La langue des signes française, une langue enfin (re)connue ?

Par Chloë Tanguy, étudiante M1 TSM

Tandis qu’elle a reçu officiellement le statut de « langue à part entière » en 2005, la langue des signes française (ou LSF) gagne de plus en plus en visibilité, en particulier depuis le début de la crise sanitaire. La traduction des allocutions officielles en langue des signes a notamment permis une réelle prise de conscience quant au manque d’accessibilité de l’information et à la reconnaissance insuffisante de la communauté Sourde.

Ainsi, face aux diverses actions mises en place à l’échelle nationale et internationale, un certain intérêt pour cette langue s’est développé. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais vous présenter la langue des signes (française principalement), une langue encore trop peu (re)connue aux yeux de la société.

Un grand merci à Pénélope Houwenaghel, interprète FR/LSF et fondatrice de la SCOP Via, pour avoir pris de son temps afin de m’aider mais également pour ses précieux conseils.

Lettres L, S et F en langue des signes française


Un peu d’histoire pour commencer

Selon plusieurs études, l’origine des langues des signes (ou LS) serait aussi ancienne que l’humanité. En effet, certains estiment que les personnes qui ne pouvaient pas parler utilisaient une forme de communication gestuelle afin de s’exprimer. Au cours de l’Antiquité, les sourds alors perçus comme « simples d’esprit » étaient isolés et n’avaient pas accès à l’éducation. Ne pouvant pas développer la langue des signes telle que nous la connaissons aujourd’hui, ils ne se contentaient que d’un nombre de signes bien plus limité.

Ce n’est qu’au milieu du XVIIIe siècle, grâce à l’abbé Charles-Michel de l’Épée, que nombre d’enfants sourds ont eu un accès gratuit à l’éducation. Avant cela, seuls ceux qui étaient issus de familles riches avaient les moyens de payer un précepteur (qui, par ailleurs, ne leur enseignait pas la langue des signes mais les éduquait oralement). Après avoir inventé quelques gestes (qui n’ont rien à voir avec la LSF) auxquels il ajouta quelques notions grammaticales spécifiques à la langue française, l’abbé de l’Épée créa, à Paris, la première école accueillant des enfants sourds. C’est grâce à cet établissement que les premiers Instituts pour jeunes sourds ont été créés, permettant ainsi l’émergence de la LSF au fil des générations.

Estimant toutefois que la LSF n’est pas une « vraie langue » ou qu’elle « favoriserait le développement de tuberculoses » (puisqu’on pensait que signer empêchait de bien respirer), il fut décidé, en 1880, lors du Congrès de Milan, de privilégier la méthode orale dans l’éducation des enfants sourd. Le résultat ? La LSF a été proscrite pendant près d’un siècle, et ce, jusqu’en 1975, année durant laquelle un mouvement a été lancé : le Réveil Sourd. Ce mouvement est né d’une forte volonté de la communauté sourde de s’émanciper sur le plan social, culturel et linguistique. Ce n’est qu’après plus de 30 ans de revendications pour la reconnaissance de la LSF qu’elle devient finalement, le 11 février 2005, une langue à part entière aux yeux de la loi française. Depuis 2008, il est d’ailleurs possible de choisir la LSF comme option au Bac ou encore, depuis 2010, de passer un CAPES de LSF.

En février 2020, dans le cadre des 15 ans de la loi n° 2005-102 du 11 février 2005, s’est tenue la 5e Conférence nationale sur le handicap. Lors de cet évènement, le gouvernement français a décidé d’intensifier les campagnes de sensibilisation, mais aussi de renforcer l’accompagnement des personnes en situation de handicap sur divers points : l’accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, ou encore l’accès à l’information (en traduisant par exemple l’ensemble des allocutions gouvernementales en LSF).

La langue des signes, c’est quoi exactement ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’ensemble des LS s’appuient sur plusieurs paramètres :

  • La position/configuration des doigts, ainsi que les mouvements et l’orientation des mains ;
  • Les expressions du visage : les expressions faciales (ou encore le mouvement des épaules) permettent d’accentuer les nuances du discours.

