Certifications ISO dans le domaine de la traduction

Par Xavier Giuliani, étudiant M1 TSM

Que ce soit dans les secteurs de l’industrie, de l’agriculture, du commerce ou encore de la santé, vous avez sans doute déjà au moins une fois entendu parler des normes ISO. Elles sont présentes quasiment partout et permettent d’assurer la qualité et la sécurité d’un produit ou d’un service. Mais alors qu’est-ce que l’ISO exactement ? Et surtout, quelles sont les différentes normes en application dans le domaine de la traduction ?

Avant d’aborder les spécificités relatives au domaine de la traduction, je vous propose tout d’abord un bref récapitulatif sur le fonctionnement de l’ISO afin de mieux comprendre les tenants et les aboutissants liés à l’élaboration de ses normes.

seal-1674127_640

L’ISO, Qu’est-ce que c’est ?

Depuis son entrée en activité le 23 février 1947, l’Organisation internationale de normalisation (plus connue sous l’acronyme ISO) vise à élaborer des normes « fondées sur une expertise mondiale » et « répondant à un besoin du marché » En d’autres termes, l’ISO ne décide pas elle-même d’élaborer des normes à appliquer mais consulte les différentes parties prenantes (entreprises, associations de consommateurs, ONG, etc.) afin de définir des spécifications et des lignes directrices conformes au besoin du marché. À cet effet, l’ISO compte parmi ses membres un réseau mondial de 164 organismes nationaux de normalisation dont l’AFNOR pour la France.

À ce jour, ce sont plus de 23 090 normes qui ont été élaborées tout domaine confondu. Vous pouvez consulter l’ensemble des normes de l’ISO en vigueur dans l’ISO Store. Plus précisément, les normes sont établies par des groupes d’experts réunis par domaine en Comités techniques (TC). Le Comité technique qui s’occupe exclusivement des enjeux relatifs au domaine de la traduction est le Comité technique 37, sous-comité 5 (ISO/TC 37/SC 5) : « Traduction, interprétation et technologies apparentées ».

À présent, je vous propose d’entrer dans le vif du sujet avec les principales normes en application dans le secteur.

ISO 9001:2015 – Systèmes de management de la qualité

Selon le mode d’emploi officiel de l’Organisation internationale de normalisation, l’ISO 9001:2015 « est une norme qui établit les exigences relatives à un système de management de la qualité » (SMQ) afin d’aider les entreprises « à gagner en efficacité et à accroître la satisfaction de leurs clients ». Bien que cette norme généraliste soit applicable à l’ensemble des entreprises du secteur tertiaire, elle est fermement établie dans bon nombre d’agences de traduction.

Le management de la qualité repose sur sept principes, le plus important étant « l’orientation client » qui vise à satisfaire voire à dépasser les demandes du client. Le SMQ passe également par un « leadership » fort, c’est-à-dire par la définition d’une vision claire et par l’assignation d’objectifs à atteindre compris par tous. Le troisième pilier est « L’implication du personnel » à tous les échelons qui permet d’augmenter la productivité au sein d’une entreprise. Ce principe facilite l’organisation ainsi que l’optimisation des ressources notamment lorsqu’une « approche processus », c’est-à-dire la conception au sein de l’entreprise d’une chaîne d’activités dépendantes les unes des autres, est également mise en place. Par ailleurs, cette norme insiste sur l’importance de « l’amélioration » continue des processus ainsi que sur la « prise de décision objective fondée sur des preuves » car elles permettent de réduire le niveau d’incertitude. Enfin, « le management des relations avec les parties intéressées » est un fondement qui a été intégré dans le management de la qualité car il aide à concevoir les relations entre les partenaires sur le long terme afin de mieux optimiser les ressources en fonction des besoins.

En ce qui concerne la reconduction de la certification, la norme ISO 9001:2015 doit être renouvelée tous les trois ans par le biais d’un audit externe avec des audits intermédiaires de suivi tous les six mois.

ISO 17100:2015 – Exigences relatives aux services de traduction

Selon l’Organisation internationale de normalisation, la norme ISO 17100:2015 « spécifie les exigences relatives à tous les aspects du processus de traduction ayant une incidence directe sur la qualité et la prestation de services de traduction ». Cependant, le traitement de la traduction automatique, qui est devenu monnaie courante au sein des agences, ne relève pas de ce standard.

Dans ce document, l’ISO structure les trois étapes du processus de traduction (préproduction, production et postproduction) et ce pour des agences de traduction de toute taille. Une plus grande priorité est accordée à la traçabilité, à la révision, aux supports et outils technologiques ainsi qu’aux fonctions et responsabilités des différents professionnels concernés (chefs de projets, traducteurs, réviseurs, relecteurs-experts, correcteurs d’épreuves, etc.). En outre, la traduction doit être effectuée vers la langue maternelle du traducteur afin de fournir un produit final de qualité.

Les compétences professionnelles revêtent une importance capitale car, pour obtenir la norme ISO 17100:2015, les agences de traductions doivent obligatoirement travailler avec des traducteurs et des réviseurs qualifiés titulaires d’un diplôme d’études supérieures en traduction reconnu par l’État en plus d’accumuler au moins cinq ans d’expérience professionnelle dans le domaine.

Cette norme fixe également les principes de collaboration entre les prestataires de services linguistiques (PSL), les prestataires de services de traduction (PST) et les clients (encore appelés donneurs d’ouvrage). Le PST doit par exemple initier au préalable un processus dédié à la gestion des retours d’informations vis-à-vis de ses clients. La distinction entre PSL et PST est mince car le PSL peut être considéré comme un PST si celui-ci fournit des services de traduction. Toutefois, Le PSL est plus généralement défini selon cette norme comme étant une « personne ou une organisation fournissant des services en relation avec les langues ». À titre d’exemple, la société SDL Trados est considérée comme un PSL car elle fournit des solutions logicielles de TAO.

La norme ISO 17100:2015 fait également la distinction entre l’« auto-vérification », et plusieurs types de révisions : la « révision », la « relecture-expertise », la « correction d’épreuves » ainsi que la « révision finale ». Le travail d’auto-vérification est d’abord effectué par le traducteur qui est par la suite complété par la phase de révision obligatoirement réalisée par une tierce personne. La révision consiste à réaliser une comparaison bilingue entre la langue source et la langue cible. Cette étape peut éventuellement être accompagnée d’une relecture-expertise monolingue de la langue cible par un professionnel qui n’est pas nécessairement traducteur. Vient ensuite la phase obligatoire de correction d’épreuves avant impression. Pour terminer, la révision finale est opérée par le chef de projet afin de vérifier que les instructions du guide de style ont bien été suivies.

En ce qui concerne la reconduction de la certification, la norme ISO 17100:2015 doit être renouvelée tous les six ans par le biais d’un audit externe avec des audits intermédiaires de suivi tous les deux ans.

ISO 18587:2017 – Exigences relatives à la post édition d’un texte résultant d’une traduction automatique

Selon l’Organisation internationale de normalisation, la norme ISO 18587:2017 « spécifie les exigences relatives au processus de post-édition humaine complète d’un texte résultant d’une traduction automatique et aux compétences des post-éditeurs ». Les mesures qui y sont présentées définissent le cadre d’intervention du post-éditeur à partir de l’obtention des résultats issus de la machine. En d’autres termes, cette norme ne vise pas à réglementer les systèmes de traduction automatique (TA) à proprement parler car ces technologies sont en évolution constante.

Dans le cadre de cette norme, les PST sont dans l’obligation d’assurer une équivalence entre le texte source et le texte cible et de garantir la compréhension des résultats obtenus par le système de traduction automatique neuronale (TAN).

Par ailleurs, la norme ISO 18587:2017 distingue deux types de post-édition (PE) : la « post-édition complète » et la « post-édition superficielle ». La PE complète vise à obtenir un résultat équivalent à celui issu d’une traduction humaine. En revanche, la PE superficielle (également dénommée post-édition légère) permet d’obtenir un « produit qui soit simplement compréhensible sans tenter de parvenir à un produit comparable à celui obtenu par traduction humaine ».

Cela implique que le post-éditeur doit être formé à la reconnaissance des résultats provenant d’un système de TA mais également être capable d’apporter des modifications stylistiques, terminologiques et typographiques en plus de respecter les exigences du guide de style du client (notamment dans le cadre d’une PE complète). Ainsi, il doit être en mesure d’accéder aux ressources de références et d’estimer la difficulté ainsi que la durée de la tâche de post-édition à réaliser.

Une norme pour la traduction juridique et judiciaire prévue pour avril 2020

La norme ISO 20771 « relative aux exigences de la traduction juridique et judiciaire » sera prochainement disponible à partir d’avril 2020. Actuellement en cours de publication depuis la validation du « Final Draft International Standard » (FDIS) fin février dernier, ce standard spécifie les exigences concernant les compétences et les qualifications des professionnels de la traduction juridique en plus de définir l’ensemble des processus et des ressources liées à ce type de tâche affectant directement la qualité des prestataires de traduction spécialisés dans le domaine juridique.

