Traduction automatique : les algorithmes ont-ils des préjugés ?

Par Estelle Peuvion, étudiante M2 TSM

traductionautomatique

Depuis plusieurs années, la traduction automatique connaît des avancées spectaculaires. La traduction neuronale s’impose de plus en plus face à la traduction statistique. Résultat : les moteurs de traduction machine sont capables de traiter de longues phrases, voire des textes complets, en respectant la grammaire, la syntaxe, et en conservant la cohérence terminologique. Certains moteurs de traduction automatique traduisent (presque) aussi bien que les traducteurs humains et de nombreuses entreprises n’hésitent plus à recourir à leurs services pour traduire leurs sites et leurs produits. Cependant, ces résultats remarquables connaissent leurs limites. En effet, les algorithmes sur lesquels reposent ces moteurs de traduction reproduisent en quelque sorte la manière de traduire des humains, mais ne risquent-ils pas de reproduire également nos aspects les plus négatifs ?

Reproduction des préjugés

La réponse est oui : les moteurs de traduction automatique reproduisent les préjugés (sexistes, racistes…) des humains. Cela a été démontré, et nous pouvons le vérifier par nous-même, en quelques clics seulement.

L’exemple le plus flagrant est celui des professions, notamment lorsque l’on traduit d’une langue qui n’a pas de genre lexical vers une langue qui en a. Les femmes sont communément associées aux professions artistiques, aux métiers de soins (infirmière, sage-femme…), au foyer, alors que les hommes sont associés aux professions scientifiques, politiques, et plus globalement aux postes « importants »: le moteur de traduction machine va, dans la majorité des cas, reproduire ces clichés.

Depuis plusieurs années, de nombreux internautes recensent les « dérapages » des moteurs de traduction automatique, et les exemples ne manquent pas. Sur Google Translate, incontournable de la traduction machine, il est facile de se retrouver face à des phrases reprenant des préjugés sexistes. En tapant « The engineer is from Germany », le logiciel nous propose automatiquement « L’ingénieur est allemand. » En revanche, lorsque l’on remplace engineer par nurse, nous obtenons « L’infirmière est allemande »…

Au-delà de ces observations simples, qui peuvent être formulées par n’importe qui, des scientifiques ont également étudié plus en profondeur ce phénomène et sont arrivés aux mêmes conclusions.

Des chercheurs des universités de Princeton et de Bath ont étudié la technologie GloVe, développée par l’université de Stanford, qui calcule les associations entre les mots. GloVe est entraîné à partir du corpus Common Crawl, qui regroupe plusieurs milliards de textes venant du web et est utilisé pour la traduction machine. Les chercheurs ont conclu que le programme GloVe associait très bien les mots, mais ils ont aussi remarqué des dérives racistes et sexistes : les personnes afro-américaines étaient associées à des mots bien plus négatifs que les personnes blanches, et les noms de femmes étaient liés à la famille, alors que les noms masculins étaient associés à la vie professionnelle.

À l’université de Washington, trois chercheurs ont étudié les préjugés sexistes dans la traduction machine (Evaluating Gender Bias in Machine Translation) et ont fait une découverte « amusante ». Ils ont constitué des phrases comprenant deux professions, une communément associée aux hommes et une associée aux femmes. Ils ont féminisé la profession masculine à l’aide d’un pronom ajouté plus loin dans la phrase, et ont laissé une ambiguïté quant à la profession féminine.

Par exemple, dans la phrase « The doctor asked the nurse to help her in the procedure », la profession de médecin a été féminisée grâce au pronom her, et la profession d’infirmier/infirmière est neutre. L’expérience avait deux objectifs : voir si doctor était bien féminisé, et voir si nurse était mis au masculin ou au féminin. Dans la majorité des cas, doctor était au masculin, nurse au féminin et le pronom her était traduit par un pronom féminin dans la langue cible, ce qui changeait le sens de la phrase !

Les chercheurs ont donc tenté d’ajouter un adjectif associé aux femmes au mot doctor, et dans ce cas, doctor était féminisé. Si nous reprenons l’exemple cité plus-haut et rajoutons l’adjectif pretty devant engineer, Google Translate nous propose « La jolie ingénieure est allemande ». En revanche, si l’on remplace pretty par courageous, l’ingénieur redevient un homme ! Conclusion : dans cette expérience, le cliché sexiste a été dépassé par l’ajout d’un autre cliché sexiste.

Comment expliquer ce phénomène ?

Pourquoi donc les moteurs de traduction automatique reproduisent-ils nos préjugés ? Les chercheurs ayant étudié cette problématique ont plusieurs réponses à nous offrir.

Les moteurs de traduction automatique sont basés sur des corpus parallèles et monolingues : des textes en langue cible et des traductions. Ces textes se comptent par millions voire par milliards pour certains moteurs de traduction, et ils proviennent du web dans la majorité des cas. Par conséquent, il est tout simplement impossible de contrôler chacun des textes composant le corpus : cela demanderait trop de main-d’œuvre et de temps. Voilà la première explication à notre problème : les données qui permettent aux moteurs de traduction automatique de nous proposer des traductions fluides, quasi-parfaites dans certains cas, proviennent du web. Ce sont des données que nous, humains, produisons, et nous produisons forcément des données affectées par nos préjugés, que nous le voulions ou non.

Prenons par exemple le corpus utilisé par le site de traduction Reverso Context : il contient des textes provenant de domaines différents, et notamment des sous-titres de films et de séries. Une particularité qui a amené le site à proposer début 2019 des résultats de traduction antisémites, racistes et sexistes. Le fondateur de l’outil s’est excusé et a expliqué que ces résultats pouvaient provenir de films et de séries, et qu’il était difficile de contrôler un corpus aussi conséquent.

De plus, la majorité des moteurs de traduction fonctionnent grâce au word embedding, une technique d’apprentissage automatique qui représente les mots ou phrases d’un texte par des vecteurs de nombres réels. La représentation vectorielle d’un mot représente son « contexte », c’est-à-dire les mots, expressions et phrases qui entourent le plus souvent ce mot.

Il est donc tout à fait logique que les moteurs de traduction reproduisent nos préjugés : ils utilisent nos textes, apprennent nos langues. Ils apprennent aussi les associations culturelles et historiques qui nous mènent à avoir ces préjugés.

La seconde explication se trouve entre les corpus et le processus de traduction en lui-même : les algorithmes. En effet, les concepteurs de ces algorithmes sont en majorité des hommes, blancs, il est donc possible qu’ils prêtent moins attention à la manière dont seront traitées certaines problématiques par l’algorithme.

Lutter contre les « préjugés » de la traduction automatique

Maintenant que nous connaissons l’origine de ce phénomène de reproduction des préjugés sexistes, nous pouvons réfléchir à des solutions.

Les entreprises ayant conçu les principaux moteurs de traduction automatique, et qui utilisent l’intelligence artificielle, se trouvent en première ligne de cette lutte. La majorité d’entre elles ont conscience du problème et ces dernières années, elles ont commencé à proposer des solutions.

Facebook a annoncé il y a quelques mois la création d’un outil servant à trouver les biais dans les algorithmes, « Fairness Flow ». L’outil sera normalement capable de déterminer si un algorithme reproduit les préjugés ; il est pour l’instant en développement.

Récemment, Google Translate a admis avoir proposé des traductions aux préjugés sexistes. Suite à cette annonce, le moteur de traduction prendra en compte le genre grammatical dans les traductions. En proposant un nom neutre en anglais, on peut obtenir deux traductions en français, le féminin et le masculin. Cependant, cette nouvelle fonctionnalité est pour l’instant restreinte à certaines langues et à un certain nombre de mots.

La modification de la langue pourrait également être une solution : par exemple, un pronom neutre a été introduit dans la langue suédoise. Néanmoins, ce genre de modification représente un vrai défi : comment inciter des locuteurs d’une langue à changer de manière radicale leur utilisation de la langue ? De plus, le remplacement des corpus actuels prendrait un temps considérable, et les effets ne seraient pas visibles immédiatement.

L’amélioration des corpus semble être un axe évident dans la résolution de ce problème. Trois chercheurs des universités de Dublin et d’Uppsala (Getting gender right in neural machine translation) ont mené une enquête et ont tenté d’atténuer la reproduction des préjugés sexistes dans la traduction automatique. Ils ont taggué le corpus utilisé par le moteur de traduction et y ont introduit des tags genrés, pour plusieurs paires de langues, aussi bien pour les accords que pour le style et le vocabulaire. Ils ont vu dans les traductions proposées des améliorations significatives, en particulier pour les accords. Cependant, ils ont noté un manque de cohérence dans certaines traductions.

