Qu’est-ce qu’un chef de projet 3.0 ?

Par Camille Blanc, diplômée TSM aujourd’hui chef de projets et responsable marketing chez TextMaster

 

« Être organisé, rigoureux et savoir respecter des délais stricts », telles sont les qualités de base demandées à un chef de projet. Il faut savoir mener à bien plusieurs projets de front tout en garantissant au client le respect de ses délais et de la qualité des traductions rendues.

Rien de bien nouveau.

Sauf qu’aujourd’hui, sur le marché de la traduction, les technologies évoluent sans cesse et le chef de projet doit constamment s’adapter et se mettre à jour.

J’avais envie de partager avec vous mon expérience chez TextMaster pour illustrer les qualités demandées à un chef de projet 3.0.

 

Qu’est-ce que TextMaster ?

TextMaster est une plateforme de traduction, qui associe une interface de commande et de gestion des traductions, des solutions d’aide à la traduction (CAT) et un réseau de traducteurs experts.

C’est, pour le client, le bénéfice de commander et gérer simplement ses projets en ligne, tout en faisant appel aux meilleures technologies du marché. Il lui suffit d’ajouter son ficher source, de renseigner quelques informations, et TextMaster s’occupe du reste.

Côté traducteur, nous développons notre propre interface de travail, Catify de son petit nom, qui permet aux traducteurs de travailler sur les projets directement en ligne avec toutes les fonctionnalités dont ils ont besoin (glossaire, mémoire de traduction entre autres). De plus, ils bénéficient eux aussi d’une interface de gestion de projets pour s’organiser, gérer leurs factures et leurs paiements (réalisés dès qu’une mission est terminée).

 

Être geek (un peu) !

TextMaster prend donc le parti de gérer toute la partie technique pour laisser le traducteur se concentrer uniquement sur sa traduction. Je trouve ça très positif pour les freelances, car dans mes précédentes expériences professionnelles mes craintes quotidiennes venaient essentiellement de problèmes de conversion, de génération de fichier cible… Nous développons donc nos propres outils de traduction, et, en tant que chef de projet, c’est donc à moi de mettre les mains dans le cambouis quand c’est nécessaire, avec l’aide précieuse des développeurs. Mon rôle est de guider le client vers la solution adéquate selon ses formats de fichiers. Je suis devenue incollable en CSV, XML et autres codes improbables, qui aurait su !

Travailler pour une plateforme, c’est donc devenir un peu geek. La technologie liée à la traduction ne cesse d’évoluer, on en entend de plus en plus parler dans les médias à travers le « machine learning » notamment. En tant que chef de projet pour une plateforme, c’est presque un devoir d’être au courant de ces nouveautés, de les comprendre et d’y réfléchir pour les mettre en place et en définir les avantages et les limites.

Par exemple, les systèmes d’intégration de traductions font partie des nouveautés auxquelles j’ai dû vite m’adapter. Ce procédé permet de lancer des traductions directement depuis le site du client, sans export de données et donc sans manipulation de fichiers codés. Une fois la traduction terminée, elle est aussi réintégrée automatiquement sur leur site. En tant que chef de projet j’ai pu remarquer que les traducteurs manquaient régulièrement de contexte sur ce type de projet puisqu’une grande partie du lancement est automatisée. J’ai donc échangé avec l’équipe de développeurs pour en modifier légèrement l’interface et orienter au maximum le client vers la rédaction d’un briefing détaillé avant le lancement. Ça a été mis en place et les traducteurs ont rencontré moins de problèmes de briefing sur ces projets.

Communiquer et former

Toutes ces technologies doivent aussi être expliquées aux clients, qui sont parfois inquiets de savoir que les traducteurs n’utilisent pas seulement un dictionnaire pour traduire… Mon rôle de chef de projet est donc de leur en dire plus sur ces outils. La TAO et la traduction automatique, grandes stars des technologies de la traduction, peuvent certes représenter un réel avantage en permettant de gagner en productivité et en harmonisation mais ne peuvent pas être appliquées à tous types de projets. J’ai régulièrement dû expliquer le principe à des clients qui généralement sont curieux et compréhensifs.

Si la plateforme est un outil pour le chef de projet, elle l’est avant tout pour les traducteurs. Leurs commentaires sont donc essentiels dans le développement de notre interface : certains traducteurs sont d’ailleurs devenus des « bêta-testeurs », ils essaient chaque nouvelle fonctionnalité avant sa sortie. En tant que chef de projet, on doit recevoir et analyser ces remarques afin de les transmettre au mieux et selon leur priorité aux développeurs de Catify. J’ai l’impression de participer activement au développement d’un outil de traduction.

