Retour sur une année complexe : les étudiants face au COVID-19

Par Philippe Zueras, étudiant M2TSM

Le sujet de mon rapport de stage de M1 a consisté à étudier l’impact du coronavirus sur le secteur de la traduction. Dans l’une de mes sous-parties, je me suis interrogé sur la façon dont les étudiants vivaient leur stage, et à plus grande échelle, sur leur ressenti vis-à-vis de l’année scolaire que nous venions de traverser. Pour ce faire, je me suis appuyé sur les enquêtes menées par l’OVE (Observatoire Vie Étudiante), puis j’ai réalisé un questionnaire que j’ai adressé aux étudiants de masters de traduction de diverses universités.

Des conséquences sociales et psychologiques

Ce n’est une surprise pour personne : les étudiants ont très mal vécu ces longs mois d’isolement sous l’emprise des contraintes imposées par le coronavirus. Si pour certains les cours à distance ont été vécus de manière positive en raison de la diminution de certains coûts financiers ou de l’économie de temps sur leurs trajets, le manque d’interaction entre les élèves et les professeurs a pesé lourdement sur leur moral et la constance de leur motivation. En effet, si ce virus se nourrit de la proximité sociale et trouve dans les contacts humains de quoi se propager, étudiants et enseignants ont souffert de ce manque de contact et d’échange.

Le site journalistique Actu se penche sur le sujet dans la métropole lilloise en mars 2021 avec un article intitulé « Comment la crise du Covid-19 a volé un an de la vie des étudiants ? » Son auteur, Julien Bouteiller, revient sur les difficultés liées aux cours à distance, à l’isolement, et sur l’anxiété et la détresse qui ont résulté de cette pandémie. Il indique même que dans les cas les plus graves, les étudiants ont pu développer des dépressions et des pensées suicidaires. Le recours aux Restos du Cœur a augmenté de plus de 50 % d’après l’une des employées, et les besoins de consultations psychologiques en ligne se sont développés. L’une de ces psychologues, Celia Benoist, s’exprime sur la solitude des étudiants, qui d’après elle doivent être écoutés, pour ne pas se laisser gagner par ses effets toxiques. Une assistante sociale poursuit dans ce sens et constate que les étudiants ont été « laissés à l’abandon, d’un point de vue de l’enseignement, mais aussi socialement et sanitairement ».

En septembre 2020, l’Observatoire de la Vie Étudiante (OVE) a publié une enquête assez éloquente sur la situation psychologique des étudiants et leurs difficultés à s’adapter durant le premier confinement. 31 % des étudiants ont présenté des signes de détresse psychologique, ce qui fait 11 points de plus que l’enquête santé de l’OVE en 2016. 28 % se déclaraient même souvent tristes et abattus. Parmi les problèmes les plus fréquemment cités par les étudiants participant à l’enquête, nous retrouvons la difficulté de s’organiser convenablement (51 %), les problèmes de connexion internet (39 %) et le manque de relations sociales (39 %).

À la fin de ce sondage, 45 % des élèves pensent que le confinement aura un impact négatif sur le bon déroulement de leurs études (contre 11 % de positif).

Bien que l’enquête soit très fiable, elle a été réalisée lors du premier confinement, et je n’ai personnellement pas été convaincu par ces chiffres par rapport à l’année que nous venons de traverser, où je les soupçonne d’être relativement plus élevés. En m’appuyant sur les retours des autres étudiants de ma promotion, et même sur notre master en général, le manque de relations sociales est quasi-unanime.

Dans la continuité de ces études, et puisqu’aucun sondage n’avait été réalisé au sujet des stages, alors j’ai créé le mien. L’objectif reste d’être préparés au métier de traducteur, et il me paraissait crucial pour mon sujet d’aller plus loin que ma seule perception des choses et de dresser un bilan global de l’expérience de chacun en stage avec les conditions particulières imposées par le coronavirus.

Il convient de préciser que le questionnaire a été réalisé le 11 mai 2021. Certains étudiants, provenant entre autres de l’ISIT ou même du master TSM n’avaient pas encore débuté leur stage à cette date. J’ai cependant reçu assez de réponses pour pouvoir établir une analyse plus approfondie. Les réponses proviennent d’étudiants de 5 masters spécialisés en traduction, dans les villes de Lille, Lyon, Nanterre, Bordeaux, et Caen.

