Traduire vers une langue étrangère ? It depends

Par Elena Valevska, étudiante M2 TSM

 

En 2017, Lucie Lhuillier, ancienne étudiante TSM, s’était déjà penchée sur le sujet de la traduction dite non native dans son billet. Ses conclusions claires, conformes aux normes de l’industrie : traduire vers une langue étrangère, c’est un grand faux pas, et elle explique bien pourquoi.

Aujourd’hui, je veux me faire l’avocat du diable, et essayer de mettre cet axiome à l’épreuve.

Nous, les étudiants en traduction, on nous apprend dès le début à quel point il est important de traduire vers sa langue maternelle. Ne pas le faire, c’est dire au revoir à la qualité, bye-bye ! Après tout, traduire, c’est trahir, dixit quelqu’un, peu importe son nom mais son message importe. Ainsi, si on veut réduire, contenir cette trahison, cette désertion de sens, on n’a pas le choix : il faut faire appel à des native speakers. Sinon, quality has left the chat.

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Cette notion de « natif » m’a toujours intriguée, sans doute en raison de mon cas particulier. Ayant grandi dans une famille où on parle trois langues à la maison, je les ai apprises plus ou moins à la fois : le néerlandais (ou le flamand, si vous insistez vraiment) avec papa, le bulgare avec maman, et leur langue en commun, c’était l’anglais. Aujourd’hui c’est aussi ma langue à moi, sans doute la langue que je maîtrise le mieux, grâce à mon enfance, à l’internet (#90kidsunite), mais aussi aux nombreuses heures passées à la bibliothèque, dévorant des livres comme un gamin un peu obèse se plonge sur le gâteau le jour de son anniversaire. J’avoue que le fait d’avoir un British à mon côté pendant les six dernières années y a contribué également. (Blimey ! Il a heureusement fait défection vers la Belgique avant le fiasco du vous-savez-quoi, mais ça reste un vrai rosbif). Dans ce délicieux mélange linguistique, quelle est ma langue maternelle ? Est-ce, comme le mot l’indique, la langue de ma mère ; ou bien la langue de ma formation et culture ; ou encore la langue que j’utilise le plus souvent dans ma vie quotidienne ? Est-ce les trois ? Et si je passais les 15 années suivantes en France, lissant toutes les erreurs que je fais aujourd’hui, pourrais-je un jour atteindre un niveau dit natif ? Voilà la question.

Maintenant que j’ai partagé ma backstory un peu, vous comprenez peut-être mieux d’où vient mon intéresse pour un phénomène plutôt polarisant. J’y ai dédié une part de mon rapport de stage, et je souhaite partager avec vous quelques de mes trouvailles (fini les plaisanteries, place aux choses sérieuses).

La traduction non native dans l’industrie de la langue

En 1965, Chomsky avança le modèle du locuteur-auditeur idéal [1], celui qui maîtrise sa langue à la perfection, ainsi que la notion de l’intuition du locuteur natif (native speaker intuition), estimant qu’il s’agissait d’une aptitude innée. En effet, les linguistes ont longtemps jugé que le native speaker était l’autorité absolue en matière de langue, sentiment à première vue largement partagé par les principaux acteurs du marché de la traduction. Dans une enquête menée sur le sujet par l’Association internationale des traducteurs et interprètes professionnels (IAPTI), les opinions sur l’admissibilité de la traduction vers la langue B ont unanimes ; en voici quelques extraits.

  • […] the hallmark of a professional translator is excellent writing skills, and achieving a ‘native’ level of excellence is almost impossible for non-natives. I have been correcting translation certification examinations in Canada for close to 15 years, and have encountered only one instance in which a person’s level of ability, in writing, was almost ‘native’. One.
  • Of my nearly 15 years as a translator, editor and project manager, I have seen the work of some roughly 500 translators. I can attest only three (3) (ONLY 3!) of that lot were capable enough to translate into a non-native language competently.
  • I have done this once or twice, into Spanish, following considerable pressure from the client and after telling them clearly why I didn’t think this was a good idea. Each time, I had a Spanish native speaker proofread the target text before delivery. This is not a service I advertise, or even want to provide. I will only do it as a last resort and as a favour for a good client.
  • I consider it unprofessional to translate into one’s non-native language, unless it’s a true emergency for someone. The resulting prose NEVER reads native – and believe me, I’ve edited and proofread an awful lot of writing by pretty good non-native speakers and writers.

 

Il n’y a aucun doute à ce sujet, si l’on veut prôner la qualité, il faut faire appel aux natifs.

Ce que je trouve curieux, c’est le fait que de nombreuses associations de traducteurs soulignent également l’importance de la traduction vers la langue maternelle (L1), mais cela sans exclure totalement la possibilité de la traduction vers sa deuxième langue (L2). Voyons ce qu’elles disent :

  • Le traducteur […] s’engage à travailler dans les règles de l’art, à savoir : traduire uniquement vers sa langue maternelle ou une langue cultivée, maniée avec précision et aisance ;

(Code de déontologie de la SFT)

  • [Les traducteurs doivent] maîtriser à la perfection leur langue maternelle et une ou plusieurs langues étrangères, avoir une bonne culture générale et des connaissances approfondies d’un ou plusieurs domaines de spécialisation ;

(ALTI, Association luxembourgeoise des traducteurs et interprètes)

La Chambre belge des traducteurs et interprètes (CBTIP) est encore plus ambiguë dans sa formulation, indiquant simplement que les traducteurs « s’interdisent […] d’accepter, d’exécuter ou de faire exécuter un travail, dont ils ne peuvent garantir la qualité […] d’exécuter personnellement un travail dans une combinaison linguistique autre que celle(s) pour laquelle (lesquelles) ils ont été agréés par la CBTIP ».

Ce qui, à mon avis, n’exclurait pas le traducteur near-native, qui ne maîtrise pas la langue « à la perfection » mais se laisse réviser par un linguiste natif.

Un autre exemple : Enissa Amani

En 2018, Netflix a diffusé une émission de comédie spéciale de l’humoriste allemande Enissa Amani, intitulée Ehrenwort. Mme Amani est originaire de Francfort et parle avec un accent hessois. Pendant l’émission, elle utilise beaucoup un mot argotique, Alter [al-teuh], signifiant « mec, frérot », qui, prononcé à l’accent hessois laisse tomber le ‘t’, donnant ‘Aller*’ [al-euh]. Ainsi, elle dit « Aller*, ich weiß selber nicht » (« mec, je ne sais même pas », en réponse de ce qu’est Netflix), ce qui a été traduit par « Allah, I don’t even know » dans les sous-titres anglais, une inférence vraisemblablement due aux origines iraniennes de l’humoriste. Un traducteur allemand n’aurait peut-être pas commis cette erreur, conscient du fait que Aller* se prononce [alɐ], et Allah [ala:]. De tels exemples « lost in translation » étant si récurrents dans le sous-titrage, la mauvaise compréhension de la langue source dans d’autres domaines reste également probable (d’ailleurs, selon Eugene Nida, c’est la raison principale des erreurs de traduction). Si les précautions nécessaires sont prises pour assurer une qualité irréprochable, le traducteur non-natif, mais presque natif, pourrait apporter une vraie valeur ajoutée. Food for thought ?

 

[1] Chomsky, Noam. 1965. Aspects of the Theory of Syntax. Massachusetts: MIT Press.

Le management de projets de traduction en bref : compétences, outils, conseils

Par Medge Allouchery, étudiante M2 TSM

Comme dans mon précédent billet, pour l’expérience, la forme féminine sera employée par défaut. Je souhaite que cela puisse contribuer à sensibiliser à la nécessité d’une écriture plus inclusive.

gestion projet

Bien savoir gérer des projets est fondamental pour de nombreuses raisons : assurer la qualité, garantir une livraison dans les délais, satisfaire et fidéliser les clientes, ne pas subir les effets d’une mauvaise organisation, fédérer une équipe et la garder motivée tout en préservant son bien-être, être plus efficace et performante, etc. Dans ce billet, j’ai eu envie de me pencher sur ce personnage central de chef de projets de traduction, et les ingrédients nécessaires pour l’incarner.

Dans son article (en anglais ) traitant des compétences clés des chefs de projets, Nancy Matis, gérante de société de traduction, enseignante et formatrice en gestion de projets de traduction, propose la sélection suivante : organisation, responsabilité, indépendance, compétences informatiques, capacités d’organisation et de communication, flexibilité, leadership, gestion du stress, et quelques connaissances comptables de base, pour savoir établir un devis par exemple. Nancy Matis préconise également d’avoir suivi une formation en traduction ou d’avoir travaillé dans le domaine, afin d’être capable de comprendre les enjeux de ces projets.