La LSF ne « traduit » pas littéralement le français parlé. Comme n’importe quelle autre langue, elle possède sa propre structure, à savoir : temps + lieu + sujet + action. Il faut savoir aussi que chaque langue des signes possède son propre lexique et, accessoirement, son alphabet dactylologique (il retranscrit gestuellement chaque lettre de l’alphabet ; cet alphabet n’est utilisé que pour épeler certains noms propres ou lieux inconnus). Selon les pays, l’alphabet s’effectue avec une main (la main droite pour les droitiers ou la gauche pour les gauchers) mais certains utilisent les deux mains (notamment en langue des signes britannique, néo-zélandaise ou encore australienne).

D’ailleurs, en parlant de prénoms, saviez-vous qu’il est courant, au sein de la communauté sourde, de donner des surnoms ? Il se compose généralement de la première lettre du prénom suivi d’un signe attribué selon une caractéristique physique ou morale, une particularité, un matricule, etc. qui distingue la personne.

En plus de ces signes dactylologiques, trois autres types de signes constituent la LSF :

  • Il existe des signes iconiques : le signeur mime un objet ou une action (comme pour les termes « manger », « boire », « maison », etc.) ;
  • À la différence des signes iconiques, certains signes sont moins concrets : ils permettent de parler d’un concept ou d’une idée plus abstraite (même s’il est possible d’utiliser un signe iconique dans une métaphore, une expression idiomatique, etc.) ;
  • On retrouve aussi des signes issus des langues vocales : le signeur utilise la première lettre dactylologique du mot suivi du reste du signe (mouvement ou position de la main/des doigts). Certains signes sont également issus des LS étrangères, tout comme on pourrait retrouver des emprunts aux langues étrangères dans les langues vocales.

Malgré ce que l’on pourrait penser, non, la langue des signes n’est pas universelle. Eh oui, les signes peuvent différer d’un pays à l’autre, voire même d’une région à une autre (on en recense près de 121 à travers le monde). Même si la base grammaticale est la même, chaque pays (ou région) possède une culture, un accent et un vocabulaire différent. Comme vous avez pu le remarquer un peu plus haut, j’évoque la LS britannique, néo-zélandaise et australienne. Ces trois langues font partie de la même « famille » du fait de leur similarité, toutefois, chacune conserve une certaine singularité. De plus, à l’instar des langues vocales, les LS ont, elles aussi, tendance à évoluer au fil du temps.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Fédération mondiale des Sourds a tenté de créer une langue universelle : le gestuno (d’ailleurs si le sujet des langues universelles vous intéresse, je vous conseille un billet sur l’espéranto rédigé en 2020 par Gabriel Lacroix). Cependant, il existe à ce jour une langue des signes internationale (LSI également appelée Signes Internationaux) La LSI est principalement employée afin de faciliter la communication et la compréhension entre plusieurs Sourds qui ne sont pas de la même nationalité ou lors d’évènements internationaux (colloques, échanges transnationaux, etc.).

Traduction ou interprétation ?

Pour les langues orales, il ne faut pas confondre la traduction et l’interprétation et pour la langue des signes, c’est pareil ! Enfin… à quelques détails près. Vous me direz donc « Oui, mais on ne peut pas écrire la langue des signes, alors où est la différence ? ». Eh bien, la différence est que la traduction en langue des signes s’effectue d’un format écrit vers un format vidéo (que certains appellent LS-vidéos), tandis que l’interprète va transposer oralement un discours depuis ou vers la LSF, voire entre deux langues des signes.

Saviez-vous que les interprètes en LSF sont (en théorie) les seuls à transposer un discours vers une langue qui n’est pas leur langue maternelle ?

Comme on peut souvent l’entendre : « ceux qui connaissent le mieux une langue sont ceux qui la pratiquent depuis l’enfance », et cela vaut pour toutes les langues. En effet, il est plus naturel de traduire vers sa langue maternelle, parce qu’on en maîtrise bien mieux les subtilités et les nuances qu’un traducteur/interprète non-natif.

