Traduction et diglossie : entretien avec le traducteur créole réunionnais Éric Naminzo

Par Marion Coupama, étudiante M2 TSM

Le mois dernier a eu lieu la semaine créole, fête visant à célébrer les cultures et les langues créoles que plus de 2 millions de Français parlent. Pourtant, malgré ce nombre important, les langues créoles sont encore assez méconnues sur le territoire hexagonal. Étant Réunionnaise, il m’arrive encore aujourd’hui d’apprendre aux personnes que je rencontre, que ce n’est pas parce que je parle créole réunionnais que je comprends parfaitement le créole martiniquais, haïtien ou seychellois. En revanche, ce que le créole réunionnais partage avec de nombreuses autres langues créoles est qu’il est implanté dans un milieu diglossique. La diglossie, comme en parle Mathilde Motte dans son billet juste ici, est un concept sociolinguistique qui se définit par l’existence d’une certaine hiérarchie entre deux langues coexistant sur un même territoire. Dans le cas du créole, la langue française serait considérée comme langue dite « haute », plutôt utilisée dans un contexte formel et professionnel, tandis que le créole serait la langue « basse », utilisée uniquement dans la sphère privée. La situation de diglossie peut s’établir dans différents territoires, mais dans cet article nous allons surtout nous concentrer sur la situation à La Réunion et sur les enjeux de la traduction dans un contexte de ce type.

Avant de commencer

Je juge important de faire un point sur l’histoire et sur la situation de la langue à La Réunion avant de continuer mes propos. Les langues créoles sont des langues considérées comme jeunes et issues de la colonisation européenne. Dans le cas du créole réunionnais, elle reprend des structures lexicales françaises ainsi que des termes issus de l’influence indo-portugaise, tamoul ou encore malgache. Il s’agit donc d’une langue très riche qui possède sa propre grammaire. Néanmoins, elle ne possède toujours pas de graphie fixe. Il existe aujourd’hui quatre façons différentes d’écrire en créole réunionnais. Je vous invite, si cela vous intéresse, à les consulter sur ce site. Dans la suite de cet article, nous allons voir que ces différentes façons d’écrire posent un véritable problème dans la traduction du créole. En effet, si 90 % de la population de l’île parle créole réunionnais, seul un tout petit pourcentage de la population a reçu un enseignement de la langue et par conséquent, de son écriture. La raison à cela est que le créole réunionnais n’est enseigné[1] à l’école que depuis les années 2000, lorsqu’il a été reconnu comme langue régionale. Par conséquent, la majeure partie de la population réunionnaise ne maîtrise pas l’écriture de ces différentes graphies. De même, la lecture de ces graphies peut représenter une certaine difficulté pour les personnes qui n’y ont pas été initiées. Afin d’en savoir plus sur ce que cela peut représenter pour le secteur de la traduction, j’ai décidé d’échanger avec un traducteur travaillant depuis et vers le créole réunionnais, Éric Naminzo.

Question : Bonjour Éric, merci de participer à cet échange avec moi ! Dans un premier temps, peux-tu te présenter ?

Bien sûr ! Je vais t’expliquer rapidement mon parcours. J’ai fait des études de lettres en commençant par une classe préparatoire. J’ai ensuite fait une licence de langues avant de tenter le concours du CAPES d’espagnol. J’ai fini par obtenir le CAPLP. Aujourd’hui, et depuis huit ans déjà, je suis enseignant d’espagnol dans un lycée professionnel à La Réunion.
En parallèle, j’ai fait partie de diverses associations pendant plusieurs années autour de différents thèmes comme l’identité culturelle, la créolité, la musique (car je suis également musicien), etc. Et, à un moment je me suis dit, j’aime faire ces deux choses : partager mes connaissances en langues et transmettre mon savoir à propos de la culture créole. J’ai donc décidé d’entreprendre quelque chose de nouveau en ouvrant mon entreprise. J’organise désormais des formations autour de la valorisation de langue et de la culture réunionnaise, des ateliers d’écriture en créole pour l’apprentissage des graphies ou pour des artistes qui souhaitent transposer leur musique à l’écrit. Et enfin, je propose également des services de traduction vers et depuis le créole réunionnais.

