Traduction et couleur de peau : Gorman VS Rijneveld

Par Philippe Zueras, étudiant M2 TSM

La jeune poétesse Amanda Gorman est devenue mondialement célèbre après avoir déclamé un poème lors de l’investiture du 46ème président des Etats-Unis Joe Biden. Les traductions qui ont suivi ont généré des polémiques, notamment aux Pays-Bas. La maison d’édition Meulenhoff a obtenu les droits et a confié la traduction à Marieke Lucas Rijneveld, poétesse blanche non binaire, qui a finalement renoncé sous la pression de critiques accusant le fait qu’étant blanche, elle n’était pas en mesure de rendre compte de cette langue écrite et portée par une femme noire. La poétesse était pourtant plébiscitée par l’International Man Booker Prize pour son premier roman « Qui sème le vent ». Aurait-elle pour cet évènement précis perdu ses compétences littéraires ? Y aurait-il une remise en cause de ses qualités de traductrice ?

D’aucuns prétendent que Mme Rijneveld ne serait pas la personne la plus emblématique pour traduire le poème écrit et lu « The Hill We Climb »

Alors : faut-il être semblable pour bien traduire ? Ne peut-on comprendre, et donc traduire, que ce qui est pareil à soi ?

La traduction : un lieu d’altérité

La traductrice Valérie Zenatti, au micro de France Culture, répond: « Fort heureusement, je pense le contraire, la traduction est un lieu d’altérité. Il s’agit d’établir un corps à corps entre deux langues différentes. Par définition, la traduction n’est jamais du côté de l’identique : si on allait vers l’identique, on resterait dans la langue d’origine et donc on ne pourrait pas traduire. Traduire, c’est une quête de justesse où l’on traque tout ce qui pourrait aller contre cette justesse. On cherche à rendre justice au texte. »                 

La traduction est un enjeu politique, comme le montre la polémique autour de la traduction de l’œuvre d’Amanda Gorman. Pour Valérie Zenatti, un traducteur ne se résume pas à sa couleur de peau, à son nom ou à son lieu de naissance. Au contraire, chaque aspect de la vie et de la personnalité du traducteur constitue son rapport à la langue, à la fois à la langue d’origine et à la langue de traduction. D’après elle, ce rapport à la langue ne se mesure pas et ce débat n’a pas lieu d’être.

Outre les enjeux d’appropriation culturelle mis en cause par certains détracteurs du choix de la traductrice néerlandaise d’Amanda Gorman, une question d’ordre littéraire se pose-t-elle ? L’identité prime-t-elle sur la compétence ? La militante néerlandaise Olave Nduwanje estime que le choix de Marieke Lucas Rijneveld est un « exemple du sentiment de supériorité blanche » et un « signe de prétention », car « les personnes blanches partent du principe qu’elles peuvent comprendre les expériences de tout le monde ».

Des termes que récuse Valérie Zenatti pour qui la démarche de traduction d’Amanda Gorman ne présente aucun désir de supériorité :

« Au contraire, la traduction est un espace d’humilité. C’est une humilité bien réelle et physique : on est face au texte, et même s’il faut beaucoup de confiance pour traduire, il faut aussi être conscient des limites de la traductions. Entraîner ce débat vers une pensée postcoloniale est, à mon sens, faux.

Dans son texte lu lors de l’investiture du président américain, Amanda Gorman parle d’union. Elle parle d’Amérique en tant qu’Américaine, il s’agit donc d’un texte qui nécessite d’être traduit dans d’autres langues par des gens qui ont une oreille et une voix le permettant. Ces gens peuvent être blancs, noirs, femmes, hommes… Le danger serait de dire qu’une femme ne pourrait être traduite que par une femme, un homme seulement par un homme, un personne transgenre seulement par une personne transgenre. Ce serait l’impossibilité totale de faire voyager les mots et les langues à travers les vecteurs que sont les traducteurs. »