Je me propose de rassembler ces compétences fondamentales en trois grands axes, la planification, la responsabilité et la communication, que je ponctuerai de conseils de spécialistes. Enfin, je vous ferai découvrir sept outils issus du management, qui vous aideront à optimiser la performance de votre équipe.

 

Penser à tout

Planifier, c’est LA compétence clé de la chef de projet. Bien planifier, c’est avant tout savoir analyser le projet que l’on gère, et estimer le temps que prendra chaque tâche, tout en prévoyant toujours une marge de sécurité (Matis, s.d-a). Il faudra aussi penser à adapter le planning aux caractéristiques du projet, et par exemple, garder en tête que l’on traduit rarement un contenu ultraspécialisé et sensible aussi rapidement qu’un document plus général (contrat vs. brochure destinée au grand public). Par ailleurs, une bonne analyse évitera quelques mauvaises surprises en cours de projet, et vous épargnera donc bien des situations stressantes (Matis, 2015).

Dans le planning, le chevauchement des tâches et leur répartition entre plusieurs intervenantes permettront de raccourcir les délais de livraison et faciliteront la régression (retour aux tâches antérieures) en cas de problème (Matis, s.d-a). Attention à ne pas oublier de prendre en compte les disponibilités de toutes les intervenantes, notamment les jours fériés de leurs pays respectifs (Matis, s.d-a) ! Enfin, il sera crucial d’avoir conscience de l’interdépendance entre les diverses tâches d’un projet, pour éviter, par exemple, de prévoir la réalisation de captures d’écran d’un logiciel à insérer dans une documentation, avant la traduction de celui-ci (Matis, 2019).

La chef de projet est à la croisée des chemins entre toutes les actrices d’un projet. Elle doit donc rester alerte, avoir l’œil sur tout et donner les bonnes informations au bon moment. Selon Sabine Allouchery (entretien du 15/01/2020), consultante depuis 20 ans en management, en gestion de projets et en leadership, c’est la chef de projet qui a la responsabilité de rythmer le projet, et notamment de gérer les risques relatifs à la qualité et au planning (voire au budget [Nancy Matis, communication du 17/01/2020]). Pour gérer tout cela de façon efficace, se constituer des to-do lists et créer des notifications de rappel sur son agenda lui seront d’une aide précieuse.

Vous l’aurez compris, sans une bonne structure, le projet de traduction s’effondrera comme un château de cartes. Maintenant que nous avons abordé l’aspect « pratique » des choses, découvrons les secrets de la « posture » de chef de projets, et du fameux « leadership ».

 

Avoir le sens des responsabilités

Bien manager, c’est aussi savoir porter un projet en s’appuyant sur les compétences de chacune (Allouchery, 2020), tout en assumant, devant la cliente, la responsabilité de sa qualité et de son déroulement, et ce, du premier contact à la livraison. Cela implique d’être autonome, proactive dans la recherche de solutions, mais aussi d’utiliser l’intelligence collective pour responsabiliser les différentes actrices (Allouchery, 2020). Il faudra également faire preuve de « leadership ». Mais alors, concrètement, qu’est-ce que ce « leadership » dont on entend si souvent parler ? Pour Sabine Allouchery, il s’agit de donner confiance, de savoir guider, d’être à l’écoute de l’équipe, de ne pas avoir peur de prendre des décisions et de les assumer. La posture de la chef de projet est un savant équilibre entre exigence, fermeté, flexibilité et ouverture (Allouchery, 2020). Sabine Allouchery précise que : « Le leadership de la chef de projet se révèlera d’autant plus qu’elle aura valorisé le savoir-faire de l’équipe. »

Enfin, être responsable d’un projet nécessite de tout mettre en œuvre pour qu’il se déroule dans les meilleures conditions. Cela demande d’être flexible, de savoir rebondir et faire face aux obstacles. En somme, être une bonne manager, c’est s’adapter aux conditions externes (client et marché) et aux conditions internes (l’équipe projet) (Allouchery, 2020).

 

Jouer le rôle de la moutarde dans la mayonnaise

En lisant ce titre, vous avez sûrement dû vous demander si vous n’aviez pas été redirigée par erreur sur la page d’une recette de cuisine. Rassurez-vous, on parle toujours de gestion de projets. Eh oui, la chef de projet est au projet ce que la moutarde est à la mayonnaise : elle lie les ingrédients (ou les intervenantes) entre eux. Selon Sabine Allouchery, incarner ce liant consiste à mettre en place une communication fluide entre toutes les actrices du projet, et à communiquer les éléments nécessaires pour satisfaire l’exigence qualité, tout en prenant soin de ne pas noyer l’équipe sous trop d’informations. Elle explique que grâce à une bonne communication, on pourra non seulement responsabiliser et motiver le collectif, mais aussi maintenir l’engagement de l’équipe jusqu’à la livraison du projet, ou encore rectifier le tir en cas de « dérive » du projet. Pour développer une bonne communication, il convient de choisir quoi communiquer, quand et à qui, de savoir pourquoi et pour quoi on le communique, mais surtout de soigner la forme, et de montrer sa confiance et son respect des personnes et de leur savoir-faire (Allouchery, 2020). Dans son article (en anglais) sur la gestion des questions dans les projets de traduction, Nancy Matis recommande également de poser des questions fermées, claires et concises à la cliente, et de vérifier les questions posées par les intervenantes, voire de les réécrire si besoin, mais aussi de s’assurer que la cliente n’y a pas déjà répondu.

Pour terminer ce tour d’horizon des ingrédients d’une gestion de projets réussie, je vous propose de découvrir les sept outils que Sabine Allouchery identifie comme les facteurs clés de la performance d’une équipe :

Benchmarking : il s’agit ici d’utiliser des indicateurs de comparaison avec la concurrence ou des collègues, pour évaluer sa propre performance ou pour identifier de nouvelles bonnes pratiques et se les approprier.

Débriefing : il est important de « débriefer », soit de s’informer des difficultés et des avancées, et ce, à toutes les étapes du projet. En fin de projet, c’est aussi l’objectif du post-mortem. On débriefe alors sur ce qui a fonctionné et ce qui a été plus difficile, pour être encore plus performante la prochaine fois.

Outils de pilotage : les outils de pilotage sont essentiels à la mise en place d’une communication efficace. Aujourd’hui, le pilotage se voit optimisé grâce à l’utilisation des nouvelles technologies (WhatsApp, Slack, etc.). Parmi les outils de pilotage, on peut citer, entre autres, les fichiers de suivi, qui facilitent le suivi du projet et de son avancée à tout moment, et peuvent être partagés, mais également les rapports de suivi, qui permettent de tenir la cliente informée tout au long du projet, et ainsi d’établir une relation de confiance avec elle.

Communication : la chef de projet devra, au-delà du soin apporté à sa communication, mettre en place un réel process en la matière, établir ce qui doit être dit et à quelle fréquence, mais aussi savoir demander et recevoir du feedback, et ce, sans tomber dans la justification.

Encadrement du projet : la chef de projet doit absolument questionner les actrices du projet et leur donner la parole pour s’assurer qu’elles ont bien compris ses enjeux et ses objectifs. Il ne suffit pas de dire les choses, il faut veiller à ce qu’elles soient comprises. En pratiquant l’écoute active, la chef de projet va donc poser des questions ouvertes à ses équipes, par exemple : « Quelles difficultés penses-tu rencontrer ? »

Simulation : il est crucial que l’équipe puisse s’entraîner grâce à des simulations. Plus on s’entraîne, plus on sera performante, parce que l’on va réaliser les tâches de façon plus automatique. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans le cadre du master TSM, avec une agence de traduction virtuelle, des projets de traductions fictifs et un exercice de simulation de gestion de projet.

Répartition modérée : un trop grand nombre de personnes impliquées dans le projet entraînera un souci d’homogénéité, et donc une baisse des performances, car il faudra tout réharmoniser. Ne multiplions pas de façon infinie les intervenantes, mais faisons appel à assez de ressources pour pouvoir proposer une date de livraison raisonnable.

 

J’espère que ce billet vous aura donné envie de vous renseigner plus en profondeur sur ce domaine passionnant. Vous trouverez davantage d’informations en consultant les sources ci-dessous 😊 !