Rester ouvert aux évolutions

Après mes études, j’ai eu la chance d’être chef de projet dans une grande agence traditionnelle, puis dans une petite entreprise et enfin comme freelance. J’ai donc pu observer un panel d’organisations différentes et à vrai dire, je n’étais pas convaincue.

J’ai eu l’impression de passer de « maillon de la chaîne » qui reçoit et livre des fichiers sans vraiment intervenir, à un couteau suisse humain (chef de projet qui révise, met en page, traduit et gère les bugs), ce n’était pas assez ou trop pour moi.

Chez TextMaster j’ai été séduite par cette technologie en mouvement. C’est très motivant et m’a permis de développer mes compétences en communication et pédagogie. J’ai d’ailleurs saisi l’opportunité de devenir « Talent Marketing Manager », un poste qui me correspond aujourd’hui davantage puisque mon rôle est de mieux communiquer sur ces technologies et mieux informer les traducteurs.

En résumé, je pense qu’il faut briser l’image du chef de projet « rigoureux et organisé » qui n’est plus vraiment d’actualité. Evidemment, ces qualités restent utiles, mais aujourd’hui ce qui semble vraiment compter c’est d’être curieux sur les dernières technologies, de savoir les expliquer et surtout d’avoir l’esprit d’initiative, pour pouvoir proposer aux clients et aux traducteurs les meilleures solutions selon le type de projet.

Traductrice ET gestionnaire de projets : entre opposition et complémentarité

Par Marie Hidot, ancienne étudiante TSM

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Le marché de la traduction est en effervescence perpétuelle. Il s’agit là d’un fait dont je mesure chaque jour un peu plus la pertinence depuis ma première année de master, et ce, encore après presque 2 ans de travail en tant que freelance. Constamment en mouvement, il ne cesse de se transformer obligeant ses différents acteurs à faire de même et à s’adapter en permanence tels de véritables caméléons. Ainsi, il n’est pas rare de devoir acquérir rapidement et parfois dans l’urgence de nouvelles compétences pour satisfaire une demande particulière ou décrocher de nouveaux clients/comptes. Face à ce dynamisme permanent et ayant été formée de manière à avoir un regard qui soit le plus large possible, c’est tout naturellement que j’ai fait le choix d’orienter mon activité à la fois vers la traduction pure, mais également vers la gestion de projets, deux dimensions si différentes et complémentaires à la fois. Endosser tour à tour chacune de ces casquettes n’est pas toujours chose facile, et cela peut très rapidement vous sortir de votre zone de confort. Pourtant, une fois maîtrisé, cet exercice de jonglerie peut être une véritable opportunité d’élargir ses connaissances de façon quotidienne en se glissant tantôt dans la peau d’un chef de projet, tantôt dans celle d’un traducteur.

Dans mon cas, cette configuration a présenté et présente toujours les avantages suivants :

La polyvalence. Soyons clairs, à moins d’être ultra spécialisé dans un domaine, nous sommes tous amenés à faire preuve d’ouverture d’esprit et à accepter de varier les plaisirs. Toutefois, il s’agit ici d’aller plus loin que de passer simplement d’une tâche linguistique (voire technique) à une autre ou de gérer des comptes dont les processus, etc. diffèrent en tous points. Aussi intéressante soit-elle, cette approche présente malgré tout certains risques et implique entre autres de faire appel à sa pleine conscience à chaque instant, le passage d’un rôle à l’autre n’étant bien évidemment pas réglé comme du papier à musique. L’une des difficultés majeures consiste d’ailleurs à réussir à compartimenter les différentes tâches et à gérer les priorités en fonction des requêtes et urgences qui peuvent survenir tout au long de la journée. Si les traductions, révisions et autres tâches linguistiques sont plus ou moins prévisibles et peuvent être modulées en fonction des délais, ce n’est évidemment pas le cas de la gestion de projet, qui présente toujours son lot de surprises et péripéties en tout genre. D’autre part, on soulignera ici plus qu’ailleurs, le caractère indispensable d’une « To Do list » bien organisée.

Une connaissance approfondie des comptes grâce à l’intervention à la fois en tant que ressource et gestionnaire de projets. À condition de mettre en place les moyens nécessaires pour rendre la communication la plus fluide possible, le fait d’être en première ligne des échanges avec les clients permet de connaître parfaitement leurs attentes et d’avoir pleinement conscience des enjeux liés à tel ou tel compte ; données qui ne sont pas forcément accessibles aux collaborateurs linguistiques purs. À l’inverse, avoir la possibilité de se frotter véritablement au contenu à traduire, plutôt que d’en faire une analyse standard constitue un atout certain à l’heure d’apporter des réponses, de présenter des arguments pertinents aux clients qui contribueront au bon déroulement d’un projet ou de résoudre certains problèmes rencontrés par les autres collaborateurs impliqués sur ce même compte, etc. Les échanges ressources / PM / Linguistic Lead n’en sont alors qu’améliorés, chaque acteur étant à même de mieux cerner le travail de chacun, ce qui a bien évidemment un impact positif sur la qualité finale du travail livré.

