Idées reçues : Pourquoi les jeux vidéo sont-ils mal traduits ?

Par Logan Pienne, étudiant M1 TSM

TraductionJeuxVideo

Tout d’abord, avant même de commencer ce billet de blog, je vous passe le bonjour et vous souhaite une agréable journée !

Ceci étant dit, laissez-moi vous parler aujourd’hui de la localisation de jeux vidéo. Si j’ai choisi ce thème, c’est parce que j’ai une véritable passion pour celle-ci. Je dirai même que c’est une histoire d’amour, et je pourrai vous en parler pendant des heures autour d’une bonne… menthe au lait !

Enfin bref, passons ! Nous avons tous joué au moins une fois dans notre vie à un jeu vidéo, qu’importe la plateforme (mobile, console, pc…), et pourtant, peu de personnes savent comment fonctionne ce domaine.

Dans ce billet de blog, je vais tenter d’élucider le mystère qui rôde autour de la localisation de jeux vidéo : pourquoi diable sont-ils mal traduits (enfin quelques-uns quand même, pas tous !) ? Ou plutôt, pourquoi les choix des localisateurs sont-ils si controversés par les joueurs ?

De plus, étant moi-même en stage dans la traduction de jeux vidéo, je sais de quoi je parle ! (enfin je crois…)

Avant de commencer : Comment ça fonctionne, la traduction de jeux vidéo ?

Bien que cela soit un domaine particulier, la traduction de jeux vidéo suit les codes du monde de la traduction. C’est-à-dire des délais très courts à respecter, un environnement sous pression, des recherches terminologiques à effectuer…

En plus de cela, étant donné qu’une grande partie des jeux vidéo provient des pays asiatiques (Japon, Corée…), le texte peut être potentiellement préalablement traduit du japonais vers l’anglais. Cela peut engendrer des problèmes de qualité de texte source lorsque l’on veut passer de l’anglais vers une autre langue. Ajoutez à cela les menus, les boîtes de dialogue, l’interface du jeu, les messages d’erreur, d’aide et d’information, et pour certains jeux vidéo les sous-titres de dialogues, et vous obtiendrez la base de la localisation de jeux vidéo.

Ces textes et boîtes de dialogue qui vont apparaître sur l’écran devront être courts et concis, car la taille de l’écran des joueurs varie (les joueurs sur pc portable, par exemple, disposent d’un écran plus petit que les joueurs sur tour fixe qui peuvent disposer d’écrans bien plus grands). Il faut aussi prendre en compte la plateforme sur laquelle le jeu vidéo va être publié. Va-t-il être publié sur la Switch, la ps4 ou bien sur smartphone ?

En addition à tout cela, plusieurs problèmes subsistent : qui dit texte court dit manque de contexte et bien souvent restriction de caractères. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle ! C’est un réel problème dont le traducteur doit faire face tous les jours. Alors il doit user de tours de passe-passe afin de contourner ces problèmes. (Dans certains cas,  raccourcir les passages voire l’usage des abréviations sont des incontournables)

D’accord, et ensuite ?

Comme si tout cela n’était pas suffisant, vous devrez absolument faire attention aux variables du jeu. « Mais dis-moi Jamy, c’est quoi une variable ? » Eh bien, si l’on en croit le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), une variable, c’est ça : « Qui peut prendre plusieurs valeurs distinctes selon les circonstances.»

« Ah oui, mais ça ne m’aide pas beaucoup à comprendre ça ! » Bon d’accord, je vais vous expliquer. Un exemple sera bien plus parlant. Imaginons la phrase suivante à traduire :

« Oh, it’s you, %player%! It’s been a long time, my dear friend! »

En effet, %player% est bien une variable. C’est-à-dire que cette variable va être remplacée par le nom du joueur en jeu. « Ah d’accord ! Mais en quoi une variable peut être un problème ? » Ça devient un problème lorsqu’il faut traduire la phrase. Proposons une traduction afin de constater le problème ! Imaginons que notre personnage s’appelle Arnold :

« Oh, c’est vous, Arnold ! Ça fait longtemps, mon cher ami ! »

« Trop facile ! » Ah, vous croyez ? Maintenant, remplacez le nom de notre personnage par un prénom féminin.

« Oh, c’est vous, Brigitte ! Ça fait longtemps, mon cher ami ! »

Même si cela reste assez drôle de tomber sur ce genre de dialogue en jeu, un traducteur ne peut pas se permettre ce type d’erreur.

Et ce n’est pas tout !

Il y a bien d’autres problèmes auxquels le traducteur fait face (adaptation des dialogues, des noms des personnages, des jeux de mot, des fêtes culturelles…). Il doit prendre en compte tous ces paramètres (et restrictions) afin de rendre le texte cible le plus fidèle possible au texte source.

En effet, le traducteur doit aussi savoir ce qui est accepté ou non dans son pays d’origine, et doit en avertir le client si certains termes ou certaines expressions feront potentiellement scandale. (Références sexuelles, culturelles, religieuses…)

Une fois que la traduction ait été révisée, il faut la passer dans la machine de l’assurance qualité linguistique ! (LQA pour les anglophones)

Comment procède-t-on à une « LQA » dans le domaine du jeu vidéo ?

Il va falloir tester le jeu vidéo afin de répertorier tous les problèmes qui peuvent surgir, tels que les problèmes de non localisation, de chevauchement ou même de débordement de texte. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela arrive bien plus souvent que prévu et, pour en avoir fait, je dirai même qu’ils surviennent de manière inattendue ! Les problèmes qui ne sont pas liés à la langue ne sont cependant pas pris en compte, car cela nécessite d’autres connaissances que le traducteur ne possède pas. (Je parle ici du métier de testeur de jeux vidéo. En d’autres termes, si votre personnage passe à travers les murs, ce n’est pas votre problème !)

Pour conclure…

Beaucoup de joueurs prennent la traduction de jeux vidéo pour acquis et ne prennent pas conscience que les dialogues et tous les textes qu’ils voient en jeu sont le produit d’un travail réfléchi, soigné et rigoureux. Le manque de contexte et tous les problèmes qui gravitent autour poussent le traducteur à faire des choix, discutables ou non.

En d’autres termes, ce n’est pas forcément de la faute du traducteur si le jeu comporte des erreurs ou s’il a été « mal traduit ». Je pense sincèrement que chacun fait de son mieux avec les moyens qui lui ont été confiés.

Voilà, je pense avoir dit tout ce que je pensais. J’espère que cette lecture n’était pas trop fastidieuse et qu’elle vous aura plu !

