S’exprimer de manière universelle

Par Hadjar Boukhelifa, étudiante M2 TSM

Connaitre plusieurs langues vous parait inaccessible ? Vous vous tuez à la tâche afin de maitriser une panoplie de langues ? Jongler entre une langue hispanique et scandinave vous semble aussi facile que de comprendre le fonctionnement de la traduction automatique neuronale ? Et pourtant, savez-vous que l’on retrouve des mots qui outrepassent les obstacles de la langue ? Une bonne nouvelle pour ce monde dont les frontières sont de plus en plus floues face à la mondialisation.

Cette semaine, je vais vous présenter des mots universels qui peuvent être utilisés à peu près partout dans le monde et qui auront la même signification. La seule chose qui pourrait changer est la prononciation, mais à part cela vous devriez être en mesure de vous faire comprendre, peu importe où vous êtes.

Maman — Le mot « mama » est le même dans un nombre étonnamment élevé de langues, ou du moins très similaire, comme eomma en coréen ou mommy en anglais. (Les mots équivalents pour les pères sont également similaires, mais varient plus largement.) Ce terme cohérent pour « mère » peut vous faire penser que ce mot était si fort, si intégral, qu’il puise son origine aux débuts de l’humanité et s’est ensuite mondialement répandu. La véritable histoire est tout autre. Le mot « maman » est apparu indépendamment dans de nombreuses langues différentes. Les recherches suggèrent que cela a tout à voir avec le développement précoce de la parole. Le babillage d’un bébé ne serait pas une série de bruits aléatoires, mais suivrait un certain schéma. Dans l’expérimentation vocale, les nouveau-nés émettent souvent le son « ah » en premier. C’est l’un des sons les plus faciles à produire, car il ne nécessite pas beaucoup d’effort avec la bouche. Fermer les lèvres pour créer un « mmm » vient aussi tout naturellement. Ces deux sons combinés créent un premier mot commun : « mama ». Et dans le monde, on retrouve les mêmes sons, la même interprétation et le même mot.

Hein — C’est peut-être le mot universel par excellence. En effet, une étude de 2013 (lien en anglais) a démontré qu’on le retrouve sous différente forme dans 31 langues parlées. Même s’il ne sonne pas exactement de la même manière, il respecte néanmoins un ensemble de paramètres étroits. Les mots équivalents sont toujours monosyllabiques, ont une intonation interrogative et ont tous des voyelles et des consonnes similaires. Il s’agit d’un son qui doit être acquis et non un son que nous produisons naturellement (contrairement à la plupart des bruits que nous faisons lorsque nous éternuons qui, eux, le sont).
Interjection qui représente l’interrogation, l’incompréhension ou l’ignorance, le mot « hein », est différent des autres mots interrogatifs. En effet, il s’agit toujours d’une seule syllabe, constituée d’une courte voyelle parfois précédée d’une consonne glottale (en français, celle-ci sera plus ou moins accentuée selon la région). Ces caractéristiques ont leur importance, car autrement, le terme « hein », serait simplement considéré comme un son naturel, tel qu’un grognement ou un cri. L’étude de 2013, menée par des chercheurs aux Pays-Bas, a suggéré que la fonction du « hein » été bien spécifique. Ce mot suffira pour faire entendre à votre interlocuteur qu’il devra répéter ces dires, sans trop perturber la conversation. Avec autant de similarité, c’est un mot qui peut transcender les barrières linguistiques. On le retrouve sous différentes formes comme « huh » en anglais, « 허 » (heo) en coréen. Ce mot est des plus utile, car parler à quelqu’un qui ne parle pas votre langue va entraîner tout un tas de « hein ? ». Attention toutefois à ne pas en abuser, car la patiente est vertueuse.

Haha — « Haha » est le son que nous utilisons pour décrire le rire. On retrouve déjà l’expression « ha ha » en 1386 dans les écrits de Geoffrey Chaucer. D’autres variations onomatopéiques, comme « hé hé », « hihi » ou même « ho ho », ne peuvent pas rivaliser. Et si l’on regarde la façon dont d’autres cultures écrivent le rire sur un clavier, il semble que cela se reflète dans une grande partie du monde. Chaque langue, bien sûr, a des façons différentes d’exprimer et de taper ce son « haha ». Par exemple, l’espagnol sera « jaja ». En Thaïlande, le chiffre 5 se prononce « ha », et il est donc fréquent que les gens expriment leur rire au clavier en tapant « 55555 » ! Et en arabe « ها ها ها ها » (hahahaha).

OK — Souvent cité comme l’un des mots les plus connus au monde, « OK » est un mot court qui désigne l’approbation, l’acceptation, l’accord, l’assentiment, la reconnaissance ou même le signe d’une indifférence. Ce mot est d’autant plus utile, car un « oui » ou même un hochement de tête ne sera pas suffisant pour faire comprendre à votre interlocuteur étranger que vous l’avez compris. L’origine derrière cet anglicisme reste floue, l’histoire la plus répandue est que les journaux américains des années 1830 se délectaient des abréviations. Le mot « OK » serait donc une blague. L’abréviation « OK » aurait été utilisée pour signifier « orl korrekt », une faute d’orthographe intentionnelle de « all correct » (tout bon en anglais) qui était probablement hystérique dans les années 1830. OK, il y a d’autres théories. Certains prétendent qu’il s’agirait du rapport journalier du nombre de morts durant la guerre de Sécession, « 0 killed » (0 tué), qui serait retranscrit en « OK ». Ou peut-être que cela viendrait du grec ola kala, ou même de l’expression écossaise « och aye » qui signifient « c’est bon ». Quelle que soit son origine, le mot s’est rapidement répandu pour être utilisé et compris dans presque tous les pays pour signifier que tout va bien. Une dernière théorie est que les sons « o », « k » et « é » existent dans la plupart des langues.

Thé/ Cha — C’est de la Chine que nous vient cette plante avec laquelle nous faisons la boisson du même nom. Le thé a été exporté dans le monde entier, aussi bien le produit que le mot qui le désigne. Ou plutôt deux mots différents ont été exportés. Le « thé » se prononçait « tcha » dans la plupart des dialectes chinois, et cette prononciation s’est répandue sur la route de la soie en persan, puis en ourdou, en arabe, en russe, pour finir dans des langues d’Afrique de l’Est comme le swahili. Cependant, un dialecte particulier prononçant « cha » comme « té » était justement parlé dans deux ports importants pour le commerce néerlandais : la province côtière Fujian et l’île de Taïwan. Grâce au néerlandais, le mot s’est répandu en Europe ainsi que sur la côte ouest de l’Afrique et a influencé un grand nombre de langues à partir de là. On trouve ces deux termes chinois dans près de 200 langues différentes. Les dérivés du Cha sont cependant plus courants et constituent souvent un nom pour un type de thé dans les langues qui n’en utilisent pas. Le thé Chai, par exemple, est un thé indien désormais populaire dans une grande partie du monde. Armé de ces deux variantes, vous pouvez demander une tasse de thé presque partout dans le monde.

Café — « Kof-i », « kahvé », « kava ». À l’aide de ces trois sons, on peut réussir à dire « café » dans la plupart des langues du monde. Cela en est ainsi, car la plupart des langues ont emprunté le mot turc « kahve », qui, à son tour, était basé sur le mot arabe plus ancien « qahoua », et aucune ne s’en éloigne trop. Étonnamment, l’anglais utilise l’une des formes les moins reconnaissables. Une grande partie de l’Europe a changé le « v » en « f » (comme le café français), mais les Néerlandais ont également changé le « a » en « o », rassemblant les langues comme l’anglais, l’allemand et l’afrikaans autour du son « kofi ». La popularité de cette boisson s’est rapidement répandue dans le monde entier, et son mot avec.

Pyjama —Le pyjama, de l’hindi et de l’ourdou, fait référence à un pantalon ample noué autour de la taille, une mode populaire qui vient de l’Inde. Avec la colonisation, les Britanniques ont importé les vêtements et, avec le temps, le style et le mot se sont répandus, en peu de temps, au-delà du territoire indien. On peut maintenant trouver un dérivé du mot pyjama dans presque toutes les langues parlées. Qu’il s’agisse de bijama en arabe ou de pizsama en hongrois. Le mot « pyjama » apparaît même dans des langues comme le basque et l’irlandais, sans compter que beaucoup de ces langues devaient auparavant avoir un terme pour désigner les vêtements de nuit. Le concept n’est pas une nouveauté, car les termes précédents, qui suffisaient amplement, étaient de simples mots composés (tels que « chemise de nuit »). Il est en effet plutôt inhabituel pour un si grand nombre de langues, d’intégrer un nouveau terme et de l’utiliser à grande échelle.

Guitare — Le mot « guitare » est compliqué à retracer, car il s’est appliqué à différents instruments à cordes au cours de l’histoire. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’un instrument à six cordes, qui ressemble le plus à la guitare que nous connaissons aujourd’hui, a été conçu. Cette guitare moderne est dérivée de l’Espagne et d’un instrument médiéval connu sous le nom de guitarra latina. Une grande partie de l’Europe s’est inspirée de cet instrument. On peut remonter un peu plus loin, où ce terme espagnol a des racines du grec kithara et dans l’arabe gitara. toutefois le mot ainsi que l’instrument en lui-même remontent encore bien plus loin que cela. Tar est un mot hindi qui signifie « corde », dérivé du persan et du sanskrit plus anciens. Cette longue évolution qui a traversé les continents a créé un mot commun pour l’instrument dans de nombreuses cultures, pour finalement s’intégrer dans un vaste éventail de langues.

En conclusion, il existe encore de nombreux mots qui sont répandus plus ou moins universellement. En Europe, on retrouve plusieurs mots qui ont une prononciation commune ou que l’on est capable de comprendre dans tout le continent selon les régions, et ce malgré les origines des langues.

L’universalité des mots vient, en général, de la nourriture qui se mondialise et qui représente une seule sorte d’aliment (sushis, curry, pizza). Les autres mots qui pourraient être considérés comme universels seraient les noms de marques pour désigner des objets (Ferrari, iPhone, Coca Cola).

Sources :

« Chapter 3.(H05).pdf ». https://www.uio.no/studier/emner/hf/ikos/EXFAC03-AAS/h05/larestoff/linguistics/Chapter%203.(H05).pdf.

Dingemanse, Mark, Francisco Torreira, et N. J. Enfield. « Is “Huh?” A Universal Word? Conversational Infrastructure and the Convergent Evolution of Linguistic Items ». PLOS ONE 8, no 11 (8 novembre 2013): e78273. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0078273.

« Educación: La única palabra que entienden todas las personas del planeta ». https://www.elconfidencial.com/alma-corazon-vida/2015-01-02/la-unica-palabra-que-entienden-todas-las-personas-del-planeta_614510/.

« El significado de las palabras esconde una estructura universal ».  https://www.agenciasinc.es/Noticias/El-significado-de-las-palabras-esconde-una-estructura-universal.

« Do You Know How to Say Chocolate in Different Languages? »  https://www.indifferentlanguages.com/words/chocolate.

« 55555, or, How to Laugh Online in Other Languages – The Atlantic ». https://www.theatlantic.com/technology/archive/2012/12/55555-or-how-to-laugh-online-in-other-languages/266175/.

« Des cartes captivantes qui racontent l’origine de mots qu’on utilise tous les jours… – Le blog de latraduction.fr — Jacquier-Calbet Associés ». http://blogjca.canalblog.com/archives/2014/01/13/28943992.html.

Listverse. « 10 Words That Are Connected Around The World », 2 juillet 2019. https://listverse.com/2019/07/02/10-words-that-are-connected-around-the-world/.

Khazan, Olga. « <em>Huh</Em> Means the Same Thing in Every Language ». The Atlantic, 12 novembre 2013. https://www.theatlantic.com/health/archive/2013/11/-em-huh-em-means-the-same-thing-in-every-language/281359/.

« Linguistic study proves more than 6,000 languages use similar sounds for common words – ABC News ». https://www.abc.net.au/news/2016-09-13/linguists-discover-humans-have-universal-language/7841134.

« L’origine du mot thé ». https://www.le-monde-du-the.fr/article-origine-mot-the.html.

Traduction automatique : nouvelle alliée des étudiants en traduction ?

Par Marisa Dos Santos, étudiante M2 TSM

Bien que son utilisation, ou non, reste un choix personnel, on ne peut plus nier aujourd’hui l’utilité de la traduction automatique pour les traducteurs. De plus en plus présente, on sait qu’elle inquiète certains professionnels du marché, mais également les futurs diplômés en traduction. Quel étudiant (ou professionnel d’ailleurs) n’a jamais entendu une fois dans sa vie quelqu’un lui dire « Ah oui mais tu sais, dans dix-quinze ans tu n’auras plus de travail… Je le sais moi, j’ai utilisé Google traduction la semaine dernière, c’est top ce truc, ça marche super bien ! » ? Premièrement, pas d’inquiétude : si l’on écoutait tous les détracteurs du métier, la traduction automatique aurait dû nous évincer il y a déjà de ça 50 ans.

Ensuite, le métier de traducteur, eh bien oui, il évolue comme bien d’autres métiers. Et surprise : lui aussi doit s’adapter aux avancées technologiques. Alors, depuis quelques années, un nouveau nom de métier est apparu et commence tout doucement à faire son nid : celui du post-éditeur. L’apparition de ce genre de nouveaux métiers demande au traducteur d’être constamment à l’affut des nouveautés et des actualités du marché. Mais alors, qu’en est-il des étudiants en traduction ? Peuvent-ils réellement atteindre ce principe de « MT literacy » selon lequel un universitaire devrait, entre autres, savoir dans quel contexte utiliser ou non la traduction automatique, pratiquer correctement la pré-édition afin que la traduction machine soit de meilleure qualité ou encore post-éditer efficacement les productions de la traduction automatique afin que le texte final soit de qualité optimale ?

Les chiffres clés de la traduction automatique

La traduction automatique a fait son apparition sur le marché du grand public dans les années 1980 sous la forme de traduction automatique à base de règles. Rapidement, l’intérêt pour cette nouvelle technologie s’est développé et de grandes avancées ont été accomplies, pour arriver au lancement de la traduction statistique dans les années 2000. Cette technologie fonctionnait déjà bien mieux que la précédente, mais est arrivée en 2015 la fameuse traduction automatique neuronale, celle qui a bouleversé le marché et qui effraie ou fascine tant de personnes.

En effet, ce nouveau modèle de traduction utilise des réseaux neuronaux pour produire des traductions très similaires aux traductions humaines. Décriée par certain, adulée par d’autres, elle est au centre du débat traductologique ces dernières années. Elle occupe une place de plus en plus importante dans le marché du travail, et ce n’est pas près de s’arrêter. En effet, d’après l’enquête European Language Industry Survey menée en 2020, 78 % des sociétés de services linguistiques participant à ladite enquête prévoient de commencer ou d’augmenter l’utilisation de la traduction automatique et de la post-édition au sein de leur structure. Alors pour beaucoup de professeurs, il est impératif que les étudiants en traduction soient formés à ces nouvelles disciplines afin de ne pas se retrouver perdus une fois dans le marché.

Qu’en pensent donc les étudiants ?