Nous pouvons donc améliorer les corpus en changeant la façon dont nous les utilisons (grâce aux tags, par exemple), mais également en privilégiant les textes avec une écriture non-sexiste.

La diversification des équipes qui conçoivent les algorithmes représente également une idée de résolution du problème, afin qu’elles puissent plus facilement se rendre compte des préjugés reproduits par l’intelligence artificielle.

Enfin, la solution qui serait évidemment la plus efficace, serait que la société change et que tous nos préjugés disparaissent. Malheureusement, c’est un objectif difficile à atteindre, mais nous, traducteurs et traductrices, pouvons apporter notre pierre à l’édifice. Utiliser l’écriture inclusive (quand nous en avons la possibilité), encourager l’amélioration des moteurs de traduction automatique, prêter attention au vocabulaire que nous utilisons, voilà des pistes simples que nous sommes tous et toutes aptes à suivre.

 

Bibliographie :

Et pourquoi pas traduire la mode ?

Par William Brouilly, étudiant M2 TSM

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Il est difficile d’évaluer avec précision la valeur du secteur de la mode et du luxe dans le monde. Cependant, en France et d’après les statistiques établies par le gouvernement, ce dernier représente 150 milliards d’euros de chiffre d’affaires direct, soit plus que les secteurs de l’aéronautique et de la construction automobile réunis. Avec de tels chiffres, inutile de dire qu’il y a du travail, y compris pour les traducteurs. Dans ce billet de blog, je vais donc essayer de vous convaincre de traduire pour ce secteur riche en opportunités.

La mode : de nombreuses possibilités

Comme je l’ai déjà mentionné, le secteur de la mode est un marché très important qui se compose de nombreuses branches différentes. Cela signifie qu’il y a alors une large variété de sous-domaines, et donc de documents à traduire. Dans un article publié sur le blog de l’agence britannique Creative Translation, trois femmes nous expliquent qu’elles travaillent dans le domaine de l’édition et de la traduction spécialisée dans la mode, et que leurs métiers sont très variés. En effet, la première est auteure et traductrice pour l’édition chinoise du magazine ELLE, la deuxième est traductrice spécialisée dans les secteurs de la mode, du luxe et des cosmétiques, tandis que la dernière traduit dans le domaine du marketing de mode. Lucy Williams, traductrice pour Translator’s Studio, liste dans un article publié sur le site de l’agence les différents types de documents qu’il est possible de traduire. Bien que certains ne semblent pas toucher directement à l’univers de la mode (rapports annuels, contrats…), d’autres sont bel et bien en lien avec le secteur, comme par exemple les descriptions de produits, les articles de presse, les biographies et interviews ou encore les contenus marketing et publicitaires. Une chose est donc sûre, ce n’est pas le travail qui manque.

Comme l’explique Lucy Williams, la mode est un cycle. En effet, l’industrie de la mode est basée non pas sur quatre mais sur deux saisons : automne-hiver et printemps-été. Pour les femmes, les collections automne-hiver sont présentées en février/mars tandis que les collections printemps-été sont présentées en septembre/octobre. Cependant, les collections Homme et Haute Couture sont présentées à des dates différentes. Autrement dit, le secteur de la mode est une machine bien huilée qui ne cesse jamais de tourner. Et à chaque saison, les besoins de traduction se font ressentir : brochures de défilés, descriptions de produits, supports publicitaires, la liste est longue. Le secteur de la mode n’est donc pas simplement un secteur qui offre de l’emploi, il s’accompagne également d’une certaine stabilité.

La mode : un art ?

La mode au sens large du terme est considérée par tous les professionnels du secteur comme un art à part entière. Nos vêtements reflètent notre personnalité et certaines pièces crées par les grands couturiers sont de véritables chefs-d’œuvre qui sont plus destinés à être exposés dans des musées qu’à être portés. Dans un article publié dans la revue Traduire, la traductrice néerlandaise Percy Balemans nous raconte comment elle a traduit les textes d’une exposition dédiée au créateur Jean-Paul Gaultier. Au-delà du fait que cela lui a permis de découvrir de nombreuses choses sur le couturier, elle nous explique que ce projet a été « l’un des […] plus intéressants et les plus difficiles [qu’elle a] eu à mener à bien », elle qui était habituée à traduire des articles de blog ou des contenus marketing et web. Ce nouveau type de projets impliquait également de nouvelles contraintes, comme l’absence de supports visuels par exemple. En effet, comment traduire la description d’une pièce lorsque l’on ne sait pas à quoi elle ressemble (et que celle-ci se trouve dans un autre pays) ? Heureusement pour elle, Internet regorge de documentation sur Jean-Paul Gaultier, ce qui lui a permis de pallier le manque de supports visuels.

La mode est donc un art, et il convient de retransmettre ce côté artistique dans les textes qui en parlent, qu’il s’agisse de textes originaux ou de traductions. En fonction du type de document, une belle plume est exigée, et tandis que la description d’un produit sur le site internet d’une marque ne laisse pas toujours place aux envolées lyriques, la traduction d’un article de magazine ou d’un billet de blog, par exemple, nécessite une certaine prose. Dans son article, Lucy Williams révèle qu’elle a traduit la biographie d’un homme à la tête d’une entreprise fabriquant des vêtements de sport. Elle a donc dû adopter un ton plus littéraire, ton qui n’est pas toujours courant selon les domaines, voire même proscrit pour certains.

Toujours concernant l’aspect créatif de la traduction de mode, j’aimerais désormais parler d’une tâche parfois méconnue dans le domaine de traduction : la transcréation. Bien que les besoins en transcréations existent dans de nombreux domaines, elle est particulièrement demandée dans le secteur de la mode, notamment pour les contenus marketing et publicitaires. Comme l’a expliqué Pénélope Girod dans ce billet de blog, la créativité et l’imagination sont essentielles car il s’agit ici de vendre un produit, et une traduction littérale ne suffira pas. Il faut également localiser et adapter le message à la culture du marché cible, donnée qu’il est impératif de prendre en considération lors de la traduction de contenu marketing relatif à la mode car celle-ci se définit différemment d’un pays à l’autre.

La mode : un univers à part entière

Comme chaque industrie, le secteur de la mode possède ses propres spécificités. On pense notamment à la terminologie (comme le précise Percy Balemans avec le mot « caban »), une terminologie souvent truffée d’anglicismes. Alors que certains traducteurs les ont en horreur et font tout pour les éviter, il faut admettre qu’il peut s’avérer difficile de traduire une phrase dans laquelle un mot sur deux ne se traduit pas. Que faire donc lorsqu’il est question de traduire la description d’une tenue composée d’un crop top en jersey, un leggings en tweed et des escarpins nude (cascade vestimentaire donnée à titre d’exemple, ne pas reproduire chez soi) ? Eh bien, chers lecteurs, je vous annonce que le franglais sera ici de rigueur, ces termes ayant été conservés en anglais dans le vocabulaire de la mode. Si cela peut vous consoler, sachez que de nombreux mots français, tels que « maison », « atelier » ou encore « bustier », sont utilisés tels quels en anglais dans le jargon de la mode.

Une autre spécificité dont il faut tenir compte est la différence interculturelle. Il faudra donc adapter si besoin est à la culture du marché cible, comme cela a déjà été mentionné, mais pas seulement. Prenons un exemple au hasard : vous êtes un.e Américain.e en visite à Paris et souhaitez acheter un jean. Vous repérez un modèle qui vous plaît et demandez votre taille : 26. Mais pourquoi le vendeur vous regarde-t-il d’un air ébahi ? C’est parce que les tailles ne sont pas les mêmes d’un pays à un autre, et la taille américaine 26 correspond à une taille 34 en France. Ces différences n’existent pas uniquement pour les jeans mais bien pour tous les types de vêtements ainsi que pour les chaussures. Et comme si cela ne suffisait pas, pour certains types de vêtements, la conversion n’est pas la même entre un modèle femme et un modèle homme. Par ailleurs, certaines marques ne souhaitent pas convertir les tailles. Il faut alors demander au client s’il souhaite localiser les tailles en fonction du marché cible ou non.