 

Sources

Allouchery, S. https://www.therapie-id.com/

Matis, N. (2015). Translation project managers and translators share many skills. [article en ligne]. Disponible sur le lien http://www.translation-project-management.com/en/articles/translation-project-managers-translators-share-many-skills

Matis, N. (s.d-a). Scheduling translation projects [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.online/featured/scheduling-translation-projects/#sthash.mxND96Bf.wzHv0iLZ.dpbs

Matis, N. (s.d-b). How to deal with questions during a translation project?. [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.org/featured/how-to-deal-with-questions-during-a-translation-project/#sthash.mJQMAC93.YbCthiiV.dpbs

 

Le sous-titrage, c’est un métier !

Par Aurélien Vache, étudiant M2 TSM

soustitrage

 

Le sujet de cet article m’a été inspiré par un exercice réalisé l’année dernière dans le cadre du cours de Nigel Palmer, « Techniques de traduction audio-visuelle ». L’objectif était de sous-titrer dans la langue de Molière une vidéo de quelques minutes, un travail qui paraît simple mais qui ne peut pas être confié à Monsieur ou Madame Tout-le-Monde.

Le sous-titrage, une profession à part entière

À l’instar de beaucoup de métiers, celui de sous-titreur ne s’improvise pas et nécessite des équipes professionnelles. Le fait est qu’il s’agit d’une profession relativement méconnue. Et pourtant, il ne faut pas oublier que c’est grâce aux sous-titreurs que nous pouvons regarder nos séries préférées en version originale sous-titrée (VOST), même si, comme nous le verrons dans ce billet de blog, les professionnels du secteur sont confrontés à une concurrence on ne peut plus déloyale.

À ne pas confondre avec le doublage, l’interprétariat ou la langue des signes, le sous-titrage est un travail de longue haleine, car les sous-titres ne doivent pas dépasser une certaine longueur, exprimée en nombre de caractères par ligne. C’est l’une des principales contraintes auxquelles doit faire face le sous-titreur, qui est donc obligé d’user de subterfuges pour tirer son épingle du jeu. Ainsi, la question Remember me? pourra être traduite par « Tu me remets ? » plutôt que par « Tu te souviens de moi ? ».

Par ailleurs, il va de soi que le style adopté doit être soigné et que le contenu traduit doit être adapté au public cible. Il n’est pas rare que les dialectes et les différents niveaux de langage donnent du fil à retordre aux traducteurs, comme en témoigne Blandine Ménard concernant la traduction des sous-titres de Game of Thrones.

Traduire des jeux de mots n’est pas non plus tâche aisée, surtout lorsqu’il n’y a pas d’équivalent dans la langue cible. Un exemple parlant est celui de cette blague, racontée par l’un des personnages principaux d’une série américaine diffusée il y a quelques années : You know what kind of fish you can find in a hospital? (Tu sais quel genre de poisson on peut trouver dans un hôpital ?). La réponse donnée est A sturgeon (calembour entre sturgeon, esturgeon, et surgeon, chirurgien), ce qui a été traduit dans les sous-titres français par « Un poisson-chirurgien ». La traduction proposée est valide en ce sens que ce poisson existe réellement (Dory en est la preuve), mais il n’en demeure pas moins qu’elle illustre une véritable difficulté de traduction.

Il n’existe pas de parcours type pour devenir sous-titreur, mais plusieurs universités offrent une formation préparant à ce métier. Par exemple, c’est le cas de l’Université de Lille avec le Master MéLexTra (Métiers du lexique et de la traduction). Les compétences recherchées sont, cela va sans dire, la maîtrise d’au moins une langue étrangère et de solides bases en traduction, mais aussi une certaine aisance avec l’image, le son et le rythme.

Tout comme le marché du doublage, celui du sous-titrage est actuellement en plein essor, grâce notamment à un engouement croissant pour les séries. Il est estimé que le doublage et le sous-titrage représentent cinq milliards de dollars à l’échelle mondiale, l’essentiel provenant du doublage. En France, le chiffre d’affaires de ces secteurs a atteint cent millions d’euros en 2017, soit une hausse de vingt pour cent en deux ans. Selon Nice Fellow, l’un des principaux laboratoires de sous-titrage français, l’Hexagone n’est autre que « le pays le plus exigeant sur la qualité du doublage et du sous-titrage ».

Cette affirmation nous amène au cœur même de la préoccupation première des professionnels. Ces derniers voient d’un mauvais œil la multiplication de ces sous-titreurs pirates qui leur portent ombrage en proposant des traductions souvent médiocres de séries américaines, en un temps record et à des tarifs défiant toute concurrence. En conséquence, les professionnels du sous-titrage se voient contraints de revoir leurs prix à la baisse. Juliette De La Cruz, ancienne présidente de l’ATAA (Association des traducteurs et adaptateurs de l’audiovisuel), considère que « c’est impossible de travailler en dessous de quinze euros la minute » pour les traductions de séries. À en croire le magazine Télérama, un adaptateur sur deux jetterait l’éponge dans les cinq années suivant sa formation, cela en raison du phénomène de ce que l’on appelle les fansubbers (contraction de fan et de subtitle, sous-titrer).

Les fansubbers, ces pirates du sous-titrage

C’est donc ainsi que sont appelés ces aficionados de séries télévisées qui les traduisent à la chaîne et en parfaits amateurs, et ce dès leur diffusion outre-Atlantique. Pour ces traducteurs du dimanche, le sous-titrage est un passe-temps, pas un travail. Du côté des professionnels, on évalue à une semaine environ le temps nécessaire à la traduction d’un seul épisode, en fonction du nombre de répliques. À titre d’exemple, il faut en compter en moyenne quatre cents pour un épisode de The Walking Dead.

Toutefois, on observe depuis peu une tendance qui prend de plus en plus d’ampleur : depuis que certaines chaînes françaises offrent aux téléspectateurs la possibilité de regarder le nouvel épisode de leur série favorite le lendemain même de sa diffusion aux États-Unis, les délais peuvent être bien plus courts. Par conséquent, les traducteurs se retrouvent à devoir adapter les épisodes en un jour ou deux seulement, dans un stress palpable.

D’un autre côté, d’aucuns estiment que la traduction n’est pas une profession à proprement parler lorsqu’elle a trait aux films et aux séries. Force est de constater qu’un certain nombre de mordus de séries n’ont cure de la qualité des sous-titres proposés, du moment qu’ils n’ont pas à attendre pour connaître la suite des aventures de leurs personnages préférés. Le problème, c’est que de cette façon le travail effectué par les sous-titreurs professionnels ne peut pas être apprécié à sa juste valeur.

Cependant, une plus grande menace, venue tout droit de Californie, plane sur les professionnels du secteur. En effet, afin notamment de minimiser les coûts, plusieurs mastodontes de l’industrie cinématographique américaine font la part belle à SDI Media, un laboratoire colossal qui propose des tarifs imbattables. Il est composé de milliers de traducteurs, dont la plupart sont des étudiants mal formés et sous-payés qui traduisent en quatrième vitesse, sans même prêter attention aux images, parfois tout en parlant français comme des vaches espagnoles !

Pour en revenir au fansubbing, qui s’est développé au début des années 2000, il ne faut pas oublier qu’il représente une violation des droits d’auteur, au même titre que le téléchargement illégal.

Interrogée par Europe 1 en 2014, Dorothée, sous-titreuse au sein du collectif amateur La Fabrique, nous raconte comment sont réalisés les sous-titres d’une série comme Girls. Après avoir téléchargé un épisode, elle s’empare des sous-titres anglais utilisés pour les sourds et les malentendants. Elle y enlève tout ce qu’elle juge inutile, c’est-à-dire par exemple les répliques qui ne comportent que des indications destinées à ces téléspectateurs. Elle partage ensuite les lignes de sous-titres entre les différents membres de son équipe de sous-titreurs. Dans le cas de Girls, ceux-ci, au nombre de trois, sont chargés d’en traduire peu ou prou deux cents chacun en respectant des normes calquées sur celles des professionnels. Une fois leur traduction terminée, ils se relisent les uns les autres et font la chasse aux coquilles, tout en discutant des divers choix de traduction envisageables. Puis Dorothée procède à la relecture finale de l’ensemble des sous-titres, étape au cours de laquelle elle s’attache, entre autres, à éliminer les éventuelles fautes d’orthographe et à vérifier l’harmonisation d’un bout à l’autre de l’épisode. Elle compare enfin cette version définitive avec celle d’origine et, après avoir échangé avec les membres de l’équipe sur les modifications apportées, elle rend le fichier accessible à tous sur la Toile, et ce gratuitement.