De nombreux chercheurs se sont penchés sur les capacités de post-édition d’étudiants n’ayant jamais pratiqué la matière ou à qui elle n’avait jamais été enseignée, ainsi que sur leurs ressentis face à cette nouvelle tâche. Leur but était de savoir comment enseigner la traduction automatique et en conséquence, la post-édition, et de comprendre si ces deux disciplines représenteraient une réelle aide, voire un réel atout, pour eux. Pour ce faire, nombre d’entre eux ont alors demandé à leurs étudiants de post-éditer un texte et ont ainsi analysé différents paramètres. Certains élèves ont été amenés à répondre à des questionnaires pré-test, et généralement, les résultats étaient plutôt similaires.

Les étudiants qui prenaient part aux études estimaient généralement qu’ils ne se sentaient pas capables d’utiliser correctement la traduction automatique et de produire une post-édition convenable. Toutefois, en général, les étudiants ont jugé que la traduction automatique et la post-édition pouvaient leur permettre d’améliorer leur productivité bien qu’ils y voient des risques, qu’ils en aient peur ou qu’ils ne sachent pas l’utiliser. Ces résultats antérieurs aux tests prouvent que la traduction automatique et la post-édition font encore débat, même chez les étudiants et qu’il serait utile de lever leurs doutes lors de la formation universitaire.

Évaluation des besoins des étudiants

C’est exactement ce sur quoi se sont penchés plusieurs professeurs-chercheurs. Leur but : comprendre comment enseigner la traduction automatique et la post-édition afin que son enseignement soit vu comme une compétence à maîtriser plutôt que comme un simple outil technologique à appréhender. Alors certains professionnels, comme Sandrine Peraldi, ont mis en place des ateliers lors desquels les étudiants de master ont tenté d’évaluer les taux de réussite de plusieurs traducteurs automatiques afin de la proposer à un véritable client. Au travers de cette expérience, ils ont pu, entre autres, découvrir l’activité de post-édition et, grâce à quantification et classification des erreurs de la traduction automatique, d’évaluer les efforts cognitifs que leur demandait cette tâche. Ils ont ainsi réussi à proposer une solution de post-édition à leur client avec de véritables résultats.

Aussi, pour connaître les besoins des étudiants, d’autres professeurs ont adopté un mode de fonctionnement différent : ils ont tenté de voir si les étudiants arrivaient à reconnaître correctement les erreurs de la traduction automatique et comment les corrigeaient-ils. La plupart des résultats concordaient : les étudiants n’avaient, généralement, pas de mal à reconnaître les erreurs de syntaxe ou les erreurs très évidentes que produisait l’outil de traduction automatique, mais avaient quelques difficultés à reconnaître certaines erreurs typiques de la traduction automatique comme les calques et contre-sens, notamment avec les faux-amis.

Erreurs de correction

Pourquoi cela ? Eh bien, il y a diverses explications. Pour certains, c’est parce qu’ils font trop confiance à la machine, et ont donc tendance à laisser passer certaines erreurs. Cette confiance excessive les amène même à effectuer moins de modifications lors d’une post-édition que lors de la révision de leurs propres traductions. D’autres ont observé que les erreurs de la traduction neuronale étaient certes, moins nombreuses que celles de la statistique, mais plus dures à corriger et à repérer puisque très similaires aux erreurs humaines et étaient généralement les mêmes que faisaient naturellement les étudiants dans leurs traductions, à savoir les faux et contre-sens : elles passent donc souvent à la trappe. Pour d’autres, cela pouvait aussi être dû au fait que les étudiants se sentaient facilement débordés par la quantité d’information à traiter lors de cet exercice et ajoutaient même parfois des erreurs au texte. Lié à ce manque de concentration, plusieurs études ont révélé que lors d’une post-édition, le traducteur passera moins de temps à lire et à observer le texte source que lors d’une traduction humaine, alors même que dans le cas d’une post-édition complète, il faut autant prêter attention au texte source que pour une traduction sans traducteur automatique. Généralement, les étudiants ayant pris part à une expérience d’eye-tracking ont passé deux fois plus de temps à regarder le texte cible lors d’une post-édition que lors d’une traduction humaine.

Pour conclure, dans l’étude de Masaru Yamada de 2019, il a été démontré que même avec la traduction automatique neuronale, les étudiants ne réussissaient pas à atteindre le taux de 85 % d’erreurs corrigées demandé pour atteindre les standards de qualité professionnels.

Tous ces résultats prouvent qu’il est nécessaire pour les étudiants de connaître à l’avance quelles sont les erreurs les plus communes que produisent les outils de traduction automatique, qu’elle soit neuronale ou statistique, afin de correctement les repérer, les corriger plus facilement et être aptes à maîtriser et utiliser ces outils individuellement ou en modèle hybride. C’est donc un point que plusieurs chercheurs proposent d’aborder dans l’enseignement de ces disciplines.

Effort cognitif et retour des étudiants

Mais qu’en est-il de l’effort que demande une post-édition et du ressenti des étudiants face à cette discipline ?

Un phénomène a été observé dans plusieurs études : bien que parfois, le ressenti des participants puisse être contraire à ce postulat, la post-édition demande autant, si ce n’est plus, d’effort et de compétence que la traduction humaine. Certaines études ayant été menées avec comme texte de référence des textes spécialisés, il a parfois été démontré que la post-édition rendait même la tâche plus compliquée pour les étudiants, et qu’ils se retrouvaient perdus ou perdaient énormément de temps à détecter et corriger les erreurs de la machine, résultant en la production d’un texte qui n’atteignait pas du tout les standards de qualité professionnelle, surtout d’un point de vue stylistique.

Après les tests, certains étudiants ont déclaré avoir une meilleure perception des outils de traduction automatique, quand d’autres ont affirmé que leur vision avait empiré. Néanmoins, nombre d’entre eux ont avoué avoir peur de la traduction automatique car ils craignaient d’être remplacés.

Ces observations prouvent une fois de plus qu’il est impératif de considérer la traduction automatique et la post-édition comme des matières ayant toute leur place au sein d’un cursus en traduction et qu’il ne faut pas, ou plus, les mépriser, puisque sans formation préalable, les étudiants ont beaucoup de mal à produire un texte satisfaisant.

Conclusion

Cette année, au sein du master TSM, nous avons pu découvrir le processus de post-édition et nous avons appris à appréhender les outils de traduction automatique. Et je pense que grâce à cela, nous avons peut-être moins peur de la traduction automatique ou de la post-édition par rapport à des étudiants qui n’auraient jamais eu l’occasion de démystifier la traduction machine.

Il est donc possible de conclure que oui, la traduction automatique constitue une nouvelle alliée pour les étudiants en traduction, à condition qu’ils soient mis en garde des faiblesses des moteurs et qu’ils apprennent à les manier pour pouvoir répondre aux exigences du marché. La traduction automatique ne doit plus constituer une crainte pour l’avenir des futurs professionnels mais doit devenir un outil du quotidien leur permettant d’augmenter leur productivité. Il est également nécessaire de guider les professeurs lors de l’enseignement de ces matières afin qu’ils guident à leur tour les étudiants vers une meilleure identification des erreurs et par conséquent, une meilleure correction. Ce sont pour toutes ces raisons que la mise en place d’enseignements autour de ces disciplines est essentielle : il faut prouver aux élèves que la machine représente une aide pour leur futur métier plutôt qu’une menace.

Ce billet est issu d’une mini-conférence tenue aux côtés de Margaux Mackowiak dans le cadre du cours de recherche en traduction automatique de la deuxième année de master.

Sources :

EUROPEAN LANGUAGE INDUSTRY SURVEY (2020), https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/2020_language_industry_survey_report.pdf

de Faria Pires, Loïc. (2020). Master’s students’ post-editing perception and strategies. FORUM. Revue internationale d’interprétation et de traduction / International Journal of Interpretation and Translation. 18. 24-44. 10.1075/forum.19014.pir, https://www.researchgate.net/publication/341408521_Master’s_students’_post-editing_perception_and_strategies/citation/download

Peraldi, Sandrine (2018). Les 12 travaux de la Traduction automatique. Journée d’études Traduction et qualité : « Biotraduction et traduction automatique ». / Université de Lille, https://tq2018.sciencesconf.org/data/pages/Lille_SPeraldi_Les_12_travaux.pdf

Yamada, Masaru. (2019). The impact of Google Neural Machine Translation on Post-editing by student translators. The Journal of Specialised Translation. 87-106. https://www.researchgate.net/publication/330831614_The_impact_of_Google_Neural_Machine_Translation_on_Post-editing_by_student_translators/citation/download

Sycz-Opoń, Joanna & Gałuskina, Ksenia. (2017). Machine Translation in the Hands of Trainee Translators – an Empirical Study. Studies in Logic, Grammar and Rhetoric. 49. 10.1515/slgr-2017-0012. https://www.researchgate.net/publication/316530023_Machine_Translation_in_the_Hands_of_Trainee_Translators_-_an_Empirical_Study/citation/download

O’Brien, Sharon & Ehrensberger-Dow, Maureen (2020). MT Literacy – A cognitive view. Translation Cognition & Behavior. 3. 145-164. 10.1075/tcb.00038.obr. https://www.researchgate.net/publication/345984536_MT_Literacy_-_A_cognitive_view

Le recrutement des traducteurs en agence de traduction

Par Marie Castel, étudiante M2 TSM

Le recrutement par les agences de traduction peut s’avérer particulièrement important, notamment pour un traducteur fraîchement diplômé qui ne bénéficie pas d’un panel de clients suffisant pour vivre de sa profession. J’ai décidé de me pencher sur le sujet et de revenir avec vous sur les différentes étapes et exigences à l’heure actuelle du recrutement des traducteurs.

Il convient de préciser que je me suis appuyée sur mon expérience personnelle (au sein de l’agence de traduction Intertranslations à Athènes où j’ai effectué mon stage lors de ma première année de master) pour rédiger cet article. Et comme un retour sur mon unique expérience personnelle ne saurait être généralisé à toutes les agences de traduction, j’ai également mené ma petite enquête en réalisant un sondage* auprès de différentes agences de traduction (françaises ou non) où j’ai récolté une soixantaine de réponses.
Notez que les agences interrogées se répartissent comme suit :

  • 44 % d’agences employant moins de dix personnes ;
  • 24 % d’agences employant dix à trente personnes ;
  • 32 % d’agences employant plus de trente personnes.

Le recrutement d’un traducteur n’est pas toujours une tâche facile. Dans le cadre d’un développement, les agences de traduction vont se mettre en quête de nouveaux profils afin de proposer à leurs clients des contenus de qualité optimale. Seulement, plusieurs questions se posent quant au recrutement des traducteurs. Quelles sont les exigences des agences ? Les agences s’appuient-elles uniquement sur les diplômes du traducteur et/ou son expérience ? Faut-il d’autres compétences ?

Mais commençons notre tour d’horizon des conditions de recrutement en agence par quelques généralités sur le sujet.

Quelques généralités

Dans une grande majorité des cas, il est nécessaire pour un traducteur de posséder certaines compétences et d’avoir bénéficié d’une formation initiale pour s’assurer de meilleures chances de recrutement. Sachez ensuite que pour pouvoir répondre au mieux à tous les divers projets qui pourraient leur être proposés, les agences de traduction doivent disposer d’une base de données complète recensant aussi bien les traducteurs in-house que les freelances. Cette base de données, propre à chaque agence, comprendra pour chaque traducteur ses combinaisons linguistiques, ses expériences, ses éventuels domaines de prédilection ainsi que sa (ses) formation(s).
La base de données doit être suffisamment riche, car il est toujours possible qu’un traducteur ne soit pas disponible pour un projet. Il est également important que cette base soit complète, qu’elle comprenne toutes les informations nécessaires à l’agence pour traiter les projets au mieux. Plus elle sera riche et complète, plus il sera facile à l’agence de traduction de remplacer rapidement un traducteur indisponible par un autre disposant des mêmes compétences. Il peut donc être intéressant pour une agence de maintenir cette base de données à jour et de l’enrichir avec de nouveaux traducteurs. En effet, cela permettra à l’agence de ne pas prendre de retard sur les projets qui lui seront confiés par un client.

Le niveau de diplôme

Pour un traducteur qui souhaite travailler avec une agence française, le niveau de diplôme recommandé reste, en règle générale, le master. 70 % des agences situées en France ayant répondu au sondage le confirment. En ce qui concerne celles ayant leur siège à l’étranger, 69 % des agences interrogées se contentent d’un niveau licence.

Il faut savoir que même si des diplômes de l’enseignement supérieur seront grandement appréciés par les agences, celles-ci tiendront également compte de l’expérience au niveau de la pratique professionnelle des candidats. En effet, pour certaines agences, l’expérience est fondamentale et elles ne travaillent donc qu’avec des traducteurs ayant fait leurs preuves et disposant de plusieurs années d’expérience. Cela va témoigner de la capacité à traiter diverses situations et divers projets, mais aussi de l’enrichissement personnel qui en résulte.

Des agences françaises ont indiqué se fier aux critères de la norme ISO 17100, qui nécessite soit un diplôme, soit une expérience suffisante.
Un participant travaillant dans une agence mexicaine précise que sa méthode de recrutement est conforme à la réglementation légale du Colegio de Traductores, Intérpretes y Peritos del Estado de Tabasco.

Le niveau de langue

En France, les agences exigent la plupart du temps un niveau de langue C1/C2 (selon l’échelle du CECRL) pour les traducteurs concernant la langue source. Avoir une bonne maîtrise et une bonne méthodologie est primordial. Parfois, les tests suffiront à indiquer le niveau de compréhension de la langue source (sujet abordé ci-dessous).

Pour ce qui est des réponses des agences situées hors de l’Hexagone, certaines ont un système d’évaluation interne. Par ailleurs, un répondant de la Nouvelle-Zélande a indiqué qu’il évaluait les compétences en anglais (langue cible) à l’aide des scores de l’IELTS et qu’il préfère que les traducteurs soient titulaires d’un diplôme de traduction ou bien qu’ils soient membres de NZSTI ou de NAATI, si possible.

Les domaines de spécialisation

Concernant les domaines de spécialisation, les avis restent mitigés : environ la moitié des agences ayant répondu au sondage n’en exige pas nécessairement, tandis que l’autre moitié estime que cela reste essentiel pour un traducteur. Cela dépendra des exigences du projet/client pour lequel le traducteur sera recruté.

Ensuite, si vous êtes traducteur, lorsque vous précisez vos domaines de spécialisation, veuillez indiquer uniquement les domaines dans lesquels vous êtes sûr de garantir une traduction parfaite, et ce, quelle que soit la difficulté du document source.

Attention : si un traducteur annonce qu’il a plusieurs domaines de spécialisation, cela risque de paraître suspect au recruteur qui pourrait avoir des doutes quant à la qualité et la véracité de ce qu’affirme le candidat.

Les compétences techniques essentielles

En raison de l’informatisation croissante du métier, les traducteurs qui veulent réussir à s’intégrer devront absolument maîtriser les outils de suite bureautique comme Word, Excel et PowerPoint (60 % des agences le confirment). Effectivement, des connaissances informatiques de base vont être nécessaires et même essentielles. Pour se démarquer, la maîtrise d’autres logiciels (comme InDesign et Photoshop) sera un avantage certain.