 

Pour conclure, le secteur de la mode est un secteur riche en opportunités qui touche de nombreux domaines liés de loin comme de près à l’univers qui s’y rattache. J’espère vous avoir convaincu (ou au moins intéressé) et si la mode n’est pas votre tasse de thé mais que vous avez tout de même un penchant pour l’art, je vous invite à lire le billet de blog d’Angel Bouzeret qui sera publié d’ici deux semaines.

 

Bibliographie

L’anglais comme langue pivot

Par Angelina Fresnaye, étudiante M2 TSM

 

pivot language

En traduction, une langue pivot est une langue, artificielle ou naturelle, utilisée pour faire l’intermédiaire entre deux langues. Ainsi, pour traduire d’une langue A vers une langue B, on aura une première traduction de A vers la langue pivot, puis une seconde traduction de la langue pivot vers la langue B[1]. Comme il n’est pas toujours évident de trouver des traducteurs/trices pour toutes les combinaisons de langues possibles, cette technique peut permettre de pallier ce problème. La plupart du temps, de par son statut actuel, l’anglais est le choix de langue pivot le plus courant.

Au cours de mon stage, j’ai principalement travaillé avec ce procédé. L’agence, située en Flandre-Occidentale (Belgique), reçoit en grande partie des demandes de traduction du néerlandais vers d’autres langues, dont l’anglais et le français. C’est pourquoi l’on faisait d’abord traduire le document du néerlandais vers l’anglais, puis je me chargeais de traduire vers le français à partir de la traduction en anglais. Au fil des tâches qui m’ont été confiées, j’ai pu remarquer quelques problèmes récurrents avec ce passage par une langue pivot.

Dans quels cas passer par une langue pivot et quels sont les avantages ?

La traduction automatique statistique, basée sur des corpus bilingues, doit parfois faire appel à l’anglais comme langue pivot pour fournir ses résultats. En effet, puisque le nombre de ressources disponibles n’est pas égal d’une langue à l’autre (il se peut même qu’il n’existe pas de corpus parallèle pour certaines combinaisons), passer par une langue pivot permet de faire le lien entre deux langues qui ne possèdent pas encore, ou très peu, de corpus.

Par ailleurs, des organisations internationales telles que l’Union européenne ont également recours au système de langue pivot. En raison du grand nombre de langues à gérer, les combinaisons linguistiques se font excessivement nombreuses (552 pour l’Union européenne par exemple). Traduire à partir de toutes les langues sources vers toutes les langues cibles serait alors trop compliqué, car il faudrait faire appel à des traducteurs/trices pour chaque combinaison, ce qui n’est pas toujours possible. C’est pourquoi, depuis 2004, le Parlement européen a recours à ce système et choisit d’utiliser comme langue pivot l’anglais, le français ou encore l’allemand.

bilingual dictionaries

 

Dans le cas de traductions entre langues trop éloignées d’un point de vue linguistique (des langues qui ne feraient pas partie de la même famille, entre autres), l’utilisation d’une langue pivot peut s’avérer d’autant plus avantageuse : par exemple, une étude a démontré que pour une traduction de l’arabe vers le chinois, l’utilisation de l’anglais comme langue pivot donnait en réalité un meilleur résultat qu’une traduction dite « directe ». En effet, s’agissant de deux langues aux systèmes radicalement différents, l’anglais correspondrait à un « juste milieu » entre les deux, rendant le travail de traduction moins ardu.

Enfin, les ressources disponibles ne sont pas égales selon la combinaison de langues. Comme l’expliquait Oriane dans son billet de blog il y a quelques mois, les traducteurs/trices de langues moins communes doivent trouver des stratégies afin de résoudre leurs problèmes terminologiques, et cela peut passer par le choix d’une langue pivot, en général l’anglais. Par ailleurs, cette approche peut être utilisée pour constituer ou nourrir des mémoires de traduction ou des bases terminologiques pour ces langues qui manquent de ressources, voire n’en possèdent pas encore. De plus, pour certaines combinaisons linguistiques rares, il peut être particulièrement difficile de trouver des traducteurs/trices.

 

Quels sont les risques ?

Passer par une langue pivot a ses avantages, mais c’est également un procédé risqué. En effet, on estime souvent que la traduction est un « troisième code », à savoir une variété de langue différente de la langue standard. De ce fait, la langue traduite possède des caractéristiques qui lui sont propres et qui la distinguent de la langue originale.

Risques de pertes

Les références culturelles et expressions idiomatiques posent particulièrement problème aux traducteurs/trices, et ont donc plus de risques d’être omises lors du passage par la langue pivot. Par conséquent, s’il n’y a pas de relecture à partir du texte original, ces dernières seront perdues au moment de la traduction vers la langue cible.

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Risques d’erreurs ou d’ambiguïtés

Le principal inconvénient du passage par une langue pivot relève de son potentiel impact sur la qualité de la traduction finale. En effet, le risque de faire des erreurs de traduction est d’autant plus élevé car une erreur ou une ambiguïté peut être retranscrite d’une combinaison de langues à l’autre par le biais de la langue pivot. Sans accès au texte original, le/la traducteur/trice risque alors de copier des erreurs ou des mauvaises interprétations qui auraient pu se glisser lors de la première phase de traduction. De même, en cas d’incohérence, il convient de se demander si l’erreur provient du texte source ou de la traduction pivot afin de savoir à qui s’adresser pour tenter de résoudre le problème : le client ou le/la traducteur/trice de la langue A vers la langue pivot.

Comment éviter ces problèmes ?

Dans la plupart des cas, les désavantages liés à l’utilisation d’une langue pivot pourraient en partie être évités grâce à l’accès au texte source, que le/la traducteur/trice comprenne la langue en question ou non. En effet, de manière générale, il reste possible de retrouver, entre autres, les noms propres ; et ce même si la langue source nous est totalement inconnue (pourvu que l’alphabet utilisé nous soit familier). Et si le/la traducteur/trice possède de vagues notions, il/elle peut parfois parvenir à discerner de potentielles erreurs. Enfin, l’idéal serait de faire appel à un·e réviseur/se qui comprend la langue source afin de vérifier qu’aucun glissement de sens n’a eu lieu lors du passage par la langue pivot.

 

Bibliographie

« Les traducteurs du Parlement européen » Parlement européen, http://www.europarl.europa.eu/about-parliament/files/organisation-and-rules/multilingualism/fr-ep_translators.pdf.

“Pivot Language.” Wikipedia, Wikimedia Foundation, 23 Jan. 2019, www.en.wikipedia.org/wiki/Pivot_language.

Briand, Oriane. « Ressources linguistiques : comment faire lorsqu’elles n’existent pas. » MasterTSM@Lille, 8 Apr. 2019, www.mastertsmlille.wordpress.com/2019/04/08/ressources-linguistiques-comment-faire-lorsquelles-nexistent-pas/.

Gammelgaard Woldersgaard, Casper. In search of the third code – A corpus-based study of the Motion category in natural and translated texts in Danish and Spanish. Aarhus University. Web. http://pure.au.dk/portal/files/85464275/Thesis_Proposal_Final_Casper_Woldersga.

Langfocus. “Why Did English Become the International Language?” Online video clip. Youtube. Youtube, 1 Oct. 2017. Web, https://www.youtube.com/watch?v=iqDFPU9YeQM.

Samiotou, Anna,. “Is the Pivot Language Approach Ever a Good Option? – Part I.” TAUS, 25 Aug. 2015, https://blog.taus.net/is-the-pivot-language-approach-ever-a-good-option-part-i.

Samiotou, Anna. “Is the Pivot Language Approach Ever a Good Option? – Part II.” TAUS, 2 Sept. 2015, https://blog.taus.net/is-the-pivot-language-approach-ever-a-good-option-part-ii.

Vermeulen, Anna. The impact of pivot translation on the quality of subtitling. Faculty of Translation Studies, Ghent (Belgium). Web.  https://biblio.ugent.be/publication/4211129/file/6843891.pdf;The.

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Pivot_language

Un emprunt peut en cacher un autre

Par Clément Surrans, étudiant M2 TSM

Que vous travailliez dans le domaine de la traduction ou non, vous avez forcément remarqué les nombreux mots que la langue française emprunte à l’anglais. Ils ont envahi notre quotidien, à tel point que certains sont véritablement ancrés dans notre vocabulaire. Je parle bien entendu des anglicismes. Ils semblent même être devenus indispensables. En effet, ces anglicismes viennent souvent définir des concepts nouveaux, nés dans les pays anglophones et diffusés encore plus facilement maintenant grâce aux réseaux sociaux. Ils permettent en général d’être plus concis que nos longues paraphrases. Ainsi, il est plus cout d’utiliser le terme manspreading plutôt que de dire « la tendance des hommes à écarter leurs jambes dans les transports en commun », ou que d’essayer de trouver une traduction littérale qui serait maladroite.