Notons toutefois que la limitation du nombre d’intervenants peut, de manière tout à fait paradoxale, être à la fois synonyme de gage de qualité, de par l’amélioration de la cohérence, la connaissance approfondie du client sur plusieurs niveaux, mais également d’une prise de risque supplémentaire. En effet, tout comme il doit connaître les points forts et faiblesses de ses collaborateurs, le PM-traducteur doit être capable de poser des limites claires quant à ses compétences et à ce qu’il est ou non en mesure d’assumer.

La maitrise d’une large palette d’outils. Tout comme je l’avais déjà souligné dans mon rapport de stage à l’époque où j’étais encore étudiante, le marché de la traduction s’articule sur plusieurs niveaux, tous dépendants les uns des autres. Et si ce sont bel et bien les grosses agences internationales qui donnent le tempo, c’est véritablement aux plus petits, PME et freelances, de maintenir la cadence et de s’adapter en conséquence. La variété des interlocuteurs, les améliorations techniques et la concurrence nous obligent à nous former continuellement à de nouveaux outils, passant inlassablement d’un logiciel ou d’une application à une autre avec les avantages et désavantages qui en résultent. Ces allers-retours constants sont autant d’occasions de déterminer les points forts et les points faibles de chaque outil, en fonction de l’utilité qui leur est associée et du rôle endossé au moment d’y avoir recours. Au-delà de la connaissance approfondie des diverses fonctionnalités offertes, et donc de la fluidification de son propre travail, être confronté à ces outils en tant que linguiste et gestionnaire de projets peut devenir une source d’inspiration non négligeable au moment d’établir des processus complets qui nécessiteront de choisir tel outil plutôt qu’un autre, d’allier plusieurs programmes pour une optimisation totale ou de proposer aux clients des solutions qui se démarquent réellement.

Bien que risqué et impliquant une grande flexibilité dans l’organisation de son travail et de la gestion du temps, le choix de la polyvalence (lorsque cela est possible) reste néanmoins une méthode de choix si l’on souhaite continuer à se former dans des domaines complémentaires qui fonctionnent à l’image de vases communicants et permettent donc de gagner en autonomie dans ce marché en constante évolution.

Cette diversité m’amène d’ailleurs à la conclusion qu’il doit très probablement exister autant de manières de travailler que de linguistes, gestionnaires de projets, techniciens de la traduction, etc., chacun étant confronté à une réalité, des attentes, des clients et un quotidien différents. Et s’il est certain que nous sommes tous interconnectés, il est tout aussi évident que nos connaissances, aussi poussées soient-elles, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Il va de soi que la dynamique et la complexité de ce domaine rendent difficile, pour ne pas dire impossible, la mise en place d’une représentation claire des pratiques de chacun, à moins bien sûr de créer un échantillon suffisamment représentatif de ces acteurs, d’aller à leur rencontre et d’apprendre de leur expérience…

Après Babel, traduire

Par Valentine Vialon, ex-étudiante TSM et traductrice/relectrice chez ADT International

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Le 20 janvier 2017, notre directrice Peggy SANTERRE nous a invités, mes collègues d’ADT International et moi pour une visite privatisée de l’exposition « Après Babel, traduire », au MuCEM à Marseille, guidée par Sophie Bernillon (co-commissaire de l’exposition). L’agence de traduction a en effet apporté sa contribution au projet en tant que mécène de compétences, et cette visite privée a été l’opportunité de voir notamment dans leur environnement final les traductions gérées par l’équipe. Cette soirée a également été l’occasion de se retrouver toutes ensemble en dehors du bureau et de partager un moment convivial, tout en prenant du recul sur notre domaine professionnel : le monde de la traduction.

S’il peut à première vue sembler compliqué de monter une exposition sur un acte et un processus aussi intangible que celui de la retranscription d’un message dans une autre langue, cette exposition articulée en trois grandes parties réussit néanmoins à mettre en avant la trace que celui-ci peut laisser, et comment traduire implique d’être confronté à la différence.

Suivez le guide !

Babel, malédiction ou chance ?

La première partie de l’exposition remonte aux sources de l’existence des langues, à savoir les événements de la tour de Babel racontés dans la Genèse qui expliquent l’existence des différentes langues. Au travers de représentations aussi bien positives que négatives (et aussi bien anciennes que récentes) de la fameuse tour, on se penche sur les conséquences de cette diversité de langues qui portent en elles une diversité de cultures, mais également sur la notion du « barbare » (étymologiquement, celui qui ne parle pas la même langue).