Une autre compétence primordiale pour le traducteur et de plus en plus demandée aujourd’hui par les agences est la maîtrise et l’utilisation d’un ou plusieurs logiciels de TAO (77 % des agences le confirment). Elle permet d’optimiser la productivité pour les missions de traduction.

Néanmoins, certaines agences ont précisé que même si une expérience avec les outils de TAO est préférable, le plus important reste avant tout la qualité du travail d’un candidat qui sera constatée grâce aux tests. Ces agences ont donc déclaré être prêtes à s’adapter si le traducteur est très bon. Elles sont convaincues que ces compétences peuvent s’acquérir assez rapidement si le traducteur est motivé et un peu débrouillard.

Les compétences supplémentaires

En revanche, un traducteur ne sera pas obligé de disposer de compétences en gestion de projets. Quasiment toutes les agences sondées ont répondu qu’un traducteur n’en a pas besoin. Toutefois, s’il n’y a pas d’exigence particulière à ce sujet, un traducteur désorganisé dans sa gestion fera perdre du temps à l’entreprise (retard sur les livraisons, erreurs sur la facturation…).

Le traducteur doit avoir entre autres les qualités suivantes :

  • Autonomie ;
  • Capacité à gérer son stress ;
  • Capacité d’organisation et d’adaptation…

Un autre aspect intéressant à mettre en valeur lors d’une candidature sont les soft skills. Si vous êtes traducteur et que vous souhaitez que votre contrat dure au sein d’une agence et que la collaboration se passe bien, ils sont fondamentaux.
Tout d’abord, on y retrouve les compétences sociales et humaines (il est nécessaire d’avoir une certaine capacité à travailler en équipe). L’intelligence émotionnelle en fait aussi partie (elle sera essentielle notamment lors d’un feedback). Des compétences en matière de gestion du temps et une grande réactivité sont indispensables. De plus, vous devrez savoir vous montrer débrouillard et être capable de résoudre seul les problèmes techniques.
Une bonne communication et le sérieux seront un vrai plus (il est important d’indiquer ses disponibilités aux gestionnaires de projets, de les avertir lorsque l’on est absent, etc.).

Selon les projets, l’agence pourra exiger d’autres critères : des connaissances en SEO, des capacités en copywriting, en transcription ou dans la manipulation de fichiers de sous-titres… Si vous disposez de compétences additionnelles (telles que la révision, PAO, localisation, etc.), n’oubliez pas de les mentionner.

En outre, vous pouvez lister certains documents sur lesquels vous avez travaillé, sans rentrer dans les détails pour ne pas enfreindre les clauses de confidentialité.

Enfin, une dernière étape et pas des moindres, sera de veiller à la qualité de son expression écrite qui est le cœur du métier de traducteur. Votre candidature doit être rédigée dans une langue irréprochable avec une grammaire parfaite. Montrez votre rigueur, votre précision et que vous maîtrisez la langue.

La candidature spontanée

Un autre cas de figure peut se présenter, vous êtes traducteur et vous avez repéré l’agence pour laquelle vous voulez à tout prix travailler. Cependant, ladite agence semble ne chercher aucun traducteur. Je n’ai qu’une chose à vous conseiller : osez proposer vos services à cette agence qui vous fait de l’œil ! En effet, 80 % des agences ayant répondu au sondage ont déclaré accepter les candidatures spontanées. Alors lancez-vous en envoyant votre CV optimisé pour le poste que vous souhaitez occuper dans l’agence et en rédigeant une lettre de motivation soignée pour l’accompagner. S’il est vrai que cette dernière n’est plus obligatoire partout, faire l’effort supplémentaire d’en rédiger une ne pourra qu’augmenter vos chances de faire bonne impression auprès de l’agence.

Pour éviter que votre mail soit placé directement dans la corbeille à son arrivée, il est essentiel de soigner l’objet de celui-ci. Il vous faudra être concis, direct et précis. Avant de l’envoyer, mettez-vous à la place du recruteur et demandez-vous si l’objet donne envie de consulter le contenu du mail.

Un bon moyen de se démarquer lorsque vous présentez votre candidature serait de le faire par téléphone, voire en personne. Effectivement, le métier de traducteur repose principalement sur une communication par e-mails, c’est pourquoi très peu de traducteurs prennent la peine d’appeler l’agence de leur choix pour candidater. C’est assez dommage, car dans l’agence où j’ai effectué mon stage, le Vendor Manager m’avouait que « le fait de pouvoir mettre une voix sur un traducteur et d’avoir un contact humain » peut avoir une influence positive sur les suites données à la candidature. De plus, cela prouve une certaine motivation.

Un point clé pour vraiment faire la différence est de se renseigner sur l’entreprise. Il vous faudra alors adapter votre candidature en fonction des spécificités de l’agence en question. La personne chargée du recrutement sera sensible à l’intérêt porté concernant les objectifs ainsi que le mode de fonctionnement de l’agence.

Un autre point important avant de candidater sera de s’informer sur le recruteur. D’une part, ce sera un gain de temps pour vous, et d’autre part, votre profil aura plus de chances d’être étudié. Il ne faut donc pas se précipiter sur le formulaire de contact qui se trouve sur le site Web de l’agence comme d’autres personnes le font. Ayez conscience qu’il existe bien souvent un Vendor Manager dans les grandes agences de traduction, qui se chargera de constituer un réseau de linguistes. Pour ce qui est des petites et moyennes agences, cette mission sera souvent confiée aux chefs de projets.

Le recours à des sites/réseaux professionnels

On nous vante souvent l’utilisation des sites et réseaux sociaux professionnels dans la recherche d’emploi. Les résultats du sondage le confirment : j’ai constaté qu’une grande majorité de ces entreprises les utilise pour rechercher des traducteurs, tandis que 16 % n’ont pas recours à cette méthode.

ProZ est la plate-forme la plus utilisée avec LinkedIn (elles sont utilisées respectivement par 68 % et 60 % des participants au sondage). Cependant, il existe d’autres sites où il est possible de rechercher des traducteurs : 39 % des agences utiliseront TranslatorsCafé, tandis qu’une seule agence sur 62 aura recours à Zoho. Je tiens toutefois à préciser que cette question autorisant un choix multiple, le pourcentage total est donc supérieur à 100 %. D’autres sites comme Translationdirectory, Translatorsbase, les sites associatifs de la SFT, l’ATA, CBTI, mais aussi Theopenmic peuvent également vous être utiles lors de votre intégration sur le marché de la traduction.

Voici quelques méthodes alternatives utilisées par nos collègues étrangers :

  • Se rendre sur les sites Web locaux de demande d’emploi ;
  • Aller sur Smartcat Marketplace ;
  • Parcourir Facebook ;
  • Rechercher des fournisseurs lors de conférences et d’évènements du secteur (dépendant du projet).

La fréquence du recrutement

En ce qui concerne la fréquence du recrutement, nous avons encore d’une part, les agences pour qui cette étape se fait « rarement » (35 %) et d’autre part, celles où cela se fait « souvent » (42 %). Il faut bien entendu tenir compte des vagues de candidatures qu’ils reçoivent. C’est ainsi que pour certaines agences, la fréquence de l’étape de recrutement variera selon la demande, en fonction des besoins de leur équipe.

Voici pour finir quelques-unes des réponses du sondage que j’ai souhaité partager avec vous en raison de leur singularité :

« Nous recrutons toujours pour répondre à un besoin […]. Le recrutement est assez rare pour notre part, car notre équipe de traducteurs est en place depuis de nombreuses années pour plusieurs raisons (parmi lesquelles figurent la confiance, la cohérence, le suivi client et la qualité bien entendu). » ;

« Je suis Vendor Manager et je recrute tous les jours ! » ;

« We don’t have a huge pool of translators. We nurture our vendor relationships and have a 99% retention rate (they are always available to take more projects on a daily basis). There is a logic behind it. For instance, we offer our clients handpicked professionals who can really express their message in a given language. If we have to take something really big, we ask for recommendations internally. ».

Un éventuel entretien/test

En fonction des qualifications des traducteurs, une première sélection sera effectuée. Il se peut alors que l’agence auprès de laquelle vous avez postulé vous contacte pour un éventuel entretien (environ 35 % des participants ont déclaré en mettre un en place). Il sera alors primordial de savoir convaincre en quelques minutes pour mettre toutes les chances de votre côté.

Après une sélection des profils, pour bon nombre d’agences (environ 80 % des agences interrogées), il se peut aussi que vous soyez soumis à un test avant d’avoir une chance d’être intégré à leur équipe. Ce dernier va avoir pour but d’évaluer un certain nombre de critères indispensables chez un traducteur (qualités stylistiques, réactivité, connaissances techniques et linguistiques, mais également sérieux et capacité à respecter les délais imposés). Il permettra donc de vérifier que vous serez capable de vous conformer aux attentes de l’agence et du client, notamment par le contrôle de la qualité du texte fourni (cohérence, fidélité à la source, fluidité…).

Par ailleurs, le recrutement peut parfois se faire sur recommandations ou par réseautage (60 % des agences confient avoir recours à cette méthode).
Notez également que certaines agences profitent des stages de fin de formation pour former les stagiaires afin de les recruter à l’issue de celui-ci.

Le début de la collaboration

Une fois toutes ces étapes passées, les candidats sélectionnés par l’agence seront intégrés à sa base de données et recevront par la suite des missions de traduction. Au début de la collaboration, il est nécessaire pour les agences de s’assurer et de contrôler le travail fourni des traducteurs. Certaines agences leur attribueront ainsi une note de départ. Ce système permet de savoir quels projets pourront leur être assignés grâce à un degré de complexité déterminé lors de la notation (qui évoluera après chaque projet). De plus, ce système permettra un suivi des traducteurs dans le temps.

Pour finir, ce qui comptera vraiment, ce sera le retour du client. Sa satisfaction doit être bien évidemment prise en compte pour évaluer le travail du traducteur. Cela lui permettra ainsi d’améliorer ses performances.

Je tiens à remercier les agences de traduction qui ont pris le temps de répondre à mes questions afin de m’aider dans la rédaction de cet article, mais aussi Intertranslations où j’ai beaucoup appris lors de mon stage.
Je remercie également Nancy Matis qui m’a gentiment aidée dans le partage du sondage.

*Il m’est possible de vous envoyer les résultats de ce sondage anonyme qui est composé d’une soixantaine de réponses (une partie en français, l’autre en anglais). Si tel est votre souhait, vous pouvez me contacter par mail : marie.castel.etu@univ-lille.fr.

Bibliographie

SFM TRADUCTION. Prospecter les agences de traduction : Interview avec Harmonie Blondel Henderson [en ligne]. (01/11/2020). <https://www.youtube.com/watch?v=CgG2OenGe74&feature=youtu.be>

HDMTRADUCTION. Prospecter les agences de traduction : quelques conseils clés [en ligne]. (01/11/2020). <http://www.hdmtraduction.com/prospecter-les-agences-de-traduction-quelques-conseils-cles/>

SOTRATECH. Sélection de traducteurs : comment faire le bon choix ? [en ligne]. (01/11/2020). <https://www.sotratech.com/sotratech/blog/70-selection-de-traducteurs-comment-faire-le-bon-choix.html>

ANYWORD. Recrutement des traducteurs professionnels : les critères d’Anyword [en ligne]. (01/11/2020). <https://www.anyword.fr/selection-des-traducteurs/>

Localisation QA (LQA)

Par Gabriel Lacroix, étudiant M2 TSM

Avant de commencer cet article, je tiens à préciser que le terme LQA désigne ici l’anglais Localisation Quality Assurance et non le Linguistic Quality Assurance. Un QA (Quality assurance ou Assurance qualité) est une étape qui intervient à la fin d’un projet de traduction pour s’assurer de la qualité et de la cohérence du projet.

Les QA peuvent prendre différentes formes selon les types de projets. J’ai décidé de m’attarder ici sur le QA dans la localisation de logiciel et de jeu vidéo.

Le profil d’un QAteur

Un QAteur a besoin de trois qualités principales. Il doit évidemment être un linguiste natif de la langue qu’il révise. Connaitre la grammaire, les règles de style mais aussi la culture dans laquelle il traduit est obligatoire. Il est aussi impératif d’avoir de fortes connaissances de l’anglais puisque c’est souvent depuis cette langue que sont traduits les logiciels ou les jeux vidéo (l’anglais servant aussi parfois de langue pivot entre des langues asiatiques et européennes).

Ensuite, il doit être familier avec les divers outils informatiques sur lesquels il intervient. Plus on connait de logiciels différents, meilleurs est notre compréhension de celui que l’on teste actuellement. La dernière qualité est bien sûr l’attention aux détails.

Illustration : Mike Pelle (Lapetitepelle)

Quel est le but du LQA ?

Le QAteur est, bien souvent, le premier qui voit le produit dans son ensemble et les traductions en contexte. L’objectif est de s’assurer que l’utilisateur final d’un logiciel ou jeu vidéo ai la meilleure utilisation possible, sans bug ou faute d’orthographe par exemple. Au court de son travail, le QAteur remet un rapport du bug avec les changements à apporter. On peut séparer le LQA en trois catégories différentes, bien que celles-ci se déroulent en même temps.

La partie linguistique

Cette portion du travail implique plus que ce que l’on pourrait penser de prime abord. Cette tâche ne consiste pas uniquement à vérifier la grammaire, l’orthographe et la ponctuation (notamment les espaces insécables !). Il s’agit aussi de faire attention aux formats de date, à la conversion des monnaies, miles en mètres, etc. Il se peut aussi qu’il y ait des caractères corrompus qui n’apparaissent pas comme ils le devraient. Des « ?? » pour des ç, É, À etc.

Lorsqu’on localise, on traduit hors contexte. On ne voit pas le résultat final, on n’a que peu ou pas de contexte. Lors du QA, c’est au linguiste de rapporter s’il faut traduire une phrase autrement car elle ne convient pas en contexte. C’est le premier à voir la phrase telle qu’elle apparaîtra à l’utilisateur final. Les traducteurs utilisent des glossaires mais certaines erreurs d’harmonisation peuvent se glisser dans la version finale. Le rôle du QAteur est de repérer si les termes ne sont pas traduits de la même manière pour tout le logiciel (ex. : soumettre, envoyer, appliquer). Des termes différents peuvent induire l’utilisateur en erreur. Une autre tâche du linguiste est de repérer si le voice-over est bien traduit ou si les sous-titres ne sont pas placés au bon moment.

Du contenu peut également manquer. Les développeurs de la version localisée ne parlent pas forcément la langue cible ! S’ils coupent une partie du texte ou qu’il manque un bout de phrase, ils ne sont pas capables de le percevoir, c’est donc au QAteur de le faire remarquer.

La partie visuelle

Ici, on se concentre sur l’aspect visuel. Est-ce que la police est trop petite/trop grande ? On sait qu’on a un phénomène d’expansion de 20 % de l’anglais vers le français. Est-ce qu’il y a la place pour que le texte s’affiche correctement ? Dans le cas contraire, quelles possibilités peut-on proposer ? Il est possible de redimensionner les boutons et les boites de dialogues pour mieux convenir à la taille de la traduction. On peut aussi jouer avec la taille de la police ou encore retraduire la phase avec des mots différents pour obtenir un nombre de caractères qui convient à notre situation.