Pour finir, je voudrais mettre à disposition quelques informations pratiques pour celles et ceux qui envisagent éventuellement d’obtenir une certification ISO. L’Organisation internationale de normalisation n’est pas un organisme de certification. Elle recommande sur son site de comparer différents organismes d’accréditation et de vérifier si elles appliquent les « normes appropriées » du Comité pour l’évaluation de la conformité (CASCO). Il vous est possible, entre autres, de vous renseigner sur les organismes de certifications accrédités auprès de l’International Accreditation Forum (site en anglais) ou bien auprès du Comité français d’accréditation (COFRAC).

 

Sources :

http://www.telelingua.com/uploaded/pdfs/telelingua_iso_standards_2018-09_-_fr_lrs_plano.pdf

https://blog.m21global.fr/quest-ce-la-nouvelle-norme-iso-171002015/

https://blog.supertext.ch/fr/2020/02/meme-la-post-edition-devient-super-supertext-est-certifiee-iso-18587/

https://infostore.saiglobal.com/en-au/standards/iso-fdis-20771-2020-1173180_saig_iso_iso_2795867/

https://norminfo.afnor.org/norme/PR%20NF%20ISO%2020771/traduction-juridique-et-judiciaire-exigences/112685

https://www.afnor.org/le-groupe/qui-sommes-nous/

https://www.cofrac.fr/qui-sommes-nous/

https://www.cpsl.com/fr/pourquoi-travailler-avec-des-fournisseurs-de-services-linguistiques-certifies/

https://www.inter-contact.de/fr/blog/traductions-certifiees-iso-17100

https://www.iso.org/files/live/sites/isoorg/files/store/fr/PUB100373_fr.pdf

https://www.iso.org/fr/casco.html

https://www.iso.org/fr/certification.html

https://www.iso.org/fr/committee/654486.html

https://www.iso.org/fr/developing-standards.html

https://www.iso.org/fr/standard/69032.html?browse=tc

https://www.iso.org/fr/standards-catalogue/browse-by-ics.html

https://www.iso.org/obp/ui/#iso:std:iso:17100:ed-1:v1:fr

https://www.iso.org/obp/ui/#iso:std:iso:18587:ed-1:v1:fr

https://www.tradonline.fr/blog/quest-ce-que-la-nouvelle-norme-de-traduction-iso-17100/

VF ou VOST : entre confort audiovisuel et fidélité artistique

Par Matthieu Lozay, étudiant M1 TSM

 

Les débats houleux entre défenseurs et détracteurs de la version française dans le domaine de l’audiovisuel ne datent pas d’hier. Ils sont néanmoins toujours très présents, notamment dans la sphère linguistique. L’objectif de ce billet n’est pas de dire quel « camp » a raison ou tort, mais d’analyser les deux argumentaires et d’établir une conclusion la plus objective possible. Mais alors, d’où vient cette divergence ? La version française est-elle le côté obscur comme certains le prétendent ? Quelles sont les différences entre la traduction de doublage et de sous-titrage ? Here we go! / C’est parti !

Image_billet_de_blog_ML

 

Au temps du noir et blanc

Le dilemme entre doublage et sous-titrage est apparu dès les débuts du cinéma parlant (ou plus précisément sonore), avec The Jazz Singer en 1927. Malgré ses quelque 300 mots, ce film a dès lors posé les bases du problème qui nous intéresse aujourd’hui : comment rendre accessible une œuvre audiovisuelle à un public qui ne parle pas (ou peu) la langue d’origine de celle-ci ? Les pratiques du doublage et du sous-titrage se sont rapidement distinguées. Il a toutefois été question de tourner chaque scène d’un film en différentes langues, mais l’idée n’a pas fait long feu : cela rendait le tournage beaucoup trop long et difficile à mettre en œuvre, et incombait aux acteurs et actrices de parler (ou d’imiter au mieux) un grand nombre de langues étrangères.

À l’époque, le doublage était complexe à réaliser sur le plan technique et matériel. La synchronisation labiale était bien souvent maladroite. C’est toutefois cette méthode qui a été rapidement privilégiée en France, au grand désarroi d’une majeure partie de la communauté cinéphile qui défendait le recours au sous-titrage. L’utilisation du doublage a même été favorisée par des lois nationales au cours des années 40, au détriment des versions sous-titrées. Cela explique (en partie) d’où vient cette préférence française pour le doublage.

La traduction de doublage et de sous-titrage : deux exercices diamétralement opposés

La tâche de traduction dans le cadre du doublage et du sous-titrage relève de contraintes très diverses et variées. La différence fondamentale tient à l’essence même de l’objectif du texte alors traduit : pour un doublage, le texte sera écouté par le public ; pour le sous-titrage, le texte sera lu par celui-ci. Cela suppose donc de faire des choix dans le processus de traduction vis-à-vis de ces contraintes imposées.

La principale contrainte du doublage est son caractère oral. Les mots devront donc être fluides et les tournures adaptées en conséquence. Le traducteur partira donc du principe que le texte sera lu par un comédien de doublage, et que la sonorité de la traduction entre particulièrement en jeu à cet égard. En outre, l’autre défi principal est la synchronisation labiale (mentionnée précédemment). Pour que le « trucage » que représente le doublage fonctionne sur le public qui visionne l’œuvre, les mots doivent être crédibles par rapport à l’image à l’écran. Une synchronisation ratée ou des dialogues qui ne semblent pas fluides lorsque joués par le ou la comédien.ne peuvent faire sortir le spectateur du film. Toutes ces contraintes font de la traduction destinée au doublage une tâche très complexe, et requiert une adaptabilité et une créativité permanentes pour que le subterfuge du doublage soit le plus invisible possible aux yeux et aux oreilles du spectateur.

Concernant la traduction destinée au sous-titrage, les contraintes sont très différentes. Le traducteur doit synthétiser au mieux les dialogues afin de ne pas rendre indigeste la lecture des sous-titres pour le spectateur, mais tout en conservant au mieux le sens et l’intention de l’œuvre originale. Il existe un nombre maximum de caractères défini au préalable notamment en fonction du support (télévision ou cinéma) dans lequel le texte doit être inséré. Cela contraint le traducteur à faire en permanence des choix, et l’oblige parfois à ôter une idée jugée moins pertinente à l’histoire si les restrictions de caractères l’exigent. Tout comme pour le cas du doublage, les sous-titres ne doivent pas être trop invasifs, au risque de sortir le spectateur de l’œuvre. En effet, l’un des défauts du sous-titrage (et nous y reviendrons plus tard dans ce billet) est de détourner le regard du spectateur, aussi brièvement que cela soit, de la mise en scène en elle-même. Il faut donc « résumer » au mieux les propos de l’œuvre source.

Mais alors, quels sont les principaux avantages et défauts des deux pratiques ? Le sous-titrage est-il si parfait ? Faut-il interdire le doublage (comme le proposent certaines pétitions) ?

Le sous-titrage, ou le souhait de respecter au mieux l’authenticité de l’œuvre originale

Le principal argument des défenseurs de la VOST est de mettre en avant l’aspect artistique de l’œuvre originale. Ainsi, le doublage « dénaturerait » la voix des comédien.ne.s d’origine. La réflexion est la suivante : si le réalisateur a choisi tel.le ou tel.le acteur ou actrice, c’est en partie pour sa voix (qui fait partie intégrante de son jeu d’acteur). Le processus de doublage nuirait donc à cette intention.

D’autre part, le principe même de synchronisation labiale dérange les partisans du sous-titrage. Il est en effet très rare, selon eux, que les mouvements de lèvres d’un anglophone, par exemple, correspondent sémantiquement et visuellement à la traduction jouée par un.e comédien.ne de doublage de manière crédible. Cela aurait pour conséquence de sortir indéniablement le spectateur du film.

Par ailleurs, il existe de nombreux cas d’œuvres où le fait que tous les personnages parlent français pose problème à la compréhension scénaristique. L’un des exemples les plus connus est celui de la version française de Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Dans ce film, de nombreuses langues sont utilisées, ainsi que divers accents très prononcés. En outre, certains personnages parlent déjà français dans le film original. Il était donc complexe de retransmettre ce jeu entre les différents langages dans la version doublée, problème qui ne se pose pas dans la version sous-titrée.

Enfin, il va de soi qu’écouter davantage d’œuvres audiovisuelles dans leurs langues originales (pas seulement l’anglais) aide à la maîtrise de la langue, notamment à la compréhension orale, mais aussi au vocabulaire, à la prononciation des mots, aux accents, etc. Toutefois, face à (presque) la totalité des autres arguments cités précédemment, les défenseurs de la version française ont un avis à faire valoir.