Q : Selon toi, quelles sont les enjeux de la traduction d’une langue régionale comme le créole réunionnais ?

L’intérêt de la traduction du créole permet dans un premier temps de prouver qu’on peut tout faire dans notre langue et qu’on peut tout traduire. Pour moi, il y a bien évidemment un aspect sociologique, car grâce à la traduction, le peuple réunionnais peut voir que la langue créole s’écrit, elle est donc visible sous un nouveau format et dans un cadre inattendu, en tout cas pour la plupart des personnes. Dans l’inconscient collectif, cela lui permet d’avoir un peu de visibilité. Mais après, tout dépend de ce qu’on traduit. Par exemple, la traduction d’une œuvre littéraire, d’un poème ou d’un roman du créole vers le français peut avoir une portée différente, car il faut transposer tout un univers culturel. Le chanteur réunionnais Danyèl Waro le fait d’ailleurs de façon très brillante. Il est capable de traduire, j’invente en disant cela, l’hibiscus par une tulipe par exemple… et puis, même les « images » dans ses textes sont très bien transposées en français, mais cela peut lui demander un sacrifice, car traduire ça peut aussi être trahir. Mais selon moi cette question sous-tend une autre, car dans le cas du créole, il y a aussi le problème des graphies qui se pose. Par exemple, un réunionnais peut tomber sur une version du Petit Prince en créole, tout en sachant que le livre existe également en français. N’étant pas habitué à lire du créole et peut-être par manque d’effort, il aura tendance à choisir la version française. Donc oui, la traduction du créole permet de mettre en avant la langue mais il faut aussi se demander, est-ce que les gens vont adhérer ? Qui comprendra son utilité ? Beaucoup diront : « mais c’est inutile, autant lire en français ! ». Le problème dans ce cas précis réside surtout dans le fait que lire le créole est difficile pour un lecteur non initié à la graphie de la langue. Mais tout ça, c’est encore un autre débat !

Q : Quelles difficultés présentent la traduction de deux langues aussi proches, mais également très différentes, dans la mesure où le français est très « littérarisé », tandis que le créole est très oralisé ?

Le créole est oral mais c’est en train de changer, et puis… toutes les langues ont été orales à un moment donné. Par exemple, avant l’ordonnance de Villers-Cotterêts, instaurant la langue française comme seule langue administrative en 1539, chaque région avait plus ou moins sa propre langue, le breton, niçois, basque, etc. Bref, personne n’écrivait nécessairement en français à cette époque. Chacun écrivait dans sa langue, ce qui signifie qu’au XVIsiècle, le français n’était lui aussi qu’une langue orale ! Donc tout est possible. Selon moi, je pense que pour le créole, on peut parler d’introduire des néologismes dans la langue. Le néologisme a toujours été un levier fort dans la langue française, et le créole est né de beaucoup de mots français mais avec du vocabulaire malgache, tamoul, etc. Mais il est vrai que les structures globales viennent du français, donc nous avons tendance à franciser notre créole. Par exemple, je me souviens d’une conversation avec une institutrice. Elle m’a dit qu’elle affectionnait la langue réunionnaise, mais qu’elle n’offrirait jamais une légitimité à la langue car pour elle, la langue serait « pauvre », qu’elle manque de concepts théoriques et de synonymes. Mais cette opinion n’engage qu’elle. Pour moi, dire cela signifie plutôt que vous ne voyez pas les équivalences possibles. Chaque langue a son propre univers, certaines choses se disent en français qui ne se disent pas forcément en créole pour la simple et bonne raison que nous n’avons pas la nécessité de dire cela ici et dans notre langue. Mais je comprends malgré tout le cheminement de sa pensée. Nous avons souvent l’impression qu’il manque des mots en créole, car nous reprenons sans arrêt des mots du français. De plus, certains termes ont disparu avec le temps et certaines expressions sont de moins en moins utilisées car nous n’osons pas forcément les utiliser, ou car elles sont beaucoup trop longues. Pourquoi utiliser dix mots pour dire quelque chose en créole alors qu’on peut le dire en un seul mot en français ? Donc pour moi, oui il s’agit d’une langue orale dans la mesure où sa transmission se fait surtout dans l’oralité, mais sa transmission commence aujourd’hui à être renforcée par l’écrit. Et c’est ça qu’il faut faire, valoriser la langue, parce que bien évidemment, on ne pourra pas traduire dans une langue s’il nous manque des mots. De même, si je fais une traduction technique vers le créole, je vais parfois devoir sacrifier certains termes créoles pour privilégier des termes francisés, car ils seront plus compréhensibles par le lecteur. En effet, comme je le disais tout à l’heure, certains termes et expressions sont de moins en moins utilisés, donc beaucoup ne pourront pas comprendre ce qu’ils signifient. Pour moi, la solution serait peut-être d’imposer des structures créoles équivalentes qui feront davantage écho à notre langue, notre culture, notre imaginaire ou notre façon de voir le concept en question, puis de le transmettre et de l’utiliser afin de remplacer les mots français. Donc voilà, pour relancer un mot dans l’usage, ça ne tient qu’à nous !