On vérifie également que les images ont bien été localisées et qu’elles sont appropriées à la culture dans laquelle on traduit le logiciel. Celui-ci est aussi testé sur les différentes plateformes sur lesquelles il sera présent (PC, Android, iOS) pour vérifier que tout fonctionne comme il se doit.

La partie fonctionnelle

On va tester le logiciel, l’application ou le jeu vidéo en question et voir si tout fonctionne correctement et si les résultats obtenus sont ceux que l’on souhaite. On teste par exemple tous les liens pour voir s’ils amènent à la bonne page, s’ils ont été localisés, etc. On vérifie que les messages d’erreurs ont bien tous été traduits que les raccourcis et commandes clavier fonctionnent tous correctement. La performance est aussi importante. Est-ce qu’il y a des ralentissements, des crashs ?

Dans un jeu vidéo, le QAteur teste absolument tout. Il faut voir si la caméra fonctionne bien partout, si on peut traverser les murs, rentrer dans d’autres joueurs, s’il n’y a pas d’objet invisible, si les personnages non-joueurs agissent bien comme ils le doivent, etc. Il ne s’agit pas vraiment de jouer au jeu comme il a été pensé par les développeurs mais bien en essayant de dénicher tous les bugs que les joueurs finiront de toute façon par trouver. Par exemple parler 10 fois d’affilées au même personnage non-joueur, tuer son personnage à répétition, etc. Le QAteur s’assure aussi que le joueur dispose de suffisamment d’instructions pour savoir ce qu’il doit faire.

Le workflow d’un LQA

Le workflow dépend du projet, de l’agence, des objectifs de l’entreprise mais on peut le résumer ainsi.

Une fois les objectifs du LQA défini avec le client, on passe à la phase de prétest. Pour le jeu vidéo c’est là où on découvre le produit, planifie les tests à effectuer mais aussi précise le nombre de niveaux à jouer, le temps à consacrer à chacun, etc. C’est aussi le moment d’évaluer le temps et le budget qui sera alloué à ce projet.

On passe ensuite au test du jeu ou du logiciel, on rapporte les bugs et tout ce qui peut proposer problèmes comme énoncés, plus haut, dans les différentes parties. On corrige les bugs et on vérifie que la correction apportée a bien fonctionné mais aussi qu’elle n’a pas créé de nouveaux bugs ! L’effet papillon est le quotidien des QAteur dans la localisation !

Après correction des bugs et vérification, on peut renvoyer le projet chez le client, faire un post-mortem pour discuter des aspects positifs et ceux à améliorer pour les prochains projets, et le tour est joué !

En bref, le LQA est une étape cruciale dans le développement d’un jeu ou d’un logiciel. C’est la première fois qu’un linguiste va voir le texte et les fonctionnalités en contexte et c’est à ce moment-là qu’il faut repérer un maximum d’erreur. Si cette étape n’est pas bien effectuée, c’est l’utilisateur final du produit qui remarquera lui-même les erreurs et c’est évident ce que les entreprises souhaitent à tout prix éviter quand elles mettent un produit sur le marché.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur l’étape précédente, la localisation donc, je vous invite pour le jeu vidéo à lire le billet de blog de Jonathan Sobalak (La localisation de jeu vidéo, une traduction technique ou littéraire ?) et pour le logiciel, celui de Benoit Julliard (À la découverte de la localisation de logiciel)

Sources

Aprile, Nahuel G. « LQA: What Is Game Localization Testing And How To Do It Right | LocalizeDirect ». https://www.localizedirect.com/posts/lqa-what-is-game-localization-testing.

Globalme. « Localization QA Testers: What Do Localization Testers Do? », 10 mai 2013. https://www.globalme.net/blog/localization-qa-testers/.

« Localization QA: Why It Matters for Your Game ». https://altagram.com/fr/why-games-need-localization-quality-assurance/.

GamesIndustry.biz. « Seven Ways to Master Localisation QA in Video Games ». https://www.gamesindustry.biz/articles/2019-01-20-seven-ways-to-master-localisation-qa-in-video-games.

« The QA Process in Localization: Going with the Flow or against the Grain? » https://lexiqa.net/the-qa-process-in-localization-going-with-the-flow-or-against-the-grain/.

« What Is Linguistic Quality Assurance and How It Works in Localization ». https://lexiqa.net/what-is-linguistic-quality-assurance-and-how-it-works-in-localization/.

Traduction environnementale : la spécialisation de demain ?

Par Sarah Bonningue, étudiante M2 TSM

Les questions environnementales ne datent pas d’hier. Néanmoins, la prise de conscience n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui. Depuis plusieurs décennies, des reportages circulent sur le réchauffement climatique, la pollution, les émissions de gaz à effet de serre et autres catastrophes alarmantes. Nous sommes mis en garde depuis longtemps, mais il semblerait que nous venions tout juste de nous réveiller. Dorénavant, nous commençons à percevoir concrètement les effets de ce changement climatique et à chercher des solutions pour les contrecarrer.

L’environnement fait désormais partie des préoccupations majeures des Français. Le marché de l’environnement s’est diversifié au fil des années allant des entreprises qui proposent des produits « verts » aux ONG. En conséquence, il est nécessaire de faire appel à des traducteurs afin d’améliorer la communication, et ainsi, viser un public plus large. Étant intéressée par l’environnement comme future spécialisation, cet article me donne l’opportunité de me pencher sur ce secteur et de peut-être vous inciter à faire de même.

Je souhaite remercier Séverine George et Marie-Laure Faurite, traductrices spécialisées dans l’environnement, d’avoir bien voulu de me parler de leur activité et de ce domaine.

Un secteur en plein essor

Il a fallu du temps avant de prendre conscience des enjeux environnementaux, et ce, attendre les années 1970-1980. De nouveaux termes ont commencé à apparaître, comme « développement durable » qui a été inventé dans les années 1990. Selon moi, l’année marquante pour le climat reste 2019 : il y a eu en effet un changement des mentalités à l’échelle internationale. De nombreux évènements environnementaux se sont produits que ce soit d’ordre climatique ou politique : des feux de forêts en Australie, des records caniculaires, la forte mobilisation des jeunes avec la Marche pour le climat ou encore la vague verte aux élections européennes.

Le marché de l’environnement a évolué à une vitesse fulgurante ces cinquante dernières années, la mondialisation y a également contribué. De nombreux secteurs se sont adaptés afin de proposer davantage de produits ou technologies durables. On compte aussi nombre d’études ou de réglementations relatives à l’environnement.

En conséquence, la demande en traduction dans ce secteur est considérable. Cette spécialisation semble être prometteuse et le travail ne devrait pas manquer. Séverine George et Marie-Laure Faurite ont aussi remarqué que de plus en plus de personnes et d’entreprises s’intéressent à l’environnement : il y a beaucoup de demandes de communication, mais peut-être aussi un effet de mode (greenwashing).

Pourquoi choisir l’environnement comme spécialisation ?

Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’existait pas dans l’océan, elle manquerait – Mère Teresa

Le choix d’une spécialisation est bien sûr propre à chacun. Pour certaines personnes, voir l’aboutissement ou l’impact de son travail est quelque chose de primordial. Cependant, en tant que traducteur nous n’en avons pas toujours l’opportunité. Si dans la vie de tous les jours vous considérez l’environnement comme une priorité, traduire du contenu pour ce secteur permettrait d’avoir un impact concret. L’objectif même de la traduction n’est-il pas d’améliorer la communication dans le monde entier ? En tant qu’individu, ce serait ainsi une contribution à petite échelle pour la création d’un monde plus vert et durable. Pour Séverine George et Marie-Laure Faurite, cette spécialisation s’est présentée comme une évidence en raison de leur engagement personnel pour la protection de l’environnement (zéro-déchet, consommation éthique…).

Les jeunes sont très sensibles aux questions environnementales, nous l’avons bien remarqué par leur forte présence aux élections européennes de 2019 et aux manifestations « Fridays for Future ». Nombreuses sont les personnes à changer leur façon de consommer, leur alimentation… En conséquence, il est probable qu’une vague de nouveaux traducteurs arrive sur le marché du travail, désireuse de changer les choses.

Au sein du domaine de l’environnement se trouve une multitude de sous-domaines, comme la pollution, le réchauffement climatique, les énergies renouvelables, la protection des océans ou forêts… Il y a donc suffisamment de besoins, il ne s’agit pas d’un secteur de niche.

Quels clients et documents de travail ?

Avec quels types de clients peut-on être amené à travailler ?

  • Agences de traduction
  • Organismes environnementaux
  • Fournisseurs de produits et de services

Exemples de types de documents à traduire

  • Directives du gouvernement
  • Certifications ISO
  • Rapports sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE)
  • Fiches de produits
  • Rapports d’études
  • Présentations de produits
  • Documents marketing
  • Bulletins d’information
  • Documentaires (traduction audiovisuelle)

Importance de la terminologie

Comme pour tout secteur, il faut s’adapter à la terminologie spécifique, mais on peut aussi être amené à faire de la localisation. En effet, certains concepts propres au secteur n’existent pas dans tous les pays. Abigail Dahlberg l’illustre très bien à l’aide d’un exemple dans son article de la revue Traduire : elle mentionne les différents systèmes de collecte des déchets selon les pays. En Allemagne, « une municipalité a envisagé la création d’une poubelle associant la poubelle grise (déchets résiduels) et la jaune (emballages légers) sous la forme d’une poubelle à rayures grises et jaunes (dite Zebratonne en allemand) ». Il est évident qu’une traduction littérale n’est pas pertinente ici, le concept n’étant pas connu en France. Le traducteur peut donc être confronté à de telles difficultés terminologiques. Il doit appliquer les bonnes stratégies pour pouvoir faire passer son message dans la langue cible et être compris par le lecteur.

Devenir un expert du secteur

Le traducteur issu d’une formation linguistique doit en apprendre plus sur ses domaines de spécialité afin d’être considéré comme un professionnel du secteur.

Contrairement à certains traducteurs qui ont étudié dans leur domaine de spécialisation, Séverine George et Marie-Laure Faurite ont toutes les deux fait un Master de traduction. Pour se spécialiser, il a donc fallu acquérir des connaissances en autonomie. Voici une petite liste des choses qu’elles ont faites pour se former, ainsi que des conseils.

  • Lire des revues spécialisées
  • S’abonner à des newsletters pour faire de la veille (et constituer un glossaire terminologique)
  • Formations de la SFT et cours en ligne (ex : MOOC)
  • Être curieux et lire/visionner du contenu dans ses langues de travail : articles, documentaires…
  • Assister à des conférences ou salons professionnels du secteur
  • Garder une trace de toutes les traductions effectuées dans ce domaine pour se constituer un portfolio (utile pour prospecter des agences ou clients directs)
  • Développer son réseau : entrer en contact avec des traducteurs spécialisés dans le domaine et adhérer à des associations de traducteurs.
  • Sur les réseaux professionnels se présenter comme « Traducteur/trice qui se spécialise dans le domaine… » et suivre des pages ou groupes du secteur.

Le petit conseil en plus : pourquoi ne pas faire du bénévolat auprès d’une ONG environnementale ? Cela permet de donner de son temps, se familiariser à la terminologie et se former par la même occasion.

L’essentiel reste de se tenir informé régulièrement du secteur étant donné sa constante évolution : de nouvelles inventions ou réglementations naissent chaque année. Même après sa formation initiale, le traducteur doit constamment continuer son apprentissage.

Être en adéquation avec ses valeurs

Dans cet article de la revue Traduire, Sévérine George et Marie-Laure Faurite, évoquent le concept d’écotraducteur. L’objectif est d’encourager le traducteur environnemental à être en accord avec ses valeurs dans son travail au quotidien en prenant des habitudes écoresponsables. Tout comme le zéro déchet ou sa consommation, le but n’est pas de culpabiliser le traducteur ou de l’obliger à remplir tous les critères de cette liste, mais de proposer des idées afin de réduire progressivement son empreinte carbone.

Bien souvent il est recommandé dans le monde du travail de faire attention à la consommation de papier ou de choisir des modes de transport plus propres. Ici cela ne pose pas trop de problèmes pour le traducteur indépendant qui travaille chez lui et n’a plus forcément besoin de dictionnaires papier ou d’imprimer ses documents. En revanche, on oublie souvent que, bien qu’il soit nécessaire de limiter sa consommation de papier, l’informatique consomme bien plus en dépenses énergétiques. Le tout premier outil du traducteur étant l’ordinateur, celui-ci va devoir réfléchir à des façons de limiter ou compenser les dépenses générées par ses recherches sur Internet. Je vous recommande donc la lecture de cet article si vous souhaitez avoir une vue d’ensemble des habitudes écoresponsables à adopter.

Maintenant, ça y est…on arrive enfin à s’installer comme traducteur environnemental, avoir des connaissances du domaine, trouver des clients, se faire une bonne réputation et à réduire son empreinte carbone.

Un nouveau projet de traduction arrive dans ma boîte mail : dossier pour la promotion des énergies fossiles. Aïe ! C’est pas du tout le genre de contenu que je voulais ! Quelle est la stratégie à adopter ?

Si le projet est à l’extrême opposé des valeurs de Séverine George et Marie-Laure Faurite (qui pose de réels problèmes d’éthique ou de véracité scientifique), elles le refuseront. Bien sûr, cela dépend des circonstances, ce n’est malheureusement pas toujours possible, surtout lorsque l’on débute sa carrière. Un jeune traducteur ne pourra pas forcément se permettre de refuser un projet ou de choisir quel contenu il préfère.

Conclusion

L’environnement, les énergies et le développement durable pourraient donc devenir des spécialisations très prisées dans le monde de la traduction. Même si ce n’est pas encore considéré comme un grand domaine d’activité comme le médical ou le juridique, il ne s’agit pas non plus d’un secteur de niche. Les besoins en traduction devraient être conséquents en raison de l’expansion des nouvelles technologies ou produits plus « propres ». Le secteur est en constante évolution, le traducteur devra pour cela s’adapter aux nouveaux besoins des clients.

Bibliographie

Dahlberg, Abigail. Going Green: Translating Environmental Texts. ATA Chronicle, juin 2008, p 10-13. https://www.ata-chronicle.online/wp-content/uploads/2008-June.pdf.

Dahlberg, Abigail. « Une spécialisation, le domaine de l’environnement ». Traduire. Revue française de la traduction, no 229, 229, Syndicat national des traducteurs professionnels, décembre 2013, p. 16‑25. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.578.

De Sèze, Cécile. « 2019, l’année de la prise de conscience climatique ». L’Express, 28 décembre 2019. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/2019-l-annee-de-la-prise-de-conscience-climatique_2112440.html.

George, Séverine, et Marie-Laure Faurite. « L’écotraduction, ou le traducteur en transition. Optimiser son environnement de travail pour réduire son empreinte écologique ». Traduire. Revue française de la traduction, no 242, 242, Syndicat national des traducteurs professionnels, juin 2020, p. 6‑22. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.1971.

Le Monde. « Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte […] – Mère Teresa ». dicocitations.lemonde.fr, https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-45499.php. Trésor-Éco https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/9b47a940-eed2-49a8-a1e6-75bdc936a299/files/b7dcd008-6fc8-4d39-a640-04ad70855736

Traduire la publicité

Par Matthieu Lozay, étudiant M2 TSM

La publicité représente une branche très particulière du secteur de la traduction. Elle mêle différentes compétences spécifiques, comme la créativité, une capacité d’adaptation et de localisation ou encore des connaissances en marketing et en communication. La traduction littérale est ici la plupart du temps proscrite, car une formulation propre à une langue n’aura certainement pas le même impact dans une autre. L’effet produit chez le consommateur « source » doit être au mieux similaire chez le consommateur « cible ». À cet égard, il est certain que la balance penche beaucoup plus vers la fluidité que vers la fidélité pure. Toutefois, l’objectif initial doit tout de même être respecté, d’où la complexité de la tâche.

Comme le résume Mathieu Guidère dans la revue Meta, dans ce secteur, « ce qui est à traduire, c’est la persuasion qu’exerce le texte sur le destinataire ». Il définit par ailleurs la localisation publicitaire comme étant l’adaptation d’une « communication commerciale à un locus (province, pays, région, continent) en prenant en charge la totalité du processus d’adaptation textuelle et iconographique. Cela signifie que le traducteur est maître d’œuvre pour l’intégralité du message et qu’il est responsable à la fois de la traduction du texte, des retouches éventuelles des images qui l’accompagnent, mais également de la mise en forme finale de la communication publicitaire : ajustements éventuels du texte et de l’image, choix des couleurs, adaptation des symboles, etc. ». On distingue quatre évolutions majeures dans ce secteur :

Les premiers cas de traduction publicitaire restaient très proches du texte source, et les traducteurs misaient beaucoup sur la fidélité (au détriment de la fluidité). Puis, avec l’évolution du secteur ainsi que de nos modes de consommation qui nous a mené à l’omniprésence croissante de la publicité dans nos vies, les traducteurs se sont davantage penchés sur la question et ont réalisé que la fidélité n’était que secondaire dans ce domaine. C’est ici qu’est née l’adaptation dans le milieu de la traduction publicitaire.

Puis, les traducteurs ont été amenés à s’interroger sur l’objectif de ce type de travail. Ils se sont petit à petit mis à la place de la cible de leur traduction, et ont cherché des formulations et des styles qui suscitent un effet chez le consommateur cible. Le point de vue s’est ainsi déplacé de la source à la cible. C’est en quelque sorte la naissance de la localisation dans ce secteur spécifique de la traduction.

Par la suite, les publicitaires ont commencé à transmettre aux traducteurs les visuels sur lesquels les traductions apparaitraient. Cela a également grandement amélioré la qualité des traductions, afin d’encore une fois se mettre à la place de la cible. L’objectif est par ailleurs de se rendre compte de l’impact visuel procuré par les effets stylistiques cités dans le deuxième point. Tous ces éléments ont pour finalité d’accroître l’efficacité des contenus publicitaires traduits.

Enfin, les progrès technologiques et informatiques ont également chamboulé ce domaine, avec entre autres les logiciels de retouche d’image qui ont permis d’encore mieux se rendre compte du visuel des publicités traduites. Les outils d’aide à la traduction ont de même grandement participé à l’amélioration et à l’optimisation du milieu. Les traducteurs pouvaient ainsi vendre non seulement leurs compétences de traduction et d’adaptation, mais aussi leurs savoir-faire techniques, c’est-à-dire la maitrise des outils précédemment mentionnés.

Les agences spécialisées dans la traduction publicitaire réalisent des tâches très diverses et variées. Mathieu Guidère en cite un certain nombre dans son article : « l’adaptation des argumentaires de vente, des manuels d’identité visuelle, des chartes graphiques et des styles rédactionnels, des brochures internes à l’entreprise, des communiqués de presse et de relations publiques, des dossiers de presse, des annonces et des courriers publicitaires, des campagnes de lancements de produits, des prospectus de présentation des services, des slogans de marque et de produit, des affiches publicitaires, des textes de promotion sur les sites web, des spots publicitaires pour la télévision et la radio, des emballages et des étiquettes destinés à l’export. » Cette grande diversité de tâches fait de la traduction publicitaire un secteur à la fois complexe et intéressant, qui plus est en perpétuelle évolution.

Comme je l’ai cité précédemment, il est évident que l’aspect communication et marketing est intrinsèque à cette branche de la traduction. Les objectifs sont les mêmes que la publicité initiale : vendre un produit ou un service, mettre en avant la marque, etc.

Pour ce qui est de l’adaptation et de la localisation, l’invisibilité de la traduction doit être parfaite dans ce domaine : il ne faut pas se rendre compte qu’il s’agit d’une traduction. Il est par ailleurs nécessaire de trouver des expressions de la langue qui semblent le plus naturel possible, et d’adapter bien souvent le message à la cible du produit. En outre, le travail d’adaptation du texte à la population à laquelle on s’adresse (que ce soient les références, les différences culturelles, géographiques, etc.) est indispensable.

Il est également nécessaire que la traduction soit cohérente avec la communication de la marque, ainsi qu’avec son style rédactionnel et de relation-client. Par ailleurs, il faut prendre en compte la grande diversité des supports publicitaires existants : affiches, spots à la télévision, à la radio ou sur Internet, communiqués, prospectus, courriers, brochures, etc. La traduction doit être « agréable » à lire ou à entendre et aisément insérable dans un encart publicitaire par exemple. Cela explique pourquoi les traducteurs dans ce domaine ont bien souvent accès au potentiel visuel afin de se rendre compte du champ de leurs possibilités.

Par ailleurs, à notre époque, la publicité est partout autour de nous : que ce soit sur Internet, dans les transports, dans notre boîte aux lettres, dans la rue, en regardant la télévision, en écoutant la radio, etc. La mondialisation est à l’origine de ce phénomène. Nous n’y faisons presque même plus attention : selon certaines études, nous voyons près de 1200 publicités par jour (parfois sans y prêter garde).  Il s’agit là d’un défi supplémentaire à relever pour un traducteur spécialisé dans la publicité : il faut que son travail se démarque et interpelle les cibles de la publicité en question. En fonction du secteur d’activité de la marque, la concurrence peut être parfois très rude. Il faut donc respecter l’identité de la marque tout en se détachant des concurrents.

Certains traducteurs créent par ailleurs une frontière au sein même de la traduction dans le secteur de la publicité. Ainsi, ne seraient « publicitaires » seulement les messages ayant pour but d’inciter à l’achat. Les slogans en sont le meilleur exemple. C’est pour ce genre de textes que la créativité est la plus mise à profit. Il existe à contrario d’autres activités dans ce secteur qui n’ont pas pour but intrinsèque de pousser à l’achat, mais qui sont tout de même rattachées à la branche principale.

La traduction publicitaire se situe donc entre trois branches pourtant très diverses : la traduction spécialisée ; la traduction littéraire ; la communication/rédaction.

L’adaptation consistera ainsi à écrire sur la trame suggérée par l’annonce originale un nouveau texte répondant aux exigences que nous avons citées. Là, il ne sera pas question de respecter scrupuleusement la pensée de l’auteur, ni même son style. Il s’agira plutôt d’atteindre le but recherché avec l’annonce originale, et la voie pour rejoindre ce but pourra s’écarter sensiblement de celle suivie par le concepteur. L’adaptateur pourra donc présenter sans rougir une de ces belles infidèles tant décriées dans d’autres domaines. Ainsi libéré, il aura la partie facile, pensera-t-on. Pas tellement car, plus qu’une belle infidèle, son adaptation devra être une belle efficace. – Robert Boivineau, 1972

Sources :

https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2009-v54-n3-meta3474/038306ar/

https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/les-techniques-publicitaires-sont-beaucoup-plus-agressives-et-intrusives-quauparavant

https://www.9h05.com/defis-lies-a-traduction-publicitaire/

https://www.persee.fr/doc/equiv_0751-9532_1972_num_3_1_922

https://journals.openedition.org/traduire/875

https://www.scienceshumaines.com/publicite-et-traduction_fr_1286.html

https://www.matthieu-tranvan.fr/publicite/traduction-publicite-international.html

https://idem.ca/decouvrez-les-techniques-de-traduction-publicitaire-les-plus-utilisees/

https://www.paralleles.unige.ch/files/6115/2839/0410/Paralleles_27-2_2015_comitre.pdf

Traduire pour le théâtre : le surtitrage

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Le théâtre est un art millénaire, dont les premières traces remontent à la préhistoire ! Mais pas de panique, il ne s’agit pas ici de retracer toute l’histoire du théâtre, mais plutôt de donner un bref aperçu d’un procédé devenu indispensable dans ce milieu, à savoir, le surtitrage. Similarités avec le sous-titrage ? Contraintes ? Le rôle du surtitreur ? Laissez-moi vous raconter et venez avec moi découvrir les coulisses de cette pratique.

Qu’est-ce que le surtitrage ?

Il s’agit généralement d’une projection au-dessus de la scène, de la traduction/adaptation du texte de la représentation. Le texte est souvent projeté sur un drap blanc ou tout autre support pouvant convenir. Mais la technologie fait des merveilles et il est maintenant courant d’utiliser des panneaux de surtitrage fonctionnant avec des LED. C’est en apparence aussi simple que cela, et c’est un dispositif qui est de plus en plus répandu.

On retrouve deux types de surtitrages, les surtitrages extras-scéniques et les surtitrages intras-scéniques. Les premiers sont ceux que l’on retrouve le plus fréquemment, notamment à l’opéra. Ils sont installés hors de l’aire de jeu, souvent au-dessus ou sur le côté de la scène. Les seconds sont l’exact inverse, et même s’ils sont bien moins répandus, ce sont ceux qui offrent le meilleur confort visuel aux spectateurs. Ils peuvent être installés sur un élément du décor ou au fond de la scène. Maintenant que vous en savez un peu plus, je vous propose de passer à une introduction express relatant les débuts et les déboires du surtitrage.

Il était une fois…

Selon la légende, les prémices du surtitrage firent leur apparition en 1949 en Allemagne dans la zone d’occupation française. La compagnie Jean-Marie Serreau décida de monter un spectacle bilingue : une pièce française surtitrée en allemand et une pièce allemande surtitrée en français. À cette époque, le procédé était très sommaire et ne permettait pas vraiment d’améliorer la compréhension des pièces présentées. Le dispositif de surtitrage était composé de deux tableaux noirs où s’affichait des parties très brèves de dialogues. Ces deux tableaux étaient installés de chaque côté de la scène. Mais les « surtitres » n’étant pas du tout synchronisés avec le débit de parole des acteurs, pas facile de comprendre la pièce ! On assistera en 1960 à l’apparition dans les salles de théâtre de casques permettant une « traduction instantanée » de la représentation scénique. Je vous laisse imaginer la difficulté du procédé, aussi bien au niveau du matériel que pour les « comédiens-interprètes ». Cette technique persistera jusqu’au début des années 70 dans certains théâtres. Il ne s’agit bien évidemment pas de surtitrage, mais cela montre bien qu’il était déjà nécessaire de pouvoir rendre accessible à un public plus diversifié, des pièces aussi bien françaises qu’étrangères. Et c’est finalement en s’inspirant des sous-titrages au cinéma que dans les années 80, le surtitrage comme nous le connaissons aujourd’hui prendra véritablement forme. Et voilà pour la petite histoire ! Il est temps d’entrer dans le vif du sujet en commençant par identifier les similarités et les différences entre surtitrage et sous-titrage.

Parenté avec le sous-titrage ?

Il est vrai que le sous-titrage et le surtitrage sont des pratiques qui paraissent similaires, puisque la pratique du surtitrage est largement inspiré du cinéma et ses sous-titres. Dans les deux cas, il y aura un travail d’adaptation entre l’oral et l’écrit. Il faudra veiller à donner un maximum d’informations, conserver le niveau de langue et les grandes lignes de l’intrigue tout en respectant des contraintes spatiales et temporelles : il faudra limiter le nombre de caractères affichés tout en laissant assez de temps aux spectateurs pour lire confortablement les sous-titres. On favorisera une police de caractère sans empattements. Il sera aussi préférable de ne pas dépasser deux lignes par sous-titre tout en faisant attention à la séparation des unités grammaticales. Vous l’aurez compris, les contraintes « basiques » sont plus ou moins les mêmes. Cependant, nous allons voir qu’une plus grande flexibilité peut être accordée lorsqu’il s’agit de surtitrer.

D’ailleurs, Bruno Péran, directeur de cabinet à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès et surtitreur pour le théâtre et l’opéra précise :

Dans le sous-titrage, des normes ont été adoptées en réponse à ces contraintes : en principe un sous-titre n’excédera pas deux lignes de 35 à 40 caractères chacune, et restera généralement affiché pendant 3 ou 4 secondes. Pour les surtitres, ces paramètres ne sont pas normalisés, chaque surtitreur optant ainsi pour le format de surtitres qui lui semble le mieux adapté.

Dans « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », il montre bien que les surtitres peuvent tout à fait être intégrés à la mise en scène, qu’ils peuvent avoir une forme « artistique » venant appuyer une ambiance, le caractère d’un personnage, etc. On peut très bien imaginer, comme l’a fait Bruno Péran, des surtitres à l’esthétique inspirée des intertitres des films muets. Cela ne saurait être réalisable dans le cas de sous-titres ! Il est même possible de totalement occulter certaines parties du texte déclamé afin de commenter ce qu’il se passe sur scène, lorsque ce texte se révèle trop difficile à surtitrer (un personnage qui bafouille, se lance dans des explications confuses, etc.). La pratique du surtitrage est donc évolutive : j’irai même jusqu’à dire qu’il existe autant de manières de surtitrer que de surtitreurs. Attention : il est impératif de collaborer avec les différents intervenants, notamment le metteur en scène qui doit impérativement approuver les propositions du surtitreur.

Pour s’initier au surtitrage, sachez qu’il existe un guide du surtitrage qui répondra à toutes vos questions sur les pratiques de surtitrage, les formations qui existent, l’économie du surtitrage et bien d’autres choses encore ! Il est proposé par la Maison Antoine Vitez, une association de linguistes et gens de théâtre qui souhaitent promouvoir la traduction théâtrale, et faire découvrir le théâtre du monde entier dans un registre contemporain. Afin de bien illustrer les spécificités du surtitrage, je souhaite maintenant vous présenter différentes contraintes auxquelles les surtitreurs peuvent être confrontés.

Contraintes de traduction

N’oublions pas que le théâtre est avant tout un art vivant. C’est pourquoi, selon Bruno Péran, le surtitrage va encore plus loin que la traduction dite « classique » d’une œuvre traduite destinée à la scène. Le texte source se retrouve sur scène, c’est le texte de la mise en scène, provenant du texte écrit qui sera l’objet du travail du surtitreur.

Si l’on s’accorde à considérer que l’objectif premier du surtitrage est de donner accès au sens du texte, on peut donc dire que le surtitrage ne doit pas traduire le texte destiné à la mise en scène, mais plutôt le texte issu de la mise en scène, résultat des interprétations combinées des différents agents de la création que sont le metteur en scène et les comédiens.