Le doublage, ou le choix du confort et d’une suspension d’incrédulité accrue

Face au premier argument des détracteurs du doublage, qui met en avant le caractère artistique d’une œuvre, les partisans de la version française avancent bien souvent une idée : là où le doublage d’un.e comédien.ne d’origine dénaturerait intrinsèquement sa voix originale et son jeu d’acteur, l’apparition à l’écran de textes de sous-titrage, qui ne sont pas (non plus) prévus initialement par le réalisateur, nuirait également à l’intention visuelle de celui-ci. Il s’agit là de répercussions soit sur le son et la voix (avec le doublage), soit sur l’image et la scénographie d’une œuvre (avec le sous-titrage). Et à ce jeu-là, difficile d’objectivement dire laquelle des deux méthodes est la moins invasive.

Par ailleurs, il n’est pas rare que des scènes d’un film ou d’une série soient elles-mêmes redoublées par la suite en studio, afin d’obtenir une prise son d’une qualité parfaite : c’est la post-synchronisation. Les émotions ne sont donc techniquement pas les mêmes entre la prise vidéo et l’audio qui y sera associé dans le produit final.

Bien qu’une grande majorité de la communauté cinéphile défende le sous-titrage, il existe quelques voix qui s’élèvent et argumentent en faveur du doublage. Ainsi, le réalisateur Alfred Hitchcock estimait que « quand un film circule dans le monde, il perd 15 % de sa force s’il est sous-titré et seulement 10 % s’il est bien doublé ». Son avis était donc que le visuel et la mise en scène d’une œuvre prennent une place plus importante que la voix originale (ou non) des acteurs et actrices. Cette prise de position est loin de faire l’unanimité ; Stanley Kubrick s’y opposait fermement par exemple.

Par ailleurs, le caractère restreint des sous-titres oblige parfois à omettre certains détails qui sont plus facilement transposables dans le processus de doublage. Georges Sadoul, critique et historien de cinéma du siècle dernier, déclarait que les sous-titres ne contiendraient « tout au plus que 60 % du texte dit par les acteurs ». Par ailleurs, il arrive que l’on se « gâche » un dialogue en finissant de lire les sous-titres avant que la chute ne se produise (les points de suspension en fin de sous-titres sont souvent synonymes de scène interrompue, cela pouvant indiquer au spectateur à l’avance que quelque chose va se passer à la fin de la ligne dialogue). Chose qui ne se produit pas avec le doublage.

En outre, un public très néophyte qui ne se tiendrait qu’aux sous-titres pourrait avoir des difficultés à comprendre certaines subtilités linguistiques, comme les accents ou certaines intentions (ironie, etc.). Le doublage lui permettrait de mieux comprendre ces effets. Aussi, pour les personnes malvoyantes, dyslexiques ou ayant des difficultés à lire des sous-titres parfois trop petits à leurs yeux (mais aussi les enfants et les adultes qui ne savent pas forcément lire), le doublage est une manière d’accéder tout de même à une œuvre dans une langue étrangère d’origine.

L’appréciation du doublage ne dépendra en réalité que d’une chose (outre la qualité de celui-ci) : la suspension d’incrédulité, c’est-à-dire la capacité à faire « comme si » les voix que l’on entend dans l’œuvre sont celles des comédien.ne.s d’origine (même si on sait pertinemment que ce n’est pas le cas). Le doublage est l’un des nombreux trucages de cinéma qui requièrent cette suspension d’incrédulité. Les doublages sont bien souvent qualitatifs de nos jours (surtout en France), et même s’il existe de nombreux exemples où la version française est ratée (voire pire…), il y a également des cas où la version doublée est aussi bien, sinon meilleure, que la version d’origine (Retour vers le futur est souvent cité en exemple à cet égard.). Mais alors, quelles conclusions pouvons-nous tirer de tout cela ?

Des modes de consommation différents

Comme précisé dans l’introduction de ce billet, l’objectif n’était pas de mettre en avant l’une ou l’autre de ces pratiques, mais plutôt de plaider une forme d’ouverture, de recul et d’esprit critique. Aucune méthode n’est parfaite, aucune méthode n’est à interdire. Toute la question réside dans la manière dont nous souhaitons consommer une œuvre audiovisuelle. Il en faut pour tout le monde, pour tous les publics.

Il ne faut toutefois pas nier le fait que les séances sous-titrées ne sont que trop rares dans la plupart des cinémas. Néanmoins, avec l’essor des plateformes de streaming (dont la mise à disposition des sous-titres est quasi-systématique), les pratiques évoluent et la version originale sous-titrée est de plus en plus convoitée, notamment par les jeunes. Peut-être que la divergence réside en fait davantage dans une question de générations. Les versions sous-titrées étant beaucoup moins accessibles par le passé, les générations précédentes n’ont majoritairement connu que la version française. De nombreuses personnes ont par la suite continué de suivre ce mode de consommation.

 

Sources :

https://doi.org/10.4000/decadrages.701

https://doi.org/10.4000/decadrages.695

https://doi.org/10.21992/T9GW8M

https://www.20minutes.fr/culture/1821263-20160505-profession-danger-veut-peau-doubleurs-francais

https://www-erudit-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/fr/revues/meta/2009-v54-n3-meta3474/038311ar/

https://beta.ataa.fr/revue/numéro-3/georges-sadoul-le-doublage-et-le-sous-titrage/la-traduction-des-films-sous-titrage-ou-doublage-les-lettres-françaises-n-1072-18-mars-1965

https://www-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr/revue-vacarme-1999-4-page-42.htm

http://larevuedesmedias.ina.fr/pourquoi-le-doublage-suscite-le-trouble

https://www.erudit.org/fr/revues/cb/1989-v9-n1-cb1130779/34257ac/

Le traducteur médical, une spécialisation passée sous scalpel

Par Manon Gladieux, étudiante M1 TSM

medical

Aujourd’hui, les recherches et études cliniques se font multicentriques, les pandémies s’étendent internationalement (Coronavirus, si tu nous regardes…). Et c’est sans compter, bien évidemment, que les laboratoires pharmaceutiques sont pour la majeure partie des groupes internationaux, leurs sièges sociaux se trouvant dans un pays autre que leurs sites de production et de recherche pharmaceutique. Tous les acteurs du secteur de la santé se trouvent impliqués dans les progrès et avancées de ce dernier, et ce, à travers le monde. Avec une telle conjoncture mondiale, les besoins en traduction médicale, scientifique et pharmaceutique ont globalement explosé. Mais quels sont les tenants et les aboutissants en traduction médicale ? Autopsie de cette spécialisation du traducteur.

Que traduit le traducteur médical ?

Contrairement à ce que certains peuvent penser, il ne se contente pas simplement de traduire des ordonnances et des certificats médicaux à longueur de journée, un Vidal dans une main, une encyclopédie médicale dans l’autre. Non, bien sûr que non, ses missions de traduction sont bien plus variées. Le traducteur médical pourra être amené à traduire :

  • des études cliniques ;
  • des notices de médicaments ;
  • des comptes-rendus et communiqués de presse pour des organisations/organismes internationaux ;
  • des modes d’emploi de matériel médical ;
  • des protocoles de traitement patient ;
  • des questionnaires médicaux à délivrer aux patients ;
  • des communications pour des séminaires et colloques ;
  • des chapitres de livres ;
  • des rapports annuels ;
  • et bien d’autres types de documents en lien avec la médecine et la santé…

Quels prérequis pour le traducteur médical ?

D’aucuns vous ont certainement dit et redit que la traduction médicale, étant donné sa spécificité terminologique et phraséologique, ne pouvait être menée à bien que par des médecins et des membres du corps soignant. Si je ne nierai pas que cela constitue un avantage non négligeable pour la maîtrise de ces deux derniers points, mais aussi pour la connaissance préliminaire du thème du texte à traduire en lui-même, je peux toutefois vous assurer que ce n’est en aucun cas une condition sine qua non.

Sont en revanche requis pour un traducteur médical un jugement critique, une rigueur scientifique et une appétence pour les connaissances liées à ce domaine.

Quelles qualités faut-il avoir pour être un bon traducteur médical ?

Pour être bon en traduction médicale, une spécialité particulièrement technique, il vous faudra disposer d’un certain nombre de qualités. Vous devrez tout particulièrement respecter le style des textes écrits en langue originale sur le sujet, c’est-à-dire adopter la phraséologie de ce type de textes et employer les termes adaptés afin de masquer vos traces et vous fondre au mieux dans ces derniers. Comme bon nombre de mes professeurs encadrants pourraient le dire, « un traducteur, c’est comme tueur en série ; s’il laisse des traces, c’est que c’est un mauvais traducteur ! » Et un travail rigoureux est bien entendu de mise, de même qu’un esprit critique, cela va de soi !

Quelles ressources peut utiliser un traducteur médical ?