Néanmoins, cette exception qui confirme la règle se justifie à deux titres :

  • La langue des signes n’est pas la langue naturelle[1] de tous les sourds, car beaucoup d’entre eux ne l’utilisent pas (pour ceux qui le sont devenus à un grand âge, dans ce cas, les sous-titres seront privilégiés[2]). On remarque d’ailleurs qu’une grande partie des personnes qui maîtrisent la langue des signes sont entendants ;
  • L’interprétation en LSF s’effectue majoritairement depuis un discours oral, vers la langue des signes (et vice-versa).

La demande en traduction et interprétation FR/LSF est assez variée. En effet, elle peut aussi bien être effectuée pour un particulier, que pour un professionnel ou une association, et elle peut être formulée dans le cadre d’une réunion, d’une formation, voire d’un rendez-vous (médical, bancaire, judiciaire, etc.), d’un entretien professionnel ou encore, dans le cadre d’évènements : conférences, colloques, etc.

Ces dernières années, on observe également le développement de la « visio-interprétation » : l’interprète traduit à distance depuis et vers la LSF un appel téléphonique, un rendez-vous, un entretien, etc. et ce, entre au moins une personne entendante et une personne sourde.

En ce qui concerne les traductions en LSF dans le format vidéo, il sera plus approprié de faire appel à un traducteur dont la langue naturelle (ou première langue) est la LSF. Ce genre de vidéos, on peut par exemple en retrouver, depuis 2018, sur 6Play. En effet, le groupe M6 a mis en place sur sa plateforme web « le 10 minutes », un magazine d’actualité présenté de bout en bout par des traducteurs en LSF. Contrairement aux programmes d’informations quotidiens (comme le journal télévisé), son contenu est adapté à un public sourd ou malentendant. Par ailleurs, des journalistes et traducteurs sourds publiaient des articles, des reportages, des journaux télévisés etc. au format vidéo sur le site Websourd, et ce, jusqu’à sa fermeture en 2015. Websourd était une société coopérative qui avait pour activité : un service de traduction, un service de visio-interprétation, un site d’information à destination des sourds signeurs.

On remarque également un développement de l’accessibilité dans le secteur culturel. En effet, de plus en plus de musées et galeries d’art font appel à des traducteurs et interprètes afin de traduire leur contenu visuel et retranscrire les explications des guides dans le cadre des visites. Au Louvre-Lens, par exemple, des visites guidées sont proposées en LSF et un parcours en totale autonomie en LSF a été mis en place par le biais d’un Guide multimédia.

Et les nouvelles technologies dans tout ça ?

Ces dernières années, plusieurs applications et sites internet ont été mis en place afin de faciliter la compréhension, l’échange et l’intégration de la communauté sourde. De ce fait, je vais, dans cette dernière partie, vous présenter deux applications qui permettent de traduire vers la langue des signes.

La première que je souhaite mettre en avant est Elix. Créé en 2010, Elix est un dictionnaire bilingue FR/LSF. Son utilisation est assez simple : comme pour tout dictionnaire bilingue, on tape un terme dans la barre de recherche puis apparaît, non seulement la définition, mais aussi une vidéo sur laquelle un traducteur signe le terme recherché et/ou sa définition vers la LSF. Au total, ce dictionnaire recense plus de 15 000 signes et plus de 22 000 définitions traduites en LSF. Néanmoins, même si ce dictionnaire est constamment en développement, il arrive que certains signes ou définitions ne soient pas encore traduits.

La seconde application qu’il me semblait intéressant de présenter est Hand Talk. À la différence d’Elix, il s’agit ici d’un traducteur, et non pas d’un dictionnaire. Ainsi, comme sur Google Traduction ou DeepL, il est possible de traduire plusieurs phrases (à une limite de 140 caractères) qu’Hugo ou Maya, des traducteurs virtuels, transposeront vers la langue des signes. Cette application n’est toutefois pas disponible en FR/LSF mais en EN(US)/ASL ainsi qu’en PT/LSB (langue des signes brésilienne également connue sous le nom de Libras) puisque Hand Talk a été créé par Acesso para todos, une entreprise brésilienne dont l’objectif est de créer un web plus innovant et accessible à tous. En plus d’une application, Hand Talk met à la disposition des entreprises une fonction « traduction de texte et d’images ». Cette fonctionnalité permet de traduire en Libras le texte ou les images disponibles sur le site internet de l’entreprise, afin de le rendre plus accessible aux Sourds signeurs.