 

Bibliographie

Mars, auteur de l’article « Chronique : Pourquoi les jeux vidéo sont-ils mal traduits ? » https://www.journaldugeek.com/2012/08/29/chronique-traduction-jeux-video/

Tradonline, « Dans les coulisses de la traduction de jeux vidéo » https://www.tradonline.fr/dans-les-coulisses-de-la-localisation-dun-jeu-video/

« Traduire un jeu vidéo : nos conseils » https://www.versioninternationale.com/details-pas+si+facile+de+bien+faire+localiser+traduire+son+jeu+video-223.html

Jonathan Sobalak « La localisation de jeux vidéo, une traduction technique ou littéraire ?» https://mastertsmlille.wordpress.com/2018/07/01/la-localisation-de-jeux-video/

Définition du mot « variable » à l’aide du site CNRTL : https://www.cnrtl.fr/definition/variable

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Parlons du réviseur-relecteur

Par Elena Valevska, étudiante M1 TSM

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De nos jours, cela ne fait plus aucun doute qu’un bon traducteur doit savoir se rendre invisible. Il doit être capable de ne pas faire sentir sa présence et de donner au lecteur l’impression qu’il est en train de lire un texte original et non pas une traduction. C’est là que le réviseur-relecteur entre en jeu : il veille à ce que le produit final soit propre, cohérent et sans oublis, tout en conservant le sens de l’original. Chaque agence de traduction qui respecte ses clients va faire appel à des réviseurs afin de pouvoir assurer la qualité de la traduction. Bien que l’on ne parle pas souvent du réviseur, son rôle n’est pas moins important : en 2006, le Comité européen de normalisation a publié la norme européenne EN-15038 sur les services de traduction, plus tard remplacée par la norme internationale ISO 17100 en 2015, les deux stipulant qu’une traduction doit être révisée afin de garantir sa qualité[i][ii].

Vous aurez remarqué qu’en parlant de « réviseur-relecteur » je regroupe deux concepts sous un même toit : la révision et la relecture. De manière générale, la révision prend pour but l’amélioration du texte dans son entièreté, contrairement à la relecture qui consiste à vérifier l’orthographe, la typographie et la grammaire. Pendant l’étape de révision d’un document, le réviseur va par exemple vérifier et valider la terminologie utilisée par le traducteur, reformuler des phrases longues ou complexes et s’occuper des formulations lourdes. Certaines agences séparent les deux étapes, avec une personne qui se chargera de la révision et, ensuite, une autre de la relecture, mais ce n’est pas toujours le cas. Dans l’agence de traduction qui m’a accueillie, le plus souvent une personne se chargera de la révision et de la relecture à la fois, alors qu’une autre personne fera le dernier contrôle sur papier. Durant cette « deuxième relecture », le relecteur va vérifier si les noms sont épelés correctement, si les dates et les chiffres ne sont pas erronés, si la typographie est en ligne avec les normes de la langue cible (l’utilisation d’un tiret long, les espaces insécables, le point-virgule), pour donner quelques exemples.

Or, qu’est-ce que le métier de reviseur-relecteur, alors ? Pendant mon stage, la révision était l’une de mes missions principales, et j’ai également eu l’occasion d’entretenir avec les autres réviseurs. Voici ce que j’ai appris.

L’humilité. Le but n’est pas d’imposer son propre style ni de démontrer sa virtuosité linguistique, mais d’essayer d’améliorer le résultat final en respectant les choix faits par le traducteur.

La subjectivité. La ligne de démarcation entre une correction de préférence et une amélioration du style est fine. En règle générale, sauf dans le cas d’un contre-sens, la plupart du temps il vaut mieux laisser tel quel. Sinon, on risque de casser le « rythme » de l’original, mais chaque traducteur a des tournures préférées et un style défini, il a fait des choix précis qui ne sont pas toujours évidents.

Les consignes des clients. Certains donnent des consignes très claires, d’autres n’en donnent pas du tout. Parfois ils disent une chose, pour changer d’avis plus tard. Il faut être proactif, soulever des questions en cas de doute et s’attaquer aux problèmes dès qu’ils surviennent si l’on souhaite éviter du travail supplémentaire.

Le temps investi. Certains clients ont tendance à envoyer des documents mal traduits parce que la révision coûte moins cher, et certains traducteurs envoient du travail fait à moitié parce qu’ils enchaînent les délais. Dans les deux cas, cela signifie beaucoup de travail supplémentaire pour le réviseur.

La responsabilité. Comme le réviseur est la dernière personne à juger la qualité d’un texte, il lui incombe beaucoup de responsabilité. Tout comme le traducteur, le réviseur reste invisible sauf s’il y a un problème.

L’interférence linguistique. Trait qu’il a probablement en commun avec le traducteur, le réviseur passe tellement de temps entre plusieurs langues, analysant tous les détails, que des moments brefs de confusion peuvent se produire, où la langue étrangère commence à influencer la langue maternelle.

 

[i] Comité européen de normalisation. 2006. Norme européenne EN 15038:2006. Services de traduction, exigences requises pour la prestation du service. Bruxelles, Institut belge de normalisation.

[ii] ISO 17100:2015 Translation Services-Requirements for Translation Services. Technical Committee ISO/TC37, 2015.

 

Petit plaidoyer pour l’allemand

Par Julian Turnheim, étudiant M1 TSM

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Voilà un sujet qui me tient à cœur !

Étant franco-autrichien, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu bilingue, un milieu dans lequel j’ai pu apprendre les deux plus belles langues du monde. Oui, je suis très objectif ! J’ai été imprégné des deux cultures.

Vous êtes donc très certainement en train de vous dire : « Un franco-autrichien ? Mais c’est un homme parfait ! » Eh bien, j’ai envie de vous répondre oui. Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Bien qu’une très grande majorité des personnes voie dans la maîtrise de l’allemand un avantage évident, cette majorité semble avoir également un petit « problème » avec la langue allemande en elle-même. Ce billet de blog est pour moi l’occasion de démontrer que cette langue représente plus qu’un petit avantage. Je voudrais ainsi prouver aux Français qu’il s’agit de LA langue qu’il faut apprendre et cela aussi quand on veut devenir traducteur !

 

L’allemand, c’est quoi ?

Pour débuter, je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise idée de commencer par définir ce qu’est l’allemand.

Je ne vous apprends rien en disant que c’est une langue, une des langues indo-européennes appartenant à la branche des langues germaniques. Elle est la langue officielle en Allemagne, en Autriche, au Liechtenstein, en Suisse, au Luxembourg, en Belgique mais également dans la région italienne du Tyrol du Sud. On retrouve aussi des communautés allemandes dans les pays frontaliers, dans les pays de l’Est de l’Europe mais également dans les anciennes colonies allemandes datant d’avant 14-18. Il existe même une communauté assez connue aux États-Unis dont le dialecte vient du bas allemand (Spoiler : ce sont les Amish). Vous voyez, ils sont vraiment partout ces Allemands !

