Traduire le juridique : portrait de Raphaël Bourdon, juriste-linguiste à la Cour de justice de l’Union européenne

Par Audrey Thiébault, étudiante M2 TSM

Si vous suivez de manière assidue les billets publiés sur ce blog, la personne que j’ai interviewée vous sera peut-être familière. Ancien étudiant du master TSM, Raphaël avait rédigé les deux billets intitulés « La Traduction juridique – À la croisée des cultures juridiques et linguistiques » et « L’ethnocentrisme juridique : un loup parfois déguisé en agneau » en 2019.

Cet entretien fait suite à mon stage de première année effectué en traduction juridique. Au cours de ce stage, je m’étais en effet posé de nombreuses questions : comment traduire au mieux sans connaissance en droit ? Quels outils utiliser ? Et bien d’autres encore. Heureusement, Raphaël était là pour éclaircir certains points.

Q : Peux-tu nous faire une brève présentation ton parcours universitaire et professionnel ?

R : Bien entendu ! J’ai tout d’abord suivi une formation juridique (licence et master) axée sur le droit comparé, européen et international, au cours de laquelle j’ai eu l’occasion d’étudier à l’université de Lille (France), à l’université de la Sarre (Allemagne) et à l’université de Warwick (Angleterre). Ensuite, j’ai préparé le Master Traduction Spécialisée Multilingue de l’université de Lille. Diplômes en poche, j’ai quitté les bancs de l’université l’année dernière, en juin 2020. J’ai travaillé quelques mois en tant que traducteur indépendant puis en tant que traducteur in-house auprès d’Amplexor Portugal, et aujourd’hui je suis juriste-linguiste DE/EN-FR à la Cour de justice de l’Union européenne.

Q : Dans quelle mesure les connaissances acquises grâce à ta formation juridique t’aident-elles à traduire aujourd’hui ?

R : De manière générale, je traduis comme j’écrirais, tout en m’adaptant au texte source et au lectorat cible. Et mes études juridiques m’ont précisément permis de m’imprégner de la langue du droit. À mes yeux, c’était d’ailleurs plus une adoption qu’un apprentissage stricto sensu. Les termes, les concepts, les expressions et la phraséologie propres à la langue juridique me viennent de façon plus naturelle à l’esprit, car je les ai lus, entendus et employés à de multiples reprises. Si je n’avais pas suivi ma formation juridique, je devrais sans doute passer beaucoup plus de temps dans mes recherches terminologiques, conceptuelles et phraséologiques pour essayer de reproduire avec naturel et fidélité l’idiolecte des juristes.

Q : Que penses-tu de l’utilité des mémoires de traduction (et donc de la traduction assistée par ordinateur) dans la traduction juridique ?

R : De mon expérience, lorsque j’ai effectué mon stage au Belgian Translation Centre, les mémoires de traduction étaient extrêmement utiles pour les textes juridiques, surtout pour les formules consacrées et récurrentes des décisions de justice ! En outre, dans certaines branches du droit, comme en droit des contrats ou des données à caractère personnel, le contenu au sein d’un même document fait plus souvent que rarement preuve de répétitivité, et les documents ont une véritable tendance à se répéter entre eux. Je trouverais donc dommage de ne pas profiter des correspondances d’une mémoire de traduction si l’on en possède une. Enfin, grâce à la recherche en concordance, les mémoires de traduction peuvent être utilisées comme des glossaires avec du contexte : c’est très intéressant, car la langue juridique dépend fortement du contexte. Petit bémol toutefois par rapport aux glossaires, les mémoires de traduction ne permettent pas, à ma connaissance, de définir des termes.

Q : Toi qui possèdes de bonnes connaissances en droit comparé, penses-tu qu’il soit possible de produire une traduction de qualité sans connaître de manière approfondie le système juridique du pays de la langue source ?

R : Ce n’est pas impossible. Comme toujours, cela dépend du skopos et du temps que nous avons à disposition pour effectuer nos recherches. En traduction juridique, le principe est celui de l’équivalence fonctionnelle [1]. Les dictionnaires bilingues spécialisés et les bases de données terminologiques spécialisées permettent en règle générale de trouver un équivalent fonctionnel entre un système juridique A parlant une langue juridique A et un système juridique B parlant une langue juridique B. Mais ça ne suffit pas toujours, notamment lorsque des concepts qui semblent équivalents ne recouvrent pas tout à fait la même chose. Trouver un équivalent fonctionnel suppose alors de bonnes connaissances (et/ou recherches) juridiques et linguistiques. Je préconise à cet égard d’effectuer des recherches unilingues afin de mieux saisir, d’une part, le concept source à traduire et, d’autre part, le concept cible que l’on pense équivalent.

