Traduction environnementale : la spécialisation de demain ?

Par Sarah Bonningue, étudiante M2 TSM

Les questions environnementales ne datent pas d’hier. Néanmoins, la prise de conscience n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui. Depuis plusieurs décennies, des reportages circulent sur le réchauffement climatique, la pollution, les émissions de gaz à effet de serre et autres catastrophes alarmantes. Nous sommes mis en garde depuis longtemps, mais il semblerait que nous venions tout juste de nous réveiller. Dorénavant, nous commençons à percevoir concrètement les effets de ce changement climatique et à chercher des solutions pour les contrecarrer.

L’environnement fait désormais partie des préoccupations majeures des Français. Le marché de l’environnement s’est diversifié au fil des années allant des entreprises qui proposent des produits « verts » aux ONG. En conséquence, il est nécessaire de faire appel à des traducteurs afin d’améliorer la communication, et ainsi, viser un public plus large. Étant intéressée par l’environnement comme future spécialisation, cet article me donne l’opportunité de me pencher sur ce secteur et de peut-être vous inciter à faire de même.

Je souhaite remercier Séverine George et Marie-Laure Faurite, traductrices spécialisées dans l’environnement, d’avoir bien voulu de me parler de leur activité et de ce domaine.

Un secteur en plein essor

Il a fallu du temps avant de prendre conscience des enjeux environnementaux, et ce, attendre les années 1970-1980. De nouveaux termes ont commencé à apparaître, comme « développement durable » qui a été inventé dans les années 1990. Selon moi, l’année marquante pour le climat reste 2019 : il y a eu en effet un changement des mentalités à l’échelle internationale. De nombreux évènements environnementaux se sont produits que ce soit d’ordre climatique ou politique : des feux de forêts en Australie, des records caniculaires, la forte mobilisation des jeunes avec la Marche pour le climat ou encore la vague verte aux élections européennes.

Le marché de l’environnement a évolué à une vitesse fulgurante ces cinquante dernières années, la mondialisation y a également contribué. De nombreux secteurs se sont adaptés afin de proposer davantage de produits ou technologies durables. On compte aussi nombre d’études ou de réglementations relatives à l’environnement.

En conséquence, la demande en traduction dans ce secteur est considérable. Cette spécialisation semble être prometteuse et le travail ne devrait pas manquer. Séverine George et Marie-Laure Faurite ont aussi remarqué que de plus en plus de personnes et d’entreprises s’intéressent à l’environnement : il y a beaucoup de demandes de communication, mais peut-être aussi un effet de mode (greenwashing).

Pourquoi choisir l’environnement comme spécialisation ?

Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’existait pas dans l’océan, elle manquerait – Mère Teresa

Le choix d’une spécialisation est bien sûr propre à chacun. Pour certaines personnes, voir l’aboutissement ou l’impact de son travail est quelque chose de primordial. Cependant, en tant que traducteur nous n’en avons pas toujours l’opportunité. Si dans la vie de tous les jours vous considérez l’environnement comme une priorité, traduire du contenu pour ce secteur permettrait d’avoir un impact concret. L’objectif même de la traduction n’est-il pas d’améliorer la communication dans le monde entier ? En tant qu’individu, ce serait ainsi une contribution à petite échelle pour la création d’un monde plus vert et durable. Pour Séverine George et Marie-Laure Faurite, cette spécialisation s’est présentée comme une évidence en raison de leur engagement personnel pour la protection de l’environnement (zéro-déchet, consommation éthique…).

Les jeunes sont très sensibles aux questions environnementales, nous l’avons bien remarqué par leur forte présence aux élections européennes de 2019 et aux manifestations « Fridays for Future ». Nombreuses sont les personnes à changer leur façon de consommer, leur alimentation… En conséquence, il est probable qu’une vague de nouveaux traducteurs arrive sur le marché du travail, désireuse de changer les choses.

Au sein du domaine de l’environnement se trouve une multitude de sous-domaines, comme la pollution, le réchauffement climatique, les énergies renouvelables, la protection des océans ou forêts… Il y a donc suffisamment de besoins, il ne s’agit pas d’un secteur de niche.

Quels clients et documents de travail ?

Avec quels types de clients peut-on être amené à travailler ?

  • Agences de traduction
  • Organismes environnementaux
  • Fournisseurs de produits et de services

Exemples de types de documents à traduire

  • Directives du gouvernement
  • Certifications ISO
  • Rapports sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE)
  • Fiches de produits
  • Rapports d’études
  • Présentations de produits
  • Documents marketing
  • Bulletins d’information
  • Documentaires (traduction audiovisuelle)

Importance de la terminologie

Comme pour tout secteur, il faut s’adapter à la terminologie spécifique, mais on peut aussi être amené à faire de la localisation. En effet, certains concepts propres au secteur n’existent pas dans tous les pays. Abigail Dahlberg l’illustre très bien à l’aide d’un exemple dans son article de la revue Traduire : elle mentionne les différents systèmes de collecte des déchets selon les pays. En Allemagne, « une municipalité a envisagé la création d’une poubelle associant la poubelle grise (déchets résiduels) et la jaune (emballages légers) sous la forme d’une poubelle à rayures grises et jaunes (dite Zebratonne en allemand) ». Il est évident qu’une traduction littérale n’est pas pertinente ici, le concept n’étant pas connu en France. Le traducteur peut donc être confronté à de telles difficultés terminologiques. Il doit appliquer les bonnes stratégies pour pouvoir faire passer son message dans la langue cible et être compris par le lecteur.

Devenir un expert du secteur

Le traducteur issu d’une formation linguistique doit en apprendre plus sur ses domaines de spécialité afin d’être considéré comme un professionnel du secteur.

Contrairement à certains traducteurs qui ont étudié dans leur domaine de spécialisation, Séverine George et Marie-Laure Faurite ont toutes les deux fait un Master de traduction. Pour se spécialiser, il a donc fallu acquérir des connaissances en autonomie. Voici une petite liste des choses qu’elles ont faites pour se former, ainsi que des conseils.

  • Lire des revues spécialisées
  • S’abonner à des newsletters pour faire de la veille (et constituer un glossaire terminologique)
  • Formations de la SFT et cours en ligne (ex : MOOC)
  • Être curieux et lire/visionner du contenu dans ses langues de travail : articles, documentaires…
  • Assister à des conférences ou salons professionnels du secteur
  • Garder une trace de toutes les traductions effectuées dans ce domaine pour se constituer un portfolio (utile pour prospecter des agences ou clients directs)
  • Développer son réseau : entrer en contact avec des traducteurs spécialisés dans le domaine et adhérer à des associations de traducteurs.
  • Sur les réseaux professionnels se présenter comme « Traducteur/trice qui se spécialise dans le domaine… » et suivre des pages ou groupes du secteur.

Le petit conseil en plus : pourquoi ne pas faire du bénévolat auprès d’une ONG environnementale ? Cela permet de donner de son temps, se familiariser à la terminologie et se former par la même occasion.

L’essentiel reste de se tenir informé régulièrement du secteur étant donné sa constante évolution : de nouvelles inventions ou réglementations naissent chaque année. Même après sa formation initiale, le traducteur doit constamment continuer son apprentissage.

Être en adéquation avec ses valeurs

Dans cet article de la revue Traduire, Sévérine George et Marie-Laure Faurite, évoquent le concept d’écotraducteur. L’objectif est d’encourager le traducteur environnemental à être en accord avec ses valeurs dans son travail au quotidien en prenant des habitudes écoresponsables. Tout comme le zéro déchet ou sa consommation, le but n’est pas de culpabiliser le traducteur ou de l’obliger à remplir tous les critères de cette liste, mais de proposer des idées afin de réduire progressivement son empreinte carbone.

Bien souvent il est recommandé dans le monde du travail de faire attention à la consommation de papier ou de choisir des modes de transport plus propres. Ici cela ne pose pas trop de problèmes pour le traducteur indépendant qui travaille chez lui et n’a plus forcément besoin de dictionnaires papier ou d’imprimer ses documents. En revanche, on oublie souvent que, bien qu’il soit nécessaire de limiter sa consommation de papier, l’informatique consomme bien plus en dépenses énergétiques. Le tout premier outil du traducteur étant l’ordinateur, celui-ci va devoir réfléchir à des façons de limiter ou compenser les dépenses générées par ses recherches sur Internet. Je vous recommande donc la lecture de cet article si vous souhaitez avoir une vue d’ensemble des habitudes écoresponsables à adopter.

Maintenant, ça y est…on arrive enfin à s’installer comme traducteur environnemental, avoir des connaissances du domaine, trouver des clients, se faire une bonne réputation et à réduire son empreinte carbone.

Un nouveau projet de traduction arrive dans ma boîte mail : dossier pour la promotion des énergies fossiles. Aïe ! C’est pas du tout le genre de contenu que je voulais ! Quelle est la stratégie à adopter ?

Si le projet est à l’extrême opposé des valeurs de Séverine George et Marie-Laure Faurite (qui pose de réels problèmes d’éthique ou de véracité scientifique), elles le refuseront. Bien sûr, cela dépend des circonstances, ce n’est malheureusement pas toujours possible, surtout lorsque l’on débute sa carrière. Un jeune traducteur ne pourra pas forcément se permettre de refuser un projet ou de choisir quel contenu il préfère.

Conclusion

L’environnement, les énergies et le développement durable pourraient donc devenir des spécialisations très prisées dans le monde de la traduction. Même si ce n’est pas encore considéré comme un grand domaine d’activité comme le médical ou le juridique, il ne s’agit pas non plus d’un secteur de niche. Les besoins en traduction devraient être conséquents en raison de l’expansion des nouvelles technologies ou produits plus « propres ». Le secteur est en constante évolution, le traducteur devra pour cela s’adapter aux nouveaux besoins des clients.

Bibliographie

Dahlberg, Abigail. Going Green: Translating Environmental Texts. ATA Chronicle, juin 2008, p 10-13. https://www.ata-chronicle.online/wp-content/uploads/2008-June.pdf.

Dahlberg, Abigail. « Une spécialisation, le domaine de l’environnement ». Traduire. Revue française de la traduction, no 229, 229, Syndicat national des traducteurs professionnels, décembre 2013, p. 16‑25. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.578.

De Sèze, Cécile. « 2019, l’année de la prise de conscience climatique ». L’Express, 28 décembre 2019. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/2019-l-annee-de-la-prise-de-conscience-climatique_2112440.html.

George, Séverine, et Marie-Laure Faurite. « L’écotraduction, ou le traducteur en transition. Optimiser son environnement de travail pour réduire son empreinte écologique ». Traduire. Revue française de la traduction, no 242, 242, Syndicat national des traducteurs professionnels, juin 2020, p. 6‑22. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.1971.

Le Monde. « Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte […] – Mère Teresa ». dicocitations.lemonde.fr, https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-45499.php. Trésor-Éco https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/9b47a940-eed2-49a8-a1e6-75bdc936a299/files/b7dcd008-6fc8-4d39-a640-04ad70855736

Traduire la publicité

Par Matthieu Lozay, étudiant M2 TSM

La publicité représente une branche très particulière du secteur de la traduction. Elle mêle différentes compétences spécifiques, comme la créativité, une capacité d’adaptation et de localisation ou encore des connaissances en marketing et en communication. La traduction littérale est ici la plupart du temps proscrite, car une formulation propre à une langue n’aura certainement pas le même impact dans une autre. L’effet produit chez le consommateur « source » doit être au mieux similaire chez le consommateur « cible ». À cet égard, il est certain que la balance penche beaucoup plus vers la fluidité que vers la fidélité pure. Toutefois, l’objectif initial doit tout de même être respecté, d’où la complexité de la tâche.

Comme le résume Mathieu Guidère dans la revue Meta, dans ce secteur, « ce qui est à traduire, c’est la persuasion qu’exerce le texte sur le destinataire ». Il définit par ailleurs la localisation publicitaire comme étant l’adaptation d’une « communication commerciale à un locus (province, pays, région, continent) en prenant en charge la totalité du processus d’adaptation textuelle et iconographique. Cela signifie que le traducteur est maître d’œuvre pour l’intégralité du message et qu’il est responsable à la fois de la traduction du texte, des retouches éventuelles des images qui l’accompagnent, mais également de la mise en forme finale de la communication publicitaire : ajustements éventuels du texte et de l’image, choix des couleurs, adaptation des symboles, etc. ». On distingue quatre évolutions majeures dans ce secteur :

Les premiers cas de traduction publicitaire restaient très proches du texte source, et les traducteurs misaient beaucoup sur la fidélité (au détriment de la fluidité). Puis, avec l’évolution du secteur ainsi que de nos modes de consommation qui nous a mené à l’omniprésence croissante de la publicité dans nos vies, les traducteurs se sont davantage penchés sur la question et ont réalisé que la fidélité n’était que secondaire dans ce domaine. C’est ici qu’est née l’adaptation dans le milieu de la traduction publicitaire.

Puis, les traducteurs ont été amenés à s’interroger sur l’objectif de ce type de travail. Ils se sont petit à petit mis à la place de la cible de leur traduction, et ont cherché des formulations et des styles qui suscitent un effet chez le consommateur cible. Le point de vue s’est ainsi déplacé de la source à la cible. C’est en quelque sorte la naissance de la localisation dans ce secteur spécifique de la traduction.

Par la suite, les publicitaires ont commencé à transmettre aux traducteurs les visuels sur lesquels les traductions apparaitraient. Cela a également grandement amélioré la qualité des traductions, afin d’encore une fois se mettre à la place de la cible. L’objectif est par ailleurs de se rendre compte de l’impact visuel procuré par les effets stylistiques cités dans le deuxième point. Tous ces éléments ont pour finalité d’accroître l’efficacité des contenus publicitaires traduits.

Enfin, les progrès technologiques et informatiques ont également chamboulé ce domaine, avec entre autres les logiciels de retouche d’image qui ont permis d’encore mieux se rendre compte du visuel des publicités traduites. Les outils d’aide à la traduction ont de même grandement participé à l’amélioration et à l’optimisation du milieu. Les traducteurs pouvaient ainsi vendre non seulement leurs compétences de traduction et d’adaptation, mais aussi leurs savoir-faire techniques, c’est-à-dire la maitrise des outils précédemment mentionnés.

Les agences spécialisées dans la traduction publicitaire réalisent des tâches très diverses et variées. Mathieu Guidère en cite un certain nombre dans son article : « l’adaptation des argumentaires de vente, des manuels d’identité visuelle, des chartes graphiques et des styles rédactionnels, des brochures internes à l’entreprise, des communiqués de presse et de relations publiques, des dossiers de presse, des annonces et des courriers publicitaires, des campagnes de lancements de produits, des prospectus de présentation des services, des slogans de marque et de produit, des affiches publicitaires, des textes de promotion sur les sites web, des spots publicitaires pour la télévision et la radio, des emballages et des étiquettes destinés à l’export. » Cette grande diversité de tâches fait de la traduction publicitaire un secteur à la fois complexe et intéressant, qui plus est en perpétuelle évolution.

Comme je l’ai cité précédemment, il est évident que l’aspect communication et marketing est intrinsèque à cette branche de la traduction. Les objectifs sont les mêmes que la publicité initiale : vendre un produit ou un service, mettre en avant la marque, etc.

Pour ce qui est de l’adaptation et de la localisation, l’invisibilité de la traduction doit être parfaite dans ce domaine : il ne faut pas se rendre compte qu’il s’agit d’une traduction. Il est par ailleurs nécessaire de trouver des expressions de la langue qui semblent le plus naturel possible, et d’adapter bien souvent le message à la cible du produit. En outre, le travail d’adaptation du texte à la population à laquelle on s’adresse (que ce soient les références, les différences culturelles, géographiques, etc.) est indispensable.

Il est également nécessaire que la traduction soit cohérente avec la communication de la marque, ainsi qu’avec son style rédactionnel et de relation-client. Par ailleurs, il faut prendre en compte la grande diversité des supports publicitaires existants : affiches, spots à la télévision, à la radio ou sur Internet, communiqués, prospectus, courriers, brochures, etc. La traduction doit être « agréable » à lire ou à entendre et aisément insérable dans un encart publicitaire par exemple. Cela explique pourquoi les traducteurs dans ce domaine ont bien souvent accès au potentiel visuel afin de se rendre compte du champ de leurs possibilités.

Par ailleurs, à notre époque, la publicité est partout autour de nous : que ce soit sur Internet, dans les transports, dans notre boîte aux lettres, dans la rue, en regardant la télévision, en écoutant la radio, etc. La mondialisation est à l’origine de ce phénomène. Nous n’y faisons presque même plus attention : selon certaines études, nous voyons près de 1200 publicités par jour (parfois sans y prêter garde).  Il s’agit là d’un défi supplémentaire à relever pour un traducteur spécialisé dans la publicité : il faut que son travail se démarque et interpelle les cibles de la publicité en question. En fonction du secteur d’activité de la marque, la concurrence peut être parfois très rude. Il faut donc respecter l’identité de la marque tout en se détachant des concurrents.

Certains traducteurs créent par ailleurs une frontière au sein même de la traduction dans le secteur de la publicité. Ainsi, ne seraient « publicitaires » seulement les messages ayant pour but d’inciter à l’achat. Les slogans en sont le meilleur exemple. C’est pour ce genre de textes que la créativité est la plus mise à profit. Il existe à contrario d’autres activités dans ce secteur qui n’ont pas pour but intrinsèque de pousser à l’achat, mais qui sont tout de même rattachées à la branche principale.

La traduction publicitaire se situe donc entre trois branches pourtant très diverses : la traduction spécialisée ; la traduction littéraire ; la communication/rédaction.

L’adaptation consistera ainsi à écrire sur la trame suggérée par l’annonce originale un nouveau texte répondant aux exigences que nous avons citées. Là, il ne sera pas question de respecter scrupuleusement la pensée de l’auteur, ni même son style. Il s’agira plutôt d’atteindre le but recherché avec l’annonce originale, et la voie pour rejoindre ce but pourra s’écarter sensiblement de celle suivie par le concepteur. L’adaptateur pourra donc présenter sans rougir une de ces belles infidèles tant décriées dans d’autres domaines. Ainsi libéré, il aura la partie facile, pensera-t-on. Pas tellement car, plus qu’une belle infidèle, son adaptation devra être une belle efficace. – Robert Boivineau, 1972

Sources :

https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2009-v54-n3-meta3474/038306ar/

https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/les-techniques-publicitaires-sont-beaucoup-plus-agressives-et-intrusives-quauparavant

https://www.9h05.com/defis-lies-a-traduction-publicitaire/

https://www.persee.fr/doc/equiv_0751-9532_1972_num_3_1_922

https://journals.openedition.org/traduire/875

https://www.scienceshumaines.com/publicite-et-traduction_fr_1286.html

https://www.matthieu-tranvan.fr/publicite/traduction-publicite-international.html

https://idem.ca/decouvrez-les-techniques-de-traduction-publicitaire-les-plus-utilisees/

https://www.paralleles.unige.ch/files/6115/2839/0410/Paralleles_27-2_2015_comitre.pdf

Traduire pour le théâtre : le surtitrage

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Le théâtre est un art millénaire, dont les premières traces remontent à la préhistoire ! Mais pas de panique, il ne s’agit pas ici de retracer toute l’histoire du théâtre, mais plutôt de donner un bref aperçu d’un procédé devenu indispensable dans ce milieu, à savoir, le surtitrage. Similarités avec le sous-titrage ? Contraintes ? Le rôle du surtitreur ? Laissez-moi vous raconter et venez avec moi découvrir les coulisses de cette pratique.