Elle se compose d’un très très grand nombre de dialectes. Le Schwitzerdütsch par exemple, qui est parlé en Suisse. Bien que, pour être tout à fait franc, on ne dirait même plus de l’allemand.

Guten Tag, Moin, Hallo, Servus, Griaß di, Grüss Gott, Grüezi, Grüessech, Hoi, Moien, … Voilà quelques façons de dire bonjour dans les pays germanophones. C’est beaucoup, n’est-ce pas ? Pour que tous ces germanophones se comprennent, ils utilisent le Hochdeustch, aussi appelé le Standarddeutsch (allemand standard en français). Lorsque je ferai référence à la langue allemande dans ce billet de blog, je ferai bien évidemment référence au Hochdeutsch.

Traduire la langue maternelle la plus parlée d’Europe

L’allemand est l’une des langues les plus influentes dans le monde. Étant la langue officielle de 6 pays, une des 24 langues officielles de l’Union européenne et comptant près de 100 millions de locuteurs, elle a tous les prérequis pour occuper une grande place dans le monde de la traduction. C’est particulièrement vrai pour la France. L’Allemagne est le premier partenaire commercial de la France. Les sociétés allemandes sont, au coude à coude avec les sociétés nous venant des États-Unis, celles qui emploient le plus en France. Par conséquent, on retrouve beaucoup d’entreprises françaises et allemandes qui échangent entre elles, qui communiquent, qui vendent dans le pays de l’autre. Ces entreprises auront besoin de traductions pour leurs sites, pour les textes sur les emballages de leurs produits, pour la notice de ces mêmes produits ou encore pour des documents officiels. Pour ces traductions on aura bel et bien besoin de traducteurs.

Pour analyser la situation de l’allemand sur le marché de la traduction en France, je vais me permettre de comparer l’allemand à l’espagnol. Ce sont les deux grands géants après l’anglais même si le terme « géant » définit finalement assez mal l’allemand. Surtout au regard de son enseignement en France mais nous en parlerons plus loin. Dans cette partie je vais me concentrer exclusivement sur les tarifs pratiqués sur le marché de la traduction.

Avant de commencer cette partie, je me suis posé ces questions : pour devenir traducteur, quelle est la langue la plus adaptée ? Quelle est la langue qui permet le meilleur équilibre entre la difficulté de l’apprentissage, la demande en termes de traduction et le revenu ? Est-ce l’allemand ? Pour la France, c’est très certainement une réponse possible.

Analysons l’enquête de 2015 sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction menée par la SFT (Syndicat national des traducteurs professionnels). Ce qui nous intéresse tout particulièrement est la partie concernant les statistiques sur les prix par langue. Nous pourrons comparer les tarifs appliqués en 2008 et en 2015.

Tout d’abord, intéressons-nous aux tarifs des traducteurs pour leurs clients directs. En 2015, le prix moyen au mot pour la paire de langue DE>FR était de 0,17 € et en 2008 de 0,16 €. Ce qui représente donc une évolution de 6,25 %. Pour la paire de langues ES>FR, le prix moyen au mot était de 0,13 € en 2015 comme en 2008.

En ce qui concerne les prix appliqués par les agences, la situation reste similaire. Pour la paire de langue DE>FR, le prix moyen par mot était de 0,12 € en 2015 comme 2008. Pour ES>FR, ce prix était de 0,09 € en 2015 et de 0,10 € en 2008. On observe donc également une baisse pour l’espagnol.

On remarque globalement un écart de 0,02 € à 0,03 € entre l’allemand et l’espagnol. Par ailleurs, on retrouve ce même écart dans la traduction d’édition. La dynamique actuelle est donc simple : les tarifs de l’espagnol sont en baisse et ceux de l’allemand en hausse avec un écart qui se creuse petit à petit. Le traducteur germaniste est mieux payé que le traducteur hispaniste. Il faudra néanmoins attendre la prochaine étude de la SFT pour confirmer cette tendance. Je serais pourtant prêt à parier qu’elle va belle et bien se confirmer. Puisque c’est la loi de l’offre et de la demande qui est déterminante, il suffit de regarder l’enseignement de l’allemand en France.

Crise de l’enseignement de l’allemand

Un traducteur ça ne pousse pas comme ça au milieu des champs. Ce n’est pas une graine que l’on plante et qu’il suffit d’arroser pour en faire une fleur. Quoique … Un traducteur il faut bien le former. Cet apprentissage commence dès la jeunesse, au collège. C’est là que commence l’apprentissage des langues pour la très grande majorité des petits Français. C’est aussi à ce moment-là que beaucoup, à mon avis, font le mauvais choix : ils choisissent l’espagnol.

Seulement 15,4 % des élèves de l’école secondaire font le choix d’apprendre l’allemand contre 39,7 % pour l’espagnol.

Ils font ce choix parce que l’espagnol est plus attractif, plus facile, plus « caliente ». À côté de ça, la langue de Goethe est réputée difficile et souffre d’une très mauvaise image. Thérèse Ouchet, professeure d’allemand le résume bien dans le Figaro, le 21 janvier 2013 : « L’espagnol est réputé facile, l’allemand difficile. Les nombreux films sur la Seconde Guerre mondiale ont un impact. On entend beaucoup de bêtises sur le temps toujours gris en Allemagne versus le soleil espagnol !»

Ce qui en résulte : une crise. Les enquêtes de l’ADEAF, l’Association pour le Développement de l’Enseignement de l’Allemand en France, démontrent bien qu’il y a une véritable crise de l’allemand en France : baisse des heures d’allemand au collège, situation catastrophique des enseignants d’allemand, mauvaise qualité de l’enseignement, manque de professeurs compétents (en 2017, au CAPES d’allemand, seulement 125 candidats ont été admis pour 345 postes), … Les inquiétudes concernant la rentrée 2019 persistent.

 

L’allemand est bel et bien en crise. C’est ce que nous confirme Iris Böhle, traductrice assermentée au Tribunal de Grande Instance de Douai et directrice de sa propre école de langue. Ce sujet est donc sa tasse de thé. Interview ! (Traduit de l’allemand) 

Bonjour Iris, peux-tu te présenter, nous parler de ta carrière ?

Je m’appelle Iris Böhle, j’ai étudié en Allemagne, à Sarrebruck. En Allemagne, nous faisions déjà la distinction entre la traduction et l’interprétariat. Mon choix était clair : j’ai choisi la traduction. À cette époque, il n’y avait pas encore de Master, on parlait encore d’études « Magistra », études dont la durée était de quatre ans. Après avoir complété ce cursus, j’ai dû choisir une spécialisation. En Allemagne, on avait le choix entre l’économie, le droit ou les technologies. À l’époque, j’ai choisi les technologies avec une expertise dans l’industrie automobile.