Q : Existe-il beaucoup de demande en traduction depuis ou vers le créole ? D’où vient-elle ?

Alors, à mon échelle pour l’instant je dirais qu’il n’y en a pas beaucoup. Il n’y en a pas beaucoup mais au moins il y en a ! Ça vient d’un peu partout. Dernièrement, j’ai été contacté par le Conseil Général pour traduire les descriptifs d’œuvres d’art lors d’une exposition. Donc oui, la demande existe et évolue, car les pouvoirs publics commencent à prendre en considération la traduction vers le créole et à l’introduire de plus en plus dans leurs écrits, même si cette traduction ne naît pas d’une nécessité. Moi je vois ça comme une bonne chose, car comme je l’ai déjà dit, cela permet de « donner de la force » à la langue. Par ailleurs, il existe aussi de la demande de traduction du côté de la musique, notamment pour la mise en forme de texte, paroles ou poème en créole. J’ai aussi des demandes venant de certaines agences de pub ou pour certaines campagnes de sensibilisation, mais c’est plutôt pour traduire quelques lignes.

Q : Comme beaucoup de personnes à La Réunion, je vois très souvent des affiches ou des publicités en créole. Peux-tu nous dire si tu reçois beaucoup de demande de traduction du côté marketing ?

Alors ça aussi c’est une question importante. Je ne vais pas passer par quatre chemins, mais je pense qu’il faut faire attention à ne pas folkloriser seulement la langue pour mieux vendre ! C’est un débat qu’on aborde souvent pendant mes formations sur l’identité culturelle. Là, je glisse un peu sur un aspect militant, mais j’espère que tu vas comprendre où je veux en venir. Par exemple, lors du CAPES de créole, on nous l’a souvent répété : « si vous voulez devenir professeur de créole, vous ne serez pas professeur d’une matière quelconque, car il y a quelque chose derrière tout ça, c’est presque un combat dans lequel vous allez entrer pour faire valoir votre langue et votre culture qui, historiquement, a été bafouée ». La langue créole a subi le même sort que le maloya[2]. Elle a été diabolisée, marginalisée, totalement rejetée à l’école et tout ça nous a fait beaucoup de mal. Je ne vais pas revenir entièrement là-dessus, car ça fait partie de la sociologie et de l’histoire, mais je veux en venir au fait que quand on me parle de traduction marketing en créole je me dis que oui, c’est super d’écrire « ti kaz kréol » (petite maison créole) pour vendre une maison, mais quand vous entrez dans le magasin, aucun vendeur n’est capable de vous parler en créole et pour moi c’est dommage. Si nous décidons de mettre en avant notre langue seulement pour mieux vendre alors c’est dérisoire ! En revanche, je ne dis pas que c’est ce que tout le monde fait. Je sais que de plus en plus de personnes utilisent le créole dans le domaine du marketing, tout en étant conscient de ce que ça représente. Certains le font également par conviction, par envie de transmettre la langue et de la valoriser. Tout ça avance petit à petit et je trouve ça super pour la conscience culturelle des réunionnais.