Qu’est-ce que le surtitrage ?

Il s’agit généralement d’une projection au-dessus de la scène, de la traduction/adaptation du texte de la représentation. Le texte est souvent projeté sur un drap blanc ou tout autre support pouvant convenir. Mais la technologie fait des merveilles et il est maintenant courant d’utiliser des panneaux de surtitrage fonctionnant avec des LED. C’est en apparence aussi simple que cela, et c’est un dispositif qui est de plus en plus répandu.

On retrouve deux types de surtitrages, les surtitrages extras-scéniques et les surtitrages intras-scéniques. Les premiers sont ceux que l’on retrouve le plus fréquemment, notamment à l’opéra. Ils sont installés hors de l’aire de jeu, souvent au-dessus ou sur le côté de la scène. Les seconds sont l’exact inverse, et même s’ils sont bien moins répandus, ce sont ceux qui offrent le meilleur confort visuel aux spectateurs. Ils peuvent être installés sur un élément du décor ou au fond de la scène. Maintenant que vous en savez un peu plus, je vous propose de passer à une introduction express relatant les débuts et les déboires du surtitrage.

Il était une fois…

Selon la légende, les prémices du surtitrage firent leur apparition en 1949 en Allemagne dans la zone d’occupation française. La compagnie Jean-Marie Serreau décida de monter un spectacle bilingue : une pièce française surtitrée en allemand et une pièce allemande surtitrée en français. À cette époque, le procédé était très sommaire et ne permettait pas vraiment d’améliorer la compréhension des pièces présentées. Le dispositif de surtitrage était composé de deux tableaux noirs où s’affichait des parties très brèves de dialogues. Ces deux tableaux étaient installés de chaque côté de la scène. Mais les « surtitres » n’étant pas du tout synchronisés avec le débit de parole des acteurs, pas facile de comprendre la pièce ! On assistera en 1960 à l’apparition dans les salles de théâtre de casques permettant une « traduction instantanée » de la représentation scénique. Je vous laisse imaginer la difficulté du procédé, aussi bien au niveau du matériel que pour les « comédiens-interprètes ». Cette technique persistera jusqu’au début des années 70 dans certains théâtres. Il ne s’agit bien évidemment pas de surtitrage, mais cela montre bien qu’il était déjà nécessaire de pouvoir rendre accessible à un public plus diversifié, des pièces aussi bien françaises qu’étrangères. Et c’est finalement en s’inspirant des sous-titrages au cinéma que dans les années 80, le surtitrage comme nous le connaissons aujourd’hui prendra véritablement forme. Et voilà pour la petite histoire ! Il est temps d’entrer dans le vif du sujet en commençant par identifier les similarités et les différences entre surtitrage et sous-titrage.

Parenté avec le sous-titrage ?

Il est vrai que le sous-titrage et le surtitrage sont des pratiques qui paraissent similaires, puisque la pratique du surtitrage est largement inspiré du cinéma et ses sous-titres. Dans les deux cas, il y aura un travail d’adaptation entre l’oral et l’écrit. Il faudra veiller à donner un maximum d’informations, conserver le niveau de langue et les grandes lignes de l’intrigue tout en respectant des contraintes spatiales et temporelles : il faudra limiter le nombre de caractères affichés tout en laissant assez de temps aux spectateurs pour lire confortablement les sous-titres. On favorisera une police de caractère sans empattements. Il sera aussi préférable de ne pas dépasser deux lignes par sous-titre tout en faisant attention à la séparation des unités grammaticales. Vous l’aurez compris, les contraintes « basiques » sont plus ou moins les mêmes. Cependant, nous allons voir qu’une plus grande flexibilité peut être accordée lorsqu’il s’agit de surtitrer.

D’ailleurs, Bruno Péran, directeur de cabinet à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès et surtitreur pour le théâtre et l’opéra précise :

Dans le sous-titrage, des normes ont été adoptées en réponse à ces contraintes : en principe un sous-titre n’excédera pas deux lignes de 35 à 40 caractères chacune, et restera généralement affiché pendant 3 ou 4 secondes. Pour les surtitres, ces paramètres ne sont pas normalisés, chaque surtitreur optant ainsi pour le format de surtitres qui lui semble le mieux adapté.

Dans « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », il montre bien que les surtitres peuvent tout à fait être intégrés à la mise en scène, qu’ils peuvent avoir une forme « artistique » venant appuyer une ambiance, le caractère d’un personnage, etc. On peut très bien imaginer, comme l’a fait Bruno Péran, des surtitres à l’esthétique inspirée des intertitres des films muets. Cela ne saurait être réalisable dans le cas de sous-titres ! Il est même possible de totalement occulter certaines parties du texte déclamé afin de commenter ce qu’il se passe sur scène, lorsque ce texte se révèle trop difficile à surtitrer (un personnage qui bafouille, se lance dans des explications confuses, etc.). La pratique du surtitrage est donc évolutive : j’irai même jusqu’à dire qu’il existe autant de manières de surtitrer que de surtitreurs. Attention : il est impératif de collaborer avec les différents intervenants, notamment le metteur en scène qui doit impérativement approuver les propositions du surtitreur.

Pour s’initier au surtitrage, sachez qu’il existe un guide du surtitrage qui répondra à toutes vos questions sur les pratiques de surtitrage, les formations qui existent, l’économie du surtitrage et bien d’autres choses encore ! Il est proposé par la Maison Antoine Vitez, une association de linguistes et gens de théâtre qui souhaitent promouvoir la traduction théâtrale, et faire découvrir le théâtre du monde entier dans un registre contemporain. Afin de bien illustrer les spécificités du surtitrage, je souhaite maintenant vous présenter différentes contraintes auxquelles les surtitreurs peuvent être confrontés.

Contraintes de traduction

N’oublions pas que le théâtre est avant tout un art vivant. C’est pourquoi, selon Bruno Péran, le surtitrage va encore plus loin que la traduction dite « classique » d’une œuvre traduite destinée à la scène. Le texte source se retrouve sur scène, c’est le texte de la mise en scène, provenant du texte écrit qui sera l’objet du travail du surtitreur.

Si l’on s’accorde à considérer que l’objectif premier du surtitrage est de donner accès au sens du texte, on peut donc dire que le surtitrage ne doit pas traduire le texte destiné à la mise en scène, mais plutôt le texte issu de la mise en scène, résultat des interprétations combinées des différents agents de la création que sont le metteur en scène et les comédiens.

Un surtitre doit donc rendre compte autant que possible de ce qui est dit, mais comme expliqué précédemment, dans une limite d’espace et de temps. En premier lieu, le traducteur/surtitreur se pose la question de la fidélité au texte source. Si l’enjeu du surtitrage est effectivement l’accessibilité du sens au public, alors il s’agira surtout de ne garder que les informations principales et d’évincer les détails. À ce niveau, le procédé de traduction à proprement parler peut être assimilé à celui du sous-titrage. Le texte est découpé en fonction des scènes, l’oral est adapté à une forme écrite, la longueur du texte doit être adapté à la vitesse de lecture du spectateur. Cependant, la traduction pour du surtitrage est loin de se limiter à une traduction mécanique et sans âme. En effet, le texte prend vie au gré des représentations dont il est dépendant. Il est éphémère par nature, au service de la mise en scène et du spectateur.

D’ailleurs, n’oublions pas que la mise en scène et le jeu des acteurs vient appuyer et guider le spectateur dans sa compréhension du spectacle. C’est là que l’analyse proposée par Bruno Péran est intéressante : pour faire simple, si on oppose la vision sourcière à la vision cibliste de la traduction, alors il faudra probablement se ranger du côté des sourciers. Il n’exclut pas qu’une traduction cibliste soit possible, mais explique plutôt que pour des raisons spécifiques au surtitrage, une vision sourcière est souvent plus adaptée. Par exemple, adapter des noms et prénoms à la langue cible n’est pas forcément une bonne idée, car cela peut réduire la compréhension de la pièce. En effet, il n’est pas forcément évident pour le spectateur de suivre et se concentrer si les noms affichés dans les surtitres ne sont pas les mêmes que ceux entendus. Attention donc à bien prendre en compte le fait qu’un spectateur ne fait pas que lire, mais qu’il regarde et écoute ce qu’il se passe sur scène. L’approche lors de la traduction ne peut donc pas être la même que lorsqu’on traduit un texte destiné à être lu uniquement.

Contraintes techniques…et artistiques.

Il est important de savoir que n’importe quel spectacle doit être adapté à la salle dans laquelle il sera joué. Le décor, les lumières, le son et la vidéo (lorsqu’il y en a) changent donc en fonction du lieu de la représentation. Il en va de même pour le support des surtitres, ces derniers devant être parfaitement visibles, sans pour autant gêner le regard du spectateur. Au regard de la taille ou de la disposition d’une salle, cet aspect peut parfois se révéler plus compliqué que prévu à respecter, surtout que les surtitres peuvent être intégrés ou non à la mise en scène. Il est important de garder en tête cette idée d’adaptation.

N’oublions pas que, théâtre oblige, des problèmes peuvent survenir lors d’une représentation publique. Mais il est impossible de modifier ou de traduire des surtitres en direct. C’est d’ailleurs LA plus grande différence entre le surtitrage et le sous-titrage. Mais alors que faire lorsqu’un des comédiens oublie son texte ? Eh bien, il faut savoir s’adapter. Je n’ai pas de réponse précise à vous donner, car c’est le surtitreur qui devra décider sur le moment de la marche à suivre.

Une autre contrainte, aussi bien technique qu’artistique se pose lorsqu’arrive la question de la mise en scène. Prenons l’exemple donné par  Hervé Péjaudier, écrivain et aussi traducteur depuis le coréen. Il nous relate son expérience de surtitrage pour un spectacle mis en scène par Lee Jong-il, un metteur en scène coréen. D’abord présenté au célèbre festival d’Avignon, le spectacle a ensuite été repris à Paris. Hervé Péjaudier avait proposé de surtitrer le spectacle, car il trouvait dommage que le public français n’y comprenne rien. Le metteur en scène s’est montré réticent puisque le dispositif de surtitrage venait perturber la mise en scène d’un spectacle qui se voulait être une immersion totale dans l’univers et la culture coréenne.

Comment alors intégrer un dispositif de surtitrage tout en respectant la volonté artistique du metteur en scène et la nécessité de surtitrer ? Hervé Péjaudier nous donne quelques pistes : tout d’abord, il est nécessaire d’intégrer au mieux l’écran de surtitrage au spectacle afin de ne pas obliger le spectateur à « sortir » de la pièce. Le maître-mot est l’adaptation ! Il est aussi vivement recommandé que la personne en charge des surtitres pendant le spectacle soit parfaitement intégré à l’équipe des régisseurs. Elle doit donc pouvoir assister aux répétitions autant que faire se peut afin de pouvoir être synchronisée avec le rythme des comédiens, mais aussi des régisseurs lumières, sons et vidéos. Le résultat n’en sera que plus fluide et agréable pour le spectateur, qui ne verra pas les surtitres comme un élément perturbateur.

Je trouve que l’expérience de Hervé Péjaudier est intéressante dans le sens où elle illustre bien la confrontation entre culture source et culture cible, notion centrale en traduction et localisation. Ce qui est également intéressant de noter est que cette question s’étend au-delà du texte cible dans le cas du surtitrage puisque des contraintes spécifiques liées à la mise en scène et à la salle de spectacle peuvent intervenir.


Les logiciels utilisés

Il existe évidemment des logiciels dédiés (ou pas) à la pratique du surtitrage. Selon le guide de la Maison Antoine-Vitez, les plus couramment utilisés de nos jours sont : Impress, Keynote (pour Macintosh), PowerPoint et Torticoli™. Il apparaît que PowerPoint est extrêmement utilisé, mais puisqu’il n’est pas dédié, le logiciel ne laisse pas vraiment de marge de manœuvre. Par exemple, pour modifier la taille de la police, il faut refaire TOUTES les diapositives et un surtitre contient en moyenne 2.000 cartons…

L’avantage du logiciel Torticoli™ est qu’il est plus flexible et ergonomique puisqu’il est dédié spécialement au surtitrage. Pour plus d’informations je ne peux que vous inviter encore une fois à vous référer au guide du surtitrage.

Pour conclure…

Finalement, le surtitrage est un type de traduction qui est par essence éphémère, qui évolue au gré des représentations et des contraintes artistiques et temporelles. C’est un type de traduction à mi-chemin entre la traduction littéraire et audiovisuelle, mais qui garde des spécificités liées au spectacle vivant. N’oublions pas que le surtitrage est également un procédé qui sert à œuvrer pour l’égalité. En plus de rendre accessible à tous des pièces étrangères dont la langue nous est inconnue, la mise en place du surtitrage pour des pièces aussi bien françaises qu’étrangères permet aux personnes sourdes et malentendantes de profiter de n’importe quel spectacle ! C’est notamment ce que propose l’association Accès Culture en offrant des services de surtitrages ainsi que des adaptations en langue des signes française. 

Sources :

André Degaine, « Histoire du théâtre dessinée », 2000

Bruno Péran, « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », La main de Thôt [En ligne], n° 4 – Traduire ensemble pour le théâtre, Varia, mis à jour le : 09/03/2018. http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=651.

Bruno Péran. « Éléments d’analyse de la stratégie de traduction mise en œuvre dans le surtitrage ». Traduire, 2010. https://journals.openedition.org/traduire/288.

Hervé Péjaudier, « Surtitrer, vous êtes surs ? ». Traduire , 2010. https://journals.openedition.org/traduire/446?lang=fr

Michel Bataillon, Laurent Muhleisen et Pierre-Yves Diez. « Guide du sur-titrage au théâtre. » Maison Antoine-Vitez, 2016.

http://classes.bnf.fr/echo/traduction/

https://www.europe1.fr/culture/les-sous-titres-debarquent-au-theatre-1349372

https://raccords.org/sous-titrage-3ca950dd17b0

Quand traduire rime avec s’instruire

Justine Abd-el-Kader, étudiante M2 TSM

Lorsqu’on reçoit un texte à traduire sans être spécialisé dans le sujet dont il traite, on est obligé de se renseigner et de comprendre un minimum de son sens afin de pouvoir rendre les informations importantes sans faire d’erreur. Ainsi, à la fin de la traduction, on est un peu plus savant, du moins en termes de connaissances théoriques. On doit dès lors vraiment apprendre pour pouvoir ensuite traduire, et cette accumulation de connaissances élargit notre propre culture générale.

Pour les personnes qui, comme moi, ont toujours eu du mal à décider de leur domaine d’activité, je trouve que la traduction spécialisée est un bon compromis. Elle permet de s’intéresser à une vaste étendue de domaines différents, au gré des envies et des occasions. Je voudrais donc mettre en valeur cette interdisciplinarité du métier en présentant les processus de recherche d’informations et leurs effets sur le traducteur, ainsi qu’en évoquant la question de la spécialisation.

Il faut comprendre pour traduire

Mettons-nous en situation : vous recevez un texte qui traite d’un sujet qui vous est totalement inconnu. Vous devez pourtant le traduire, sans commettre d’erreur de sens car votre travail sera lu et peut-être même utilisé par des clients de l’entreprise qui vous a contacté. Quelle est votre réaction ? Panique, pleurs et dépression ? Ou dictionnaire, documentation et étude ? Heureusement pour la prospérité du métier, la plupart des traducteurs et traductrices choisissent la seconde option et tentent de comprendre de quoi il retourne afin de rendre la traduction attendue.

Nous voilà donc avec un texte sur le sélénium, les crypto-monnaies, le système judiciaire américain ou encore les propriétés techniques d’un nouveau modèle de voiture. On se lance dans la traduction, peut-être même avec un glossaire préétabli et, parfois, la confiance de ses expériences passées. Et là, c’est l’os : mais c’est quoi en fait le [insérer ici l’ovni qui vous sert de sujet]. C’est là que commence le travail complémentaire du traducteur, celui auquel ne pensent pas forcément ceux qui ne sont jamais vraiment entrés dans le monde de la traduction.

Alicia Martorell (2008), traductrice et membre de la Société Française des Traducteurs, insiste sur ce point : il est impossible pour un traducteur de traiter un texte sans en comprendre les références et les idées phares. Point de vue partagé par d’autres professionnels sur le terrain, comme dans ce billet de blog (en anglais). Un bon traducteur a besoin d’élargir son savoir avant de proposer une traduction.

Rechercher les informations puis les stocker pour les réutiliser

Chaque personne qui se lance dans une traduction a donc une étape d’enrichissement des connaissances à accomplir en plus d’un travail d’enrichissement purement linguistique. Elle doit faire des recherches sur ce qu’elle ne connaît pas, et maîtriser le sujet de manière suffisante pour pouvoir en parler naturellement. Pour l’aider à conserver toutes ces informations, de nombreux outils sont à sa disposition : mémoires de traduction, glossaires, bases de données linguistiques, etc.

Commence alors la recherche « par bonds » : on tape sa requête dans un moteur de recherche, on sélectionne les pages qui nous intéressent, qui elles-mêmes nous renvoient vers d’autres pistes de recherche. On tape alors une autre requête, on clique sur d’autres liens, qui font naître de nouvelles idées, et ainsi de suite.

Attention toutefois : on a vite tendance à se perdre dans les recherches. Bon nombre de traducteurs se sont au moins une fois laissés emporter par les possibilités de connaissances offertes. On peut partir d’une recherche sur la racine de réglisse et finir par regarder la vidéo entière du processus de fabrication des bonbons à la réglisse. Ou bien commencer par se documenter sur les polyphénols contenus dans le vin et se retrouver à en apprendre plus sur l’usage du vin comme médicament au cours des siècles. Tout peut aller très vite… et donc ralentir le travail.

C’est à cause de ce jeu de piste presque infini qu’il est crucial de stocker les informations pour pouvoir les réutiliser plus tard. Notre mémoire humaine est certes impressionnante, mais pas aussi étendue que celle de nos différents logiciels. Anne Condamines (1994) développe ce travail de recherche terminologique nécessaire au traducteur, et donne déjà il y a 25 ans les bases du stockage d’informations.

Petit à petit, on en sait plus sur tout

Avec l’expérience qui s’accumule, notre culture générale s’étend. Bien sûr, cela peut être le cas pour tout un chacun. La vie quotidienne nous apprend sans cesse de nouvelles choses et il suffit de lire le journal ou de regarder un documentaire pour s’instruire. Certes, mais on se cultive généralement plus volontiers sur ce qui nous intéresse personnellement, et pour la plupart des gens cela reste occasionnel. Pour un traducteur, ce travail est régulier et incontournable.

La communauté traductrice a affaire à un nombre de sujets très varié. Dans le même jour, on peut être amené à se documenter sur les différents types de colle ainsi que sur la pyrale du buis (c’est un papillon, si vous voulez tout savoir) et sur le fonctionnement d’une copropriété en Suède. C’est en élargissant cette culture générale que l’on réduit peu à peu le nombre de recherches à faire dans les domaines que l’on a déjà abordés. Le temps passé à comprendre le sujet et la façon dont il faut en parler peut alors être consacré au cœur du métier, à savoir la traduction pure et simple.

Ainsi, cette activité va bien au-delà d’un simple transfert linguistique : tout traducteur a besoin d’une certaine culture générale applicables aux textes qu’il traduit (Lavault, 2007).

Une spécialisation essentielle ?