Les nouvelles technologies apportent également leur lot d’anglicismes : les tweet, les likes en sont un bon exemple. On semble aussi beaucoup les aimer dans le milieu professionnel. Lors de mon stage en entreprise, j’entendais régulièrement les expressions « tu peux me le forwarder », « demande de feedback » et j’en passe. Il existe une véritable tendance qui consiste à « américaniser » certains concepts. Dans le domaine de l’audiovisuel par exemple, on préfère parler de prime-time que des « heures de grande écoute ». On parle aussi beaucoup en ce moment de la French Tech pour désigner les start-ups françaises. L’anglais domine dans de nombreux domaines, et influence beaucoup notre langage.

Alors dans une ère où la tendance est aux anglicismes, certains puristes de la langue française et d’autres opposants à cette américanisation de notre langage font la guerre aux termes empruntés de l’anglais. Pourtant beaucoup ignorent que certains mots tirent leur origine… du français ! Eh oui, un terme emprunté peut en cacher un autre…

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Voici quelques exemples d’anglicismes bien français :

  • Budget :

Aujourd’hui utilisé dans le domaine financier pour désigner « les recettes et dépenses prévisionnelles pour l’exercice à venir », ce terme provient à l’origine du vieux français « bougette », nom donné à un petit sac servant de bourse, et qui ne cessait de bouger lorsqu’il était suspendu à la selle d’un cheval. Le mot est exporté en Angleterre, où il désigne dans un premier temps le sac du ministre des finances contenant les documents comptables, avant de prendre son sens actuel et de revenir en France.

  • Cash :

Le terme cash vient du mot « caisse », qui est originaire du terme latin capsa. Cela a donné des mots tels que « cassette » ou « capsule » en français, avant de devenir caisse.

  • Fashion :

L’anglais est fort présent dans le domaine de la mode. Qui n’a jamais entendu parler de la « Fashion week » ou des « fashionistas » ? Pourtant ce terme provient lui aussi de la langue française, à l’époque où tous les yeux étaient tournés vers la cour du roi de France, qui brillait par son élégance, la « façon » désignait ainsi le savoir-faire en matière de vêtement de luxe et l’art de se vêtir.

  • Denim

Pour rester dans le domaine de la mode, parlons de l’origine du denim. Il s’agit d’un tissu en coton servant à fabriquer les jeans. Son nom a été donné en référence à un autre tissu fait à base de laine et de soie, appelé « serge de Nîmes », et fabriqué à l’origine dans cette ville.

À noter que le bleu du tissu provenait d’une teinture italienne dite « blu di genova », ce qui a donné « bleu de Gênes » en français. De là est né le terme blue-jean.

  • Flirter :

Le terme flirt fait référence à une relation amoureuse dénuée de sentiments profonds. Il trouve son origine dans le verbe français « fleureter », devenu par la suite « fleurter », et qui provient de l’expression un peu désuète « conter fleurettes », qui signifiait courtiser. « Fleurettes » désigne ici un compliment d’amour, en référence aux petites fleurs.

  • Tennis :

Le tennis est un sport dérivé du fameux Jeu de Paume, né en France au Moyen Âge. Comme son nom l’indique, on y jouait à l’origine à la paume de la main. Le serveur avait l’habitude d’annoncer son service en criant à son adversaire « Tenez ! ». Alors quand le sport a été exporté en Angleterre, l’engagement a fini pas se faire en criant « Tennis ».  Le tennis est né en Angleterre environ quatre cents ans après le Jeu de Paume.

  • Bacon:

Je suppose que je n’ai pas besoin de définir ce qu’est le bacon, vous le connaissez tous. Mais saviez-vous que le bacon à l’origine vient du vieux français « bacon » qui était utilisé pour désigner la chair de porc, en particulier le porc salé ?

  • People :

Eh oui, ce terme est bien dérivé du mot français « peuple », ou en ancien français « pople ». Le sens a dérivé en revenant en France, ou l’anglicisme désigne désormais les personnalités célèbres.  En France on parle ainsi de « presse people ».

  • Marketing :

Ce terme est issu du français « marché », qui a donné market puis marketing. Cependant les puristes de la langue française lui préfèrent le terme de « mercatique ».

  • Toast :

Cette petite tartine de pain grillée doit son nom au verbe en ancien français « toster », ce qui signifiait « rôtir, griller ». La pratique de « porter un toast » est bien originaire de France, où à la base on l’appelait la « tostée ». Cette pratique s’est exportée en Angleterre avant de revenir en France.

  • Challenge :

En France, on utilisait le mot « chalenge » pour parler d’une fausse accusation, puis de litige. C’est en arrivant en Angleterre qu’il a pris le sens de « provocation, défi ».

 

Conclusion

La langue française a beaucoup été influencée au cours de l’histoire par l’anglais. Nous en sommes même aujourd’hui à décrier ce phénomène dû à la mondialisation et à la domination de l’anglais dans beaucoup de domaines professionnels mais aussi dans le domaine du loisir et des technologies. Mais avant de juger tous les anglicismes et de les rejeter catégoriquement, il peut être intéressant de s’intéresser à l’origine et à l’étymologie des mots. On pourrait découvrir qu’ils viennent en réalité d’une autre langue. Certains concepts ont beaucoup voyagé, et les langues ont eu beaucoup d’influence les unes sur les autres. C’est un aspect à prendre en compte lorsque l’on cherche à traduire certains anglicismes. Si vous voulez découvrir d’autres anglicismes originaires du français, je vous invite à regarder les liens ci-dessous qui m’ont aidé dans la rédaction de ce billet.

 

Liens

 

L’ethnocentrisme juridique : un loup parfois déguisé en agneau

Par Raphaël Bourdon, étudiant M2 TSM

 

« Personne ne le reconnut car tout le monde
croyait que c’était un mouton parmi d’autres
 »[1]

Ésope[2]

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Introduction

Dans un précédent billet, nous avons démontré que la traduction juridique se trouve à la croisée des cultures juridiques et linguistiques ; que les disparités culturelles se voient amplifiées lorsque le bilinguisme s’accompagne d’un bijuridisme.[3] Il en appert deux éléments. En premier lieu, les références culturelles du traducteur l’exposent au danger de l’ethnocentrisme juridique, également dénommé « juricentrisme ».[4] Celui-ci peut se définir comme un processus inconscient consistant à traduire des termes et concepts juridiques sources en totale méconnaissance des termes et concepts juridiques cibles équivalents. Or, la « quête de l’équivalence » constitue la pierre angulaire de la traduction juridique.[5]

En second lieu, le danger de l’ethnocentrisme juridique est symptomatique de la dichotomie entre pays de droit civil et pays de common law, dans la mesure où ces deux familles juridiques présentent dans la majorité des cas une asymétrie culturelle prononcée. Toutefois, il n’est pas exclusif de cette dichotomie. Le présent billet de blog s’efforce de démontrer que l’ethnocentrisme juridique s’avère davantage insidieux lorsqu’il existe une proximité culturelle entre les systèmes juridiques sources et les systèmes juridiques cibles. Dans cette hypothèse, le « juricentrisme » s’apparente à un loup déguisé en agneau afin de tromper le berger-traducteur.

Dans la fable d’Ésope intitulée « Le loup déguisé en agneau », c’est par le plus grand des hasards que le berger parvient à déjouer la supercherie du loup. Toutefois, il est dangereux de s’en remettre à la chance pour repérer et pourfendre l’ethnocentrisme juridique. Dès lors, il convient d’étudier le modus operandi de celui-ci. En des termes concrets, il sera procédé d’une part à une analyse du profil des bergeries assaillies par le loup, et d’autre part à un inventaire des peaux dont se pare le canidé.

Le profil des bergeries assaillies

L’ethnocentrisme juridique privilégie les bergeries gardées par un berger dont la vigilance est endormie. Toutefois, peu lui chaut que le troupeau se compose de moutons appartenant à la même famille juridique ou à des familles juridiques différentes.