L’adaptabilité et l’évolution des méthodes de travail

Globalement, en ce qui concerne les difficultés, que j’ai déjà abordées précédemment, c’est de très loin l’aspect social qui prédomine dans les réponses. Le manque de contact humain et de lien social a eu un impact très fort sur le moral des étudiants et sur leur motivation à poursuivre leurs études. Le second point qui revient assez fréquemment concerne bien entendu les cours à distance, mais la plupart précise que ce sont surtout les techniques informatiques qui ont pesé lourd dans le suivi des cours. En effet, suivre derrière un écran, chacune des manipulations de nos professeurs tout en saisissant le sens, et ce, à une vitesse parfois bien trop rapide pour assurer une compréhension correcte a été très complexe. En présentiel, il est toujours possible de questionner rapidement notre voisin ou voisine si nous perdons le fil à cause d’une erreur. La pandémie a rendu ceci impossible. La moindre mauvaise manipulation nous faisait perdre du temps et par conséquent écoute, compréhension et attention. Les replays ont été particulièrement utiles, bien que le logiciel n’ait pas été des plus ergonomiques. Quelques-uns soulignent aussi les difficultés de concentration liées aux nombreuses heures passées sur les écrans. Même si le travail sur ordinateur sera notre quotidien dans notre vie professionnelle en tant que traducteur, il est possible chez soi de gérer son temps, sa fatigue, et de choisir de faire une pause, ce qui n’est pas possible dans le cadre d’un suivi de cours à distance.

Personnellement, je ne vois pas que du négatif dans l’adaptabilité dont il a fallu faire preuve. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu savoir si mon avis était partagé et si les étudiants avaient aussi vu du positif dans cette situation. Je n’étais visiblement pas le seul, puisqu’une seule personne a répondu qu’elle n’avait observé aucun avantage. Dans l’absolu, ces changements dans nos pratiques n’ont pas été que pour nous déplaire. Si beaucoup soulignaient parfois des problèmes de constance dans le suivi des cours, la quasi-totalité admet que la pandémie a aussi installé un certain confort en ce qui concerne les horaires. Ils sont près de 80 % à souligner l’aisance que permettent les cours à distance. En effet, il suffit de se préparer et de se connecter. Il est plaisant de passer moins de temps dans les transports et de pouvoir gagner à la fois en temps de sommeil et en temps de travail. Il est intéressant de noter que la pandémie a provoqué un nouveau rythme de vie, les étudiants ont pu organiser leurs journées différemment et plusieurs reconnaissent avoir apprécié d’avoir eu plus de temps pour eux. Certains admettent même qu’un retour à la normale leur paraît compliqué et qu’il faudrait peut-être trouver un juste équilibre entre cours en présentiel et cours en distanciel.

La recherche de stage : les entreprises impactées et réticentes

Pour ce qui est de la partie « stage » du questionnaire, ma première question a porté sur le nombre de demandes envoyées pour trouver une entreprise d’accueil ou un indépendant. Les réponses vont d’une seule à 110, et j’obtiens une moyenne de 38 demandes pour une acceptation. Pour environ 75 % des refus, la crise sanitaire était invoquée comme prétexte, les entreprises justifiant que cette année, moins de stagiaires (voire aucun dans plusieurs cas) seraient acceptés. Malgré l’obligation d’effectuer un stage à l’étranger, 27 % des étudiants ne se sont pas risqués à envoyer des demandes à l’étranger en raison des incertitudes ou d’un éventuel risque d’annulation.

Alors que le stage devait se dérouler en présentiel, les conditions sanitaires ont rendu l’accueil des stagiaires difficile pour certaines entreprises ou particuliers. L’université a donc exceptionnellement autorisé les stages en distanciel. Pour autant, un peu plus de 50 % des étudiants ayant répondu ont tout de même réussi à faire leur stage en présentiel (j’inclus deux cas qui ont dû alterner entre présentiel et distanciel). Le port du masque et/ou l’utilisation de gel hydroalcoolique était alors obligatoire dans près d’un cas sur deux.