Vous attendiez leur retour avec impatience, les revoilà ! Le Vidal et l’encyclopédie médicale peuvent bien évidemment s’avérer d’une grande aide pour le traducteur médical qui pourra profiter de leur relative simplicité pour comprendre le sujet du document. Mais il y en a tant d’autres qui peuvent également être salutaires pour ce dernier. Vous vous demandez sûrement lesquelles. Sortez vos carnets et ouvrez bien grand vos oreilles. En voici quelques-unes :

  • le site officiel multilingue de l’OMS, Organisation mondiale de la santé, disponible en plusieurs langues, et tout autre site multilingue d’une organisation internationale de santé publique ;
  • il est également intéressant pour un traducteur médical d’effectuer une veille documentaire active en collectant des documents différents sur les différentes pathologies, qu’il s’agisse de journaux, de magazines spécialisés (Prescrire, Le Courrier du médecin, etc.), de rapports et articles de recherche, et de tout autre document pouvant vous permettre de mieux appréhender une thématique ;
  • et, et cela peut s’avérer particulièrement utile, profitez du savoir des experts du domaine dans vos connaissances pour aborder les points les plus techniques ;
  • mais également bon nombre d’autres ressources scientifiques.

N’oubliez surtout pas que tout est bon pour écrire comme un expert de la médecine.

Mais sachez toutefois qu’il ne suffit pas de disposer de ressources thématiques pour bien traduire la médecine. Pour ce qui est des ressources linguistiques, le traducteur médical pourra bien entendu trouver salutaires les ressources classiques telles que :

  • les corpus ;
  • les glossaires personnels et partagés ;
  • les dictionnaires de synonymes ;
  • les outils de correction grammaticale (Antidote, Cordial, etc.) ;
  • les ouvrages de référence en grammaire tels que le Grevisse ;
  • mais également toutes les autres…

Et quels outils ?

La traduction médicale étant une spécialisation très technique, les outils de TAO, de gestion terminologique et d’assurance qualité revêtent une importance toute particulière. Ils seront d’un grand secours et vous aideront à harmoniser votre traduction et donc à conserver une cohérence d’un bout à l’autre du document. En revanche, dans l’état actuel des choses, la traduction automatique (TA pour les intimes) risque de très vite éprouver ses limites. Surtout pour des textes de spécialité écrits par des experts pour des experts. Il est donc fortement conseillé, pour ce genre de documents, d’utiliser la TA avec parcimonie.

Quelle formation pour le traducteur médical ?

Un certain nombre de masters de traduction technique proposent une formation de base à la traduction médicale. Le master de Traduction Spécialisée Multilingue (Master TSM) de l’Université de Lille est l’un de ceux-ci. Master membre de l’AFFUMT (Association française des formations universitaires aux métiers de la traduction) et du réseau EMT (European Masters in Translation, label qualité accordé aux masters de traduction qui répondent aux critères par la Commission européenne), ce master offre une formation complète et basée sur l’expérience. Toutefois, il est évident qu’une formation de master de deux années ne peut suffire à vous préparer aux moindres nuances et subtilités de la spécialisation de traducteur médical. Vous pourrez alors, pour compléter votre formation, suivre les formations proposées régulièrement par la SFT en matière de traduction médicale sur la page reprenant le programme de leurs formations (n’hésitez pas à aller y jeter un œil régulièrement !), celles de la CI3M (Centre de formation professionnelle et continue)… vous pouvez également, afin de développer vos compétences et connaissances médicales et scientifiques, vous inscrire à des MOOC, des formations en ligne ouvertes à tous.

Quelles expériences peut-on vivre ?

Vous vous dites sans doute, c’est très bien tout ça, mais nous on veut du croustillant, du vivant. Je vous comprends parfaitement, moi aussi le plan-plan m’ennuie.

Ça vous dirait un petit retour sur expérience pour une traduction médicale exigeante effectuée au sein de l’édition 2019 du Skills Lab (un dispositif de simulation d’entreprise de traduction au sein du master TSM de l’Université de Lille dont la dernière édition en date a été résumée avec brio et beaucoup d’humour par mon camarade Baptiste Dargelly, étudiant en M2 et bientôt traducteur diplômé. Je vous invite par ailleurs fortement à aller lire son billet.) ? Je m’en doutais. Alors voilà pour vous, en exclusivité, un retour sur expérience de mes premiers pas dans la jungle de la traduction médicale et de la satisfaction que j’en ai tirée :

« Comment pourrais-je faire autrement que de vous dire que oui, les difficultés sont nombreuses et fréquentes dans la traduction médicale (après tout, la médecine est une science dure et exacte), mais qu’il n’y a rien de plus satisfaisant que d’avoir réussi à dompter la bête (aka le texte source), à la disséquer, l’étudier pour en rendre les moindres subtilités, en dégager les moindres nuances. Pour illustrer, je dirais que traduire le médical, c’est un peu comme faire la cuisine. Vous avez votre recette, vos ingrédients et vous faites tout pour que le résultat final soit conforme au plat final. Bien sûr, tous les ingrédients (ou textes sources) ne sont pas les mêmes et il faut parfois adapter la recette. Et tous les cuisiniers (ici les traducteurs) ne sont pas non plus identiques. Par conséquent, il faut savoir s’adapter, étape après étape, et résister au stress que cela peut engendrer, notamment lorsque vous vous attelez à traduire un document sur une maladie orpheline pour laquelle les ressources disponibles en français sont rares, ce qui ici était bien entendu le cas. Toutefois, goûter à l’euphorie du travail bien fait, une fois votre traduction terminée avec panache en vaut largement la peine. »

Bon, je crois qu’il est grand temps pour moi de vous laisser et de conclure mon billet, j’ai un nombre conséquent de traductions sur le feu. Le(s) devoir(s) n’attend (ent) pas, que voulez-vous. J’espère avoir su répondre à toutes vos questions sur la traduction médicale et vous avoir donné l’envie de tenter l’aventure, et ce, sans trop vous ennuyer. Je reste bien sûr à l’écoute de toutes vos questions, suggestions et de tous vos commentaires sur ce billet à travers les commentaires et ne manquerai pas de vous répondre. Je meurs également d’envie de savoir si vous avez, vous aussi, quelques informations à donner sur la traduction médicale qui n’auraient, par souci de concision, pas été mentionnées dans mon billet. Si c’est le cas, faites-le savoir en commentaire. Tous vos retours sont bienvenus. Au revoir et à très bientôt pour de nouvelles aventures ensemble et un nouveau billet de blog TSM rédigé par mes soins.

Maintenant…

… À vos marques, prêts, traduisez !

Traduire vers une langue étrangère ? It depends

Par Elena Valevska, étudiante M2 TSM

 

En 2017, Lucie Lhuillier, ancienne étudiante TSM, s’était déjà penchée sur le sujet de la traduction dite non native dans son billet. Ses conclusions claires, conformes aux normes de l’industrie : traduire vers une langue étrangère, c’est un grand faux pas, et elle explique bien pourquoi.

Aujourd’hui, je veux me faire l’avocat du diable, et essayer de mettre cet axiome à l’épreuve.

Nous, les étudiants en traduction, on nous apprend dès le début à quel point il est important de traduire vers sa langue maternelle. Ne pas le faire, c’est dire au revoir à la qualité, bye-bye ! Après tout, traduire, c’est trahir, dixit quelqu’un, peu importe son nom mais son message importe. Ainsi, si on veut réduire, contenir cette trahison, cette désertion de sens, on n’a pas le choix : il faut faire appel à des native speakers. Sinon, quality has left the chat.

translation image L1L2

 

Cette notion de « natif » m’a toujours intriguée, sans doute en raison de mon cas particulier. Ayant grandi dans une famille où on parle trois langues à la maison, je les ai apprises plus ou moins à la fois : le néerlandais (ou le flamand, si vous insistez vraiment) avec papa, le bulgare avec maman, et leur langue en commun, c’était l’anglais. Aujourd’hui c’est aussi ma langue à moi, sans doute la langue que je maîtrise le mieux, grâce à mon enfance, à l’internet (#90kidsunite), mais aussi aux nombreuses heures passées à la bibliothèque, dévorant des livres comme un gamin un peu obèse se plonge sur le gâteau le jour de son anniversaire. J’avoue que le fait d’avoir un British à mon côté pendant les six dernières années y a contribué également. (Blimey ! Il a heureusement fait défection vers la Belgique avant le fiasco du vous-savez-quoi, mais ça reste un vrai rosbif). Dans ce délicieux mélange linguistique, quelle est ma langue maternelle ? Est-ce, comme le mot l’indique, la langue de ma mère ; ou bien la langue de ma formation et culture ; ou encore la langue que j’utilise le plus souvent dans ma vie quotidienne ? Est-ce les trois ? Et si je passais les 15 années suivantes en France, lissant toutes les erreurs que je fais aujourd’hui, pourrais-je un jour atteindre un niveau dit natif ? Voilà la question.

Maintenant que j’ai partagé ma backstory un peu, vous comprenez peut-être mieux d’où vient mon intéresse pour un phénomène plutôt polarisant. J’y ai dédié une part de mon rapport de stage, et je souhaite partager avec vous quelques de mes trouvailles (fini les plaisanteries, place aux choses sérieuses).

La traduction non native dans l’industrie de la langue

En 1965, Chomsky avança le modèle du locuteur-auditeur idéal [1], celui qui maîtrise sa langue à la perfection, ainsi que la notion de l’intuition du locuteur natif (native speaker intuition), estimant qu’il s’agissait d’une aptitude innée. En effet, les linguistes ont longtemps jugé que le native speaker était l’autorité absolue en matière de langue, sentiment à première vue largement partagé par les principaux acteurs du marché de la traduction. Dans une enquête menée sur le sujet par l’Association internationale des traducteurs et interprètes professionnels (IAPTI), les opinions sur l’admissibilité de la traduction vers la langue B ont unanimes ; en voici quelques extraits.

  • […] the hallmark of a professional translator is excellent writing skills, and achieving a ‘native’ level of excellence is almost impossible for non-natives. I have been correcting translation certification examinations in Canada for close to 15 years, and have encountered only one instance in which a person’s level of ability, in writing, was almost ‘native’. One.
  • Of my nearly 15 years as a translator, editor and project manager, I have seen the work of some roughly 500 translators. I can attest only three (3) (ONLY 3!) of that lot were capable enough to translate into a non-native language competently.
  • I have done this once or twice, into Spanish, following considerable pressure from the client and after telling them clearly why I didn’t think this was a good idea. Each time, I had a Spanish native speaker proofread the target text before delivery. This is not a service I advertise, or even want to provide. I will only do it as a last resort and as a favour for a good client.
  • I consider it unprofessional to translate into one’s non-native language, unless it’s a true emergency for someone. The resulting prose NEVER reads native – and believe me, I’ve edited and proofread an awful lot of writing by pretty good non-native speakers and writers.

 

Il n’y a aucun doute à ce sujet, si l’on veut prôner la qualité, il faut faire appel aux natifs.

Ce que je trouve curieux, c’est le fait que de nombreuses associations de traducteurs soulignent également l’importance de la traduction vers la langue maternelle (L1), mais cela sans exclure totalement la possibilité de la traduction vers sa deuxième langue (L2). Voyons ce qu’elles disent :

  • Le traducteur […] s’engage à travailler dans les règles de l’art, à savoir : traduire uniquement vers sa langue maternelle ou une langue cultivée, maniée avec précision et aisance ;

(Code de déontologie de la SFT)

  • [Les traducteurs doivent] maîtriser à la perfection leur langue maternelle et une ou plusieurs langues étrangères, avoir une bonne culture générale et des connaissances approfondies d’un ou plusieurs domaines de spécialisation ;

(ALTI, Association luxembourgeoise des traducteurs et interprètes)

La Chambre belge des traducteurs et interprètes (CBTIP) est encore plus ambiguë dans sa formulation, indiquant simplement que les traducteurs « s’interdisent […] d’accepter, d’exécuter ou de faire exécuter un travail, dont ils ne peuvent garantir la qualité […] d’exécuter personnellement un travail dans une combinaison linguistique autre que celle(s) pour laquelle (lesquelles) ils ont été agréés par la CBTIP ».

Ce qui, à mon avis, n’exclurait pas le traducteur near-native, qui ne maîtrise pas la langue « à la perfection » mais se laisse réviser par un linguiste natif.

Un autre exemple : Enissa Amani

En 2018, Netflix a diffusé une émission de comédie spéciale de l’humoriste allemande Enissa Amani, intitulée Ehrenwort. Mme Amani est originaire de Francfort et parle avec un accent hessois. Pendant l’émission, elle utilise beaucoup un mot argotique, Alter [al-teuh], signifiant « mec, frérot », qui, prononcé à l’accent hessois laisse tomber le ‘t’, donnant ‘Aller*’ [al-euh]. Ainsi, elle dit « Aller*, ich weiß selber nicht » (« mec, je ne sais même pas », en réponse de ce qu’est Netflix), ce qui a été traduit par « Allah, I don’t even know » dans les sous-titres anglais, une inférence vraisemblablement due aux origines iraniennes de l’humoriste. Un traducteur allemand n’aurait peut-être pas commis cette erreur, conscient du fait que Aller* se prononce [alɐ], et Allah [ala:]. De tels exemples « lost in translation » étant si récurrents dans le sous-titrage, la mauvaise compréhension de la langue source dans d’autres domaines reste également probable (d’ailleurs, selon Eugene Nida, c’est la raison principale des erreurs de traduction). Si les précautions nécessaires sont prises pour assurer une qualité irréprochable, le traducteur non-natif, mais presque natif, pourrait apporter une vraie valeur ajoutée. Food for thought ?

 

[1] Chomsky, Noam. 1965. Aspects of the Theory of Syntax. Massachusetts: MIT Press.

Le management de projets de traduction en bref : compétences, outils, conseils

Par Medge Allouchery, étudiante M2 TSM

Comme dans mon précédent billet, pour l’expérience, la forme féminine sera employée par défaut. Je souhaite que cela puisse contribuer à sensibiliser à la nécessité d’une écriture plus inclusive.

gestion projet

Bien savoir gérer des projets est fondamental pour de nombreuses raisons : assurer la qualité, garantir une livraison dans les délais, satisfaire et fidéliser les clientes, ne pas subir les effets d’une mauvaise organisation, fédérer une équipe et la garder motivée tout en préservant son bien-être, être plus efficace et performante, etc. Dans ce billet, j’ai eu envie de me pencher sur ce personnage central de chef de projets de traduction, et les ingrédients nécessaires pour l’incarner.

Dans son article (en anglais ) traitant des compétences clés des chefs de projets, Nancy Matis, gérante de société de traduction, enseignante et formatrice en gestion de projets de traduction, propose la sélection suivante : organisation, responsabilité, indépendance, compétences informatiques, capacités d’organisation et de communication, flexibilité, leadership, gestion du stress, et quelques connaissances comptables de base, pour savoir établir un devis par exemple. Nancy Matis préconise également d’avoir suivi une formation en traduction ou d’avoir travaillé dans le domaine, afin d’être capable de comprendre les enjeux de ces projets.

Je me propose de rassembler ces compétences fondamentales en trois grands axes, la planification, la responsabilité et la communication, que je ponctuerai de conseils de spécialistes. Enfin, je vous ferai découvrir sept outils issus du management, qui vous aideront à optimiser la performance de votre équipe.

 

Penser à tout

Planifier, c’est LA compétence clé de la chef de projet. Bien planifier, c’est avant tout savoir analyser le projet que l’on gère, et estimer le temps que prendra chaque tâche, tout en prévoyant toujours une marge de sécurité (Matis, s.d-a). Il faudra aussi penser à adapter le planning aux caractéristiques du projet, et par exemple, garder en tête que l’on traduit rarement un contenu ultraspécialisé et sensible aussi rapidement qu’un document plus général (contrat vs. brochure destinée au grand public). Par ailleurs, une bonne analyse évitera quelques mauvaises surprises en cours de projet, et vous épargnera donc bien des situations stressantes (Matis, 2015).

Dans le planning, le chevauchement des tâches et leur répartition entre plusieurs intervenantes permettront de raccourcir les délais de livraison et faciliteront la régression (retour aux tâches antérieures) en cas de problème (Matis, s.d-a). Attention à ne pas oublier de prendre en compte les disponibilités de toutes les intervenantes, notamment les jours fériés de leurs pays respectifs (Matis, s.d-a) ! Enfin, il sera crucial d’avoir conscience de l’interdépendance entre les diverses tâches d’un projet, pour éviter, par exemple, de prévoir la réalisation de captures d’écran d’un logiciel à insérer dans une documentation, avant la traduction de celui-ci (Matis, 2019).

La chef de projet est à la croisée des chemins entre toutes les actrices d’un projet. Elle doit donc rester alerte, avoir l’œil sur tout et donner les bonnes informations au bon moment. Selon Sabine Allouchery (entretien du 15/01/2020), consultante depuis 20 ans en management, en gestion de projets et en leadership, c’est la chef de projet qui a la responsabilité de rythmer le projet, et notamment de gérer les risques relatifs à la qualité et au planning (voire au budget [Nancy Matis, communication du 17/01/2020]). Pour gérer tout cela de façon efficace, se constituer des to-do lists et créer des notifications de rappel sur son agenda lui seront d’une aide précieuse.

Vous l’aurez compris, sans une bonne structure, le projet de traduction s’effondrera comme un château de cartes. Maintenant que nous avons abordé l’aspect « pratique » des choses, découvrons les secrets de la « posture » de chef de projets, et du fameux « leadership ».

 

Avoir le sens des responsabilités

Bien manager, c’est aussi savoir porter un projet en s’appuyant sur les compétences de chacune (Allouchery, 2020), tout en assumant, devant la cliente, la responsabilité de sa qualité et de son déroulement, et ce, du premier contact à la livraison. Cela implique d’être autonome, proactive dans la recherche de solutions, mais aussi d’utiliser l’intelligence collective pour responsabiliser les différentes actrices (Allouchery, 2020). Il faudra également faire preuve de « leadership ». Mais alors, concrètement, qu’est-ce que ce « leadership » dont on entend si souvent parler ? Pour Sabine Allouchery, il s’agit de donner confiance, de savoir guider, d’être à l’écoute de l’équipe, de ne pas avoir peur de prendre des décisions et de les assumer. La posture de la chef de projet est un savant équilibre entre exigence, fermeté, flexibilité et ouverture (Allouchery, 2020). Sabine Allouchery précise que : « Le leadership de la chef de projet se révèlera d’autant plus qu’elle aura valorisé le savoir-faire de l’équipe. »

Enfin, être responsable d’un projet nécessite de tout mettre en œuvre pour qu’il se déroule dans les meilleures conditions. Cela demande d’être flexible, de savoir rebondir et faire face aux obstacles. En somme, être une bonne manager, c’est s’adapter aux conditions externes (client et marché) et aux conditions internes (l’équipe projet) (Allouchery, 2020).

 

Jouer le rôle de la moutarde dans la mayonnaise

En lisant ce titre, vous avez sûrement dû vous demander si vous n’aviez pas été redirigée par erreur sur la page d’une recette de cuisine. Rassurez-vous, on parle toujours de gestion de projets. Eh oui, la chef de projet est au projet ce que la moutarde est à la mayonnaise : elle lie les ingrédients (ou les intervenantes) entre eux. Selon Sabine Allouchery, incarner ce liant consiste à mettre en place une communication fluide entre toutes les actrices du projet, et à communiquer les éléments nécessaires pour satisfaire l’exigence qualité, tout en prenant soin de ne pas noyer l’équipe sous trop d’informations. Elle explique que grâce à une bonne communication, on pourra non seulement responsabiliser et motiver le collectif, mais aussi maintenir l’engagement de l’équipe jusqu’à la livraison du projet, ou encore rectifier le tir en cas de « dérive » du projet. Pour développer une bonne communication, il convient de choisir quoi communiquer, quand et à qui, de savoir pourquoi et pour quoi on le communique, mais surtout de soigner la forme, et de montrer sa confiance et son respect des personnes et de leur savoir-faire (Allouchery, 2020). Dans son article (en anglais) sur la gestion des questions dans les projets de traduction, Nancy Matis recommande également de poser des questions fermées, claires et concises à la cliente, et de vérifier les questions posées par les intervenantes, voire de les réécrire si besoin, mais aussi de s’assurer que la cliente n’y a pas déjà répondu.

Pour terminer ce tour d’horizon des ingrédients d’une gestion de projets réussie, je vous propose de découvrir les sept outils que Sabine Allouchery identifie comme les facteurs clés de la performance d’une équipe :

Benchmarking : il s’agit ici d’utiliser des indicateurs de comparaison avec la concurrence ou des collègues, pour évaluer sa propre performance ou pour identifier de nouvelles bonnes pratiques et se les approprier.

Débriefing : il est important de « débriefer », soit de s’informer des difficultés et des avancées, et ce, à toutes les étapes du projet. En fin de projet, c’est aussi l’objectif du post-mortem. On débriefe alors sur ce qui a fonctionné et ce qui a été plus difficile, pour être encore plus performante la prochaine fois.

Outils de pilotage : les outils de pilotage sont essentiels à la mise en place d’une communication efficace. Aujourd’hui, le pilotage se voit optimisé grâce à l’utilisation des nouvelles technologies (WhatsApp, Slack, etc.). Parmi les outils de pilotage, on peut citer, entre autres, les fichiers de suivi, qui facilitent le suivi du projet et de son avancée à tout moment, et peuvent être partagés, mais également les rapports de suivi, qui permettent de tenir la cliente informée tout au long du projet, et ainsi d’établir une relation de confiance avec elle.

Communication : la chef de projet devra, au-delà du soin apporté à sa communication, mettre en place un réel process en la matière, établir ce qui doit être dit et à quelle fréquence, mais aussi savoir demander et recevoir du feedback, et ce, sans tomber dans la justification.

Encadrement du projet : la chef de projet doit absolument questionner les actrices du projet et leur donner la parole pour s’assurer qu’elles ont bien compris ses enjeux et ses objectifs. Il ne suffit pas de dire les choses, il faut veiller à ce qu’elles soient comprises. En pratiquant l’écoute active, la chef de projet va donc poser des questions ouvertes à ses équipes, par exemple : « Quelles difficultés penses-tu rencontrer ? »

Simulation : il est crucial que l’équipe puisse s’entraîner grâce à des simulations. Plus on s’entraîne, plus on sera performante, parce que l’on va réaliser les tâches de façon plus automatique. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans le cadre du master TSM, avec une agence de traduction virtuelle, des projets de traductions fictifs et un exercice de simulation de gestion de projet.

Répartition modérée : un trop grand nombre de personnes impliquées dans le projet entraînera un souci d’homogénéité, et donc une baisse des performances, car il faudra tout réharmoniser. Ne multiplions pas de façon infinie les intervenantes, mais faisons appel à assez de ressources pour pouvoir proposer une date de livraison raisonnable.

 

J’espère que ce billet vous aura donné envie de vous renseigner plus en profondeur sur ce domaine passionnant. Vous trouverez davantage d’informations en consultant les sources ci-dessous 😊 !

 

Sources

Allouchery, S. https://www.therapie-id.com/

Matis, N. (2015). Translation project managers and translators share many skills. [article en ligne]. Disponible sur le lien http://www.translation-project-management.com/en/articles/translation-project-managers-translators-share-many-skills

Matis, N. (s.d-a). Scheduling translation projects [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.online/featured/scheduling-translation-projects/#sthash.mxND96Bf.wzHv0iLZ.dpbs

Matis, N. (s.d-b). How to deal with questions during a translation project?. [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.org/featured/how-to-deal-with-questions-during-a-translation-project/#sthash.mJQMAC93.YbCthiiV.dpbs

 

Le sous-titrage, c’est un métier !

Par Aurélien Vache, étudiant M2 TSM

soustitrage

 

Le sujet de cet article m’a été inspiré par un exercice réalisé l’année dernière dans le cadre du cours de Nigel Palmer, « Techniques de traduction audio-visuelle ». L’objectif était de sous-titrer dans la langue de Molière une vidéo de quelques minutes, un travail qui paraît simple mais qui ne peut pas être confié à Monsieur ou Madame Tout-le-Monde.

Le sous-titrage, une profession à part entière

À l’instar de beaucoup de métiers, celui de sous-titreur ne s’improvise pas et nécessite des équipes professionnelles. Le fait est qu’il s’agit d’une profession relativement méconnue. Et pourtant, il ne faut pas oublier que c’est grâce aux sous-titreurs que nous pouvons regarder nos séries préférées en version originale sous-titrée (VOST), même si, comme nous le verrons dans ce billet de blog, les professionnels du secteur sont confrontés à une concurrence on ne peut plus déloyale.

À ne pas confondre avec le doublage, l’interprétariat ou la langue des signes, le sous-titrage est un travail de longue haleine, car les sous-titres ne doivent pas dépasser une certaine longueur, exprimée en nombre de caractères par ligne. C’est l’une des principales contraintes auxquelles doit faire face le sous-titreur, qui est donc obligé d’user de subterfuges pour tirer son épingle du jeu. Ainsi, la question Remember me? pourra être traduite par « Tu me remets ? » plutôt que par « Tu te souviens de moi ? ».

Par ailleurs, il va de soi que le style adopté doit être soigné et que le contenu traduit doit être adapté au public cible. Il n’est pas rare que les dialectes et les différents niveaux de langage donnent du fil à retordre aux traducteurs, comme en témoigne Blandine Ménard concernant la traduction des sous-titres de Game of Thrones.

 

Traduire des jeux de mots n’est pas non plus tâche aisée, surtout lorsqu’il n’y a pas d’équivalent dans la langue cible. Un exemple parlant est celui de cette blague, racontée par l’un des personnages principaux d’une série américaine diffusée il y a quelques années : You know what kind of fish you can find in a hospital? (Tu sais quel genre de poisson on peut trouver dans un hôpital ?). La réponse donnée est A sturgeon (calembour entre sturgeon, esturgeon, et surgeon, chirurgien), ce qui a été traduit dans les sous-titres français par « Un poisson-chirurgien ». La traduction proposée est valide en ce sens que ce poisson existe réellement (Dory en est la preuve), mais il n’en demeure pas moins qu’elle illustre une véritable difficulté de traduction.

Il n’existe pas de parcours type pour devenir sous-titreur, mais plusieurs universités offrent une formation préparant à ce métier. Par exemple, c’est le cas de l’Université de Lille avec le Master MéLexTra (Métiers du lexique et de la traduction). Les compétences recherchées sont, cela va sans dire, la maîtrise d’au moins une langue étrangère et de solides bases en traduction, mais aussi une certaine aisance avec l’image, le son et le rythme.

Tout comme le marché du doublage, celui du sous-titrage est actuellement en plein essor, grâce notamment à un engouement croissant pour les séries. Il est estimé que le doublage et le sous-titrage représentent cinq milliards de dollars à l’échelle mondiale, l’essentiel provenant du doublage. En France, le chiffre d’affaires de ces secteurs a atteint cent millions d’euros en 2017, soit une hausse de vingt pour cent en deux ans. Selon Nice Fellow, l’un des principaux laboratoires de sous-titrage français, l’Hexagone n’est autre que « le pays le plus exigeant sur la qualité du doublage et du sous-titrage ».