Et ensuite ? Tu es venue en France ?

Exactement ! Je suis venue en France pour des raisons personnelles. J’ai d’abord postulé à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Valenciennes pour commencer à travailler. Au départ, je voulais juste obtenir une liste de toutes les entreprises exportatrices de Valenciennes, Douai et Lille. On m’a finalement proposé un poste pour devenir professeure d’allemand, ce que j’ai accepté. Je jongle depuis juillet 1984 entre l’enseignement, la traduction et l’interprétariat. Ce qui m’a surprise au début, c’est que je travaillais davantage comme interprète que comme traductrice. Je n’avais pas la formation requise mais ce n’était pas un problème, ça m’amusait. Néanmoins, je ne le fais plus autant qu’avant, parce que ça demande énormément de concentration. Je gère ma propre entreprise depuis 2002, je n’ai donc plus le temps pour ce genre de requêtes. Parfois, il m’arrive de travailler comme interprète lors de visites d’entreprises. Cela permet d’entretenir le contact avec les gens. Tu n’as pas ça avec la traduction « écrite » : tu es chez toi, ce qui peut sembler tentant, mais parfois tu es seul, tu dois être très rigoureux, respecter les délais et j’en passe. Ce n’est pas toujours simple.

Comment en es-tu arrivée à la traduction assermentée ?

Je suis traductrice et interprète assermentée depuis décembre 1999. L’idée m’est venue lorsque j’ai commencé à obtenir de plus en plus de contrats à traduire, ce que tu ne peux faire, que si tu es assermenté, naturellement. J’ai donc déposé ma demande auprès du Tribunal de Grande Instance de Dunkerque. Aujourd’hui, 90% des demandes que je reçois sont des traductions assermentées.

Par curiosité, quel type de documents traduis-tu ?

En ce qui concerne la traduction assermentée, je traduis, entre autres, des contrats de location, des contrats de travail, des documents bancaires et des documents sur des affaires pénales, toutes sortes de choses.

Passons maintenant au sujet central : que penses-tu de l’allemand ? Comment trouves-tu cette langue qui est ta langue maternelle ?

 Ce n’est certainement pas une langue mélodique. L’italien c’est mélodique, c’est de la musique.

On dit souvent que l’allemand est une langue militaire, que c’est une langue parfaite pour donner des ordres, mais cela dépend aussi de la voix de la personne. On dit aussi que les langues slaves sont dures, mais ce n’est pas vrai. Quand j’entends de temps à autre des Français parler allemand, il m’arrive de me dire que ce n’est finalement pas une belle langue.

Comment perçois-tu la situation de la langue allemande en France ?

Pour moi, la situation est plutôt critique. Au collège, je dirais que le rapport national entre l’allemand et l’espagnol en France est probablement d’environ 85% d’hispanistes pour 15% de germanistes, ce qui est totalement absurde. Beaucoup de Français négligent l’allemand. Un collégien n’est souvent pas conscient de l’importance que peut avoir l’allemand. J’en veux aux enseignants d’espagnol pour cela. Ils se battent tous pour leur matière au lieu de penser à l’avenir des enfants. Pendant trois mois, j’ai comparé les offres d’emploi dans le secteur de l’industrie et du commerce en France et environ 90% des emplois avaient l’allemand comme deuxième langue étrangère recherchée. Mes enfants ont toujours trouvé un job d’été grâce à l’allemand.

Comment vois-tu l’avenir de l’allemand ? Penses-tu que la situation va s’améliorer ?

Je ne pense pas que les choses s’amélioreront dans les écoles. En revanche, pour ceux qui ont appris l’allemand et qui le maîtrisent bien, l’avenir est assuré, parce que les relations économiques entre la France et l’Allemagne existeront toujours. D’ailleurs, là où il y a beaucoup d’entreprises, il y a aussi beaucoup à traduire (à bon entendeur).

Que dirais-tu à un collégien qui doit choisir entre les deux langues ?

Je lui dirais que la meilleure garantie pour trouver un emploi est de savoir parler et écrire en allemand. Je peux le dire d’après ma propre expérience. On disait autrefois que l’allemand n’était réservé qu’à une élite. C’est évidemment la plus grande des absurdités. Aujourd’hui, tout le monde a la chance de pouvoir apprendre l’allemand.

J’ai déjà tenu des conférences sur le sujet dans les écoles ici. J’ai toujours insisté auprès des parents pour qu’ils incitent leurs enfants à choisir l’allemand au lieu de l’espagnol en deuxième langue étrangère. L’espagnol et l’italien sont des langues pour les vacances. Les Chinois l’ont compris, ils apprennent tous l’allemand depuis une dizaine d’années. Alors choisissez l’allemand !

Conclusion

Il est vrai que comparé à l’espagnol, l’allemand est plus difficile à apprendre pour un francophone. Cette difficulté persiste également lors de la traduction. L’allemand est une langue beaucoup plus directe, moins abstraite qui n’aime pas laisser place à l’interprétation. Sa structure syntaxique est bien évidemment très différente du français et, lors de la traduction, la reformulation est presque incontournable. Ce ne sont pour autant pas des raisons pour ne pas apprendre l’allemand. N’oubliez pas, toute crise est porteuse d’opportunité !

Il y a énormément de raison d’aimer l’allemand, des raisons qui ne sont pas que financières ou professionnelles. Derrière cette langue se cache une grande histoire, une culture riche.

Certes, je n’y suis pas allé de main morte avec l’espagnol. Une langue aussi magnifique qui mérite totalement son succès. C’est plutôt la souffrance de l’allemand que je voulais mettre en exergue.

Je vous remercie d’avoir lu mon billet de blog und wünsche Ihnen einen schönen Tag !

 

SOURCES :

Riegler-Poyet, M. (22/10/2018). L’allemand, un atout pour l’insertion professionnelle – ADEAF.

Clerc T., Goldmann K., Hombach-Bouchet B., Bouchet J.-A., Bey C. (30/10/2017). ADEAF Enquête Nationale rentrée 2017.

Dalmas M. (09/10/2017). Intervention dans le cadre du « Notre rapport à la langue – Cultures linguistiques en France et en Allemagne : Différences, contacts, passages ». Sptg.de.

Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse (2019). Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, édition 2009. Statistiques des langues enseignées dans le système éducatif français.