Un surtitre doit donc rendre compte autant que possible de ce qui est dit, mais comme expliqué précédemment, dans une limite d’espace et de temps. En premier lieu, le traducteur/surtitreur se pose la question de la fidélité au texte source. Si l’enjeu du surtitrage est effectivement l’accessibilité du sens au public, alors il s’agira surtout de ne garder que les informations principales et d’évincer les détails. À ce niveau, le procédé de traduction à proprement parler peut être assimilé à celui du sous-titrage. Le texte est découpé en fonction des scènes, l’oral est adapté à une forme écrite, la longueur du texte doit être adapté à la vitesse de lecture du spectateur. Cependant, la traduction pour du surtitrage est loin de se limiter à une traduction mécanique et sans âme. En effet, le texte prend vie au gré des représentations dont il est dépendant. Il est éphémère par nature, au service de la mise en scène et du spectateur.

D’ailleurs, n’oublions pas que la mise en scène et le jeu des acteurs vient appuyer et guider le spectateur dans sa compréhension du spectacle. C’est là que l’analyse proposée par Bruno Péran est intéressante : pour faire simple, si on oppose la vision sourcière à la vision cibliste de la traduction, alors il faudra probablement se ranger du côté des sourciers. Il n’exclut pas qu’une traduction cibliste soit possible, mais explique plutôt que pour des raisons spécifiques au surtitrage, une vision sourcière est souvent plus adaptée. Par exemple, adapter des noms et prénoms à la langue cible n’est pas forcément une bonne idée, car cela peut réduire la compréhension de la pièce. En effet, il n’est pas forcément évident pour le spectateur de suivre et se concentrer si les noms affichés dans les surtitres ne sont pas les mêmes que ceux entendus. Attention donc à bien prendre en compte le fait qu’un spectateur ne fait pas que lire, mais qu’il regarde et écoute ce qu’il se passe sur scène. L’approche lors de la traduction ne peut donc pas être la même que lorsqu’on traduit un texte destiné à être lu uniquement.

Contraintes techniques…et artistiques.

Il est important de savoir que n’importe quel spectacle doit être adapté à la salle dans laquelle il sera joué. Le décor, les lumières, le son et la vidéo (lorsqu’il y en a) changent donc en fonction du lieu de la représentation. Il en va de même pour le support des surtitres, ces derniers devant être parfaitement visibles, sans pour autant gêner le regard du spectateur. Au regard de la taille ou de la disposition d’une salle, cet aspect peut parfois se révéler plus compliqué que prévu à respecter, surtout que les surtitres peuvent être intégrés ou non à la mise en scène. Il est important de garder en tête cette idée d’adaptation.

N’oublions pas que, théâtre oblige, des problèmes peuvent survenir lors d’une représentation publique. Mais il est impossible de modifier ou de traduire des surtitres en direct. C’est d’ailleurs LA plus grande différence entre le surtitrage et le sous-titrage. Mais alors que faire lorsqu’un des comédiens oublie son texte ? Eh bien, il faut savoir s’adapter. Je n’ai pas de réponse précise à vous donner, car c’est le surtitreur qui devra décider sur le moment de la marche à suivre.

Une autre contrainte, aussi bien technique qu’artistique se pose lorsqu’arrive la question de la mise en scène. Prenons l’exemple donné par  Hervé Péjaudier, écrivain et aussi traducteur depuis le coréen. Il nous relate son expérience de surtitrage pour un spectacle mis en scène par Lee Jong-il, un metteur en scène coréen. D’abord présenté au célèbre festival d’Avignon, le spectacle a ensuite été repris à Paris. Hervé Péjaudier avait proposé de surtitrer le spectacle, car il trouvait dommage que le public français n’y comprenne rien. Le metteur en scène s’est montré réticent puisque le dispositif de surtitrage venait perturber la mise en scène d’un spectacle qui se voulait être une immersion totale dans l’univers et la culture coréenne.

Comment alors intégrer un dispositif de surtitrage tout en respectant la volonté artistique du metteur en scène et la nécessité de surtitrer ? Hervé Péjaudier nous donne quelques pistes : tout d’abord, il est nécessaire d’intégrer au mieux l’écran de surtitrage au spectacle afin de ne pas obliger le spectateur à « sortir » de la pièce. Le maître-mot est l’adaptation ! Il est aussi vivement recommandé que la personne en charge des surtitres pendant le spectacle soit parfaitement intégré à l’équipe des régisseurs. Elle doit donc pouvoir assister aux répétitions autant que faire se peut afin de pouvoir être synchronisée avec le rythme des comédiens, mais aussi des régisseurs lumières, sons et vidéos. Le résultat n’en sera que plus fluide et agréable pour le spectateur, qui ne verra pas les surtitres comme un élément perturbateur.

Je trouve que l’expérience de Hervé Péjaudier est intéressante dans le sens où elle illustre bien la confrontation entre culture source et culture cible, notion centrale en traduction et localisation. Ce qui est également intéressant de noter est que cette question s’étend au-delà du texte cible dans le cas du surtitrage puisque des contraintes spécifiques liées à la mise en scène et à la salle de spectacle peuvent intervenir.


Les logiciels utilisés

Il existe évidemment des logiciels dédiés (ou pas) à la pratique du surtitrage. Selon le guide de la Maison Antoine-Vitez, les plus couramment utilisés de nos jours sont : Impress, Keynote (pour Macintosh), PowerPoint et Torticoli™. Il apparaît que PowerPoint est extrêmement utilisé, mais puisqu’il n’est pas dédié, le logiciel ne laisse pas vraiment de marge de manœuvre. Par exemple, pour modifier la taille de la police, il faut refaire TOUTES les diapositives et un surtitre contient en moyenne 2.000 cartons…

L’avantage du logiciel Torticoli™ est qu’il est plus flexible et ergonomique puisqu’il est dédié spécialement au surtitrage. Pour plus d’informations je ne peux que vous inviter encore une fois à vous référer au guide du surtitrage.

Pour conclure…

Finalement, le surtitrage est un type de traduction qui est par essence éphémère, qui évolue au gré des représentations et des contraintes artistiques et temporelles. C’est un type de traduction à mi-chemin entre la traduction littéraire et audiovisuelle, mais qui garde des spécificités liées au spectacle vivant. N’oublions pas que le surtitrage est également un procédé qui sert à œuvrer pour l’égalité. En plus de rendre accessible à tous des pièces étrangères dont la langue nous est inconnue, la mise en place du surtitrage pour des pièces aussi bien françaises qu’étrangères permet aux personnes sourdes et malentendantes de profiter de n’importe quel spectacle ! C’est notamment ce que propose l’association Accès Culture en offrant des services de surtitrages ainsi que des adaptations en langue des signes française. 

Sources :

André Degaine, « Histoire du théâtre dessinée », 2000

Bruno Péran, « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », La main de Thôt [En ligne], n° 4 – Traduire ensemble pour le théâtre, Varia, mis à jour le : 09/03/2018. http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=651.

Bruno Péran. « Éléments d’analyse de la stratégie de traduction mise en œuvre dans le surtitrage ». Traduire, 2010. https://journals.openedition.org/traduire/288.

Hervé Péjaudier, « Surtitrer, vous êtes surs ? ». Traduire , 2010. https://journals.openedition.org/traduire/446?lang=fr

Michel Bataillon, Laurent Muhleisen et Pierre-Yves Diez. « Guide du sur-titrage au théâtre. » Maison Antoine-Vitez, 2016.

http://classes.bnf.fr/echo/traduction/

https://www.europe1.fr/culture/les-sous-titres-debarquent-au-theatre-1349372

https://raccords.org/sous-titrage-3ca950dd17b0

Quand traduire rime avec s’instruire

Justine Abd-el-Kader, étudiante M2 TSM

Lorsqu’on reçoit un texte à traduire sans être spécialisé dans le sujet dont il traite, on est obligé de se renseigner et de comprendre un minimum de son sens afin de pouvoir rendre les informations importantes sans faire d’erreur. Ainsi, à la fin de la traduction, on est un peu plus savant, du moins en termes de connaissances théoriques. On doit dès lors vraiment apprendre pour pouvoir ensuite traduire, et cette accumulation de connaissances élargit notre propre culture générale.

Pour les personnes qui, comme moi, ont toujours eu du mal à décider de leur domaine d’activité, je trouve que la traduction spécialisée est un bon compromis. Elle permet de s’intéresser à une vaste étendue de domaines différents, au gré des envies et des occasions. Je voudrais donc mettre en valeur cette interdisciplinarité du métier en présentant les processus de recherche d’informations et leurs effets sur le traducteur, ainsi qu’en évoquant la question de la spécialisation.

Il faut comprendre pour traduire

Mettons-nous en situation : vous recevez un texte qui traite d’un sujet qui vous est totalement inconnu. Vous devez pourtant le traduire, sans commettre d’erreur de sens car votre travail sera lu et peut-être même utilisé par des clients de l’entreprise qui vous a contacté. Quelle est votre réaction ? Panique, pleurs et dépression ? Ou dictionnaire, documentation et étude ? Heureusement pour la prospérité du métier, la plupart des traducteurs et traductrices choisissent la seconde option et tentent de comprendre de quoi il retourne afin de rendre la traduction attendue.

Nous voilà donc avec un texte sur le sélénium, les crypto-monnaies, le système judiciaire américain ou encore les propriétés techniques d’un nouveau modèle de voiture. On se lance dans la traduction, peut-être même avec un glossaire préétabli et, parfois, la confiance de ses expériences passées. Et là, c’est l’os : mais c’est quoi en fait le [insérer ici l’ovni qui vous sert de sujet]. C’est là que commence le travail complémentaire du traducteur, celui auquel ne pensent pas forcément ceux qui ne sont jamais vraiment entrés dans le monde de la traduction.

Alicia Martorell (2008), traductrice et membre de la Société Française des Traducteurs, insiste sur ce point : il est impossible pour un traducteur de traiter un texte sans en comprendre les références et les idées phares. Point de vue partagé par d’autres professionnels sur le terrain, comme dans ce billet de blog (en anglais). Un bon traducteur a besoin d’élargir son savoir avant de proposer une traduction.

Rechercher les informations puis les stocker pour les réutiliser

Chaque personne qui se lance dans une traduction a donc une étape d’enrichissement des connaissances à accomplir en plus d’un travail d’enrichissement purement linguistique. Elle doit faire des recherches sur ce qu’elle ne connaît pas, et maîtriser le sujet de manière suffisante pour pouvoir en parler naturellement. Pour l’aider à conserver toutes ces informations, de nombreux outils sont à sa disposition : mémoires de traduction, glossaires, bases de données linguistiques, etc.

Commence alors la recherche « par bonds » : on tape sa requête dans un moteur de recherche, on sélectionne les pages qui nous intéressent, qui elles-mêmes nous renvoient vers d’autres pistes de recherche. On tape alors une autre requête, on clique sur d’autres liens, qui font naître de nouvelles idées, et ainsi de suite.

Attention toutefois : on a vite tendance à se perdre dans les recherches. Bon nombre de traducteurs se sont au moins une fois laissés emporter par les possibilités de connaissances offertes. On peut partir d’une recherche sur la racine de réglisse et finir par regarder la vidéo entière du processus de fabrication des bonbons à la réglisse. Ou bien commencer par se documenter sur les polyphénols contenus dans le vin et se retrouver à en apprendre plus sur l’usage du vin comme médicament au cours des siècles. Tout peut aller très vite… et donc ralentir le travail.

C’est à cause de ce jeu de piste presque infini qu’il est crucial de stocker les informations pour pouvoir les réutiliser plus tard. Notre mémoire humaine est certes impressionnante, mais pas aussi étendue que celle de nos différents logiciels. Anne Condamines (1994) développe ce travail de recherche terminologique nécessaire au traducteur, et donne déjà il y a 25 ans les bases du stockage d’informations.

Petit à petit, on en sait plus sur tout

Avec l’expérience qui s’accumule, notre culture générale s’étend. Bien sûr, cela peut être le cas pour tout un chacun. La vie quotidienne nous apprend sans cesse de nouvelles choses et il suffit de lire le journal ou de regarder un documentaire pour s’instruire. Certes, mais on se cultive généralement plus volontiers sur ce qui nous intéresse personnellement, et pour la plupart des gens cela reste occasionnel. Pour un traducteur, ce travail est régulier et incontournable.

La communauté traductrice a affaire à un nombre de sujets très varié. Dans le même jour, on peut être amené à se documenter sur les différents types de colle ainsi que sur la pyrale du buis (c’est un papillon, si vous voulez tout savoir) et sur le fonctionnement d’une copropriété en Suède. C’est en élargissant cette culture générale que l’on réduit peu à peu le nombre de recherches à faire dans les domaines que l’on a déjà abordés. Le temps passé à comprendre le sujet et la façon dont il faut en parler peut alors être consacré au cœur du métier, à savoir la traduction pure et simple.

Ainsi, cette activité va bien au-delà d’un simple transfert linguistique : tout traducteur a besoin d’une certaine culture générale applicables aux textes qu’il traduit (Lavault, 2007).

Une spécialisation essentielle ?

Même si c’est loin d’être une obligation, un grand nombre de professionnels choisissent de se spécialiser dans un ou plusieurs domaines, voire sous-domaines. Ainsi, des traducteurs juridiques vont être spécialistes du droit des contrats, des traducteurs médicaux vont devenir experts en prothèses de genoux, etc. Ils deviennent alors des sortes de « traducteurs-spécialistes » dont les connaissances sur un certain sujet ne sont plus à remettre en question. Ils ont dépassé le stade de la recherche et de la documentation (même s’il y a toujours plus à apprendre, évidemment), et maîtrisent alors leur domaine de spécialité sur le bout des doigts.

Cela leur fait gagner un temps considérable, et leur permet parfois de trouver des niches dans lesquelles peu de traducteurs se sont risqués. Une chose en entraînant une autre, ils récoltent plus de clients et/ou plus d’argent. C’est pourquoi on nous conseille souvent de nous spécialiser. Il y a d’ailleurs une différence faite naturellement entre débutants et confirmés. Les premiers sont souvent généralistes, tandis que les seconds sont souvent ceux qui ont eu l’occasion de se spécialiser. Parfois, ce sont même des professionnels d’autres secteurs qui quittent leur métier pour devenir traducteur dans le domaine de leur formation d’origine. C’est le cas de Mark, traducteur pharmaceutique dont vous pourrez lire le témoignage ici. Selon lui, cela lui donne une compétence rare qui le met en valeur sur le marché de la traduction, et lui permet d’allier tous ses centres d’intérêts en un seul métier.

Comme dans beaucoup de cas en traduction, tout dépend du but de chacun. On peut très bien continuer à toucher à tout et faire des recherches pour chaque texte reçu, quitte à ce qu’ils ne soient pas extrêmement spécialisés. Ou bien on peut saisir les occasions qui se présentent et devenir expert dans un ou plusieurs sujets bien déterminés. Dans tous les cas, on aura enrichi notre propre culture générale et accumulé des connaissances dans des domaines que l’on n’expérimentera sûrement jamais au-delà du clavier et de l’écran.

En guise de mot de la fin, la traduction est un métier pluridisciplinaire, qui permet de ne jamais s’ennuyer et de toujours apprendre. Les exemples donnés dans ce billet (qui proviennent tous de textes donnés à traduire pendant l’année de M1) sont des sujets qui demandent des recherches préliminaires, mais parfois ce n’est qu’une seule phrase très spécialisée sur laquelle il faut passer des heures avant de la comprendre. Cela demande d’être passionné et patient, voire même de posséder des qualités d’enquêteur afin de suivre les bons indices qui nous mèneront à la bonne traduction.

Sources :

Condamines, A. (1994). Terminologie et représentation des connaissances. Didaskalia, 5. https://doi.org/10.4267/2042/23235

Desarthe, A. (2019, septembre 27). Traduire les yeux fermés [Conférence]. Journée mondiale de la traduction, Campus Pont de Bois.

Lavault, E. (2007). Culture générale et traduction. In Traduction spécialisée : Pratiques, théories, formations (p. 284). Peter Lang.

Ma vie de traducteur pharmaceutique professionnel. (2018, janvier 25). IPAC Traduction Médicale et Pharmaceutique. https://www.ipac-traductions.com/blog/vie-de-traducteur-pharmaceutique-professionnel/

Martorell, A. (2008). Les idées et les mots : La traduction en sciences humaines. Traduire. Revue française de la traduction, 217, 37‑51. https://doi.org/10.4000/traduire.961

The Importance of Subject Matter Expertise in Translation. (2016, février 8). Ulatus Translation Blog. https://www.ulatus.com/translation-blog/the-importance-of-subject-matter-expertise-in-translation/

Traducteur spécialisé : Quels avantages pour le client ? (2016, juillet 5). Tradonline. https://www.tradonline.fr/blog/traducteur-specialise-quels-avantages-pour-le-client/

Keep Calm : la santé mentale des traducteurs

Par Sarah Bonningue, étudiante M1 TSM

« À quoi ça sert un traducteur ? », « Tu as pas peur que la traduction automatique te prenne ton travail ? », « Pourquoi tu étudies la traduction si c’est pas pour des livres ? », « Pourquoi payer quand Google Traduction le fait gratuitement ? ».

Toute cette négativité envers le métier m’a donné envie d’en savoir plus sur le bien-être des traducteurs, notamment à quelles sources de stress ils sont confrontés au quotidien. C’est un sujet dont on parle peu à mon goût, bien qu’essentiel puisque nous passons une majeure partie de notre vie à travailler. La santé mentale au travail est prise en considération de plus en plus et est décrite selon l’OMS comme un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux et contribuer à la vie de sa communauté.

Vous me direz, oui mais enfin, c’est comme ça pour chaque profession, pas juste les traducteurs. Je suis d’avis qu’il faut avoir conscience des éventuels facteurs de stress afin de les éviter ou minimiser : on peut se laisser submerger par ses émotions et en arriver à des pathologies graves comme la dépression ou le burn-out. Certes, dans cet article je vais me focaliser sur les aspects négatifs (qui ne le sont peut-être pas pour certains), mais ne perdons pas de vue pourquoi nous avons choisi cette voie, ce qui nous a motivé, ainsi que tous les avantages que cela procure. Je tiens à préciser que je ne suis en aucun cas experte en psychologie, ni thérapeute, je ne suis pas apte à offrir de solutions médicales. L’objectif de cet article est uniquement d’identifier les problèmes auxquels nous pouvons être confrontés dans notre vie professionnelle afin d’améliorer nos conditions de travail.

Instabilité financière

Rappelons tout d’abord que les traducteurs exercent en majeure partie en tant qu’indépendants, 85 % d’entre eux en 2015 selon la Société Française des Traducteurs. Ce statut, qui permet à la fois de l’autonomie et une liberté d’organisation de son temps, a un certain prix. En effet, comme pour tous les indépendants, l’instabilité financière constitue le principal facteur de stress, notamment lors du démarrage de l’activité où le travail est variable d’un mois à l’autre. Trouver des clients, faire sa propre publicité, se démarquer dans le secteur n’est pas chose facile car ce sont des tâches qui ne seront pas compensées financièrement. Il faut du temps pour se constituer une bonne clientèle, cela peut prendre des mois, certains préfèrent ainsi faire appel à des agences de traduction qui ont l’avantage de s’occuper de ces tâches marketing. Dans tous les cas, il faut savoir choisir des agences ou clients directs fiables sous peine d’être payé plusieurs mois après la fin d’un projet, d’où l’irrégularité de salaire.

Ce manque de travail peut en conséquence nous pousser à accepter toutes sortes de demandes quelles qu’elles soient : un projet trop volumineux, qu’on ne se sent pas capable de faire, un document très pointu ou même un sujet qui ne fait pas partie de nos domaines de spécialité. Pourtant, la peur de ne pas avoir assez de travail nous incite à accepter un projet afin de ne pas perdre un client potentiel (même si le tarif est en dessous de nos attentes ou de celui qu’on exige habituellement).

L’isolement

Les personnes introverties ont peut-être choisi cette profession car rester chez soi, ne voir personne et ne pas sortir semblait judicieux. Néanmoins, comme nous avons pu le voir pendant deux mois de confinement, les gens n’apprécient pas tellement la solitude, qui fait pourtant bien partie du métier de traducteur indépendant.

Beaucoup de personnes habituellement salariées se sont retrouvées dernièrement confrontées au même problème que les libéraux pendant le confinement : l’isolement. Selon notre personnalité, cela peut être perçu comme un point positif ou négatif. Il convient de se poser la question : j’ai besoin de contact social ? Je préfère travailler seul ? Être non salarié signifie ne pas avoir de collègues ou de hiérarchie à qui s’adresser en cas de besoin, que ce soit pour un aménagement des horaires ou un soutien moral.

Cela dit, le traducteur indépendant est-il si solitaire ? Après tout, il existe d’autres modes de communication, il est en contact avec des agences ou des clients mais il peut également élargir son réseau : en communiquant avec d’autres traducteurs via les réseaux sociaux, en participant à des conférences, évènements ou cours en ligne etc. Hors cadre professionnel, le simple fait de voir du monde à l’extérieur est primordial. Pour ceux qui ne pensent pas supporter l’isolement, ou même juste le travail à la maison par manque de discipline, il faudrait prendre en considération les espaces de coworking ou avoir son propre bureau en dehors de chez soi. Cela peut sembler futile mais pendant l’épisode de coronavirus, les articles fusaient sur les difficultés et conseils liés au télétravail. Dans tous les cas, il faut définir un cadre de travail, que ce soit le lieu ou les horaires, afin d’atteindre un équilibre entre la vie personnelle et professionnelle. C’est essentiel pour des conditions de travail optimales et ainsi éviter les constantes interruptions par les autres membres de la famille.

Autonomie oui, mais des responsabilités

Être indépendant signifie devoir gérer toute son activité, que ce soit les aspects du travail (gestion du temps, organisation, horaires) mais aussi tout l’aspect financier avec la comptabilité, les factures, le tarif etc. Il faut être discipliné et rigoureux : on peut être vite tenté de se réveiller un peu plus tard, ou bien de procrastiner à cause des nombreuses distractions chez soi. Le traducteur étant payé normalement au mot, il n’est pas question de tricher sur le nombre d’heures, son activité ne sera rentable que s’il est productif.

Bientôt remplacés ?

Les avancées technologiques ont bouleversé le monde de la traduction, notamment avec l’arrivée de la traduction neuronale. Pour cette raison, on s’imagine que les « biotraducteurs », comme on devrait nous appeler maintenant, sont amenés à disparaître. Toutes ces questions peuvent nous amener à remettre en question notre métier et se dire : je ne vais plus avoir de travail, à quoi bon de toute façon la traduction automatique fait tout mieux que moi… Et même si l’on est positif, il y a toujours quelqu’un dans notre entourage pour le faire remarquer. Alors, petit rappel, renseignons-nous sur l’évolution concrète du marché plutôt que d’écouter des personnes « lambda » qui auraient soi-disant entendu parler d’outils tellement performants que nous serions jetés aux oubliettes. Voilà pour les suppositions, maintenant les faits :

Oui, la traduction automatique a considérablement progressé, c’est indéniable, mais cela ne signifie pas que nous en sommes réduits à l’état de dinosaures, au contraire. En 2019, le marché mondial des services linguistiques (traduction, localisation et interprétariat) représentait 49,6 milliards de dollars, soit une croissance de 6,62 % par rapport à l’année précédente. Les progrès technologiques ne relaient pas les traducteurs au second plan, mais les obligent à changer leur manière de travailler, à s’adapter aux besoins changeants des clients et à se former aux nouveaux outils qui peuvent d’ailleurs améliorer la qualité.

Reconnaissance du traducteur

Il existe d’autres facteurs de pression propres au métier de traducteur. Personnellement, j’estime qu’il existe une pressionde la part du monde extérieur à la profession. De nombreux préjugés font qu’il y a un manque de (re)connaissance du métier. Pour certains clients, cela peut sembler simple : « y’a juste à envoyer le document, le traducteur c’est un dictionnaire bilingue vivant, ça prend juste quelques heures, non ? ».

Je caricature peut-être un peu, mais les clients qui ne connaissent rien au métier peuvent avoir des attentes impossibles, notamment exiger de fournir une traduction d’excellente qualité en un temps record. Ils prennent en compte uniquement l’aspect purement linguistique et négligent tout le travail de recherche terminologique, du domaine de spécialité etc.

Pourquoi s’en étonner ? Après tout, il n’est pas rare sur Internet de voir des offres comme « Vous êtes bilingue : devenez traducteur en ligne, aucune formation requise ! ». Rappelons-le, la profession n’est pas réglementée, ce qui explique la forte concurrence, et ainsi, les délais serrés et à bas prix. Je vous invite à lire ici l’un de nos articles de 2018 qui résume très bien la façon dont le traducteur est perçu.

Un travail de l’ombre

Une traduction doit être la plus fluide et naturelle possible, ce qui oblige le traducteur à être invisible (Venuti, 1995). C’est ce que le marché exige de nos jours, on ne doit pas percevoir le texte comme une traduction mais donner l’illusion que c’est un original retranscrivant la pensée de l’auteur. C’est donc en quelque sorte un travail de l’ombre, car, si l’on lit un texte bien écrit, va-t-on attribuer les mérites à l’auteur ou au traducteur ? Bien souvent personne ne pense ou fait des éloges au traducteur. Quand il y a un problème en revanche, on rejette toujours la faute sur ce dernier. Cela a toujours fait partie du métier depuis l’Antiquité. Quelques exemples : Saint Jérôme, saint patron des traducteurs, a été accusé d’hérésie pour sa traduction de la Bible. Citons également Étienne Dolet, à la Renaissance, pour sa traduction d’une œuvre du philosophe grec Platon.

« Parquoy elle [la mort] ne peut rien sur toy, car tu n’est pas ecnores prest à deceder ; et quand tu seras décédé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. »

Trois petits mots ajoutés qui remettent en cause la religion, insinuant qu’il n’y avait rien après la mort. De ce fait, il a été accusé d’athéisme et condamné à mourir sur le bûcher en 1546. Fort heureusement, le monde est bien différent aujourd’hui, mais il n’empêche qu’une traduction peut être contestée, critiquée et dans le cas contraire, le mérite revient souvent à l’auteur.

Comme dans tout métier, on attend des traducteurs un certain gage de qualité. Il faut fournir la traduction la plus fidèle mais aussi la plus fluide possible, et dans certains cas, cela peut représenter des risques. Voyez donc le cas de la traduction médicale et juridique : une erreur de traduction peut non seulement coûter cher, mais aussi avoir des conséquences graves ! Même si l’on ne traduit pas ces deux secteurs, on est forcément amené un jour ou l’autre à traduire un sujet pointu que l’on ne maîtrise pas assez. Il est possible à ce moment-là d’être confronté au syndrome de l’imposteur.

Le syndrome de l’imposteur

En avez-vous déjà entendu parler ? Le syndrome de l’imposteur est le sentiment de ne pas être à la hauteur, d’avoir peur que les autres nous considère comme incompétent. Un exemple pour illustrer : il existe une multitude de sous-domaines au sein de la traduction médicale, il est donc compréhensible de ne pas tout connaître. Un traducteur médical peut se retrouver confronté à un sujet très pointu sur une pathologie dont il n’a jamais entendu parler. Va-t-il le traduire quand même ou prendre le risque de faire une erreur de sens ?

La nature perfectionniste du traducteur le conduit à faire attention au moindre détail. Ainsi, il est donc possible que celui-ci refuse un travail qu’il se sent incapable de faire, de peur d’obtenir un résultat de mauvaise qualité. Au sein d’un même domaine, on ne connaît pas forcément tout sur un sujet. Or, le traducteur doit écrire comme un expert quel que soit le type de document. Il faut souligner que, dans ce secteur, les traducteurs reçoivent très peu de retours sur leur travail, ce qui est compliqué pour connaître les éventuels points d’amélioration. Pour un débutant sans expérience, c’est d’autant plus frustrant. Il faut savoir s’adapter, se spécialiser et utiliser les bons outils afin d’éviter ces problèmes. Demander de l’aide à un expert du secteur pour une relecture technique peut aussi être une bonne solution.

Risques psychosociaux (RPS)

Les RPS incluent le stress ou encore le syndrome d’épuisement professionnel (burn-out) et peuvent se traduire par l’expression d’un mal-être ou d’une souffrance au travail, des conduites addictives, une dégradation de la santé physique et mentale.

Les exigences du marché font que nous devons être de plus en plus productifs, tenir des délais serrés ou encore faire du travail de dernière minute tout en conservant une excellente qualité. Et ce, parfois au détriment de sa vie personnelle et familiale.

Ce stress professionnel résulte du sentiment de surcharge de travail et d’incapacité à atteindre la qualité souhaitée en raison des contraintes de temps. Ce sont bien entendu des problèmes que l’on retrouve chez les salariés mais certaines différences avec les indépendants sont notables.

Selon une enquête de l’Insee, les non-salariés déclaraient en 2018 des durées de travail plus élevées que pour les salariés (45,5 heures en moyenne contre 39,1 par semaine). En soi, le rythme ou l’intensité ne sont pas nécessairement différents, mais les plages horaires sont plus étendues et atypiques. Il est fréquent de travailler le soir ou le week-end. En 2018, les non-salariés ont aussi travaillé davantage dans l’année que les salariés (242 jours contre 214). Ces horaires étendus peuvent représenter un facteur de risque psychosocial selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail. De plus, les freelances n’ont pas une routine fixe établie et sont confrontés à l’isolement social.

Même si le statut d’indépendant apporte de la liberté, comme je l’ai mentionné précédemment, l’entourage peut avoir tendance à négliger les contraintes et sacrifices à faire. Sans compter que certains estiment que travailler à la maison est synonyme de se prélasser. Pourtant, l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle peut être bancal, car on s’accorde moins de pauses par culpabilité, pensant ne pas en faire assez. Concilier activité professionnelle et vie familiale, surtout quand on a des enfants, peut s’avérer compliqué à gérer.

Il faut faire extrêmement attention aux signes avant-garde du burn-out. C’est concrètement un état d’épuisement à la fois physique, émotionnel et psychique qui découle d’un travail exigeant émotionnellement. Certaines personnes sont peut-être des bourreaux de travail mais tôt ou tard le corps ou le mental peut lâcher si l’on ne s’autorise pas des moments de répit.

Comment reconnaître les signes ? Stress et anxiété sont bien sûr de la partie mais à cela s’ajoutent la fatigue, la difficulté à se concentrer ou bien même un ras-le-bol général. Seuls le repos et l’accompagnement avec un psychothérapeute peuvent traiter le burn-out.

D’ailleurs, les indépendants voient le repos et les vacances d’une manière complètement différente des salariés. Ils peuvent être amenés à culpabiliser car, pendant ce temps, ils ne gagnent pas d’argent. De plus, il leur arrive souvent d’avoir du « temps libre » imposé à cause du manque de travail mais c’est rarement un temps de récupération, plutôt une source de stress en raison de l’attente et de l’instabilité financière.

Voici quelques recommandations de la SFT pour conserver une bonne estime de soi malgré les difficultés rencontrées : 

Quelques parades pour retrouver une estime de soi :

  • manger sainement et prendre une vraie pause déjeuner ;
  • pratiquer une activité sportive régulière ;
  • trouver du temps pour soi ;
  • être sûr de ses compétences, pour savoir faire face aux retours clients ;
  • accepter de rendre parfois un travail un peu moins parfait ;
  • arrêter de se vendre ;
  • diminuer son niveau d’exigence pro ou privée, à voir selon chacun ;
  • à partir d’un certain âge : passer à mi-temps, garder seulement certains clients, ne plus prendre de commandes urgentes, etc.

Pour conclure, la qualité de vie au travail passe par une bonne santé si l’on veut s’épanouir dans son environnement de travail. Cela peut en effet avoir des répercussions sur la santé physique, qui ici, risque d’empêcher d’exercer son métier dans les meilleures conditions. Je le répète, aucun travail n’est idyllique, il faut juste avoir conscience des difficultés auxquelles nous pouvons être confrontés tout en gardant à l’esprit ce qui nous motive au quotidien : l’amour des langues étrangères, de sa langue maternelle, la curiosité, l’attention aux détails… Chacun a ses raisons, trouvez les vôtres. Et enfin, rappelez-vous, nous avons encore besoin de traducteurs.

Si vous souhaitez lire ou écouter plus de contenu sur cette thématique, je recommande le blog et le podcast suivants :
https://blog.zingword.com/ (catégorie Wellness, en anglais)
https://smarthabitsfortranslators.com/ (en anglais)

Bibliographie

Analyse des données sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction en 2015. p. 23.
BUSINESS, BFM. « Les 5 pièges à éviter quand on devient freelance ». BFM BUSINESS, BFM BUSINESS. bfmbusiness.bfmtv.com, https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/les-5-pieges-a-eviter-quand-on-devient-freelance-1070263.html.
CSA Research – Voir. https://insights.csa-research.com/reportaction/48585/Marketing.
Haurant, Sandra. « “I Felt Vulnerable”: Freelancers on the Stress of Self-Employment ». The Guardian, 8 décembre 2016. http://www.theguardian.com, https://www.theguardian.com/money/2016/dec/08/i-felt-vulnerable-freelancers-on-the-stress-of-self-employment.
Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationIndépendants_Synthese.pdf. https://www.inserm.fr/sites/default/files/media/entity_documents/Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationInd%C3%A9pendants_Synthese.pdf.
La santé mentale: renforcer notre action. http://www.who.int, https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-strengthening-our-response.
Loock, Rudy. « La plus-value de la biotraduction face à la machine. Le nouveau défi des formations aux métiers de la traduction ». Traduire. Revue française de la traduction, no 241, 241, Syndicat national des traducteurs professionnels, décembre 2019, p. 54‑65. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.1848.
« Mental Health in Freelance Translation: Imposter Syndrome ». The Savvy Newcomer, 2 juillet 2019. atasavvynewcomer.org, https://atasavvynewcomer.org/2019/07/02/mental-health-in-freelance-translation-imposter-syndrome/.
« OMS | La santé mentale au travail ». WHO, World Health Organization. http://www.who.int, http://www.who.int/mental_health/in_the_workplace/fr/.
SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf. http://www.eps-erasme.fr/Ressources/FCK/SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf.
Types of Work. www.mind.org.uk/information-support/tips-for-everyday-living/workplace-mental-health/types-of-work/.

COVID-19 et le marché de la traduction

Par Marie Fiquet, étudiante M1 TSM

Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler d’un fléau qui touche le monde entier depuis plusieurs mois, qui répond au doux nom de coronavirus ou COVID-19. Ce virus a émergé dans la ville de Wuhan en décembre 2019, il s’est d’abord propagé dans les pays d’Asie puis progressivement vers l’Europe pour enfin être qualifié de pandémie le 11 mars 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ce qui a résulté sur de nombreux dispositifs de confinement au sein de différents pays du monde, notamment en France le 17 mars 2020 à 12 h 00. Et là, c’est la douche froide pour de nombreux Français : télétravail, chômage partiel, mesures de distanciation sociale, fermeture des parcs, cinémas, restaurants, discothèques, centres commerciaux et surtout déplacements interdits sans la fameuse attestation…Pour ne pas brusquer la population, le Président nous parle de quinze jours puis en rajoute quinze autres pour enfin fixer la date du déconfinement (avec respect des gestes barrières) au 11 mai 2020.

À ce jour, on dénombre 5 404 512 cas confirmés de COVID-19 (145 555 en France) et 343 514 décès (28 530 en France).

Hop hop hop, je vois venir vos critiques « On sait déjà tout cela ! » « Oh non un énième article sur le sujet ! » « Ras le bol, on en a mangé pendant des mois et des mois ! » Rassurez-vous, il s’agit d’une simple entrée en matière. L’article traite du COVID-19, certes, mais principalement de l’effet qu’il a eu et a encore à ce jour sur le monde de la traduction et ses différents protagonistes.

Nous savons tous que cette pandémie, loin d’être encore endiguée, a et aura des effets durables sur l’économie française mais également mondiale. Et pour cause, lors de ces deux mois de confinement et encore aujourd’hui, le système s’est retrouvé à l’arrêt : fermeture administrative des lieux recevant du public et non-indispensables à la vie du pays, des salariés au chômage technique, en arrêt de travail pour garde d’enfants ou en incapacité à télétravailler… Les petites entreprises comme les grands groupes français sont impactés.

Je me suis donc posée les questions suivantes : qu’en est-il du secteur de la traduction, pour les indépendants et les agences ? Y-aura-t-il un réel impact sur le marché ?

Pour ce faire, j’ai élaboré plusieurs questionnaires que j’ai dirigés à l’encontre de traducteurs indépendants et également d’agences pour récolter les différentes opinions et ressentis durant ce confinement. C’est un travail qui a également été réalisé à plus grande échelle par différents organismes (EUATC, FIT Europe, Commission européenne, Elia, EMT, GALA) qui mènent chaque année une enquête appelée « European Language Industry Survey » à destination des freelances (traducteurs et interprètes). Celui-ci analyse l’état de l’industrie des langues à travers les différentes tendances, façons de faire, opinions pour permettre d’expliquer et prévoir les changements actuels ou même futurs. Mais cette année, la pandémie a complètement bousculé les résultats, les organismes ont donc dû adapter leur démarche et ont quelque peu redirigé l’étude vers celle-ci. Deux enquêtes ont été menées, la première réalisée durant la semaine du 27/03/2020 au 03/04/2020 à laquelle 1 036 professionnels indépendants de 29 différents pays européens et 18 autres ont participé et la seconde réalisée durant la semaine du 17/04 au 24/04 avec 400 participants de plus et 7 nouveaux pays européens.

Leurs questionnaires tout comme les miens ont abordé différentes questions :

Le COVID-19 a-t-il impacté l’activité ? Le chiffre d’affaires ?

Les traducteurs freelances que j’ai interrogés, déclarent qu’il y a eu une baisse notamment dans leur chiffre d’affaires. Certains accusent une baisse allant jusqu’à 67 % pour le mois d’avril. D’autres déclarent que la chute n’est pas très importante ou qu’ils ne voient pas encore d’impact notamment par la nature des projets qu’ils traitent.

Les agences, elles aussi, ont connu une baisse parfois de l’ordre de 30 %.

Selon la 1ère enquête des organismes :

Figure 1 Résultats de la première enquête

La 2de, elle, annonce :

Figure 2 Résultats de la seconde enquête

Et pour cause, les répondants déclarent qu’ils reçoivent beaucoup moins de demandes.

D’autres impacts se font sentir sur le marché : de nombreux retards, des traductions centrées sur les mêmes thèmes…

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Ayant été à l’arrêt ou parfois ralenties, les différentes industries accusent d’un impact plus ou moins important selon les secteurs.

Parmi les secteurs fortement touchés, on retrouve le tourisme, la production, l’aviation, les arts, la mode, la vente… Quant aux secteurs moyennement touchés, il s’agit du juridique et de la finance.

Certains ont plutôt été privilégiés lors de cette crise et, sans grande surprise, nous retrouvons le médical (brevets, sur le COVID-19), les télécommunications, la consommation, le marketing (habitudes d’achat pendant le confinement), le streaming, l’informatique, les jeux vidéo, la communication de crise…

Comment les différents acteurs du secteur se sont-ils adaptés pour faire face à cette crise ?

Toute crise implique une perte, et donc, la nécessité de s’adapter. Je me suis demandé quelle allait être la réponse des clients, des agences ou encore des traducteurs concernant les prix et les services qu’ils proposent pour combler le manque à gagner.

J’ai reçu diverses réponses à ce sujet, en général les traducteurs indépendants ont décidé de baisser les prix pour de nouveaux clients, faire des remises à certaines agences, élargir leur domaine de spécialité ou encore accepter des contrats qu’ils n’auraient acceptés en temps normal.

Passons du côté des agences, certaines ont parfois baissé les prix de 15 % pour de nombreux clients, d’autres que très légèrement car il s’agit de contrat à tarifs fixés.

La SFT a communiqué sur le sujet en rappelant que les « prestataires n’étaient pas des variables d’ajustement » car certaines grandes entreprises ont fait pression sur les traducteurs pour baisser leur prix.

Qu’en est-il de la relation avec les clients, les traducteurs ou encore les agences ?

Cette situation s’accompagne évidemment d’incertitude et de stress, on peut alors s’interroger sur la relation humaine entretenue entre les divers acteurs.

Dans la deuxième enquête, 73,3 % des indépendants déclaraient avoir eu contact avec leurs clients contre 26,7 % qui ne l’ont pas été. Ces échanges concernaient principalement les projets et les factures. Les clients ont également partagé pour rassurer les indépendants et prendre de leur nouvelle.

Il a été noté que le nombre de clients « exigeant » une baisse des tarifs a diminué (de 16,2 % à 7,6 %) bien que cela persiste. Une tout autre approche a été observée, qui entre plus dans une renégociation des prix et une modification des conditions de paiement. De plus, quelques répondants ont ajouté que quelques-uns de leurs clients retardaient les paiements ou ne répondaient pas aux appels ou e-mails sur le sujet.

Du côté de mes questionnaires, les traducteurs et agences ont parfois remarqué un environnement plus tendu et inquiet, des délais de réponses un peu plus longs, davantage de messages d’absences et également, sur une note plus positive, une bonne entraide et une compréhension vis-à-vis de chacun.

Qu’en est-il des aides apportées par l’État ?

Les États des pays européens ont promis aux professions indépendantes et aux entreprises différentes aides. En France, il en existe plusieurs :

– indemnités journalières pour garde d’enfant ;
– délais de paiement d’échéances sociales et fiscales ;
– report de paiement des loyers et certaines factures pour les entreprises ;
– un fonds de solidarité (de 2 volets) ;
– prêt garanti par l’État ;
– médiateur des entreprises ;
– prise en charge des cotisations de retraite complémentaire.

Mais qu’en est-il réellement ?

À la date de la première enquête, seulement 18,1 % des participants avaient déclaré avoir fait appel à certaines aides contre 62 % qui attendaient de voir.

Lors de la seconde enquête, 34,4 % en avaient fait la demande, 31,5 % non et enfin 34,3 % attendaient également de voir s’ils en auraient besoin.

Lorsque je recoupe les différentes réponses de mes questionnaires, la majorité des freelances ne bénéficient pas d’aides (beaucoup trop de conditions à remplir) mais quelques-uns oui pour la garde d’enfant.

Quel avenir pour le secteur de la traduction ?

La question est : les acteurs du secteur appréhendent-ils le « retour à la normale » ou craignent-ils pour leur activité ?

Les personnes interrogées ont conscience d’un possible ralentissement ou de quelques impacts concernant les prix car moins de budget sera consacré aux traductions. Mais pour l’heure, rien n’est fixé, la situation sera décisive dans les mois à venir. Voici un avis qui illustre bien ces propos :

 « J’ai quelques craintes, on attend de voir ce qui peut se passer. Les 2-3 mois qui vont suivre seront déterminants même si l’arrivée de l’été ne permet pas de juger dans les meilleures conditions. Septembre est économiquement encore loin. Le marché est assez fluctuant aussi, on peut être très débordé puis c’est le calme. Tout le monde s’accorde à dire que c’est un marché qui fonctionne par vagues. »

Pour conclure sur une note plus positive, la majorité des répondants n’ont qu’une hâte : c’est de reprendre une activité, un rythme normal et ne craignent pas l’avenir pour le moment.

Toute cette situation pourrait ouvrir la réflexion sur la nécessité de bureaux physiques pour les petites et moyennes agences. Cette crise n’a pu que démontrer l’efficacité du travail à distance.

Je remercie Agathe Legros, Aurélie Bretel, Céline Thorin, Kévin Bacquet, TWIS LTD et autres traducteurs freelances et agences qui ont eu la gentillesse de participer à mes différents questionnaires.
Un grand merci à toutes les personnes qui ont fait front dès le début de cette pandémie.

Sources :

« 2020 European Language Industry Survey Launched ». 2020. EUATC (blog). 23 janvier 2020. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« 2020 European Language Industry Survey launched – EUATC ». s. d. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« COVID-19 Impact on Independent T&I Professionals | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/how-covid-19-is-impacting-independent-translation-and-interpreting-professionals/.

EUROPEAN LANGUAGE INDUSTRY SURVEY 2020 – Before &After COVID-19. 2020. https://euatc.org/industry-surveys/eurpoean-language-industry-before-and-after-cv19-webinar-recording/.

FranceTransactions.com. s. d. « COVID-19 : aide financière exceptionnelle pour les indépendants (URSSAF/CPSTI) ». Guide Epargne. https://www.francetransactions.com/actus/actualites-socio-economiques/covid-19-aide-financiere-exceptionnelle-pour-les-independants-urssaf-cpsti.html.

« Further Findings from Take 2 COViD-19 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/further-findings-from-the-take-2-covid-19-survey/.

« Maladie Covid-19 (nouveau coronavirus) ». 2020. Institut Pasteur. 21 janvier 2020. https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/maladie-covid-19-nouveau-coronavirus.

« SFT – Actualités ». 2020a. https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2578.

« SFT – Actualités ». 2020b.https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2575.

« Take 2 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/initial-results-from-fit-europes-covid-19-take-2-survey/.

Wordbee. 2020. The impact of COVID-19 on gaming, travel and translation.