Même si c’est loin d’être une obligation, un grand nombre de professionnels choisissent de se spécialiser dans un ou plusieurs domaines, voire sous-domaines. Ainsi, des traducteurs juridiques vont être spécialistes du droit des contrats, des traducteurs médicaux vont devenir experts en prothèses de genoux, etc. Ils deviennent alors des sortes de « traducteurs-spécialistes » dont les connaissances sur un certain sujet ne sont plus à remettre en question. Ils ont dépassé le stade de la recherche et de la documentation (même s’il y a toujours plus à apprendre, évidemment), et maîtrisent alors leur domaine de spécialité sur le bout des doigts.

Cela leur fait gagner un temps considérable, et leur permet parfois de trouver des niches dans lesquelles peu de traducteurs se sont risqués. Une chose en entraînant une autre, ils récoltent plus de clients et/ou plus d’argent. C’est pourquoi on nous conseille souvent de nous spécialiser. Il y a d’ailleurs une différence faite naturellement entre débutants et confirmés. Les premiers sont souvent généralistes, tandis que les seconds sont souvent ceux qui ont eu l’occasion de se spécialiser. Parfois, ce sont même des professionnels d’autres secteurs qui quittent leur métier pour devenir traducteur dans le domaine de leur formation d’origine. C’est le cas de Mark, traducteur pharmaceutique dont vous pourrez lire le témoignage ici. Selon lui, cela lui donne une compétence rare qui le met en valeur sur le marché de la traduction, et lui permet d’allier tous ses centres d’intérêts en un seul métier.

Comme dans beaucoup de cas en traduction, tout dépend du but de chacun. On peut très bien continuer à toucher à tout et faire des recherches pour chaque texte reçu, quitte à ce qu’ils ne soient pas extrêmement spécialisés. Ou bien on peut saisir les occasions qui se présentent et devenir expert dans un ou plusieurs sujets bien déterminés. Dans tous les cas, on aura enrichi notre propre culture générale et accumulé des connaissances dans des domaines que l’on n’expérimentera sûrement jamais au-delà du clavier et de l’écran.

En guise de mot de la fin, la traduction est un métier pluridisciplinaire, qui permet de ne jamais s’ennuyer et de toujours apprendre. Les exemples donnés dans ce billet (qui proviennent tous de textes donnés à traduire pendant l’année de M1) sont des sujets qui demandent des recherches préliminaires, mais parfois ce n’est qu’une seule phrase très spécialisée sur laquelle il faut passer des heures avant de la comprendre. Cela demande d’être passionné et patient, voire même de posséder des qualités d’enquêteur afin de suivre les bons indices qui nous mèneront à la bonne traduction.

Sources :

Condamines, A. (1994). Terminologie et représentation des connaissances. Didaskalia, 5. https://doi.org/10.4267/2042/23235

Desarthe, A. (2019, septembre 27). Traduire les yeux fermés [Conférence]. Journée mondiale de la traduction, Campus Pont de Bois.

Lavault, E. (2007). Culture générale et traduction. In Traduction spécialisée : Pratiques, théories, formations (p. 284). Peter Lang.

Ma vie de traducteur pharmaceutique professionnel. (2018, janvier 25). IPAC Traduction Médicale et Pharmaceutique. https://www.ipac-traductions.com/blog/vie-de-traducteur-pharmaceutique-professionnel/

Martorell, A. (2008). Les idées et les mots : La traduction en sciences humaines. Traduire. Revue française de la traduction, 217, 37‑51. https://doi.org/10.4000/traduire.961

The Importance of Subject Matter Expertise in Translation. (2016, février 8). Ulatus Translation Blog. https://www.ulatus.com/translation-blog/the-importance-of-subject-matter-expertise-in-translation/

Traducteur spécialisé : Quels avantages pour le client ? (2016, juillet 5). Tradonline. https://www.tradonline.fr/blog/traducteur-specialise-quels-avantages-pour-le-client/

Keep Calm : la santé mentale des traducteurs

Par Sarah Bonningue, étudiante M1 TSM

« À quoi ça sert un traducteur ? », « Tu as pas peur que la traduction automatique te prenne ton travail ? », « Pourquoi tu étudies la traduction si c’est pas pour des livres ? », « Pourquoi payer quand Google Traduction le fait gratuitement ? ».

Toute cette négativité envers le métier m’a donné envie d’en savoir plus sur le bien-être des traducteurs, notamment à quelles sources de stress ils sont confrontés au quotidien. C’est un sujet dont on parle peu à mon goût, bien qu’essentiel puisque nous passons une majeure partie de notre vie à travailler. La santé mentale au travail est prise en considération de plus en plus et est décrite selon l’OMS comme un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux et contribuer à la vie de sa communauté.

Vous me direz, oui mais enfin, c’est comme ça pour chaque profession, pas juste les traducteurs. Je suis d’avis qu’il faut avoir conscience des éventuels facteurs de stress afin de les éviter ou minimiser : on peut se laisser submerger par ses émotions et en arriver à des pathologies graves comme la dépression ou le burn-out. Certes, dans cet article je vais me focaliser sur les aspects négatifs (qui ne le sont peut-être pas pour certains), mais ne perdons pas de vue pourquoi nous avons choisi cette voie, ce qui nous a motivé, ainsi que tous les avantages que cela procure. Je tiens à préciser que je ne suis en aucun cas experte en psychologie, ni thérapeute, je ne suis pas apte à offrir de solutions médicales. L’objectif de cet article est uniquement d’identifier les problèmes auxquels nous pouvons être confrontés dans notre vie professionnelle afin d’améliorer nos conditions de travail.

Instabilité financière

Rappelons tout d’abord que les traducteurs exercent en majeure partie en tant qu’indépendants, 85 % d’entre eux en 2015 selon la Société Française des Traducteurs. Ce statut, qui permet à la fois de l’autonomie et une liberté d’organisation de son temps, a un certain prix. En effet, comme pour tous les indépendants, l’instabilité financière constitue le principal facteur de stress, notamment lors du démarrage de l’activité où le travail est variable d’un mois à l’autre. Trouver des clients, faire sa propre publicité, se démarquer dans le secteur n’est pas chose facile car ce sont des tâches qui ne seront pas compensées financièrement. Il faut du temps pour se constituer une bonne clientèle, cela peut prendre des mois, certains préfèrent ainsi faire appel à des agences de traduction qui ont l’avantage de s’occuper de ces tâches marketing. Dans tous les cas, il faut savoir choisir des agences ou clients directs fiables sous peine d’être payé plusieurs mois après la fin d’un projet, d’où l’irrégularité de salaire.

Ce manque de travail peut en conséquence nous pousser à accepter toutes sortes de demandes quelles qu’elles soient : un projet trop volumineux, qu’on ne se sent pas capable de faire, un document très pointu ou même un sujet qui ne fait pas partie de nos domaines de spécialité. Pourtant, la peur de ne pas avoir assez de travail nous incite à accepter un projet afin de ne pas perdre un client potentiel (même si le tarif est en dessous de nos attentes ou de celui qu’on exige habituellement).

L’isolement

Les personnes introverties ont peut-être choisi cette profession car rester chez soi, ne voir personne et ne pas sortir semblait judicieux. Néanmoins, comme nous avons pu le voir pendant deux mois de confinement, les gens n’apprécient pas tellement la solitude, qui fait pourtant bien partie du métier de traducteur indépendant.

Beaucoup de personnes habituellement salariées se sont retrouvées dernièrement confrontées au même problème que les libéraux pendant le confinement : l’isolement. Selon notre personnalité, cela peut être perçu comme un point positif ou négatif. Il convient de se poser la question : j’ai besoin de contact social ? Je préfère travailler seul ? Être non salarié signifie ne pas avoir de collègues ou de hiérarchie à qui s’adresser en cas de besoin, que ce soit pour un aménagement des horaires ou un soutien moral.

Cela dit, le traducteur indépendant est-il si solitaire ? Après tout, il existe d’autres modes de communication, il est en contact avec des agences ou des clients mais il peut également élargir son réseau : en communiquant avec d’autres traducteurs via les réseaux sociaux, en participant à des conférences, évènements ou cours en ligne etc. Hors cadre professionnel, le simple fait de voir du monde à l’extérieur est primordial. Pour ceux qui ne pensent pas supporter l’isolement, ou même juste le travail à la maison par manque de discipline, il faudrait prendre en considération les espaces de coworking ou avoir son propre bureau en dehors de chez soi. Cela peut sembler futile mais pendant l’épisode de coronavirus, les articles fusaient sur les difficultés et conseils liés au télétravail. Dans tous les cas, il faut définir un cadre de travail, que ce soit le lieu ou les horaires, afin d’atteindre un équilibre entre la vie personnelle et professionnelle. C’est essentiel pour des conditions de travail optimales et ainsi éviter les constantes interruptions par les autres membres de la famille.

Autonomie oui, mais des responsabilités

Être indépendant signifie devoir gérer toute son activité, que ce soit les aspects du travail (gestion du temps, organisation, horaires) mais aussi tout l’aspect financier avec la comptabilité, les factures, le tarif etc. Il faut être discipliné et rigoureux : on peut être vite tenté de se réveiller un peu plus tard, ou bien de procrastiner à cause des nombreuses distractions chez soi. Le traducteur étant payé normalement au mot, il n’est pas question de tricher sur le nombre d’heures, son activité ne sera rentable que s’il est productif.

Bientôt remplacés ?

Les avancées technologiques ont bouleversé le monde de la traduction, notamment avec l’arrivée de la traduction neuronale. Pour cette raison, on s’imagine que les « biotraducteurs », comme on devrait nous appeler maintenant, sont amenés à disparaître. Toutes ces questions peuvent nous amener à remettre en question notre métier et se dire : je ne vais plus avoir de travail, à quoi bon de toute façon la traduction automatique fait tout mieux que moi… Et même si l’on est positif, il y a toujours quelqu’un dans notre entourage pour le faire remarquer. Alors, petit rappel, renseignons-nous sur l’évolution concrète du marché plutôt que d’écouter des personnes « lambda » qui auraient soi-disant entendu parler d’outils tellement performants que nous serions jetés aux oubliettes. Voilà pour les suppositions, maintenant les faits :

Oui, la traduction automatique a considérablement progressé, c’est indéniable, mais cela ne signifie pas que nous en sommes réduits à l’état de dinosaures, au contraire. En 2019, le marché mondial des services linguistiques (traduction, localisation et interprétariat) représentait 49,6 milliards de dollars, soit une croissance de 6,62 % par rapport à l’année précédente. Les progrès technologiques ne relaient pas les traducteurs au second plan, mais les obligent à changer leur manière de travailler, à s’adapter aux besoins changeants des clients et à se former aux nouveaux outils qui peuvent d’ailleurs améliorer la qualité.

Reconnaissance du traducteur

Il existe d’autres facteurs de pression propres au métier de traducteur. Personnellement, j’estime qu’il existe une pressionde la part du monde extérieur à la profession. De nombreux préjugés font qu’il y a un manque de (re)connaissance du métier. Pour certains clients, cela peut sembler simple : « y’a juste à envoyer le document, le traducteur c’est un dictionnaire bilingue vivant, ça prend juste quelques heures, non ? ».

Je caricature peut-être un peu, mais les clients qui ne connaissent rien au métier peuvent avoir des attentes impossibles, notamment exiger de fournir une traduction d’excellente qualité en un temps record. Ils prennent en compte uniquement l’aspect purement linguistique et négligent tout le travail de recherche terminologique, du domaine de spécialité etc.

Pourquoi s’en étonner ? Après tout, il n’est pas rare sur Internet de voir des offres comme « Vous êtes bilingue : devenez traducteur en ligne, aucune formation requise ! ». Rappelons-le, la profession n’est pas réglementée, ce qui explique la forte concurrence, et ainsi, les délais serrés et à bas prix. Je vous invite à lire ici l’un de nos articles de 2018 qui résume très bien la façon dont le traducteur est perçu.

Un travail de l’ombre

Une traduction doit être la plus fluide et naturelle possible, ce qui oblige le traducteur à être invisible (Venuti, 1995). C’est ce que le marché exige de nos jours, on ne doit pas percevoir le texte comme une traduction mais donner l’illusion que c’est un original retranscrivant la pensée de l’auteur. C’est donc en quelque sorte un travail de l’ombre, car, si l’on lit un texte bien écrit, va-t-on attribuer les mérites à l’auteur ou au traducteur ? Bien souvent personne ne pense ou fait des éloges au traducteur. Quand il y a un problème en revanche, on rejette toujours la faute sur ce dernier. Cela a toujours fait partie du métier depuis l’Antiquité. Quelques exemples : Saint Jérôme, saint patron des traducteurs, a été accusé d’hérésie pour sa traduction de la Bible. Citons également Étienne Dolet, à la Renaissance, pour sa traduction d’une œuvre du philosophe grec Platon.

« Parquoy elle [la mort] ne peut rien sur toy, car tu n’est pas ecnores prest à deceder ; et quand tu seras décédé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. »

Trois petits mots ajoutés qui remettent en cause la religion, insinuant qu’il n’y avait rien après la mort. De ce fait, il a été accusé d’athéisme et condamné à mourir sur le bûcher en 1546. Fort heureusement, le monde est bien différent aujourd’hui, mais il n’empêche qu’une traduction peut être contestée, critiquée et dans le cas contraire, le mérite revient souvent à l’auteur.

Comme dans tout métier, on attend des traducteurs un certain gage de qualité. Il faut fournir la traduction la plus fidèle mais aussi la plus fluide possible, et dans certains cas, cela peut représenter des risques. Voyez donc le cas de la traduction médicale et juridique : une erreur de traduction peut non seulement coûter cher, mais aussi avoir des conséquences graves ! Même si l’on ne traduit pas ces deux secteurs, on est forcément amené un jour ou l’autre à traduire un sujet pointu que l’on ne maîtrise pas assez. Il est possible à ce moment-là d’être confronté au syndrome de l’imposteur.

Le syndrome de l’imposteur

En avez-vous déjà entendu parler ? Le syndrome de l’imposteur est le sentiment de ne pas être à la hauteur, d’avoir peur que les autres nous considère comme incompétent. Un exemple pour illustrer : il existe une multitude de sous-domaines au sein de la traduction médicale, il est donc compréhensible de ne pas tout connaître. Un traducteur médical peut se retrouver confronté à un sujet très pointu sur une pathologie dont il n’a jamais entendu parler. Va-t-il le traduire quand même ou prendre le risque de faire une erreur de sens ?

La nature perfectionniste du traducteur le conduit à faire attention au moindre détail. Ainsi, il est donc possible que celui-ci refuse un travail qu’il se sent incapable de faire, de peur d’obtenir un résultat de mauvaise qualité. Au sein d’un même domaine, on ne connaît pas forcément tout sur un sujet. Or, le traducteur doit écrire comme un expert quel que soit le type de document. Il faut souligner que, dans ce secteur, les traducteurs reçoivent très peu de retours sur leur travail, ce qui est compliqué pour connaître les éventuels points d’amélioration. Pour un débutant sans expérience, c’est d’autant plus frustrant. Il faut savoir s’adapter, se spécialiser et utiliser les bons outils afin d’éviter ces problèmes. Demander de l’aide à un expert du secteur pour une relecture technique peut aussi être une bonne solution.

Risques psychosociaux (RPS)

Les RPS incluent le stress ou encore le syndrome d’épuisement professionnel (burn-out) et peuvent se traduire par l’expression d’un mal-être ou d’une souffrance au travail, des conduites addictives, une dégradation de la santé physique et mentale.

Les exigences du marché font que nous devons être de plus en plus productifs, tenir des délais serrés ou encore faire du travail de dernière minute tout en conservant une excellente qualité. Et ce, parfois au détriment de sa vie personnelle et familiale.

Ce stress professionnel résulte du sentiment de surcharge de travail et d’incapacité à atteindre la qualité souhaitée en raison des contraintes de temps. Ce sont bien entendu des problèmes que l’on retrouve chez les salariés mais certaines différences avec les indépendants sont notables.

Selon une enquête de l’Insee, les non-salariés déclaraient en 2018 des durées de travail plus élevées que pour les salariés (45,5 heures en moyenne contre 39,1 par semaine). En soi, le rythme ou l’intensité ne sont pas nécessairement différents, mais les plages horaires sont plus étendues et atypiques. Il est fréquent de travailler le soir ou le week-end. En 2018, les non-salariés ont aussi travaillé davantage dans l’année que les salariés (242 jours contre 214). Ces horaires étendus peuvent représenter un facteur de risque psychosocial selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail. De plus, les freelances n’ont pas une routine fixe établie et sont confrontés à l’isolement social.

Même si le statut d’indépendant apporte de la liberté, comme je l’ai mentionné précédemment, l’entourage peut avoir tendance à négliger les contraintes et sacrifices à faire. Sans compter que certains estiment que travailler à la maison est synonyme de se prélasser. Pourtant, l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle peut être bancal, car on s’accorde moins de pauses par culpabilité, pensant ne pas en faire assez. Concilier activité professionnelle et vie familiale, surtout quand on a des enfants, peut s’avérer compliqué à gérer.

Il faut faire extrêmement attention aux signes avant-garde du burn-out. C’est concrètement un état d’épuisement à la fois physique, émotionnel et psychique qui découle d’un travail exigeant émotionnellement. Certaines personnes sont peut-être des bourreaux de travail mais tôt ou tard le corps ou le mental peut lâcher si l’on ne s’autorise pas des moments de répit.

Comment reconnaître les signes ? Stress et anxiété sont bien sûr de la partie mais à cela s’ajoutent la fatigue, la difficulté à se concentrer ou bien même un ras-le-bol général. Seuls le repos et l’accompagnement avec un psychothérapeute peuvent traiter le burn-out.

D’ailleurs, les indépendants voient le repos et les vacances d’une manière complètement différente des salariés. Ils peuvent être amenés à culpabiliser car, pendant ce temps, ils ne gagnent pas d’argent. De plus, il leur arrive souvent d’avoir du « temps libre » imposé à cause du manque de travail mais c’est rarement un temps de récupération, plutôt une source de stress en raison de l’attente et de l’instabilité financière.

Voici quelques recommandations de la SFT pour conserver une bonne estime de soi malgré les difficultés rencontrées : 

Quelques parades pour retrouver une estime de soi :

  • manger sainement et prendre une vraie pause déjeuner ;
  • pratiquer une activité sportive régulière ;
  • trouver du temps pour soi ;
  • être sûr de ses compétences, pour savoir faire face aux retours clients ;
  • accepter de rendre parfois un travail un peu moins parfait ;
  • arrêter de se vendre ;
  • diminuer son niveau d’exigence pro ou privée, à voir selon chacun ;
  • à partir d’un certain âge : passer à mi-temps, garder seulement certains clients, ne plus prendre de commandes urgentes, etc.

Pour conclure, la qualité de vie au travail passe par une bonne santé si l’on veut s’épanouir dans son environnement de travail. Cela peut en effet avoir des répercussions sur la santé physique, qui ici, risque d’empêcher d’exercer son métier dans les meilleures conditions. Je le répète, aucun travail n’est idyllique, il faut juste avoir conscience des difficultés auxquelles nous pouvons être confrontés tout en gardant à l’esprit ce qui nous motive au quotidien : l’amour des langues étrangères, de sa langue maternelle, la curiosité, l’attention aux détails… Chacun a ses raisons, trouvez les vôtres. Et enfin, rappelez-vous, nous avons encore besoin de traducteurs.