SFT, la Société française des traducteurs (2016). Enquête 2015 sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction

Marie-Estelle Pech, Patrick Saint-Paul, Mathieu de Taillac (21/01/2013) L’allemand ne séduit guère les élèves français… et vice-versa. Le Figaro

Conflits et traduction

Par Célia Wisniewski, étudiante M1 TSM

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La traduction est un élément qui est souvent oublié dans les récits de guerres et de conflits, or elle est une composante importante de ces périodes, car la rencontre ou l’affrontement de différents peuples pousse les différents camps à utiliser la langue comme une arme et à communiquer ensemble, malgré des langues différentes. Les traducteurs jouent un rôle autant pratique et politique, qu’artistique et engagé pendant ces périodes. À travers les exemples suivants, je souhaite mettre en avant l’importance et l’influence de la traduction avant, pendant et après les périodes de conflit.

Bien que la traduction soit importante dans la vie quotidienne lors des conflits (nécessité de comprendre la langue de l’ennemi, voire de l’occupant pour certaines guerres), sa portée est également très importante dans le monde littéraire. Dans ce cas, elle n’est en réalité pas si futile ou légère, car elle peut incarner un sentiment d’unité ou un soutien envers son camp.

C’est ce qu’illustre les Éditions de la NRF. En lien avec La Nouvelle Revue Française, cette maison d’édition publie pendant la Grande Guerre des traductions telles que La Barbarie de Berlin, écrit par l’écrivain anglais Gilbert Keith Chesterton et traduit par Isabelle Rivière. Le choix des traductions n’est pas fait au hasard : ce sont des ouvrages qui glorifient la France, qui valorisent l’unité avec les Alliés ou qui critiquent les ennemis, ce qui est le cas ici avec La Barbarie de Berlin. À l’inverse, les éditions de la NRF ne publient aucune traduction allemande pendant la période de la guerre, alors que la langue allemande avait de l’importance pour les fondateurs de la revue, on peut citer par exemple André Gide qui avait étudié l’allemand, à l’inverse de l’anglais qu’il apprit plus tardivement. Les fondateurs des éditions de la NRF se servent de la traduction afin de véhiculer leurs idées et de propager leur soutien au camp des Alliés. La traduction est un moyen d’enrichir le nombre d’œuvres existant dans une langue et c’est une manière ici d’entériner la présence du français dans un monde chaotique.

Il en va de même pour la revue suisse Lettres. Cette revue a été créée en 1943 pour y publier des poèmes engagés que l’on ne pouvait pas publier dans la France occupée. Elle a mis en avant énormément de traductions de poèmes, par exemple l’un des numéros de l’année 1944 compte pas moins de 12 poèmes d’auteurs britanniques. A contrario, on ne trouve quasiment pas de traductions d’auteurs allemands, sauf celles de Kafka ou de Hofmannstahl, ces auteurs étant vus comme des victimes de l’oppression allemande. D’ailleurs, les œuvres de Kafka ne sont plus disponibles à la vente en France pendant l’occupation, puisque le nom de l’auteur se trouve sur l’une des listes Otto (liste recensant les auteurs interdits de diffusion en France).

Pour être totalement en accord avec ses idées, certains traducteurs ont même supprimé des passages qui se trouvaient dans l’œuvre originale. Dans le contexte de la guerre d’indépendance espagnole qui opposa au début du XIXe siècle l’Espagne, le Portugal et le Royaume-Uni à la France de Napoléon, le médecin de la grande armée Dominique-Jean Larray écrit pendant la guerre en 1812 les Mémoires de chirurgie militaire et campagnes. Après avoir été traduit une première fois par Willmott Hall en 1814 ; qui en supprimera certains passages ; l’anglais John Augustin Waller proposa à son tour une traduction des mémoires du médecin napoléonien. Dans la préface, le traducteur dit du livre qu’il comporte “a tolerable proportion of disgusting egotism and vaunting” (ce que l’on pourrait traduire par « une proportion tolérable d’égoïsme dégoutant et de vantardise ») et critique vivement l’auteur qui s’adonnait à des descriptions de paysages et de scènes militaires. Il décida d’en faire un ouvrage dont la portée serait uniquement scientifique et raccourcit le livre, le faisant passer de trois à deux volumes, ce qui lui donna un caractère tout à fait différent de l’original. En réalité, la cause de cet appauvrissement est plutôt la rancœur encore bien présente chez le traducteur pour le camp français. Par ailleurs, la troisième personne qui se prête à la traduction de cet ouvrage en 1832 y laissa tous les détails et les descriptions de l’auteur. L’absence de ressentiment de la part du traducteur permit une traduction plus objective et fidèle au texte d’origine.

La traduction peut également être le moyen de propager le savoir et les connaissances et ainsi de donner une meilleure visibilité aux faits historiques. Ce fut le cas pour le livre « Les voisins : 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne » écrit par Jan Tomasz Gross. Il a d’abord été écrit en polonais en 2000, puis a été publié en anglais l’année suivante. La parution de ce livre en anglais lui donna un rayonnement international, la traduction permit de faire connaître l’histoire de près de 1000 Juifs polonais qui ont été massacré par d’autres polonais en 1941 dans le village de Jedwabne. Jusque dans les années 2000, la responsabilité de ce massacre était attribuée aux nazis, et c’est la traduction du livre en anglais qui a permis de rétablir la vérité sur cette sombre période de conflit.

Même si une traduction de qualité n’est pas visible par le public, elle joue un rôle d’une grande importance, et participe à la vie politique, mais aussi au devoir de mémoire. Elle a joué un rôle non-négligeable dans les confits, changeant parfois le déroulement des faits ou la perception que l’on peut avoir de certaines périodes de conflits.

 

Sources :

Amélie Auzoux, « André Gide et Valery Larbaud : deux traducteurs en guerre (1914-1918) », Traducteurs dans l’histoire, traducteurs en guerre, Christine Lombez (dir.), Atlantide, n°5, 2016, p. 33-42, http://atlantide.univ-nantes.fr

Stefanie Braendli, « Traduire depuis la Suisse en 1943. Le cas de la revue genevoise Lettres », 1943 en traductions dans l’espace francophone européen, Christine Lombez (dir.), Atlantide, n° 8, 2018, p. 6-27, http://atlantide.univ-nantes.fr

Greig Matilda, « Traduire la guerre au xixe siècle. Réinventions et circulations des mémoires militaires de la guerre d’Espagne, 1808-1914 », Hypothèses, 2017/1 (20), p. 347-356. DOI : 10.3917/hyp.161.0347. URL : https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2017-1-page-347.htm

Dominique Jean Larray (traduction de John Augustin Waller), Memoirs of Military Surgery, 1814

Lynne Franjié, Guerre et traduction, Lille, L’harmattan, 2016

Salama-Carr, Translating and Interpreting Conflict, Amsterdam : Rodopi, 2007

Bowen, D. & Bowen, M. (1985). The Nuremberg Trials : communication through translation. Meta, 30, (1), 74–77. https://doi.org/10.7202/002131ar

 

Les erreurs de traduction : ce n’est pas qu’une histoire de mots !