Cette affirmation nous amène au cœur même de la préoccupation première des professionnels. Ces derniers voient d’un mauvais œil la multiplication de ces sous-titreurs pirates qui leur portent ombrage en proposant des traductions souvent médiocres de séries américaines, en un temps record et à des tarifs défiant toute concurrence. En conséquence, les professionnels du sous-titrage se voient contraints de revoir leurs prix à la baisse. Juliette De La Cruz, ancienne présidente de l’ATAA (Association des traducteurs et adaptateurs de l’audiovisuel), considère que « c’est impossible de travailler en dessous de quinze euros la minute » pour les traductions de séries. À en croire le magazine Télérama, un adaptateur sur deux jetterait l’éponge dans les cinq années suivant sa formation, cela en raison du phénomène de ce que l’on appelle les fansubbers (contraction de fan et de subtitle, sous-titrer).

 

Les fansubbers, ces pirates du sous-titrage

C’est donc ainsi que sont appelés ces aficionados de séries télévisées qui les traduisent à la chaîne et en parfaits amateurs, et ce dès leur diffusion outre-Atlantique. Pour ces traducteurs du dimanche, le sous-titrage est un passe-temps, pas un travail. Du côté des professionnels, on évalue à une semaine environ le temps nécessaire à la traduction d’un seul épisode, en fonction du nombre de répliques. À titre d’exemple, il faut en compter en moyenne quatre cents pour un épisode de The Walking Dead.

Toutefois, on observe depuis peu une tendance qui prend de plus en plus d’ampleur : depuis que certaines chaînes françaises offrent aux téléspectateurs la possibilité de regarder le nouvel épisode de leur série favorite le lendemain même de sa diffusion aux États-Unis, les délais peuvent être bien plus courts. Par conséquent, les traducteurs se retrouvent à devoir adapter les épisodes en un jour ou deux seulement, dans un stress palpable.

D’un autre côté, d’aucuns estiment que la traduction n’est pas une profession à proprement parler lorsqu’elle a trait aux films et aux séries. Force est de constater qu’un certain nombre de mordus de séries n’ont cure de la qualité des sous-titres proposés, du moment qu’ils n’ont pas à attendre pour connaître la suite des aventures de leurs personnages préférés. Le problème, c’est que de cette façon le travail effectué par les sous-titreurs professionnels ne peut pas être apprécié à sa juste valeur.

Cependant, une plus grande menace, venue tout droit de Californie, plane sur les professionnels du secteur. En effet, afin notamment de minimiser les coûts, plusieurs mastodontes de l’industrie cinématographique américaine font la part belle à SDI Media, un laboratoire colossal qui propose des tarifs imbattables. Il est composé de milliers de traducteurs, dont la plupart sont des étudiants mal formés et sous-payés qui traduisent en quatrième vitesse, sans même prêter attention aux images, parfois tout en parlant français comme des vaches espagnoles !

Pour en revenir au fansubbing, qui s’est développé au début des années 2000, il ne faut pas oublier qu’il représente une violation des droits d’auteur, au même titre que le téléchargement illégal.

Interrogée par Europe 1 en 2014, Dorothée, sous-titreuse au sein du collectif amateur La Fabrique, nous raconte comment sont réalisés les sous-titres d’une série comme Girls. Après avoir téléchargé un épisode, elle s’empare des sous-titres anglais utilisés pour les sourds et les malentendants. Elle y enlève tout ce qu’elle juge inutile, c’est-à-dire par exemple les répliques qui ne comportent que des indications destinées à ces téléspectateurs. Elle partage ensuite les lignes de sous-titres entre les différents membres de son équipe de sous-titreurs. Dans le cas de Girls, ceux-ci, au nombre de trois, sont chargés d’en traduire peu ou prou deux cents chacun en respectant des normes calquées sur celles des professionnels. Une fois leur traduction terminée, ils se relisent les uns les autres et font la chasse aux coquilles, tout en discutant des divers choix de traduction envisageables. Puis Dorothée procède à la relecture finale de l’ensemble des sous-titres, étape au cours de laquelle elle s’attache, entre autres, à éliminer les éventuelles fautes d’orthographe et à vérifier l’harmonisation d’un bout à l’autre de l’épisode. Elle compare enfin cette version définitive avec celle d’origine et, après avoir échangé avec les membres de l’équipe sur les modifications apportées, elle rend le fichier accessible à tous sur la Toile, et ce gratuitement.

Il arrive que ces escouades de sous-titreurs amateurs comptent jusqu’à dix membres dans leurs rangs. On est alors aux antipodes de la manière de faire des professionnels, qui font cavaliers seuls ou bien travaillent en binôme, considérant impossible de sous-titrer en vingt-quatre heures.

Face à la piètre qualité des sous-titres des fansubbers, certains choisissent purement et simplement de laisser tomber les sous-titres français au profit des originaux, ceux-ci comportant des références intéressantes. D’autres affirment franchement avoir les yeux qui saignent, un sentiment qui a également pu être ressenti devant des programmes diffusés par le géant Netflix il n’y a pas si longtemps.

Netflix et l’ubérisation du sous-titrage

Effectivement, la plateforme américaine de vidéo à la demande s’est récemment fait pointer du doigt par ses abonnés et les professionnels pour des sous-titres traduits de façon très approximative. En l’espèce, l’exemple qui vient tout de suite à l’esprit est celui de Roma, film qui a remporté plusieurs récompenses dont le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère en 2019.

En France, l’ATAA a soulevé non seulement des erreurs techniques telles que l’absence de guillemets ou encore le non-respect de la vitesse de lecture, mais aussi et surtout de nombreuses erreurs linguistiques. Fautes d’orthographe et de grammaire, barbarismes, phrases à la mords-moi-le-nœud, contresens… Il y en a pour tous les goûts !

Mais rassurez-vous, si vous peinez à faire votre choix, Sylvestre Meininger, ancien vice-président de l’ATAA, a sélectionné pour vous les meilleures perles offertes par Netflix, c’est un cadeau de la maison ! Parmi elles, on trouve en particulier « Je vais vous consulter » à la place de « Je vais vous ausculter », corto qui est traduit en français par « bande annonce » au lieu de « court-métrage », « Prends-ça », « Regarde la », « Cleo nous a sauvé » et j’en passe…

De plus, les registres et les niveaux de langue des dialogues originaux ne sont pas respectés, puisque dans les sous-titres les enfants s’expriment dans un langage tantôt soutenu, tantôt familier. Par ailleurs, certains des sous-titres sont soit trop longs, soit trop courts, tandis que d’autres apparaissent à l’écran alors que personne ne prend la parole.

Sylvestre Meininger s’est demandé à juste titre pourquoi toutes ces bévues n’avaient pas conduit à la révision de l’ensemble des sous-titres. Il a également émis l’hypothèse qu’il s’agissait d’une traduction automatique brièvement retravaillée ou effectuée à partir de l’anglais et non de la langue originale, c’est-à-dire l’espagnol.

Mais alors, comment cela a-t-il pu se produire ? Pour y voir plus clair, nous pouvons nous intéresser un peu plus à la société qui a acheté et diffusé ce film, à savoir Netflix. Ce n’est un secret pour personne : en l’espace de quelques années seulement, Netflix s’est fait un nom parmi les leaders du cinéma mondial, ce qui pose la question de la place qu’occupe la traduction.

Devant le nombre pharaonique de programmes qu’il diffuse dans le monde entier, le géant du streaming avait lancé en mars 2017 la plateforme Hermes afin d’internaliser tout le processus de sous-titrage. Le but de cette démarche était d’engager « les meilleurs traducteurs » possibles. Aucun diplôme n’était requis pour pouvoir candidater, l’essentiel était évidemment de comprendre la langue de Shakespeare. Ouvert à tous, le test auquel les candidats étaient soumis se composait d’une épreuve de sous-titrage et d’un QCM consistant à identifier des erreurs techniques et linguistiques et à retranscrire des expressions idiomatiques.

Certains traducteurs membres de l’ATAA avaient passé le test par simple curiosité et la majeure partie d’entre eux ne l’avaient pas trouvé si facile que cela. Les postulants ayant été reçus avec succès avaient affirmé que l’accent avait été mis sur la rapidité, étant donné que leur travail était chronométré et qu’ils n’avaient pas la possibilité de l’enregistrer. Cette pratique constituait néanmoins une aubaine pour les fansubbers.

D’après les professionnels, Netflix aurait en réalité utilisé la plateforme Hermes pour établir sa propre base de données de sous-titreurs. De cette manière, Netflix a donné naissance à ce que l’on pourrait appeler l’ubérisation du sous-titrage, puisque ses employés étaient payés entre six et vingt-sept dollars la minute (pour le japonais ou l’islandais), des prix jugés bas par la profession. Cette dernière estime avoir été précarisée par l’expérience Hermes, qui a pris fin un an après son lancement. Depuis, Netflix garantit avoir réalisé l’importance de confier le sous-titrage à ceux dont c’est vraiment le métier.