Dans le cas où une équivalence n’existerait tout pas, il serait tout à fait possible de conserver le terme en langue source et de l’expliciter à travers une glose, comme « common law » ou encore « estoppel ». À cet effet, il serait préférable de connaître le concept étranger ou d’avoir un bon dictionnaire juridique sous la main, voire les deux !

La question de l’équivalence n’est jamais simple, pour les traducteurs non-juristes comme pour les juristes-linguistes. Mais si je puis donner un conseil : les dictionnaires juridiques unilingues et bilingues sont nos meilleurs alliés. La base de données terminologique de l’Union européenne, IATE, est également une véritable mine d’or.

Q : En ce qui concerne l’étape de révision d’un texte au sujet précis voire pointu, est-il préférable de toujours confier cette tâche à un expert du sujet ou à un linguiste/traducteur ayant des connaissances générales du sujet en question ?

R : Confier la révision d’un texte pointu à un expert du domaine (de surcroît linguiste !) représenterait un atout certain. Si cet expert n’était pas linguiste, je demanderais toutefois au traducteur et à l’expert de rester en contact, car c’est la somme de leurs expertises qui garantirait la qualité de la traduction.

Cela étant, j’aurais envie de dire que tout dépend des enjeux en cause. Si ces enjeux ne sont pas particulièrement importants, par exemple d’un point de vue économique, une telle révision me semble pouvoir être effectuée par un linguiste rigoureux possédant des connaissances générales sur le sujet. À l’inverse, en cas d’enjeux considérables, je demanderais au moins, par sécurité, une relecture-expertise. D’ailleurs, je souhaiterais à cet égard que l’expert connaisse la langue source.

Normalement, la relecture-expertise est unilingue, c’est-à-dire qu’on ne revoit que la langue cible. A priori, on n’a pas besoin du texte source et donc de connaître la langue source. Toutefois, une relecture strictement unilingue peut parfois conduire à ce que des erreurs de traduction soient insérées. Fournir pour référence le texte source à un expert pouvant le comprendre me paraît dès lors important. Si l’expert ne connaît pas la langue source, il convient de le mettre en contact avec le réviseur pour s’assurer que la traduction sera conforme à l’original et à l’idiolecte.

Q : Que penses-tu de la traduction automatique dans le domaine de la traduction juridique ?

R : En toute objectivité, je dirais que ça dépend du contenu à traduire et du moteur de traduction automatique. En premier lieu, il convient par principe d’éviter les moteurs de traduction automatique gratuits et en libre accès, car ces moteurs ne garantissent pas toujours la confidentialité des données. À l’inverse, je sais que DeepL Pro (service payant) et eTranslation (service avec accès restreint) garantissent cette confidentialité des données.

En deuxième lieu, le moteur de traduction automatique doit reposer sur une base de données bien fournie sur le(s) domaine(s) du texte source pour livrer un prétraitement de qualité. Par exemple, le problème avec DeepL Pro, c’est que même si la traduction est fluide, le respect de la terminologie technique n’est pas toujours au rendez-vous. De mon expérience, c’est quitte ou double, surtout lorsque le texte juridique porte sur plusieurs domaines de spécialité. Avec eTranslation, c’est plutôt l’inverse. Lorsque j’étais encore étudiant TSM, j’avais testé ce service avec un texte de droit national et un texte portant sur le droit de l’Union. S’agissant du texte de droit national, eTranslation respectait plutôt bien la terminologie juridique. Toutefois, il péchait au niveau de la fluidité, des formules consacrées et de la terminologie non juridique. S’agissant au contraire du texte sur le droit de l’Union, la traduction était tout à fait exploitable, tant au regard de la terminologie qu’au regard de la fluidité. La qualité, la quantité et la pertinence des données alimentant le moteur de traduction automatique sont primordiales.

En troisième lieu, traduction automatique tout court ou traduction automatique interactive ? Si le moteur de traduction automatique apprend et adapte ses propositions de traduction au fur et à mesure de notre post-édition, alors il nous sera d’une très grande aide au bout du compte !

Un grand merci à Raphaël pour avoir répondu à mes questions ! Si vous souhaitez approfondir les problématiques inhérentes à la traduction juridique, n’hésitez pas à consulter ses deux billets que vous trouverez ici et .

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[1] L’équivalence fonctionnelle vise à remplacer le terme par un équivalent conceptuel et linguistique.

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