Si vous souhaitez lire ou écouter plus de contenu sur cette thématique, je recommande le blog et le podcast suivants :
https://blog.zingword.com/ (catégorie Wellness, en anglais)
https://smarthabitsfortranslators.com/ (en anglais)

Bibliographie

Analyse des données sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction en 2015. p. 23.
BUSINESS, BFM. « Les 5 pièges à éviter quand on devient freelance ». BFM BUSINESS, BFM BUSINESS. bfmbusiness.bfmtv.com, https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/les-5-pieges-a-eviter-quand-on-devient-freelance-1070263.html.
CSA Research – Voir. https://insights.csa-research.com/reportaction/48585/Marketing.
Haurant, Sandra. « “I Felt Vulnerable”: Freelancers on the Stress of Self-Employment ». The Guardian, 8 décembre 2016. http://www.theguardian.com, https://www.theguardian.com/money/2016/dec/08/i-felt-vulnerable-freelancers-on-the-stress-of-self-employment.
Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationIndépendants_Synthese.pdf. https://www.inserm.fr/sites/default/files/media/entity_documents/Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationInd%C3%A9pendants_Synthese.pdf.
La santé mentale: renforcer notre action. http://www.who.int, https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-strengthening-our-response.
Loock, Rudy. « La plus-value de la biotraduction face à la machine. Le nouveau défi des formations aux métiers de la traduction ». Traduire. Revue française de la traduction, no 241, 241, Syndicat national des traducteurs professionnels, décembre 2019, p. 54‑65. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.1848.
« Mental Health in Freelance Translation: Imposter Syndrome ». The Savvy Newcomer, 2 juillet 2019. atasavvynewcomer.org, https://atasavvynewcomer.org/2019/07/02/mental-health-in-freelance-translation-imposter-syndrome/.
« OMS | La santé mentale au travail ». WHO, World Health Organization. http://www.who.int, http://www.who.int/mental_health/in_the_workplace/fr/.
SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf. http://www.eps-erasme.fr/Ressources/FCK/SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf.
Types of Work. www.mind.org.uk/information-support/tips-for-everyday-living/workplace-mental-health/types-of-work/.

COVID-19 et le marché de la traduction

Par Marie Fiquet, étudiante M1 TSM

Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler d’un fléau qui touche le monde entier depuis plusieurs mois, qui répond au doux nom de coronavirus ou COVID-19. Ce virus a émergé dans la ville de Wuhan en décembre 2019, il s’est d’abord propagé dans les pays d’Asie puis progressivement vers l’Europe pour enfin être qualifié de pandémie le 11 mars 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ce qui a résulté sur de nombreux dispositifs de confinement au sein de différents pays du monde, notamment en France le 17 mars 2020 à 12 h 00. Et là, c’est la douche froide pour de nombreux Français : télétravail, chômage partiel, mesures de distanciation sociale, fermeture des parcs, cinémas, restaurants, discothèques, centres commerciaux et surtout déplacements interdits sans la fameuse attestation…Pour ne pas brusquer la population, le Président nous parle de quinze jours puis en rajoute quinze autres pour enfin fixer la date du déconfinement (avec respect des gestes barrières) au 11 mai 2020.

À ce jour, on dénombre 5 404 512 cas confirmés de COVID-19 (145 555 en France) et 343 514 décès (28 530 en France).

Hop hop hop, je vois venir vos critiques « On sait déjà tout cela ! » « Oh non un énième article sur le sujet ! » « Ras le bol, on en a mangé pendant des mois et des mois ! » Rassurez-vous, il s’agit d’une simple entrée en matière. L’article traite du COVID-19, certes, mais principalement de l’effet qu’il a eu et a encore à ce jour sur le monde de la traduction et ses différents protagonistes.

Nous savons tous que cette pandémie, loin d’être encore endiguée, a et aura des effets durables sur l’économie française mais également mondiale. Et pour cause, lors de ces deux mois de confinement et encore aujourd’hui, le système s’est retrouvé à l’arrêt : fermeture administrative des lieux recevant du public et non-indispensables à la vie du pays, des salariés au chômage technique, en arrêt de travail pour garde d’enfants ou en incapacité à télétravailler… Les petites entreprises comme les grands groupes français sont impactés.

Je me suis donc posée les questions suivantes : qu’en est-il du secteur de la traduction, pour les indépendants et les agences ? Y-aura-t-il un réel impact sur le marché ?

Pour ce faire, j’ai élaboré plusieurs questionnaires que j’ai dirigés à l’encontre de traducteurs indépendants et également d’agences pour récolter les différentes opinions et ressentis durant ce confinement. C’est un travail qui a également été réalisé à plus grande échelle par différents organismes (EUATC, FIT Europe, Commission européenne, Elia, EMT, GALA) qui mènent chaque année une enquête appelée « European Language Industry Survey » à destination des freelances (traducteurs et interprètes). Celui-ci analyse l’état de l’industrie des langues à travers les différentes tendances, façons de faire, opinions pour permettre d’expliquer et prévoir les changements actuels ou même futurs. Mais cette année, la pandémie a complètement bousculé les résultats, les organismes ont donc dû adapter leur démarche et ont quelque peu redirigé l’étude vers celle-ci. Deux enquêtes ont été menées, la première réalisée durant la semaine du 27/03/2020 au 03/04/2020 à laquelle 1 036 professionnels indépendants de 29 différents pays européens et 18 autres ont participé et la seconde réalisée durant la semaine du 17/04 au 24/04 avec 400 participants de plus et 7 nouveaux pays européens.

Leurs questionnaires tout comme les miens ont abordé différentes questions :

Le COVID-19 a-t-il impacté l’activité ? Le chiffre d’affaires ?

Les traducteurs freelances que j’ai interrogés, déclarent qu’il y a eu une baisse notamment dans leur chiffre d’affaires. Certains accusent une baisse allant jusqu’à 67 % pour le mois d’avril. D’autres déclarent que la chute n’est pas très importante ou qu’ils ne voient pas encore d’impact notamment par la nature des projets qu’ils traitent.

Les agences, elles aussi, ont connu une baisse parfois de l’ordre de 30 %.

Selon la 1ère enquête des organismes :

Figure 1 Résultats de la première enquête

La 2de, elle, annonce :

Figure 2 Résultats de la seconde enquête

Et pour cause, les répondants déclarent qu’ils reçoivent beaucoup moins de demandes.

D’autres impacts se font sentir sur le marché : de nombreux retards, des traductions centrées sur les mêmes thèmes…

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Ayant été à l’arrêt ou parfois ralenties, les différentes industries accusent d’un impact plus ou moins important selon les secteurs.

Parmi les secteurs fortement touchés, on retrouve le tourisme, la production, l’aviation, les arts, la mode, la vente… Quant aux secteurs moyennement touchés, il s’agit du juridique et de la finance.

Certains ont plutôt été privilégiés lors de cette crise et, sans grande surprise, nous retrouvons le médical (brevets, sur le COVID-19), les télécommunications, la consommation, le marketing (habitudes d’achat pendant le confinement), le streaming, l’informatique, les jeux vidéo, la communication de crise…

Comment les différents acteurs du secteur se sont-ils adaptés pour faire face à cette crise ?

Toute crise implique une perte, et donc, la nécessité de s’adapter. Je me suis demandé quelle allait être la réponse des clients, des agences ou encore des traducteurs concernant les prix et les services qu’ils proposent pour combler le manque à gagner.

J’ai reçu diverses réponses à ce sujet, en général les traducteurs indépendants ont décidé de baisser les prix pour de nouveaux clients, faire des remises à certaines agences, élargir leur domaine de spécialité ou encore accepter des contrats qu’ils n’auraient acceptés en temps normal.

Passons du côté des agences, certaines ont parfois baissé les prix de 15 % pour de nombreux clients, d’autres que très légèrement car il s’agit de contrat à tarifs fixés.

La SFT a communiqué sur le sujet en rappelant que les « prestataires n’étaient pas des variables d’ajustement » car certaines grandes entreprises ont fait pression sur les traducteurs pour baisser leur prix.

Qu’en est-il de la relation avec les clients, les traducteurs ou encore les agences ?

Cette situation s’accompagne évidemment d’incertitude et de stress, on peut alors s’interroger sur la relation humaine entretenue entre les divers acteurs.

Dans la deuxième enquête, 73,3 % des indépendants déclaraient avoir eu contact avec leurs clients contre 26,7 % qui ne l’ont pas été. Ces échanges concernaient principalement les projets et les factures. Les clients ont également partagé pour rassurer les indépendants et prendre de leur nouvelle.

Il a été noté que le nombre de clients « exigeant » une baisse des tarifs a diminué (de 16,2 % à 7,6 %) bien que cela persiste. Une tout autre approche a été observée, qui entre plus dans une renégociation des prix et une modification des conditions de paiement. De plus, quelques répondants ont ajouté que quelques-uns de leurs clients retardaient les paiements ou ne répondaient pas aux appels ou e-mails sur le sujet.

Du côté de mes questionnaires, les traducteurs et agences ont parfois remarqué un environnement plus tendu et inquiet, des délais de réponses un peu plus longs, davantage de messages d’absences et également, sur une note plus positive, une bonne entraide et une compréhension vis-à-vis de chacun.

Qu’en est-il des aides apportées par l’État ?

Les États des pays européens ont promis aux professions indépendantes et aux entreprises différentes aides. En France, il en existe plusieurs :

– indemnités journalières pour garde d’enfant ;
– délais de paiement d’échéances sociales et fiscales ;
– report de paiement des loyers et certaines factures pour les entreprises ;
– un fonds de solidarité (de 2 volets) ;
– prêt garanti par l’État ;
– médiateur des entreprises ;
– prise en charge des cotisations de retraite complémentaire.

Mais qu’en est-il réellement ?

À la date de la première enquête, seulement 18,1 % des participants avaient déclaré avoir fait appel à certaines aides contre 62 % qui attendaient de voir.

Lors de la seconde enquête, 34,4 % en avaient fait la demande, 31,5 % non et enfin 34,3 % attendaient également de voir s’ils en auraient besoin.

Lorsque je recoupe les différentes réponses de mes questionnaires, la majorité des freelances ne bénéficient pas d’aides (beaucoup trop de conditions à remplir) mais quelques-uns oui pour la garde d’enfant.

Quel avenir pour le secteur de la traduction ?

La question est : les acteurs du secteur appréhendent-ils le « retour à la normale » ou craignent-ils pour leur activité ?

Les personnes interrogées ont conscience d’un possible ralentissement ou de quelques impacts concernant les prix car moins de budget sera consacré aux traductions. Mais pour l’heure, rien n’est fixé, la situation sera décisive dans les mois à venir. Voici un avis qui illustre bien ces propos :

 « J’ai quelques craintes, on attend de voir ce qui peut se passer. Les 2-3 mois qui vont suivre seront déterminants même si l’arrivée de l’été ne permet pas de juger dans les meilleures conditions. Septembre est économiquement encore loin. Le marché est assez fluctuant aussi, on peut être très débordé puis c’est le calme. Tout le monde s’accorde à dire que c’est un marché qui fonctionne par vagues. »

Pour conclure sur une note plus positive, la majorité des répondants n’ont qu’une hâte : c’est de reprendre une activité, un rythme normal et ne craignent pas l’avenir pour le moment.

Toute cette situation pourrait ouvrir la réflexion sur la nécessité de bureaux physiques pour les petites et moyennes agences. Cette crise n’a pu que démontrer l’efficacité du travail à distance.

Je remercie Agathe Legros, Aurélie Bretel, Céline Thorin, Kévin Bacquet, TWIS LTD et autres traducteurs freelances et agences qui ont eu la gentillesse de participer à mes différents questionnaires.
Un grand merci à toutes les personnes qui ont fait front dès le début de cette pandémie.

Sources :

« 2020 European Language Industry Survey Launched ». 2020. EUATC (blog). 23 janvier 2020. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« 2020 European Language Industry Survey launched – EUATC ». s. d. https://euatc.org/industry-surveys/2020-language-industry-survey-launched/.

« COVID-19 Impact on Independent T&I Professionals | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/how-covid-19-is-impacting-independent-translation-and-interpreting-professionals/.

EUROPEAN LANGUAGE INDUSTRY SURVEY 2020 – Before &After COVID-19. 2020. https://euatc.org/industry-surveys/eurpoean-language-industry-before-and-after-cv19-webinar-recording/.

FranceTransactions.com. s. d. « COVID-19 : aide financière exceptionnelle pour les indépendants (URSSAF/CPSTI) ». Guide Epargne. https://www.francetransactions.com/actus/actualites-socio-economiques/covid-19-aide-financiere-exceptionnelle-pour-les-independants-urssaf-cpsti.html.

« Further Findings from Take 2 COViD-19 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/further-findings-from-the-take-2-covid-19-survey/.

« Maladie Covid-19 (nouveau coronavirus) ». 2020. Institut Pasteur. 21 janvier 2020. https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/maladie-covid-19-nouveau-coronavirus.

« SFT – Actualités ». 2020a. https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2578.

« SFT – Actualités ». 2020b.https://www.sft.fr/fo/public/menu/archives_news/news_fiche&newsId=2575.

« Take 2 Survey | FIT Europe ». 2020. http://fit-europe-rc.org/en/initial-results-from-fit-europes-covid-19-take-2-survey/.

Wordbee. 2020. The impact of COVID-19 on gaming, travel and translation.

Il était une fois la traduction dans l’univers Disney

Par Margaux Mackowiak, étudiante M1 TSM

Walt-Disney-Pictures

Depuis ma prime enfance, j’ai toujours été une grande adepte des films Disney. Les années filent, je suis devenue une adulte, et pourtant, je passe un moment toujours aussi agréable à regarder ces œuvres cinématographiques. Ce doit sûrement être ça, le syndrome millennial. Avec le confinement et la sortie tant attendue de la plate-forme de streaming Disney + en France, j’ai notamment pu m’échapper de la réalité et me replonger dans les grands classiques, certains films mais aussi des séries qui m’ont rendue nostalgique, m’ont fait replonger en enfance, royaume de la bienveillance et de l’insouciance. En outre, étant donné que la plate-forme permet de regarder le contenu en VO ou dans une autre langue étrangère, je me suis dit : mais pourquoi ne pas rédiger un billet de blog pour tenter de percer les mystères de la traduction dans cet univers ?

À vrai dire, c’est une question que je me pose depuis longtemps. Je me suis souvent questionnée sur le procédé que suivent les professionnels de l’entreprise – s’ils doivent en suivre un – pour localiser les images, ainsi que pour traduire et adapter les titres des films, les chansons, les répliques, les phrases cultes. Tous ces mots qui ont entre autres bercé notre enfance et qui sont, j’en suis sûre, encore bien ancrés dans notre esprit à l’heure actuelle. Rares sont celles et ceux qui ont connaissance de tous les processus entrepris pour passer de la version originale à la version française, idem pour le fonctionnement de la traduction dans leurs parcs à thème. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais tenter d’élucider ce mystère pour vous, en me focalisant sur les Classiques d’animation de leurs studios. Accrochez bien votre ceinture, nous partons en voyage dans un pays de rêves et de magie, et il risque d’y avoir de la poussière de fée en chemin.

Un groupe au sommet

Avant toute chose, il faut savoir que depuis plusieurs décennies, Disney est l’une des sociétés les plus traduites au monde. D’après l’Index Translationum de l’UNESCO, une base de données complète des œuvres traduites dans le monde, de 1960 à 1980, Walt Disney Productions s’est régulièrement classée parmi les cinq « auteurs » les plus fréquemment traduits dans le monde. Entre 1980 et 2011, l’entreprise s’est même hissée plusieurs fois en haut du classement, détrônant Agatha Christie, Jules Verne, ou encore William Shakespeare. Il existe une véritable « culture » Disney au sein de notre société ; les valeurs du groupe s’adaptent aux changements d’époque, et les stratégies marketing évoluent. Bien que les premiers Classiques d’animation soient des adaptations plus « enfantines » des contes traditionnels des frères Grimm par Walt Disney, ces dessins animés sont incontestablement intergénérationnels.

Pour m’aider à la rédaction du présent article, j’ai créé un questionnaire auquel les internautes ont été très nombreux à répondre, puisque 717 personnes ont accepté d’y contribuer. Parmi les participants figuraient même des Cast Members (le nom donné aux employés des parcs Disney) et un traducteur de livres Disney. À noter que près de 5 % des participants ont déclaré avoir moins de 18 ans, 69 % entre 18 et 30 ans, et environ 26 % plus de 30 ans. Statistique qui appuie ce que j’ai écrit précédemment, 98,9 % considèrent que les films et les chansons Disney ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. Tout au long de ce billet, j’analyserai les résultats et je vous révélerai ce qu’il en est réellement en fonction du thème donné. Des contributeurs et contributrices m’ont rapporté qu’ils avaient remarqué que certains titres des longs-métrages étaient totalement différents en français et en VO, nombre d’entre eux m’ont signalé avoir trouvé que certaines répliques de films étaient très distinctes, et la majorité m’a écrit que c’était la traduction des chansons qui les avait le plus frappés. Découvrons ce qu’il s’est produit dans les coulisses de l’entreprise pour arriver aux versions que nous connaissons tous.

Once upon a dream

Pour commencer, abordons le sujet des titres des grands Classiques d’animation Disney et des longs-métrages incluant leurs collaborations avec les studios Pixar. Certains sont traduits, d’autres pas, contrairement au Québec où la législation en vigueur oblige à fournir une traduction francophone pour chaque titre de film. C’est pourquoi chez nos amis canadiens, Toy Story est devenu Histoire de jouets, et Cars s’est transformé en Les Bagnoles. En France, certains titres de films ont été traduits littéralement : The Little Mermaid en La Petite Sirène, The Lion King en Le Roi lion ou encore The Jungle Book en Le Livre de la jungle. Néanmoins, certains ont hérité d’un tout autre nom. C’est notamment le cas pour Sleeping Beauty qui est devenue La Belle au bois dormant en adéquation avec le conte de Perrault, tout comme Frozen qui a donné La Reine des neiges pour rester fidèle au conte d’Andersen. The Rescuers et The Black Cauldron, que l’on pourrait littéralement traduire par « Les sauveteurs » et « Le chaudron noir », sont respectivement devenus Les Aventures de Bernard et Bianca et Taram et le Chaudron magique afin de rendre les titres plus accrocheurs en français, langue pour laquelle il est coutume d’inclure les noms des héros directement dans les titres des films. Plus récemment, le film Moana a dû complétement faire peau neuve et emprunter un autre nom d’héroïne en français, donnant naissance au titre Vaiana, la Légende du bout du monde. En effet, Moana est une marque déjà déposée au sein de l’Union européenne, et il existe même une quarantaine de marques déposées à ce nom en France, comme en témoigne le site de l’Institut national de la propriété industrielle. À priori, il n’y a donc pas de règle préétablie concernant la traduction des titres de films Disney. Quelques-uns ne sont pas traduits, d’autres le sont littéralement, d’autres encore respectent les œuvres dont ils proviennent et certains peuvent hériter d’une toute autre traduction en fonction de l’histoire du film, phénomène que l’on appelle d’ailleurs la transcréation.

D’aucuns des internautes qui ont répondu à mon questionnaire ont trouvé que la traduction des dialogues n’était pas littérale, donnant un tout autre sens aux répliques. Pour certains cela ne change pas la signification dans le fond, mais d’autres sont conscients qu’il faut localiser les blagues, les jeux de mots, les devises, ce qui n’est pas nécessairement possible ou peut ne pas transmettre le même rendu qu’en VO. Il faut savoir que suite à la demande importante en traduction pour les films Disney en langues étrangères, les Walt Disney Studios ont très vite développé un système centralisant l’ensemble des auditions des acteurs dans le monde sur une même plate-forme, ce qui a d’ailleurs valu à la Walt Disney Company de remporter le 2017 Technology and Engineering Emmy Awards, prix honorant le développement et l’innovation dans le domaine des technologies de la radiodiffusion. La traduction et le doublage des productions Disney sont ainsi les principales fonctions de cette division de la société Walt Disney Company, créée en 1988 et nommée Disney Character Voices International. Pour évoquer quelques chiffres, 22 langues font partie de ce département, les films d’animation Disney typiques sont doublés pour 39 à 43 territoires, et concernant les films Disney en live action, ils sont en général distribués dans 12 à 15 langues, voire nettement plus en fonction de l’attente et du succès à l’échelle globale, comme en témoigne le premier opus de la franchise Pirates des Caraïbes qui a été traduit en pas moins de 27 langues. Les attentes du marché évoluent au fil des décennies : Le Roi lion, sorti en 1994 par exemple, avait été traduit et doublé dans 15 langues, alors que La Reine des neiges, datant de 2013, compte 41 langues différentes, soit presque le triple en un peu moins de vingt ans. L’origine du doublage des films Disney remonte au tout premier Classique d’animation des studios, à savoir Blanche-Neige et les Sept Nains en 1938, doublage d’ailleurs dirigé par Walt Disney en personne. Dans un premier temps, le casting était composé de voix « inconnues » ou peu connues, et c’est à la fin des années 1990 qu’est apparue la stratégie du star-talent, exerçant un monopole au 21e siècle en France pour la sortie des films d’animation. Nous retrouvons entre autres Muriel Robin à l’affiche de Tarzan (1999), Franck Dubosc dans Le Monde de Nemo (2003), Charles Aznavour dans Là-Haut (2009) ou encore Anthony Kavanagh dans Vaiana, la Légende du bout du monde (2016). Des personnalités sont alors engagées pour satisfaire les stratégies marketing, notamment dans l’hexagone, ce qui ne fait pas forcément l’unanimité auprès du public. Le véritable défi de Disney Character Voices International, c’est de faire en sorte que le doublage soit occulté, fluide, et de plus en plus en accord avec les lèvres des personnages dû au réalisme des animations.

Walt-Disney-Mickey

Lors d’une interview avec Jérémie Noyer, auteur du blog Media Magic, le directeur artistique chargé de superviser et de caster le doublage français Boualem Lamhene s’est confié sur sa collaboration avec les plus grands traducteurs du groupe. Il a notamment évoqué son travail aux côtés de Philippe Videcoq-Gagé, adaptateur de dialogues et de chansons de films Disney tels que Pocahontas, une légende indienne ou encore La Princesse et la Grenouille. Il raconte que lorsqu’il lui a demandé d’écrire La Planète au Trésor : Un nouvel univers, sa directive était de créer un maximum autour des dialogues, des personnages, afin de transmettre un humour à la française et de faire voyager les enfants, ce qui n’aurait pas été possible en calquant la version originale. Il semble donc que les traducteurs des films aient plutôt carte blanche en ce qui concerne l’adaptation des dialogues en version française, mais quid des chansons ?

Des chansons forgeant un héritage

Lorsque j’ai demandé aux internautes si un élément du film les avait frappés en comparant la version française et la version originale, la réponse la plus donnée a incontestablement été la différence évidente des paroles de chansons. En effet, la plupart n’ont tout simplement plus rien à voir avec les originales. Quelques-uns des participants ont évoqué la prosodie, une traduction non-littérale pour garder le rythme, au détriment parfois des actions qu’effectuent les personnages et qui ne collent plus avec les mots prononcés.

Voici quelques avis qui m’ont été envoyés :

« Dans la Reine des neiges 2, la traduction de la chanson d’Elsa « Show yourself » a été complètement bâclée et la phrase super libératrice et qui fait le sens de tout le film « I am found » a donné « Rien ne meurt », Elsa complète juste la berceuse de sa mère. Pour moi ça a gâché non seulement la chanson et son but mais le film complet car c’est THE PHRASE, the moment. Étant polyglotte je connais aussi les versions castillane et coréenne. Dans ces langues un équivalent tout aussi porteur de sens a été trouvé pour montrer le sentiment d’appartenance d’Elsa. » (réponse 667)

« Mieux vaut une chanson traduite retravaillée pour mieux sonner à l’écoute quitte à modifier légèrement le texte plutôt que de vouloir à tout prix coller à la réalité comme certaines versions québécoises où, du coup, ça sonne moins bien et ce n’est pas aussi agréable à écouter. » (réponse 513)

Si l’on sait que certaines chansons sont interprétées par le même chanteur, comme c’est le cas pour Phil Collins qui a, en plus de l’anglais, repris les œuvres musicales de Tarzan en quatre autres langues, les paroles ne sont pas similaires pour autant. « Strangers like me » a ainsi donné « Je veux savoir » en français, « Lo extraño que soy » (Comme je suis étrange) en espagnol, « Al di fuori di me » (En dehors de moi) en italien, et « Fremde wie ich » (Des étrangers comme moi) en allemand. Autre exemple évident de cette dissemblance, celui de « Ce rêve bleu », célèbre chanson tirée d’Aladdin. Voyez par vous-même le refrain en anglais, une proposition de traduction littérale, et sa réelle version français ci-après :

Refrain en anglais :

A whole new world
A new fantastic point of view
No one to tell us « No »
Or where to go
Or say we’re only dreaming
A whole new world
A dazzling place I never knew
But when I’m way up here
It’s crystal clear
That now I’m in a whole new world with you

Proposition de traduction en français:

Un tout nouveau monde
Un nouveau point de vue fantastique
Personne pour nous dire « Non »
Ou bien où aller
Ou dire que nous ne faisons que rêver
Un tout nouveau monde
Un endroit éblouissant que je n’ai jamais connu
Mais quand je suis tout là-haut
C’est clair comme de l’eau de roche
Que maintenant je suis dans un tout nouveau monde avec toi

Refrain en français :

Ce rêve bleu
C’est un nouveau monde en couleurs
Où personne ne nous dit
C’est interdit
De croire encore au bonheur
Ce rêve bleu
Je n’y crois pas c’est merveilleux
Pour moi c’est fabuleux
Quand dans les cieux
Nous partageons ce rêve bleu à deux

Nous nous apercevons évidemment qu’une traduction littérale est impossible, éliminerait les rimes et entraverait le rythme de la chanson. C’est la raison pour laquelle, souvent, comme c’est le cas ici, les paroles sont entièrement réécrites afin de sonner juste en français et de convenir au public. Lors d’un autre entretien avec Philippe Videcoq-Gagé, cette fois réalisé par Antoine Guillemain, traducteur de profession, sur son site Le Tradapteur, l’adaptateur a révélé qu’il n’y avait pas vraiment de règle pour procéder à l’adaptation d’une chanson. Le principal enjeu est de faire exprimer aux personnages les mêmes émotions que dans la version originale. La liberté pour la traduction des chansons est donc supérieure à celle des dialogues, laquelle peut se révéler contraignante, cependant, la tâche n’en est pas moins difficile pour autant. Prosodie, rime, fluidité et synchronisme doivent être au rendez-vous, ce qui n’est pas une tâche simple étant donné qu’il faut presque réécrire une toute nouvelle chanson. Sans compter que c’est un exercice encore plus ardu de nos jours avec les mouvements des lèvres de plus en plus travaillés et le synchronisme labial qui doit être pris en compte, tout comme les syllabes accentuées, comme cela a été le cas pour La Princesse et la Grenouille de 2009, qui a exigé autant de synchronisme que les films traditionnels. Certaines paroles ne sont parfois pas acceptées et il faut les retravailler, mais selon l’adaptateur, le mot-clé, c’est la « chantabilité ».

Pour en revenir à l’interview de Boualem Lamhene mentionnée plus tôt dans l’article, celui-ci a également évoqué ses collaborations avec le traducteur Luc Aulivier, qui a notamment adapté les paroles des chansons d’Aladdin, du Roi lion ou encore de Hercule. Le directeur créatif raconte qu’il fait appel à l’adaptateur pour les chansons complexes car il sait que son collègue trouvera les mots justes pour une interprétation rythmée et fluide, donnant l’impression qu’il n’y a pas de version originale derrière, mais tout en respectant le sens de celle-ci.

Ainsi, les traducteurs n’ont d’autre choix que de recourir à la transcréation pour qu’un spectateur français puisse ressentir la même émotion qu’un spectateur de la VO à l’écoute d’une chanson. Néanmoins, même si les chansons doublées s’éloignent fortement des originales, les versions traduites sous-titrées collent davantage au texte original puisque le synchronisme labial n’entre plus en jeu.

L’adaptation culturelle, essence des nouveaux films

Penchons-nous à présent sur la localisation des images et du contenu audio. Comme certains des participants à mon questionnaire l’ont remarqué, certaines scènes des versions françaises et originales voire étrangères sont différentes. C’est notamment le cas pour le Disney-Pixar Vice-Versa sorti en 2015. Ce film étant axé sur les émotions, il est primordial que les spectateurs de chaque pays s’identifient au contenu. Ainsi, aux États-Unis, le film d’animation offre un passage montrant les émotions du père de Riley face à une scène de hockey alors qu’en France, le sport en question est le football, ce dernier étant beaucoup plus représentatif pour les spectateurs français.

Vice-Versa-scene-hockey

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

En outre, ce n’est pas la seule adaptation régionale du film, puisqu’en France, on peut apercevoir une scène où Riley enfant refuse de manger des brocolis, tandis qu’au Japon, ce légume a été substitué par des poivrons verts qui inspirent davantage le dégoût pour les enfants japonais.

Vice-Versa-scene-brocoli

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ce ne sont là que des exemples parmi la multitude d’« Easter eggs » qui s’est glissée au sein des différents pays dans lesquels le film a été distribué. Autre exemple frappant : la scène du journal télévisé extraite du film Zootopie, sorti en 2016. Cette fois, dans l’hexagone, nous retrouvons le même personnage qu’aux États-Unis et au Canada, à savoir un élan appelé Peter Moosebridge. Toutefois, à la place, la Chine s’est vue dotée d’un panda, le Japon d’un takuni, le Brésil d’un jaguar et l’Australie d’un koala, tous nommés différemment, pour représenter les animaux emblématiques de ces régions géographiques.

Zootopie-presentateur

Source : Walt Disney Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ces changements cruciaux ne s’arrêtent pas aux images, le son étant un élément tout aussi important. C’est pourquoi dans Le Monde de Dory sortie la même année, par exemple, c’est Claire Chazal qui a été choisie pour faire une apparition homonyme en tant que représentante de l’Institut de biologie marine dans le film. Présentatrice du journal télévisé de TF1 pendant plus de 20 ans, l’ensemble des Français est habitué à sa voix et son cameo ne pouvait que susciter des réactions auprès du public, contrairement à Sigourney Weaver dans la VO, nom qui n’aurait pas parlé à la totalité des spectateurs.

Toutefois, les studios Disney vont encore plus loin dans leur souci du détail : si vous tendez attentivement l’oreille en regardant leurs films d’animation, comme c’est le cas pour le Disney-Pixar Monstres et Cie de 2001, même les bruits de fond sont traduits et doublés, notamment la scène du restaurant dans laquelle Bouh est à visage découvert et terrifie les monstres de l’établissement.

Vous l’aurez compris, chez Disney, tout doit être traduit, adapté culturellement, voire être l’objet de la transcréation pour satisfaire le « skopos » et transmettre un message ainsi que des émotions identiques aux publics de tous les horizons.

It’s a small world after all

Alors oui, tous les moyens sont mis en œuvre dans les films. Dialogues, paroles, images, rien n’est laissé au hasard. Peut-on toutefois en dire autant pour les parcs du groupe présents aux quatre coins du globe ? J’ai recueilli à travers mon formulaire les avis des internautes à ce sujet. Premièrement, parmi les 717 participants, 92,2 % ont révélé s’être déjà rendus dans un ou plusieurs complexes de loisirs Disney en France et/ou à travers le monde. Ci-joint un graphique des parcs que les internautes ont déclaré avoir visités :

Graphique-parcs-Disney

Graphique réalisé via Google Forms

En France, nous avons la chance d’avoir l’un des complexes présent dans notre pays. Pourtant, le parc, qui s’appelait EuroDisney à l’ouverture en 1992, a bien failli être implanté en Espagne pour des raisons climatiques. À Paris, certains spectacles et attractions sont proposés en français comme en anglais, et certains shows sont même présentés dans les deux langues lors d’une même représentation. Parmi les personnes ayant visité Disneyland Paris, 65,1 % m’ont avoué préférer lorsque les attractions et les spectacles sont en français, 1,8 % lorsqu’ils sont en anglais, et 33,2 % ont déclaré que cela leur importait peu. Dans nos parcs à thème, on retrouve notamment des cartes et des dépliants de programmes hebdomadaires en plusieurs langues, des attractions et des spectacles en anglais comme je viens de vous le mentionner, mais également des Cast Members polyglottes (aussi bien le personnel des hôtels que celui des restaurants, les opérateurs animateurs d’attraction comme l’équipe « Guest Flow » ou encore les personnages que l’on peut rencontrer). N’en déplaise à certains visiteurs français qui trouvent que l’anglais prend le dessus. D’autres, en revanche, reconnaissent la place essentielle des langues étrangères, notamment de l’anglais, au sein du complexe, Disneyland Paris étant la destination de touristes internationaux et l’unique parc européen.

À ce propos, j’ai eu le plaisir de m’être entretenue oralement avec un ancien copywriter et traducteur pour le site de Disneyland Paris, qui a accepté d’échanger avec moi sur le sujet. Je lui ai demandé de m’en dire davantage sur son métier, et voici le fruit de notre échange :

« Je suis arrivé à un moment assez spécial pour tout le contenu de Disney concernant ce qu’on trouve sur le site, les réseaux sociaux, l’application, etc. Jusqu’à il y a environ deux ans, le contenu venait des États-Unis, puis c’était traduit. Disney US a ensuite décidé de donner plus d’autonomie à la France afin que Disneyland Paris produise son contenu. Avant l’épisode du COVID-19, ils étaient même en train de créer une énorme équipe digitale.

Avec les autres traducteurs, on doit avoir la « double casquette » : nous sommes traducteurs mais aussi rédacteurs. Ce que l’on fait, c’est qu’on écrit du contenu, on travaille en binôme avec par exemple un francophone ou un anglophone, et on traduit le contenu qui a été créé en français, ou inversement. Nous sommes donc copywriters et traducteurs, ou comme on l’appelle dans le jargon, des transcreators. Ce qui est important à savoir, c’est que le contenu était traduit en anglais du Royaume-Uni et non en anglais des États-Unis, puisque le marché britannique est important. »

Lorsque vient le moment de parler de son rôle de traducteur, il évoque une nuance à ne pas prendre à la légère :

« Soit je créais du contenu, soit le contenu était créé dans une autre langue puis traduit. Je faisais vraiment partie intégrante de leur monde digital. On peut produire du contenu, et ça doit être référencé. D’ailleurs, on faisait les traductions avec les recommandations SEO [Search Engine Optimization, à savoir l’optimisation pour les moteurs de recherche]. Mais il est aussi important de mettre cette nuance en avant : ce n’était pas réellement de la traduction, nous sommes plus dans la transcréation. Le sujet de l’univers de Disney est particulier, il faut connaître cet univers que j’ai dû apprendre. Il s’agit donc de vraiment nuancer la traduction de l’adaptation et de la transcréation, puisque dans mon cas, le terme de traduction n’était pas adapté. Ici, on adapte, c’est-à-dire qu’on « traduit » d’une culture à une autre, ce qui s’applique également au monde graphique. À titre d’exemple, au Sri Lanka, le blanc est la couleur du deuil, alors que chez nous, c’est tout le contraire. En français, on dit « il pleut des cordes » alors qu’en anglais, on dit « it’s raining cats and dogs ». Il existe une vraie histoire derrière ces coutumes, ces expressions et il faut pouvoir la retransmettre, tout en donnant l’impression que le contenu n’a pas été traduit, la traduction ne doit pas se voir. »

Quant aux logiciels de traduction spécifiques à l’entreprise, que nenni :

« Autre chose à savoir, on n’utilise pas de logiciel pour traduire le site de Disneyland Paris. La compagnie n’a pas créé de logiciel spécifique pour traduire le contenu. Puisqu’il faut vraiment adapter, que le contenu doit être nuancé, ça n’aurait pas de sens d’utiliser des logiciels. Il ne s’agit pas là de gros blocs de texte que l’on peut mettre sur Google Translate pour ensuite les éditer. La post-édition n’est juste pas concevable, on est vraiment à l’opposé chez Disney. »

 

Ainsi, comme vous pouvez le constater via le site Web qui est proposé en une dizaine de langues, le multilinguisme est la priorité au sein du complexe touristique. D’après les réponses à mon sondage, c’est un pari réussi puisque relativement aux langues étrangères dans les parcs Disney, 83,5 % trouvent qu’elles sont bien mises en avant, 10,2 % estiment qu’elles ne le sont pas suffisamment, et seulement 6,3 % pensent qu’elles ne le sont tout simplement pas. Toutefois, peut-on en dire autant pour les cinq autres parcs ?

Du côté de la Californie et de la Floride, les cartes des parcs à thème sont disponibles dans de nombreuses langues. En outre, au Walt Disney World Resort, il existe des dispositifs de traduction pour les visiteurs dont la maîtrise de l’anglais est limitée. Parmi les personnes que j’ai interrogées, 73,6 % n’avaient pas connaissance de ces dispositifs. Sur certaines attractions, ces derniers mettent à la disposition des guests (le nom donné aux visiteurs des parcs Disney) une traduction de l’expérience à choisir parmi le français, l’allemand, le japonais, le portugais et l’espagnol. Ces appareils, appelés « Ears to the World, Disney’s Show Translator » sont disponibles pour les quatre parcs à thème du complexe floridien. Néanmoins, le site de celui-ci n’est disponible qu’en anglais, et celui de Californie ne l’est qu’en anglais et en japonais. Idem pour le site de Shangai Disney Resort qui n’est accessible qu’en anglais et en chinois simplifié. Le site Web de Tokyo Disney Resort peut quant à lui être visité en anglais, en chinois simplifié, en chinois traditionnel, en japonais ainsi qu’en coréen, et enfin, celui de Hong Kong Disneyland Resort compte huit langues à son actif : l’anglais, le japonais, le chinois simplifié, le chinois traditionnel, le coréen, le thaï, l’indonésien mais aussi le malais.

Pour en savoir davantage sur l’un des parcs d’Asie, j’ai eu la chance de converser avec Yang Liu, gestionnaire de projets de traduction qui a travaillé pour Shangai Disney Resort. Elle m’a raconté son rôle d’interprète au sein du parc : son travail consistait à interpréter pour les ingénieurs étrangers lorsque le parc était en construction, puis à interpréter pour les membres de la troupe lorsqu’ils avaient des répétitions pour les spectacles, de l’anglais vers le mandarin. Pour ce qui est des langues parlées dans le parc, les brochures et les cartes sont en anglais et en chinois simplifié, et pour les spectacles, des artistes chinois et étrangers sont engagés puisque le public cible est d’origine chinoise. Ainsi, la plupart du temps, les spectacles sont en mandarin, mais presque toutes les chansons sont en anglais, seules quelques-unes sont en chinois (comme celles de La Reine des neiges qui elles ont été adaptées dans leur langue). Donc même si les chansons sont en anglais, le public les connaît et peut les chanter sans problème. En outre, les Cast Members étrangers doivent parler le mandarin pour certains spectacles, tels que le « Frozen Singalong », et suivre des cours pour être capables de prononcer quelques phrases simples. Selon Yang, la traduction occupe une place prépondérante au sein du parc, aussi bien lors des réunions que lors des formations et des répétitions, afin d’assurer le bon déroulement des activités.

« Je suis Cast Member à Disneyland Paris, et je tiens à préciser que l’anglais n’est pas obligatoire mais conseillée. De plus, on doit être l’un des rares parcs à proposer différentes langues pour nos plans. Par exemple à Tokyo Disney Resort, les Casts ne parlent pas anglais, et seuls les plans sont en anglais (je n’ai pas fait attention aux panneaux des attractions). » (réponse 263)

Il semblerait donc que la diversité des langues proposées occupe une place plus importante sur notre sol et le continent américain qu’en Asie pour le moment, comme l’appuie le témoignage ci-dessus. Concernant les sites web des complexes, Disneyland Paris se place loin devant les autres avec une multitude de langues mises en avant contre une à huit pour le reste.

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                Source : Site officiel de Disneyland Paris – Copyright Disney et Disney•Pixar

And they lived happily ever after

Pour clore ce billet, j’ai réalisé un classement des 10 films et chansons Disney qui sont le plus souvent revenus dans mon questionnaire.

Classement de vos 10 films préférés :

1. Le Roi lion : 117 votes
2. La Belle et la Bête : 98 votes
3. La Petite Sirène : 42 votes
4. Peter Pan : 41 votes
5. Raiponce : 39 votes
6. Mulan : 31 votes
7. Aladdin : 25 votes
8. Lilo et Stitch : 23 votes
9. Cendrillon : 22 votes
10. Pocahontas : 19 votes

Classement de vos 10 chansons préférées :

1. Histoire éternelle, La Belle et la Bête : 58 votes
2. Comme un homme, Mulan : 51 votes
3. Hakuna Matata, Le Roi lion : 49 votes
4.L’air du vent, Pocahontas : 41 votes
5.Ce rêve bleu, Aladdin : 39 votes
6. Partir là-bas, La Petite Sirène/L’histoire de la vie, Le Roi lion : 30 votes
8. L’amour brille sous les étoiles, Le Roi lion : 29 votes
9. Libérée délivrée, La Reine des neiges : 23 votes
10. Je te cherche, La Reine des neiges 2 : 21 votes

Même si l’âge des contributeurs a pu jouer sur les réponses données, il est clair que ce sont les Disney du siècle dernier qui alimentent ce classement, Le Roi lion étant le grand gagnant. À priori, l’authenticité de ces œuvres par rapport à leur version originale prime dans vos cœurs, même si un choix entre les anciens et les nouveaux s’avérerait complexe. Voici des réponses que j’ai récoltées à ce sujet :

« Entre les Disney du siècle dernier et les plus récents, mon cœur balance. Les plus anciens sont des classiques mais dans les plus récents on y retrouve des personnages (notamment féminins) plus forts et indépendants. » (réponse 6)

«  Je ne sais pas choisir entre les films plus anciens et les films récents car ils sont tous bien pour leur époque. J’adore les films anciens pour leurs histoires et leur authenticité. J’aime beaucoup les films plus récents pour leur graphisme et leurs couleurs (Vaiana en est sûrement l’un des plus beaux exemples : les couleurs sont sublimes dans certaines scènes). » (réponse 45)

Notons que ce genre de discours ne serait peut-être pas le même pour les moins de 10 ans qui ont grandi avec La Reine des neiges, qui sont habitués à l’animation 3D et pour qui nos favoris ont sûrement un peu vieilli.

Ainsi, comme vous avez pu le lire tout au long de mon billet, il n’existe pas vraiment de règle concernant la traduction dans l’univers Disney. Les employés disposent d’une grande liberté afin de retransmettre les émotions en adaptant et en localisant culturellement pour un public donné. Les traducteurs font donc usage de la transcréation à ces fins. Par conséquent, c’est grâce à tous ces professionnels qui agissent dans l’ombre si tous ces films, chansons et personnages ont eu un tel impact qui continue d’ailleurs d’être transmis dans notre pays de génération en génération. Pour conclure sur une note féérique, je vous laisse sur ces quelques mots porteurs d’espoir de notre regretté Walt Disney.

Walt-Disney-citation

 

Un immense merci aux nombreuses personnes qui ont répondu à mon questionnaire, ainsi qu’aux employés qui m’ont aidée à éclairer mes interrogations, sans oublier l’ancien copywriter pour Disneyland Paris et Yang Liu qui ont accepté de se confier à moi à propos de leur travail au sein de l’entreprise.

 

Sources :

Acuna, Kirsten. « Disney changed a minor character in “Zootopia” for foreign audiences ». Business Insider. https://www.businessinsider.com/zootopia-for-foreign-audiences-2016-4

Ancien copywriter/traducteur pour Disneyland Paris. Interview téléphonique sur la traduction du site Web, le 19 mai 2020.

Brandy, Grégor. « «Vice-Versa» s’est adapté aux publics étrangers en modifiant légèrement certaines scènes ». Slate.fr, 25 juillet 2015. http://www.slate.fr/story/104774/pixar-adaptations

Bruno, Pierre. « Existe-t-il une « culture » Disney ? » Le francais aujourd’hui n° 134, no 3 (2001) : 109‑16.

« Disneyland® Official Site ». https://disneyland.disney.go.com/

Walt Disney World Resort. « Dispositifs de traduction du parc | FAQ | Walt Disney World Resort ». https://disneyworld.disney.go.com/fr-ca/faq/parks/translations-park/

Los Angeles Times. « “Frozen”: Finding a Diva in 41 Languages », 24 janvier 2014. https://www.latimes.com/entertainment/movies/la-xpm-2014-jan-24-la-et-mn-frozen-how-disney-makes-a-musical-in-41-languages-20140124-story.html

Guillemain, Antoine. leTradapteur, janvier 2012. http://website.letradapteur.fr/pages/55f754cc6bb0800300a4001a

« Hong Kong Disneyland Resort | Official Site | Hong Kong Disneyland Hotels ». https://www.hongkongdisneyland.com/

« INPI – Service de recherche marques ». https://bases-marques.inpi.fr/

DisneyPixar.fr. « Le doublage Disney sur DisneyPixar.fr ». https://www.disneypixar.fr/decouvrir/dossiers/1-le-doublage-disney

ONU Info. « L’Index Translationum de l’UNESCO a 75 ans », 29 novembre 2007. https://news.un.org/fr/story/2007/11/121152-l39index-translationum-de-l39unesco-75-ans

Liu, Yang. Interview via LinkedIn sur les métiers de la traduction à Shangai Disney Resort, le 18 mai 2020.

Noyer, Jérémie. « MEDIA MAGIC: DISNEY CHARACTER VOICES INTERNATIONAL: Entretien avec le directeur créatif Boualem Lamhene ». MEDIA MAGIC (blog), 9 juin 2009. http://media-magic.blogspot.com/2009/06/disney-character-voices-international.html

« [Official]Tokyo Disney Resort Official WebSite|Tokyo Disney Resort ». https://www.tokyodisneyresort.jp/en/index.html

« Séjour Disney, Réservation, Billet, Parc d’Attraction | Disneyland Paris ». https://www.disneylandparis.com/fr-fr/

« Shanghai Disney Resort Official Site ». https://www.shanghaidisneyresort.com/en/

Siegel, Tatiana, Scott Roxborough, Rhonda Richford, et Clarence Tsui. « Inside the Weird World of International Dubbing ». The Hollywood Reporter, 14 mars 2013. https://www.hollywoodreporter.com/news/argo-django-unchained-inside-weird-427453

« Technology & Engineering Emmy® Awards – The Emmys ». https://theemmys.tv/tech/

Venuti, Lawrence. The Scandals of Translation: Towards an Ethics of Difference. Routledge Library Editions, 1998.

Venuti, Lawrence. Translation Changes Everything: Theory and Practice. Routledge Library Editions., 2012.

Le rap, de la poésie de bas étage ?

Par Marisa Dos Santos, étudiante M1 TSM

Vous devez sûrement vous demander ce qu’on peut bien avoir à dire sur le rap quand on est en master de traduction. Je vous assure : plein de choses. Si vous n’aimez pas (voire détestez) ce genre musical, rassurez-vous : le présent billet n’a pas pour vocation de vous convertir en un amateur de rap en quelques minutes. Néanmoins je suis sûre qu’il vous offrira matière à débattre ou à réfléchir.

J’apprécie des genres musicaux bien différents. Je me surprends à me découvrir des passions pour certains genres, alors même qu’il y a tout juste quelques années, je ne pensais absolument pas les apprécier un jour. C‘est ce qu’il m’est arrivé avec le rap et le hip-hop. Au collège, je ne me serais jamais doutée qu’un jour j’allais aimer le rap. Oui, je l’avoue, je faisais partie de ces personnes qui pensaient que ce n’était qu’un ramassis de gros mots, et moi au collège, j’aimais pas ça les gros-mots. Mais en arrivant au lycée, eh bien j’ai changé d’avis. Pourtant, non, je n’ai pas grandi dans une cité, je ne viens pas d’une famille en difficulté, je ne suis pas une jeune au parcours difficile, je ne me drogue pas, je ne suis pas une délinquante, en bref je ne suis pas le cliché qu’on fait de la jeune qui écoute du rap. Asseyez-vous confortablement et partons ensemble pour une petite analyse.

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Le gros débat : le rap, c’est de la merde

Ah combien de fois j’ai pu entendre cette jolie phrase… Car oui, pour beaucoup encore, le rap n’est autre qu’une musique de demeurés : elle ferait même baisser le Qi de nos enfants et serait l’origine de tous les maux de la société d’aujourd’hui (à en croire certains).

Vocabulaire, message et politisation : les clichés du rap déconstruits

Alors ça m’a donné envie de questionner mes proches. J’ai donc créé un petit questionnaire pour que les participants puissent me donner leurs avis sur le rap. Je tiens à préciser que le but de ce questionnaire ce n’est pas de sortir des statistiques, mais simplement de recueillir les avis de personnes d’horizons totalement différents. Je ne peux malheureusement pas publier tous les résultats ici, ni parler de toutes les réponses que j’ai eues.

Sur 320 participants, il est vrai que la majorité d’entre eux était située dans la tranche des 18-25 ans. La plupart des répondants ont déclaré qu’ils aimaient le rap, que ce soit dans son entièreté, « uniquement quelques chansons » ou « uniquement quelques artistes ». Seulement 25 participants sur 320 ont déclaré ne pas aimer le rap. Parmi les (nombreux) clichés dont souffre le rap, ceux qui sont le plus souvent revenus dans les réponses des participants étaient la vulgarité, la violence, des paroles pauvres en sens, des propos sexistes et misogynes et enfin, que rap et musique de cité étaient finalement homonymes.

Je doute que l’on peut nier que le rap soit vulgaire, et je pense même qu’aujourd’hui, la vulgarité prend toute son importance dans les textes rappés. Pourquoi ? Parce que c’est un genre musical qui délie les langues, qui traite de vérités, souvent dures à entendre ou à exprimer, et sert d’outil pour exprimer ses émotions les plus fortes, qui dans notre société actuelle (ne nous voilons pas la face) sont souvent accompagnées de grossièretés. Néanmoins, gardons en tête que le but de ce billet est de nous faire voir au-delà des premiers clichés, véridiques ou non.

Réponse 146 : Langage rarement fleuri, si ce n’est en matière de néologismes, noms d’oiseaux et autres étrangetés linguistiques.

Pourtant en 2014, Matt Daniels publiait les résultats d’une étude sur la taille du vocabulaire de plusieurs rappeurs américains, le tout basé sur un échantillon de 35 000 mots tirés de leurs textes (l’étude a ensuite été actualisée en 2019). Oui oui, il a bel et bien compilé un corpus avec des textes de rap ! Les résultats sont assez impressionnants. Si l’on peut voir que la majorité des rappeurs utilisent environ 4 000 mots uniques, certains atteignent des scores s’approchant des 6 000.

MattDaniels-vocabulary

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est d’admirer la comparaison qui a été faite avec d’autres genres musicaux. Le graphique ci-dessous a été réalisé sur la base de 500 échantillons aléatoires de 35 000 mots de plusieurs genres musicaux. On peut remarquer que finalement, on retrouve plus d’artistes de hip-hop/rap dans les hauts scores de vocabulaire que ceux de rock ou de country par exemple.

MattDaniels-comparaison

Le média ShakeDatAss avait décidé la même année de s’inspirer des travaux de Matt Daniels afin de comparer la taille du vocabulaire des rappeurs français. Malheureusement aujourd’hui, cette étude reste introuvable.

Fort heureusement pour moi, en 2020, le collectif Rapsodie, l’institut du rap français a décidé de recréer le même type d’étude, mais appliquée à plus d’un millier d’artistes francophones. Le collectif a compilé un peu plus de 43 000 morceaux dans un corpus pour tenter de comprendre quel rappeur francophone avait le plus de vocabulaire aujourd’hui. Pour analyser leurs résultats, ils ont donc décidé de lemmatiser les paroles, c’est-à-dire que toutes les flexions d’un même verbe par exemple ne sont comptabilisées comme un seul et unique mot. Ils ont aussi choisi d’établir une liste de stop words pour éliminer tout mot qui ne contenant aucune information sémantique. Si vous souhaitez en savoir plus sur leur méthode de travail, elle a été détaillée dans cet article.

Pour la petite histoire, Rapsodie est un projet qui vise à mêler le rap à l’éducation, qui cherche à démystifier les clichés du rap via l’analyse de données et à « montrer à vos darons que le rap ça fait aussi partie de notre héritage » (Rapsodie). Vous pouvez visiter leurs comptes Twitter et Instagram pour découvrir de superbes infographies, toutes les plus intéressantes les unes que les autres. (Merci à Rapsodie d’avoir gentiment accepté que je fasse une capture d’écran de leur graphique)

Rapsodie-vocab

Comme vous pouvez le constater sur le graphique présenté ci-dessus, leurs travaux remettent en question déjà beaucoup de positionnements avancés à notre époque, surtout celui qui stipule que le rap, c’est dénué de sens, de vocabulaire ou de quelconque richesse linguistique. Maintenant il serait très intéressant de faire une comparaison de ces résultats avec ceux d’un corpus où seraient compilées les paroles d’un autre genre musical aujourd’hui bien moins décrié que le rap. Les résultats seraient très sûrement surprenants, et je pense que j’euphémise. Le collectif m’a toutefois confié que ça ne faisait pas partie de leurs plans du moins pour le moment. J’en profite pour leur adresser un immense merci pour avoir pris le temps de répondre à mes questions via leur compte Instagram.

Le rap, ça parle que de drogue ?

En recueillant les réponses à mon questionnaire, j’étais finalement bien étonnée de lire que la majorité des répondants n’estimait finalement pas que le rap ne traite que de sujets légers. Et en effet, le rap se politise, s’engage, et se lie à des causes toutes plus importantes les unes que les autres. Certains dénoncent les conditions de vie dans les quartiers défavorisés de France, comme Vald, pour n’en citer qu’un, dans son morceau Urbanisme qui nous propose un choc générationnel entre deux individus drastiquement opposés, pourtant unis dans le même combat au sein des cités et partageant le même rêve de s’en aller vivre ailleurs :

[…]

À mon époque, y’avait des blocks car il y avait d’jà des blocks

Mais ces blocks, ils étaient propres, y’avait des fleurs, y’avait des portes

Maintenant, c’est glauque, y’a que des halls, des halls avec des jeunes

Qui n’font rien mais qui dégradent et puis qui boivent et puis qui chlinguent

Ils parlent de quoi sinon de rien, de flingues, de vie de chien ?

[…]

Moi, quand j’suis né, y’avait des tours, des tours et puis des tours

J’avais des potes qui jouaient les fous, séchaient les cours et séjournaient

En bas des tours, j’comprenais pas, j’disais comme ça : « Mais, gros, t’es fou ?

On voit des tours toute la journée, toi, tu t’barres pour y r’tourner

Fais des détours, au moins, j’sais pas, fais l’tour, va voir autre chose »

« V, t’es sourd ou quoi ? J’t’ai dit : en bas des tours, j’y fais des sous

Entre les cours et puis les tours, j’aime mieux les sous pour faire les courses« 

Oui, y’a les cours et puis les courses et puis les sous en bas des tours

D’autres s’expriment sur des sujets beaucoup plus sensibles et encore aujourd’hui très controversés, comme celui de la religion, par exemple dans la chanson Dieu d’Amour du rappeur Dooz Kawa sortie en 2010 :

[…]

Et celui qui condamne mon texte devra s’poser la question

Est-ce que lui-même respecte alors ma liberté d’expression ?

Non soi-disant, il est tellement bridé et victime

Ça m’rappelle les nazis qui décimaient ceux qui dessinent

Si j’me destine à l’enfer en caricaturant Allah

C’est moi seul que ça concerne, la foi ne regarde que soi

Et sur l’moral, bien souvent la religion n’est qu’une identité sociale

[…]

 

Le rappeur a même été invité en 2016 pour une conférence organisée par le département Littérature et Langages (LILA) de l’École Normale Supérieure lors du séminaire d’élèves consacré au rap « La Plume et le Bitume ».

Ces deux extraits nous laissent nous rendre compte que non, le rap ce ne sont pas que des textes qui rabâchent les mêmes sujets que l’on peut considérer légers, comme l’argent, la drogue, les femmes. Plusieurs articles ont été publiés sur la politisation du rap dans notre société et ont démontré qu’aujourd’hui ce genre musical servait de véritable arme de dénonciation au service des victimes d’injustices en tout genre. Alors certes, je n’ai cité que deux exemples, mais vous vous doutez bien qu’il en existe bien d’autres, simplement ce billet n’a pas pour finalité de se transformer en un recueil de raps.

Rap et éducation

crayon

Même si cela peut paraître étonnant, le rap peut également servir d’outil à l’éducation. On rassemble de plus en plus de témoignages de professeurs qui avouent s’aider du rap pour introduire des sujets de philosophie, de français, de littérature ou d’histoire. Une étude a même été menée sur six groupes d’étudiants thaïlandais, et visait à déterminer si le rap pouvait les aider à mieux assimiler les conjugaisons des verbes irréguliers. Les résultats se sont révélés positifs.

Pourtant, encore bon nombre de personnes pensent que le rap est la cause d’une orthographe lamentable chez les jeunes. Quand j’ai vu passer les résultats du Baromètre Voltaire cette année, j’ai bien cru que j’allais faire une syncope. Selon le Projet Voltaire, les jeunes qui écoutent du rap seraient drastiquement plus mauvais en orthographe que ceux qui écoutent de la musique « Indie ». Or, leur étude ne respecte aucune convention des statistiques. Leur échantillon n’est pas représentatif de la population, et leur étude était déjà très orientée. De plus, il est aussi fort probable que cette annonce ait aussi un but purement marketing afin de promouvoir le Projet Voltaire. Je ne souhaite pas refaire une analyse complète de leur étude, vous pourrez en trouver une très intéressante sur la chaîne YouTube de Lingusticae, mais de mon côté cette annonce m’a plutôt bouleversée.

J’ai pu recueillir certaines réponses en adéquation avec l’annonce du Projet Voltaire, néanmoins, beaucoup nuancent leurs propos en estimant que la cause peut également être extérieure :

Réponse 80 : Si les gens qui écoutent du rap sont moins bons en orthographe ce n’est certainement pas à cause du rap, mais cela peut certainement s’expliquer par un environnement défavorable à l’épanouissement scolaire.

Beaucoup ont cité la télé, les réseaux-sociaux, et les smartphones comme cause d’une orthographe plus mauvaise aujourd’hui chez les jeunes. Et il est vrai qu’à ce jour, je n’ai trouvé aucune étude fiable qui ait réussi à prouver une quelconque corrélation entre mauvaise orthographe et rap dans les oreilles.

Rythm And Poetry + traduction = ❤ ?

Certes, dans rap il y a poetry, mais j’avais le sentiment que de nos jours, l’image d’une forme de poésie dans le rap est loin d’être partagée par une majorité. C’est en visionnant la série Netflix Rapture que la question de la traduction des paroles de rap m’a traversé l’esprit. Cette série retrace le parcours de certains rappeurs, notamment celui du rappeur américain Logic, que j’apprécie tout particulièrement. En lisant les sous-titres, j’ai pu remarquer que c’était un exercice très particulier que de traduire les paroles d’un rap. J’ai alors tout de suite établit un lien avec ce que nous avions étudié en cours : la théorie de l’équivalence d’Eugene Nida. Privilégier la forme, ou le fond ? Le message ou le rythme ? Eh oui, dans le rap, très exactement comme dans la poésie, les deux ont toute leur importance.

Alors en premier lieu, je voulais savoir si j’étais la seule à voir un réel parallèle entre rap et poésie. Les réponses données dans mon questionnaire m’ont surprise, mais m’ont confirmé que, non, j’étais très loin d’être la seule. Toutefois, certains ont exprimé leur désaccord, citant par exemple trop peu de finesse, pas assez de jeux de mots ou des textes pas assez travaillés.

Pourtant, si l’on se penche sur les difficultés de traduction pour un poème, on va retrouver les mêmes pour la traduction d’un rap. Difficile de traduire les rimes, les figures de style, les jeux de sonorités (allitération, assonances, homéotéleutes, épiphores…), les jeux de mots, ou encore le nombre précis de syllabes par vers. Car oui, dans le rap c’est ce qui va jouer sur le flow de l’interprète, c’est-à-dire le fait d’aller plus ou moins vite dans son débit de parole tout en posant les bonnes syllabes sur le bon tempo pour respecter une certaine harmonie avec la musique sur laquelle il pose. Pour illustrer mes propos voici un exemple qui pour moi, reprend quelques-unes de ces difficultés :

[…]

Tes lyrics mentent, ton public se ment

Ta maison d’disques ment, même ton arrondissement

Ceux qui t’font des compliments sont des complices qui mentent

Ton équipe ment, des vraies critiques, c’est c’qu’il t’manque

L’appétit vient en kickant, j’y pense en quittant

Pour qu’tu comprennes toutes mes phases, faudra qu’tu prennes un petit temps

[…]

King of Cool – Disiz La Peste, 2014

Plus important encore, le rap français possède des caractéristiques propres à lui et lui seul. Je citerai ici l’utilisation massive du Verlan et les arabismes. Nous avons là deux éléments très difficiles à traduire et qui pourtant prennent une très grande place dans les textes. Le site du CNRTL nous propose cette définition :

VERLAN : Procédé de codage lexical par inversion de syllabes, insertion de syllabes postiches, suffixation, infixation systématique ; type particulier d’argot qui en résulte

Comment traduire l’écart langagier que représente le Verlan ? Il faut reconnaître que cet argot est très largement utilisé en France, et bien qu’il existe le back-slang en anglais, il n’est absolument pas aussi répandu que le Verlan français. Il va sans dire que dans certaines langues, un tel procédé linguistique n’existe tout simplement pas. De plus, nous en France, on aime bien aller plus loin : certain mots en Verlan ont tout simplement été reverlanisés (arabe -> bera -> beur -> rebeu). Or, sans cet argot, certaines phrases présentes dans les textes de rap perdent toute leur beauté stylistique.

Autre élément très présent dans les textes de rap et qui mérite réflexion pour la traduction : les arabismes. Aujourd’hui ils font partie de notre langage à tous, et sont bien plus courants qu’on ne le pense. Mais comment traduire cet emprunt ? Il est synonyme d’une influence culturelle importante chez les rappeurs, et le supprimer reviendrait à toucher à l’identité même de l’interprète. Bled, wesh, seum, miskine caïd… Tous ces mots sont très largement utilisés en français, et encore plus dans les textes de rap, néanmoins très peu dans les autres langues (hormis l’Arabe évidemment). Serait-il plus judicieux de les conserver, ou bien de les expliciter ? Beaucoup d’options peuvent être proposées.

Sur la question de la traduction du rap, les avis divergent mais restent néanmoins très intéressants. Certains n’y voient aucun intérêt, tandis que d’autres estiment que leur traduction permettrait une meilleure compréhension des maux vécus par les différentes sociétés :

Réponse 202 : Écouter du rap dans une autre langue peut être sympa pour la mélodie mais en comprendre le sens est toujours mieux. Après tout, on n’irait pas voir un film sans comprendre un mot, derrière les chansons de rap, il y a souvent une histoire, traduire ces chansons, c’est pouvoir comprendre l’histoire convoyée par l’artiste.

D’autres m’ont fait part de leurs expériences lors de l’exercice :

Réponse 146 : J’ai déjà dû aider un traducteur néerlandophone à comprendre des références de rap pour traduire un texte à destination de jeunes. C’était épique car le vocabulaire spécifique et le contexte culturel d’un pays étaient difficilement transposables dans une autre langue pour un autre pays. Par voie de conséquence, dans l’absolu, ce pourrait être intellectuellement stimulant de traduire des textes de rap.

Conclusion

Pour clore cet article, je souhaitais souligner qu’il est évident que les avis peuvent et doivent diverger, et qu’il est tout à fait normal que certaines personnes aiment tel genre musical, alors que d’autres le détestent. Mais ce qui me chagrine avec les avis sur rap, et en vérité c’est ce qui est à l’origine mon envie d’écrire cet article, c’est que bien souvent les gens qui décrient le rap ne disent pas simplement qu’ils n’aiment pas, mais portent un jugement général sur un genre qui finalement ne leur est pas très familier. En commençant à répondre à mon questionnaire, plusieurs personnes avaient déjà avec un certain stéréotype sur le rap. J’ai été très surprise et même honorée de savoir que pour certains, mes questions les avaient fait réfléchir et remettre en question leurs premières idées reçues.

Je trouve que l’exercice de traduction d’un texte de rap est on ne peut plus intéressant pour mettre en image toutes les subtilités et difficultés de la traduction. Traduction et rap souffrent de clichés rébarbatifs : le premier élément peut soi-disant être pratiqué par n’importe quel bilingue sur cette planète ; le deuxième n’est qu’un genre musical soi-disant pauvre et dénué de sens. Ensemble, ils déconstruisent ces étiquettes : la traduction d’un texte de rap peut s’avérer extrêmement périlleuse de par la complexité du texte, du vocabulaire, des figures de style et autres éléments linguistiques, et c’est en s’essayant à la traduction d’un texte de rap que l’on peut vite se rendre compte que non, il ne suffit pas de parler deux langues pour traduire.

Sur le même thème : vous pouvez retrouver un précédent article écrit par Camille Bacha et paru sur le blog en 2018 qui traite en détail de la traduction des chansons de Christine and the Queens.

Merci à toutes les personnes qui ont répondu ou partagé mon questionnaire.

 

 

Sources :

Rapsodie :    https://www.instagram.com/_rapsodie_/

https://twitter.com/_rapsodie_

Simon Devaradja, « Quel rappeur a le vocabulaire le plus varié ? », Medium, 13 avril 2020, https://medium.com/rapsodie/quel-rappeur-a-le-vocabulaire-le-plus-vari%C3%A9-be10f957352e

Daniels, Matt. « Rappers, Sorted by the Size of Their Vocabulary ». The Pudding, https://pudding.cool/projects/vocabulary/index.html

Marquet, Mathieu. « Politisation de la parole : du rap ludique au rap engagé ». Variations. Revue internationale de théorie critique, no 18, mai 2013. https://journals.openedition.org/variations/645

Risso, Emanuele. Rap Lyrics Translation: Theoretical and Practical Aspects. http://www.academia.edu, https://www.academia.edu/28801944/Rap_Lyrics_Translation_Theoretical_and_Practical_Aspects

Hirjee, Hussein, et G. Brown, Daniel. « Automatic Detection of Internal and Imperfect Rhymes in Rap Lyrics ». Ismir, https://www.academia.edu/33415103/Automatic_Detection_of_Internal_and_Imperfect_Rhymes_in_Rap_Lyrics

Zelenková, Anna. Arabismes dans les chansons de rap français : traitement lexicographique, adaptation phonique et rôle de l’origine des rappeurs. 2013, p. 153, https://is.muni.cz/th/rr2g6/DP_final.pdf

Genius | Song Lyrics & Knowledge. https://genius.com/

Savitri, Dyan Elviyana, et Indah Fadhillah Rahman. « The use of rap music to improve students’ vocabulary mastery at the first grade students of SMPN 2 Papalan Mamuju Regency ». ETERNAL (English, Teaching, Learning, and Research Journal), vol. 2, no 2, décembre 2016, http://journal.uin-alauddin.ac.id/index.php/Eternal/article/view/3110

Rapture | Site officiel de Netflix. https://www.netflix.com/fr/title/80145087

Kourdis, Evangelos. « Traduire l’écart langagier. La traduction du verlan français en grec ». Argotica, vol. 1, janvier 2014, p. 27 44. https://www.researchgate.net/publication/275345249_Traduire_l’ecart_langagier_La_traduction_du_verlan_francais_en_grec

Ounane Aïssa, « Le rap est un véritable outil éducatif au service des jeunes », L’Humanité, 28 septembre 2012, https://www.humanite.fr/societe/le-rap-est-un-veritable-outil-educatif-au-service-des-jeunes-505048

Savoirs ENS, « La Plume et le Bitume : rencontre avec le rappeur Dooz Kawa », 18 février 2016, https://savoirs.ens.fr/expose.php?id=2443

Rachid Majdoub, « Clip n°3 : suite et fin de la journée riche en rebondissements de Vald » Konbini, 14 septembre 2015, https://www.konbini.com/fr/musique/clip-vald-journee-urbanisme/

Linguisticae. « Les fans de JUL sont nuls en français? (débunkage BFMTV) – YouTube ». YouTube, 16 décembre 2019, https://www.youtube.com/watch?v=XNSqrZI-VLY

Camille Bacha, « Christine and the Queens : à la croisée des chemins, entre traduction et création », 18 novembre 2018, https://mastertsmlille.wordpress.com/2018/11/18/christine-and-the-queens/

« Où en sont les Français et l’orthographe ? Réponse dans le Baromètre Voltaire® 2019 » Le Projet Voltaire 4 décembre 2019, https://www.projet-voltaire.fr/enquetes/barometre-voltaire-2019/

Mais c’est pas du français ça !

Par Mathilde Motte, étudiante M1 TSM

 

insecuritelignuistique

 

Commencer des études dans le domaine de la traduction est un très bon moyen de se rendre compte de nos lacunes en termes de connaissance des règles écrites de la langue normée et de se confronter à une forme d’insécurité linguistique, en particulier lorsque l’on utilise souvent des variations régionales sans même s’en rendre compte. On se retrouve alors dans la vallée de l’humilité de l’effet Dunning-Kruger. La question  « ça se dit ça ? » revient très souvent. On doute de tout. Alors, tout d’abord, tout se dit, mais pas partout.

Dans ce billet de blog je vous raconterai l’histoire d’une relation compliquée entre français normé et variations linguistiques, l’importance du contexte dans la traduction (et pas que) et enfin, puisqu’il n’existe pas de guide parfait du traducteur, je vous donnerai quelques exemples de traductions, parfois audacieuses, de textes mélangeant langue normée, dialectes et variations.

Et puis d’abord, c’est quoi l’insécurité linguistique ?

Cela vient de l’existence, dans une même langue, d’une ou plusieurs variétés dites « illégitimes » (à tort, si vous voulez mon avis) et d’une variété dite « légitime », autrement dit la norme, ce que Bourdieu appellerait le pouvoir symbolique. On peut ressentir une certaine insécurité linguistique lorsque l’on a une représentation de la norme mais que l’on n’est pas sûr d’en maîtriser toutes ses règles. C’est la « reconnaissance sans connaissance. » (Bourdieu, 2001). Un comble pour un·e traducteur·rice ? Oui peut-être. Mais ça se travaille.

Un des facteurs de cette insécurité est la diglossie soit la pratique d’une ou plusieurs langues ou variations auxquelles on accorde une certaine hiérarchie. Puisqu’on est à Lille, mettons-nous dans l’ambiance locale. Une traductrice en formation a eu le malheur de traduire « dustpan » par « ramasse-poussière » au lieu de « pelle à poussière », c’en est suivi une réaction peu agréable de la part de son correcteur : « Mais c’est pas du français ça ! ». Alors si, c’est juste un régionalisme. Tout va bien, calmez-vous.

Mais pourquoi une telle réaction pour un ramasse-poussière ?  C’est une longue histoire.

Il n’y a qu’une langue, une grammaire, une République

tweetblanquer

C’est joli, c’est efficace, mais c’est faux. Ce tweet de Jean-Michel Blanquer, daté de novembre 2017, était en réaction aux débats sur l’écriture inclusive. Si un simple régionalisme est moqué, il est peu étonnant qu’une nouvelle forme d’écriture ait pareil accueil. L’Académie Française nous parle d’ailleurs d’un « péril mortel ». Amis adeptes de l’écriture inclusive, vous rendez-vous compte de ce que vous faites subir à notre langue ?

Ce tweet a suscité nombre de réactions de la part de beaucoup de linguistes, qui ont essayé, en moins de 140 caractères, de lui expliquer qu’il n’avait pas compris grand-chose à l’affaire. Mais pourquoi la langue française est-elle aussi rigide vis-à-vis des régionalismes et des nouvelles formes d’écriture ?

Reprenons. En France, comme nous le dit les linguistes Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, il n’y a pas qu’une langue. Le français varie d’une région à une autre, il varie aussi surtout sociologiquement. Le français peut être une langue maternelle, seconde, véhiculaire, officielle ou même d’enseignement. La déclaration du ministre de l’Éducation, même si elle s’inscrit à l’époque dans le débat sur l’écriture inclusive, est le résultat de la volonté des institutions d’uniformiser le français. Et elles ne s’y sont pas pris hier, elles y travaillent depuis des siècles.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 en est la première étape officielle : les dialectes sont littéralement bannis des administrations. L’Académie Française créée en 1634 vient en renfort pour que le pouvoir politique puisse imposer un peu plus le français institutionnel. Pendant la Révolution, soit plus de cent cinquante ans plus tard, le français n’est parlé couramment que par un dixième de la population (Enquête de l’abbé Grégoire) c’est pourquoi les nouvelles lois sont traduites dans les langues régionales, l’idée était certainement d’obtenir le plus d’adhésion possible.

Le processus est lent et cher, il faut payer les rares traducteurs, l’impression, le transport, et les lois arrivent dans les provinces totalement en décalé. Mais on peut souligner que le multilinguisme est toujours respecté, certains mots sont même inventés pour l’occasion. (Perrot Marie-Clémence, 1997)

Alors, c’était mieux avant ? Non, pas du tout. L’idée n’est alors plus de propager la bonne parole mais de défendre la toute nouvelle république ainsi que de la rendre « une et indivisible ». Comment on fait ? Eh bien on déclare de nouveau la guerre aux langues régionales. C’est la Terreur (et pas que pour les langues régionales).

Je vous laisse savourer cette petite déclaration du député Barère, cela vous donnera une bonne idée de l’ambiance de l’époque:

« Le fédéralisme et la superstition parlent le bas-breton, l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien (langue occitane ou le provençal) et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de dommage et d’erreur. Il vaut mieux instruire que faire traduire, comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires. La monarchie avait raison de ressembler à la tour de Babel […] Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous » [1]

Depuis, on considère que le seul français valable est celui des ouvrages de référence et que tout ce qui est en dehors de ces ouvrages n’est pas légitime. Pourtant, les ouvrages de référence ne sont pas exhaustifs, ils sont utiles dans certains contextes mais ne représentent pas toute la francophonie. Par exemple, si vous cherchez le mot « menterie » vous lirez dans beaucoup de dictionnaires de référence que c’est un mot vieilli. Pourtant ce mot est aujourd’hui largement usité au Québec. Si vous voulez en lire un peu plus sur les variations géographiques, cela se passe sur le billet de blog publié par Jonathan Sobalak.

Une seule langue ? Vraiment ?

Le rapport de Bernard Cerquiglini publié en 1999 fait état de 75 langues régionales et minoritaires rien que sur le territoire français, donc sans parler des autres pays de la francophonie. Certes, la plupart de ces langues sont orales, parfois elles sont utilisées par une infime minorité et se perdent sans transmission d’une génération à une autre. Mais elles sont toujours là pour le moment et plusieurs ont influencé le français normé. On peut par exemple citer « esquinter » qui vient du picard et est aujourd’hui dans le langage courant. Certaines ont même une forme écrite, et répondent à une norme qui n’est pas le français standard. L’alsacien, par exemple, a pour forme écrite l’allemand standard, et l’arabe dialectal parlé en France a pour correspondant écrit l’arabe commun qui n’est la langue maternelle de personne. (Cerquiglini, 1999)

On peut noter combien notre connaissance de nombreuses langues que parlent les citoyens français est faible.

La cravate linguistique

Tout cela pour dire que, il serait intéressant de ne pas forcément fustiger tout ce qui sort de la norme. La langue est riche et variée, toute variation a son intérêt et s’adapte à un contexte particulier. Anne-Marie Beaudouin Bégin, ou l’Insolente Linguiste, nous parle de la cravate linguistique. C’est effectivement important de connaître les règles de langue écrite, de mettre sa cravate linguistique lorsqu’on se trouve dans un contexte qui le demande. C’est encore plus intéressant de maitriser plusieurs registres et de savoir passer de l’un à l’autre, c’est ce qu’on appelle une variation diaphasique. On développe ainsi une sorte de capacité d’adaptation, notre langue en devient encore plus riche et on peut alors élargir notre base de données pour des traductions diverses et variées.

Vous portez votre cravate pour aller à la plage ? Vous en faites peut-être un peu trop. Le billet de blog de Medge Allouchery vous aidera peut-être à trouver quelques outils pour mieux vous adapter à un contexte donné.

Les variations et les dialectes, un casse-tête pour traducteur ?

[…]On peut faire une littérature nationale
sans utiliser une langue nationale.
(Marcello FOIS cité par Antonella CAPRA)

Ainsi, en traduction comme dans la vie de tous les jours, il est important de prendre en compte toutes ces variations, qu’elles soient géographiques, sociales, diachroniques, diaphasiques (situationnelles) ou encore liées à l’âge. On y retrouve deux tendances : le lissage, pour obtenir une traduction « prudente » et « réconfortante » et l’usage des variations qui sortent de la norme pour garder une certaine « étrangéité ».