L’endormissement de la vigilance du berger

Le danger de l’ethnocentrisme juridique rôde davantage lorsque la vigilance du traducteur-berger s’endort. Le traducteur juridique, a minima averti, redouble naturellement de vigilance lorsqu’il doit transposer la culture juridique d’un système de common law dans la culture juridique d’un système de tradition romano-germanique, et vice versa. En effet, l’asymétrie culturelle entre ces systèmes est notoire. A contrario, la vigilance du traducteur juridique, même averti, s’endort inconsciemment lorsqu’il existe une proximité culturelle entre les systèmes juridiques à l’étude. Car moins les obstacles culturels sont visibles, plus le traducteur conçoit la traduction, lato sensu, selon les codes de sa propre culture. En somme, le risque d’ethnocentrisme juridique s’accroît paradoxalement en raison de la « zone de perméabilité »[6] juridique et linguistique entre des systèmes juridiques. Au demeurant, plus cette zone est étendue, plus le danger de l’ethnocentrisme juridique est insidieux. Pour un traducteur francophone de France, traduire un texte rédigé en langue allemande et portant sur le droit allemand se révèle intrinsèquement moins périlleux que la simple révision-relecture d’un texte rédigé en français de Belgique et portant sur le droit belge.

Bien que la proximité culturelle favorise, non sans paradoxe, l’ethnocentrisme juridique, il pourrait être argué que seule la terminologie, par opposition aux concepts, fluctue dans cette hypothèse. Néanmoins, il faudrait nuancer ce raisonnement. Certes, des systèmes juridiques culturellement proches trouvent leur assise dans la même pierre angulaire. Toutefois, les concepts juridiques naissent, évoluent et/ou disparaissent au fil du temps. Les développements suivants illustrent en filigrane de la démonstration principale les problématiques afférentes aux variations terminologiques, aux variations conceptuelles, ainsi qu’à l’influence du temps qui passe.

L’uniformité ou la diversité juridique des troupeaux

Au grand dam des bergers-traducteurs, l’ethnocentrisme juridique s’avère particulièrement vorace. Son appétit de loup le conduit à refermer sa mâchoire sur tous les troupeaux. Peu importe si ceux-ci se composent de moutons appartenant à une même famille juridique ou à des familles juridiques différentes. Car si la vigilance du traducteur s’endort en présence d’un troupeau caractérisé par l’uniformité juridique, le « juricentrisme » trompe de manière insidieuse la vigilance du traducteur confronté à des systèmes de common law et de tradition romano-germanique. Autrement dit, la diversité juridique des troupeaux ne constitue en aucun cas un garde-fou contre les crocs du loup, comme l’illustre la problématique de l’acquisition de la propriété animalière par accession.[7]

Certes, d’un point de vue formel, les droits anglais et français dénomment tous deux, nonobstant leur nature juridique distincte, ce phénomène d’acquisition de la propriété animalière « accession », tandis que le droit allemand ne lui accorde aucune dénomination particulière.[8] Toutefois, d’un point de vue matériel, le phénomène d’acquisition de la propriété des animaux par accession est similaire en droit allemand, en droit anglais et en droit français.[9] En outre, la consécration positive de ce phénomène remonte au droit romain, dont les droits positifs allemand, anglais et français sont les héritiers. À l’aulne de ces éléments, il paraîtrait raisonnable de conclure que le phénomène d’acquisition de la propriété animalière par accession existe en tant que tel dans les trois systèmes juridiques. Néanmoins, aussi douce soit-elle, cette conclusion est en réalité erronée. En droit allemand, il est péremptoire de désigner le phénomène similaire à l’accession animalière comme une « acquisition de la propriété des fruits de la chose par l’effet de la loi ».[10]

En somme, la diversité juridique des systèmes en présence trompe la vigilance du traducteur, car celui-ci ne s’attend pas à ce que l’ethnocentrisme juridique sévisse là où la traditionnelle asymétrie culturelle entre pays de droit civil et pays de common law n’a pas frappé. La proximité culturelle octroie davantage d’opportunités au loup avide de satisfaire sa faim. Elle lui met à disposition tout un éventail de peaux lui permettant de se fondre dans n’importe quel troupeau.

 

Inventaire des peaux portées par le loup

La proximité culturelle entre les systèmes juridiques s’apparente à une tannerie mettant à disposition tout un ensemble de peaux dont le loup peut se vêtir. Des peaux d’espèces voisines aux peaux de précédentes générations, le choix est large.

Peaux d’espèces voisines

L’ethnocentrisme juridique peut se déguiser en un agneau d’une espèce voisine. En matière d’acquisition de la propriété animalière par accession, la peau portée transcende la dichotomie entre systèmes de common law et systèmes de tradition romano-germanique, car elle présente des caractéristiques juridiques voisines de ces deux familles. Toutefois, il convient de souligner que cette transcendance relève de l’exception. Les espèces voisines concernées appartiennent en principe à la même famille juridique. À cet égard, les degrés de proximité entre espèces varient. Comme précédemment démontré, plus la proximité culturelle est étroite, plus il est aisé pour le loup de se fondre dans la masse du troupeau. En guise d’illustration, peuvent notamment être comparés les droits belge et français.

En premier lieu, l’ethnocentrisme juridique peut se dissimuler sous une peau arborant de simples dénominations. En tout état de cause, le Code de procédure pénale français doit pourtant être nominativement distingué du Code d’instruction criminelle belge. Par analogie, il importe de ne pas commettre d’amalgame entre le conseil de prud’hommes français et le tribunal du travail belge. De même, le bon père de famille consacré par le Code civil belge ne saurait se confondre avec la personne raisonnable du Code civil français.

En second lieu, l’ethnocentrisme juridique peut se dissimuler sous une peau consacrant divers concepts juridiques. Parmi ces concepts, figure inter alia la Justice de paix belge. La Justice de paix est une ancienne institution juridictionnelle française s’étant exportée en Belgique avec le Code Napoléon de 1804. Toutefois, son existence en droit français fut de facto tumultueuse. Créée en 1790, elle fut par la suite supprimée en 1958. En 2002, furent instituées les Juridictions de proximité, dont les fonctions s’apparentaient à celles du Juge de paix français d’antan et à celles du Juge de paix belge contemporain. Cependant, le 01er juillet 2017, ces Juridictions de proximité furent supprimées à leur tour. Leur compétence était de nouveau dévolue aux tribunaux d’instance. En vertu de trois décrets d’application en date du 30 août 2019, les tribunaux d’instance disparaîtront eux aussi de la scène juridictionnelle française au 01er janvier 2020 pour laisser place aux tribunaux judiciaires. Dès lors, le traducteur juridique francophone veillera à consacrer le concept institutionnel pertinent en tenant compte des évolutions juridictionnelles des systèmes à l’étude. À cet égard, l’aspect ratione temporis mérite un développement approfondi, car il constitue une faille dans laquelle l’ethnocentrisme juridique peut s’engouffrer pour occire les moutons.

Peaux de précédentes générations

L’ethnocentrisme juridique atteint son paroxysme lorsque la dimension temporelle est le seul élément de frontière entre la proximité culturelle et l’identité culturelle. Dans le présent billet, ce phénomène est dénommé « ethnocentrisme juridique temporel ». L’évolution institutionnelle de la Justice de paix en France illustre à merveille ce concept. Au demeurant, il convient de noter qu’une évolution d’ordre social prolongée par une évolution d’ordre juridique relève également du phénomène d’ethnocentrisme juridique temporel. Par exemple, en écho à la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, la notion juridique de « bon père de famille » a disparu de l’univers juridique français au profit du caractère « raisonnable ».

Force est de constater que l’ethnocentrisme juridique temporel ne produit pas ses effets uniquement selon un axe temporel. La dimension strictement temporelle peut en effet conduire à des différenciations d’ordre matériel et d’ordre territorial, comme l’illustre l’instauration expérimentale des cours criminelles en droit français. Du 13 mai 2019 au 13 mai 2022, ces nouvelles juridictions en matière pénale n’ont compétence qu’en premier ressort et en matière de crimes passibles de 15-20 ans de réclusion. Leur compétence ratione materiae se trouve donc bornée. Durant cette période, elles n’exercent en outre leurs prérogatives que dans certains départements. Dès lors, l’évolution juridictionnelle est délimitée ratione loci. Enfin, en fonction de leur apport au système juridictionnel français, ces cours criminelles verront potentiellement leur existence prolongée et leurs compétences élargies. En conséquence, selon que le traducteur juridique considère les cours criminelles pendant ou postérieurement à la période triennale susmentionnée, les compétences ratione materiae et ratione loci de ces juridictions peuvent évoluer.

Aux fins d’obvier à l’ethnocentrisme juridique temporel, le traducteur juridique dispose en théorie d’une alternative à deux branches. En premier lieu, il peut songer à suivre l’évolution juridique de son propre système. Toutefois, la multiplicité des domaines et sous-domaines juridiques rend cette tâche particulièrement ardue, et ce, même si le principe de sécurité juridique a pour corollaire une évolution juridique à pas de loup. Dès lors, le traducteur juridique avisé pensera à se constituer un réseau de juristes au fait des évolutions juridiques des domaines intéressant ses traductions.

En second lieu, le traducteur juridique peut systématiquement vérifier l’équivalence terminologique et/ou conceptuelle ayant sa préférence. Néanmoins, cela se révélerait particulièrement chronophage et potentiellement superfétatoire. En conséquence, le traducteur juridique s’exposerait à une certaine lassitude. Celle-ci le conduirait à n’opérer de vérification qu’en cas de doute raisonnable, voire sérieux. Or, comme précédemment démontré, l’ethnocentrisme juridique s’avère éminemment insidieux. Somme toute, cette seconde branche ne paraît pas viable en matière d’ethnocentrisme juridique temporel, sauf à s’armer de courage.

 

Conclusion

L’ethnocentrisme juridique n’est pas l’apanage de la dichotomie entre pays de droit civil et pays de common law. Il s’avère davantage insidieux lorsqu’il existe une proximité culturelle étroite entre les systèmes à l’étude. En effet, soit la vigilance du berger-traducteur s’endort de manière inconsciente, soit celui-ci se fourvoie en raison de l’évolution historique et/ou de la transcendance des termes et concepts juridiques concernés.

Dans la fable d’Ésope intitulée «Le loup déguisé en agneau », c’est par le plus grand des hasards que le berger parvient à déjouer la supercherie du loup. Dans le monde réel, le traducteur juridique avisé prend soin de suivre l’évolution des systèmes juridiques concernés et/ou de vérifier de manière systématique ses équivalences conceptuelles et terminologiques. Certes, la tâche peut instiller un sentiment d’épouvante. Toutefois, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».[11]

 

Bibliographie

Articles

Bourdon, Raphaël. « La Traduction juridique : À la croisée des cultures juridiques et linguistiques ». MasterTSM@Lille (blog), 19 février 2019. <https://mastertsmlille.wordpress.com/2019/02/19/la-traduction-juridique/comment-page-1/> (consulté le 02 octobre 2019)

Gémar, Jean-Claude. « De la traduction juridique à la jurilinguistique : la quête de l’équivalence ». Meta : Journal des traducteurs 60, no 3 (2015) : 476-493. <https://doi.org/10.7202/1036139ar> (consulté le 02 octobre 2019)

Monjean-Decaudin, Sylvie. « Territorialité et extraterritorialité de la traduction du droit ». Meta : Journal des traducteurs 55, n° 4 (2010) : 693-711. <https://doi.org/10.7202/045686ar> (consulté le 02 octobre 2019)

Mémoire

Bourdon, Raphaël. « Der Erwerb des Eigentums an Tieren: ein besonderes Recht für eine besondere Rechtsstellung ». Mémoire de Recherche Master ICP, Université de Lille, Universität des Saarlandes, University of Warwick, 2018. <https://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/key/HC66QQTpZ6x5D2> (consulté le 02 octobre 2019)

 

Normes

Arrêté du 25 avril 2019 relatif à l’expérimentation de la cour criminelle
Code civil belge dans sa rédaction au 28 mars 2019
Code civil français dans sa rédaction au 21 juillet 2019
Code de l’organisation judiciaire français dans sa rédaction au 02 septembre 2019
Code judiciaire belge dans sa rédaction au 14 août 2019
Décret n° 2019-912 du 30 août 2019
Décret n° 2019-913 du 30 août 2019
Décret n° 2019-914 du 30 août 2019
Deutsches Bürgerliches Gesetzbuch (Code civil allemand) dans sa rédaction au 02 octobre 2019

Notes

[1] Extrait de la fable « Le loup déguisé en agneau », originellement écrite par Ésope. Cette fable apporte un éclairage quelque peu différent selon sa langue véhiculaire (ex., EN-FR). Toutefois, la version française de cette fable fera foi pour les besoins du présent billet.

[2] Né vers 620 avant J.-C. et mort vers 564 avant J.-C., Ésope le Phrygien aurait donné ses lettres de noblesse au genre littéraire de la fable.

[3] Raphaël Bourdon, « La Traduction juridique : À la croisée des cultures juridiques et linguistiques », MasterTSM@Lille (blog), 19 février 2019, <https://mastertsmlille.wordpress.com/2019/02/19/la-traduction-juridique/comment-page-1/> (consulté le 02 octobre 2019)

[4] Sylvie Monjean-Decaudin, « Territorialité et extraterritorialité de la traduction du droit », Meta : Journal des traducteurs 55, n° 4 (2010) : 704, <https://doi.org/10.7202/045686ar> (consulté le 02 octobre 2019)

[5] Jean-Claude Gémar, « De la traduction juridique à la jurilinguistique : la quête de l’équivalence », Meta : Journal des traducteurs 60, no 3 (2015) : 476, <https://doi.org/10.7202/1036139ar> (consulté le 02 octobre 2019)

[6] Monjean-Decaudin, Meta : Journal des traducteurs, 705

[7] À la lumière de l’article 546 du Code civil, l’accession est l’acquisition de la propriété des fruits et produits de la chose mère ou du résultat de la fusion de la chose principale avec des choses accessoires. En vertu de l’article 547 du Code civil, « le croît des animaux [appartient] au propriétaire par droit d’accession ».

[8] Raphaël Bourdon, « Der Erwerb des Eigentums an Tieren: ein besonderes Recht für eine besondere Rechtsstellung » (Mémoire de Recherche Master ICP, Université de Lille, Universität des Saarlandes, University of Warwick, 2018), 41, <https://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/key/HC66QQTpZ6x5D2> (consulté le 02 octobre 2019)

[9] Ibid

[10] Traduction libre. Expression en langue allemande : « Gesetzlicher Erwerb des Eigentums an der Früchte der Muttersache». V. Ibid, 46

[11] Pierre Corneille, Le Cid, Acte II, Scène II

J’ai testé pour vous… La gestion de projet grâce au logiciel Plunet BusinessManager

Par Clément Surrans, étudiant M2 TSM

Dans le cadre du Master TSM de l’université de Lille, j’effectuais cette année un stage au sein d’une entreprise de gestion de projet : Production SA. Il s’agit d’une société basée en Belgique, qui s’occupe de faire traduire des projets pour de nombreux clients, et qui contracte plus de 700 traducteurs. J’y ai découvert un logiciel, Plunet BusinessManager, qui permet de centraliser et traiter différents projets de traduction. En tant que débutant dans le milieu de la gestion de projet, j’appréhendais la complexité du suivi des projets. Pourtant, grâce à notre principal outil de travail, Plunet, j’ai pu avoir une vue d’ensemble sur les projets en cours, et sa simplicité m’a permis d’être autonome et proactif très rapidement.

Qu’est-ce que c’est ?

Plunet BusinessManager est une plateforme de gestion de projets linguistiques. Cet outil permet de gérer un projet de traduction multilingue, depuis sa création jusqu’à sa livraison, et de suivre l’état d’avancement du projet. Il s’appuie sur une plateforme web, et intègre un logiciel de traduction, une comptabilité financière et des systèmes de gestion de la qualité. Ce système est idéal pour l’optimisation de tous les processus de gestion et de workflow spécifiques aux fournisseurs de services linguistiques professionnels et aux services de traduction. Il est d’ailleurs disponible dans 11 langues.

Plunet regroupe ainsi la gestion de la commande, du devis et de la facturation, de l’avancement des différents projets, du suivi qualité et permet la compilation de glossaires. Il intègre également l’ensemble des fonctionnalités de la technologie Trados. La combinaison de ces deux systèmes, la gestion d’information SDL et les fonctions de gestion de projets d’entreprise de Plunet, facilite la mise en place de processus de gestion.

Comment ça marche ?

À partir de la plateforme en ligne, le Plunet Dashboard, les gestionnaires de projet peuvent avoir une vue d’ensemble sur tous les projets en cours. Vraiment pratique quand on doit en gérer des centaines !

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En cliquant sur un statut particulier, le détail des devis/projets au statut correspondant s’affiche en bas de page, en dessous du tableau de bord.

  • Request : il s’agit des commandes des clients. Une fois que les clients ont accès au portail, ils peuvent envoyer des demandes via celui-ci, y télécharger les fichiers et inscrire dans leur Request tous ce qu’il faut savoir pour démarrer le projet, tels que le niveau de service demandé ou le degré de confidentialité du contenu, et les consignes pour la traduction s’il y en a.
  • Quote et Order : une fois la commande reçue, il est possible de la convertir en devis pour le client, la Quote, ou de directement lancer le projet. Une fois ce devis accepté, la Quote sera elle aussi convertie en projet, sous le nom Order. Sur le Dashboard Plunet, les projets sont classés en sous-catégories selon les critères que vous voulez. Vous pouvez ainsi savoir quels projets sont urgents, lesquels sont prêts à être livrés, et ceux à traiter dans la journée.

 

L’avantage avec Plunet, c’est que vous pouvez créer votre projet SDL Trados Studio à partir de la plateforme en y associant la mémoire de traduction paramétrée dans le workflow du projet, et que les tarifs de vos clients sont directement liés à l’outil de TAO. Les prix sont calculés automatiquement à partir de l’analyse du fichier dans SDL Trados Studio.

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  • Jobs : Une fois le projet inscrit, il faut lui assigner les bons traducteurs. Dans la fiche du Job, grâce à différents filtres, vous pouvez sélectionner les traducteurs de votre base de données selon les spécificités de vos projets. Vous pouvez créer plusieurs jobs dans un projet, et ainsi préparer vos différentes ressources pour ce projet, comme un traducteur, un réviseur ou un préparateur de fichier. Vous pouvez personnaliser différents niveaux de services, et y associer les workflows prédéfinis.

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L’interface permet également de comparer les prix des ressources sélectionnées, pour vous aider à trouver la meilleure offre. Dès que vous avez trouvé votre traducteur, vous pouvez directement lui proposer le projet via la plateforme qui se chargera de lui envoyer la demande. Une fois le projet accepté par le traducteur, vous pourrez le lui assigner à partir de la fiche du Job. D’un simple clic, le traducteur peut recevoir tout ce qu’il faut pour commencer le projet. Grâce à l’intégration de SDL Trados Studio, il est possible de créer le package Studio directement à partir de la fiche du job. Le package se créera automatiquement à l’emplacement défini, et sera envoyé directement au traducteur dès que le projet lui sera assigné.

Une fois la traduction réceptionnée, il est possible d’effectuer un suivi qualité pour chaque traduction, en inscrivant dans la fiche du job le feedback du réviseur.

  • Tasks : Servant de mémo, les tâches en cours permettent de noter tout ce qu’il faut se rappeler pour la journée.
  • L’interface permet également la gestion de la facturation, mais je n’ai pas eu le loisir de découvrir ces fonctionnalités.

 

Que conclure ?

Plunet est très bon outil de gestion, qui permet de tout centraliser sur un seul et même écran. Je ne connais pas d’autre système de gestion avec lequel le comparer, mais je pense pouvoir dire qu’avec cet outil, le suivi des projets et d’une simplicité extraordinaire. Avec son système configurable, il propose diverses fonctions et extensions. Il n’existe pas de version gratuite, mais c’est un bon investissement. En prédéfinissant vos workflows, vous pourrez inscrire un projet en très peu de temps, et y associer vos ressources très vite. En intégrant la technologie Trados, il facilite la gestion terminologique et la tarification grâce aux tarifs prédéfinis pour vos clients et pour vos traducteurs. Il permet aussi d’effectuer le suivi qualité de vos traducteurs.

 

J’espère que vous serez emballés comme moi par cet outil !

 

Je tiens à remercier l’équipe de Plunet de m’avoir permis d’utiliser les photos de leur site pour mon article.

 

Sources :

https://www.capterra.fr/software/151878/plunet-businessmanager

https://www.plunet.com/en/translation-management-software/

 

La censure en traduction : pour qu’enfin traduction ne rime plus avec prohibition !

Par Manon Gladieux, étudiante M1 TSM

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La traduction, outil de communication de masse par excellence, n’a pas à s’inquiéter de son avenir. Le monde de la traduction ne cesse plus de faire de nouveaux adeptes ! Pourquoi me direz-vous ? Sûrement parce que, comme le dit très bien Célia Jankowski, ancienne étudiante du master TSM et désormais jeune traductrice diplômée, la passion est facteur de vocations. Notamment la passion des langues et des mots et donc des langues en tant qu’outils de communication. Hélas, le processus de traduction est bien loin d’être un long fleuve tranquille et de nombreux obstacles peuvent survenir au cours de celui-ci et vous faire perdre de vue cette passion des langues, cet amour des mots qui vous anime. La censure est l’un de ces obstacles. Partons ensemble pour un petit tour d’horizon de quelques cas de censure d’ores et déjà recensés en traduction et des moyens que vous avez de vous en prémunir.

Traduction et censure, deux anciennes Némésis !

Je ne voudrais pas jouer les Cassandres, mais il faut bien reconnaître que le traducteur a, de tout temps, été ciblé par la censure. Dès ses premiers balbutiements, la traduction, de même que ses nombreux acteurs, ont été observés, analysés, jugés, condamnés… On ne compte plus le nombre de traducteurs qui ont vu leurs travaux tronqués de parties significatives, voire tout bonnement interdits à la publication, et ce à cause de la censure. Et c’est encore plus vrai en période de conflit ! Un phénomène particulièrement frustrant s’il en est ! Jetons un œil à quelques anciens cas célèbres de traductions censurées.

La plus ancienne des traductions d’œuvre ayant jamais fait l’objet de censure est, comme vous pouvez vous en douter, la Bible, et notamment au berceau de la religion catholique, l’Italie. En effet, la traduction de cette dernière, lorsque celle-ci n’était plus comprise que par les rares individus ayant un niveau d’éducation suffisant pour connaître le latin, s’est avérée nécessaire mais fut, si je puis me permettre, un réel sacerdoce et nombreux sont les traducteurs qui s’y sont essayés et s’y sont cassé les dents. En effet, le clergé italien souhaitant avoir un contrôle des plus total sur les lectures de ses fidèles, a fait acte de la prohibition. C’est ainsi qu’en 1559, le premier Index, une liste d’ouvrages que les catholiques avaient la formelle interdiction de lire, de vendre, de traduire et même de posséder, a été publié par le pape Paul IV. Les livres que l’on y trouvait consignés étaient jugés nocifs et contraires à la foi et à la morale chrétienne par les membres du clergé. L’Index prohibait notamment la lecture de traductions de la Bible en langue vulgaire (c’est-à-dire toute autre langue que le latin), ce qui incluait la traduction dont Brucioli était l’auteur, soit la première faisant directement état des textes saints originaux. Quiconque transgressait à cet Index se voyait alors immanquablement accablé de la peine suprême, l’excommunication. En 1596, l’Index se durcit encore, ses règles devenant encore plus restrictives. Il n’était alors plus possible, dès lors, d’autoriser la traduction ou l’impression de bibles en langue vulgaire. Ces bibles, si tant est qu’elles existent, devaient d’ailleurs toutes être détruites sans ménagement.

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Et qu’en est-il en période de conflits ?

Un autre exemple de traduction censurée connu concerne l’ouvrage du tristement célèbre Adolf Hitler, Mein Kampf dans sa version originale. Cette dernière a été publiée tôt, dès 1925, alors que Hitler sortait tout juste de prison, condamné pour une tentative de putsch sur la chancellerie allemande. Pourtant, la première traduction en français de Mein Kampf, qui s’intitulait alors Mon Combat, n’a été publiée que bien plus tard, neuf ans plus tard pour être précis. Et encore, pas pour longtemps ! Cette traduction française n’ayant pas reçu l’aval de l’auteur, l’éditeur allemand a poursuivi l’éditeur français, qui s’est vu contraint à retirer cette traduction du marché. En 1938 parut une autre version, celle-là autorisée par Hitler, sous le titre Ma Doctrine. Bien plus courte que l’ouvrage original, la version traduite, expurgée d’une partie de son contenu problématique, réhabilitait le discours de Hitler, allant même jusqu’à insérer des extraits de discours plus récents, au cours desquels le Führer expliquait qu’il ne toucherait pas aux frontières françaises.

Autre anecdote intéressante sur cette traduction : les deux traducteurs de la version ayant reçu l’aval du Führer ont également ajouté des intertitres absents de l’original visant à appuyer et justifier le message antisémite de ce dernier. D’un point de vue stratégique, les manipulations des traducteurs avaient pour but de véhiculer les valeurs et les idées fascistes de Hitler.

Ensuite, comme vous l’avez certainement découvert dans le billet de blog de ma camarade étudiante du master Célia Wisniewski, disponible ici, la liste d’Otto recensait en période d’occupation allemande, les œuvres et traductions interdites de diffusion en France. A contrario, certaines œuvres ne pouvaient être facilement lues en Suisse. La traduction en temps de conflit est effectivement un sujet sensible. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, l’excellent billet de ma camarade le fera à ma place.

La censure, toujours d’actualité ?

Cela étant, vous vous dites sans doute que le passé appartient justement au passé et que la traduction, désormais moins stigmatisée, peut couler des jours heureux dans un monde exempt de toute censure. Hélas, je suis au regret de devoir réduire à néant vos vaines espérances à ce sujet. En effet, on dénombre toujours à l’heure actuelle un certain nombre de cas de censures frappant le milieu de la traduction, réduisant à si peu, quand ils ne le ruinent pas totalement, le travail du traducteur. En voici là quelques exemples pour prouver la véracité de ce que j’avance.

Tout d’abord, ce n’est pas E. L. James, l’Anglaise auteure de Cinquante Nuances de Grey, intitulé Fifty Shades of Grey dans sa version originale qui vous dira le contraire. Son roman, dont les droits ont été grassement achetés par une maison d’édition en Chine, l’un des pays où la censure est la plus répressive à l’heure actuelle, voit sa date de parution retardée encore et encore. Et ce n’est pas faute d’un manque de lecteurs potentiels, la saga s’arrache comme des petits pains sur les marchés du livre de contrebande où circulent des traductions illicites de l’œuvre en mandarin. Et Hillary Clinton pourrait également témoigner.

Je suppose également que vous avez tous connu, d’une manière ou d’une autre, les incroyables aventures de l’intrépide Fifi Brindacier, Pippi Långstrump de son nom original. Eh bien, figurez-vous que pour tous ceux d’entre vous qui ont dévoré les péripéties de l’incroyable fillette avant 1995, vous n’avez goûté qu’à une version édulcorée bien insipide, dénuée de toute la saveur de l’œuvre originale. Une version censurée oui, vous avez bien compris. Et un vrai massacre si l’on croit ce que d’aucuns en disent. Et l’auteure n’est pas la dernière à faire la critique de cette version d’avant 1995.

Il est aussi intéressant, par ailleurs, de mentionner les débuts chaotiques des aventures de l’incroyable fillette à la force surhumaine dans le petit monde de la littérature jeunesse. Lorsque la Suédoise Astrid Lindgren essaye de publier pour la première fois en 1941 son roman jeunesse qu’elle a écrit pour sa fille souffrante, contrainte de garder la chambre car assez gravement malade, elle se voit refuser la publication de ses écrits, alors jugés provocants et grossiers. Ce n’est qu’après avoir fait preuve de plus de retenue, s’autocensurant par la même qu’elle sera autorisée à publier son premier tome. Nous sommes alors en 1945.

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Comment échapper à la censure en quelques étapes ?

Mais alors, n’y-a-t’il donc vraiment aucun moyen pour se protéger ne serait-ce qu’un peu de la censure ? Eh bien à vrai dire, si, il en existe quelques-uns. Je vais maintenant conclure mon billet en vous exposant un petit nombre de ces astuces et tours de main qui devraient vous permettre, si vous les suivez, de passer outre la censure toujours existante.

Dans un premier lieu, avant de commencer à envisager sérieusement la traduction d’un livre, d’une encyclopédie, d’un jeu vidéo, etc. un seul mot d’ordre, CUL-TI-VEZ-VOUS ! Livres, émissions télévisées, chaînes radio, pourquoi pas même un voyage en chair et en os dans le pays de destination de votre traduction si vous en avez le temps et l’argent, tout est bon pour s’imprégner de la culture du pays pour lequel se destine l’ouvrage que vous comptez traduire. Car c’est en connaissant la culture d’un pays que l’on sait le mieux ce qui va choquer ou pas, ce qui va passer ou pas auprès de ses citoyens.

Ensuite, il vaut mieux également, si vous souhaitez éviter tout impair, user et abuser du principe de précaution. Ainsi entre deux mots, choisissez le moindre, le plus neutre c’est-à-dire. C’est encore plus essentiel pour faire publier ses traductions dans les pays ayant une vision de la liberté d’expression qui est comme qui dirait… assez restreinte. Vous éviterez ainsi de choquer les susceptibilités des foules par simple maladresse et, si je ne peux vous garantir à 100 % que vous échapperez comme cela à la censure, cette dernière restant malgré tout parfois imprévisible, je peux néanmoins vous assurer que vous aurez beaucoup plus de chances de passer entre les mailles du filet.

Pour finir, je vous conseille vivement de prendre « la température » auprès de quelques-uns de vos collègues et amis traducteurs et linguistes qui ont déjà eu l’occasion de travailler pour le pays auquel se destine votre traduction. Et s’ils habitent le pays de destination de votre traduction en cours, c’est encore mieux, ils sauront beaucoup mieux appréhender les problèmes qui peuvent se poser au cours de la traduction et vous aider à passer outre ces derniers. Il n’y a rien de tel que l’expérience d’un collègue ayant également vécu vos galères pour mieux appréhender ces choses auxquelles vous devrez faire particulièrement attention pendant votre traduction. Car celui-ci ayant connu les mêmes doutes que ceux que vous connaissez actuellement, il a dû faire des choix, prendre des décisions. Et ces choix et ces décisions pourraient bien vous être à vous aussi d’une aide salutaire pour résoudre vos problèmes de traduction. Il pourra même peut-être vous éviter une paire de soucis pour des problèmes que vous n’auriez peut-être même pas imaginés autrement. Rester connectés et parler avec ses collègues est ainsi pour vous LE bon plan afin de traduire sans trop craindre la censure.

 

Voilà, ce billet est terminé et je pense que vous êtes désormais parés à affronter la censure de manière plus sereine. J’espère sincèrement avoir quelque peu éclairé vos lanternes sur le vaste sujet de la censure en traduction, mais aussi vous avoir rassuré quant aux inquiétudes qu’elle suscitait chez vous, traducteurs et futurs traducteurs. Je reste bien sûr à l’écoute de toutes vos questions, suggestions et commentaires sur ce billet à travers les commentaires. Je meurs également d’envie de savoir si vous avez vous aussi quelques astuces pour échapper à la grande Némésis des traducteurs, la censure. Si c’est le cas, faites-le savoir en commentaire. Au revoir et à très bientôt pour un nouveau billet de blog TSM rédigé par mes soins.

 

Maintenant…

 

… À vos marques, prêts, traduisez !

 

Sources bibliographiques :

@ Circuit Magazine, article sur la censure dans la traduction de discours politiques : http://www.circuitmagazine.org/dossier-129/censure-et-traduction-des-discours-politiques

@ La bibliothèque en ligne Watchtower, article sur l’Histoire de textes bibliques en Italie, une histoire marquée notamment par la censure : https://wol.jw.org/fr/wol/d/r30/lp-f/2005923

@ Article du Fun MOOC visant à faire la promotion d’une vidéo au sujet de la censure du livre jeunesse Fifi Brindacier (Pippi Långstrump en version originale) : https://www.fun-mooc.fr/asset-v1:ulg+108002+session01+type@asset+block/fifi_brindacier.pdf

@ Le nouvel Obs, article rédigé par Bibliobs sur l’incroyable sévérité de la censure en Chine et la difficulté à faire publier ses traductions qui y est liée : https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20131025.OBS2708/censure-dur-dur-de-faire-traduire-ses-livres-en-chine.html

 

Et pour encore plus d’infos sur le sujet :

BALLARD, Michel. Censure et Traduction. Arras : Publications Artois Presse Université, juin 2011. Collection Traductologie. 406 pages. ISBN 2-848-32126-1