Q : Donc en conclusion, dirais-tu que la demande en traduction est en hausse ? Comment s’explique-t-elle ?

Alors oui, j’espère et je suis plutôt optimiste. En tout cas, je fais tout pour ! Je pense qu’il y a un véritable regain d’intérêt très fort pour tout ce qui est endémique, autochtone, retour aux circuits courts, etc. J’en parle souvent avec mon entourage, car ma femme travaille au CCEE (Le Conseil de la culture, de l’éducation et de l’environnement) et cette assemblée assiste très bien à ce changement, surtout depuis la pandémie de Covid-19, car les producteurs locaux reçoivent de plus en plus de soutien et les consciences s’éveillent de plus en plus. Pour faire court, et si je peux le dire, on assiste un peu à un retour à l’ancrage régional. J’espère donc qu’avec cette mentalité, il y aura de plus en plus de demande dans la traduction.

Cet échange fait le fruit d’une transcription et d’une traduction d’un échange oral en créole réunionnais.

Conclusion

La traduction en situation diglossique met en lumière certains enjeux sociologiques évidents. Dans le cas du créole, nous assistons de façon progressive à un changement des mentalités quant à la place de la langue dans la société réunionnaise. Si le chemin est encore long pour aboutir à un bilinguisme, ou encore à un « bilinguisme épanoui » comme le souhaite et l’a exprimé Franck Lauret, premier agrégé de créole, dans une interview pour France Culture : « Un bilinguisme épanoui, ça veut dire que je ne dois jamais me sentir obligé d’utiliser tel code plutôt qu’un autre dans telle situation, que je ne dois pas regarder une langue comme supérieure à l’autre. Toutes les langues sont de valeurs égales, toutes les langues se valent et peuvent dire les mêmes choses et sont belles », nous pouvons d’ores et déjà penser à l’importance et au pouvoir que peut avoir la traduction dans un tel « combat ». De même, cet éveil des consciences pourrait également aboutir à l’ouverture d’une nouvelle voie dans le secteur de la traduction, dans des paires de langues encore peu explorées aujourd’hui.

Je tiens à remercier chaleureusement Éric Naminzo pour son temps et ses réponses très intéressantes sur un sujet qui me tient à cœur.

Sources :

CONFIANT, Raphaël, 2000. Traduire la littérature en situation de diglossie. Palimpsestes. Revue de traduction. 1 septembre 2000. N° 12, pp. 49‑59. DOI 10.4000/palimpsestes.1635.

Francky Lauret, premier agrégé de créole, veut réconcilier le français et le réunionnais, 2021. France Culture [en ligne] https://www.franceculture.fr/litterature/francky-lauret-premier-agrege-de-creole-veut-reconcilier-le-francais-et-le-reunionnais

Kisa n’i lé – Lofislalangkreollarenyon, [en ligne] https://lofislalangkreollarenyon.re/kisa-ni-le/

Mais c’est pas du français ça !, 2020. MasterTSM@Lille [en ligne] https://mastertsmlille.wordpress.com/2020/05/10/mais-cest-pas-du-francais-ca/

TABOURET-KELLER, Andrée, 2006. à propos de la notion de diglossie. Langage et société. 2006. Vol. 118, n° 4, pp. 109‑128.


[1]     Il s’agit essentiellement d’un enseignement facultatif mis à disposition pour les élèves qui le souhaitent.

[2]     Danse et musique traditionnelle réunionnaise interdite par l’administration française jusqu’en 1982 et inscrite au patrimoine mondiale de l’UNESCO depuis 2009.

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