Selon Antonella Capra, maître de conférences à l’université de Toulouse, depuis les années 1990, de plus en plus d’ouvrages ont recours au plurilinguisme, avec l’utilisation de la langue dite « standard » ou officielle et d’un ou plusieurs dialectes dans une même œuvre. Antonella Capra prend pour exemple la littérature italienne. Effectivement, les dialectes sont encore aujourd’hui très usités par la population italienne dans certaines régions, et les œuvres littéraires qui utilisent ces dialectes sont très bien accueillies par le public, souvent non locuteur de ces dialectes. (Antonella Capra, 2018)

Certaines de ces œuvres ont courageusement été traduites en français. Cela a donné des résultats très différents, parfois osés et toujours intéressants dans un pays où sont habituellement préférées les traductions hypercorrectes. Certaines traductions sont un peu plus ciblistes, d’autres un peu plus sourcières mais on ne peut pas les ranger aussi facilement dans une catégorie, ce n’est pas aussi simple que ça. (Antonella Capra, 2018)

Par exemple, Serge Quadruppani, qui a traduit « Sempre Caro » écrit par Marcello Fois, a choisi de garder des mots sardes en français et de les accompagner d’une traduction française : «il accompagne sa mere et sa merichedda, sa patronne et sa petite patronne…».

Dominique Vittoz a choisi quant à elle d’utiliser des dialectes régionaux pour traduire le sicilien d’Andrea Camilleri dans Le roi Zosimo. Elle fait par exemple usage des mots « s’embesogner » (s’occuper, travailler), « petas de fromage » (gros morceau de fromage), et « fenière » (endroit où l’on entrepose le foin) tous venus du patois lyonnais. (Antonella Capra, 2018)

D’autres traducteurs choisissent de « lisser », ou de « sophistiquer » un peu plus les traductions, c’est une stratégie que l’on peut constater dans la traduction de Forrest Gump par Nicolas Richard. L’anglais de Forrest Gump n’est pas dénué de variations, on y remarque une variation sociale (ou diastratique, mais je n’aime pas ce mot), une variation très probablement géographique puisque l’auteur essaie de donner une idée de l’accent du Sud des États-Unis ainsi qu’un manque de maîtrise des règles de langue écrite. (Rudy Loock, 2012) Le traducteur a choisi de lisser un peu toutes ces variations, on ne retrouve plus les « fautes qui sautent aux yeux », mais une syntaxe très simple et quelques mots d’argot. « Boy » (garçon) est ainsi traduit par « gonze » et « moron » (idiot, imbécile) par « andouille », le registre n’est donc pas le même.

En conclusion, s’il existe une multitude de stratégies pour traduire un texte source qui ne respecte pas toujours les règles du registre soigné d’une langue, les variations linguistiques de la langue cible peuvent représenter une base de données extrêmement riche pour trouver des solutions et garder un sentiment d’étrangéité, si cela est souhaité par le traducteur.

 

Sources

Archives parlementaires, Paris, éd. CNRS, 1961, 1ère série, tome 83, séance du 8 pluviôse an II, 18, p. 713-717

Bourdieu, Pierre. Langage et pouvoir symbolique. Le Seuil. Paris, 2001.

Perrot Marie-Clémence. La politique linguistique pendant la Révolution française. In: Mots, n°52, septembre 1997. L’état linguiste. pp. 158-167

Chronique d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin – La cravate linguistique. https://soundcloud.com/ckiafm/chronique-danne-marie-beaudoin-begin-la-cravate-linguistique

Antonella Capra, « »Traduire la langue vulgaire » : difficultés, choix et modes dans la traduction française de la littérature plurilingue italienne», La main de Thôt [En ligne], n° 2 – Traduction, plurilinguisme et langues en contact, Traduction, plurilinguisme et langues en contact, mis à jour le : 06/03/2018, URL : http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=280.

Hoedt, A., & Piron, J. Il n’y a qu’une langue, une grammaire, une République. Juillet 2019. https://www.franceinter.fr/emissions/hoedt-et-piron-tu-parles/hoedt-et-piron-tu-parles-21-juillet-2019

Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue, la Révolution française et les patois, Paris, Gallimard, 1975

Cerquiglini, Bernard. « Les langues de la France ». CNRS, avril 1999.
URL : https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/994000719.pdf

Loock, Rudy. « Komen traduir l’inovassion ortografik : étude de ca ». Palimpsestes. Revue de traduction, no 25 (12 octobre 2012): 39‑65. https://doi.org/10.4000/palimpsestes.1037.

 

[1] Merci à Vincent Schicker, étudiant en Master d’Histoire à Fribourg, pour sa relecture et ses conseils.

À la croisée des mondes entre traduction et ONG

Par Fanny Buffel, étudiante M1 TSM

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Le terrorisme, la pauvreté, le chômage, la précarité de l’emploi, la santé ou encore l’environnement sont les sujets qui inquiétaient le plus les Français en 2019 en plus de s’inscrire dans la liste des Nations Unies recensant les 18 défis mondiaux à relever. Peu importe notre âge, la majorité de ces problèmes a toujours fait partie de notre quotidien. Ces dernières années, ils ont cependant été plus souvent au cœur de l’actualité, tout comme les ONG qui s’engagent à lutter contre ces problèmes jusque-là non résolus.

Qu’est-ce qu’une ONG ?

« ONG » peut faire partie de ces nombreux termes que l’on connaît sans réellement savoir les définir. La réponse la plus probable et récurrence à cette question serait : une ONG est une organisation non gouvernementale. Mais après ?

  • Tout d’abord, les organisations non gouvernementales (ONG) sont considérées « comme des personnes morales de droit privé à but non lucratif créées par des acteurs privés et relevant du droit interne; l’action de ces acteurs privés est donc indépendante des États. ».
  • Le terme « organisation non gouvernementale » est apparu pour la première fois en 1945, dans l’article 71, chapitre X de la charte des Nations Unies.
  • Il y aurait environ 10 millions d’ONG dans le monde
  • Si le secteur des ONG était un pays, il serait la 5e plus grande économie du monde.
  • Les ONG se sont principalement développées à partir de la seconde moitié du XXe siècle et sont majoritairement occidentales (176 en 1909 à 59 383 en 2014).

Maintenant que les bases sont posées, il me paraît important de préciser que les ONG peuvent être divisées en deux catégories :

  • Les ONG de plaidoyer, qui ont pour but de défendre une cause, une opinion ou un groupe de personnes.
  • Les ONG humanitaires, qui ont pour but de développer et/ou aider des régions ou populations dans le besoin.

Qui travaille dans les ONG ?

Il existe trois principaux statuts : bénévole, volontaire et salarié.

Concrètement, quelle est la différence entre ces 3 statuts ?

La différence est d’ordre juridique. S’il est facile de différencier le salarié, soit un intervenant percevant une rémunération en contrepartie de son travail, des autres statuts, il est plus difficile de différencier le bénévole du volontaire.

Le gouvernement français définit le bénévolat comme « un engagement libre et sans contrepartie, de quelque nature que ce soit, par lequel l’individu participe à l’animation et au fonctionnement d’un organisme sans but lucratif en dehors de tout lien de subordination ». Le bénévolat ne fait l’objet d’aucun encadrement particulier.

Au contraire, le volontariat de solidarité internationale est un statut encadré par la loi n° 2005-159 du 23 février 2005 prévoyant pour les volontaires le droit à une indemnité (logement, transport, nourriture), une couverture sociale, une assurance maladie complémentaire, une assurance de rapatriement, de responsabilité civile et plus généralement, « un régime de sécurité sociale lui garantissant des droits d’un niveau identique à celui du régime général de la sécurité sociale française ».

Certaines ONG passent parfois par des agences pour faire traduire leur contenu. Toutefois, cette situation reste assez rare et concerne généralement soit les petites ONG qui ont peu de contenu à faire traduire soit celles qui ont besoin de faire traduire des documents très importants ou dans des langues « rares ». Certaines d’entre elles se dirigent vers des agences ou associations comme Mondo Agit et son initiative PerMondo ou Translators without borders qui proposent de traduire leurs documents gratuitement.

Les ONG ne sont-elles composées que de bénévoles ?

La plupart des gens ont tendance à penser que si l’on veut s’engager dans une ONG, il faut automatiquement être bénévole. Même si la majorité est bénévole, on peut voir dans le graphique ci-dessous que ce n’est pas toujours le cas chez les traducteurs. Une traductrice a même admis que les ONG font partie de ses clients qui paient le plus. Pour travailler en tant que salarié, elle conseille de se tourner vers des ONG qui reçoivent d’importantes sommes d’argent de la part de diverses entités internationales comme USAID et la Gates Foundation. Les données présentes dans ce graphique et dans les prochains sont les résultats d’une enquête de 2 semaines publiée sur Twitter et LinkedIn à laquelle 13 traducteurs, qui traduisent pour des ONG, ont accepté de répondre.

Graphique-Statut des traducteurs ONG

De nombreux traducteurs ont d’ailleurs déclaré qu’ils ont travaillé en tant que salarié pour certaines ONG et en tant que bénévoles pour d’autres. L’organisation et le service de traduction, en particulier, ne sont pas identiques dans toutes les ONG et dépendent des ressources financières, de la taille ou de l’esprit de l’ONG ainsi que ses objectifs.

Pourquoi les ONG ont-elles besoin de traducteurs ?

Le besoin de traduction dans les ONG a augmenté en même temps que l’omniprésence d’Internet, qui leur a offert un nouveau moyen de visibilité à plus grande échelle, plus facile d’accès et plus facilement personnalisable.

Si la grande majorité des ONG fait appel à des traducteurs, elles ne le font pas toutes dans le même objectif. Par exemple, l’objectif principal de l’ONG Oxfam, comme beaucoup d’autres, est de « permettre à l’organisation de communiquer efficacement avec un public international multilingue, en interne comme en externe ». Les objectifs et les documents à traduire peuvent être divers et varient selon les équipes de l’ONG.

Quels documents les traducteurs sont-ils amenés à traduire ?

Les ONG doivent faire traduire divers documents, à usage interne et à usage externe. Il est ressorti des témoignages et des articles que les traducteurs ne sont pas amenés à traduire un seul type de document, sur un seul type de support. Au contraire, ils ont été amenés à traduire sur des sites web, aussi bien que sur papiers, sur CD/DVD, dans Excel ou encore des fichiers PowerPoint et audio.

Usage externe

Aujourd’hui, toutes les ONG se doivent d’avoir un site web sur lequel elles donnent toutes les informations relatives à l’ONG. Afin d’atteindre et faire connaître leur cause à plus de personne dans le monde, la plupart des ONG font donc traduire leurs sites internet. C’est le cas, par exemple, de l’ONG espagnole Cives Mundi et l’ONG AFS intercultural programs. Tout le contenu publié sur le site web est donc traduit : témoignages, articles, vidéos, campagnes, missions, informations de contacts et informations pour devenir donateur ou s’engager avec l’ONG, etc.

Toutefois, d’autres ONG telles que Greenpeace et WWF adoptent une autre stratégie : celle de créer plusieurs sites unilingues et ainsi rédiger du contenu dans la langue officielle du pays. Chaque pays a donc son équipe qui est responsable de rédiger des articles, annoncer les futurs évènements et actions dans sa langue maternelle.

Traduction OXFAM

Usage interne

Une grande partie des documents traduits ne sont pas accessibles à tous et ont pour but principal la compréhension et l’organisation. On peut notamment citer les rapports, les notes de presses, les contenus de campagne, le matériel de formation pour le personnel, les emails, les directives, des documents médicaux ou légaux, les sondages, les lettres, les pétitions, des documents officiels et plus généralement, les documents liés à la mission. Cette longue liste prouve que la traduction fait partie intégrante des ONG, qui ne pourraient fonctionner sans l’aide des traducteurs.

Les langues de travail dans les ONG

L’anglais est très souvent la langue de prédilection dans les ONG. Les raisons ?

  • L’anglais est la langue internationale. Toute ONG souhaitant avoir une portée internationale doit donc utiliser l’anglais.
  • De nombreuses ONG sont créées dans un pays anglophone

Au-delà de l’anglais, les langues de travail dépendent des lieux de missions. Le français, l’espagnol, le portugais et l’arabe, par leur présence dans le monde, sont les autres langues les plus couramment rencontrées et traduites dans les ONG. Toutefois, les traducteurs sont plus ou moins nombreux selon les langues (les traducteurs arabophones chez Oxfam sont plus difficiles à trouver) et certaines ONG doivent se tourner vers les agences lorsque aucun traducteur dans la combinaison de langue requise n’est disponible.

Quel est le processus de traduction d’un document ?

Le processus de traduction se compose de 4 étapes : la réception de la demande accompagnée des possibles glossaires et consignes, qui sont envoyés au gestionnaire de projet ; la sélection du traducteur et l’envoi du document ; la révision puis le renvoi du document traduit. Ce processus peut légèrement varier selon les délais ou la taille du projet, par exemple. En effet, lorsque les délais sont courts, les ONG ont tendance à externaliser le processus.

En ce qui concerne la qualité des traductions, la plupart des ONG révisent systématiquement les documents traduits. Pour la part restante qui saute cette étape, elle fait généralement passer un test avant de confier un projet afin de vérifier les compétences du traducteur. En raison de l’importance des documents à traduire et parfois du langage de spécialité employé, beaucoup d’ONG font non seulement passer un test à l’entrée mais révisent aussi les traductions.

Les traducteurs interviewés étaient autant à déclarer qu’ils avaient dû passer un test à l’entrée que ceux qui affirmaient le contraire. Enfin, 16 % d’entre eux révélaient que ça dépendait des ONG pour lesquelles ils ont traduit.

Et les traducteurs ?

Graphique-Liste des ONG

L’ONG qui revenait le plus souvent dans la réponse à mon questionnaire est en réalité une association qui traduit pour des ONG : Translators without Borders. Cette association est donc privilégiée par les traducteurs souhaitant lier travail et engagement. Une traductrice a même avoué avoir traduit pour 28 ONG par le biais de Translators without Borders (incluent dans la catégorie « autres »). Sur la deuxième marche du podium se trouvent les ONG Save the Children International et Doctors without Borders/Médecins sans frontières.

La catégorie « autres » réunit toutes les ONG pour qui un seul traducteur a traduit (parmi ceux qui ont répondu à mon questionnaire). Cette section comprend les ONG suivantes :

·         WWF ·         TDH
·         Sea Shepherd ·         American Red Cross
·         PerMondo ·         Amref Health Africa
·         Amnesty International ·         Bibliothèque sans Frontières
·         GreenPeace ·         CAFE football
·         Global voices ·         CARE USA
·         Amara.org ·         Concern worldwide
·         ICRC ·         COVID-19 (H2H)
·         Humanity and Inclusion ·         Dianova
·         HelpAge ·         Ecancer
·         UNDP ·         …

Enfin, il est important de savoir que certains traducteurs ne sont pas autorisés à dévoiler le nom des ONG avec qui ils travaillent pour des questions de confidentialité, d’où la section « ne peut pas dire ».

Malgré la longue liste d’ONG avec lesquelles les traducteurs ont collaboré, leurs témoignages prouvent que les traducteurs partagent de nombreux points communs et que les ONG fonctionnent à peu près de la même manière.

Pourquoi traduire pour une ONG ?

Graphique-Pourquoi traduire pour une ONG

La moitié des traducteurs ont décidé de traduire, bénévolement ou non, pour des ONG pour se sentir utile et faire une action qui a du sens, participer à l’effort humanitaire. C’est d’ailleurs la principale raison qui pousse les habitants d’un pays, de manière générale, à s’engager dans une ONG.

Deuxième raison : Les traducteurs s’engagent car ils sont intéressés par l’ONG et partage ses valeurs (12 %). C’est donc le meilleur moyen de lier sa vie personnelle et professionnelle. C’est d’ailleurs la première raison qui pousse les traducteurs à traduire pour une ONG plutôt qu’une autre.

Le même nombre de traducteurs déclare avoir directement été contacté par les ONG. C’est donc plus tard que leur intérêt pour la traduction dans les ONG est apparu.

La troisième raison dans la liste est la volonté de faire évoluer sa carrière (11 %) : gagner en expérience, développer des compétences…

Enfin, ils traduisent pour une ONG car ils ont du temps ou sont intéressés par la traduction même au sein des ONG : plus variées.

Combien de temps consacrent-ils aux traductions pour les ONG ?

Tous les traducteurs ne consacrent pas la même durée étant donné qu’ils n’ont pas tous le même statut et ne traduisent/traduisaient pas dans les mêmes conditions.

Il est évident que les traducteurs salariés consacrent autant de temps pour les projets pour les ONG que pour les autres projets. La situation peut être différente dans le cas des bénévoles.

30 % des traducteurs bénévoles traduisent sur leur temps libre : entre 7 et 12 heures par semaine selon les traducteurs, 20 % n’ont pas de contraintes de temps et y consacrent donc tout le temps nécessaire et enfin, 20 % considèrent que ces projets sont aussi importants que d’autres et y consacrent donc autant de temps. Le principal étant de consacrer assez de temps pour se sentir utile sans pour autant se laisser envahir.

Certains traducteurs ont traduit pendant quelques mois alors que d’autres traduisent depuis 15 ans mais 70 % d’entre eux traduisent aujourd’hui encore pour les ONG, bien que ça leur prenne du temps ou qu’ils ne soient pas payés. Ceux qui continuent à traduire recommandent cette incroyable expérience humaine durant laquelle ils ont beaucoup appris sur les problèmes dans le monde et ont pu, à leur manière, aider à les régler tout en mettant un peu de piment dans leurs vies quotidiennes. Puis comme a très bien dit une traductrice : si ce ne sont pas les traducteurs professionnels qui traduisent ces documents, ça laissera plus de place aux charlatans…

 

Merci aux traducteurs et aux ONG qui ont accepté de répondre à mes questions.

 

Sources :

Enquête composée d’un questionnaire anonymisé destiné aux traducteurs travaillant pour des ONG et un autre destiné aux ONG.

Badaoui, Anissa. « Les volontaires de solidarité internationale : entre bénévoles et professionnels ? » VST – Vie sociale et traitements n° 109, no 1 (4 mars 2011): 52‑57.

———. « Humanitarian Work Close to Home: Irina Nosova ». Translators without Borders Blog, 24 janvier 2020. https://www.translatorswithoutborders.org/blog/irina-nosova/.

NonProfit Action. « Facts and Stats about NGOs Worldwide ». Consulté le 27 avril 2020. http://nonprofitaction.org/2015/09/facts-and-stats-about-ngos-worldwide/.

Guillaume, Astrid. « La traduction au service des ONG ». Hermes, La Revue n° 56, no 1 (2010): 83‑89.

Muriel Valencia, Sandra. « El papel de la traducción en una ONG: el caso de la organización no gubernamental para el desarrollo (ONGD) Cives Mundi », 2017. http://uvadoc.uva.es/handle/10324/23330.

Núñez Martínez, Daniel. « La traducción jurídica en el ámbito de las ONG: un texto sobre jurisdicción universal », 3 octobre 2016. http://rua.ua.es/dspace/handle/10045/58430.

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« Qu’est-ce qu’une organisation non gouvernementale (ONG) ?| Vie publique.fr ». Consulté le 26 avril 2020. https://www.vie-publique.fr/fiches/38225-quest-ce-quune-organisation-non-gouvernementale-ong.

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Tesseur, Wine. « Institutional Multilingualism in NGOs: Amnesty International’s Strategic Understanding of Multilingualism ». Meta: Journal des traducteurs 59 (1 décembre 2014): 557. https://doi.org/10.7202/1028657ar.

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Valero, Carmen. « (PDF) Acción y voluntariado: las ONG y los servicios de traducción e intrepretación ». ResearchGate. Consulté le 26 avril 2020. https://www.researchgate.net/publication/28137931_Accion_y_voluntariado_las_ONG_y_los_servicios_de_traduccion_e_intrepretacion.

« Y-a-t-il une différence entre un bénévole et un salarié ? | Associations.gouv.fr ». Consulté le 29 avril 2020. https://www.associations.gouv.fr/y-a-t-il-une-difference-entre-un-benevole-et-un-salarie.html.