Pour ce qui est du distanciel, 80 % des étudiants interrogés ont rencontré des difficultés d’adaptation. Si la plupart constatent des problèmes liés à leurs facultés de concentration et à leur capacité d’organiser et de planifier leur journée de travail, d’autres ont ressenti une grande frustration à travailler en solitaire chez eux, et de n’avoir pas pu s’intégrer à l’équipe. Certains étudiants n’ont même pas vu le visage de leurs interlocuteurs. Quelques-uns vont même jusqu’à parler de « manque de vie » et « d’impression de ramasser les miettes […] de projets de traduction pas vraiment intéressants ». Malgré ce manque de communication, environ deux tiers des participants ont tout de même réussi à collaborer avec d’autres traducteurs.

Parallèlement à ces problèmes de communication, j’ai interrogé les étudiants sur l’évolution des méthodes d’échange au sein de leurs entreprises d’accueil. Je n’ai noté aucune évolution particulière liée au coronavirus excepté pour mon cas et celui d’une autre étudiante. Pour ce qui est de mon expérience, la communication de l’entreprise dans laquelle j’ai effectué mon stage s’effectue normalement par appels internes, pour éviter les déplacements dans le bâtiment, mais aujourd’hui, l’agence utilise massivement Skype pour assurer la continuité des échanges. En consultant les réponses détaillées des questionnaires, j’ai toutefois relevé quelques incohérences. Certains se sont plaints des problèmes de communication liés au coronavirus, mais m’ont ensuite indiqué que les méthodes n’avaient pas évolué. J’en ai donc déduit qu’ils faisaient plutôt face à la réalité du métier qu’à un réel effet consécutif à la pandémie.

Par chance, les entreprises restent majoritairement compétitives. Pour 60 % des étudiants interrogés, la crise sanitaire n’a eu aucun impact sur la productivité de l’entreprise, qui a donc pu leur fournir une charge de travail réelle.

Certaines de mes questions n’étaient destinées qu’aux étudiants de M2, l’une d’entre elles concernait la recherche de stage. M. Loock et d’autres enseignants nous ont expliqué en cours d’année qu’il était plus simple de trouver un stage pour un étudiant en M2 que pour un étudiant en M1 et j’ai voulu savoir si cette information restait vraie dans cette période particulière. Les retours prouvent qu’ils ont aussi fait les frais de l’impact de cette crise sanitaire, puisque le verdict est sans appel : trouver un stage a été, dans les meilleurs cas, aussi difficile, et dans les pires, plus complexe. Cependant, 80 % des M2 (en majorité des TSM) se sentent prêts à exercer le métier de traducteur.

Paroles de stagiaires

Pour finir, j’ai tenu à poser deux questions dans le but de savoir ce que les étudiants pensaient globalement de leurs stages. Pour l’une d’entre elles, il s’agissait de dresser un premier bilan de leur expérience de stage, même si elle n’était pas complètement terminée. Si quelques rares interrogés parlent d’ennui ponctuel, de semaines monotones, de manque de suivi ou de tuteur passif, le bilan reste extrêmement positif, avec plus de 85 % de satisfaction. Ceux qui ont eu l’amabilité de développer leurs réponses parlent d’un très bon entraînement à la réalité du métier, de la diversité des tâches et des vertus formatrices du stage.

La seconde question a porté sur la professionnalisation et le stage, et tous ont reconnu que cette immersion n’a que des avantages pour prendre toute la mesure des exigences liées à la profession malgré un certain manque de suivi pour quelques-uns.

Quelques retours d’expérience. Les avis divergent…

… mais restent majoritairement très positifs.

Sources :

http://www.ove-national.education.fr/publication/ove-infos-n42-la-vie-etudiante-au-temps-de-la-pandemie-de-covid-19/

https://actu.fr/societe/coronavirus/enquete-comment-la-crise-du-covid-19-a-vole-un-an-de-la-vie-des-etudiants-de-lille_39518400.html

https://changethework.com/impact-covid-sante-mentale/

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