À partir de là, traduire devient nécessaire pour comprendre et communiquer avec l’autre, et ce besoin est encadré par différentes politiques mondiales et textes fondateurs qui régissent les langues et leur usage dont nous sont présentés des exemples.

Si l’on en doutait encore, Babel est donc bien vu comme une chance, et la seconde partie de l’exposition va démontrer toutes les richesses que la traduction a permis de diffuser dans le monde.

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Peter Brueghel – La Tour de Babel – Wikipedia

Des flux et des hommes

Dans cette deuxième partie, l’exposition retrace différents voyages de savoirs, de connaissances et de cultures qui ont pu être révélés et diffusés grâce à la traduction. Avec une carte interactive inspirée du principe des anciens plans interactifs du métro parisien (PILI), il est notamment possible de suivre le parcours réalisé par les écrits d’Aristote, d’Euclide, les idées de Marx, les contes des Mille et une nuits ou encore les albums de Tintin. Il s’agit d’une représentation étonnante et riche en découvertes, qui affiche de manière synthétique les plaques tournantes ayant permis la diffusion de ces éléments scientifiques et culturels qui font aujourd’hui partie intégrante du patrimoine mondial.

De nombreux exemplaires de livres s’attardant sur la traduction de la parole de Dieu sont également exposés : voici l’occasion d’évoquer des personnalités telles que Saint Jérôme (saint patron des traducteurs), mais également de constater à quel point la traduction a pu influencer l’interprétation des textes, au risque de faire des « erreurs » toujours d’actualité : Ève est-elle née de la côte d’Adam ou à ses côtés ? Moïse était-il cornu ou rayonnant comme l’a peint Chagall ?

Vient ensuite l’espace consacré aux acteurs eux-mêmes du processus, ces personnalités souvent invisibles : les traducteurs. On part ainsi à la découverte des « drogmans », ces interprètes entre l’Europe et le Proche-Orient, apparus à l’époque des croisades et dont la fonction fut officialisée par Colbert.

Plusieurs grands auteurs qui se sont essayés à la traduction sont également mis en lumière, et c’est autour du poème Le Corbeau d’Edgar Allan Poe que se retrouvent Mallarmé et Baudelaire et que peut être comparé leur travail (ainsi que celui de Google translate).

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La résistance des langues : traduisibles/intraduisibles

La visite se conclut en se focalisant sur les « intraduisibles », ces éléments révélateurs de notre culture et de celle de l’autre, qui constituent l’essence de l’enrichissement que l’on peut retirer d’une traduction. Il s’agit à la fois des expressions idiomatiques, des rébus, des chansons ou encore de la langue des signes par exemple.

C’est certainement à cette partie de l’exposition que j’ai été la plus sensible, car c’est celle qui fait écho aux problématiques que l’on rencontre tous les jours dans notre métier, que l’on soit traducteur littéraire, technique ou encore interprète, mais aussi que tout un chacun éprouve dès lors qu’il parle plusieurs langues.

La force de cette exposition repose selon moi sur sa très grande diversité : elle réunit en effet de nombreux tableaux et manuscrits, mais aussi des sculptures, des vidéos et de la musique, accompagnées de nombreuses citations (dans différentes langues) de grands auteurs et linguistes, qui permettent de pousser le visiteur à la réflexion. Si elle ne peut bien évidemment pas embrasser la totalité du sujet, elle fournit cependant des pistes très intéressantes pouvant être approfondies par ceux désirant aller plus loin : j’ai maintenant pour projet de me plonger dans La bibliothèque de Babel, une nouvelle de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui décrit une bibliothèque contenant tous les livres écrits et à venir.

L’exposition se poursuit jusqu’au 20 mars 2017 : surtout n’hésitez pas si vous êtes de passage dans la cité phocéenne, elle vaut le détour !

À noter qu’ADT International anime deux ateliers pratiques par semaine pour les collégiens et les lycéens (lundi et jeudi).
Pour plus de détails : info@adt-international.com – 04.42.41.15.41 (Peggy SANTERRE ou Elodie BOUQUET)

Quelle utilité pour la recherche en traduction ?

Entretien avec Guillaume Deneufbourg, traducteur, enseignant et chercheur en traduction.

 

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L’Université de Bourgogne organisait ce 7 octobre à Dijon une journée d’étude sur le triple axe d’articulation : recherche – formation – emploi. Co-organisée par le Master en traduction multimédia (T2M) de l’Université de Bourgogne et la Société française des traducteurs (SFT), cette journée se composait d’une série de tables rondes réunissant des traducteurs en profession libérale, des chercheurs et des enseignants en traduction.

En sa triple qualité de traducteur, enseignant et chercheur-doctorant, Guillaume Deneufbourg a été invité par l’Université de Bourgogne pour participer à la table ronde « recherche et applications professionnelles ». Nous partageons avec vous, à travers ce billet, les vues qu’il a pu exprimer lors de cette table ronde, en compagnie de Laurent Gautier, professeur de linguistique allemande à l’Université de Bourgogne (modérateur), de Carol Bereuter, traductrice en profession libérale et co-déléguée régionale SFT, et de Natalie Kübler, professeur de linguistique anglaise et de traduction à l’Université Paris-Diderot – Paris 7.

Nous reprenons le contenu du débat sous la forme d’une interview, avec d’une part les questions qui ont été posées par Laurent Gautier et ensuite les réponses données par Guillaume. La table ronde ayant été filmée, vous retrouverez prochainement le lien vers l’ensemble de la séance sur le blog du Master T2M et vous pourrez ainsi prendre connaissance des interventions de deux autres participants.

Guillaume remercie encore l’Université de Bourgnogne et Laurent Gautier pour leur invitation et leur accueil. Et le blog du Master TSM de Lille3 le remercie pour ce compte-rendu !

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Laurent Gautier (LG) : Guillaume, votre profil, on l’a vu, vous prédestinait en quelque sorte à intervenir dans ce panel, puisque vous naviguez entre les trois éléments : recherche, formation, marché professionnel. Carol nous a parlé précédemment de la formation en Grande-Bretagne. Vous êtes actif à la fois en France et en Belgique. Quel regard portez-vous sur les formations de traducteurs dans ces deux pays, et plus particulièrement sur leur articulation avec la recherche ?

Guillaume Deneufbourg (GD) : Si vous m’aviez posé la question il y a dix ou quinze ans, ma réponse aurait été bien différente. Il y a eu, selon moi, une évolution assez nette des philosophies d’enseignement dans les deux pays, qui ont suivi un trajet presque opposé. Je m’explique : dans les années 2000, les formations en Belgique francophone, ou en tout cas la formation de l’Université de Mons, qui est la seule que je connaisse de l’intérieur, étaient encore assez « scolaires » et relativement théoriques. Un accent très important était placé sur les cours de français, sur les aspects linguistiques, sur les connaissances générales. Les textes soumis aux étudiants lors des cours de traduction étaient pour la plupart des textes journalistiques et des articles d’opinion plutôt relevés, issus par exemple de magazines tels que The Economist ou Time. Des textes très intéressants et très formateurs, mais qui étaient finalement assez éloignés des documents et des besoins du marché professionnel. De façon analogue, les mémoires de fin d’études portaient le plus souvent sur une analyse critique de traductions d’œuvres littéraires ou sur des traductions d’ouvrages de fiction et de non-fiction. Les stages et les premiers cours de TAO n’ont été introduits au cursus que relativement tard, vers la fin des années 2000.

Lorsque j’ai rejoint l’équipe enseignante du Master en traduction de Lille3 (Master TSM) en 2010, j’y ai découvert une formation extrêmement axée sur la pratique, beaucoup plus professionnalisante. L’immense majorité des cours de traduction étaient donnés par des intervenants professionnels, qui utilisaient des textes issus de leur activité de traducteur au quotidien, auxquels ils associaient des instructions, des glossaires et des mémoires de traduction. Un accent majeur était placé sur les outils TAO et la gestion de projets, et les étudiants y faisaient deux stages, en M1 et en M2, au terme desquels ils rédigeaient deux rapports détaillant tous les aspects propres aux entreprises où ils avaient travaillé. Il faut bien sûr se garder des généralisations, mais je dirais quand même que globalement, il en résultait que les étudiants belges étaient mieux formés aux aspects linguistiques et traductionnels purs, et qu’ils étaient finalement peut-être de meilleurs traducteurs, tandis que les étudiants français, ayant suivi un parcours plus professionnalisant, était beaucoup mieux armés pour intégrer immédiatement le marché professionnel. Cette différence se traduisait aussi dans le taux d’insertion professionnelle sur le marché de la traduction, qui frôlait les 100% à Lille alors qu’il n’atteignait pas les 50% à Mons (les diplômés s’orientant vers d’autres secteurs, dont l’enseignement, les relations internationales, la fonction publique, etc.)