Un mot pour conclure…

Le sous-titrage est bel et bien la spécialité d’un certain nombre de traducteurs professionnels à travers le monde, ce qui contraste avec les idées reçues dont fait l’objet ce métier. Ainsi, il n’est pas rare que la traduction de sous-titres soit avant tout considérée comme bénévole, une tendance véhiculée notamment par le fansubbing. Les déboires récents de Netflix en matière de sous-titrage n’ont pas contribué à crédibiliser la profession de sous-titreur, bien que celle-ci ait accéléré sa croissance ces dernières années.

Si vous êtes arrivé jusqu’ici sans faire défiler la page à toute vitesse, je vous remercie beaucoup d’avoir pris le temps de lire mon article. J’espère que vous l’avez trouvé intéressant et qu’il vous a permis de mieux connaître le métier de sous-titreur.

La traduction touristique doit aussi être confiée à des professionnels, l’objectif étant naturellement de donner envie de partir à la découverte de nouveaux horizons. Pour en savoir plus sur le sujet, je vous conseille vivement de lire le billet de Jeanne Delaunay paru il y a deux semaines.

 

Sources

https://www.telerama.fr/series-tv/leur-mission-traduire-les-series-en-24-heures-chrono,111161.php

https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/pourquoi-les-sous-titres-de-netflix-frisent-l-amateurisme-06-05-2019-2310985_2957.php

https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/television-les-doublages-et-sous-titrages-en-plein-essor-1023683

https://www.telerama.fr/cinema/netflix-invente-l-uberisation-du-sous-titrage,156558.php

https://www.europe1.fr/medias-tele/Les-fansubbers-ou-le-sous-titrage-low-cost-656496

https://beta.ataa.fr/blog/article/le-sous-titrage-francais-de-roma

https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/04/09/comment-netflix-tente-d-uberiser-le-sous-titrage-de-ses-series_5108368_4832693.html

https://www.terrafemina.com/emploi-a-carrieres/trouver-un-emploi/outils/1172-sous-titreur-un-metier-en-plein-boom-.html

Netflix et la traduction

Par Célia Wisniewski, étudiante M2 TSM

NetflixTraduction

 

Avec les réseaux sociaux et les autres moyens de communication, il est assez courant de reporter la moindre erreur, et malheureusement pour Netflix, ils n’ont pas échappé à cette nouvelle réalité. Les erreurs de traduction se sont multipliées, donnant parfois des résultats frôlant le ridicule. Un hashtag TraduisCommeNetflix, un classement Topito ou encore une page Tumblr ont vu le jour. Cette mauvaise publicité a vite fait prendre conscience à Netflix de la faiblesse de son processus de traduction. Quelles étaient les failles de ce processus ? Quelles améliorations ont été apportées ? C’est à ces questions que nous allons répondre. Netflix et la traduction, une histoire au passif mitigé, mais en voie d’amélioration.

En 1997, Netflix voit le jour. En 2010, la plateforme connaît un développement fulgurant grâce à l’accélération du débit internet rendant possible le visionnement en streaming de contenu vidéo. Aujourd’hui, Netflix est présent dans 190 pays pour un chiffre d’affaires de 12 milliards d’euros (2017) pour 158,33 millions de clients (2019). C’est un des leaders incontestés du marché. Ces performances s’expliquent avant tout grâce à la disponibilité de son contenu dans de nombreuses langues (sous-titres et/ou bande audio). Pour exemple, la série « Stranger Things », l’un des contenus originaux phares de Netflix propose 6 bandes audio différentes et 5 langues sont disponibles en sous-titre. Au total, cela permet de toucher sept langues différentes. Ces langues représentent la majeure partie de la cible Netflix (allemand, anglais, espagnol, français, portugais et arabe). Cela démontre bien que la croissance de Netflix est étroitement liée à sa capacité de traduction.

Dans un environnement concurrentiel comme celui du streaming vidéo où seule l’exclusivité de contenu permet de tirer son épingle du jeu, Netflix a fait le choix de produire et/ou de financer son propre contenu. En effet, le nombre de programmes originaux Netflix ne cesse de croître (Orange is the new black, 13 Reasons Why, Narcos, BoJack Horseman, etc.). Mais qui dit production vidéo dit également traduction. La variété de langues sources (anglais, français, coréen, portugais, espagnol, allemand, italien, etc.) et  le nombre de langues cibles rendaient les projets de traduction compliqués et avait comme conséquence finale un coût de traduction important.

Pour y remédier, Netflix a revu son processus de traduction et a lancé en 2017 une plateforme dédiée nommée Hermes. Pour être répertorié sur cette plateforme en tant que traducteur, il faut passer un QCM de 2 heures qui prend en compte la compréhension de l’anglais, mais surtout la rapidité. Ceux qui réussissent le test peuvent ensuite traduire les contenus que Neflix publie au fur et à mesure. Bien sûr, la cohérence entre les épisodes n’est pas respectée puisque les épisodes sortent petit à petit, et les traducteurs changent d’un épisode à un autre. Le salaire proposé est un salaire à la minute de contenu, et non à la minute traduite comme c’est souvent le cas pour la traduction de contenu audiovisuel. Cela signifie donc que le salaire touché peut passer du simple au double voire au triple en fonction du nombre de dialogues dans le film.

Mais les critiques ne se font pas attendre. En effet, contrairement au milieu professionnel de la traduction, les traducteurs Netflix ne sont pas des traducteurs reconnus. Le métier de la traduction admet aujourd’hui une diversité de formations et donc une diversité des profils. De ce fait, les contrats moins rémunérés à l’image de ceux de Netflix, sont choisis par des traducteurs n’ayant pas forcément les capacités de traduction nécessaires. Il en résulte donc une qualité de traduction discutable, surtout lorsque le contexte de la série n’est pas connu lors de la traduction. On trouve souvent dans ces sous-titres des abréviations, des fautes d’orthographe ou même des contresens. Netflix ferme finalement cette plateforme en 2018, prétendument à cause d’une base de données suffisamment étoffée.

Toutes ces problématiques ont contraint Netflix à abandonner cette plateforme afin de revenir à un processus plus traditionnel. Aujourd’hui, Netflix externalise sa fonction de traduction grâce à l’utilisation des partenaires locaux (appelés « Vendor »). Ces partenaires sont ensuite responsables de la qualité des traductions fournies et donc du choix des traducteurs. Côté traducteurs, le travail reste le même avec une méthode de paiement similaire. À titre d’exemple, une traduction de l’anglais vers le français est aujourd’hui rémunérée 7,2$ la minute (soit environ 6 euros) qu’importe le type de contenu traduit (le nombre de mots n’a aucune incidence). Cette traduction est toujours réalisée sur une plateforme développée par Netflix sur laquelle tous les traducteurs employés par Netflix travaillent. Cette plateforme fait également l’objet de vives critiques : chronométrage du temps de traduction, impossibilité d’enregistrer son travail, ou encore, envoi direct au partenaire Netflix sans vérification possible. La critique la plus dénoncée concerne la relecture des traductions. En effet, une relecture est censée être réalisée par une personne tierce physique et non un programme. C’est sur ce point que de nombreux doutes émergent. En effet, même si ce processus permet de réduire le nombre d’erreurs sur les traductions, les erreurs restantes pourraient être évitées par une relecture.

Il y a 5 ans, Netflix était le leader incontesté du streaming vidéo sur le marché. Depuis deux ans, le nombre d’acteurs s’est démultiplié (Amazon Prime, HBO, Canal +, etc.) et les politiques commerciales appliquées par ces derniers sont des plus agressives. De nombreuses séries sont retirées d’une plateforme pour repartir sur une autre et de ce fait, des contenus sont subitement supprimés de Netflix. Ce dernier point est l’autre problème de Netflix. Mais la remise en question de cette industrie pourrait avoir des conséquences sur la totalité des acteurs ayant un rôle à y jouer. Le rôle du traducteur est donc remis en cause. Il est donc normal de se demander si ce changement aura des conséquences sur la traduction de contenu multimédia.

 

Sources :

https://www.alltradis.com/sous-titrages-netflix/

http://www.slate.fr/story/169668/netflix-sous-titrage-traduction-recrutement-remuneration

https://www.assimil.com/blog/que-peut-on-dire-des-sous-titrages-des-programmes-netflix/

https://www.lesechos.fr/2017/04/netflix-a-la-recherche-de-traducteurs-pour-ameliorer-ses-sous-titres-165550

http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Les-mauvais-sous-titres-de-Netflix-enervent-les-professionnels

https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/pourquoi-les-sous-titres-de-netflix-frisent-l-amateurisme-06-05-2019-2310985_2957.php

http://www.topito.com/top-traduction-netflix

https://slator.com/demand-drivers/why-netflix-shut-down-its-translation-portal-hermes/

https://beta.ataa.fr/blog/article/le-sous-titrage-francais-de-roma