En France, la jeune chanteuse et mannequin belgo-congolaise Lous and the Yakuzas a été choisie pour traduire Amanda Gorman, marquant de la part des éditeurs une volonté d’être proche de la figure de l’auteur. Un traducteur doit-il avoir des accointances avec l’auteur qu’il traduit ? Mme Zenatti réagit :

« C’est étrange, car la question ne s’est jamais posée pour Barack Obama. Personne n’a demandé que les traducteurs d’Obama soient à la fois noirs et présidents. On ne sait plus quelles sont les limites de ces demandes. »                  

Pour Valérie Zenatti, c’est le symbole politique de la lecture d’Amanda Gorman le jour de l’investiture de Joe Biden qui a joué dans la contestation du choix de la traductrice néerlandaise. La traductrice regrette que le débat ne se soit pas orienté vers l’essence de la traduction, qu’elle définit comme un lieu à la fois de lutte et d’union. A cette polémique, Mme Zenatti aurait préféré l’inventivité de certains festivals dédiés à la traduction (Les Assises de la traduction, Festival VO/VF) où sont organisés des battles de traduction. Selon elle, ces événements constituent une plateforme de discussion dont auraient pu bénéficier les éditeurs néerlandais d’Amanda Gorman. L’opportunité pour chacun de rendre compte du texte à sa manière, sans jamais barrer la route à celui ou celle qui mettrait ses compétences, son écoute et sa sensibilité personnelles au service du texte original.

« Une traduction n’est jamais gravée dans le marbre et peut toujours être remise en question. Non pas par rapport à l’âge, la couleur de peau, la nationalité, la religion de l’auteur et du traducteur, mais au contraire parce que la traduction est un lieu de doute et d’incertitude. »

Le risque de l’automatisation ?

La poétesse Amanda Gorman avait validé le choix de Marieke Lucas Rijneveld comme traductrice. C’est cette dernière et sa maison d’édition qui ont préféré revenir sur cette décision, notamment sous la pression de contestations sur les réseaux sociaux. Cette polémique ne serait-elle pas aussi une opportunité de reconnaître l’importance du métier de traducteur et sa place centrale dans le processus de l’édition ? Selon Valérie Zenatti, si ce débat est en effet un moyen de mieux faire connaître les enjeux de la traduction, un autre danger guette cette activité : la traduction automatique. Différents logiciels proposant des traductions automatiques, à mesure qu’ils progressent en termes de performance, menacent l’existence même des traducteurs.

« Ce serait terrible, car demain un logiciel pourra faire le passage d’une langue à l’autre, mais aussi intégrer des données telles que l’âge et l’origine de l’auteur pour traduire en adéquation avec ces informations. Mais alors, comment faire passer tout ce qui est du ressort de l’âme ? Un traducteur traduit aussi avec son intériorité, sa vision du monde, sa connaissance de l’autre et de la littérature. Ce n’est pas une machine, c’est un lecteur qui dialogue avec la littérature. »

Citant le traducteur Olivier Cadiot, Valérie Zenatti rappelle qu’un traducteur utilise des outils qui lui sont propres aussi bien que sa connaissance de la littérature, ce que les machines ne peuvent (pas encore) faire. 

« Une position aussi radicale que celle qui demande que le traducteur soit personnellement, physiquement, politiquement et socialement l’équivalent de l’auteur, c’est aller vers la traduction automatique. C’est un danger qui vide la traduction de son pouvoir aussi ambitieux que modeste, mais surtout généreux, car c’est une démarche qui permet à ceux qui ne connaissent pas une langue de la lire néanmoins. »

To be or not to be, nouvelles idéologies et traduction

Le traducteur « sous influence », où est le libre arbitre ?

Une journaliste noire, Janice Deul, a fait savoir qu’il aurait été plus adapté de confier cette tâche à une auteure noire plutôt qu’à une traductrice blanche et non binaire.

Partant de ce principe, il aurait donc suffi à Marieke d’être née noire pour pouvoir traduire le poème d’Amanda. Est-ce donc l’identité de femme noire qui permet ou non une traduction ? De la même façon donc, si on inversait ce principe de valeur, une traductrice noire ne pourrait donc pas travailler sur un roman écrit par un blanc. Si on pousse le raisonnement encore plus loin, est-ce que le travail des traducteurs sera sélectionné en fonction de ses origines ?

Face aux nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, André Markowicz, écrivain et traducteur de Dostoïevski dans une tribune au « Monde » s’insurge : « Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas ».

L’identité au cœur des débats…

André Markowicz raconte qu’il a fait l’objet de critiques allant dans ce sens, il raconte qu’un critique russe orthodoxe avait remis en question ses traductions de Dostoïevski parce qu’il n’était pas orthodoxe – or seul un orthodoxe peut comprendre un orthodoxe. Il ne le disait pas ouvertement mais c’était clair, le fond de la question était qu’un juif, même russe, ne peut pas rendre compte de « l’âme russe ».

Michel Volkovitch, auteur et traducteur littéraire et lauréat de plusieurs prix de traduction, notamment d’œuvres poétiques répond aussi à ce propos :

« Je trouve indigne que l’on veuille interdire à quelqu’un de traduire à cause de son sexe ou de sa couleur. Un tas de livres écrits par des hommes ont été traduits par des femmes, qui sont d’ailleurs majoritaires dans la profession, par exemple. » 

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne » disait Desproges.

Les idéologies consistant à stigmatiser les hommes en fonction de leur couleur de peau, de leur race ne limitent-elles pas la créativité et l’échange ? Est-ce qu’on ne cultive pas ainsi les différences au lieu de les dépasser ? La traduction, qui est avant tout un travail de « passeur » doit dépasser ces contraintes idéologiques. Traduire c’est donner une visibilité à un auteur. Il faut travailler et recommencer de multiples fois, faire appel à ses lectures, puiser dans sa culture, enquêter, s’informer jusqu’à la réalisation d’un texte recevable par tous. Ce n’est pas juste recopier à l’identique dans une autre langue. Il faut faire ressortir la sensibilité d’un texte et les échanges entre traducteur, réviseur, éditeurs participent à cet essai de perfection.

Quel que soit son domaine de spécialité, le traducteur travaille différemment en fonction de qui il est et des influences qu’il a connues. On peut constater qu’une traduction d’un même texte peut varier, ce qui ne remet pas en question les compétences du traducteur, toutes seront bonnes si le savoir-faire est là et a été acquis que le traducteur soit blanc, noir, femme, homme, religieux ou agnostique.

Comme le précise Bérengère Viennot, traductrice : l’affaire du poème d’Amanda Gorman n’a rien à voir avec la traduction mais plutôt avec des mouvements idéologiques.

Faut-il être aveugle et sourd pour traduire Helen Keller, homosexuel pour traduire Oscar Wilde, voire mort pour traduire du latin ?

Sources :

https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/affaires-en-cours-du-vendredi-05-mars-2021

https://daardaar.be/rubriques/opinions/le-poeme-damanda-gorman-doit-il-absolument-etre-traduit-par-une-femme-noire/

https://www.franceculture.fr/societe/amanda-gorman-plus-jeune-poetesse-jamais-invitee-a-une-ceremonie-dinvestiture-dans-lhistoire-des

https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/03/11/andre-markowicz-traducteur-sur-l-affaire-amanda-gorman-personne-n-a-le-droit-de-me-dire-ce-que-j-ai-le-droit-de-traduire-ou-pas_6072706_3260.html

https://www.courrierinternational.com/article/litterature-amanda-gorman-peut-elle-etre-traduite-en-neerlandais-par-une-personne-blanche

https://www.marianne.net/culture/litterature/evincee-de-la-traduction-dune-poetesse-noire-car-blanche-marieke-lucas-rijneveld-repond-en-poesie

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