Il arrive que ces escouades de sous-titreurs amateurs comptent jusqu’à dix membres dans leurs rangs. On est alors aux antipodes de la manière de faire des professionnels, qui font cavaliers seuls ou bien travaillent en binôme, considérant impossible de sous-titrer en vingt-quatre heures.

Face à la piètre qualité des sous-titres des fansubbers, certains choisissent purement et simplement de laisser tomber les sous-titres français au profit des originaux, ceux-ci comportant des références intéressantes. D’autres affirment franchement avoir les yeux qui saignent, un sentiment qui a également pu être ressenti devant des programmes diffusés par le géant Netflix il n’y a pas si longtemps.

Netflix et l’ubérisation du sous-titrage

Effectivement, la plateforme américaine de vidéo à la demande s’est récemment fait pointer du doigt par ses abonnés et les professionnels pour des sous-titres traduits de façon très approximative. En l’espèce, l’exemple qui vient tout de suite à l’esprit est celui de Roma, film qui a remporté plusieurs récompenses dont le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère en 2019.

En France, l’ATAA a soulevé non seulement des erreurs techniques telles que l’absence de guillemets ou encore le non-respect de la vitesse de lecture, mais aussi et surtout de nombreuses erreurs linguistiques. Fautes d’orthographe et de grammaire, barbarismes, phrases à la mords-moi-le-nœud, contresens… Il y en a pour tous les goûts !

Mais rassurez-vous, si vous peinez à faire votre choix, Sylvestre Meininger, ancien vice-président de l’ATAA, a sélectionné pour vous les meilleures perles offertes par Netflix, c’est un cadeau de la maison ! Parmi elles, on trouve en particulier « Je vais vous consulter » à la place de « Je vais vous ausculter », corto qui est traduit en français par « bande annonce » au lieu de « court-métrage », « Prends-ça », « Regarde la », « Cleo nous a sauvé » et j’en passe…

De plus, les registres et les niveaux de langue des dialogues originaux ne sont pas respectés, puisque dans les sous-titres les enfants s’expriment tantôt dans un langage soutenu, tantôt dans un langage familier. Par ailleurs, certains des sous-titres sont soit trop longs, soit trop courts, tandis que d’autres apparaissent à l’écran alors que personne ne prend la parole.

Sylvestre Meininger s’est demandé à juste titre pourquoi toutes ces bévues n’avaient pas conduit à la révision de l’ensemble des sous-titres. Il a également émis l’hypothèse qu’il s’agissait d’une traduction automatique brièvement retravaillée ou effectuée à partir de l’anglais et non de la langue originale, c’est-à-dire l’espagnol.

Mais alors, comment cela a-t-il pu se produire ? Pour y voir plus clair, nous pouvons nous intéresser un peu plus à la société qui a acheté et diffusé ce film, à savoir Netflix. Ce n’est un secret pour personne : en l’espace de quelques années seulement, Netflix s’est fait un nom parmi les leaders du cinéma mondial, ce qui pose la question de la place qu’occupe la traduction.

Devant le nombre pharaonique de programmes qu’il diffuse dans le monde entier, le géant du streaming avait lancé en mars 2017 la plateforme Hermes afin d’internaliser tout le processus de sous-titrage. Le but de cette démarche était d’engager « les meilleurs traducteurs » possibles. Aucun diplôme n’était requis pour pouvoir candidater, l’essentiel était évidemment de comprendre la langue de Shakespeare. Ouvert à tous, le test auquel les candidats étaient soumis se composait d’une épreuve de sous-titrage et d’un QCM consistant à identifier des erreurs techniques et linguistiques et à retranscrire des expressions idiomatiques.

Certains traducteurs membres de l’ATAA avaient passé le test par simple curiosité et la majeure partie d’entre eux ne l’avaient pas trouvé si facile que cela. Les postulants ayant été reçus avec succès avaient affirmé que l’accent avait été mis sur la rapidité, étant donné que leur travail était chronométré et qu’ils n’avaient pas la possibilité de l’enregistrer. Cette pratique constituait néanmoins une aubaine pour les fansubbers.

D’après les professionnels, Netflix aurait en réalité utilisé la plateforme Hermes pour établir sa propre base de données de sous-titreurs. De cette manière, Netflix a donné naissance à ce que l’on pourrait appeler l’ubérisation du sous-titrage, puisque ses employés étaient payés entre six et vingt-sept dollars la minute (pour le japonais ou l’islandais), des prix jugés bas par la profession. Cette dernière estime avoir été précarisée par l’expérience Hermes, qui a pris fin un an après son lancement. Depuis, Netflix garantit avoir réalisé l’importance de confier le sous-titrage à ceux dont c’est vraiment le métier.

Un mot pour conclure…

Le sous-titrage est bel et bien la spécialité d’un certain nombre de traducteurs professionnels à travers le monde, ce qui contraste avec les idées reçues dont fait l’objet ce métier. Ainsi, il n’est pas rare que la traduction de sous-titres soit avant tout considérée comme bénévole, une tendance véhiculée notamment par le fansubbing. Les déboires récents de Netflix en matière de sous-titrage n’ont pas contribué à crédibiliser la profession de sous-titreur, bien que celle-ci ait accéléré sa croissance ces dernières années.

Si vous êtes arrivé jusqu’ici sans faire défiler la page à toute vitesse, je vous remercie beaucoup d’avoir pris le temps de lire mon article. J’espère que vous l’avez trouvé intéressant et qu’il vous a permis de mieux connaître le métier de sous-titreur.

La traduction touristique doit aussi être confiée à des professionnels, l’objectif étant évidemment de donner envie de partir à la découverte de nouveaux horizons. Pour en savoir plus sur le sujet, je vous conseille vivement de lire le billet de Jeanne Delaunay paru il y a deux semaines.

 

Sources

https://www.telerama.fr/series-tv/leur-mission-traduire-les-series-en-24-heures-chrono,111161.php

https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/pourquoi-les-sous-titres-de-netflix-frisent-l-amateurisme-06-05-2019-2310985_2957.php

https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/television-les-doublages-et-sous-titrages-en-plein-essor-1023683

https://www.telerama.fr/cinema/netflix-invente-l-uberisation-du-sous-titrage,156558.php

https://www.europe1.fr/medias-tele/Les-fansubbers-ou-le-sous-titrage-low-cost-656496

https://beta.ataa.fr/blog/article/le-sous-titrage-francais-de-roma

https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/04/09/comment-netflix-tente-d-uberiser-le-sous-titrage-de-ses-series_5108368_4832693.html

https://www.terrafemina.com/emploi-a-carrieres/trouver-un-emploi/outils/1172-sous-titreur-un-metier-en-plein-boom-.html

Netflix et la traduction

Par Célia Wisniewski, étudiante M2 TSM

NetflixTraduction

 

Avec les réseaux sociaux et les autres moyens de communication, il est assez courant de reporter la moindre erreur, et malheureusement pour Netflix, ils n’ont pas échappé à cette nouvelle réalité. Les erreurs de traduction se sont multipliées, donnant parfois des résultats frôlant le ridicule. Un hashtag TraduisCommeNetflix, un classement Topito ou encore une page Tumblr ont vu le jour. Cette mauvaise publicité a vite fait prendre conscience à Netflix de la faiblesse de son processus de traduction. Quelles étaient les failles de ce processus ? Quelles améliorations ont été apportées ? C’est à ces questions que nous allons répondre. Netflix et la traduction, une histoire au passif mitigé, mais en voie d’amélioration.

En 1997, Netflix voit le jour. En 2010, la plateforme connaît un développement fulgurant grâce à l’accélération du débit internet rendant possible le visionnement en streaming de contenu vidéo. Aujourd’hui, Netflix est présent dans 190 pays pour un chiffre d’affaires de 12 milliards d’euros (2017) pour 158,33 millions de clients (2019). C’est un des leaders incontestés du marché. Ces performances s’expliquent avant tout grâce à la disponibilité de son contenu dans de nombreuses langues (sous-titres et/ou bande audio). Pour exemple, la série « Stranger Things », l’un des contenus originaux phares de Netflix propose 6 bandes audio différentes et 5 langues sont disponibles en sous-titre. Au total, cela permet de toucher sept langues différentes. Ces langues représentent la majeure partie de la cible Netflix (allemand, anglais, espagnol, français, portugais et arabe). Cela démontre bien que la croissance de Netflix est étroitement liée à sa capacité de traduction.

Dans un environnement concurrentiel comme celui du streaming vidéo où seule l’exclusivité de contenu permet de tirer son épingle du jeu, Netflix a fait le choix de produire et/ou de financer son propre contenu. En effet, le nombre de programmes originaux Netflix ne cesse de croître (Orange is the new black, 13 Reasons Why, Narcos, BoJack Horseman, etc.). Mais qui dit production vidéo dit également traduction. La variété de langues sources (anglais, français, coréen, portugais, espagnol, allemand, italien, etc.) et  le nombre de langues cibles rendaient les projets de traduction compliqués et avait comme conséquence finale un coût de traduction important.

Pour y remédier, Netflix a revu son processus de traduction et a lancé en 2017 une plateforme dédiée nommée Hermes. Pour être répertorié sur cette plateforme en tant que traducteur, il faut passer un QCM de 2 heures qui prend en compte la compréhension de l’anglais, mais surtout la rapidité. Ceux qui réussissent le test peuvent ensuite traduire les contenus que Neflix publie au fur et à mesure. Bien sûr, la cohérence entre les épisodes n’est pas respectée puisque les épisodes sortent petit à petit, et les traducteurs changent d’un épisode à un autre. Le salaire proposé est un salaire à la minute de contenu, et non à la minute traduite comme c’est souvent le cas pour la traduction de contenu audiovisuel. Cela signifie donc que le salaire touché peut passer du simple au double voire au triple en fonction du nombre de dialogues dans le film.

Mais les critiques ne se font pas attendre. En effet, contrairement au milieu professionnel de la traduction, les traducteurs Netflix ne sont pas des traducteurs reconnus. Le métier de la traduction admet aujourd’hui une diversité de formations et donc une diversité des profils. De ce fait, les contrats moins rémunérés à l’image de ceux de Netflix, sont choisis par des traducteurs n’ayant pas forcément les capacités de traduction nécessaires. Il en résulte donc une qualité de traduction discutable, surtout lorsque le contexte de la série n’est pas connu lors de la traduction. On trouve souvent dans ces sous-titres des abréviations, des fautes d’orthographe ou même des contresens. Netflix ferme finalement cette plateforme en 2018, prétendument à cause d’une base de données suffisamment étoffée.

Toutes ces problématiques ont contraint Netflix à abandonner cette plateforme afin de revenir à un processus plus traditionnel. Aujourd’hui, Netflix externalise sa fonction de traduction grâce à l’utilisation des partenaires locaux (appelés « Vendor »). Ces partenaires sont ensuite responsables de la qualité des traductions fournies et donc du choix des traducteurs. Côté traducteurs, le travail reste le même avec une méthode de paiement similaire. À titre d’exemple, une traduction de l’anglais vers le français est aujourd’hui rémunérée 7,2$ la minute (soit environ 6 euros) qu’importe le type de contenu traduit (le nombre de mots n’a aucune incidence). Cette traduction est toujours réalisée sur une plateforme développée par Netflix sur laquelle tous les traducteurs employés par Netflix travaillent. Cette plateforme fait également l’objet de vives critiques : chronométrage du temps de traduction, impossibilité d’enregistrer son travail, ou encore, envoi direct au partenaire Netflix sans vérification possible. La critique la plus dénoncée concerne la relecture des traductions. En effet, une relecture est censée être réalisée par une personne tierce physique et non un programme. C’est sur ce point que de nombreux doutes émergent. En effet, même si ce processus permet de réduire le nombre d’erreurs sur les traductions, les erreurs restantes pourraient être évitées par une relecture.

Il y a 5 ans, Netflix était le leader incontesté du streaming vidéo sur le marché. Depuis deux ans, le nombre d’acteurs s’est démultiplié (Amazon Prime, HBO, Canal +, etc.) et les politiques commerciales appliquées par ces derniers sont des plus agressives. De nombreuses séries sont retirées d’une plateforme pour repartir sur une autre et de ce fait, des contenus sont subitement supprimés de Netflix. Ce dernier point est l’autre problème de Netflix. Mais la remise en question de cette industrie pourrait avoir des conséquences sur la totalité des acteurs ayant un rôle à y jouer. Le rôle du traducteur est donc remis en cause. Il est donc normal de se demander si ce changement aura des conséquences sur la traduction de contenu multimédia.

 

Sources :

https://www.alltradis.com/sous-titrages-netflix/

http://www.slate.fr/story/169668/netflix-sous-titrage-traduction-recrutement-remuneration

https://www.assimil.com/blog/que-peut-on-dire-des-sous-titrages-des-programmes-netflix/

https://www.lesechos.fr/2017/04/netflix-a-la-recherche-de-traducteurs-pour-ameliorer-ses-sous-titres-165550

http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Les-mauvais-sous-titres-de-Netflix-enervent-les-professionnels

https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/pourquoi-les-sous-titres-de-netflix-frisent-l-amateurisme-06-05-2019-2310985_2957.php

http://www.topito.com/top-traduction-netflix

https://slator.com/demand-drivers/why-netflix-shut-down-its-translation-portal-hermes/

https://beta.ataa.fr/blog/article/le-sous-titrage-francais-de-roma

La traduction touristique : comment transmettre le goût de l’évasion

Par Jeanne Delaunay, étudiante M2 TSM

traductiontourisme

 

Dans une société toujours plus connectée et ouverte sur le monde, le marché touristique n’a pas cessé de se développer et joue désormais un rôle majeur sur la scène internationale. Cet intérêt croissant pour la découverte de nouveaux horizons n’a pas été sans conséquence sur le marché de la traduction, cela va sans dire. En effet, ce dernier a enregistré des besoins accrus et provenant des quatre coins du globe, la demande étant de plus en plus multilingue.

Dans le secteur du tourisme, ce sont des supports divers et variés qui peuvent être traduits : sites internet, catalogues, brochures, programmes détaillés, guides de voyage, dépliants… Il y en a pour tous les goûts ! On pourrait aisément penser que la traduction touristique coule de source et constitue donc un choix facile de spécialisation, et pourtant… Bien que le style employé dans les textes touristiques soit relativement simple, il n’en demeure pas moins qu’une bonne plume est indispensable pour donner aux consommateurs le goût de l’évasion.

Alors, quel est le profil idéal d’un bon traducteur touristique ?

Une traduction adaptée au public cible

Les traductions de contenus touristiques doivent bien sûr être d’une qualité irréprochable, cela tombe sous le sens. Mais une bonne traduction touristique ne doit pas simplement être excellente linguistiquement parlant, il faut également qu’elle soit adaptée au public auquel elle s’adresse. À titre d’exemple, la ville de Trouville-sur-Mer en a payé les frais en publiant une traduction contenant un faux ami. En effet, l’expression « baptême de poney » a été traduite par pony baptism, sauf qu’en anglais le mot « baptême » ne désigne que le sacrement religieux. Il aurait fallu dire first-time pony riding pour parler d’une première expérience.

Par ailleurs, on trouve encore trop souvent des sites Web hôteliers traduits en un certain nombre de langues mais de façon très maladroite, ce qui, d’une part, n’inspire pas confiance et ne donne donc pas envie de consommer et qui, d’autre part, illustre bel et bien le besoin de traducteurs touristiques.

Pour vous donner une idée plus concrète des traductions touristiques de mauvaise qualité que l’on peut trouver sur la Toile, voici un exemple concernant la traduction en français du site Internet d’un hôtel de Madrid : « Hôtel de 3 étoiles au cœur de Madrid. (…) Fonctionnalité et dessine se rejoignent dans l’Hôtel xxx. (…) Ce n’est pas ni chic ni minimaliste, mais vous allez trouver à son intérieur un équipe humain prêt à travailler pour vous offrir un bon service et une soigné attention à la clientèle. » Pas très vendeur, n’est-ce pas ?

Malheureusement, des traductions de ce genre se trouvent encore trop fréquemment sur Internet… Qu’on se le dise, un tel résultat sort bien souvent tout droit d’un traducteur automatique. Cela peut aussi provenir d’un traducteur non natif, or il est communément admis qu’un traducteur ne traduit que vers sa langue maternelle étant donné qu’il en connaît toutes les subtilités.

Selon une étude réalisée par l’agence de traduction TextMaster, les erreurs de traduction sur des sites touristiques représentent plusieurs dizaines de millions d’euros de manque à gagner. Cela prouve que la qualité des traductions touristiques a un impact direct sur l’image de la société en question.

Les compétences d’un bon traducteur touristique

  • Avoir des connaissances dans diverses disciplines

Les documents touristiques (brochures, flyers…) requièrent souvent certaines connaissances en géographie, en gastronomie ou encore en histoire. En effet, en traduction touristique il est important de savoir ce qui distingue la culture source de la culture cible. En d’autres termes, les références culturelles ne seront pas les mêmes dans une traduction espagnole et dans une traduction chinoise.

  • Être précis

Le traducteur doit s’assurer que sa traduction sera correctement adaptée à la culture cible, de façon à restituer fidèlement le message contenu dans le texte source. En effet, si le traducteur n’a jamais mis les pieds dans les lieux mentionnés au cours de sa traduction, cela peut lui compliquer la tâche.

Si un texte mentionne un village perdu au fin fond des Alpes italiennes où le traducteur n’est jamais allé, des recherches s’imposent pour savoir s’il existe des équivalents de noms de villages dans la langue cible. Il est également important que le traducteur cherche des informations complémentaires sur cet endroit (dans des guides de voyage, par exemple), afin de coller un maximum à la réalité. Dans le cas où le texte source n’est lui-même pas clair, il est préférable de demander l’avis du client plutôt que de prendre le risque de dénaturer le message d’origine.

  • Être créatif

Comme vous l’aurez compris, la traduction touristique est un domaine qui demande de grandes qualités rédactionnelles. Elle doit être vectrice d’évasion, d’exotisme ou de rêve et doit donner le goût de l’aventure. La transmission du message de départ est jugée réussie si la phraséologie et le ton employé se prêtent bien à la culture cible.

Il est impératif de ne pas traduire littéralement mais bel et bien de faire preuve de créativité : le but, ce n’est pas de retranscrire le texte source mot pour mot, c’est de restituer fidèlement le message qu’il contient.

 

Pour conclure, nous pouvons affirmer que la traduction touristique constitue bien un domaine de spécialisation à proprement parler. En effet, comme beaucoup de spécialités, elle ne s’improvise pas et présente des spécificités qui lui sont propres. Elle doit donc être effectuée par des professionnels afin que le message d’origine soit restitué de la manière la plus fidèle possible. Quand on sait qu’une enquête réalisée en 2013 a révélé que 82 % des Britanniques réfléchissaient à deux fois avant de faire affaire avec une entreprise dont le site Web a été mal traduit en anglais, cela donne matière à réfléchir.

Des professionnels, il en faut également dans le secteur du sous-titrage. À ce sujet, je vous invite à jeter un œil au billet de blog d’Aurélien Vache à paraître dans deux semaines.

 

Sources :

  • « Traduction pour le tourisme : guide exclusif », BigTranslation, (2018)

https://blog.bigtranslation.com/fr/traduction-pour-le-tourisme-guide-exclusif/

  • « La traduction touristique : savoir traduire l’émotion culturelle des touristes », Sotratech Traduction, (2015)

https://www.sotratech.com/sotratech/blog/41-la-traduction-touristique-savoir-traduire-l-emotion-culturelle-des-touristes.html

  • « Le tourisme et la traduction », Hispafra (2015)

https://hispafra.wordpress.com/2015/02/10/le-tourisme-et-la-traduction/

  • « Les spécificités de la traduction dans le domaine du tourisme », EVS Translations (2012)

https://evs-translations.com/blog/fr/specificites-traduction-tourisme/

  • « Traductions pour le tourisme », Tradutec

https://tradutec.com/traductions-specialisees/traduction-pour-le-tourisme.html

BLEU, un algorithme qui calcule la qualité des traductions machine

Par Loréna Abate, étudiante M2 TSM

De nos jours, la traduction machine occupe une place très importante sur le marché de la traduction, et fait couler beaucoup d’encre. Si vous êtes intéressés par le secteur de la traduction machine, il se peut même que vous ayez déjà entendu parler des métriques d’évaluation permettant d’évaluer la qualité des traductions machine. Classer les différents systèmes ou métriques d’évaluation peut donc s’avérer pertinent. Alors, qu’en est-il de ces systèmes d’évaluation ? Eh bien, il en existe une multitude. En effet, on trouve sur le marché les métriques BLEU, ROUGE, METEOR, NIST, WER, etc.

Pour ne pas finir par rédiger un mémoire de 120 pages, il fallait donc faire un choix. Dans ce billet, nous ferons un focus sur l’algorithme BLEU. Pourquoi BLEU, me direz-vous ? Car cette métrique, élaborée et développée en 2002 par Kishore Papineni pour la société IBM, est aujourd’hui l’une des métriques automatisées les plus populaires et les moins coûteuses.

BLEU permet d’attribuer un score à une traduction machine grâce à un système de mesure reposant sur des morceaux de phrases. Ces parties sont appelées « N-grammes », et leur fréquence est également évaluée à l’aide d’une comparaison entre un texte source et un texte cible. Je vous ai perdus ? Accrochez-vous, la suite de l’article arrive.

A background of rippled and folded deep royal blue fabric material.

Pas évident de dénicher une image agréable à regarder sur un sujet si théorique… Vous vous contenterez donc de ce joli bleu roi.

Dis-moi Jamy, qu’est-ce que BLEU ?

BLEU, acronyme pour Bilingual Evaluation Understudy, est en fait une mesure des différences entre une traduction machine et une ou plusieurs traductions de référence créées par l’humain pour une même phrase source. BLEU part donc du postulat que plus une traduction machine se rapprochera d’une traduction humaine et professionnelle, plus elle sera qualitative.

Une fois ces comparaisons réalisées, un score est attribué pour chaque phrase traduite. Puis, une moyenne est calculée sur l’ensemble du corpus afin d’estimer la qualité globale du texte traduit.

Le score BLEU se définit par un nombre compris entre 0 et 1 qui indique la similitude du texte dit « candidat » par rapport aux textes de « référence ». Tout se joue au niveau du nombre de correspondances. En effet, plus le score se rapproche de 1, plus les textes sont similaires. Une valeur égale à 0 indiquerait que la traduction automatique ne correspond en rien à la traduction de référence et serait donc de mauvaise qualité, tandis qu’un score égal à 1 signalerait une correspondance parfaite avec les traductions de référence et serait ainsi de bonne qualité.

Intéressant comme outil, comment ça fonctionne ?

Formation littéraire oblige, nous n’avons pas revu les exponentielles depuis le lycée (et j’en fais encore des cauchemars…) je vous épargne donc les explications de sa formule mathématique qui n’est pas des plus simples :

123

… vous voyez, l’image bleue du début n’était pas si mal.

 

Bref, voici quelques éléments nécessaires à la génération d’un score BLEU :

  • Une ou plusieurs traductions de référence humaine, qui devraient être inconnues du développeur du système de TA
  • Un texte d’au moins 1 000 phrases dans le but d’obtenir une mesure plus pertinente,
  • Si le texte candidat est jugé trop court par rapport à la référence, une pénalité de concision est appliquée sur la traduction,
  • La correspondance de « n-grammes », qui consiste à compter le nombre d’unigrammes (mot unique), de bigrammes (paire de mots), de trigrammes et de quadrigrammes (i = 1,…, 4) qui correspondent à leur équivalent de n-grammes au sein des traductions de référence. Les unigrammes permettent de calculer l’exactitude, tandis que les n-grammes plus longs rendent compte de la fluidité de la traduction.

En pratique, il est impossible d’obtenir un score parfait de 1, et ce, même pour un traducteur humain (à moins d’avoir une traduction mot pour mot identique à la traduction de référence). À titre d’exemple, sur un corpus d’environ 500 phrases, un traducteur humain a obtenu une note de 0,346 8 contre quatre références et de 0,257 1 contre deux références.

Un exemple, peut-être ?

Si l’on prend cette phrase simple : « Le renard brun et rapide sauta sur le chien paresseux », comment l’auriez-vous traduite ?

  1. The quick brown fox jumped over the lazy dog
  2. The fast brown fox jumped over the lazy dog
  3. The fast brown fox jumped over the sleepy dog

Si je vous dis que la traduction de référence est « The quick brown fox jumped over the lazy dog », voyons voir votre score BLEU :

  1. On obtient alors un score de… ? Oui, c’est bien ça, 1,0. Vous voyez, ce n’est pas si compliqué !
  2. En remplaçant le mot « quick » par le mot « fast », votre score chute alors à 0,750.
  3. Cette fois-ci, deux mots sont différents… Désolée, mais vous n’obtenez que 0,48.