La différence est encore fort perceptible aujourd’hui, mais depuis quelques années, on assiste néanmoins à un rapprochement, où les universités belges ont intégré davantage d’aspects pratiques à leur cursus, en formant les étudiants aux technologies, en organisant des ateliers de traduction impliquant la traduction de textes qui correspondent plus à la réalité du marché, en imposant des stages en entreprise ou en poussant les étudiants à s’orienter vers des sujets de mémoire plus pragmatiques, plus en rapport avec les besoins des professionnels. A Lille, à l’inverse, des cours de traductologie, de grammaire comparée, de traductologie de corpus ont été intégrés au cursus et les étudiants sont également invités, dans leur rapport de stage, à traiter d’une problématique en adoptant une démarche beaucoup plus scientifique. Comme je le disais, il y a donc un rapprochement, et les deux systèmes proposent désormais à la fois des cours très pratiques, tout en sensibilisant les étudiants aux aspects « recherche ». Cette évolution correspond d’ailleurs à la tendance que vous décriviez en introduction en évoquant la disparition de la démarcation historique entre les Master professionnalisants et les Master « Recherche » en France. Je précise encore que selon moi, un système n’est pas nécessairement meilleur que l’autre, il s’agit simplement de deux approches différentes, qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

 

LG : Vous êtes doctorant, donc engagé dans un travail de recherche conséquent : qu’est-ce qui vous a motivé ? Comment concevez-vous votre démarche de traducteur-chercheur ?

GD : Comme vous l’avez illustré dans votre présentation, je suis un peu un hyperactif de la traduction. Plus qu’un métier, c’est une véritable passion, et à ce titre, je m’intéresse à tout ce qui y touche de près ou de loin. C’est donc avant tout la curiosité et l’envie d’approfondir mes connaissances qui m’ont poussé à m’engager dans un Master « Recherche » en traductologie à l’Université de Mons. Et le doctorat a ensuite été la suite logique de cet approfondissement…

Il est peut-être utile de préciser que je n’ai pu m’engager sur ce trajet professionnel que grâce à la bonne santé de mon activité de traducteur, qui m’a permis, et me permet encore, de dégager du temps pour satisfaire cette curiosité. Au fil des ans, j’ai en effet mis en place une petite activité de sous-traitance, comme je l’appelle modestement, qui se compose d’un réseau de traducteurs et de gestionnaires de projets indépendants. Avec mon équipe, nous traduisons dans ce cadre des millions de mots chaque année. Une grande partie de ces traducteurs sont d’ailleurs d’anciens étudiants de Lille, que je prends en quelque sorte sous mon aile après leurs études, dans une forme de tutorat post-universitaire. Après des années d’investissement et d’effort, cette structure est aujourd’hui « auto-portante » et même si je traduis toujours énormément, elle me permet de ne plus devoir consacrer 50 heures par semaines à mes traductions, comme au début de ma carrière. Je ne travaille cependant pas moins, car je réinvestis ce temps dans mon développement professionnel, ce qui profite indirectement à mes étudiants. C’est un peu un cercle vertueux.

S’agissant de ma démarche de traducteur-chercheur, je veille bien entendu dans mes cours de traduction à évoquer les principes théoriques de la traductologie, mais en cherchant toujours à en illustrer les applications pratiques. Il faut toutefois garder à l’esprit que l’essentiel des théories de la traduction sont de nature descriptive, si bien qu’elles servent selon moi surtout à « rassurer » les étudiants sur les procédés qu’ils appliquent déjà de façon souvent intuitive. Il est éclairant pour eux de savoir que des théoriciens de la traduction ont déjà rencontré les problèmes auxquels ils sont eux-mêmes confrontés en classe et qu’il existe des mots, un jargon et des notions théoriques pour décrire les problèmes du traducteur et les solutions qui sont à sa disposition. Je vois aussi dans cette question une façon de m’interroger sur l’utilité de la recherche en traduction. Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne pense pas qu’il soit indispensable de connaître la traductologie pour pouvoir bien traduire. Je connais par exemple d’excellents traducteurs qui ne connaissent rien aux théories de la traduction, comme je connais de brillants traductologues qui sont pour ainsi dire incapables de traduire une ligne ! Mais je reste toutefois d’avis qu’il est utile d’offrir un cadre théorique aux futurs traducteurs, qui leur permet de gagner en assurance. Et puis, ce cadre les incite à réfléchir, à se remettre en question. Je fais ici surtout allusion à la recherche pour la recherche, qui vogue encore dans les hautes sphères de la science. Pour ce qui est des recherches en linguistique appliquée, ou en linguistique « située » comme la requalifie très justement Nathalie Kübler, j’ai un avis différent, en ce sens qu’elle est selon moi d’une grande utilité pour le traducteur professionnel. C’est par exemple le cas de la traductologie de corpus ou de la recherche sur les technologies. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

LG : Vous enseignez la traduction dans les deux systèmes : votre enseignement se nourrit-il de vos recherches ? Si oui, comment ?

GD : Pour ce qui est de mon doctorat, je n’en suis encore qu’au début, et je n’ai donc pas encore vraiment récolté les résultats nécessaires pour pouvoir utiliser le fruit de mes recherches en classe. Mon projet doctoral comprend toutefois un volet didactique et j’ai donc bien l’intention de développer des applications pratiques pour permettre aux étudiants de devenir de meilleurs traducteurs. Pour le moment, je fais donc surtout appel aux connaissances acquises lors de mon Master spécialisé en traductologie, en essayant, comme je le disais plus tôt, de trouver des applications pratiques très concrètes aux théories enseignées. J’évoque par exemple la théorie du sens de Danica Seleskovitch, grand classique du genre, la théorie du Skopos de Vermeer (que je remets en perspective par la traduction automatique), ou les procédés de traduction de Vinay et Darbelnet, toujours très actuels malgré leurs presque 60 ans ! Je veille aussi à faire le lien avec le champ de la traductologie de corpus, qui occupe une place importante à Lille3 grâce à la présence de Rudy Loock, grand spécialiste de la question.

 

LG : Vous nous avez expliqué ce qui vous avait motivé à entamer une thèse. Arrêtons-nous sur l’objet. J’en retiens naturellement la question des corpus, parallèles et comparables. Comment l’avez-vous définie ? Correspondait-elle à un questionnement rencontré dans l’exercice de votre profession ?

GD : Absolument. Pour remettre les choses dans leur contexte, il faut savoir que j’ai entrepris ce doctorat après 15 ans de carrière comme traducteur professionnel. Pendant toutes ces années, j’ai fait certains constats dans ma pratique professionnelle, soit en relisant des textes traduits par d’autres, soit en traduisant moi-même. Je remarquais par exemple que certaines structures récurrentes du néerlandais posaient systématiquement problème. J’ai donc voulu en savoir plus, creuser la question. J’ai décidé de me concentrer sur un phénomène en particulier, les marqueurs de modalité épistémique et la notion d’évidentialité (degré de certitude du locuteur par rapport à son énoncé et source du savoir). Comme dans toute démarche scientifique, il fallait éviter de me baser uniquement sur mes intuitions et d’objectiver ma problématique. J’ai donc choisi les corpus, pour voir si mes intuitions se confirmaient en étudiant un grand nombre de textes traduits par un grand nombre de traducteurs. Mon projet comporte un double objectif quantitatif et qualitatif. Sur le plan quantitatif, le but est de comparer des corpus dits « comparables » en français original d’une part et en français traduit d’autre part et d’analyser les fréquences de certains phénomènes, avec comme postulat que la fréquence de certaines tournures calquées sur le néerlandais seront davantage présentes dans le corpus de français traduit, ce qui démontrerait la présence d’interférences de la langue originale lors du processus de transfert. J’envisage ensuite un volet qualitatif, où je vais décortiquer une par une les stratégies employées pour dresser en quelque sorte la liste de choses à faire et à éviter, dont je pourrai alors me servir en classe avec mes étudiants pour les sensibiliser aux difficultés que peuvent présenter certaines structures néerlandaises lors de leur traduction en français.

 

LG : De votre triple point de vue,  vers quelles voies un traducteur professionnel, détenteur d’un master ou souhaitant reprendre des études, pourrait-il se diriger ?

GD : Comme je le disais précédemment, je pense qu’il est utile pour un futur chercheur d’avoir une certaine pratique du métier, un peu de bouteille, avant de se lancer dans un projet de recherche. Je ne dirais pas que c’est indispensable, mais je suis convaincu que cela aide. Le chercheur aura ainsi été confronté à l’exercice. Comme vous l’aurez compris, je suis davantage en faveur de projets de recherche en linguistique appliquée, qui s’intéressent aux vrais problèmes rencontrés par les professionnels, et je suis donc moins porté vers « la recherche pour la recherche ». Il est certes très intéressant sur le plan intellectuel d’étudier comment a été traduit tel ou tel auteur irlandais au 17e siècle, mais le lien avec la pratique actuelle est moins évident ! Je conseillerais donc aux étudiants désireux de se lancer dans un  projet de recherche de consacrer leur travail à des problématiques très concrètes, en s’intéressant en priorité au travail des professionnels et aux problèmes qu’ils rencontrent, que ce soit sur le plan linguistique ou dans le domaine des technologies de la traduction, où les besoins sont énormes.

 

LG : Quel rôle les associations professionnelles, et notamment la Chambre belge des traducteurs et interprètes, peuvent-elles jouer pour développer des synergies entre labos de recherche, jeunes thésards et traducteurs pros ?

