La traduction automatique, mère des activités TAL

Par Louison Douet, étudiante M1 TSM

Le lien entre la traduction et les activités du TAL, ou de l’espionnage des Russes pendant la Guerre Froide à Siri, Alexa et DeepL. Si, vraiment. J’ai sauté de nombreuses étapes mais c’est bien ça dans les grandes lignes. Laissez-moi vous présenter le TAL ou Traitement Automatique des Langues.

Les débuts de la TA – Le TAL hier

Cette discipline impliquant la linguistique, l’informatique et l’intelligence artificielle est bel et bien née des besoins de traductions pendant la Guerre Froide, et si son usage premier a été le développement de technologies de traduction automatique (TA) assez performantes pour décoder les messages des Russes, son emploi est maintenant beaucoup plus diversifié.

Mais revenons au tout début : après la naissance de l’informatique, les premiers pas dans la recherche en Traduction Automatique se font par Yehoshua Bar-Hillel au Massachussets Institute of Technology (MIT) en 1952, suivis deux ans plus tard de la première expérience du russe vers l’anglais. Le TAL vise alors le traitement automatique des conversations et n’a pour but que le déchiffrage du russe. L’engouement pour ces nouvelles disciplines est mondial, des conférences et des associations sont créées tout au long du reste de la décennie comme l’ATALA en France (Association pour l’étude et le développement de la Traduction).

Le déclin est toutefois inévitable dans les années 60 lorsque le rapport ALPAC (Automatic Language Processing Advisory Committee) constatant l’écart entre les résultats attendus et ceux obtenus entraine l’arrêt des financements et l’abandon des recherches. C’est pourtant pendant cette période que le TAL obtient l’une de ses premières victoires avec l’automate conversationnel ELIZA qui parvient à duper un humain. Des groupes ont malgré tout persisté et leur succès a porté le regain d’intérêt tout en ouvrant la voie vers l’ampleur que l’on connaît actuellement. On trouve parmi eux Systran, l’une des plus anciennes entreprises en TA, créée en 1968 par Peter Toma, en collaboration avec l’US Air Force et la NASA et bénéficiant de financement par la Communauté européenne, elle est à l’origine du premier logiciel de traduction du russe vers l’anglais.

Et maintenant ? Le TAL aujourd’hui

La démocratisation d’Internet et du web au début des années 90 marque la renaissance complète de la traduction automatique. Pour faire simple, l’accès du grand public, majoritairement non-anglophone, relance les besoins de déchiffrage d’une langue vers l’autre. Ce changement d’emploi de la TA implique également une diversification de celui des activités du TAL qui cherche maintenant à transformer les formes linguistiques en objets informatiques en créant des outils de traitement de la langue naturelle, soit l’intégration aux machines du langage humain. Et si ses domaines d’application ne sont plus simplement centrés sur la traduction, elle reste son utilisation principale et la plus connue, notamment sous la forme de moteurs en ligne tel que Google Traduction et DeepL.

Pourtant, le TAL est un domaine bien plus répandu qu’on pourrait le croire. Il concerne et s’applique à de nombreuses disciplines diverses et variées, recouvrant évidemment l’intelligence artificielle et l’informatique, mais aussi la linguistique, la communication ou les sciences sociales. Vous ne vous en doutez sûrement pas, mais ses applications sont partout dans notre quotidien moderne, car le TAL est derrière la reconnaissance vocale présente dans la plupart des appareils numériques comme les téléphones, tablettes, ordinateurs ou encore enceintes connectées. Oui, je vous l’avais annoncé, c’est bien ce qui se cache derrière Siri et Alexa. Dans ces cas-là, il permet aux appareils d’opérer la synthèse vocale pour le traitement de l’oral afin de retranscrire le parler en une requête compréhensible mais aussi de nous répondre grâce à une voix synthétique.
On le retrouve également derrière les chatbots qui assurent une assistance robotique, ainsi que dans la correction orthographique automatique ou les générateurs de textes déchiffrant l’écriture manuscrite et la dictée et ceux capables de créer des textes sur la base d’un corpus.

Le futur de ces technologies – Le TAL demain

L’amélioration constante due à la part toujours plus importante de l’informatique dans nos vies a fait de la traduction automatique un outil des plus intéressant et a permis l’augmentation des domaines d’applications du TAL. Pourtant, tous ces progrès et avancées, comme la traduction automatique neuronale, n’ont toujours pas atteint les objectifs premiers d’imitation de l’humain, si bien que l’automatisation des activités langagières « intelligentes » n’est pas pour autant gagnée. En clair, il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que la TA et le TAL atteignent un niveau semblable à celui d’un humain. Et ce, malgré les efforts joints de nombreux professionnels spécialistes des langues, de l’informatique et de l’humain qui collaborent pour élaborer des modèles toujours plus performants.

Cette problématique et cette collaboration ont donné naissance à la post-édition, nouvelle activité dans le secteur de la traduction, qui loin de représenter une concurrence, est une véritable spécialisation nécessitant une très bonne maîtrise de la traduction ainsi que des connaissances des technologies du TAL. À l’heure actuelle, l’intervention humaine reste absolument nécessaire en préparation ou en révision afin d’obtenir un rendu à la qualité au moins égale à l’humain, et ce tout particulièrement pour la traduction automatique car bien qu’elle soit à l’origine du TAL, elle n’est toujours pas assez perfectionnée et présente encore un certain nombre de problèmes

Bibliographie

Chaumartin, François-Régis, et Pirmin Lemberger. Le traitement automatique des Langues : Comprendre les textes grâce à l’intelligence artificielle. Dunod, 2020, https://univ-scholarvox-com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/catalog/book/88882034.

Delafosse, Lionel.Traitement Automatique des Langues. [en ligne] https://ldelafosse.pagesperso-orange.fr/Glossaire/Tal.htm. Consulté le 4 mars 2021.

Fabien, Maël. « Traitement Automatique du Langage Naturel en français (TAL / NLP) ». Stat4decision, 3 novembre 2019, [en ligne] https://www.stat4decision.com/fr/traitement-langage-naturel-francais-tal-nlp/.

Gilloux, Michel. « Traitement automatique des langues naturelles ». Annales Des Télécommunications, vol. 44, no 5, mai 1989, p. 301‑16. Springer Link, doi:10.1007/BF02995675.

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Léon, Jacqueline. « Conceptions du “mot” et débuts de la traduction automatique ». Histoire Épistémologie Langage, vol. 23, no 1, Persée – Portail des revues scientifiques en SHS, 2001, p. 81‑106. http://www.persee.fr, doi:10.3406/hel.2001.2819.

L’Homme, Marie-Claude, et Sylvie Vandaele. Lexicographie et terminologie : Compatibilité des modèles et des méthodes. Presses de l’Université d’Ottawa, 2007, https://univ-scholarvox-com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/book/88867985.

Moreh, Jack. Back to school – Study concept, 14 septembre 2015. [Illustration]. Back to school – Study concept – Free Stock Photo by Jack Moreh on Stockvault.net

Poibeau, Thierry. « Le traitement automatique des langues pour les sciences sociales ». Reseaux, vol. n° 188, no 6, La Découverte, 2014, p. 25‑51.

Quirion, Jean. Dans tous les sens du terme. Presses de l’Université d’Ottawa, 2013, https://univ-scholarvox-com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/book/88820249.

« TRAITEMENT AUTOMATIQUE DES LANGUES ». Encyclopædia Universalis, [en ligne] https://www.universalis.fr/encyclopedie/traitement-automatique-des-langues/. Consulté le 27 février 2021.

Yvon, François. Une petite introduction au Traitement Automatique.pdf. https://perso.limsi.fr/anne/coursM2R/intro.pdf. Consulté le 27 février 2021.

Les enjeux derrière les expressions idiomatiques

Par Antoine Deruy, étudiant M1 TSM

Ce n’est un secret pour personne, la traduction est une discipline complexe nécessitant une formation poussée et un maximum d’expérience. En effet, les traducteurs professionnels se heurtent sans cesse à des difficultés de tous types, qu’elles soient linguistiques, terminologiques, ou encore syntaxiques. Au cours de ma formation au sein du master de traduction spécialisée multilingue, j’ai été marqué par l’un de ces défis en particulier : les expressions idiomatiques. Voyons un peu de quoi il s’agit.

Les expressions idiomatiques, kézako ?

Pour dire simplement, il s’agit d’expressions particulières à une langue, généralement imagées ou métaphoriques. Elles font souvent référence à un fait culturel ou historique. Par ailleurs, elles sont généralement compliquées à traduire, car il existe très rarement des équivalents littéraux pour ces expressions. Il n’est cependant pas rare de retrouver dans deux langues différentes deux expressions renvoyant le même sens. Dans ces cas-là, on considère que les deux expressions sont équivalentes et doivent être traduites impérativement de la sorte. A mon sens, et dans un contexte de traduction, on peut distinguer plusieurs types d’expressions idiomatiques.

Les expressions idiomatiques « simples »

Ces expressions sont du pain béni pour les traducteurs. Ils n’ont même pas besoin de se rendre compte qu’ils ont affaire à une expression idiomatique, puisque leur traduction est transparente. Une traduction littérale permet d’obtenir le bon équivalent dans la langue cible. Par exemple, « put all your eggs in one basket » se traduit en français par « mettre tous les œufs dans le même panier ». Le risque de se tromper lors de la traduction est donc vraiment minime.

Les expressions idiomatiques « dont la mauvaise traduction est tolérable »

Catégorie nommée de manière assez folklorique, je vous l’accorde, j’y regroupe en fait toutes les expressions dont le meilleur équivalent dans une autre langue n’est pas une traduction littérale, mais une autre solution. Cependant, une traduction littérale de ces expressions ne s’avère jamais vraiment problématique, puisque qu’elle transmet tout de même la même idée. Si cette catégorie est encore un peu floue pour vous, je vous propose de l’illustrer avec un exemple connu de tous : l’expression en anglais « when pigs fly ». La traduction littérale de cette expression est « quand les cochons voleront ». Pourtant, en français, il existe une expression bien plus répandue renvoyant exactement la même idée. Ça y est, vous l’avez ? Et oui, en français, on utilise « quand les poules auront des dents ». Cet exemple illustre parfaitement le concept d’équivalence dynamique dont nous parlait Nida : il s’agit d’un principe de traduction visant à traduire le sens plutôt que les mots. Cette approche de la traduction est d’ailleurs devenue plus ou moins la norme aujourd’hui, remplaçant petit à petit le principe d’équivalence formelle, visant à traduire les mots plutôt que le sens.

Photo d’une poule ayant des dents

Les expressions idiomatiques « difficiles »

J’ai regroupé dans cette catégorie les expressions dont la traduction littérale change complètement le sens, et dont l’erreur de traduction constitue généralement une faute grave. En effet, un traducteur se doit d’effectuer des recherches et d’assurer l’entière qualité de sa traduction. Prenons l’exemple de l’expression « to be as thick as a brick » : elle ne doit jamais être traduite littéralement « être aussi épais qu’une brique » ! L’expression, au sens figuré en langue source, est utilisée pour constater la bêtise ou la simplicité d’esprit d’une personne. Une bonne traduction française serait « être bête comme ses pieds ».

Les expressions « impossibles »

Si jusque-là vous pensiez que traduire des expressions idiomatiques était assez compliqué, attendez de découvrir celles-ci. Pour ces expressions, que l’on rencontre tout de même assez régulièrement, il n’existe littéralement aucun équivalent pour transmettre le sens. Le traducteur doit donc s’adapter et pourquoi pas utiliser une glose (une annotation visant à expliciter une partie d’un texte, ou un terme en particulier) pour transmettre le plus fidèlement possible l’idée source. Par exemple, « c’est abusé » n’a pas d’équivalent direct en anglais. On peut cependant le traduire « that’s ridiculous », ou encore « what the hell », ou bien « come on ». L’idée est toujours de garantir une traduction la plus idiomatique possible, en utilisant au maximum les codes de la culture pour laquelle on traduit.

Comment s’améliorer et les distinguer ?

Tout d’abord, il n’y a que l’expérience et l’approfondissement de la connaissance d’une langue qui permettent de distinguer les expressions idiomatiques. Vous pouvez être aussi bon en grammaire, en conjugaison, ou en vocabulaire que vous le voulez sans pour autant connaître les expressions idiomatiques de cette langue : on ne les apprend jamais à l’école. A mon sens, le meilleur moyen d’apprendre et d’assimiler des expressions idiomatiques est de se plonger dans la culture du pays qui vous intéresse. Si vous avez l’occasion de vous rendre dans le pays, profitez-en, et discutez avec un maximum de natifs, vous apprendrez beaucoup d’expressions de ce genre de manière passive. Cependant, si vous n’avez pas la possibilité de voyager, et que vous n’avez aucun contact avec qui vous pouvez vous entrainer, vous pouvez tout aussi bien regarder vos films et vos séries en version originale : là aussi, vous entendez un paquet d’expressions ! Vous pouvez aussi choisir de lire vos livres en version originale.

Toutefois, et comme il est presque impossible de connaître toutes les expressions idiomatiques sur le bout des doigts, voici quelques astuces pour les repérer :

  • Observez la manière dont la phrase est construite : Quand vous ne connaissez pas une structure, analysez-là. Il est assez simple de repérer les expressions idiomatiques car elles se ressemblent toutes, et sont généralement très imagées.
  • Analysez le contexte : ces expressions étant très imagées, elles contrastent souvent avec le reste du texte que vous êtes en train de traduire. Leur traduction littérale doit d’ailleurs vous paraître étrange, surtout si vous ne l’avez jamais entendue.
  • Faites des recherches : au moindre doute, n’hésitez pas, et tapez au moins la structure sur internet ; dans la majeure partie des cas, vous trouverez qu’il s’agit d’une expression, et internet vous aidera à la comprendre pour que vous puissiez trouver la solution la plus adaptée. Et au pire, vous aurez perdu quoi, 10 secondes ?

Parfois, que ce soit pour des expressions idiomatiques ou même pour des mots, il arrive qu’il n’existe pas d’équivalent direct dans une autre langue (Tirkkonen-Condit), comme c’est le cas pour les expressions « impossibles » mentionnées ci-dessus. Dans ces cas-là, on parle d’items uniques. Ce concept d’item unique est extrêmement important en traduction, car même s’il peut venir poser problème lorsqu’il n’existe pas de correspondance dans votre langue cible pour un terme source, il peut également vous permettre d’améliorer la qualité de vos traductions en les rendant plus idiomatiques dans le cas contraire. Alors, lorsque vous pensez à une expression ou à un mot qui s’éloigne un peu de la traduction littérale, mais qui retransmet le même sens, n’hésitez pas à l’utiliser dans vos traductions, leur qualité et votre transparence n’en sera qu’amplifiée.

Bibliographie

Gambier, Yves, Miriam Shlesinger, et Radegundis Stolze. Doubts and Directions in Translation Studies: Selected Contributions from the EST Congress, Lisbon 2004. John Benjamins Publishing, 2007.

Hattouti, Jamila, Sandrine Gil, et Virginie Laval. « Le développement de la compréhension des expressions idiomatiques : une revue de littérature ». LAnnee psychologique Vol. 116, no 1 (2016): 105‑36.

 « Expressions françaises et leur traduction en anglais ». MosaLingua, 21 août 2019. http://www.mosalingua.com/blog/2019/08/21/expressions-francaises-et-traduction-en-anglais/.

 « Les 70 expressions idiomatiques à connaître en anglais ». Consulté le 12 mars 2021. https://www.ispeakspokespoken.com/expressions-idiomatiques-anglais/.

Tirkkonen-Condit, Sonja. « Translationese – A myth or an empirical fact?: A study into the linguistic identifiability of translated language ». Target 14 (31 décembre 2002): 207‑20. https://doi.org/10.1075/target.14.2.02tir.

 « Unique items — over- or under-represented in translated language? », 177‑84, 2004. https://doi.org/10.1075/btl.48.14tir.

« Idioms anglais à connaître pour parler de façon plus naturelle ! » MosaLingua, 28 janvier 2015. http://www.mosalingua.com/blog/2015/01/28/20-idioms-anglais-a-connaitre/.

Kenny, Dorothy, et Mali Satthachai. « Explicitation, Unique Items and the Translation of English Passives in Thai Legal Texts ». Meta : Journal Des Traducteurs / Meta: Translators’ Journal 63, no 3 (2018): 604‑26. https://doi.org/10.7202/1060165ar.

Le coréen : impossible à traduire ?

Par Marine Auguste, étudiante M1 TSM

Le coréen : une langue empreinte de la culture, de l’histoire et des traditions coréennes, une langue en plein essor en France. La traduction du coréen vers le français commence à se développer, c’est pour cela qu’aujourd’hui je voulais aborder une question qui me semble importante : est-il vraiment possible de traduire dans son intégralité une langue tant influencée par la culture d’un pays vers une langue dont la culture est aux antipodes de celle-ci ?

Statue du Grand Roi Sejeong. Il est à l’origine de la création de l’alphabet coréen, le 한글 (« hangŭl »).

Origines de ces interrogations

En 2020, alors que je visionnais le film #Jesuislà, une question m’a traversé l’esprit : « Et si le coréen était impossible à traduire dans son intégralité ? » Loin de moi l’idée d’abandonner la tâche qui m’incombe, mais il me semble intéressant de soulever cette question alors que la demande en traduction du coréen vers le français se développe. La culture coréenne est à l’opposé de la culture française et le coréen, en tant que langue, reflète cette culture, ainsi que des traditions ou des concepts historiques qui nous sont étrangers en France. À de nombreuses reprises je me suis trouvée face à des concepts culturels coréens tels que le 눈치 (« nunch’i ») ou le 한 (« han ») et je me suis toujours demandé comment faire pour traduire ces termes si je venais à les rencontrer dans un texte.

Mais revenons un instant au film #Jesuislà et donc à l’origine de mon questionnement. Il s’agit d’un film franco-belge qui se déroule principalement en Corée du Sud. Nous y suivons la rencontre peu ordinaire d’un Français et d’une Coréenne. L’histoire est centrée sur le concept du 눈치 (« nunch’i »), un concept purement coréen qui se fonde sur les non-dits. En visionnant ce film, je me suis demandé si la traduction de la culture coréenne, si différente des cultures belge et française, aurait pu aider les deux protagonistes à se comprendre. J’y ai longtemps réfléchi, et cet article me permet d’avancer dans cette réflexion car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

De manière générale, comment faire pour traduire ces concepts ? Pour y répondre, je vais m’intéresser à différentes techniques de traduction : l’équivalence, la glose et l’explicitation, ainsi que l’absence de traduction. Mais pour vous donner un bref aperçu, la réponse est aussi simple qu’elle est complexe : cela dépend. En effet, face à ces concepts traditionnels s’ajoute le concept fondamental de la traduction : le concept du « ça dépend ».

Présentation de quelques concepts

Avant de discuter des techniques de traduction qui peuvent être mises en place, il me semble fondamental de vous expliquer la signification des quelques concepts que je vais mentionner dans la suite de ce billet. En effet, avant de chercher à traduire quoi que ce soit (quelles que soient les langues, les domaines, etc.), il faut comprendre ce que l’on est en train de lire afin d’être en mesure de le traduire de la meilleure façon possible. J’ai choisi de vous présenter aujourd’hui quatre des concepts coréens les plus importants.

눈치 (« nunch’i »)

J’ai déjà commencé à vous expliquer ce qu’est le 눈치 (« nunch’i ») dans mon introduction, mais laissez-moi le faire ici plus en détail. L’institut national de la langue coréenne donne la définition suivante : « Capacité de connaître et de comprendre la pensée ou la situation de son interlocuteur bien que ce dernier n’en parle pas. » En France, il est courant de parler de ses sentiments, ses problèmes, ses difficultés, etc. Mais en Corée cela se fait très peu, il faut malgré tout être en mesure de comprendre la situation de son interlocuteur afin d’éviter toute maladresse. Parfois même, ils vous diront ou feront l’inverse de ce qu’ils pensent et le 눈치 (« nunch’i ») consiste donc à comprendre ce qu’ils attendent réellement. C’est un concept que l’on retrouve souvent dans les contenus coréens, comme par exemple dans le film #Jesuislà que j’ai mentionné plus tôt, mais qui est très compliqué à comprendre, voire à accepter, pour des étrangers.

한 (« han »)

En ce qui concerne le 한 (« han »), l’institut national de la langue coréenne le définit ainsi : « Cœur peiné et mécontent à cause d’une chose injuste ou dépitante. » Le 한 (« han ») correspond à une émotion compliquée qui survient suite à l’accumulation de sentiments négatifs tels que la colère, la rancœur, le chagrin, la haine ou le ressentiment. C’est une sorte d’amertume, de souffrance et de fatalité négative qui s’abat très fort sur les Coréens et qui ne peut, bien souvent, pas être guéri. J’ai toujours associé le 한 (« han ») au spleen baudelairien bien que cela ne soit pas tout à fait la même chose. Le 한 (« han ») possède une dimension historique et peut ainsi être vu comme le mal-être du peuple coréen.

엄친아 (« ŏmch’ina »)

엄친아 (« ŏmch’ina ») est l’abréviation de 엄마의 친구 아들 (« ŏmmaŭi ch’ingu adŭl ») ce qui signifie littéralement « le fils de l’amie de maman ». Il existe aussi 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») pour les filles, bien que cela soit moins souvent entendu. En Corée du Sud, la scolarité est à prendre très au sérieux. Le système éducatif est réputé pour être l’un des meilleurs, mais aussi l’un des plus durs et compétitifs. Il faut être le meilleur à l’école afin de pouvoir réussir dans la vie. C’est un concept très ancré dans la culture coréenne bien que les mœurs tendent à changer, mais ce n’est pas le sujet de ce billet. À l’origine, les mères coréennes se dédiaient corps et âme à l’éducation de leurs enfants afin que ceux-ci aient toutes les clés en main pour réussir sans n’avoir à se préoccuper de rien d’autre que leurs études. Même de nos jours elles ont souvent tendance à comparer la réussite de leurs enfants respectifs. Et bien souvent, elles vont rentrer à la maison et parler à leurs enfants du fils ou de la fille d’une autre mère qui a de meilleurs résultats qu’eux en leur donnant pour objectif de les surpasser. Les termes 엄친아 (« ŏmch’ina ») et 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») font donc références à ces étudiants qui ont de très bons résultats académiques et qui seront souvent pris pour références par les parents d’autres étudiants afin de les pousser à se surpasser et à les battre.

밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »)

Pour terminer, je voulais parler d’une question que vous entendrez très souvent en Corée, ou même dans les séries et films tournés dans la péninsule : 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») Cela signifie littéralement « Avez-vous mangé du riz ? » En réalité, lorsque l’on se concentre sur le sens de cette expression, cela revient plutôt à demander si l’interlocuteur est en bonne santé. Derrière cette phrase à l’apparence si simple se cache toute une importance culturelle : l’importance du riz dans la culture coréenne. Si vous avez pu manger du riz aujourd’hui cela veut dire que vous avez assez d’argent pour vous en acheter et donc que, par extension, vous avez les moyens d’être en bonne santé.

La plupart de ces concepts n’ont pas d’équivalence directe en français et même lorsqu’une équivalence directe existe cela ne signifie pas qu’elle est correcte. Voyons donc dès à présent les différentes possibilités qui s’offrent à nous en matière de traduction.

Équivalence dans la culture cible

D’après Eugene Nida, il n’existe pas d’équivalence totale entre deux langues. En effet, même lorsqu’une équivalence directe existe, le terme utilisé en langue source ne produira pas nécessairement le même effet sur le lecteur cible que sur le lecteur source. Selon le linguiste, il est impossible de lier parfaitement équivalence formelle, dont le principe est de retransmettre le message le plus littéralement possible, et équivalence dynamique, dont le principe est de tenir un discours qui paraît naturel dans la langue cible. Nous pouvons ainsi nous demander, dans le cadre de la traduction de concepts culturels du coréen vers le français, s’il est judicieux d’utiliser le procédé d’équivalence. Et si tel est le cas, quelle équivalence faut-il utiliser ?

Regardons tout d’abord ce qu’il se passe avec la phrase 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »). Une traduction littérale, équivalence directe donc, existe : « Avez-vous mangé du riz ? » et la question obtenue veut dire quelque chose en français. En revanche, cette traduction serait de l’ordre de la traduction mot à mot. En effet, l’équivalence ne traduit pas le sens de la question et le lecteur français ne pourra donc pas comprendre la portée du message. Au contraire, si nous traduisons cette question par « Est-ce que vous allez bien ? », nous obtenons alors une équivalence dynamique qui fait sens en français. Le sens « caché » de la question coréenne est alors retransmis, le lecteur français comprend de quoi il s’agit mais l’aspect culturel coréen est malgré tout perdu. C’est en ce sens qu’il faut être très prudent lorsque l’on choisit d’utiliser l’équivalence. Cela peut être utile, mais dans certaines situations cela fait perdre tout un aspect culturel riche et parfois recherché.

En ce qui concerne le 한 (« han »), bien qu’il n’existe pas d’équivalence directe, ce concept s’apparente au spleen, concept relativement connu en France. Bien que les deux sentiments ne soient pas exactement les mêmes, le sens reste suffisamment proche pour pouvoir utiliser cette équivalence. Cela pourrait notamment faire partie d’un travail de localisation, afin d’inscrire réellement le terme traduit dans la culture française en se détachant de la culture source. Il s’agirait donc ici d’une équivalence dynamique et même d’un comportement cibliste car on ferme, en quelque sorte, les yeux sur la source.

Il n’existe ni traduction officielle, ni équivalence dans la culture française du concept du 눈치 (« nunch’i »). L’institut national de la langue coréenne propose comme traduction « sens », ou encore « intuition ». Prenons la phrase suivante : 눈치가 없다 (« nunch’iga ŏpta »). En utilisant ces propositions de traduction, cela donnerait « Vous n’avez aucun sens. » ce qui ne fait pas référence à la même chose en français, ou encore « Vous n’avez aucune intuition. » Cette dernière proposition pourrait fonctionner selon le contexte, bien que l’intuition et le 눈치 (« nunch’i ») ne représentent pas exactement le même concept. La traduction est faite, mais nous perdons alors toute référence à l’interlocuteur, à ses sentiments et sa situation, et il n’est alors plus fait mention de cette compréhension mutuelle implicite qu’exige le 눈치 (« nunch’i »).

La recherche d’équivalence, et notamment d’équivalence dynamique, est souvent critiquée dans la traduction de concepts culturels car elle tend à invisibiliser le texte source et ainsi la langue et la culture source, ce qui n’est pas toujours l’effet recherché. Cela dépendra du skopos de la traduction. Par exemple si l’objectif est de localiser le contenu ou d’impliquer pleinement le lecteur cible, l’utilisation d’une équivalence semble être la technique la plus adaptée. En revanche, s’il s’agit de montrer l’existence de cette culture cible, d’autres techniques seront plus appropriées.

Glose et explicitation

La glose permet de conserver le terme d’origine puis de l’expliciter entre parenthèses, dans la marge ou encore en note de bas de page. Puisque les équivalences directes n’existent pas, il pourrait sembler correct d’expliciter chaque concept. C’est d’ailleurs le procédé le plus fréquemment utilisé dans les livres coréens traduits en français. Cela pourrait donner par exemple :

  • 눈치가 없다. (« nunch’iga ŏpta. ») : Vous n’avez pas de nunch’i (capacité à comprendre les sentiments de son interlocuteur sans qu’il n’en parle).
  • 삼이 엄친아다. (« sami ŏmch’inada. ») : Sam est un ŏmch’ina (étudiant qui a de très bons résultats avec lequel une mère coréenne compare ses propres enfants).
  • 한이 맺히다. (« hani maechida. ») : Le han (sorte de ressentiment et de fatalité négative qui s’abat sur les coréens) se développe.

Cela représente en effet une solution parmi d’autres. En revanche, dans certaines situations cela risque de paraître étrange en français :

  • 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») : Avez-vous mangé du riz ? (En Corée il est typique de demander à son interlocuteur s’il a mangé du riz pour savoir s’il est en bonne santé.)

Dans ce cas, certes le terme est explicité et le lecteur comprendra de quoi il s’agit, mais cela risque de le rendre confus puisque la question est peu usuelle d’un point de vue français. De plus, il ne semble pas possible de laisser la phrase dans son intégralité en coréen alors que le cotexte serait lui traduit. En revanche, remplacer la question par « Est-ce que vous allez bien ? », comme mentionné dans la partie sur l’équivalence, et faire un appel de note pour donner plus d’informations sur les pratiques coréennes traditionnelles, bien que celles-ci ne soient pas retranscrites dans la traduction, peut constituer une autre solution. Cet exemple nous montre qu’il est tout à fait possible de conjuguer les différentes techniques de traduction afin d’obtenir le rendu souhaité.

Bien que la glose soit courante dans la traduction du coréen vers le français, celle-ci est aussi particulièrement critiquée, et il me semblait important d’en parler. Une critique qui revient souvent serait que l’explicitation (qu’elle soit au milieu du texte ou en note de bas de page) sort le lecteur de son expérience littéraire, ce qui n’est pas l’effet recherché par une traduction. Marianne Lederer va même jusqu’à parler des « explicitations superflues », celles qui, selon elle, n’apportent rien de plus au texte et ne font que distraire le lecteur. C’est en effet quelque chose auquel il faut faire attention lorsque l’on choisit de faire une glose dans un texte, car parfois ce n’est pas nécessaire pour la compréhension. Cela dépend bien entendu du contexte, mais aussi des demandes des clients et du public qui est visé par la traduction. De plus, pour qu’une explicitation soit efficace, il faut qu’elle soit la plus courte possible, qu’elle ne fasse pas plusieurs lignes, ce qui découragerait alors le lecteur. Mais réduire l’explicitation est parfois bien compliqué. Par exemple, pour les concepts que j’ai traduits plus haut, j’ai été obligée de faire un choix et de ne pas expliquer le concept dans son intégralité, tout en restant compréhensible, afin que l’explicitation ne soit pas trop longue.

Absence de traduction

Une solution pour pallier ces problèmes est de ne pas toucher au concept : ne pas le traduire et ne pas l’expliciter. Ce choix a été fait dans diverses traductions pour trois raisons différentes. Premièrement, il arrive que le terme ait été expliqué plus tôt dans l’ouvrage et il est donc inutile de l’expliquer ou de le traduire lors des occurrences suivantes. Deuxièmement, il arrive que le client demande expressément que ces concepts soient laissés tels quels. Et, dernièrement, ce choix est lié au contexte et au public cible : si nous traduisons un livre d’histoire à destination d’un public spécialisé dans la culture coréenne, il n’est pas utile de traduire ou d’expliciter ces concepts car les spécialistes sont censés les connaître. De même, certains auteurs font le choix de laisser le terme tel quel car le contexte aide à comprendre grossièrement de quoi il s’agit et, si le lecteur est curieux de connaître la signification exacte, il pourra aller faire des recherches de son côté.

Conclusion

Pour conclure, cela dépend. Chacune de ces techniques est correcte, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de traduire ces concepts. Il faut réussir à trouver la méthode la plus adaptée au public cible et au contexte, celle qui semble alors la plus juste. La traduction ressemble fortement à la musique : il faut l’écouter attentivement pour vérifier que chaque note sonne juste et que le tout soit harmonieux avant de l’offrir au monde. Et tout comme une musique qui peut être interprétée de bien des façons, la traduction unique et correcte d’un mot, segment ou texte n’existe pas. Différentes possibilités s’offrent aux traducteurs et il faut savoir les mettre en œuvre dans le contexte qui leur convient le mieux afin de pouvoir les mettre en valeur mais aussi afin de les faire s’aligner avec le reste du texte.

Je n’ai donc pas de réponse précise à vous fournir car la réponse juste n’existe pas en traduction. Il faut savoir réfléchir, cerner le texte source et le public cible et savoir s’adapter au skopos afin de produire une traduction qui corresponde aux attentes et aux exigences du client mais aussi du lectorat cible.

J’espère que cette lecture vous aura intéressés et vous aura permis d’entrevoir les difficultés rencontrées lors de la traduction de concepts culturels, que ce soit du coréen vers le français ou d’une autre langue source vers une langue cible culturellement opposée.

Bibliographie

Ali, Mohamed Saad. 2016. « La traduction des expressions figées : langue et culture ». Traduire. Revue française de la traduction, no 235 (décembre): 103 23. https://doi.org/10.4000/traduire.865. [consulté le 07/03/82021]

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Le franglais : menace ou opportunité ?

Par Tiffany Desmaret, étudiante M1 TSM

Saviez-vous qu’une œuvre cinématographique pouvait être diffusée en flux continu ? Non ? Pourtant, je suis certaine que vous avez déjà regardé un film en streaming. Vous ne voyez toujours pas de quoi je veux parler ? En réalité, le mot streaming a été officiellement traduit par l’expression « diffusion en flux » en 2005. Toutefois, je suis prête à parier que la grande majorité d’entre vous n’avait pas compris le sens de ma première phrase. De fait, ce mot est tellement entré dans l’usage que nous ne connaissons même pas son équivalent en français. Et il est loin d’être le seul. Vous remarquerez en effet que je n’ai volontairement pas utilisé le mot film dès le départ pour tenter de vous mettre la puce à l’oreille. Ainsi, dans le cas où vous préférez la deuxième formulation, nous pourrions considérer que vous parlez le « franglais ». Oui, je parle bien de cette manière de parler qui vous exaspère au plus haut point. Mais avant de me maudire, laissez-moi vous expliquer où je veux en venir.

De nos jours, la langue française est de plus en plus submergée par l’anglais, à tel point que parfois, nous ne nous rendons même plus compte que le vocabulaire que nous utilisons nous vient tout droit d’Outre-Atlantique. À l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie qui a eu lieu il y a deux jours, le samedi 20 mars 2021, il me paraît pertinent d’aborder la place que prennent les anglicismes dans notre chère langue française. En 2019, ma collègue Steffie Danquigny a déjà écrit un billet à ce sujet sur « La mauvaise utilisation des anglicismes dans la langue française » dont je vous recommande fortement la lecture. Cependant, beaucoup de mots anglais sont au contraire correctement utilisés dans notre langue, et c’est justement à ces mots et expressions que nous allons nous intéresser aujourd’hui. En effet, s’il existe déjà un équivalent français pour ces mêmes mots, pourquoi utiliser leur forme anglaise ? Il s’agit là d’un débat loin d’être nouveau mais qui n’a peut-être jamais été autant d’actualité. Si vous ne vous êtes pas encore posé cette question, je vous invite à tenter d’y répondre ensemble, en espérant vous aider à choisir un camp. Alors, pour ou contre le franglais ?

Petit disclaimer avertissement

Je ne vous apprends rien si je vous dis que la langue anglaise domine actuellement le monde, et donc le français. Ce ne serait pas un problème en soi si nous n’utilisions pas tous des termes anglais pour désigner des concepts ayant une version française. Par exemple, pourquoi parler d’argent cash alors que nous pourrions tout simplement parler d’argent liquide ? Notre interlocuteur nous comprendrait tout aussi bien, voire mieux. Toutefois, tout le monde sait ce qu’est du cash, et tout le monde utilise cette expression, aux dépens peut-être de l’argent liquide. C’est principalement sur cette question que je vais me concentrer aujourd’hui. Il est important de comprendre que ce sont ces anglicismes remplaçables qui peuvent poser problème (et non les emprunts de nécessité qui viennent enrichir notre langue, tels que le week-end ou le football, avec lesquels on aime bien taquiner les puristes !)

Le fran-quoi ?

Expression apparue dans les années 1950, le « franglais » (mot-valise composé des mots « français » et « anglais ») désigne une langue française mâtinée d’anglais qui se répand du fait de l’influence de l’Amérique dans presque tous les domaines de la vie moderne. L’utilisation de ce mot se généralise suite à la publication d’un essai de René Étiemble, Parlez-vous franglais ? en 1964. Professeur à la Sorbonne, cet écrivain français dénonce la colonisation langagière de sa langue maternelle et observe que l’invasion de l’anglais introduit dans notre langue toutes sortes de mots selon lui inutiles face auxquels les linguistes se montrent pourtant trop accueillants à son goût. Il prend alors fortement position à l’encontre des anglicismes, et inspirera de nombreux débats, se posant en quelque sorte comme le chef de file de ce courant de pensée dont beaucoup se sont inspirés par la suite.

Le parcours d’un nouveau mot vers sa traduction

Ainsi, selon Étiemble, la meilleure des solutions pour lutter contre les anglicismes reste la création d’instances pour réguler notre langue. Son vœu sera exaucé quelques années plus tard lorsque le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas signe le décret n° 72-19 relatif à l’enrichissement de la langue française instituant des Commissions de terminologie, qui ont entre autres pour mission « de proposer les termes nécessaires […] pour remplacer des emprunts indésirables aux langues étrangères ». L’année suivante, la loi n° 75-1349 du 31 décembre 1975 relative à l’emploi de la langue française, dite loi Bas-Lauriol, vient compléter ce décret en attestant que « le recours à tout terme étranger ou à toute expression étrangère est prohibé lorsqu’il existe une expression ou un terme approuvés dans les conditions prévues par le décret n° 72-19 », et rend notamment obligatoire l’utilisation du français dans la publicité (d’où ces traductions en petits caractères précédées d’un astérisque).

Cette loi est abrogée avec l’entrée en vigueur de la loi Toubon en 1994, ou loi relative à l’emploi de la langue française. Initiée par le ministre français de la Culture, Jacques Toubon, elle garantit l’emploi du français dans la vie sociale. Elle contraint l’administration à s’exprimer en français, nécessitant donc inévitablement la francisation de tous ces mots empruntés à l’anglais.

Enfin, le Premier ministre Alain Juppé signe le décret n° 96-602 du 3 juillet 1996 relatif à l’enrichissement de la langue française, qui crée la Commission d’enrichissement de la langue française. Ses membres se réunissent une fois par mois pour décider de la publication ou non d’un terme proposé par un groupe d’experts au Journal officiel de la République française, tout en ne perdant pas de vue son objectif qui est de favoriser l’utilisation de la langue française. Une fois les termes approuvés, ils doivent encore être validés par l’Académie française avant de paraître au Journal officiel et de les mettre à notre disposition sur le site France Terme, une base de données accessible à tous, une sorte de dictionnaire en ligne où l’on peut également suggérer des termes qui n’existent pas encore. Tous les ans, ce sont entre 200 et 300 nouveaux mots qui sont approuvés par la Commission. Sa devise : « il y a un mot pour chaque chose, pour chaque notion, chaque réalité ».

Pour vous donner un exemple parlant, selon sa dernière publication du 9 mars 2021, le Journal officiel stipule qu’il faut préférer le terme « numérique » à « digital », puisqu’en français, le mot « digital » signifie « qui se rapporte aux doigts ». Plutôt logique quand on y pense, non ?

Des mesures efficaces ?

Plus ou moins. En effet, certains anglicismes sont aujourd’hui tombés en désuétude, le plus connu étant le mot « software » remplacé par « logiciel ». Mais pas seulement. Dans son essai, Étiemble nomme beaucoup d’exemples à la mode dans les années 1960 et dont les jeunes générations n’ont probablement jamais entendu parler : on prenait un drink, on faisait du car pooling, ou encore au cinéma, on parlait de close-up. Ainsi, tout est une question d’habitude : aujourd’hui, les mots covoiturage et gros plan se sont bien installés, et il est fort probable que l’on vous rie au nez si vous employez encore ces expressions.

Cependant, l’efficacité de la Commission d’enrichissement de la langue française est plus relative de nos jours, et ce pour une raison indéniable : la lenteur de la procédure. Effectivement, cela dure au minimum environ six mois avant qu’un mot ne soit publié au Journal officiel puisqu’il ne peut être admis s’il n’est pas validé à l’unanimité. Et toutes ces discussions prennent du temps. Peut-être un peu trop de temps…

Nous vivons désormais dans un monde où une langue peut être diffusée dans le monde entier en une fraction de seconde notamment grâce aux réseaux sociaux. De plus, les nouvelles technologies et l’informatique font maintenant partie de notre quotidien. L’innovation amène fatalement son lot de nouveaux termes : les smartphones, les likes sur les réseaux, le cloud… Ces mots sont de plus en plus utilisés par les Français à mesure qu’ils sont employés par les journalistes, les animateurs de télévision, les enseignants ou encore les hommes politiques. Ces personnalités ont le monopole de la parole publique et ont alors un pouvoir d’influence non-négligeable sur la population. C’est de cette façon qu’un terme « entre dans l’usage » : il y a donc un réel effet d’entraînement, et surtout un effet d’habitude auquel il est difficile de remédier.

La langue française menacée ?

Parler de « menace » est peut-être légèrement excessif. Pourtant, ces anglicismes ont malgré tout été introduits dans notre langue, car il semblerait bien, au risque d’en irriter certains, qu’il existe une « mode » de l’anglais. Il serait alors de bon ton de parler cette langue qu’Étiemble nomme le « franglais », puisque l’anglais est en quelque sorte considéré comme la langue de l’ « élite ». Ce phénomène peut s’expliquer assez simplement. Cette langue est aujourd’hui associée aux États-Unis, l’une des plus grandes puissances économiques et culturelles mondiales : les films que nous regardons, la musique que nous écoutons, les technologies que nous utilisons proviennent pour la plupart de l’autre côté de l’océan, et parler anglais serait alors gage de modernité. Parallèlement, au XVIe siècle, c’était l’italien qui envahissait notre langue lorsque la France entrait en période de Renaissance. La population était tellement attirée par tout ce qui venait d’Italie, dont sa langue, qu’elle s’est attiré les foudres de l’imprimeur Henri Estienne, auteur de différents ouvrages dénonçant cette vogue des italianismes. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Les langues naissent, évoluent, puis meurent, comme le latin qui était pourtant aussi la langue des élites. Je pourrais également vous parler des langues régionales telles que le corse ou le breton qui étaient parlées couramment il y a tout juste un siècle, ce qui n’est pas si vieux. Ces exemples montrent bien que cette manie de vouloir se rapprocher du pouvoir dominant n’est pas très saine, puisqu’il s’agit là d’une des raisons pouvant mener à la disparition d’une langue. Pour faire le lien avec notre sujet, sachez que la moitié des nouveaux mots ajoutés au dictionnaire Le Petit Robert chaque année sont des mots anglais. Ce faisant, nous ne sommes plus dans un rapport d’échange avec la langue anglaise mais dans un réel rapport de domination, qui, à terme, pourrait bien menacer notre cher français et donc notre identité.

Plus qu’une menace : une évolution

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, ne vous méprenez pas : loin de moi l’idée de vous donner des leçons. J’utilise moi-même énormément d’anglicismes au quotidien, et particulièrement dans le cadre de mes études. En effet, le monde des affaires est en première ligne de cette pénétration de l’anglais dans notre langue, et je ne suis pas certaine que cela soit uniquement par souci de distinction sociale comme je l’évoquais plus haut, mais plus simplement parce que ces mots sont devenus tellement communs qu’il ne nous viendrait même pas à l’esprit d’utiliser leur équivalent français. L’internationalisation des entreprises implique que les employés soient souvent bilingues, et l’anglais est devenu indispensable pour correspondre avec ses collaborateurs. De plus, les termes anglais sont souvent plus simples d’utilisation puisqu’ils désignent des concepts difficilement exprimables en français de façon aussi courte et percutante. Parler franglais permet alors de mieux se faire comprendre dans le monde professionnel, où chaque minute compte si l’on veut être productif.

Toutefois, on remarque alors qu’un fossé se creuse entre les générations. Le fait que les plus jeunes soient souvent plus adeptes des réseaux sociaux joue probablement son rôle, puisqu’ils ont de plus en plus d’influence sur la façon dont nous vivons aujourd’hui, et donc sur notre lexique. Diffusion, réutilisation, puis effet d’habitude… Bref, vous avez compris.

Enfin, il me paraît intéressant de soulever un dernier point : je mentionnais plus haut que parler l’anglais était un effet de mode. Or, le propre d’une mode, c’est qu’elle disparaît. Aujourd’hui, le franglais se répand à une telle vitesse que ce sont les mots français qui nous paraissent étranges. Si vous entendez un ami dire qu’il a reçu une lettre d’information par courriel, vous vous direz peut-être « mais il ne peut pas parler de newsletter par email comme tout le monde ? ». La tendance semble en quelque sorte s’inverser. Quelle est alors la réelle langue de l’élite : le franglais ou le français ?

Conclusion

S’il faut retenir quelque chose de tout cela, je dirais qu’il faut savoir que ces anglicismes existent, et se rendre compte qu’ils pénètrent de plus en plus notre langue. C’est une bonne chose d’essayer de lutter contre ce « franglais », mais il n’est selon moi plus possible de vivre sans. Refuser totalement d’employer des anglicismes « entrés dans l’usage », c’est aussi refuser d’évoluer avec sa langue ! Et puis, comme je l’expliquais plus haut, l’anglais est populaire puisqu’il est associé aux États-Unis, mais n’oublions pas que nous nous dirigeons de plus en plus vers un monde multipolaire… Qui sait, dans quelques décennies, ce sera peut-être le mandarin qui remplacera l’anglais ! Alors, pour ou contre le frandarin ?

Bibliographie

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Traduire un mode de vie : le véganisme

Par Alice Colar, étudiante M1 TSM

Aujourd’hui, nous allons aborder un sujet controversé mais on ne peut plus d’actualité : le véganisme. A l’instar du marché de la traduction, notre mode de vie évolue. En effet, la traduction a été révolutionnée grâce aux nouvelles technologies et à la mondialisation. Nous, étudiants en traduction, apprenons de nouveaux métiers. De nouveaux sujets font leur apparition et les projets n’ont jamais été aussi nombreux. Nous sommes formés à l’utilisation d’outils dernier cri et à l’avenir, la liste s’agrandira. En parlant d’avenir, je ne vous apprendrai pas qu’en ce moment, l’environnement est une préoccupation majeure chez les citoyens. Nombreux sont ceux qui décident d’adopter un mode de vie responsable. Comme l’explique Sarah Bonningue dans son billet sur la traduction environnementale, le secteur est en plein essor et les besoins en traduction se multiplient. Alors oui, environnement et véganisme vont de pair mais ce mot est également lié à l’industrie de la mode, du divertissement, de l’alimentation, des cosmétiques et de la santé. Peut-être vous êtes-vous déjà dit que le véganisme était partout, que le sujet était trop abordé, ou même que ce n’était qu’une mode. Alors oui, le véganisme est partout et c’est ce que souhaite partager avec vous dans ce billet et non, ce n’est pas une mode, car au vu de la dimension que le mouvement a acquise dernièrement, il est peu probable qu’il s’essouffle.

Le lien est donc fait : le marché de la traduction en plein développement face à un mode de vie qui en fait de même, un nouveau domaine de spécialisation va-t-il naître ? Car nous le savons, en traduction, il y en a pour tous les goûts et les domaines de spécialisation sont parfois très spécifiques, voire étonnants. Le but de ce billet n’est pas de vous convaincre de changer de mode de vie, mais plutôt d’informer ceux qui le souhaitent et de montrer aux convertis que travailler en accord avec ses convictions est possible.

Petit point terminologique

Avant toute chose, il me semble nécessaire de définir le terme véganisme, afin de mieux comprendre ce qui en découlera. En linguistique, le terme a été enregistré de manière officielle en 2015, dans le dictionnaire français Le Petit Robert. C’est un anglicisme, adaptation du terme anglais vegan, syncope du mot vegetarian. Le véganisme est le mode de vie d’une personne végane, « personne qui exclut de son alimentation tout produit d’origine animale et adopte un mode de vie respectueux des animaux »[1]. Cette approche « vise à combattre le spécisme sous toutes ses formes, en s’opposant aux discriminations et violences faites aux animaux (esclavage et marchandisation par l’institution humaine). Ce refus s’exprime au quotidien, autant que faire se peut, par un choix alimentaire végétalien et un mode de vie végane ». [2]

En France, le terme végétalisme intégral est recommandé par la Commission d’enrichissement de la langue française depuis 2015, mais en langage parlé, ce terme n’est quasiment jamais employé et c’est l’influence de l’anglais qui l’emporte.

L’origine de ce concept, contrairement aux idées reçues, ne date pas d’hier : Pythagore, Léonard de Vinci, Gandhi ou encore Nietzsche y faisaient déjà allusion. Au fil du temps, d’autres néologismes sont nés : végétarien, végétalien, flexitarien, pescetarien… Autant de termes spécifiques à la langue française, qui font encore débat et qui peinent parfois à être compris. En effet, ils définissent de nouvelles réalités et il faut un certain temps pour que leur intégration soit totale. Ils ont souvent été traduits de l’anglais et sont proches des termes source. À titre d’exemple, les termes carnism (idéologie qui justifie la consommation de chair animale par les hommes) et specism (croyance humaine selon laquelle une espèce est plus importante qu’une autre) ont été traduits respectivement par carnisme et spécisme et sont régulièrement utilisés. La France doit donc s’adapter aux autres pays, dans lesquels le mouvement est plus important. Ainsi, je dois préciser à mes chères lectrices et à mes chers lecteurs, que tout au long de ce billet, il se peut que le terme vegan apparaisse plus fréquemment que le terme végane, car son nombre d’occurrences est nettement plus important dans les corpus.

Un développement planétaire rapide

La portée mondiale du mouvement est impressionnante. En 2010, les alternatives vegan étaient quasi inexistantes et peu variées dans les grandes surfaces. Dix ans après, ces dernières, ainsi que les magasins biologiques et diététiques, les fast-foods, les restaurants et même les cantines proposent leur gamme, qu’elle soit large ou standard, locale ou importée. Les magasins spécialisés ne sont plus rares dans les grandes villes (Végétal&Vous à Lille, par exemple) et les pays « vegan friendly » se multiplient. Une chose est sûre, des produits naissent tous les jours, dans le monde entier, et ils sont de plus en plus étonnants. En effet, chaque aliment (chorizo, saumon, foie gras, œuf, yaourt, pâtisserie, glace, etc.) et matériau (cuir, laine, etc.) a désormais son alternative. Au vu des entreprises vegan qui naissent et des géants de l’agroalimentaire et de la grande distribution qui changent de philosophie, la demande en traduction ne peut qu’augmenter. Les importations et exportations permettent à l’offre de s’élargir. Grâce aux nouvelles avancées, il est désormais possible de décliner les produits, d’élaborer de nombreux goûts et textures qui font la joie des curieux, mais surtout des soucieux du bien-être animal, de la protection de l’environnement ou de leur propre santé.

Les traducteurs souhaitant réaliser des projets pour les clients cités ci-dessus ne seront pas déçus. Les gestionnaires de projets ne le seront pas non plus. Je vous invite donc à découvrir quelques-uns des domaines pour lesquels les traducteurs, gestionnaires de projets, post-éditeurs ou réviseurs (et j’en passe !) vegan seront susceptibles d’être appelés.

Traduction culinaire et agroalimentaire

Comme je l’ai expliqué, il existe toujours une alternative, surtout dans l’industrie agroalimentaire. Livres de recettes, émissions et blogs culinaires, menus, sites internet de cuisine, documents HACCP des restaurants (système qui identifie, évalue et contrôle les dangers essentiels pour la sécurité alimentaire), ne sont que quelques exemples de ce que vous pourrez être amenés à traduire. De plus, qui dit nourriture, dit étiquetage. Ceux qui traduiront des étiquettes alimentaires devront être très vigilants. À l’instar de l’alimentation biologique, l’alimentation sans produits d’origine animale a ses spécificités et les consommateurs sont exigeants, surtout au sujet des allergènes. Les erreurs peuvent être fatales. En effet, ces denrées sont aussi consommées par les personnes intolérantes au lactose ou par certaines personnes souffrant d’allergies. C’est pour cette raison que de nombreux labels d’origines différentes ont été créés, afin de renforcer la transparence et de faciliter l’identification des produits aussi bien locaux qu’internationaux. Bien que la législation soit encore incomplète à ce sujet, les évolutions ne sont plus rares : le Standard Végane, une norme approuvée par la Commission européenne et les associations véganes du monde entier, a été établi afin d’offrir une garantie aux consommateurs. La certification Eve Vegan®, reconnue dans le monde entier, vise à satisfaire les demandes de la grande distribution, de plus en plus tournée vers ce type de produit. Ainsi, avec l’intensification des échanges de produits entre les pays, il est très probable que les documents à traduire deviennent de plus en plus variés.

Traduction cosmétique

En ce qui concerne les cosmétiques, un nombre croissant d’industriels se tournent vers les compositions vegan et cruelty free. D’ailleurs, la plupart des nouvelles marques sur le marché prônent le zéro déchet, le bio et le clean. Les consommateurs sont sensibles aux ingrédients et souhaitent connaître les compositions et la provenance des ingrédients. Vous pourrez donc être amenés à travailler pour des clients « vegan-friendly ».

Traduction pharmaceutique

L’industrie pharmaceutique se tourne elle aussi vers les médicaments sans ingrédients d’origine animale. Bien qu’elle soit encore peu développée, une société française a récemment lancé les premiers médicaments certifiés vegan. Il faut un début à tout !

Traduction pour les associations et ONG

Les associations à but non lucratif et ONG qui ont pour but de promouvoir le véganisme et le respect de l’environnement sont nombreuses et très actives. Elles vous sont probablement familières : L214 éthique & animaux, Peta, The Vegan Society, Sea Shepherd, Greenpeace, Vegan France, Vegan Impact, SwissVeg… Leur portée est mondiale, européenne ou nationale. États-Unis, Royaume-Uni, Singapour, Italie, Bulgarie… la liste est longue. Vous vouliez du contenu ? Alors en voici, et il n’y a pas de quoi s’ennuyer : articles de presse, brochures, pétitions, rapports, guides pour novices, magazines, statistiques, études de marché, contenu web et boutiques en ligne, réseaux sociaux, etc. L’association L214 dispose même d’un site « éducation » destiné aux plus jeunes. En effet, les supports pédagogiques ne servent pas qu’aux adultes, ils sont aussi destinés aux enfants, afin de les sensibiliser dès leur plus jeune âge. Rien d’étonnant ici, les jeunes sont de plus en plus nombreux à s’engager. Les publics cibles peuvent donc être très variés, tout comme les clients. Prenons l’exemple de Climate Cardinals, une association à but non lucratif internationale, créée par Sophia Kianni, âgée de 18 ans. Cette association veille à informer sur la crise climatique dans plus de 100 langues. Pour cela, des étudiants en traduction bénévoles venant du monde entier alimentent les ressources documentaires, afin de diffuser des informations très précieuses auprès de populations souvent mal renseignées. En effet, dans les pays développés, la documentation est accessible et les citoyens sont sensibilisés aux évènements. Ils savent d’ailleurs comment agir. En revanche, dans les pays en développement, l’accès à ces informations est limité. Avec ce type de projet, chacun apporte sa pierre à l’édifice à des fins humanitaires. En tant que traducteur, notre rôle est d’informer, de diffuser du contenu et de le rendre accessible à une population donnée. Les projets bénévoles ne peuvent qu’être enrichissants. Ils peuvent aider les étudiants en traduction à développer leurs compétences, et surtout, à voir le projet sous un autre angle. Si aujourd’hui la société est plus réceptive au changement climatique, à l’écologie et à la protection de l’environnement, c’est que notre travail est utile.

Traduction marketing

Vous vous en doutez, aucun produit ou association n’existerait sans la traduction marketing, une spécialisation assez particulière qui allie transcréation, localisation et traduction. Comme expliqué ci-dessus, les étiquettes et le packaging doivent être des plus attirants et transparents, mais l’exercice reste délicat. En fonction du pays, la réglementation quant à la terminologie employée n’est pas la même et encore une fois, elle est en constante évolution. Les filières françaises de la viande et les lobbys, inquiets face à l’essor des produits vegan, ont obtenu l’adoption d’un projet de loi qui vise à interdire l’association de termes comme « steak » « bacon » ou « saucisse » à des produits qui ne sont pas composés de viande. Au niveau européen, les eurodéputés ont refusé l’amendement proposé et ont donc autorisé l’usage de ces termes, pour le moment. En effet, les États membres sont libres de prendre des mesures plus restrictives, choix effectué par la France, mais en réalité, la loi tarde à être appliquée. Ce débat et cette indécision confirment bien que la société est prête au changement mais que certains pays sont encore frileux. Pourtant, la promotion de ces produits va dans le sens de l’engagement écologique pris par la Commission européenne et par conséquent, de la France. Mais cette bataille terminologique est légitime car elle implique des éleveurs qui ont raison de protéger ce qui leur appartient. Si l’on inverse la situation, il est plus facile de comprendre les points de vue, et la communauté vegan serait également opposée à ce que leurs très chers termes soient utilisés pour de la viande ou des produits laitiers…

Alors, pour résoudre ce problème, les départements marketing du monde entier ont dû se creuser la tête : « faux-mage », « fake cheese », « fake meat », « substituts de viandes », « similis-carnés », « boisson végétale », etc. Finalement, les propositions terminologiques ne manquent pas et elles sont plutôt amusantes. Mais traduire ces termes n’est pas une mince affaire ! Voici quelques exemples concrets : l’entreprise allemande Wheaty, qui produit des alternatives végétales a traduit son produit « Vegankebab Gyros » par « Végé’poêlée à la Grecque ». L’entreprise allemande Lord Of Tofu a transformé son « Tofu-Ham » en « Alternative vegan au jambon ». On trouve aussi le « Pané « façon cordon bleu » végétalien ». Certes, les noms sont plus longs mais les solutions existent ! Il est donc impératif de travailler avec des traducteurs natifs, afin de respecter la culture et la réglementation du pays dans lequel le produit sera commercialisé.

Traduction d’applications mobiles

Comme ce billet le témoigne, les entreprises ont fait et doivent faire des prouesses. Elles doivent s’orienter vers de nouveaux consommateurs à l’aide de moyens de communication au goût du jour, comme les réseaux sociaux et les applications mobiles. Vous n’allez pas être surpris, les applications en lien avec la protection de l’environnement et le véganisme sont nombreuses : recettes, guides de restaurant, scan de produits ou d’additifs, applications anti gaspillage alimentaire, bénévolat, covoiturage, etc. Récemment, une nouvelle application conçue par le développeur Blue Pixl Ltd permet d’aider les végétaliens et végétariens à s’exprimer au restaurant lorsqu’ils sont à l’étranger, grâce à une série de phrases simples, traduites dans plus de 100 langues cibles, avec l’anglais comme langue source. Elle se nomme I Am Vegan. Les phrases expliquent les exigences alimentaires des utilisateurs en listant les produits qu’ils ne peuvent pas consommer. Il est également possible de partager des recettes et de trouver des informations sur les pays les plus « vegan-friendly » du monde. Des logos sont disponibles afin de communiquer plus facilement. J’ai analysé les traductions de mes langues de travail, l’anglais et l’espagnol, et de ma langue maternelle, le français. Pour une utilisation de ce type, elles sont très correctes. J’ai d’ailleurs pris contact avec les développeurs car j’étais curieuse de savoir s’ils avaient utilisé la traduction automatique et la post-édition ou s’ils avaient fait appel à des traducteurs humains. En réalité, ils ont eu recours à un processus hybride, un mélange de traduction automatique et humaine. Ainsi, même en localisation, les contenus sont nombreux et les besoins sont présents, qu’ils s’adressent au grand public ou aux experts !

Bilan

Vous avez désormais une idée plus claire des projets sur lesquels vous pourrez travailler en tant que traducteur soucieux du bien-être des animaux et de la planète. Faire appel à des personnes qui s’y connaissent est important. Les concepts et termes doivent être utilisés à bon escient. Aujourd’hui, les produits sont de plus en plus nombreux, et d’un point de vue logique, les projets de traduction le sont également. La traduction végane est encore peu développée mais elle fait partie d’un domaine de spécialisation plus vaste, la traduction environnementale. Le terme véganisme regroupe des valeurs et des combats aussi bien environnementaux et éthiques qu’humanitaires. Les entreprises changent de philosophie. Avec les nouvelles lois sur l’environnement (la traduction juridique est également une spécialisation liée), la transition ne sera plus une option, elle deviendra une norme. J’ai donc passé en revue certains domaines. Il y en a d’autres, mais je souhaitais montrer, à travers ce billet, que nous assistons à une multitude de changements et que certains sont liés. Il est difficile de prédire quels seront les nouveaux outils de TA et de TAO qui s’imposeront sur le marché. Tout comme il est difficile de prédire si les traducteurs, gestionnaires de projets, réviseurs, post-éditeurs « vegan » auront réussi à s’imposer d’ici dix ans. Peut-être que cette spécialisation sera une niche, car les spécialistes seront toujours peu nombreux. Mais une chose est sûre, les évènements de ces dix dernières années ne sont pas anodins. Si vous souhaitez vous informer sur le sujet, de nombreux documentaires et films expliquent très bien les choses et une plateforme les regroupe. Vous aurez donc compris que même en traduction audiovisuelle, le contenu ne manque pas.

Je tiens à remercier le développeur Blue Pixel Limited, qui m’a autorisé à utiliser les captures d’écran de l’application I Am Vegan.

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Bibliographie

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Association Vegan Impact. « Devenir vegan ». Association Vegan Impact, [En ligne], 2020, https://www.veganimpact.com/pourquoi-etre-vegan. Consulté le 14 janvier 2021.

Aum. Collection of environmental friendly typography vectors. https://www.rawpixel.com/image/472643/free-illustration-vector-bio-all-natural-clean. Consulté le 17 février 2021.

Brandwatch. « Viande 2.0 : Comprendre les priorités des consommateurs ». Brandwatch, [En ligne], 2019, https://www.brandwatch.com/fr/case-studies/good-food-institute/view/. Consulté le 28 janvier 2021.

Cardinal, Anne-Sophie. Translating New Realities: Animal Ethics and Veganism by Anne-Sophie Cardinal (Miscellaneous) – ProZ.com translation articles. 2020, [En ligne], https://www.proz.com/translation-articles/articles/4108/1/Translating-New-Realities%3A-Animal-Ethics-and-Veganism. Consulté le 14 janvier 2021.

Expertise Vegan Europe. « Certification Vegan ». [En ligne], 2019, https://www.certification-vegan.org/fr/label-eve-vegan/. Consulté le 14 janvier 2021.

Chiaro, Delia, et Linda Rossato. « Food and Translation, Translation and Food ». The Translator, vol. 21, no 3, [En ligne], septembre 2015, p. 237‑43. Taylor and Francis+NEJM,https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13556509.2015.1110934. Consulté le 14 janvier 2021.

« Climate Cardinals ». Climate Cardinals, [en ligne], 2021, https://www.climatecardinals.org.

Cross, Christine. « Le développement durable en traduction ». Traduire. Revue française de la traduction, no 229, Syndicat national des traducteurs professionnels, [En ligne], décembre 2013, p. 12‑15. journals.openedition.org, https://journals-openedition-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/traduire/577. Consulté le 14 janvier 2021.

« Définition du véganisme ». VEGAN FRANCE, [En ligne], août 2017, https://www.vegan-france.fr/blog/definitions-du-veganisme/. Consulté le 14 janvier 2021.

« Dictionnaire Le Robert ». Le Robert, [en ligne], 2020, https://www.lerobert.com/.

Giroux, Valéry, et Renan Larue. Le véganisme. Que sais-je ? [En ligne], 2019. www-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr, http://www.cairn.info/le-veganisme–9782130817000.htm.

Grégoire, Florence. « La traduction dans le secteur alimentaire ». BeTranslated, [En ligne], juin 2020, https://www.betranslated.fr/bt/traduction-secteur-alimentaire/. Consulté le 14 janvier 2021.

Jurafsky, Dan. The Language of Food: A Linguist Reads the Menu. W. W. Norton&Company, 2015. books.apple.com, https://books.apple.com/us/book/the-language-of-food-a-linguist-reads-the-menu/id848440931.

Nationale, Assemblée. « Proposition de loi no 2709 ». Assemblée nationale, [En ligne], février 2020, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2709_proposition-loi. Consulté le 28 janvier 2021.

Statista Research Department. « Vegan Market: Statistics and Facts ». Statista, [En ligne], 2020, http://www.statista.com/topics/3377/vegan-market/. Consulté le 14 janvier 2021.

« Une société française lance les premiers médicaments certifiés véganes ». VEGAN FRANCE, [En ligne], janvier 2020, https://www.vegan-france.fr/blog/une-societe-francaise-lance-les-premiers-medicaments-certifies-veganes/. Consulté le 14 janvier 2021.

« VegMovies – Watch Plant-Based and Animal-Friendly Movies. » VegMovies, [En ligne] https://www.vegmovies.com/. Consulté le 17 février 2021.

V-Label. « Présentation du V-Label ». V-Label, [En ligne], 2017, https://v-label.fr/v-label/. Consulté le 14 janvier 2021.

« Wheaty ». Wheaty, [En ligne] https://www.wheaty.fr/a-propos/. Consulté le 17 février 2021.


[1] Définition du Petit Robert

[2] Définition donnée par l’association Vegan France

Traduction vs Interprétation !

Par Anna MAN, étudiante M1 TSM

« Ah tu fais de la traduction ? Comment tu traduirais … ? », « traducteur = bilingue, voire trilingue, voire… », « traducteur = interprète à l’ONU ». Alors non ! Bien que la traduction et l’interprétation soient intimement liées, ce sont deux métiers à part entière. En effet, ils visent tous deux à transposer un message, un texte, un document d’une langue source vers une langue cible. Cependant, traduire n’est pas interpréter et interpréter n’est pas traduire.

Avant toutes choses, commençons par poser les bases. La traduction s’effectue de manière écrite, tandis que l’interprétation se fait à l’oral. Demander à un traducteur de vous traduire en direct une phrase ou un document à l’oral sans lui laisser de contexte ni même le temps d’y réfléchir est tout bonnement inenvisageable. Dire qu’un traducteur est forcément bilingue, trilingue voire plus, n’est pas vrai non plus. Le traducteur travaille principalement à l’écrit et vers sa langue maternelle, dans notre cas, le français en l’occurrence. Un très bon traducteur n’est pas forcément bon orateur.

Voici quelques points fondamentaux à savoir sur ces deux métiers.

Le Délai

Qu’entendons-nous par délai ? Eh bien, c’est le temps accordé pour livrer une prestation au client. Dans le cas de la traduction, les traducteurs disposent de bien plus de temps pour exploiter les ressources technologiques et documents de référence en vue de produire des traductions d’excellente qualité. Les interprètes doivent, quant à eux, fournir une prestation en temps réel que ce soit en personne, par téléphone ou par visioconférence.

La Recherche Documentaire

Pour l’interprète, la recherche documentaire se fait en amont, il doit rassembler le maximum d’informations concernant les personnes avec qui il rencontrera et parlera, les contextes et situations qui se présenteront à lui, mais également la terminologie utilisée afin d’offrir la prestation la plus optimale. Le traducteur, quant à lui, peut consacrer tout le temps qu’il estime nécessaire pour ses recherches (dans la limite du raisonnable et du délai prévu). Dans les deux cas, le client peut fournir ou non des documents de références (glossaires, mémoire de traduction, etc.)

La précision

Le niveau de précision est très exigeant en traduction, mais l’est un peu moins en interprétation. Tous deux visent la perfection même si elle est difficilement atteignable. Le traducteur dispose de plus de temps pour la relecture et la correction de son texte pour s’assurer une précision optimale. Quant à l’interprète, son travail demande une recherche physique et mentale instantanée, il se peut qu’il soit amené à périphraser (ex : le roi-soleil pour Louis XIV, le septième art pour le cinéma, etc.), changer la tournure des phrases, ce qui peut donc diminuer la précision. En d’autres termes, le traducteur tape sur son clavier derrière un ordinateur et retranscrit le message ; sa traduction est fluide, compréhensible, ne doit pas sentir la traduction, elle doit être conforme aux consignes et exigences du client. Tandis que l’interprète écoute puis retranscrit le message ; son écoute est neutre (sans porter de jugement à ce qui est dit), bienveillante (il écoute tout ce qui est dit) et active (analyse de ce qu’il entend, compréhension du sens en utilisant toutes ses connaissances).

La Formation

Pour l’interprétation, il ne s’agit pas seulement de suivre une formation linguistique. Cette dernière doit se faire et être acquise en amont. L’interprétariat est un métier qui s’expertise en communication en plus de l’enrichissement linguistique. Écoute et restitution du sens de discours simples au début puis de plus en plus compliqués. Il suffit d’un cerveau et des oreilles pour interpréter. La langue maternelle est donc capitale pour faire passer le sens du message et non des mots bien que l’interprète ait besoin des mots pour le dire.

L’importance de la langue maternelle

Contrairement à l’interprète qui doit à la fois maîtriser à la perfection les langues cible et source (que ce soit sa langue maternelle ou non) mais aussi être capable de traduire instantanément dans les deux sens, le traducteur travaille généralement dans une seule langue, c’est-à-dire depuis une langue étrangère vers sa propre langue maternelle. L’importance de la langue maternelle réside dans le style rédactionnel, il doit être compréhensible, clair et fluide. Le texte traduit ne doit pas sentir la traduction.

Les voyages d’affaires

En effet, l’interprète peut être amené à offrir ses services lors de réunions, conférences, témoignages dans un tribunal ou même au cours d’entrevues entre chefs d’État et ce, dans d’autres pays. Il doit donc garantir sa disponibilité envers ses clients. Ainsi, cela lui offre l’opportunité de voyager, de visiter d’autres pays, de découvrir d’autres cultures et de goûter à la cuisine locale par la même occasion. Le traducteur, quant à lui, pratique son métier à domicile, il se peut que pour un projet de traduction par exemple, il soit amené se rendre sur place pour voir un produit ou le fonctionnement d’une machine dans le but de s’imprégner de l’atmosphère ou de la terminologie mais cela reste rare. Le métier de traducteur est davantage un métier sédentaire et casanier.

En conclusion, les métiers d’interprète et de traducteur sont très proches mais restent bien distincts. Malgré un service similaire que ce soit à l’écrit ou à l’oral, la performance reste très différente. De ce fait, voici les qualités à acquérir pour être traducteur et/ou interprète.

Qualités d’un traducteur

  • Curiosité
  • Organisation
  • Rigueur
  • Humilité
  • Maitrise des langues de travail ainsi que des outils informatiques (CAT Tools)
  • Souci du client

Qualités d’un Interprète

  • Ponctualité
  • Excellente mémoire
  • Bonne concentration
  • Bonne intuition
  • Connaissance approfondie des langues et de leur culture
  • Outils à sa disposition (ordinateur, bloc-notes…)

Sources :

Petrica.BARAGAN. « Trois Ou Quatre Choses Que Vous Ne Saviez Peut Être Pas Sur l’interprétation ». Text. Speech Repository – European Commission, 21 août 2014. https://webgate.ec.europa.eu/sr/speech/trois-ou-quatre-choses-que-vous-ne-saviez-peut-%C3%AAtre-pas-sur-linterpr%C3%A9tation

Driesen, Christiane J. « L’interprétation juridique : surmonter une apparente complexité ». Revue francaise de linguistique appliquee Vol. XXI, no 1 (1 juin 2016): 91‑110.

Gile, Daniel. La traduction. La comprendre, l’apprendre. Presses Universitaires de France, 2005. https://doi.org/10.3917/puf.gile.2005.01.

GUILLEMIN-FLESCHER, Jacqueline. « TRADUCTION ». Encyclopædia Universalis. Consulté le 16 février 2021. http://www.universalis-edu.com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/encyclopedie/traduction/.

Lionbridge. « 5 différences clés entre interprétation et traduction ». Consulté le 13 février 2021. https://www.lionbridge.com/fr/blog/translation-localization/5-major-differences-interpretation-translation/

Oustinoff, Michaël. « Traduction et interprétation ». Que sais-je? 5e éd. (29 mai 2015): 87‑104.

Ticca, Anna Claudia, et Véronique Traverso. « Interprétation, traduction orale et formes de médiation dans les situations sociales Introduction ». Langage et societe N° 153, no 3 (7 août 2015): 7‑30.

« Traducteur – interprète : connaissez-vous la différence ? » Consulté le 13 février 2021. https://www.global-translations.ch/fr/interpretation/difference-interprete-traducteur.

Les neuf grands commandements pour une localisation de site Web efficace

Par Manon Gladieux, étudiante M2 TSM

Au vu de la conjoncture actuelle, il est plus que jamais important pour les entreprises à rayonnement international de soigner leur présence sur le World Wide Web, encore plus si celles-ci s’en servent pour commercialiser leurs produits et services. Il est donc souvent nécessaire pour elles de publier leurs contenus en plusieurs langues afin de répondre aux attentes de leurs clients, notamment internationaux. Saviez-vous que seuls 18 % des Européens effectueraient un achat de biens et de services sur un site internet en langue étrangère ? Saviez-vous également que 55 % des consommateurs achètent uniquement sur des sites (étrangers ou non) si les contenus sont rédigés dans leur langue maternelle ? L’e-commerce est depuis longtemps un secteur en plein essor qui connaît une croissance rapide. Et la pandémie de coronavirus a déclenché une véritable flambée en 2020 : les ventes ont augmenté de 27,6 % dans le monde entier. Les achats hors frontières du pays ont également augmenté dans une proportion impressionnante de 21 %. Les magasins allemands, par exemple, réalisent déjà en moyenne plus de 30 % de leurs ventes à l’étranger. Mais il faut savoir que 52,7 % des utilisateurs seront plus susceptibles d’acheter un produit si la description de celui-ci est écrite dans leur langue natale, peu importe le prix. Pouvoir lire la description de ce qu’il envisage d’acheter dans une langue qu’il comprend et qui lui est chère a beaucoup plus d’importance pour un consommateur que n’en a le prix à payer pour ce produit ou ce service. De même, 72,1 % des internautes resteront plus longtemps sur un site s’ils peuvent le consulter dans leur langue maternelle. Pour finir, dans une optique purement économique, chaque euro investi dans la localisation d’une page Web générera en moyenne un retour sur investissement qui avoisine les 20 euros. Aussi, la traduction-localisation de site Web est devenue un défi majeur que toute entreprise désirant s’ouvrir réellement à l’international doit être capable de relever. Dans un premier temps, l’investissement en temps et en argent pourra certes sembler conséquent pour certaines personnes (et pour leur budget), mais les répercussions, notamment l’accroissement du taux de conversion pour leur site, sauront sans doute convaincre les plus réticents de consentir à franchir le pas. Maintenant, quelles sont les différentes possibilités en matière de localisation de site Web ? Et quels sont les points essentiels auxquels vous devrez faire attention en tant que traducteur-localisateur ? Le point tout de suite.

Un point rapide sur les différents types de localisation

La localisation de sites Web peut être effectuée de manière partielle ou complète, cela dépend des langues et marchés ciblés et des besoins de l’entreprise cliente. D’autres paramètres décisifs pourront également peser dans la balance et influer sur le choix final : il pourra s’agir entre autres des contraintes budgétaires, des délais (potentiellement serrés) et de l’importance pour l’entreprise du marché local ciblé. Aussi, on dénombre cinq grands niveaux de localisation en matière de sites internet :

  • On pourra en premier lieu standardiser un site Web. Le contenu sera alors le même pour tous les utilisateurs, indépendamment de leur pays et de leur langue. Il va alors s’agir du plus bas niveau de localisation de site, qui s’apparentera en quelque sorte à de la traduction classique.
  • Ensuite, votre site pourra faire l’objet d’une localisation partielle : c’est-à-dire que seule la page de contact sera localisée pour les différents pays. Ainsi, le travail de localisation reste restreint.
  • Viendra après un niveau un peu plus élevé de localisation : on aura ici localisé la majeure partie du contenu et des pages du site, mais la structure et les fonctionnalités seront les mêmes que pour le site d’origine. Cela veut donc dire que l’on comptera une traduction par pays, mais que l’URL sera identique pour les versions de chaque pays.
  • On pourra également choisir de localiser ce site Web de manière encore plus complète : le contenu aura alors été adapté dans son ensemble et la structure aura été adaptée au pays. L’URL sera spécifique à un pays (et dans l’idéal adaptée au standard en vigueur dans ce dernier) et le contenu sera différent selon les pays.
  • Pour finir, on pourra choisir de partir sur un site culturellement adapté : l’intégralité du site Web (et donc tous les contenus et fonctionnalités de ce dernier) aura été localisée et celui-ci permettra au visiteur de s’immerger complètement dans la culture cible. Ce niveau de localisation résultera en un site Web qui respectera les perceptions, le symbolisme, et les spécificités propres au pays concerné. Cependant, il est rare de trouver des sites localisés à ce point, car ce degré de localisation requiert un investissement important, aussi bien au niveau du temps que d’un point de vue financier. Il s’adaptera plus particulièrement aux firmes multinationales.

Premier commandement : une localisation qui ne se limite pas aux contenus « visibles »

Si le plus évident sur un site Web à localiser est bien le texte qui s’affiche sur les différentes pages de celui-ci, il convient de penser que d’autres éléments devront passer entre les mains expertes du traducteur-localisateur. Il ne faudra donc pas oublier de « localiser » les URLs, les méta-descriptions, les textes alternatifs, etc.

Vous vous dites peut-être : « Méta-descriptions, URLs, textes alternatifs, tout ça, tout ça, c’est bien beau de me dire d’y penser, mais je ne sais pas ce que c’est moi !! »

Eh bien, comme je ne veux perdre personne, faisons un bref rappel sur ces différents éléments pour ceux qui peinent à suivre.

Les textes alternatifs, cela correspond à la description d’une image ou d’un contenu visuel (voire de son utilité et de sa symbolique) qui permettra d’informer les personnes qui, pour quelque raison que ce soit, ne verront pas apparaître le contenu. Ces textes alternatifs seront par exemple utiles aux personnes déficientes visuelles, aux personnes dont la localisation géographique altère la vitesse de connexion, mais aussi, vous vous en doutez sûrement, aux moteurs de recherche pour le référencement naturel de votre site Web (ou plus exactement de celui de votre client). Pour toutes ces raisons, et principalement pour permettre aux déficients visuels de profiter d’une expérience utilisateur aussi complète que possible, les textes alternatifs auront une importance capitale ! Ils ont même tant d’importance que le W3C (ou World Wide Web Consortium) en réclame l’usage dans les directives d’accessibilité aux contenus Web (WCAG), faisant état de l’extrême nécessité que tout contenu destiné au grand public soit consultable et/ou compréhensible par tous, y compris par les personnes en situation de handicap.

Une URL (soit Uniform Resource Locator) est un format universel qui va servir à désigner une ressource sur le World Wide Web et à aiguiller l’utilisateur et les moteurs de recherche vers celle-ci. Elle va également influer sur le référencement naturel, en particulier si le mot-clé utilisé pour la requête moteur (c’est-à-dire la recherche effectuée grâce au moteur de recherche) est présent dans l’URL. La page sera donc jugée comme pertinente par les moteurs de recherche selon ce critère. Cette URL va pouvoir se décomposer en plusieurs éléments, parmi lesquels quatre éléments essentiels :

  • Le nom du protocole à utiliser : c’est-à-dire en quelque sorte la « langue informatique » que vous allez utiliser pour communiquer sur le réseau. La majeure partie du temps, c’est le protocole HTTP (ou HyperText Transfer Protocol), un protocole permettant d’échanger des pages Web au format HTML, qui sera utilisé. De nombreux autres protocoles existent néanmoins (FTP, News, Mailto, Gopher…).
  • L’identifiant et le mot de passe (notez bien que ces éléments seront facultatifs) : cela permet de faire apparaître les paramètres d’accès à un serveur sécurisé. Il est toutefois déconseillé de faire apparaître ces éléments dans l’URL, le mot de passe se retrouvant alors au vu et au su de tous dans l’URL, ce qui en compromet inévitablement la confidentialité.
  • Le nom donné au serveur : c’est le nom de domaine du matériel informatique hébergeant la ressource en question. Notez qu’il est possible d’utiliser l’adresse IP du serveur, mais il faut savoir que l’URL sera dans ce cas moins facile à déchiffrer.
  • Le numéro de port : soit le numéro associé à un service qui donne au serveur la possibilité de comprendre le type de ressource demandée. Par défaut, le port qui sera lié au protocole HTTP sera le port numéro 80, tandis que celui qui sera lié au protocole HTTPS sera le port numéro 443. Notez que si ce numéro de port est en effet le numéro de port par défaut, celui-ci devient juste facultatif.
  • Le chemin d’accès à la ressource : Ce dernier élément d’URL permet au serveur de connaître l’emplacement auquel la ressource est située sur le matériel informatique dans lequel elle est stockée, c’est-à-dire de manière générale l’emplacement (répertoire) et le nom du fichier demandé.


Une URL sera de fait structurée ainsi :

Nom de protocoleID et mot de passe (facultatif)Nom donné au serveurNuméro de port (facultatif si 80)Chemin d’accès sur serveur
https://manon:123456@ www . gladieux-traductions . com:80/services/traduction-localisation-web.php

La balise méta-description pour sa part n’impacte pas de façon directe le référencement du site et de ses contenus sur la page. En revanche, si elle a été rédigée soigneusement, elle augmentera le taux de clic, c’est-à-dire le nombre d’internautes qui vont visiter le site. Il faudra que cette méta-description décrive brièvement le contenu de la page et donne envie de cliquer aux internautes. On conseille aussi d’y ajouter le mot-clé stratégique, celui sur lequel vous voulez vous positionner et sur lequel vous misez le plus pour attirer la clientèle sur le site, ou une variante de ce mot-clé stratégique. Cela rassurera le robot du moteur de recherche aussi bien que l’utilisateur quant à la possibilité de trouver sur le site du contenu qui répond à sa requête. On conseille en général de rédiger une méta-description qui comporte dans les 140 à 160 caractères pour que celle-ci apparaisse en entier sur la page de résultat. Soyez toutefois conscient qu’il se peut que Google décide parfois lui-même de « réécrire » la méta-description, c’est-à-dire qu’il choisisse de renseigner un extrait du contenu présent sur le site, en fonction de la requête formulée par l’utilisateur.

En ce qui concerne le site de la Fnac par exemple, on peut observer qu’entre les versions belges (néerlandophone et francophone) et la version française, l’URL est complètement différente. De même, les fenêtres « pop-up » contextuelles et textes alternatifs diffèrent selon la version, ce qui est également le cas pour les méta-descriptions.

Deuxième commandement : des contenus visuels compréhensibles et non choquants

Maintenant, avoir des contenus textuels compréhensibles (même s’ils ne sont pas à proprement parler dans les pages du site), c’est bien. Mais s’assurer que tous les contenus, même les contenus médias, puissent bien être compris par le public cible du site localisé, c’est encore mieux. Il sera donc plus que recommandé de remplacer les références culturelles et blagues éventuelles présentes sur le site d’origine par des références culturelles ou blagues similaires (ou approchantes) dans la culture cible, mais aussi de doubler ou de sous-titrer les vidéos apparaissant dans les pages du site à localiser, et éventuellement, si besoin, retravailler les images et animations à l’aide d’un logiciel pour les adapter au public cible…

Un autre point qui sera important, ce sera de faire bien attention au contenu des images qui ne doit rien contenir d’offensant pour le public cible, comme vous le faites pour bien d’autres domaines de spécialisation en traduction. Par exemple, on pourra citer la publicité pour un aménagement de salle de bain qui était conçue par le magasin IKEA et sa version localisée pour l’Arabie saoudite. La femme a totalement disparu dans la version adaptée destinée à ce pays, la présence d’une femme sur une image étant considérée comme gênante dans la culture saoudienne. De la même manière, la femme présente sur l’affiche publicitaire d’une chaîne de magasins faisant la promotion d’une piscine publiée au moment du ramadan en Arabie saoudite a été supprimée, remplacée par un ballon gonflable Winnie l’ourson, et les enfants et le père de famille qui se trouvaient également dans la piscine ont été « rhabillés », ce qui est somme toute assez curieux, si l’on garde à l’esprit que peu de personnes prennent la décision d’aller se baigner tout habillé. Et ce n’est pas tout : les exemples d’images et média adaptés en raison d’un contenu potentiellement choquant pour le public cible ne manquent pas. Essayez donc de taper « pub Web censure » dans votre moteur de recherche et vous vous en rendrez très vite compte.

Troisième commandement : un système adapté au système du pays cible

Mais il ne s’agira pas de s’arrêter aux contenus visuels et textuels lors de la localisation d’un site Web. De nombreux autres aspects du site pourront poser problème au visiteur. Il s’agira notamment d’adapter les mesures et devises au système d’unités dans le pays, en prenant en compte le fait que le contenu ne sera pas forcément très accessible aux internautes du pays cible sinon. Il est également très important de se renseigner sur les équivalents au RGPD français dans le pays auquel est destiné la traduction-localisation, c’est à dire les lois de protections des données en vigueur dans le pays cible et s’assurer que le site localisé y réponde bien. Enfin, il faudrait évidemment penser à vérifier, ou à faire vérifier par quelqu’un qui en a la compétence, que tout le contenu du site est licite et que rien ne pourra porter atteinte au demandeur de la traduction-localisation et à son image (ainsi qu’à l’image de sa marque). Pour s’assurer du caractère licite du contenu du site localisé en revanche, il pourra être intéressant de faire appel à un expert juridique pour le pays ciblé.

Quatrième commandement : une attention particulière à l’allongement du texte selon les langues

Toutes les langues ne vont pas prendre autant d’espace pour dire la même chose. Un même texte n’aura donc pas la même longueur et ne prendra pas le même espace selon les langues dans lesquelles il sera traduit. Traduire de l’anglais vers le français entraîne par exemple un foisonnement d’environ 20 %. Une traduction de l’allemand vers le français entraînera quant à elle un foisonnement qui avoisinera les 30 %. Et traduire de l’allemand vers l’anglais sera au contraire à l’origine d’un foisonnement négatif d’environ -15 à -20 %. Il sera alors essentiel de penser à contrôler le coefficient de foisonnement lors de la traduction-localisation du contenu afin de limiter l’augmentation au maximum, faute de quoi l’augmentation conséquente du volume textuel pourra entraîner de gros problèmes de mise en page (aussi connu sous le terme de conception Web) et donc des problèmes au moment de la consultation du site par les visiteurs et clients potentiels de celui-ci. Il est également nécessaire pour le traducteur-localisateur de réfléchir au sens de lecture et d’écriture pour la langue cible (en raison de l’existence de langues dites Right-to-Left comme l’arabe, l’hébreu…) lors de la conception ou l’adaptation de la maquette du site localisé. Dans ce genre de cas et si vous collaborez avec des développeurs et des graphistes Web sur le projet, il faudra nouer un lien étroit avec ces derniers et leur expliquer l’importance de vous impliquer aussi dans la réflexion de ces étapes pour obtenir un rendu optimal.

Cinquième commandement : une préparation de la localisation en amont

Mais avant d’attaquer une mission de localisation de site(s) Web quelconque, vous auriez tout intérêt à entreprendre un audit SEO du site actuel pour lequel la localisation sera effectuée pour chaque langue et/ou chaque pays à cibler. Je serai prête à parier que vous serez éberlués par vos découvertes, notamment lorsque vous rendrez compte que, pour chercher un seul et même produit (ou un seul et même service), votre public international n’emploie pas tout à fait les mêmes mots-clés que vous. Les Français, par exemple, utiliseront volontiers le terme « portable » sur les moteurs de recherche pour trouver un nouveau smartphone tandis que les Belges auront plutôt tendance à renseigner le mot « GSM » sur Google, Bing ou Mozilla pour chercher exactement le même appareil. De même, un Québécois cherchera plutôt un appareil qui lui permettra de « clavarder » quand un Français cherchera un smartphone avec la fonction « chat ». Les langues sont très proches, mais certains termes spécifiques sont radicalement différents et il est fondamental d’en tenir compte lors de la traduction-localisation.

Le référencement naturel est amené à constamment évoluer et il devrait donc, dans l’idéal, être suivi en permanence et la version localisée du site corrigée régulièrement en vue d’en améliorer le positionnement. Voici trois outils qui vous seront d’une grande aide pour gérer au mieux le référencement international d’un site Web :

  • I search from ;
  • Google Search Console ;
  • SEM Rush (ce dernier est payant, mais dispose de fonctionnalités très intéressantes).

En outre, si un professionnel compétent y prend part, un audit SEO vous permettra d’améliorer la visibilité du site sur lequel vous travaillez, et ce, d’un point de vue aussi bien linguistique que technique (détection et suppression des liens morts, des pages dites zombies, repérage des pages absentes de la structure du site…).

Sixième commandement : un visuel adapté aux spécificités linguistiques

S’il est vrai que l’aspect transfert de sens est important en traduction-localisation, vous ne pourrez tout simplement pas vous limiter à ce seul point lors de votre mission. En tant qu’expert linguistique, vous devrez également penser à l’adaptation de la taille des boutons et onglets du site pour éviter toute troncature du contenu dans le cas des langues avec un coefficient de foisonnement élevé, voire à un changement radical de la structure du site à localiser lorsque la localisation s’effectue vers une langue qui se lira de droite à gauche. Aussi, vous devrez être en mesure de prévoir bon nombre des modifications structurelles requises pour le site avant même d’en avoir entamé la localisation. Cela vous permettra de procéder aux changements en amont si vous travaillez seul, ou d’informer la ou les personne(s) en charge de la structure de ce qu’il convient de faire pour s’adapter à la langue cible. Il faudra bien sûr encore une fois collaborer étroitement avec les équipes qui travaillent sur ce projet avec vous pour un rendu optimal et un gain de temps substantiel.

Septième commandement : des facteurs extérieurs devant eux aussi être pris en compte

Sachez cependant que la dimension structurelle n’est pas l’unique aspect auquel vous devrez faire attention pour une localisation de site Web efficace. D’autres facteurs extérieurs auront également une influence sur les habitudes du public cible en matière de requêtes moteur. Parmi ces facteurs auxquels il vous faudra faire aussi attention, on pourra citer :

  • les moteurs de recherche autorisés et censurés dans le pays du public cible, on peut notamment parler de Google qui fait l’objet de censure en Chine, en Corée du Nord, en Russie et des alternatives à Google en Russie (Yandex) et en Chine (Baidu) ;
  • les éventuels contrôles et restrictions par les autorités compétentes sur les recherches des internautes : essayez donc par exemple d’entrer la requête « dictature » dans un des moteurs de recherche accessibles sur place lors d’un séjour en Chine (comme Baidu), il y a fort à parier que vous vous retrouviez sous les barreaux ou invité à « boire le thé » (le terme utilisé pour indiquer une convocation au poste de police local afin de vous faire taire) avant même d’avoir pu dire « censure » ;
  • la qualité du débit : il est probable que les internautes d’un pays dans lequel les données internet circulent lentement cherchent alors des sites plus légers en données, il sera donc intéressant de diminuer le « poids » des sites localisés pour ces pays ;
  • etc.

Des caractéristiques techniques pourront aussi influer sur le processus de traduction et devront être prises en compte pendant la traduction-localisation. Ce sera le cas du Content Management System (ou CMS) sur lequel le site à localiser a été conçu comme Drupal, Joomla ou WordPress dans le cas d’un site créé de manière indépendante, par exemple. Sinon, il serait bienvenu d’entrer en contact avec la/le webdesigner à l’origine du site Web de votre client afin de vous entretenir avec à ce sujet.

Huitième commandement : des informations de contact accessibles à tous

Dernier point, mais non des moindres, vous devrez vous assurer de donner les coordonnées de façon claire et compréhensible pour le public cible, mais aussi pour les personnels des services postaux et pour les centrales d’appel, afin que les courriers et appels des clients potentiels de votre donneur d’ordre puissent aboutir. Le cas échéant, il pourra d’ailleurs être mieux de donner en premier lieu l’adresse de la filiale qui est localisée dans le pays où habite la population ciblée. En effet, l’adresse de la maison mère ou du siège social localisé dans un autre pays aura peu d’intérêt pour un client qui sera incapable de communiquer avec les personnels qui travaillent au sein de cette dernière. Il conviendra alors plutôt de mettre le client potentiel en relation avec une antenne à qui il pourra s’adresser en cas de soucis ou d’interrogations en lui fournissant l’adresse de cette dernière et seulement ensuite, de manière indicative, de lui donner les coordonnées du siège social ou de la maison mère.

Neuvième commandement : Vous pensez avoir fini ? Pas tout à fait

En effet, une fois la phase de localisation « vraisemblablement terminée », je ne saurais que vous recommander de réaliser une phase test du site Web ainsi obtenu afin de vérifier que tout est fonctionnel et bien en place et que tout est compréhensible, c’est-à-dire que la traduction-localisation n’a pas entraîné de bugs et que la localisation a bien été effectuée partout. Vous pourrez, selon les ressources temporelles et financières dont vous disposerez, procéder vous-même à cette phase test ou en confier la mise en œuvre à un natif du pays cible ayant des connaissances techniques en informatique. Dans les faits cependant, c’est bien souvent le traducteur-localisateur qui s’occupe de cela.

En outre, il pourrait être très intéressant pour votre donneur d’ordre d’un point de vue marketing que vous recouriez à une phase d’A/B Testing, c’est-à-dire que vous soumettiez deux versions localisées différentes du même site Web à un panel d’utilisateurs limité, afin de déterminer laquelle des deux versions remplit le mieux sa mission. C’est alors cette version, la plus efficace, qui sera implémentée sur la toile.

En conclusion, la traduction-localisation de site Web demande une attention toute particulière à bon nombre de points essentiels pour un résultat optimal et le traducteur-localisateur doit être bien plus qu’un professionnel de la traduction. Il doit en effet également être un bon technicien informatique ou, tout au moins, savoir s’entourer de bons techniciens informatiques pour ses missions. Mais assez parlé, je crois qu’il est grand temps pour moi de vous laisser et de conclure mon billet. J’espère avoir su répondre à toutes vos interrogations par rapport à la traduction-localisation de site Web, un des nombreux domaines qui me passionne, comme tout ce qui est informatique (Geek un jour, geek toujours, que voulez-vous !! *rire*). J’espère aussi vous avoir donné l’envie de vous lancer, et ce, sans trop vous ennuyer. Je reste bien sûr à l’écoute de toutes vos questions, suggestions et de tous vos commentaires sur ce billet et ne manquerai pas d’y répondre. Je meurs d’envie de savoir si vous avez, vous aussi, des informations à donner sur la traduction-localisation qui n’auraient, par souci de concision, pas été abordées ici. Si tel est le cas, faites-le moi savoir. Tous vos retours sont les bienvenus. Au revoir et à très bientôt sur le marché de la traduction pour de nouvelles aventures ensemble.

Maintenant…

… À vos marques, prêts, localisez !!

Sources :

Traduction automatique : faire les bons choix avant de commencer

Par Élise Ventre, étudiante M2 TSM

La traduction automatique devient un outil incontournable du marché. Il existe beaucoup de documentation à son sujet. Elle est parfois présentée comme l’avenir de la traduction. On peut même trouver des articles qui comparent les différents outils. Mais avant de l’utiliser, faisons un tour d’horizon des éléments à prendre en compte avant de décider si elle sera, ou non, adaptée à un projet.

Collaboration entre l’humain et la machine

Quand on parle de traduction automatique, il ne s’agit pas de laisser la machine travailler seule. On ne va pas rentrer du texte dans un moteur de traduction automatique et livrer tel quel ce qui en sort. C’est un outil d’aide à la traduction, parmi tant d’autres (logiciels de TAO, dictionnaires ou corpus), que l’on peut décider d’intégrer à notre processus de traduction.

Ainsi, en associant traduction automatique et les logiciels de TAO, on obtiendra une traduction de meilleure qualité en bénéficiant des remontées des mémoires de traduction. Ensuite, les phrases qui ne peuvent pas en bénéficier seront traduites par un moteur de traduction automatique. Celles-ci seront enfin relues et retravaillées au besoin.

Type de texte à traduire

C’est loin d’être un scoop, mais il s’agit quand même d’un élément important à prendre en compte. Les outils de traduction automatique, gratuits ou payants, génériques ou spécifiques, ne conviennent pas à tous les types de textes. On évitera notamment de l’utiliser pour les contenus marketing. En effet, le transfert linguistique et la compréhension du texte ne seront pas le seul objectif : il faudra également faire preuve de créativité, et c’est là que la machine risque de ne pas être adaptée.

Besoins du client

Autre élément à prendre en compte : l’utilisation finale du contenu à traduire. En effet, une traduction doit être « fit-for-purpose », c’est-à-dire adaptée à son utilisation. Prenons l’exemple de la notice explicative d’un aspirateur. On ne va pas la traduire de la même manière si l’on n’a seulement besoin de donner une petite idée de la manière dont il faut l’utiliser ou s’il faut une explication précise du montage de l’appareil pour quelqu’un qui le réparera.

Les délais et budgets ont également leur importance. Puisque la traduction automatique peut fournir une traduction plus rapidement, alors elle peut être la solution pour un projet avec des délais courts. Il en va de même lorsque le budget est peu élevé, car la traduction automatique sera vendue à un prix inférieur à celui de la traduction humaine.

La qualité demandée, bien sûr, doit être prise en compte. Cet élément permet de déterminer si l’utilisation de la traduction automatique permet d’atteindre le niveau de qualité requis, ainsi que le type de post-édition à effectuer. Pour rappel, la post-édition consiste en la relecture et, lorsque cela est nécessaire, la correction de la traduction produite par la machine. Le plus souvent, trois types de post-édition sont proposés : légère, moyenne et complète. Les critères de qualité, le temps de travail, et le budget aideront à déterminer le type de post-édition le plus adapté à un projet.

Besoins du post-éditeur

Cet aspect concerne autant les gestionnaires de projet que les traducteurs indépendants. Ces deniers ne doivent pas hésiter à communiquer à ce sujet avec leur gestionnaire de projet ou client. C’est surtout la productivité, l’outil et la qualité qui ont de l’importance.

La productivité attendue ne correspond pas toujours aux capacités des post-éditeurs. Si la productivité est définie en fonction de critères génériques, il est grandement possible de faire erreur. Lorsque l’on n’arrive pas à atteindre les objectifs de productivité définis, on peut ressentir de la frustration. Il est plus agréable d’être appelé pour tester un outil sur un échantillon du projet afin d’obtenir la meilleure évaluation de la productivité possible.

L’outil de traduction automatique est, la plupart du temps, choisi par l’agence ou le client. Les post-éditeurs ont tendance à préférer utiliser un outil intégré à leur environnement de travail, encore une fois en raison de la productivité. C’est pourquoi il faut veiller à pouvoir utiliser un moteur intégrable dans les outils de TAO.

La qualité attendue pose également un souci. En général, si l’on a recours à la traduction automatique, c’est que les délais et le budget ont la priorité par rapport à la qualité. Encore une fois, cet aspect peut être frustrant pour les post-éditeurs, qui ont à cœur de rendre un travail de la meilleure qualité possible. De plus, la qualité de leur travail est leur image de marque, c’est pourquoi il peut être difficile de livrer un travail à la qualité amoindrie comparée à ce que l’on est capable de produire.

Choix de l’outil

Quand on parle de traduction automatique, il ne s’agit pas d’un seul outil. En effet, ces moteurs ne sont que des algorithmes. Il faut ensuite les entraîner en y incorporant le type de contenu adapté afin d’obtenir les meilleurs résultats possibles. C’est pourquoi il est important de se rendre compte que le meilleur outil de traduction automatique, c’est celui qui est le plus adapté au contenu à traduire. Par exemple, on n’utilisera pas un moteur entraîné avec des textes de loi pour traduire du contenu technique.

L’efficacité d’un moteur dépend du contenu à traduire, mais aussi de la langue. Un outil peut produire de très bons résultats pour une paire de langues, mais beaucoup moins bons pour une autre. Pour un même texte, la traduction automatique vers deux langues différentes peut énormément varier en qualité, et en fonction de la langue cible, la productivité pourrait être grandement différente. C’est une des raisons pour lesquelles faire appel aux post-éditeurs pour tester les outils a vraiment son importance.

La confidentialité du contenu à traduire ne doit pas être négligée. Il faut bien se rendre compte que les outils en ligne, surtout lorsqu’ils sont gratuits, peuvent présenter des risques. En effet, les phrases entrées dans ces moteurs peuvent être enregistrées, risquant de compromettre les données du client. Avant d’utiliser ces outils, prenez garde à ce qui est mentionné concernant la confidentialité.

La productivité reste un élément central dans le choix d’utilisation de l’outil. En effet, s’il y a trop d’éléments à modifier dans les traductions proposées par la machine, alors on ne gagnera pas en productivité. Ce ne sera peut-être pas la peine de s’embarrasser à en utiliser.

Attention à son utilisation finale

La traduction automatique peut présenter des risques. Si l’on décide de traduire des textes juridiques avec de la traduction automatique, alors il faudra bien prendre garde au niveau de post-édition qui sera effectué par la suite. Par exemple, si la traduction est utilisée comme élément dans une affaire judiciaire, alors une seule petite erreur peut peser lourd dans la balance.

De même, lorsqu’il s’agit de textes médicaux, la post-édition peut présenter des risques importants. Un glissement de sens peut avoir de très fortes répercussions. Ainsi, si l’on souhaite utiliser la traduction automatique, il faudra faire énormément attention à l’outil utilisé, ainsi qu’à la post-édition requise.

Importance de l’avis des post-éditeurs

Tous les éléments précédemment énoncés présentent clairement l’intérêt de mêler les post-éditeurs à toutes les phases d’un projet. En tant que spécialistes de la langue, ils auront un avis éclairé sur les meilleurs outils à utiliser pour avoir une bonne productivité et pouvoir rendre un travail au niveau de qualité demandée.

Sources

Bouillon, Pierrette, et al. Integrating MT at Swiss Post’s Language Service: preliminary results. In: Proceedings of the 21st Annual Conference of the European Association for Machine Translation. 2018. p. 281-286

Nunes Vieira, Lucas, et. al. (2019): Translating perceptions and managing expectations: an analysis of management and production perspectives on machine translation, Perspectives, DOI: 10.1080/0907676X.2019.1646776

Nunes Vieira, Lucas, et. al. (2020): Understanding the societal impacts of machine translation: a critical review of the literature on medical and legal use cases, Information, Communication & Society, DOI: 10.1080/1369118X.2020.1776370

Mion, Enrico Antonio. (2020). 9 questions à poser avant d’accepter un projet de post-édition. Traduction augmentée. https://fr.eamtranslations.com/post/9-questions-à-poser-avant-d-accepter-un-projet-de-post-édition

Robert, Anne-Marie. (2013). « Vous avez dit post-éditrice ? Quelques éléments d’un parcours personnel. » The Journal of Specialised Translation Issue 19 – July 2013 <http://www.jostrans.org/issue19/art_robert.pdf&gt;

Van der Vorst, Sarah (2020). Le post-éditeur, un nouveau maillon fort du projet de traduction [Conférence]. #TQ2020 | Traduction & Qualité : Biotraduction et Traduction automatique, Université de Lille : UFR Langues Étrangères Appliquées & Laboratoire « Savoirs, Textes, Langage » du CNRS. https://webtv.univ-lille.fr/video/10748/session-2-traduction-automatique-et-metiers-de-la-traduction

Jeunes traducteurs indépendants : entre attentes et réalité

Par Anaïs Wisniewski, étudiante M2 TSM

S’installer en auto-entrepreneur (ou micro-entrepreneur, les deux intitulés désignent la même chose) est vu comme un risque important à prendre, pourtant, sur le marché de la traduction, il n’y a rien de plus banal.

Cependant, banal ou non, il est normal de s’inquiéter concernant notre avenir. J’ai donc décidé de me renseigner et de mener ma petite enquête pour aller chercher des réponses, à la source, chez des traducteurs indépendants récemment installés. Je n’ai interrogé que des traducteurs auto-entrepreneurs, leur statut étant le plus courant pour des traducteurs indépendants en début de carrière. Je leur ai posé tout un tas de questions pour qu’ils nous racontent leurs vécus et leurs impressions, mais aussi pour qu’ils nous donnent leurs précieux conseils. Et voici un résumé de leurs témoignages, c’est parti !

Les débuts

Les traducteurs interrogés se sont installés récemment (entre 6 mois et deux ans d’installation). Lorsque je les ai questionnés sur les raisons les ayant poussés à devenir indépendants, deux réponses m’ont été apportées :

  • Une opportunité qui s’est présentée de pouvoir travailler en indépendant, et qui a été saisie au vol. Le Covid-19 ayant fait baisser le nombre d’offres d’emploi, la traduction en auto-entrepreneuriat s’est imposée comme une aubaine.
  • La liberté que procure le statut : concernant les horaires, le choix des clients ou encore l’organisation. Le traducteur indépendant se réserve le droit de refuser des projets ne correspondant pas à ses valeurs.  En effet, il n’a aucun compte à rendre, n’a pas de supérieur, mais surtout profite de la possibilité de travailler où il le souhaite, et de gagner plus (ou moins) selon ses choix, en travaillant davantage le week-end ou non.

Quelles sont les démarches ? Sont-elles compliquées ? Pas tant que ça en fait, tous s’accordent sur leur simplicité : il faut s’inscrire sur le site de l’Urssaf (organisme qui gère les cotisations pour financer le système de sécurité sociale) dans l’espace auto-entrepreneur, afin de déclarer son activité. C’est gratuit, rapide, le site est bien conçu, « c’était fait en 10 minutes », nous confie une traductrice. Vous pouvez tout de même vous aider du guide officiel de l’auto-entrepreneur disponible ici. Le statut d’auto-entrepreneur ne nécessite, de plus, pas de compte bancaire professionnel si votre chiffre d’affaires est inférieur à 10 000 euros par an.

Tous ont expliqué que l’inscription était facile mis à part deux ou trois éléments, comme comprendre la terminologie spécifique, ou savoir quelles sont les obligations légales de l’auto-entrepreneur : il faut déclarer son chiffre d’affaires (tous les trimestres ou tous les mois, au choix), se renseigner sur les mentions obligatoires à mettre sur les factures, et obtenir le numéro de TVA intracommunautaire pour travailler avec des clients étrangers.

Les jeunes entrepreneurs ont aussi compté sur le fait qu’en général, les étudiants se mettent en auto-entrepreneuriat à la même période et peuvent donc s’entraider. En outre, des formations sont organisées au sein du master TSM pour se renseigner sur l’installation.

L’installation s’est globalement plutôt bien passée pour tous, même si ce n’est pas de tout repos. Trouver des clients directs reste tout de même un exercice particulier.

  • « J’ai d’abord commencé par travailler pour la boîte de mon premier stage, donc pendant ma seconde année de master. Je travaillais le soir, les week-ends. Ensuite, à l’issue de mon second stage, j’ai rejoint l’équipe de gestion de projets de cette entreprise, et je travaille depuis mon domicile. »
  • « Un petit bureau aménagé dans un coin de ma chambre. Très vite, j’ai compris que si je voulais vraiment m’installer, il me faudrait : a) une bonne chaise de bureau pour les cervicales et dorsales (je conseille les sièges gaming pour le rapport qualité/confort/prix) ; b) un bureau suffisamment haut et grand ; c) un ordinateur avec suffisamment de puissance (parfois, ça rame) ; d) une bonne connexion internet (entre internet qui rame et internet qui coupe pendant plusieurs heures, habiter à la campagne, c’est pas l’idéal pour travailler en tant qu’indépendant) ; e) souris et clavier filaires/Bluetooth (pour limiter les efforts musculaires traumatisants). »
  • « Pour moi, l’installation en elle-même est la partie la plus compliquée. Il faut se fixer des objectifs et, avant ça, déterminer des objectifs. Il faut savoir faire face aux critiques et aux inquiétudes de l’entourage, en plus de sa propre inquiétude. Ça a été épuisant moralement, car je me sentais beaucoup sous pression. »

Les réponses divergent quant au délai de l’installation : pour certains, il était question d’un mois, pour d’autres qui travaillent avec l’entreprise de leur stage, cela s’est fait du jour au lendemain. En moyenne, la réponse est de 3 ou 4 mois, voire une année pour être vraiment bien installé, car tout le monde n’a pas la même vision de l’installation de l’auto-entrepreneur :

 « Je ne me considèrerai probablement jamais comme installée. C’est le challenge du micro-entrepreneur, créer son revenu tous les mois. Et c’est ça qui est génial, rien n’est acquis, du coup on développe une force intérieure et une certaine proactivité. »

Pour se considérer comme réellement installés, nos jeunes traducteurs disent surtout devoir développer leur communication, par exemple créer un site internet ou encore démarcher d’autres agences ou clients. Certains ont aussi décidé d’avoir un travail à mi-temps à côté afin de percevoir un salaire fixe, mais qui rallonge le temps d’installation.

Et l’assurance alors ?

La majeure partie n’a pas d’assurance. En effet beaucoup travaillent avec des agences qui elles-mêmes ont des assurances qui couvrent les traducteurs. D’autres me confient que les assurances sont utiles seulement lorsque l’on travaille avec les États-Unis, ou alors dans certains domaines, en particulier le domaine juridique, financier et même culinaire. Ceux qui ont souscrit une assurance nous rassurent : les prix sont raisonnables, entre 15 et 20euros par mois, alors certes c’est un budget pour un auto-entrepreneur qui débute, mais cela permet d’avoir l’esprit tranquille. Des « packs » assurance responsabilité civile + auto-entrepreneur sont disponibles et les membres de la SFT (Société française des traducteurs) bénéficient de tarifs préférentiels.

L’organisation

Combien d’heures par semaine passent-ils à travailler ?

Les cas diffèrent selon les traducteurs, une bonne moitié ne travaille pas à temps plein, soit par choix, soit parce qu’ils ont une activité salariale à côté. Ils travaillent à temps plein seulement lorsqu’il y a beaucoup de travail.

L’autre moitié travaille à temps plein, et entre 40 et 45 heures par semaine quand il y a beaucoup de travail. Certains travaillent aussi en plus sur la création de leur site internet. Peu importe le temps de travail, tous s’accordent à dire que les charges de travail varient beaucoup au fil du temps et qu’il faut savoir s’adapter à ces changements.

Tous m’ont rapporté ne pas avoir de planning précis, sauf un traducteur qui est « obligé » du fait de son activité salariale. Ils travaillent tous au jour le jour selon la quantité de traduction à faire, sauf pour les tâches administratives. Certains se fixent des limites, par exemple pas de travail après 19 heures ou 20 heures.

La bonne nouvelle en ce qui concerne les tâches administratives, c’est que cela prend très peu de temps : environ 1 à 2 heures par mois. Ils m’ont même donné des petits conseils : réaliser des modèles de facture génériques pour gagner du temps, être organisé et régulier pour faire le suivi des PO, factures, virements, etc.

 Et les vacances dans tout ça, la déconnexion c’est possible ?

Dans la globalité, oui, s’accorder des vacances est possible, même si en tant que traducteurs débutants, beaucoup préfèrent ne pas en prendre tout de suite :

  • « Personnellement, je n’ai eu aucun complexe à refuser certains projets qui m’auraient demandé de travailler tard dans la soirée/une bonne partie du week-end. Nota Bene il existe une certaine pression temps/productivité dans le secteur de la localisation. Il serait bon que les clients et gestionnaires de projets prennent en considération le fait que les traducteurs (indépendants) ne sont pas une soupape de pression. »
  • « Le temps, oui. Les moyens, non. Je trouve que notre rémunération ne correspond pas du tout au travail fourni et à l’engagement dont on fait preuve (pas de congés payés, profession relativement précaire, car insécurité : les tarifs devraient tenir compte de cela). C’est un peu décourageant surtout que notre métier est vraiment dévalorisé. Tout le monde pense que maîtriser deux langues est suffisant pour traduire. On a toujours le travail en tête, mais il ne tient qu’à nous de mettre des limites. […] Aussi, être perpétuellement « en veille », c’est être passionné. Mais il faut faire attention à ne pas trop en faire, au risque de devoir prendre des jours off pour récupérer. »
  • « Pour l’instant je n’ai pas les moyens pour prendre des vacances. Je suis partie une semaine en « vacances » cet été tout en travaillant sur place. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. Je pense pouvoir faire la coupure sans trop de difficulté lorsque ça m’arrivera, car c’est ce que je fais déjà le week-end lorsque je n’ai pas de contrats urgents, ça ne me pèse pas spécialement et j’arrive à penser à/faire autre chose. »

La traduction

L’ensemble des traducteurs interrogés ont deux langues de travail voire trois, mais 95 % du temps, ils ne travaillent qu’avec de l’anglais.

La moitié n’a pas vraiment encore de spécialisation, mais plutôt des domaines dans lesquels il y a beaucoup de travail comme les fiches techniques ou la communication des entreprises.

Ceux qui ont déjà des domaines de spécialisation travaillent dans le milieu juridique mais aussi dans le domaine agricole, de l’informatique, et de la traduction marketing ou créative.

Leurs conseils pour se spécialiser : faire des formations courtes, des validations d’acquis ou même des formations de quelques mois. Il faut garder à l’esprit que les compétences dont nous avons besoin sont avant tout terminologiques. De plus, les spécialisations s’apprennent tout de même en grande partie sur le tas.

La part de post-édition globale dans leur travail est très importante, environ 50 % ; ceux qui n’en ont pas (beaucoup) font aussi beaucoup de révision, de QA ou de LSO.

Concernant les logiciels les plus utilisés, on retrouve de grands classiques dans le top du classement : SDL Trados Studio, XTM, Across, Antidote, memoQ, Xbench, et même Microsoft Word et Excel. Voici également un petit florilège de sites internet les plus populaires : DeepL pour la traduction automatique, Reverso Context, Linguee, Sketch Engine et CRISCO pour diversifier le vocabulaire.

Les clients

Pour l’instant tous m’ont confié travailler avec des agences, même si un tiers a déjà travaillé au moins une fois avec un client direct.  Deux tiers d’entre eux travaillent avec une seule agence, le reste oscille entre 3 et 5 selon la régularité du travail donné.

Les clients directs ont été trouvés soit grâce au bouche-à-oreille, soit car ce sont d’anciens organismes de stage.

Les difficultés

Ce qui m’a frappée quand j’ai recueilli tous ces témoignages, c’est que les difficultés ne sont pas du tout les mêmes pour tout le monde, alors voici celles que l’on m’a citées :

– Se mettre dans le bain après avoir fait une longue pause
– La solitude toute la journée
– Les plantages informatiques
– Les domaines très techniques
– Devoir travailler vite
– La qualité des fichiers sources
– Les clients qui ne sont pas bienveillants du tout
– Ne pas avoir une grande vision sur l’avenir en tant qu’auto-entrepreneur
– La compréhension des règles à respecter de l’auto-entrepreneur, comment payer les cotisations, taxes à payer ou non

Ils ont également rencontré des difficultés auxquelles ils ne s’attendaient pas. En voici quelques-unes :

  • « La solitude (sortez les violons). Je croyais que ça allait être cool, mais en fait on a vite fait le tour ! » 
  • « La sacro-sainte TM doit toujours être respectée, même lorsque ses traductions juridiques (plutôt FR-CA) ne sont pas (vraiment) adaptées au FR-FR juridique. »
  • « Parfois plusieurs jours passaient sans que je ne reçoive de travail et c’était inquiétant »
  • « Je ne m’attendais pas à ce que l’on dispose parfois de si peu de références pour traduire. »
  • « Je n’avais juste pas imaginé que ça serait aussi difficile moralement au début. Peut-être que ça n’est pas le cas pour tout le monde, et le contexte actuel a peut-être rajouté une pression supplémentaire. »

Des difficultés ressenties à cause du Covid-19 ?

Étant donné que beaucoup d’entre eux ont commencé à travailler au moment où la pandémie est arrivée, ils ne peuvent pas vraiment comparer avec la période avant le Covid-19. Mais dans la globalité, ils ne ressentent pas de difficultés particulières : « il y a beaucoup, beaucoup de travail dans le secteur. Il suffit de le trouver ! »

Rémunération

Parlons peu, parlons bien, parlons tarifs. Pour deux tiers d’entre eux, le tarif est en moyenne de 0,06 euro du mot et de 0,07 pour les autres. Pour ce qui est de la relecture, le prix est de 0,02 euro et environ 0,035 euros pour de la post-édition.

Quand je leur ai demandé si ces tarifs correspondaient à leurs attentes, les réactions étaient mitigées :

  • « Relecture, oui, traduction, oui et non (débat théorie vs. réalité du marché) »
  • « Pas du tout. On nous avait parlé de 0,08 minimum et je visais 0,12 en début de carrière, car certains enseignants nous avaient indiqué que cela était courant. »
  • « Oui, je n’ai pas été surprise à ce niveau. »
  • « Ni à mes attentes ni à ce qu’on nous avait annoncé dans ma formation ! C’est plus faible. Mais j’imagine que c’est parce que le marché évolue, haha. »

La bonne nouvelle c’est que l’ensemble de traducteurs dit avoir un revenu relativement stable, même s’il va sûrement augmenter, car ils n’ont pas encore atteint leur revenu « définitif ».

Bilan

Quand je leur ai demandé s’ils étaient satisfaits de leur situation, la réponse globale était plutôt positive : « Pour mes 6 premiers mois, je suis satisfaite oui, je m’attendais à ce que tout soit beaucoup plus difficile. »

Aucun d’entre eux ne regrette d’être devenu traducteur indépendant. Voici ce qu’ils préfèrent dans leur métier et statut :

– Gérer ses propres horaires, la quantité de travail et travailler quand on veut (« Travailler en pyjama avec mon chien, c’est pour ça que je voulais être indépendant »)

– Travailler chez soi ou où l’on veut avec juste un PC
– Refuser les projets « tout pourris » ou urgents et accepter ceux qui ont des domaines intéressants.

Et voici ce qu’ils aiment le moins :

  • La solitude (très pesante pendant la crise sanitaire pour beaucoup de traducteurs)
  • Devoir consulter ses mails à intervalles réguliers
  • L’incertitude de l’avenir, le manque de « protection »
  • L’impossibilité de pouvoir défalquer certaines charges (les logiciels achetés par exemple)

Conseils pour les futurs traducteurs indépendants

Le starter pack du traducteur indépendant

Voici selon eux, un classement des logiciels à avoir absolument quand on commence :

  1. Licence Microsoft Office, primordiale
  2. Antidote (quasiment toutes les agences le demandent)
  3. SDL Trados Studio (à voir avec les agences avant de l’acheter, car beaucoup ont des plateformes spéciales ou fournissent des logiciels et des licences ; SDL est définitivement une valeur sûre voire un indispensable pour certaines)
  4. Xbench
  5. Si vous n’êtes pas en mesure d’acheter SDL Trados Studio : memoQ ou alors Memsource
  6. Si vous avez les moyens et l’utilisation : Suite Adobe
  7. Abonnement Deezer/Spotify, la cerise sur le gâteau

Et l’équipement :

– Un bon PC assez puissant (faire des repérages selon ce que l’on veut et attendre le Black Friday est une bonne option quand on n’a pas encore les moyens)
– Si possible deux écrans (beaucoup plus ergonomique)
– Une bonne chaise de bureau (vous allez y passer pas mal de temps)

Les conseils :

Pour finir, je leur ai demandé s’ils avaient des conseils pour les futurs traducteurs indépendants. Tous m’ont répondu en premier lieu de ne pas avoir peur de se lancer, ils m’ont également conseillé de trouver des secteurs où l’on trouve aisément des clients directs si c’est ce que l’on cherche. Pour le reste, je les laisse dire ce qu’ils ont sur le cœur :

  • « Je leur dirais de se lancer et de voir ce que ça donne pour eux. Il ne faut pas avoir peur de se lancer, c’est vibrant de vivre au jour le jour et de pouvoir recréer sa vie chaque jour, ça permet d’accroître le sens des responsabilités et de laisser libre cours à sa créativité. Un conseil : ne prenez jamais personnellement les remarques de votre client. Prenez ces remarques comme un avis, une consigne à suivre pour vos prochains projets. Ne faites pas cas du reste. Faites simplement et sincèrement de votre mieux et n’hésitez pas à partager vos doutes/questions. Cela vous couvre en cas de problème. »
  • « Ne vous précipitez pas ; achetez une bonne chaise de bureau et le nécessaire pour vos cervicales et dorsales ; si vous lisez les success stories sur les réseaux sociaux professionnels, ne les laissez pas vous monter à la tête, vivez à votre rythme, apprenez à votre rythme, faites-vous des clients à votre rythme »
  • « De ne pas avoir peur des démarches, mais de bien se renseigner avant pour partir avec toutes les cartes en main, de ne pas se dévaloriser et d’avoir confiance en ses capacités ! »
  • « Si travailler en indépendant vous tente, alors lancez-vous ! Si on m’avait proposé un CDI à la fin de mes études, je pense que j’aurais accepté, car j’aurais eu trop peur de me lancer, même si ça n’aurait probablement pas été l’option la plus adaptée à mon caractère. La situation actuelle m’a un peu poussé, et heureusement, car même si je n’ai pas encore atteint tous mes objectifs, je sens que je fais un travail qui me correspond bien plus que celui que j’aurais pu faire en entreprise. Si vous avez un cours dans votre cursus qui parle de la création d’entreprise, écoutez bien et prenez des notes, car vous serez contents de les avoir au moment voulu ! »

Sources :

Sondage réalisé sur six traducteurs indépendants.

« Accueil – Autoentrepreneur.urssaf.fr ». https://www.autoentrepreneur.urssaf.fr/portail/accueil.html.

Source image : Franceinfo. « Les nombreuses fraudes au statut d’auto-entrepreneur ». https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/c-est-mon-boulot/les-nombreuses-fraudes-au-statut-d-auto-entrepreneur_1775277.html

Vers une non-binarité de la langue française

Par Hugo Panau Calderon Serrano

Quel pronom utilisez-vous pour vous identifier ? Il ? Elle ? Iel ? ille ?

Aujourd’hui cette question est de plus en plus souvent posée. Mais pourquoi maintenant ?

Depuis ces dernières années, la structure binaire de genre (homme/femme) ancrée dans l’histoire et la tradition depuis un bon bout de temps, est petit à petit déconstruite pour laisser place à tout un spectre de genres et d’identités sexuelles. Le système binaire de genre est basé sur l’idée que les êtres humains sont exclusivement divisés en deux genres : les hommes et les femmes. D’autre part, les personnes qui s’identifient comme non-binaires possèdent une identité de genre qui ne s’inscrit pas dans cette « norme » binaire, c’est-à-dire qu’iels ne se ressentent ni exclusivement homme ni exclusivement femme.

Il existe des langues avec deux ou trois genres, notamment en Europe, des langues sans genre telles que le chinois, ainsi que des langues avec une dizaine de genres. Il faut bien comprendre que la plupart des langues du monde ne possèdent pas de genre grammatical, uniquement une centaine de langues possèdent deux ou plusieurs genres.

Cependant, en ce qui concerne l’expression du genre dans les langues dont la grammaire est traditionnellement basée sur une binarité exclusivement homme/femme, comme le français, les personnes non-binaires ne se sentent pas représentées, voire même laissées de côté.

Un sens de l’éthique à toute épreuve

Dans ce contexte, il est donc intéressant pour les traducteurs, les interprètes et les linguistes d’apprendre à adopter un langage non-binaire et inclusif. Tout d’abord, car les personnes non-binaires sont bel et bien une réalité, n’en déplaise à certaines personnes, et méritent le respect. Au-delà des droits humains, le collectif non-binaire gagne de plus en plus de visibilité, et tôt ou tard nous serons amenés à refléter cette notion de non-binarité dans nos traductions.

Les personnes non-binaires ne sont pas seulement reconnues dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais iels le sont aussi d’un point de vue juridique et médical. De plus en plus de pays et d’États reconnaissent le droit à des documents d’identification non sexistes. Si nous sommes amenés à traduire la documentation d’une personne non-binaire, indiquer homme ou femme serait non seulement contraire à l’éthique, mais également incorrect et s’il s’agit d’une traduction assermentée, on pourrait même qualifier cet acte de faux en écriture. Cette obligation éthique demeure même si la personne ne dispose pas de documents non sexistes : il est de notre devoir de traduire le message original. Les lois sur l’égalité des sexes reconnaissent une réalité qui a déjà existé et qui continuera d’exister. Par conséquent, même si la législation du pays de destination du document ne reconnaît pas cette réalité comme légitime, cela ne nous dispense pas de la refléter dans notre traduction.

Les erreurs à éviter lors de la traduction de textes non-binaires

Tout d’abord, vous devez identifier le genre grammatical choisi par chaque personne et vous y tenir sans exception et sans jugement tout au long de votre traduction. Une des manifestations de la transphobie ou du binarisme est de mégenrer une personne. Dès lors, vous ne respectez pas l’identité de la personne. N’oubliez pas que d’identifier ces personnes telles qu’iels le souhaitent, c’est les respecter davantage et leur donner une visibilité qui leur permet de mieux s’émanciper. Utiliser un langage binaire pour parler d’une personne non-binaire est irrespectueux, tout comme il est irrespectueux d’utiliser un langage non-binaire pour parler d’une personne qui ne l’est pas.

Toute personne qui se penche sur les pratiques de « dégenrage » de la langue française se heurtera forcément à un mur. Doit-on en être surpris ? Pas tant que ça, car pendant des années la communauté Queer a été réduite au silence, ce qui explique peut-être le manque de règles et de pratiques qui auraient permis de concrétiser ce concept de langue non-binaire.

Comment neutraliser le genre et développer une approche non-binaire de la langue ?

Lorsqu’on fait référence à des personnes dans un écrit et qu’on souhaite donner à celui-ci un caractère plus générique et inclusif, il convient de privilégier des formes non marquées en genre, c’est-à-dire qui ne présentent pas d’alternance masculin/féminin. Les mots ainsi choisis désignent aussi bien les femmes que les hommes, ou encore les personnes non-binaires.

On peut distinguer trois approches principales :

1/ Jouer avec les termes épicènes :

On privilégiera l’utilisation d’expressions dites épicènes, c’est-à-dire des expressions qui désignent tout aussi bien les femmes, les hommes et les personnes non-binaires : la population, les scientifiques, les enfants, etc.

2/ S’amuser avec les formules inclusives :

La notion d’écriture inclusive doit surement vous être familière. Il s’agit là du mode d’écriture qui a fait frémir l’Académie française, qui l’avait même décrit comme un « péril mortel » pour la langue française (comme quoi le ridicule ne tue pas).

L’écriture inclusive repose sur trois principes :

  • Accorder les fonctions, les métiers mais aussi les titres et grades en fonction du genre. On écrira ainsi une « pompière », « une maire », « une auteure ».
  • Au pluriel, le masculin ne l’emporte plus sur le féminin. Il faut inclure les deux sexes grâce au point médian. On écrira donc les électeur·rice·s et les citoyen·ne·s
  • Ne plus employer les mots « homme » et « femme » mais utiliser des termes beaucoup plus universels comme « les droits humains » (plutôt que « les droits de l’homme »).

La notion de français inclusif reflète tout de même une binarité masculin/féminin, car elle a été mise au point dans le but de rétablir la parité homme/femme dans la langue française. Cette approche consiste à utiliser des signes typographiques ou des locutions qui permettent d’éviter l’usage du masculin comme genre générique, et de rejeter ainsi la hiérarchie entre les genres. Le français inclusif n’est pas toujours respectueux des personnes non-binaires, et bien souvent, celui-ci n’est inclusif que des femmes. C’est par exemple le cas de la locution « les auteurs et les autrices ».

3/ S’aventurer dans le monde des néologismes :

Alors que l’écriture inclusive fait régulièrement débat, les pronoms non-binaires bousculent les règles linguistiques et l’actualité un peu plus fort encore.

Le néo-pronom le plus répandu en français est : iel. Certaines personnes utilisent en complément le pronom réfléchi ellui : « c’est à ellui ». D’autres répètent simplement le pronom : « c’est à iel ». Très souvent, cela s’accompagnera d’accords dégenrés, mais pas systématiquement. Toutes les personnes non-binaires n’utilisent pas forcément le pronom iel. On peut aussi utiliser ol, ul, ælle, al, ille, æl, etc…

Le potentiel créatif des néologismes est large. Plusieurs différentes terminaisons sont possibles lors de la formation de néologismes. Par exemple, auteur/autrice devient autaire ou encore heureux/heureuse qui devient heureuxe. Le choix de terminaison est rarement justifié autrement que par l’esthétique et la préférence personnelle.

Toutefois, gardez à l’esprit que dans le contexte qui nous intéresse, le genre linguistique qui est attribué aux objets inanimés n’est pas pertinent et n’est donc pas remis en question.

Une langue qui se veut inclusive et réaliste

Le français neutre est une forme de français inclusif qui respecte et tient compte des personnes non-binaires. L’écriture neutre qui se veut créative et inclusive permet de dégenrer la langue et de lui ôter tout caractère de genre binaire marqué, de sorte à pouvoir parler de personnes non-binaires sans utiliser le genre masculin ou féminin pour les désigner. Ce genre grammatical neutre s’ajoute aux genres masculin et féminin, mais ne les remplace pas. Le français neutre s’utilise souvent pour parler de groupes mixtes, puisqu’il est compris comme un français dégenré et non pas comme un français de genre non-binaire. Ainsi, « les autaires » inclut autant les hommes auteurs, les femmes autrices, et les personnes non-binaires autaires.

Dans cet article, j’expose certains problèmes de traduction liés au genre ainsi que les différentes approches que l’on peut adopter pour les résoudre. Je reconnais qu’il s’agit d’un sujet controversé puisque la simple existence de personnes non-binaires remet en question la norme sociale actuelle. Toutefois, « le langage standard » et l’orthographe « conforme » sont des conventions collectives et non des vérités générales, elles peuvent donc évoluer.

Prétendre que le langage non-binaire n’existe pas n’est en aucun cas une solution. C’est un domaine d’expertise à part entière et en constante expansion. Notre devoir en tant que traducteurs, interprètes et linguistes est de savoir reconnaître ces différentes réalités sociétales et de les refléter aussi fidèlement et clairement que possible car après tout, la langue n’est et ne restera qu’un miroir de la société.

En conclusion, avoir recours au français neutre témoigne d’une volonté de s’adresser à l’ensemble de la société dans toute sa diversité sans ne laisser personne de côté. C’est pourquoi il est important de laisser suffisamment de place, à même la langue, aux personnes qui ne se reconnaissent pas dans la binarité masculin-féminin.

Sources :

Ashley, Florence. « Les personnes non-binaires en français : une perspective concernée et militante » 11 (2019): 15.

« Banque de dépannage linguistique – Liste de termes épicènes ou neutres ». Consulté le 21 janvier 2021. http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=5465.

Berger, Miriam. « A Guide to How Gender-Neutral Language Is Developing around the World ». Washington Post. Consulté le 21 janvier 2021. https://www.washingtonpost.com/world/2019/12/15/guide-how-gender-neutral-language-is-developing-around-world/.

Claire. « Qu’on Le Voie Comme Binaire Ou Comme Un Spectre, Le Genre Demeure Une Hiérarchie ». Sister Outrider (blog), 20 septembre 2017. https://sisteroutrider.wordpress.com/2017/09/20/quon-le-voie-comme-binaire-ou-comme-un-spectre-le-genre-demeure-une-hierarchie/.

Garbe, Rebecca Lynn. « Embracing Écriture Inclusive Students Respond to Gender Inclusivity in the French Language Classroom », s. d., 38.

Gouvernement du Canada, Services publics et Approvisionnement Canada. « Respecter la non-binarité de genre en français – Blogue Nos langues – Ressources du Portail linguistique du Canada – Langues – Identité canadienne et société – Culture, histoire et sport – Canada.ca », 19 août 2019. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/blogue-blog/respecter-la-non-binarite-de-genre-fra.

LVEQ. « Petit dico de français neutre/inclusif ». La vie en queer (blog), 26 juillet 2018. https://lavieenqueer.wordpress.com/2018/07/26/petit-dico-de-francais-neutre-inclusif/.

Les Inrockuptibles. « Qu’est-ce que la non-binarité ? Entretien avec la sociologue Karine Espineira », 8 juillet 2018. https://www.lesinrocks.com/2018/07/08/actualite/societe/quest-ce-que-la-non-binarite-entretien-avec-la-sociologue-karine-espineira/.

La Linterna del Traductor. « Tú, yo, elle y el lenguaje no binario ». Consulté le 21 janvier 2021. http://www.lalinternadeltraductor.org/n19/traducir-lenguaje-no-binario.html.