catalogne. Dans cette interview, il a accepté de revenir sur son parcours qu’il qualifie d’atypique et ne tarit pas d’éloges sur son métier aux multiples facettes.

Bonjour Arnaud ! Merci infiniment d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour commencer, parle-nous un peu de toi et de ton parcours :

Bonjour Blandine ! Avec plaisir ! Alors pour commencer je dirais que mon parcours est peut-être un peu inédit pour les étudiants français classiques. J’ai fait mes études et j’ai eu mon baccalauréat en France. Ensuite j’ai commencé une Licence LEA, mais je n’ai pas terminé le cursus en France puisque je suis parti en Angleterre pour faire une année sabbatique afin de perfectionner mon anglais. Puis je suis rentré à Marseille avant de repartir en Espagne, à Barcelone. Au départ je n’y allais pas dans l’optique de continuer mes études, mais j’ai finalement repris mes études sur le tard, j’ai fait une licence linguistique (à peu près l’équivalent d’une Licence LEA) puis j’ai fait mon Master en traduction à l’Université Pompeu Fabra, et une fois le Master terminé je suis rentré directement chez Ontranslation où je travaille actuellement et où tu travailles aussi ! 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir traducteur ?

Eh bien j’ai toujours aimé les langues, j’ai toujours eu des « facilités » en langues. Pour faire simple, je me sentais plus à l’aise dans les cours d’anglais que dans les cours de maths [rires]. J’ai toujours aimé regarder les films en VO et puis c’est aussi grâce à la musique que j’aime beaucoup. Ce sont toutes ces choses qui m’ont rapproché des langues. Et puis quand j’ai commencé à étudier j’ai vu que ce domaine m’intéressait. Au départ, lorsqu’on parle de linguistique, c’est un domaine assez vaste alors en grandissant on voit un peu plus ce qu’on a envie de faire et c’est à ce moment-là que j’ai découvert le monde de la traduction. J’avais peut-être un profil un peu plus littéraire à la base, c’est pour cette raison que je me suis dirigé vers les langues.

Qu’est-ce qui fait que tu ne te lasses pas du métier ?

C’est une bonne question ! Je pense que c’est comme tous les métiers, après quelques années tu peux te lasser puisqu’il s’agit d’une répétition de tâches, mais dans notre métier particulièrement, comme tu peux le voir, on aborde beaucoup de sujets parce qu’on travaille avec beaucoup de clients de secteurs différents, ce qui nous permet de traiter des sujets qui n’ont rien à voir entre eux. On peut découvrir plein de nouvelles choses et c’est l’une des raisons qui fait qu’on ne se lasse pas. Et puis au niveau du travail de traducteur, il faut être en constante évolution et se former en permanence, car c’est un secteur qui évolue énormément. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de traducteurs automatiques et il faut s’y adapter. On imagine que dans vingt ans notre métier actuel ne sera plus du tout le même, et qu’on sera peut-être plus amenés à faire de la post-édition, de la relecture ou de la correction de machine automatique. C’est pour ça que ce n’est pas un métier ennuyeux. On évolue chaque jour, de nouveaux programmes sont mis au point, on a toujours de nouvelles choses à apprendre. Je trouve ça assez passionnant. 

Puisque tu parles de post-édition, qu’en penses-tu ? Penses-tu qu’elle représente une menace pour le métier de traducteur ?

Je pense que c’est une étape inévitable. Il y a une tendance à la post-édition dans le secteur depuis environ 2-3 ans, les clients découvrent Google Translate et comprennent qu’ils peuvent débourser moins pour un texte passé dans un outil de traduction que s’il était traduit directement. C’est pour moi une évolution normale, il faut s’y adapter, mais je pense que les traducteurs, les linguistes, auront toujours leur place. Il faut évoluer avec son temps, avec les nouvelles technologies et de toute façon on n’a pas le choix. Certains programmes sont vraiment incroyables, mais ça ne remplacera jamais l’humain. J’essaie de voir ça de façon positive parce que de toute façon, on est obligés de s’y adapter. 

Quelle est la définition d’un bon traducteur selon toi ?

Un bon traducteur… c’est difficile ça !  C’est comme le bon chasseur et le mauvais chasseur [rires]. Je pense que nous avons des idées reçues sur ce qu’est un bon traducteur, on pense tout de suite qu’il faut un très bon niveau en langue cible alors que ce n’est pas que ça. Par exemple, lorsqu’on recherche de nouveaux collaborateurs on regarde où ils se situent, où ils habitent parce que souvent c’est très important de bien connaître la langue source pour reconnaître par exemple des jeux de mots ou des choses précises de la langue. Je pense que c’est quelque chose qui est souvent sous-évalué. Et pour être un bon traducteur, il faut aussi être curieux, aimer lire, être patient, savoir se remettre en question, avoir le souci du détail car, comme tu le vois tous les jours, une bonne traduction repose sur des petits détails. Toujours rester informé, être au courant des actualités. 

Pour revenir un peu sur ton parcours, pourquoi as-tu décidé de quitter la France pour t’installer en Espagne ? Et pourquoi Barcelone ?

À la base, c’était encore une histoire de langues, pour perfectionner mon espagnol et aussi parce qu’à l’époque j’étais un peu perdu, je ne savais pas trop où j’allais avec ma licence et puis je ne me sentais pas forcément à ma place, je sentais que j’avais besoin de voyager et de couper le cordon. Après, c’est chacun ses envies, je pense que c’est une question personnelle, mais c’est un choix de vie qui m’a permis d’avancer.

Pourquoi es-tu entré directement chez Ontranslation ?

À l’époque, j’étais comme toi, je cherchais un stage pour valider mon dernier semestre de Master et je me suis mis à la recherche d’entreprises dans le secteur de la traduction ici à Barcelone. J’ai passé quelques entretiens et puis Ontranslation me proposait un stage et sûrement un CDD par la suite donc comme j’étais intéressé je me suis engagé chez eux, et j’y suis resté !

Tu es non seulement traducteur, mais aussi chef de projet, c’est bien ça ? Peux-tu nous en parler un peu ?

Oui, c’est ça. Je fais les deux car Ontranslation est une entreprise de traduction plutôt moyenne comparée à certaines, donc je fais de la traduction, mais aussi beaucoup de gestion de projet. C’est totalement différent du métier de traducteur : il y a une partie d’organisation, où tu es en contact avec les clients, c’est une tout autre facette de mon métier. Il faut discuter avec les clients, contacter les collaborateurs, établir des délais, des tarifs, etc. donc c’est un autre aspect de la traduction. Moi j’aime beaucoup même si c’est assez stressant parce que tu dois gérer des équipes, tu dois être à l’écoute de tous, bien respecter les besoins du client et la communication est très importante. La gestion de projet te permet de voir de l’autre côté de la barrière parce que quand tu es traducteur, tu ne vois qu’une petite partie finalement. Mais je pense que la gestion  s’apprend plutôt sur le terrain, tu verras que la réalité est différente de ce que vous apprenez en cours que je qualifierais plutôt de « base ». Je dirais que la gestion de projet et la traduction sont deux choses complémentaires, et ça me plaît beaucoup.

Peux-tu nous raconter une journée-type ?

Il n’y a pas vraiment de journée-type. On va dire que dans une journée quand on fait de la gestion et de la traduction on reçoit les demandes des clients, on lance des projets, on communique avec les clients, avec les traducteurs, on reçoit les traductions, on les révise, etc. Bien que ce soit toujours dans le domaine de la traduction, on touche à plusieurs choses. On peut préparer des glossaires, des guides terminologiques, etc. C’est toujours plus ou moins différent. 

Pourquoi travailler en agence et pas en tant qu’indépendant ?

C’est vrai que c’est difficile de choisir, mais au départ j’étais plus attiré par la gestion et vu mon profil je préférais rentrer dans une agence. Il y a aussi le côté pratique, travailler en agence t’assure un salaire tous les mois, une certaine sécurité que tu n’as pas forcément en tant qu’indépendant, bien qu’il y ait des avantages ! Jusqu’à maintenant ce mode de fonctionnement me convient, mais qui sait, peut-être qu’à l’avenir je changerais. 

Aurais-tu des conseils pour les étudiants en traduction, surtout en cette période (très) difficile ?

Il ne faut pas lâcher l’affaire ! Il faut être patient, persévérant, même si ça ne fonctionne pas une première fois, il faut réessayer. Si c’est ce que vous voulez vraiment faire il faut insister, mais ne pas non plus rester bloqué sur quelque chose que vous ne parvenez pas à faire. Le conseil, c’est de travailler, il faut toujours travailler ! Même si vous avez des doutes, il faut s’accrocher. Lorsque j’avais des doutes je suis parti en Angleterre et même si je ne travaillais pas du tout dans ce domaine, tout ce que j’ai vécu là-bas m’a servi et a renforcé mon bagage personnel. Il faut toujours se remettre en question, et ne pas rester sans rien faire même si on a des difficultés il faut avancer.

Penses-tu que n’importe qui est capable de traduire ?

Forcément ma réponse est « non » ! [rires] Il faut des connaissances linguistiques, parler et écrire français correctement, ce qui est très difficile. Il faut évidemment un certain niveau d’études, car les traducteurs automatiques ne sont pas une « assurance tous risques ». C’est pareil pour n’importe quel métier, tu n’es pas forcément capable d’être boulanger parce que tu sais faire du pain chez toi ! C’est une mécanique intellectuelle à trouver et ce n’est pas donné à tout le monde.

On entend souvent  les étudiants dire qu’ils préfèreraient débuter leur carrière en agence pour « faire leurs armes » plutôt que de se lancer directement en freelance, que penses-tu de cette façon de penser ?

Je pense que ça dépend de chaque personne. En ce qui me concerne j’ai sûrement pensé ça inconsciemment en débutant, et ce qui est bien en agence, c’est que vous allez toucher un peu à tout, vous allez voir toutes les facettes du métier, vous êtes au cœur du système et donc vous aurez la possibilité d’aborder plusieurs aspects plus rapidement. Mais c’est bien aussi de démarrer en tant qu’indépendant. Pour moi ce sont deux métiers différents. Tout dépend du caractère et du profil de chacun, quelqu’un qui est plutôt du genre à aimer travailler seul, qui n’a pas forcément envie d’intégrer une équipe sera plus attiré par le travail en freelance. Je conseillerais peut-être de commencer en agence pour vous ouvrir plus de portes dès le départ, et puis vous aurez toujours le temps plus tard de décider de vous installer en indépendant ou non.

Avec combien de langues travailles-tu ?

Avec le catalan, l’espagnol et l’anglais vers le français. Et j’ai eu la chance de faire mes études ici à Barcelone, ce qui m’a « obligé » à apprendre le catalan, mais j’en suis très content car ça m’a permis d’ajouter une flèche à mon arc. Et puis en travaillant ici je suis forcément confronté à des clients locaux qui envoient des mails en catalan donc c’est toujours utile.

Penses-tu que les réseaux sociaux sont indispensables pour un jeune traducteur qui tente de se faire connaître ?

Je pense que oui, par la force des choses, et vu l’engouement des réseaux sociaux à l’heure actuelle ça devient plus ou moins indispensable. Le plus important je pense est de se créer un compte LinkedIn car maintenant la plupart des professionnels y sont et l’utilisent pour rechercher des collaborateurs, etc. donc oui c’est quand même une partie importante.

Et pour finir, que dirais-tu à un jeune diplômé en traduction qui se lance sur le marché ?

Je vais rejoindre ce que je te disais tout à l’heure, il faut toujours être persévérant, et ne pas baisser les bras rapidement car c’est vrai que parfois lorsqu’on débute dans le métier on peut être confronté à la dure réalité du monde du travail qui peut ne pas être ce que l’on imaginait avant de commencer. Donc il faut travailler pour réussir, se remettre souvent en question et essayer d’être au courant de ce qu’il se passe pour ne pas être à la traîne. Et évidemment, ça vaut pour tous les métiers en général, ne pas se décourager ! Malgré les difficultés, il faut garder confiance et aller au bout des choses.

Un grand merci à Arnaud, mon binôme durant ce stage, qui a pris de son (précieux) temps pour répondre à mes questions et qui nous a partagé son histoire et son expérience. J’espère que ce billet de blog vous aura plu et que son parcours vous inspirera.

Ce billet est une transcription  d’entrevue virtuelle. Retrouvez Arnaud sur LinkedIn !

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