GD : A mes yeux, une association professionnelle doit jouer son rôle d’intermédiaire, voire de « passeur », entre le monde universitaire et le marché professionnel. Les associations peuvent donc aider les futurs chercheurs à entrer en contact avec les professionnels pour essayer d’apporter des réponses à leurs problèmes. Nous essayons de remplir ce rôle à la Chambre belge des traducteurs et interprètes. Je peux vous citer deux exemples très concrets pour illustrer mon propos. Tout d’abord, nous offrons l’adhésion gratuite à tous les étudiants en Master en traduction du pays (qui compte pas moins de 8 formations universitaires en traduction). Ces futurs professionnels sont ainsi en contact avec le marché professionnel et ses problématiques et peuvent déjà à ce moment poser certains constats qui pourront nourrir leur réflexion. Nous proposons également dans ce cadre des offres de stage par l’intermédiaire de nos membres, qui soient traducteurs en profession libérale ou responsables de service de traduction en entreprise. L’idée est, comme dans tout bon partenariat, d’essayer de répondre au mieux aux besoins de chacun. Les universités sont ainsi très demandeuses de stages et de sujets de mémoire pour leurs étudiants. A travers les relations que nous entretenons avec elles, nous leur offrons des opportunités pour répondre à ces besoins, en leur communiquant des offres de stages et des sujets de mémoire potentiels, directement inspirés des problèmes que rencontrent nos membres professionnels. Le deuxième exemple est celui du Prix de la Chambre belge des traducteurs et interprètes que nous décernons au mémoire de fin d’année qui apporte les meilleurs éléments de réponse à une problématique concrète du marché professionnel. Chaque université est invitée à soumettre la candidature d’un de ses étudiants et un comité d’évaluation évalue alors sa pertinence et son apport. Tout le monde ressort grandi de cette initiative : l’étudiant peut ajouter une ligne de prestige à son CV en tant que lauréat du prix, les universités gagnent en visibilité et renforcent leur lien avec le marché professionnel et les traducteurs, à travers notre association, profitent de l’aide de la sphère académique pour trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent au quotidien. Que demander de plus ?

 

 

 

Biographie : Guillaume Deneufbourg travaille comme traducteur en profession libérale depuis 2002, essentiellement dans le domaine de la presse et des relations internationales. Titulaire d’un Master en traduction de l’Université de Mons (Belgique), il l’est aussi d’un Master recherche en Sciences du langage et traductologie, obtenu avec grande distinction auprès de cette même université. Il enseigne à l’Université Lille 3 et à l’Université de Mons depuis 2010, où il mène des recherches dans le domaine de la linguistique appliquée et de la traduction, à travers un doctorat préparé en cotutelle dans ces deux universités, sur le sujet Modalité épistémique, évidentialité et polyphonie en néerlandais et en français : étude contrastive inter- et intra-langagière sur corpus comparables et parallèles. Guillaume est membre de la Société française des traducteurs et de l’American Translators Association et est membre-administrateur de la Chambre belge des traducteurs et interprètes, où il est essentiellement en charge de la communication et des relations avec les instituts de formation.

 

En cette rentrée 2016, et pour lancer officiellement le blog MasterTSM@Lille, un petit mot de la créatrice du Master TSM, Ilse Depraetere

Le Master TSM a fait ses débuts en 2004. Il rassemblait 16 étudiants de M2. Enthousiasme, créativité et collégialité : tels étaient les maîtres-mots de l’« esprit TSM » qui n’a pas tardé à animer les étudiants et l’équipe de collègues, d’externes et d’internes qui collaboraient au projet. La salle 108 est rapidement devenue incontournable. Jacques et Laurent ont fait en sorte que nous puissions travailler sur un large éventail d’outils. Le démarrage s’est fait en trombe. Grâce au soutien de la direction et à la collaboration d’un groupe d’entreprises et de professionnels venus assurer un séminaire ou un exposé, les étudiants ont été préparés à entrer sur un marché où la technologie régnait en maître. Véritable point d’orgue de la formation, les nombreux stages, souvent effectués à l’étranger, ont offert aux étudiants les connaissances requises pour s’orienter vers la gestion de projet, la localisation ou la traduction.

Je repense parfois avec nostalgie, mais surtout avec une énorme gratitude, aux 5 années passées au poste de responsable TSM, qui m’ont valu une foule de souvenirs fantastiques (l’équipe TSM tellement soudée, la motivation des étudiants, les séjours de localisation à Dublin, les visites annuelles à la DGT, l’intégration au réseau EMT, etc.). Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles… TSM se porte à merveille, comme vous tous !

ilse_depraetere

Ilse Depraetere

Responsable TSM, 2004-2009