Avec cet exemple simple, vous avez d’ores et déjà un aperçu du système de notation. Voici un deuxième cas de figure :

  • Si tous les mots sont différents sur le texte candidat, on obtient le pire score possible: 0,0.
  • Si le texte candidat comporte moins de mots que le texte de référence, mais que les mots sont tous corrects, le score est alors très semblable au score obtenu avec un seul mot différent, à savoir : 0,751.
  • Et avec deux mots de plus que le texte de référence ? À nouveau, nous pouvons voir que notre intuition était la bonne et que le score est équivalent à celui qui comporte deux mots erronés, à savoir: 0,786.
  • Enfin, prenons l’exemple d’une phrase qui serait trop courte en comportant seulement deux mots. L’exécution de cet exemple entraînerait d’abord l’apparition d’un message d’avertissement indiquant que l’évaluation portant sur les trigrammes et quadrigrammes ne peut pas être effectuée, puisque nous n’avons que les bigrammes avec lesquels travailler pour le candidat. Au-delà de cela, nous risquerions d’obtenir un score très bas : 0,030.

Est-ce pour autant suffisant pour évaluer la qualité ?

« Most of us would agree that competent human evaluation is the best way to understand the output quality implications of different MT systems. However, human evaluation is generally slower, less objective and more expensive, and thus may not be viable in many production use scenarios, where multiple comparisons need to be made on a constant and ongoing basis. » (Kirti Vashee, 2019, Understanding MT Quality)

La traduction automatique est un défi particulièrement difficile pour l’IA. Les ordinateurs sont amateurs de résultats binaires. Vous savez tout autant que moi que la traduction, c’est tout l’inverse. Quel choix de traduction serait plus correct qu’un autre ? Difficile à dire. En effet, il peut y avoir autant de traductions correctes qu’il y a de traducteurs et, par conséquent, l’utilisation d’une seule référence humaine pour mesurer la qualité d’une solution de traduction automatisée pose problème.

Vous l’aurez compris, on en revient au même problème que pour la traduction neuronale, mais ici cela devient encore plus complexe, car c’est une machine qui juge une machine. Une vraie machineception.

Le problème avec BLEU…

Les scores BLEU ne reflètent en effet que les performances d’un système sur un ensemble spécifique de phrases sources et les traductions de référence sélectionnées pour l’évaluation. Puisque le texte de référence pour chaque segment n’est évidemment pas la seule traduction correcte et « de qualité », il arrive fréquemment de mal noter (« scorer ») de bonnes traductions. On peut donc dire que ces scores ne reflètent pas systématiquement le rendement potentiel réel d’un système.

Bien que l’objectif de BLEU soit de mesurer la qualité globale de la traduction, le résultat que l’on obtient est plutôt une mesure de la similitude entre deux chaînes de caractères dans un texte. Considérée par certains comme une mesure fiable de la qualité, la majeure partie des experts considèrent que les scores BLEU seraient plus précis si les comparaisons étaient faites au niveau du corpus entier plutôt qu’à chaque phrase. Ainsi, on remet en question la performance de cet outil qui n’a en réalité aucune « intelligence » linguistique qui lui permettrait d’évaluer la qualité d’une traduction machine.

Un système critiqué, et pour cause !

BLEU ne prend pas en compte le sens

Texte original : J’ai mangé la pomme.

Traduction de référence : I ate the apple.

Si l’on en croit BLEU, les trois traductions suivantes, ayant obtenu le même score, seraient aussi mauvaises les unes que les autres :

  1. I consumed the apple.
  2. I ate an apple.
  3. I ate the potato.

Pourtant, la troisième traduction n’a rien à voir avec le sens du texte original, à savoir J’ai mangé la pomme.

BLEU ne prend pas en compte la structure des phrases

Une phrase complètement absurde, avec des mots « corrects », mais simplement placés dans un ordre aléatoire est susceptible d’obtenir un score élevé !

BLEU gère mal les langues « riches » morphologiquement

La métrique BLEU ne fait pas la distinction entre le contenu et les mots-outils. Par exemple, la pénalité liée à l’omission d’un mot-outil tel que « un » est identique à la pénalité appliquée en cas de remplacement du terme « NASA » par « ESA ».

BLEU ne correspond finalement pas tant à une évaluation humaine

Avant le calcul du score BLEU, les traductions de référence et les traductions automatiques doivent être normalisées et « tokenisées », ce qui affecte considérablement le score BLEU final.

En bref…

Le score BLEU, quoiqu’imparfait, offre certains avantages : rapide et peu coûteux à calculer, facile à comprendre *hum hum*, indépendant de la langue, très proche d’une évaluation humaine, cette métrique a largement été adoptée ces vingt dernières années.

Malgré ses imperfections, BLEU est un outil utile et prometteur, et demeure encore aujourd’hui une mesure de référence pour tous les développeurs de traduction automatique. Pour preuve, dans son concours annuel des outils de TA, le NIST (National Institute of Standards & Technology) a choisi d’utiliser BLEU comme indicateur approximatif de la qualité.

Le BLEU « idéal » serait un système dans lequel seraient prises en considération toutes les propriétés linguistiques fondamentales, telles que la structure de la langue, la cohérence, le style d’écriture, le contenu, l’organisation, l’exactitude des propos… À l’heure actuelle, le seul moyen d’obtenir d’excellents résultats est d’associer les métriques automatiques à une évaluation humaine et unilingue.

Sources

Sources en anglais

Sources en français

Parce que cet article vous a passionné…

Art : traduire les expositions

Par Angel Bouzeret, étudiante M2 TSM

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Well well, le titre en dit long, alors je ne vais pas laisser plus de suspens : cette année, j’ai décidé de vous parler d’art et même d’Art avec un grand A. L’Art étant un sujet plus qu’étendu, je vais me pencher sur les expositions d’art. Mon but n’est bien évidemment pas de réduire cette vaste discipline, mais justement de vous en détailler une infime partie.

L’art n’a pas de frontière ni de langage, il se vit et se ressent mais sa traduction n’est pas nécessaire dans l’appréhension d’une œuvre. En ce qui concerne sa compréhension, c’est une toute autre histoire. Je ne vais pas m’épancher sur des sujets philosophiques comme « qu’est-ce que l’Art ? » ou « comment comprendre l’Art ? », mais il est évident que le contexte modifie la perception des choses. Par exemple, la très célèbre œuvre Guernica de Pablo Picasso ne sera pas du tout comprise de la même manière, si le contexte de l’œuvre est exposé ou non, ou bien plus ou moins connu du « regardeur » en amont. C’est à ce moment que l’importance du travail du traducteur entre en ligne de compte. Faire en sorte que toute personne, qu’importe sa nationalité et ses connaissances antérieures, soit en mesure de comprendre.

Laissez-moi vous dresser le tableau : dimanche après-midi, jour d’automne, temps pluvieux et froid, vous vous baladez au musée, tout en faisant de votre mieux pour ne pas penser – plus facile à dire qu’à faire – à tous les projets de traduction qui vous attendent. Au cœur du musée, vous vous arrêtez pour lire un panneau explicatif sur les œuvres de Gustave Caillebotte. En vous prenant au jeu, vous continuez de lire et puis déformation professionnelle oblige, votre regard se perd sur les paragraphes en anglais, en italien, en espagnol et en allemand. Essayer de ne pas penser à la traduction ? Raté. Vous commencez à analyser le paragraphe anglais, puis ensuite ceux de vos autres langues de travail. Le résultat vous plaît, oui, non ? Je laisse votre imagination faire le reste, mais vous êtes arrivés à destination.

Au sein des expositions temporaires ou bien permanentes se cachent aussi des traductions qui attirent moins le regard. Il y existe une multitude de supports autres que les panneaux explicatifs à l’entrée des salles comme par exemple les cartels, mais si vous savez ce que c’est : les petites notices autour des œuvres permettant de connaître le nom de l’artiste, le titre de l’œuvre, les matériaux la composant, parfois ses dimensions, ainsi que sa provenance – à savoir le prêteur ; ces éléments composent le « cartel simple ». Ces fameux cartels détaillent aussi l’œuvre en elle-même parfois, par exemple comment le sculpteur a façonné sa statue en décrivant les techniques utilisées, la provenance historique de l’œuvre, le courant artistique ou des éléments descriptifs ; on nomme ce type d’informations le « cartel développé ». C’est pour cela que la traduction d’art se trouve à mi-chemin entre la traduction technique et la traduction créative. Bien sûr selon le cas, il peut s’agir d’une traduction entièrement technique ou que de transcréation, le mélange des deux domaines n’est certainement pas une obligation.

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Eve Bouzeret, cheffe de projets expositions temporaires au Centre des monuments nationaux à Paris depuis 4 ans, a accepté de bien vouloir nous en dire plus sur la création des expositions temporaires.

Dans le processus de création d’une exposition, quand la traduction des supports entre-t-elle en ligne de compte ?

« Nous avons une méthodologie de production pour les expositions temporaires, qui jalonne notre travail, que nous travaillions sur une exposition comme Godard-Picasso : collage(s) à l’abbaye de Montmajour (Arles) ou Victor Hugo, la Liberté au Panthéon, au Panthéon (Paris).

Dès le début de la phase de production du projet, avec le commissaire d’exposition et l’administrateur (directeur) du lieu accueillant l’exposition, nous décidons globalement des éléments de médiation que nous souhaitons mettre en œuvre. Pour faire simple, le texte est l’élément principal de médiation dans une exposition. En fonction du site et donc du type de visiteurs qui y viennent, ainsi que des visiteurs potentiels de l’exposition, nous choisissons le nombre de langues présentes dans le circuit de visite. Contrairement aux expositions permanentes, ou au circuit de visite dans l’ensemble du monument historique, qui sont pérennes, et peuvent bénéficier d’une traduction en une dizaine de langues, les expositions temporaires ne durent souvent que 3 mois en raison des normes internationales de conservation préventive des objets de collection et ont des surfaces restreintes. Ainsi, nous devons souvent nous limiter à des textes en 2, 3 ou 4 langues, sachant que les textes sur les cimaises (murs temporaires) ne seront qu’en français, parfois en anglais, mais très rarement traduits dans une troisième langue. De manière générale, les troisième et quatrième langue se trouvent sur des fiches de salle (document imprimé en petit format, avec lequel le visiteur peut se mouvoir dans l’exposition). L’audioguide multilingue existe pour les expositions temporaires au sein de très grands lieux parisiens mais nous avons rarement les moyens financiers d’en créer.

Enfin, dès que les textes sont rédigés et validés en français, nous pouvons les faire traduire. Cela prend du temps et est assez coûteux, il nous faut donc avoir la version définitive des textes avant de les transmettre aux traducteurs, surtout quand nous ne sommes pas capables de relire ensuite pour vérifier la traduction (il faut avoir un bon niveau pour relire 15 000 signes en langue étrangère et voir où se trouve les erreurs d’un traducteur professionnel, mis à part en anglais aucun d’entre nous ne maîtrise suffisamment d’autres langues). Cela peut d’ailleurs causer problèmes si le traducteur s’estime mal rémunéré, il effectuera son travail au plus vite et ne nous posera pas de questions, alors même que certaines notions sont très spécifiques, impliquant parfois des contre-sens. Avec le coordinateur de traduction, nous essayons donc d’anticiper quelques écueils, comme un lexique de certains termes ou des visuels des œuvres exposées, accompagnant ici les textes à traduire. »

Comment le CMN – Centre des monuments nationaux – choisit-il ses traducteurs ?

« Malheureusement, et contrairement à d’autres prestataires, notre service – le département des manifestations culturelles – n’est pas associé au choix des traducteurs. La traduction étant un domaine très vaste et qui sert pour l’ensemble des services du CMN ou presque, nous avons ce que l’on appelle un accord-cadre, puisque notre établissement public est soumis aux règles des marchés publics. Cet accord-cadre permet de sélectionner une entreprise (parfois il peut être multi-attributaire) de traduction avec laquelle nous aurons des prix fixes au mot selon la langue et les délais grâce à un BPU (bordereau de prix unitaire) à respecter pour la période donnée (généralement 3 à 4 ans). L’entreprise, après mise en concurrence ouverte à tous et sélection suivant des critères techniques et de prix, est notre seul interlocuteur. Nous communiquons par e-mail pour les demandes de devis respectant les prix du BPU pour chaque besoin de traduction. Nous demandons tout de même le CV du traducteur travaillant sur le projet mais nous n’échangeons qu’avec une unique personne, le coordinateur, qui est toujours le même. C’est très pratique, mais cela a aussi des limites. »

Que penses-tu de la traduction dans le domaine de l’art ?

« C’est essentiel car nous avons des visiteurs du monde entier, une partie des visiteurs parle anglais mais pas tous. Si nous proposons le français, l’anglais et l’espagnol (parfois avec des abstracts par manque de place) nous pouvons déjà transmettre des informations et du savoir, à une large part de la population mondiale, et donc de nos visiteurs. Les visiteurs étrangers, doivent aussi se sentir à l’aise dans nos monuments, afin de pouvoir se délecter des œuvres qui sont autour d’eux. Acquérir des informations au cours d’une exposition, et se sentir bien, car ces informations sont données dans une langue maîtrisée, sont des raisons qui peuvent pousser le visiteur à avoir envie de revenir ou bien l’inciter à visiter d’autres lieux du réseau CMN – composé de 100 sites sur toute la France. Néanmoins, la traduction dans le domaine de l’art est difficile car elle fait appel à de nombreuses disciplines : l’histoire de l’art en premier lieu mais renvoie aussi au domaine de la création, de la technique de fabrication, de l’histoire, de la géographie, des échanges géopolitiques, de la philosophie, de la philosophie de l’art, du sensible et des idées des artistes, qui sont parfois saugrenues. Le traducteur doit donc d’abord comprendre les nuances du texte en français, sinon il en découle une perte des niveaux de lecture et de sensibilité liés à la traduction. En général, nous trouvons que les traductions – en anglais tout du moins car nous les comprenons – sont trop littérales et simplistes, mais cela doit aussi venir de la commande initiale à travers l’accord-cadre et des faibles prix négociés. »

Quelles sont les difficultés des traducteurs qui ressortent sur les supports ?

« Si le traducteur n’a jamais fait d’histoire de l’art et ne fréquente pas les musées, c’est un problème majeur. Mais même avec cela, il y a aussi une question de recherches en amont de la traduction et aussi les échanges avec nous. Quand je relis les textes du commissaire d’exposition, j’ai souvent des remarques, quelques suggestions à apporter dans la forme et aussi des questions de fond car certaines idées me paraissent trop complexes pour les visiteurs, certaines phrases sont trop longues, des mots sont à définir, parfois je ne comprends pas moi-même la notion mentionnée. Dès lors, quand je n’ai aucune question du traducteur, je me dis soit qu’il est très très fort, soit qu’il y a un problème. Je trouve donc qu’il faudrait plus échanger, faire des lexiques des mots techniques pour chaque projet, faire des résumés de nos idées générales, outre les textes, afin que le traducteur puisse comprendre les idées principales à transmettre. Dans une exposition, 15 à 25 000 signes par langue sont présents, nous pouvons résumer les idées principales que nous voulons véritablement transmettre aux visiteurs en 1 500 signes, il s’agit du synopsis du projet en réalité. Il nous faudrait peut-être donner ce synopsis et la façon dont nous le matérialisons dans l’espace afin d’immerger le traducteur. En effet, une exposition temporaire n’est pas un livre, ce n’est pas un texte illustré de visuel mais un média à part entière composée d’œuvres d’art et/ou d’objets ethnographiques s’inscrivant dans un espace donné, magnifié par la scénographie et entouré d’expôts – œuvres et tout autre élément de médiation, jeux à manipuler, vidéos, textes, maquettes, etc. »

En effet, la traduction que ce soit pour les expositions temporaires ou pour tout autre domaine reprend les mêmes codes : traduire par rapport au public visé mais aussi adapter la traduction à l’usage prévu. Et comme toujours, un écart se creuse entre la théorie et la pratique. Le traducteur ne pourra pas visiter l’exposition puisque cette dernière est en cours de création, la clef de voûte est donc la communication entre les différentes parties afin de pouvoir saisir au mieux les enjeux et les utilisations de chacun des supports mais aussi appréhender les détails techniques. Néanmoins, des réunions générales entre le coordonnateur et les clients – chefs de projets expositions ici – pourraient permettre de mieux cerner les contraintes et attentes des deux parties. Mais la réalité c’est que le temps et l’argent définissent beaucoup de paramètres dans le secteur de la traduction, si ce n’est tous les paramètres, et que cela laisse peu de place pour modifier les procédures.

Pour ne pas vous donner le cafard, je vais conclure en vous disant que même si nous traducteurs ne pouvons pas modifier les façons de faire sur le marché, nous pouvons toujours essayer de les améliorer et que la traduction dans le secteur de l’art a encore de beaux de jours devant elle, tant le domaine est international, créatif et technique.

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