Pour conclure

La LSF est une langue riche culturellement et ne cesse d’évoluer. Grâce aux diverses actions nationales et internationales, nous aurons de plus en plus l’occasion de découvrir cette langue, favorisant une évolution de la demande et du nombre de traducteurs et interprètes en LSF, et facilitant ainsi l’inclusion de la communauté sourde au sein de la société.

J’espère que ce billet vous aura permis d’en savoir plus sur la langue des signes. Si ce sujet vous intéresse et que vous souhaitez en savoir plus, n’hésitez pas à consulter aussi des chaînes YouTube dédiées à la LSF (je vous conseille celles de Aymeline LSF et de MélanieDeaf qui donnent toutes les deux des conseils quant à l’apprentissage de la LSF et vous permettront d’en savoir plus sur la culture sourde).

Bibliographie

‘AFILS : Association française des interprètes et traducteurs en langue des signes’ <http://www.afils.fr/&gt;

Delaporte, Yves, ‘Des noms silencieux. Le système anthroponymique des sourds français’, Homme, 38.146 (1998), 7–45 <https://doi.org/10.3406/hom.1998.370454&gt;

Fusellier-Souza, Ivani, ‘Sémiogenèse Des Langues Des Signes. Etude de Langues de Signes Emergentes (LSE) Pratiquées Par Des Sourds Brésiliens’ (unpublished Theses, Université Paris 8 – École Doctorale ”Cognition, Langage, Interaction” (ED 224), 2004) <https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01701214>

‘Handicap sensoriel : déficience auditive’, Louvre-Lens <https://www.louvrelens.fr/informations-pratiques/accessibilite/handicap-auditif/>

‘HCDH | Convention Relative Aux Droits Des Personnes Handicapées’ <https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/conventionrightspersonswithdisabilities.aspx>

‘Histoire de la langue des signes’, Signes & Formations <https://www.signesetformations.com/cours-langue-des-signes/histoire-de-la-langue-des-signes/>

Langues, Publié par Éditions Assimil | 20 Mai 2016 |, and Mondes | 0 |, ‘La langue des signes n’est pas universelle – Assimil’, 2016 <https://blog.assimil.com/non-la-langue-des-signes-nest-pas-universelle/, https://blog.assimil.com/non-la-langue-des-signes-nest-pas-universelle/>

‘Le Dico Elix – Le dictionnaire vivant en langue des signes française (LSF)’, Le Dico Elix <https://dico.elix-lsf.fr/&gt;

Leroy, Élise, Aurélia Nana Gassa Gonga, Gaëlle Eichelberger, and Alain Bacci, ‘Traduire vers la langue des signes française : plein phare sur la formation’, Traduire. Revue française de la traduction, 241, 2019, 19–30 <https://doi.org/10.4000/traduire.1812&gt;

‘Qu’est-ce que la langue des signes française ?’ <https://www.surdi.info/langue-des-signes-francaise-lsf/langue-des-signes-francaise/>

Séguillon, Didier, ‘Du langage des Signes à l’apprentissage de la parole ou l’échec d’une réforme’, Staps, no 58.2 (2002), 21–34

Todos, Acesso para, ‘Hand Talk’ <https://handtalk.me/>


[1] Pour la population sourde, il sera plus approprié d’utiliser le terme « langue naturelle » que « langue maternelle ».

[2] Toutefois, il sera plus compliqué (mais pas impossible) pour une personne sourde de naissance de lire des sous-titres puisque l’apprentissage de la lecture s’effectue par le biais de la sonorité, c’est pour cela qu’une traduction en LSF et l’ajout de sous-titres sera favorisée.

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