Par Jeanne Delaunay, étudiante M1 TSM

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Les erreurs de traduction donnent du fil à retordre aux traducteurs. Lorsque l’on pense à celles-ci, on pense spontanément aux erreurs purement linguistiques, mais on a tendance à ignorer celles qui proviennent d’une méconnaissance de la culture source ou de la culture cible.

Si certaines erreurs sautent aux yeux à la lecture des documents, d’autres ne sont évidentes que par comparaison avec la langue source. Le traducteur ne se contente pas de traduire littéralement, il lit entre les lignes, décèle l’implicite et les sens cachés… Dans le domaine de la traduction juridique par exemple, le traducteur doit être spécialisé tant en langues qu’en droit et ne fait pas bon ménage avec l’approximation.

De nos jours, faire traduire un document constitue une véritable problématique pour les entreprises… C’est pourquoi certaines, dans un souci économique, préfèrent recourir à la traduction automatique. Et parfois, ça fait chou blanc… ce qui impacte l’image de la marque. Il est donc très difficile pour une entreprise de vérifier la qualité d’une traduction et, bien souvent, la confiance envers son traducteur ou son agence est en jeu. Voici quelques-unes des erreurs de traduction qui ont suscité la controverse :

  • En Chine, Mercedes-Benz a mal négocié son virage… Le constructeur est entré sur le marché chinois sous le nom de « Bensi » (« Pressé de mourir » en français). Vraiment pas une bonne appellation pour une entreprise automobile ! Heureusement, cette dernière a mis le pied au plancher et s’est fait rebaptiser « Benchi » (« La voiture qui vous donne des ailes » en français). Ça donne quand même plus envie d’acheter…
  • Un autre exemple concerne la brasserie américaine Coors. Ses dirigeants ont appris à leurs dépens que l’argot ne se traduit pas bien. Lorsque Coors a lancé sa campagne « Turn It Loose » sur le marché espagnol, eh bien… l’entreprise a quelque peu sous-estimé l’importance d’une traduction correcte. La version traduite du slogan n’était pas sans rappeler une expression communément interprétée comme « souffrir de diarrhée »… au lieu de « relâcher », « libérer ». Pas étonnant que cette bière n’ait pas rencontré le succès escompté !
  • Le slogan de la société Parker Pen a également fait couler beaucoup d’encre, bien que pour une raison différente. Celui-ci se voulait rassurant : « Il ne fuira pas dans votre poche et ne vous embarrassera pas ». Pourtant, lors de l’introduction de ces stylos bille haut de gamme sur le marché mexicain, la devise était la suivante : « Il ne fuira pas dans votre poche et ne vous mettra pas enceinte ». Explication : il s’agit d’un faux ami. Le terme espagnol embarazar ressemble à s’y méprendre à « embarrassant », mais signifie vraiment « attendre un enfant ». Toute personne apprenant la langue de Cervantes est vite mise au parfum des erreurs courantes telles que la confusion entre embarazada (« enceinte ») et « embarrassée »… L’habit ne fait pas le moine, donc !
  • Voici une erreur de traduction qui aurait pu mener bon nombre d’utilisateurs à se blesser. Le nom d’un produit d’entretien ménager vendu dans les quincailleries Home Hardware a été traduit par un autre corps chimique, lequel peut être dangereux lorsqu’il est en contact avec de l’eau : des éclaboussures peuvent gravement brûler la peau. Cet exemple montre que les erreurs de traduction nuisent non seulement à la réputation de l’entreprise, mais mettent aussi la vie de certains consommateurs en danger.
  • L’entreprise iranienne Paxam commercialise des biens de consommation divers et variés. Mais lorsqu’elle a souhaité rejoindre le marché anglophone, une erreur de traduction concernant leur lessive n’est pas passée inaperçue. En persan, elle s’appelle « Barf » (« Neige ») dans leurs campagnes marketing et a été traduite sur les étiquettes par « Vomi » en anglais. J’en connais qui ont dû se faire passer un savon…
  • Une erreur de traduction a suscité la polémique en 2013, avec l’un des bijoux de la marque de prêt-à-porter Mango. Des internautes ont dénoncé la présence sur le site français d’une collection de bijoux appelée « Esclave », mais la marque a plaidé pour l’erreur de traduction. En effet, en espagnol le mot esclava peut se traduire par « esclave » en français, mais également par « gourmette ». Cette erreur a déclenché un véritable tollé… Une pétition a même été lancée sur le site Change.org, sous l’impulsion de l’ancienne Miss France Sonia Rolland, entre autres. Heureusement, la correction a été effectuée rapidement.

Pour conclure, faire appel aux services d’une agence de traduction ou d’un(e) traducteur(trice) indépendant(e) éviterait donc une perte de temps et d’argent à ces entreprises. Comme nous l’avons vu, la traduction peut ainsi avoir de graves conséquences lorsqu’elle est bancale… Si vous souhaitez voir plus d’exemples d’erreurs de traduction qui ont traversé l’histoire, je vous invite à lire le billet d’Audrey Duchesne.

 

Sources :

Ressources linguistiques : comment faire lorsqu’elles n’existent pas

Par Oriane Briand, étudiante M1 TSM

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Cette année, le suédois fait son come back dans les langues de travail du master TSM de l’Université de Lille. J’ai donc décidé de partir de ma petite expérience, et de constater quelque chose de plus large. En première année de master, tout est à apprendre. On nous conseille sur la méthodologie à adopter, on nous donne quelques astuces, quelques bons filons sur les sites dignes de confiance ou non. On se remet en question aussi. Et je me rends compte, au fil des échanges et des discussions que nous n’avons pas les mêmes outils. « Tu connais pas [insérer un nom de traducteur automatique] ? Ça fonctionne super bien ! » Sérieux ? Super ! Recherche Google. Le suédois n’y est pas. Déception.

Je pense qu’il existe un réel décalage entre les langues plus « communes » (l’anglais, l’allemand…) et d’autres plus rares. On se pose souvent la question, est-ce un avantage ou un inconvénient de connaître ces langues plus rares. Et honnêtement, c’est parfois plus un casse-tête qu’autre chose. Et je vois déjà venir certains. « Quoi ? Tu veux devenir traductrice et tu ne sais pas ce que ça veut dire ? » Mais Margaux Bochent, étudiante de M2, avait déjà « cassé le mythe » pour nous. Alors voilà, quand on est traducteur ou que l’on apprend, on se créé notre petite boîte à outils. Et tandis que celle de mes camarades semble prête à déborder, la mienne semble si légère.

Comment y remédier ?

À l’ère du numérique, la plupart des traducteurs ont délaissé leurs dictionnaires pour se tourner vers les ressources en ligne. Plus rapide, plus pratique et souvent plus fournis, il est pourtant parfois difficile de trouver un site de confiance, surtout lorsque l’on débute. Pour ma part, j’ai pendant longtemps misé sur seulement un ou deux sites proposant la combinaison suédois-français. Ils avaient toute ma confiance. Mais les textes sur lesquels je travaille cette année ne ressemblent en rien à ce que j’avais l’habitude de traduire. Alors, où trouver la bonne info ? J’espère ne pas vous avoir fait trop espérer, car au final, il semble qu’il n’y ait pas de miracle, car beaucoup de professionnels vous diront la même chose : l’expérience et le temps sont vos seuls alliés.

Gwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT me donnait d’ailleurs ces quelques conseils. Elle a vécu ce fameux tournant des dictionnaires papiers aux ressources en ligne, et se rappelle l’époque où les bureaux croulaient sous les boîtes à chaussures. Chacun réalisait ses fiches terminologiques à la main et les stockaient là. Se créer son propre glossaire spécialisé est au final bien plus fiable. En tant que traductrice pour une institution européenne, elle a accès à bien plus d’informations, de mémoires de traduction, de fiches terminologiques, etc. qu’une personne extérieure. Les terminologues travaillent dans l’ombre, alimentant toujours plus les machines : Euramis, DGT VistaIdol… Seule IATE fait office d’exception, la base terminologique étant disponible à tous de manière partielle. Si vous souhaitez en apprendre plus sur Gwenaëlle Diquelou, Loréna Abate a récemment brossé son portrait ici.

J’ai également posé la question à un ancien étudiant et ami. Hiroto est japonais, parle anglais, français, suédois mêlé d’un peu de coréen et d’allemand. Je me suis toujours demandé comment il traduisait, car il m’avait un jour mentionné le fait qu’il n’existait pas de dictionnaire suédo-japonais. Il devait alors, dans la plupart des cas, passer par d’autres langues. L’apprentissage d’une langue et de sa culture revêt un aspect primordial lors de la traduction. Et c’est peut-être seulement en cherchant d’autres mots dans la langue source qu’il devient possible de livrer une bonne traduction.

Pour conclure, il n’existe pas de recette miracle. La traduction d’une langue rare peut s’avérer difficile au premier abord puisque les ressources linguistiques disponibles peuvent manquer. Il faut alors passer par d’autres chemins et être persévérant. Car plus ces langues rares seront documentées, par soi-même via des glossaires spécialisés ou par le fait qu’un plus grand nombre de personne s’intéresse à ces langues, plus il sera facile de les traduire. Mais pour l’instant, elles restent un challenge. Et si vous voulez savoir si cela vaut le coup de se spécialiser dans la traduction de ces langues, vous pourrez lire le billet de blog de mon camarade Maximilien Dusautois à paraître la semaine prochaine !

 

Quand le traducteur doit faire preuve d’imagination : la traduction de l’humour

Par Angelina Fresnaye, étudiante M1 TSM

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En ce premier avril, quoi de mieux que de parler d’humour ? L’humour, c’est sympa, mais quand il s’agit de le traduire, cela peut vite devenir un casse-tête, le premier souci étant que l’humour n’est pas universel. On estime que le sens de l’humour d’une personne est défini par son bagage culturel, lui-même défini par sa langue. L’histoire d’un peuple peut également définir son sens de l’humour. Cet aspect culturel de l’humour pose déjà un premier problème lors de la traduction. Un deuxième aspect problématique relève de la langue en elle-même : on pense évidemment au jeu de mots, qui est à la racine d’un grand nombre de blagues, notamment au Royaume-Uni où le « dry humour », sous-genre de la comédie, est très populaire. Ce type d’humour n’utilise quasiment pas d’expression physique et repose donc intégralement sur les mots, voire sur leur prononciation. Le fait que ces blagues dépendent la plupart du temps d’un jeu de mots rend la tâche du traducteur particulièrement difficile, voire impossible (du moins si l’on recherche un maximum de fidélité).

Ainsi, lorsque l’on tente de traduire une œuvre humoristique, il ne faut pas espérer être parfaitement fidèle à l’original : le plus important, c’est de trouver une blague ou une réplique qui va provoquer un effet similaire.

Voyons tout d’abord les difficultés liées à la langue.

Un jeu de mots, comme son nom l’indique, joue sur les mots. Ce genre de blagues s’appuie généralement sur la polysémie ou l’homonymie, ce qui les rend souvent difficiles à traduire. La traduction de blagues basées sur la langue (comme les jeux de mots) demande la plupart du temps un certain degré de créativité. Il n’est pas rare que le/la traducteur/trice ait besoin d’inventer une blague différente de l’originale pour faire fonctionner le jeu de mots. Amusons-nous un peu et voyons quelques exemples (et leur traduction le cas échéant).

Un type de jeu de mots assez répandus dans la culture anglo-saxonne : les « dad jokes » (ou « blagues de papa »). Ces blagues font généralement l’objet d’un calembour « facile » et correspondent à ce que l’on pourrait qualifier de « blague nulle » en français. En voici un exemple (relativement drôle) :

“Did you hear about the kidnapping at school? It’s fine, he woke up.”

Cette blague joue sur l’homophonie entre « kidnapping » et « kid napping » ; autant dire que pour trouver une traduction en français, ce n’est pas une mince affaire. Dans ce cas, il s’agira de voir en contexte quelle est la meilleure option : remplacer la blague par une autre blague qui provoque le même effet en français, ou opter pour une note de bas de page si c’est cette blague en particulier qui a une importance (en gardant en tête que la note de bas de page n’est généralement pas très bien vue).

Voyons un autre exemple avec cette fois-ci une traduction (sous-titrage) en italien (blague à 15m43) :

Original Sous-titres en italien Traduction française des sous-titres
A: Did you ever think he’d go into fashion? Cos ironically he does actually sound like a sewing machine.

N: And he’s a singer!

A: Avresti mai pensato che sarebbe entrato nel mondo della moda? Perché inoricamente lui suona proprio come una macchina da cucire.

N: Ed è un cantante, un singer! (Singer è anche una nota marca di macchine da cucire, ndr)

A : Vous auriez cru qu’un jour il serait entré dans le monde de la mode ? Parce que, ironiquement, sa voix ressemble à une machine à coudre.

N : Et il est chanteur, singer ! (Singer est également une marque connue de machines à coudre, ndlr)

À noter que les anglicismes sont plus fréquents en italien[1]

 Cette blague pose deux problèmes : le jeu de mots entre « singer » (= « chanteur ») et la marque de machines à coudre Singer. En ce sens, la traduction italienne est intéressante puisqu’elle parvient à conserver d’une certaine manière le jeu de mots, mais elle explique également où est la blague, tout le monde ne connaissant pas nécessairement la marque Singer (personnellement  je n’avais pas compris la blague avant de voir les sous-titres). Mais l’on se rend compte que lorsqu’il s’agit de traduire en français, il est plus difficile de conserver le jeu de mots, les anglicismes étant moins courants, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un mot qui n’est absolument pas entré dans la langue française. On pourrait également se demander si la note ne casse pas un peu le rythme de la blague, critique souvent reprochée à cette solution, mais au moins, la blague a été traduite (et est compréhensible par tous). Il faudrait voir si cette marque est aussi connue dans les pays francophones que dans les pays anglophones pour déterminer si cette note est nécessaire ou non.

 

Passons maintenant à des blagues plutôt tournées vers les références culturelles.

Ces blagues, contrairement aux blagues purement linguistiques, ne reposent pas nécessairement sur la langue mais plutôt sur des connaissances culturelles. Le défi dans la traduction de ce genre de blagues, c’est de ne pas perdre son public avec une référence qu’il ne comprendrait pas, tout en évitant d’alourdir le texte avec des notes de bas de page visant à l’expliquer. Le principal problème de la note de bas de page dans ce cas-là, c’est qu’elle peut distraire le public qui par conséquent n’aura pas suivi la blague. La meilleure solution semble donc de trouver une traduction qui comprend une allusion compréhensible pour le public cible.

Voyons deux exemples :

Q: What do you have if you’re 16.5 feet into the Twilight Zone?

A: One Rod Serling!

Cette blague nécessite deux connaissances culturelles :

  • 1 rod (1 perche) = 16.5 feet (16,5 pieds)
  • Rod Serling = réalisateur de la série La Quatrième dimension (The Twilight Zone en anglais)

Double difficulté donc pour la traduction, avec en plus un jeu de mots entre « rod » (« perche ») et Rod. Si le public cible connaît suffisamment la culture anglo-saxonne, il est envisageable de ne pas traduire « rod » par « perche » et de le conserver tel quel, comme c’est parfois le cas pour d’autres mesures comme les miles ou les feet. Mais encore faut-il que le public connaisse aussi la série et son réalisateur.

Autre exemple, cette fois-ci tiré du film d’animation Les Mondes de Ralph :

Original Doublage français (France) Doublage français (Québec)
S: “You wouldn’t hit a guy with glasses, would you?”

*Ralph prend les lunettes de Sa Sucrerie et le frappe avec*

S: “You hit a guy with glasses. Well played.”

S : « Vous n’oseriez pas frapper un binoclard ? »

[…]

S : « Vous avez frappé un binoclard. Alors ça, c’est bien joué ! »

S : « Tu vas pas frapper un gars avec des lunettes, non ? »

[…]

S : « Oui, tu as frappé un gars avec des lunettes, c’est très bien joué ! »

Dans cette scène, la blague repose sur le fait que Ralph prend la réplique de Sa Sucrerie au pied de la lettre et le frappe avec ses lunettes. Jeu de mots qui a été conservé dans la version québécoise, mais pas dans la version française. Mais ce n’est pas tout, puisque j’ai également appris en rédigeant ce billet que cette réplique était en fait une référence à Batman qui fait la même réflexion dans le film de 1989 (comme quoi, les références culturelles, ça ne parle pas à tout le monde). La traduction française ne retransmet donc ni le jeu de mots, ni la référence, étant donné que cette dernière avait été traduite par « tu frapperais pas un type avec des lunettes ». On sait évidemment que le doublage présente des contraintes supplémentaires, mais puisque la version québécoise a su conserver le jeu de mots (et potentiellement la référence ?), on se demande ce qui a poussé les traducteurs/trices à laisser de côté ces deux aspects de la réplique. Dans la version française, on cherche encore la chute…

 

En conclusion, l’humour n’est pas universel et sa traduction nécessite un certain nombre d’adaptations. Chaque langue est différente et possède une phonologie propre qui peut rendre certains jeux de mots « intraduisibles ». Les différences culturelles entre deux pays peuvent mener à une compréhension si l’humour repose une référence populaire ou historique propre à un pays. Enfin, ces mêmes différences font que l’humour n’est simplement pas le même d’un pays à l’autre et que même si à priori nous possédons tous un sens de l’humour, nous ne ne rions pas tous des mêmes choses, ni de la même façon. Il existe cependant plusieurs stratégies pour contrer ces barrières, mais traduire l’humour nécessite toujours une certaine dose de créativité.

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Bibliographie :

Day Translations. “Why Humor Is The Hardest Thing To Translate.” Day Translations Blog, Day Translations, 5 Apr. 2017, www.daytranslations.com/blog/2016/09/why-humor-is-the-hardest-thing-to-translate-7902/.

Hoffman, Jascha. “Me Translate Funny One Day.” The New York Times, The New York Times, 19 Oct. 2012, www.nytimes.com/2012/10/21/books/review/the-challenges-of-translating-humor.html.

“Pun.” Merriam-Webster, Merriam-Webster, www.merriam-webster.com/dictionary/pun.

“Translation Of A Pun.” Learn Fun Facts, 3 Nov. 2018, learnfunfacts.com/2018/10/29/translation-of-a-pun/.

“Blague De Papa.” Wikipedia, Wikimedia Foundation, 9 Sept. 2018, fr.wikipedia.org/wiki/Blague_de_papa.

oasisnotizie, Noel Gallagher. “(Sottot. ITA) Noel Gallagher Super Intervista 1° Maggio 2015 Alan Carr Chatty Man.” YouTube, YouTube, 24 May 2015, www.youtube.com/watch?v=xv2qN7caCz0.

http://staff.uny.ac.id/sites/default/files/132310009/Translating%20Jokes%20by%20Abe.pdf

Hoffman, Jascha. “Me Translate Funny One Day.” The New York Times, The New York Times, 19 Oct. 2012, www.nytimes.com/2012/10/21/books/review/the-challenges-of-translating-humor.html.

“Missing The Joke: Why Humor Doesn’t Translate.” ULG, 17 Aug. 2018, unitedlanguagegroup.com/blog/why-humor-does-not-translate/.

Spencer, Clark. Wreck-It Ralph. Walt Disney Studios, 2012.

Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers. Thesis. Faculty of Humanities and Social Sciences University of Zagreb, 2011. Print.

 

[1]  Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers.