Se spécialiser en tant que traducteur indépendant : Certains domaines de spécialisation requièrent-ils plus que d’autres une expérience préalable ?

Par Charlotte Goubet, étudiante M2 TSM

Voici une question qui me taraude depuis mon arrivée dans le Master TSM.

Pourtant, sauf erreur de ma part, c’est précisément pour cela que je suis ici : apprendre à faire comme si j’étais une spécialiste de tel ou tel domaine, sans avoir forcément d’expérience dans ledit domaine.

Oui mais… Lors de mes premiers pas dans le monde de la traduction, j’ai pu rencontrer un certain nombre de traducteurs spécialistes d’un domaine dans lequel ils avaient précisément travaillé pendant des années.

Qu’en est-il alors de la plus-value réelle d’un tel parcours ?

S’il est difficile de revendiquer, en deuxième année de Master, des domaines de « spécialisation », il est plus juste de parler de domaines de « prédilection », ou de « centres d’intérêts ».

Mais alors, en tant que traducteur indépendant débutant, comment se lancer dans un domaine qui nous intéresse, dans l’idée d’en faire un domaine de spécialisation, sans n’y avoir aucune expérience ?

Personnellement intéressée par le monde de l’agriculture, j’ai souhaité me pencher sur ce domaine-ci. J’ai eu l’idée (brillante) de taper dans un moteur de recherche quelconque « traducteur + indépendant + agriculture ». Et là, bingo. J’ai trouvé mon homme.

Ce dernier se nomme Toby Belither. Se présentant lui-même comme un « ancien agriculteur reconverti en traducteur indépendant », Toby Belither a étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester (anciennement Royal Agricultural College), en Angleterre. Il a par la suite accumulé une trentaine d’années d’expérience, au Royaume-Uni et en France, en travaillant dans différentes exploitations agricoles.

Vous l’aurez compris, la langue maternelle de Toby Belither est l’anglais. Il effectue uniquement des traductions dans la combinaison de langues FR>EN, dans le domaine de l’agriculture mais également dans d’autres domaines au besoin.

Quel est son avis sur la question ? Je vous laisse le découvrir.

Bonjour M. Belither ! Bien que j’aie déjà résumé votre parcours, pourriez-vous nous expliquer comment vous êtes passé de la casquette d’agriculteur à celle de traducteur indépendant ?

Un jour, j’ai été contacté par un ancien collègue, formateur en management pour le service après-vente à l’international d’un fabriquant de tracteurs. Ce dernier a fait appel à mes services en tant qu’anglophone. Il avait besoin de quelqu’un pour traduire des formations à l’intention de concessionnaires du français vers l’anglais et il n’avait jusque-là trouvé personne qui puisse effectuer ce travail.

J’ai hésité au départ, car je n’ai jamais vraiment eu l’habitude de travailler sur un ordinateur et qu’il m’est difficile de rédiger efficacement sur un clavier.

J’ai finalement accepté, et je me suis adapté au mieux pour le travail demandé. J’ai d’abord téléchargé le logiciel de reconnaissance vocale « Dragon NaturallySpeaking » (page en anglais). Ce dernier, avec lequel je travaille toujours aujourd’hui, me permet de dicter au fur et à mesure ma traduction anglaise à mon ordinateur.

Bien sûr, ce logiciel ne produit pas de résultat « parfait » et il nécessite une post-édition, notamment au niveau de la ponctuation. Mais il est tout de même efficace car il apprend au fur et à mesure les mots que l’on lui dicte.

Avec les connaissances que je possédais dans le domaine de l’agriculture, ce travail ne m’a pas paru excessivement difficile. J’ai débuté en 2012. J’étais alors toujours agriculteur. Je traduisais le soir et les week-ends.

Plus tard, des soucis de santé m’ont amené à stopper mon activité agricole.

Avez-vous effectué une formation à la traduction ?

Non, je n’ai pas souhaité effectuer de formation en traduction. Les demandes de traduction que je recevais pour le domaine agricole étaient très aléatoires. Financièrement, je n’ai pas jugé rentable d’investir dans une formation alors que mes revenus n’étaient pas stables. Mes plus grandes rentrées d’argent provenaient de la traduction de sites internet, et les demandes de ce genre n’étaient pas assez fréquentes.

De plus, je n’avais pas vraiment de temps pour me former car je travaillais toujours en tant qu’agriculteur.

Que conseilleriez-vous à un jeune traducteur ou une jeune traductrice indépendant.e qui souhaiterait faire ses débuts dans le domaine de l’agriculture ?

Si la formation est de toute façon un plus, je pense que le problème peut résider dans l’absence de connaissances agricoles. J’effectue ce travail car je possède des connaissances solides dans ce domaine d’une part en anglais, car j’ai étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester, et d’autre part en français, car j’ai travaillé dans des exploitations agricoles pendant vingt-et-un ans.

Et encore une fois, le domaine agricole est très exigeant. Dans mon cas par exemple (traduction du français vers l’anglais), l’anglais américain et l’anglais du Royaume-Uni sont bien sûr différents, mais le vocabulaire varie même d’un état à un autre aux Etats-Unis. Il m’arrive parfois de refuser du travail pour ces raisons-là.

Quels sont les interlocuteurs avec lesquels vous travaillez aujourd’hui ? Sont-ils tous spécialisés dans le domaine agricole ? Y ont-ils tous travaillé à un moment donné ?

Je ne travaille qu’avec des clients directs, donc des sociétés spécialisées dans le domaine, et je ne connais personne qui fasse la même chose que moi. C’est un domaine vraiment pointu.

Soit je démarche moi-même les clients, soit ils prennent contact avec moi via mon site internet.

De quelle manière traitez-vous les demandes de traduction qui vous sont soumises dans des domaines autres que celui de l’agriculture ?

De façon générale, les autres projets que je traite se rapprochent du domaine agricole. Il m’arrive de travailler par exemple dans le domaine de la pisciculture, et le vocabulaire de ce dernier est assez proche de celui du domaine agricole. Je trouve ces projets plutôt faciles à comprendre.

Quand je ne me sens pas capable de traduire dans un certain domaine, je préfère toujours refuser le projet pour éviter de produire une mauvaise traduction.

Selon vous, est-il mieux voire indispensable de disposer d’une expérience dans le domaine de l’agriculture pour s’y spécialiser en tant que traducteur ?

Quels sont selon vous les avantages ou inconvénients à effectuer une formation en traduction ?

Pour ce qui est du domaine agricole, je pense que l’expérience est indispensable, car c’est un domaine très exigeant. Néanmoins, les formations universitaires sont intéressantes du point de vue de la formation aux outils qu’elles offrent, notamment les logiciels de traduction assistée par ordinateur.

Je ne me suis personnellement pas plié à toutes les exigences du marché. En effet, si j’ai souhaité à un moment donné traduire davantage et travailler pour des agences, je n’ai pas poursuivi dans cette voie.

Les conditions sont trop nombreuses (certains logiciels sont obligatoires pour travailler avec telle ou telle agence) et les pénalités en cas de corrections à apporter ou de débit considéré comme trop lent sont trop importantes.

Je travaille donc uniquement avec des clients directs que je démarche moi-même. Je possède désormais quelques clients réguliers pour lesquels je travaille depuis cinq ou six ans.

La traduction représente pour moi un complément de revenu.

Quels outils utilisez-vous en tant que traducteur ?

Je n’utilise pas réellement d’outils en dehors de « Dragon NaturallySpeaking ».

Je travaille directement dans les fichiers sources que je reçois (en gardant toujours une copie) par écrasement des données.

Il s’agit le plus souvent de fichiers Word et PDF. En ce qui concerne les documents au format PDF, j’ai investi dans une licence payante afin de pouvoir les modifier.

Des fichiers InDesign, Excel ou Powerpoint vont être plus longs à traiter et je fais varier mes tarifs en conséquence.

Effectuez-vous une seconde activité en plus de celle de traducteur indépendant ?

En effet. Mon activité principale est aujourd’hui la location de chambres d’hôtes. C’est une activité qui se « marie » bien avec celle de traducteur car je travaille depuis chez moi.

Pour le bon maintien de mon activité de traducteur, je me rends tous les ans dans des salons agricoles pour contacter de potentiels nouveaux clients. Mes clients se situent plutôt parmi des sociétés françaises de taille moyenne qui exportent à l’étranger. Il ne s’agit pas de multinationales, qui possèdent bien souvent leurs propres services de traduction.

Quelle part environ de votre revenu mensuel représente la traduction ?

Encore une fois, cela est très aléatoire selon les demandes que je reçois. Il peut arriver que la traduction représente un tiers voire la moitié de mon revenu mensuel (modifications de sites web, sortie de nouveaux engins agricoles, …).

Les années moins fastes, la traduction représente plutôt un quart de mes revenus.

Pourriez-vous indiquer une fourchette de vos tarifs ?

Je suis rémunéré au mot et il peut arriver que je varie mes tarifs selon que mes clients sont plus ou moins bons payeurs.

De façon générale, mon tarif au mot tourne autour de 11 à 14 centimes d’euros.

Pour ce qui est des sites web, je tarife aux nombre d’heure passées à traduire. Il s’agit le plus souvent de 40 euros par heure environ.

Par souci d’honnêteté, je tarife le plus souvent possible au nombre réel d’heures passées à travailler, même si le nombre évalué lors du devis était supérieur.

Au vu de mon entretien avec M. Belither, bien que la formation en traduction soit importante (voire indispensable pour qui souhaite intégrer le marché de la traduction dans son ensemble), il paraît indispensable pour un traducteur de bénéficier d’une expérience préalable dans le domaine de spécialisation dans lequel il souhaite exercer.

Et pour cause. Je me dois ici de faire allusion à la table ronde organisée par la SFT (Société française des traducteurs) en partenariat avec l’Université de Lille, le 2 octobre 2020, à l’occasion de la Journée Mondiale de la Traduction.

Lors de cette table ronde, des traductrices indépendantes aux profils très différents présentaient leur parcours aux étudiants, professeurs et professionnels de la traduction présents.

J’ai ce jour-là compris que mon questionnement n’était pas illégitime, mais mal orienté.

En effet, pour reprendre le cas de M. Belither, ce dernier n’a pas reçu de formation professionnelle en traduction et son expérience seule a dirigé sa professionnalisation.

Nombreux sont d’ailleurs sur le marché les traducteurs dans le même cas que M. Belither et ils en font partie intégrante.

Mais qu’en est-il des traducteurs qui possèdent une formation en traduction sans posséder d’expérience préalable dans l’un de leurs domaines de spécialisation ? Et quid de ceux qui possèdent et l’expérience et le diplôme de traducteur ?

Parmi les traductrices rencontrées lors de la JMT, un grand nombre d’entre elles avaient auparavant travaillé dans le domaine qui était devenu leur spécialité. Contrairement à M. Belither, certaines avaient d’ailleurs par la suite suivi une formation continue en traduction.

En confrontant ces différents profils, j’ai compris que l’expérience dans un domaine de spécialisation est certes indispensable pour un traducteur, mais que cette dernière peut avoir lieu à n’importe quel moment de son parcours.

Lorsqu’elle n’est pas préalablement acquise, l’expérience s’acquiert au quotidien.

Les langues évoluent constamment et le traducteur se doit, pour coller au mieux à ses domaines de spécialisation, de s’y former continuellement. Magazines spécialisés, conférences, salons (comme l’indiquait M. Belither), formations, toutes les opportunités sont bonnes à prendre pour se former dans le domaine qui nous plaît en tant que traducteur.

Tout domaine de spécialisation requiert donc de l’expérience, et le métier de traducteur est résolument un métier de passionné.

Un grand merci à Toby Belither pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, ainsi qu’aux traductrices de la SFT présentes à l’Université de Lille pour la JMT 2020.

Lien vers le site internet de M. Toby Belither, traducteur indépendant FR>EN spécialisé dans le domaine agricole : http://agri-traduction.com/

À la rencontre du Bureau des Traductions

Par Élise Ventre, étudiante M2 TSM

Vous vous demandez certainement, mais qu’est-ce que c’est que ce Bureau des Traductions ? De quoi s’agit-il exactement ? D’une institution ? D’une agence spéciale ?

Eh bien oui, vous avez la bonne réponse. C’est bien une agence un peu spéciale. C’est en fait le service qui s’occupe de la traduction au sein de l’équipe du journal Courrier international. Mais si, je suis sûre que vous connaissez. C’est ce journal qui publie en français des articles provenant du monde entier. Que vous soyez traducteur, ou tout simplement passionné par l’actualité du monde, vous devez bien l’avoir feuilleté au moins une fois.

Courrier international, qui a pour slogan « un autre regard sur l’actualité », présente à un lectorat français des nouvelles du reste du monde. Créé en 1990, cet hebdomadaire publie du contenu issu de plus de 1 500 sources du monde entier et de divers formats (journaux mais aussi blogs). En 1996, le site courrierinternational.com est lancé. En plus de la diffusion des articles en version numérique, certains contenus exclusifs tels que des vidéos y sont disponibles. Il est également possible de poster des commentaires et, ainsi, de discuter less sujets évoqués. Les articles sont classés par rubrique, nous permettant de trouver facilement du contenu autour du thème qui nous intéresse (France, Économie ou Sciences sont des exemples de ces catégories).

Ce journal regorge évidemment d’articles traduits. En tant que future traductrice, j’ai donc voulu en savoir plus sur les méthodes de travail employées pour ce type d’exercice, à savoir la traduction journalistique. Allons découvrir ce qu’il se passe dans les coulisses de ce service hors-norme.

Je tiens à remercier Leslie Talaga pour le temps accordé à répondre à mes questions.

Présentez-nous votre équipe (nom, prénom, poste, formation, langues de travail…)

Nous sommes 10 salariés francophones de tous âges et nous travaillons chacun dans deux à quatre langues étrangères. Les langues traduites par les salariés et une équipe de correspondants et traducteurs indépendants sont l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le portugais, l’italien, le catalan, le roumain, l’ukrainien, le russe, le japonais, le chinois, le suédois, le danois, le coréen, l’arabe, le polonais, le néerlandais, le hongrois, l’indonésien, le grec, le serbo-croate, le tchèque, le farsi, le bulgare, l’hébreu – toujours vers le français.

Nous avons en majorité des formations littéraires, le plus souvent un master en traduction de l’ESIT, de l’ISIT ou de Paris-Diderot, ou encore un master LCE.

Quelles sont les principales qualités à avoir pour faire partie de votre équipe ?

Outre un intérêt pour l’actualité du monde et des langues, il faut faire preuve de rapidité et de réactivité. Le rythme impose de savoir aller à l’essentiel, d’avoir une bonne capacité d’adaptation et d’apprécier le travail en équipe. La curiosité est bien sûr indispensable !

Votre travail, c’est plus du journalisme ou de la traduction ?

C’est de la traduction journalistique. Nous travaillons sur des articles qui sont sélectionnés par une équipe de rédacteurs.

Tout traducteur est au service à la fois de l’auteur du texte et du destinataire : dans notre cas, la source est journalistique et notre lecteur doit retrouver en français les caractéristiques d’un article de presse.

C’est un travail de journalisme au sens où, pour donner à lire un article en français, nous faisons des recherches documentaires, nous croisons les sources, nous faisons des vérifications qui mettent en parallèle le contexte de départ et la culture générale d’un lecteur de Courrier (la nôtre !), afin de faire les adaptations et la contextualisation nécessaires à la compréhension.

Le résultat doit être un article rédigé dans un français fluide dont on ne soupçonne pas que c’est une traduction, et qui respecte le style de l’auteur et plus globalement le style journalistique.

Comment se déroule votre travail ? Qui choisit les articles qui seront traduits ? Des journaux vous ont-ils déjà suggéré leurs articles ?

La rédaction du journal est atypique : une trentaine de rédacteurs en interne, auxquels s’ajoutent des correspondants, lisent la presse étrangère selon une organisation géographique et thématique (ex de rubriques : Europe, Amérique latine, Sciences, Économie). Ils font des sélections que valide la rédaction en chef. Les articles sont présentés seuls ou dans le cadre d’un dossier.

Les traducteurs, s’ils ont forcément des spécialités et des prédilections, doivent pouvoir aborder n’importe quel texte dans leurs langues de travail : il faut ainsi être capable de comprendre un article sur les dernières avancées scientifiques en génétique comme les références et sous-entendus dans un texte sur la politique d’un pays ; il ne vous aura pas échappé qu’on ne peut pas traduire si on ne comprend pas bien le texte d’origine.

L’entraide permet de se sortir des passages délicats.

Si vous devez traduire un article dont la langue originale n’est maîtrisée par aucun traducteur de votre équipe, comment faites-vous ?

Le service traduction (salariés) et ses pigistes traduisent toutes les langues qui sont lues par les journalistes “sélectionneurs” : nous n’avons donc pas de demande de traduction dans des langues qu’aucun de nous ne maîtrise.

Racontez-nous une journée type. Pouvez-vous nous dire combien d’articles ou de mots sont traduits chaque jour par votre équipe en moyenne ?

La semaine a longtemps été rythmée par la fabrication de l’hebdomadaire papier, dont les cahiers sont envoyés à l’imprimerie le lundi et le mardi : nous traduisions les articles de fond (dits “froids”) en milieu de semaine et les papiers d’actualité forte (dits “chauds”) le lundi et le mardi, à traiter en urgence car envoyés le plus tard possible avant le bouclage. Ce rythme a été bouleversé par l’avènement du web, qui est alimenté en continu.

Avec les pigistes et pour les fois où nous sommes en télétravail, nous utilisons Slack pour communiquer à longueur de journée.

Les contenus à traduire sont envoyés par la rédaction via un CMS (content management system), ou interface de gestion des contenus, sur lequel travaillent l’ensemble des services du journal, de la sélection à la maquette : la traduction est la première étape de ce que l’on appelle le “circuit de la copie”. Nous traitons les envois en fonction de l’urgence principalement, et non de nos affinités pour tel ou tel sujet.

L’organisation d’une journée pour un traducteur est variable : on peut se consacrer au même article sur plusieurs jours s’il est très long et/ou complexe, comme on peut traiter plusieurs textes plus brefs sur une même journée. Le plus souvent, nous gérons plusieurs temporalités simultanément et nous sommes amenés à avoir sur le feu un long article, un plus court et des brèves, au fil des demandes que nous recevons.

L’intérêt et la difficulté de notre travail résident dans la nécessité de basculer très vite d’une langue à une autre (2 à 4 langues étrangères par personne), et d’un sujet à un autre : situation politique d’un pays, innovations scientifiques, phénomène culturel ou artistique qui est passé inaperçu en France.

Outre les articles, nous traduisons des dessins de presse et nous sous-titrons des vidéos. Certains d’entre nous sont également chargés de rubriques (Histoire) et depuis peu, dans le sillage de nos comptes sur les réseaux sociaux, le service propose et publie des articles et des revues de presse autour des langues (www.courrierinternational.com/sujet/traduction).

Le rythme est généralement compris entre 6 et 15 feuillets de 1 500 signes par jour. Une cadence qui varie considérablement selon la langue de départ (le japonais prend plus de temps que l’espagnol, par exemple), la difficulté du texte, la familiarité du traducteur avec le sujet, mais aussi les impératifs de publication (et bien sûr l’état de forme de chacun). On traduit aussi plus ou moins vite selon qu’on a un seul article sur le feu, ou que l’on doit jongler entre plusieurs contenus.

Utilisez-vous des logiciels de Traduction Assistée par Ordinateur ? Si oui, lesquels ? Que pensez-vous de la traduction automatique ?

Non, car la traduction à Courrier s’apparente à la traduction d’édition : une mémoire alimentée grâce à un logiciel de TAO ne remonterait que très rarement des segments utiles. L’écriture de presse ne présente pas le même type de répétitions que les textes d’une organisation internationale, d’une ONG ou d’une marque, qui sont susceptibles d’avoir une terminologie et une phraséologie spécifique et unifiée. De notre côté, nous reprenons une multitude de journalistes qui ont chacun leur plume et la sélection fait en sorte d’être variée.

Au sein du journal, il est utile en revanche de constituer des lexiques sur des thèmes récurrents (élections, armées, justice, par exemple), qui permettent à la fois de gagner du temps s’ils sont mobilisés et d’employer un vocabulaire riche et précis. C’est ce que nous faisons au fil de l’eau.

Enfin, la mémoire humaine du service n’est pas à négliger : nous travaillons ensemble depuis longtemps, certains membres de l’équipe ont des décennies d’expérience, et nous mobilisons les connaissances acquises par chacun, notamment dans nos domaines de spécialité. Nous échangeons beaucoup, que nous soyons ensemble dans le bureau ou à distance.

La traduction automatique n’est pas, dans son état actuel, adaptée à notre secteur. Ce serait une perte de temps de devoir reformuler, préciser et adapter un texte produit par un robot.

Sur vos comptes Instagram et Twitter, vous mettez en avant des mots en langues étrangères. Comment sont-ils choisis ?

Nos publications sur les réseaux sociaux sont le plus souvent inspirées par des mots, phrases et thèmes que nous croisons dans notre travail ou nos lectures. Les propositions peuvent venir de tout le service traduction, parfois aussi de journalistes de Courrier.

En traduisant, nous repérons des difficultés ou des bizarreries qu’il nous plaît d’expliquer ou de commenter. L’idée est de dévoiler (partiellement !) les coulisses de notre travail, afin de montrer la gymnastique qui permet de cheminer d’une langue à l’autre.

Et parce que nous ne nous lassons pas de la richesse des langues, nous faisons parfois des publications liées à l’air du temps et sans motivation journalistique, pour témoigner des concepts spécifiques à certaines cultures ou à certains pays.

Vous pouvez retrouver les articles de Courrier international sur leur site Internet : https://www.courrierinternational.com/

Il est également possible de suivre le Bureau des Traductions sur leurs comptes Twitter (https://twitter.com/bureaudestrads) et Instagram (https://www.instagram.com/bureaudestraductions/).

Digital nomads : les traducteurs de demain

Par Hugo Panau, étudiant M1 TSM

Imaginez-vous en train de fouler le sable blanc d’une plage paradisiaque au fin fond du monde, ou peut-être dans un café en plein cœur d’une grande ville dont vous mourez d’envie d’explorer chaque recoin. Alors que vous êtes tranquillement assis avec votre ordinateur sous les yeux, vous ajoutez les derniers petits détails à votre projet de traduction, puis vous l’envoyez. Une fois votre ordinateur éteint, vous pouvez enfin partir à l’aventure et explorer la destination sur laquelle vous avez jeté votre dévolu. Avant de sauter dans l’inconnu, vous prenez quelques minutes pour avoir une petite pensée pour le chef de projet assis derrière son bureau à des centaines, voire des milliers de kilomètres de là où vous vous trouvez.

Si ces quelques lignes vous ont laissé rêveur, vous voudrez sûrement en apprendre davantage sur le mode de vie que partagent des milliers de traducteurs digital nomad.

Je me dois d’être honnête…Il se peut que j’ai un peu embelli la situation. C’est pourquoi, je vous propose dans cet article un portrait du traducteur digital nomad, et par la même occasion de déconstruire le mythe du traducteur freelance qui travaille au bord d’une plage paradisiaque ou au sommet d’une montagne.

Si comme moi vous avez du mal à vous imaginer dans le monde du travail actuel, le célèbre « métro, boulot, dodo », vous serez tout aussi excité en lisant cet article que je le suis en écrivant ces lignes.

Qu’est-ce qu’un digital nomad ?

Au sein de la communauté des digital nomads, on trouve tout un tas de personnes exerçant des professions différentes. On y trouve par exemple des rédacteurs, des graphistes, des traducteurs, des développeurs web et bien d’autres encore. Ils ont tous une chose en commun : ils parcourent le monde équipés de leur ordinateur portable, qui leur permet de travailler de n’importe quel lieu disposant d’une connexion Wi-Fi. Un digital nomad peut passer un mois ou deux au même endroit, puis faire ses bagages et déménager ailleurs lorsqu’il a l’impression d’avoir fait le tour. C’est une sorte de mode de vie d’expatrié constamment en quête d’aventures. C’est ainsi, en associant voyage et travail, que la plupart de ces traducteurs nomades réalisent leur rêve.

Un rêve éveillé

Le mode de vie des digital nomads est une conception romantique de la vie qui valorise avant toute chose la liberté et l’aventure. Cependant l’idée de travailler en sirotant une piña colada à Cancún peut sembler géniale, mais elle présente certains avantages et inconvénients.

Vous pouvez travailler de (presque) partout dans le monde.

Une fois que vous vous êtes embarqué dans votre voyage en tant que digital nomad, vous n’avez plus besoin de passer huit heures assis derrière un bureau monotone entouré de murs gris déprimants. Vous êtes libre de choisir votre espace de travail, qu’il s’agisse de votre maison, d’un café, d’une bibliothèque ou d’un espace de coworking. Par ailleurs, ce mode de vie vous libère des longs et fatigants trajets quotidiens pour vous rendre au bureau.

Vous êtes libre de choisir vos heures de travail

En général, les gens doivent se rendre au bureau vers neuf heures du matin. Mais tout le monde n’est pas très productif à ce moment de la journée. Vous pouvez vous sentir plus inspiré et motivé la nuit ou le soir. Peu importe que vous soyez un couche-tard ou un lève-tôt, une fois que vous avez décidé que vous êtes un digital nomad vous travaillez aux heures qui vous conviennent le mieux.

Vous êtes plus motivé et plus productif

La vie d’un digital nomad implique forcément beaucoup de voyages et d’aventures qui, pour beaucoup, représentent une source d’inspiration. Un mode de vie qui est axé sur le voyage ainsi que sur l’exploration de nouveaux environnements, vous permet d’aborder une nouvelle manière de travailler et donc de faire les choses comme bon vous semble. Personne ne vous dit comment vous devez faire votre travail. Si vous avez une idée géniale pour améliorer votre travail, allez-y. Si vous pensez qu’une tâche doit être réalisée différemment, faites-le. Désormais, c’est vous qui êtes responsable et qui fixez vos propres règles.

Vous avez la possibilité de découvrir de nouvelles langues et cultures

En s’immergeant complètement dans différentes langues et cultures les digital nomads peuvent constamment améliorer leur compétence de communication interculturelle, une qualité plus que primordiale pour un traducteur. Cela représente un réel atout pour les exercices de localisation.

Vous pouvez mettre de l’argent de côté plus facilement

Si vous gardez un œil sur vos dépenses et que vous choisissez les bons endroits, vous pouvez économiser de l’argent. Si vous travaillez pour des clients basés en France ou aux Etats-Unis et que vous vivez dans un pays où le coût de la vie y est nettement inférieur, votre compte en banque n’en sera que ravi. Dans le meilleur des cas, vous gagnez donc plus tout en dépensant moins.

Vous aurez l’occasion d’explorer le monde mais aussi d’en apprendre plus sur vous-même

Être un digital nomad signifie voyager sans arrêt. Vous pouvez voir le monde, vivre des aventures, améliorer votre qualité de vie, rencontrer des gens incroyables. En naviguant seul à travers le monde entier, vous commencez à vous découvrir, à percevoir vos forces et vos faiblesses, vos vraies passions et vos désirs. C’est une grande chance de devenir plus mature, tant sur le plan personnel que professionnel.

L’envers du décor

Pouvoir travailler où l’on veut et voyager à travers le monde est certainement une excellente façon de vivre. Ce mode de vie présente un certain nombre d’avantages, mais il s’accompagne également de son lot d’inconvénients (malheureusement tout n’est pas toujours rose). Si vous envisagez de changer de vie, vous devez être réaliste et savoir dans quoi vous vous engagez.

Vous n’avez pas de revenu fixe

Si vous êtes un traducteur freelance vous êtes déjà familiarisé avec cet inconvénient. Vos revenus ne sont pratiquement jamais garantis. Il est important de disposer d’une solide base de clients avant de vous lancer dans l’aventure.

Vous travaillez deux fois plus

Un autre des plus grands inconvénients pour le digital nomad est que la partie travail n’est pas toujours aussi facile qu’elle en a l’air. Ce n’est pas parce que vous pouvez voyager dans le monde entier et travailler où vous voulez que vous avez un revenu régulier. Surtout lorsque vous commencez, il y a généralement beaucoup à faire. Vous devez souvent travailler 7 jours sur 7, les jours fériés et les week-ends ne feront plus partis de votre quotidien. Vos journées de travail peuvent parfois être beaucoup plus longues que 9h-17h.

Vous devez apprendre à vous motiver vous-même

Bien que les traducteurs doivent respecter des échéances, il peut parfois être difficile de se motiver. Surtout lorsque vous vous trouvez sur une belle plage tropicale et que vous pouvez aussi bien aller vous baigner, bronzer au soleil ou siroter des cocktails dans un bar. Cependant, ce mode de vie n’est pas seulement amusant, il est aussi très exigeant. La discipline est donc l’une des compétences essentielles à acquérir.

Vous serez susceptible de vous sentir seul

Pour la plupart des gens, l’un des plus grands inconvénients du nomadisme est probablement le fait que vous ne pouvez pas voir votre famille et vos amis autant que vous le souhaitez. Vous risquez de manquer des événements importants car vous serez à l’autre bout du monde et les éventuels allers-retours peuvent vite vous coûter chers. Bien sûr, vous pouvez toujours les appeler et leur parler en appel vidéo. Mais ce n’est pas pareil que d’être là et de les serrer dans vos bras. De plus, chaque fois que vous partez, vous devez dire au revoir à vos proches, ce qui peut être très éprouvant.

Votre quotidien aura son lot de surprises

Bien que la partie voyage semble formidable, ce mode de vie comporte également de nombreuses mésaventures. Avez-vous pensé aux intoxications alimentaires, aux passeports volés, aux vols manqués ou pire encore au vol de votre ordinateur ? Il y a de nombreuses petites difficultés que vous rencontrerez en tant que digital nomad. Ces choses peuvent être très frustrantes, vous faire perdre beaucoup de temps et/ou coûter cher.

Vous devrez faire face aux jugements des autres

Lorsque vous évoquerez votre mode de vie à vos proches ou à toute autre personne, généralement leur première réaction sera de vous envier ou alors de vous dire à quel point vous avez de la chance. D’autres vous regarderont comme si vous étiez fou ou comme si vous aviez la tête constamment dans les nuages. On vous posera sûrement la question « Pourquoi ne voulez-vous pas acheter une maison ? ». Ou alors ils vous demanderont quand allez-vous enfin mettre fin à vos « vacances », quand allez-vous « vous installer et avoir une famille » ou encore quand allez-vous revenir à la réalité et retrouver un « vrai travail ».

Comme vous l’aurez compris, être un digital nomad présente non seulement des avantages, mais aussi de nombreux inconvénients. Ne pas voir sa famille et ses amis tout le temps, rester motivé pour travailler ou ne pas avoir de revenu garanti sont autant de choses que tout le monde ne peut pas gérer.

Et si vous tentiez l’expérience ?

Si vous êtes déjà un travailleur indépendant qui travaille à domicile, vous n’êtes qu’à quelques pas de devenir un digital nomad. Il vous suffit de tester ce mode de vie pendant un mois ou deux et de voir s’il vous convient. Après tout, qu’avez-vous à perdre ?

Si vous êtes un traducteur fraîchement diplômé et débutant sa carrière en freelance, acquérir une expérience professionnelle ou bien trouver un ou deux clients réguliers avant de partir à l’étranger serait peut-être plus judicieux.

Faites vos valises

Faire une liste de ce que l’on va emmener est monnaie courante parmi les digital nomads. Mais alors comment mettre toute sa vie et son bureau dans une valise ou un sac à dos ? Il est nécessaire d’emporter le matériel qui convient pour vous assurer une productivité optimale. Je vous propose une liste d’équipements essentiels à tout digital nomad :

  1. Ordinateur portable
  2. Smartphone
  3. Routeur Wi-Fi portable
  4. Batterie externe
  5. Casque antibruit
  6. Appareil photo
  7. Lecteur d’Ebook

Quant aux visas que vous devez obtenir (si vous en avez besoin), cela dépend des pays que vous comptez visiter et de la durée prévue de votre séjour. La plupart des digital nomads voyagent avec des visas touristiques normaux. Vérifiez toujours la réglementation en matière de visas avant de vous rendre dans un nouveau pays.

Les destinations les plus prisées par les digital nomads

Après avoir passé en revue la liste du matériel nécessaire, il est déjà l’heure de vivre le reste de votre vie. Mais par où commencer ? Vous trouverez ci-dessous quelques destinations très populaires au sein de la communauté des digital nomads.

Bali, Indonésie

On ne vous la présente plus, cette destination qui fait rêver tout le monde et dont Instagram nous a dévoilé les moindres recoins, est un vrai repère pour les digital nomads. Bali remplit tous les critères. Eh oui, cette petite île regorge d’espaces de coworking. Le coût de la vie varie en fonction de votre mode de vie. Les fêtes sur la plage, les scooters et les cocktails peuvent vite épuiser toutes vos économies, à moins que vous choisissiez de vivre plus raisonnablement, c’est vous qui décidez ! Enfin, malgré tous les touristes et les instagrameurs, l’île de Bali reste incroyablement belle et inspirante. Il y a également d’autres îles et villes proches que vous pouvez facilement visiter, ce qui fait de Bali un pied à terre idéal pour explorer de nombreux endroits uniques et passionnants.

Chiang Mai, Thaïlande

Vous l’aurez compris, l’Asie est le continent phare pour les digital nomads qui ont soif d’aventure. Cette grande ville de la Thaïlande se situe à 700 km au nord de la capitale Bangkok. Connue pour être un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, Chiang Mai abrite des temples anciens ainsi qu’une nature verdoyante.

Chiang Mai n’est peut-être pas considérée comme la plus jolie ville de Thaïlande, mais le coût de la vie y est dérisoire. C’est certainement l’un des endroits les moins chers d’Asie, du logement à la nourriture en passant par la location de vélos et les espaces de coworking. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est aussi l’endroit idéal pour vous aider à vous vider l’esprit entre deux séances de travail : des séances de yoga gratuites sont organisées dans toute la ville ainsi que des retraites spirituelles.

Medellín, Colombie

On trouve peu de villes sur le continent sud-américain qui s’adaptent au nomadisme, mais Medellín est en tête de presque toutes les listes. La capitale du département d’Antioquia en Colombie, autrefois connue pour son taux de criminalité élevé, a réussi à redorer son image et est devenue un lieu de prédilection pour presque tous les voyageurs qui visitent le pays.

Pourquoi Medellín est-il un bon choix pour les digital nomads ?  Les espaces de coworking y sont nombreux et les options gastronomiques sont bonnes et variées et plus qu’abordables, sans oublier bien sûr des paysages à couper le souffle.

Barcelone, Espagne

Vous n’aurez aucun problème pour trouver un espace de coworking et une bonne connexion internet à Barcelone.

C’est l’endroit idéal pour les digital nomads qui cherchent à améliorer leur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. La scène culturelle est florissante et le soleil brille presque toute l’année, ce qui vous permet de profiter des plages et des montagnes environnantes.

N’hésitez pas à consulter le site Nomad List pour en apprendre davantage sur vos prochaines destinations. Nomad List catalogue les meilleurs endroits au monde où les digital nomads peuvent vivre et travailler à distance. Le site recueille plus d’un million de données sur plus de deux milles villes dans le monde, allant du coût de la vie à la température en passant par la sûreté et la sécurité. En exploitant ces données et selon vos critères, il vous conseille sur la prochaine étape de votre voyage.

Pour les utilisateurs qui ont souscrit un abonnement, il offre également un accès à toute une communauté et à un réseau social de voyageurs comptant plus de 10 000 personnes actives. Pouvoir communiquer et rencontrer des personnes qui partagent le même mode de vie peut être rassurant mais aussi inspirant. Il se pourrait même que certains d’entre eux deviennent des compagnons de voyage.

C’est un mode de vie, pas des vacances

Être un digital nomad peut sembler excitant et fascinant. Cependant, il est important de comprendre que ce type de voyage à long terme est radicalement différent d’un voyage ordinaire de deux semaines au Club Med. Vous n’avez pas d’autres choix que de travailler dur pour subvenir à vos besoins, mais il est encore plus important de réussir à concilier vie professionnelle et vie privée si vous ne voulez pas vous arracher les cheveux lorsque le stress du voyage vous rend trop facilement épuisé et irritable. Une trop grosse pression pourrait affecter la qualité de votre travail et malheureusement gâcher votre plaisir de visiter des endroits époustouflants.

L’objectif n’est pas de vous dissuader de voyager pendant que vous travaillez, bien au contraire ! Être digital nomad c’est l’occasion de vivre une aventure unique, et les traducteurs indépendants sont les mieux placés pour en tirer le meilleur parti. Si vous avez les pieds sur terre et que vos attentes sont réalistes, vous êtes prêt à passer de la théorie à la pratique. Faites vos recherches, pesez tous les facteurs de décision et vivez comme vous l’entendez.

Gardez à l’esprit que ce mode de vie devient de plus en plus populaire et qu’un nombre grandissant de jeunes professionnels, comme moi, pourraient bientôt se retrouver dans un environnement de travail partagé et véritablement ouvert sur le monde. Les digital nomads ne représenteront probablement jamais la totalité de la main-d’œuvre présente sur le marché du travail, mais l’évolution de notre société rendra le travail à distance plus facile et d’autant plus normal. Qui sait ? Nous pourrions bientôt revenir à une société nomade… certes avec plus d’avions, de trains et de séries Netflix que nos ancêtres.

Encore une dernière petite chose : prenez votre courage à deux mains et lancez-vous !

Sources

Katz, Lidor. « Digital nomad interview | Iris C. Permuy Hércules | Translator | freelance é – YouTube ». Youtube, 5 janvier 2019. https://www.youtube.com/watch?v=dJ3GBGGR_Xc.

Katz, Lidor. « Digital nomad interview | Elisa L Orellana Huhn | Freelance Translation | Aerial dancing – YouTube ». Youtube, 9 octobre 2019. https://www.youtube.com/watch? v=BpQPwLbMfao.

« Life as digital nomad ». MP3. https://www.trainingfortranslators.com/2019/02/21/new-podcast- life-as-a-digital-nomad/.

Remi Alli, Simon Ammann, Lauren Alexander, Jessy Coulter, Jennifer Miller & Tortuga Backpacks, Joshua Hayford, Amanda Napitu, Ashley Nowicki, Emily K. Olson, Matt Prior, Aliya Rosenbloom

& GlobeKick, Romina Viola, AND CO. ANYWHERE, 2017. https://cdn.and.co/resources/books/ AND_CO_Anywhere.pdf.

« Digital nomade : l’envers du décor d’un lifestyle qui fait rêver », 18 avril 2017. https:// www.roadcalls.fr/digital-nomade/.

Arpenter le chemin. « CONSEILS // Mon organisation de nomade numérique », 3 janvier 2019. https://arpenterlechemin.com/index.php/2019/01/03/conseils-nomade-numerique/.

Traverser la frontière. « Voyager, travailler et vivre partout dans le monde en étant nomade digital ». Consulté le 4 juin 2020. https://traverserlafrontiere.com/nomade-digital/.

« Living the Dream? How Freelance Translators Can Become Digital Nomads | The Savvy Newcomer ». Consulté le 5 juin 2020. https://atasavvynewcomer.org/2016/05/24/how-freelance-translators-can-become-digital-nomads/.

Mai, Denise. « 13 Disadvantages of Being a Digital Nomad That No One Tells You ». Digital Nomad Soul (blog), 21 avril 2017. https://www.digitalnomadsoul.com/disadvantages-of-being-a-digital-nomad/.

« 15 Best Cities for Digital Nomads in 2019 ». Consulté le 5 juin 2020. https://www.worldpackers.com/en/articles/best-cities-for-digital-nomads.

Rencontre avec Laurence Anthony, le créateur d’AntConc, perle linguistique du Japon

Par Jordan Raoul, étudiant M2 TSM

 

LaurenceAnthony

Laurence Anthony, toujours très souriant, dans son bureau

 

Fin septembre 2019, mon acolyte m’annonçait qu’elle allait décoller pour Tokyo, à la fin du mois suivant, dans le cadre de son mémoire. En un clin d’œil, ma pause pédagogique était planifiée. Hélas, quelque chose me tracassait. Abstraction faite de la locution お前はもう死んでいる, qui n’allait pas m’amener très loin, je ne peux prétendre parler japonais. Je ne voulais pas me cantonner à la passivité, c’est pourquoi l’idée de donner une dimension éducative à ce voyage me plaisait. « Que faire entre une visite du Pokémon Center et un après-midi détente dans la librairie Tsutaya ? » Ainsi, je me mis à puiser de l’inspiration dans mes études, à l’instar de ma partenaire. Eurêka ! M. Loock, notre professeur, venait justement de nous parler de Laurence Anthony, le développeur de AntConc, lors du cours de grammaire comparée. Laurence Anthony vit à Tokyo, où il est directeur de département au sein du Center for English Language Education in Science and Engineering (CELESE) à l’Université Waseda. En un tour de main j’avais envoyé un e-mail à Laurence Anthony, qui n’a pas tardé à répondre positivement à ma demande. Dans ce billet, je vous parlerai de l’histoire de AntConc, des programmes qui l’accompagnent, et des raisons pour lesquelles vous devriez songer à vous l’approprier. Les informations présentées sont tirées d’une interview avec Laurence Anthony ainsi que de diverses sources que vous pourrez trouver à la fin de l’article.

Qu’est-ce que AntConc ?

AntConc est un logiciel que les traducteurs qualifient généralement d’outil de corpus DIY (Do It Yourself). Le principe est simple : l’utilisateur va lui-même créer son corpus en complétant une base de données. Les fichiers, généralement au format .txt, sont compilés dans une interface très simple d’utilisation. Par exemple, si je suis traducteur et que je suis spécialisé dans la mode ou encore dans l’art, et que je veux être certain de mes sources, je peux créer mon propre corpus dédié au domaine en question. Il est possible de créer autant de corpus que souhaitable. La fonction principale du programme est ce que l’on appelle un KWIC (Keyword-in-context). Cela implique que l’utilisateur doit saisir le terme recherché dans la barre située en bas de l’interface. KWIC, qui signifie, en français, « mot-clef en contexte », est ici illustré par le fait que le programme va produire un résultat qui met en évidence le mot recherché au travers d’une couleur. La fonction KWIC sort, qui se situe encore en dessous, permet de colorer les termes qui suivent ou qui précèdent le terme recherché, permettant ainsi à l’utilisateur de retrouver les mots avec lesquels un terme donné fonctionne, en d’autres termes les collocations. Il existe bien évidemment d’autres logiciels qui offrent le même type de service, comme Sketchengine ou le COCA, mais AntConc présente deux avantages non négligeables : utilisation hors connexion et gratuité !

AntConc

Interface type d’une page de résultats AntConc

 

AntConc n’est pas le seul outil développé par Laurence Anthony. Il y en a en réalité beaucoup, et quelques-uns peuvent se révéler très utiles pour les traducteurs. On peut mentionner AntCorGen, qui permet de générer des corpus spécialisés de façon massive et rapide, ou encore AntPConc, qui est un outil d’analyse de corpus parallèles. Comme nous le verrons plus tard, Laurence Anthony n’a pas développé ces logiciels pour des traducteurs, ce qui suggère des possibilités d’améliorations qu’il admet vouloir programmer à l’avenir.

Mais puisqu’on parle du personnage : qui est vraiment Laurence Anthony ?

Né en 1970 à Huddersfield, au Royaume-Uni, n’a, contre toute attente, jamais été traducteur. Durant ses études, il parvient d’abord à obtenir une licence en physique mathématique au Manchester Institute of Science and Technology (UMIST) [désormais partie intégrante de l’Université de Manchester]. Son intérêt grandissant pour l’apprentissage et l’enseignement des langues le mène ensuite à l’Université de Birmingham, où il a obtenu un Master en 1997, en TEFL/TESL (Teaching English as a Foreign Language/Second Language). Il s’agit d’une certification qui équivaut au FLE (Français en Langue Étrangère), en France, et qui permet d’enseigner sa langue maternelle à des étudiants qui ne la maîtrisent pas (ou pas en tant que première langue). En 2002, enfin, toujours à l’Université de Birmingham, il devient docteur en linguistique appliquée. Son champ d’étude combine l’informatique et la linguistique. Mais Laurence Anthony maintient une relation étroite avec le Japon, et ce depuis 1991, année à laquelle il devient professeur principal dans une école de langue anglaise, avant de devenir membre permanent du corps professoral à la Okayama University of Science. À partir de 2004, il occupe cette même fonction au sein de la Waseda University, à Tokyo, où il est, encore à l’heure actuelle, à ce poste. Ce qui est important à savoir, c’est que AntConc n’a jamais été son projet principal. C’est sa création, certes, mais c’est avant tout un outil qu’il a développé à destination des étudiants. Ainsi, les évolutions qu’a subi AntConc ont une dimension qui s’oriente pleinement vers la pratique.

Comment AntConc est-il né ?

Pour comprendre l’histoire de AntConc, il faut se replonger au milieu des années 1990. Internet est encore naissant, l’ergonomie de l’informatique également, et l’étude du discours dans les corpus se faisait à la main. Laurence Anthony, jeune étudiant doctorant, décide de développer un outil pour sa thèse. Il pense à une interface dédiée à l’analyse du discours par la machine, ce qui lui procurerait une productivité accrue et lui éviterait des tendinites répétitives. Une nouvelle approche, celle de l’apprentissage automatique (machine learning en anglais) serait, à son sens, plus rigoureuse. L’une des grandes nouveautés pour lui, à cette époque, fut le développement d’une interface. Laurence Anthony code depuis ses 11 ans, mais n’avait jusqu’alors jamais créé d’interface. Pragmatique, il était important pour lui que cette interface soit user-friendly, mais également que le programme reste simple et qu’elle se limite à des « widgets, des boutons, etc. ». AntConc 1.0 était né ! Le logiciel est d’ailleurs toujours en ligne, pour les curieux. Notez qu’il est programmé pour être international, grâce au UTF-8.

Laurence Anthony2

En fin d’interview, avec Laurence Anthony. Photo: Yuzhe Jia

 

Comment AntConc a-t-il évolué suite à sa création ?

Pour Laurence Anthony, la vocation première de AntConc est de servir d’outil de travail pour ses étudiants de rédaction. C’est lorsque notre développeur a reçu la demande d’un professeur japonais qui voulait l’utiliser pour sa classe de rédaction, que AntConc est passé de « projet de doctorat » à outil pédagogique. Ces étudiants se servent de l’outil comme nous, les traducteurs, en quelque sorte. En effet, le but est le même : assurer la qualité linguistique du texte final. Que l’on rédige depuis une traduction ou depuis ses pensées, le rendu doit être fluide, adapté au public, et présenter les bonnes collocations. Aujourd’hui, c’est avec plus de 10 000 étudiants que Laurence Anthony exploite l’outil AntConc. Si AntPConc ne présente aucun intérêt pour ce public, l’outil AntCorGen est très apprécié, lorsqu’il s’agit de rédiger un texte spécialisé. Les étudiants peuvent, par exemple, collecter des articles de recherche très rapidement.
Deux premières évolutions ont changé la donne : la possibilité de télécharger AntConc sous Windows et la mise en ligne du logiciel. Très vite, un autre type de public s’est approprié AntConc : les linguistes de corpus. Cela a d’abord surpris Laurence Anthony. Ces linguistes utilisaient AntConc comme outil de recherche et n’ont pas tardé à proposer des améliorations à Laurence Anthony. Des mesures statistiques, des fonctions complexes, bref, des choses que les étudiants n’allaient probablement pas demander. Le logiciel est ainsi devenu très populaire auprès des linguistes. Plus tard et de la même manière, sont arrivés les traducteurs. Ce dernier groupe a, lui aussi, des besoins qui sont très différents des étudiants et des linguistes. Laurence Anthony a des idées plein la tête, mais le temps lui manque.

Waseda

Université Waseda, Tokyo

 

Qu’en est-il des traducteurs, alors ?

À ce sujet, Laurence Anthony est moins confiant. Deux choses sont pourtant intéressantes. Il est intervenu lors d’une conférence sur la traduction et a été interviewé par un site dédié à la traduction qui n’a pas hésité à parler de AntConc en détail, l’auteur en recommandant d’ailleurs fortement l’usage pour les traducteurs. Bien évidemment, je ne suis pas venu sans questions au sujet de la traduction. Un outil attirait mon attention en particulier : AntPConc, qui gère les corpus parallèles. Laurence Anthony admet qu’une fonction permettant de combiner les corpus générés à une mémoire de traduction, de sorte à pouvoir y effectuer des recherches. Le logiciel serait ainsi pourvu de paramètres de choix de langue, et même d’une possibilité de faire des alignements. Tout cela laisse rêveur, si bien que le développeur songe à créer une interface qui soit entièrement dédiée aux traducteurs et aux seuls outils dont ils auraient besoin. Nous verrons ce que l’avenir nous réserve.

Des changements sont toutefois prévus prochainement !

Considérant que AntConc est relativement lent, par rapport aux outils en ligne, Laurence Anthony est en train de créer une nouvelle base de données pour son logiciel. Elle a pour objectif de procurer à AntConc une vitesse comparable à celle des outils en ligne, tout en fonctionnant hors connexion. La langage choisi par le développeur pour cette base de données, Python, est supposé permettre à celle-ci de supporter des corpus de taille beaucoup plus grande, chose qu’apprécieront les linguistes. Des ajouts de mesures statistiques sont également au programme. À l’heure actuelle, AntPConc est déjà rédigé en Python, mais c’est un logiciel que peu de gens utilisent et Laurence Anthony n’a pas vraiment reçu de retours (traducteurs : à vos claviers). Sans retours, il n’y aura pas de changements. Sachez qu’il vous est également possible de soutenir financièrement Laurence Anthony, en passant par les liens PayPal et Patreon qui se trouvent dans l’onglet « Software » du site web. Laurence Anthony serait ravi de pouvoir investir dans les bonnes idées !

Pour conclure…

Pour Laurence Anthony, AntConc doit rester simple. Sa vocation est celle de servir les étudiants mentionnés plus tôt. Une évolution qui suivrait de trop près les attentes et les besoins des linguistes et des traducteurs risquerait de trop complexifier le logiciel. Sa facilité de prise en main a sûrement une influence sur sa popularité. Son succès retentit à travers plusieurs pays : la Bank of England en fait usage, les universités chinoises en sont fans, et la Corée du Sud a vu la publication d’un ouvrage entièrement dédié à AntConc ! Ce dernier a eu l’approbation de Laurence Anthony, mais le développeur a été très agréablement surpris lorsqu’il a appris l’existence du livre. Vous voilà à présent très informés à propos de AntConc et de son créateur, Laurence Anthony. Une chose est sûre, le programme n’a pas fini de grandir !

AntConcbook

L’ouvrage en question, rédigé en coréen

 

Liens :

Le site de l’intéressé (sur lequel sont disponibles tous les logiciels) :
https://www.laurenceanthony.net/

Lien vers l’article de Michael Wilkinson, sur AntConc :
https://www.translationdirectory.com/articles/article2367.php

Karen Renel-King, portrait d’une traductrice assermentée

Par Aurélien Vache, étudiant M1 TSM

Karen Renel King

 

Karen Renel-King, que nous appellerons simplement Karen, nous vient tout droit du pays de l’oncle Sam. Actuellement établie dans cette magnifique ville d’Amiens, elle peut vous traduire un contrat de droit commercial les yeux fermés (enfin, pas complètement).

La traduction assermentée, kézako ?

« Il s’agit de traduire de manière certifiée un certain nombre de documents, comme des actes de procédure, des actes d’huissier, des actes notariés, des pièces administratives, des actes de mariage ou de divorce, etc. Le traducteur assermenté est reconnu comme étant un officier ministériel qui certifie qu’un texte traduit (vers le français ou vers une autre langue) est une traduction fidèle et exacte d’un document original qui peut être rédigé en français ou en une autre langue. »

Se connaître, c’est quand même mieux !

Née dans le Midwest, Karen quitte sa mère patrie pour sa patrie d’adoption, la France, à l’âge de six ans. À l’instar de sa famille, elle ne parle pas un traître mot de français à son arrivée mais fait pourtant partie de la « tête de classe », laissant présager un avenir prometteur. Après avoir décroché son bac à Paris, Karen étudie à la Sorbonne et y obtient un DEA (le diplôme d’études approfondies est équivalent aujourd’hui à un Master 2) en traduction en 1982. Et depuis 1985, elle exerce notamment en qualité d’experte auprès de la Cour d’Appel d’Amiens, où elle traduit et interprète. Membre de la Guilde Européenne des Traducteurs, de la Société française des traducteurs (SFT pour les intimes) ainsi que de l’UNETICA (Union Nationale des Experts Traducteurs Interprètes près les Cours d’Appel), Karen a montré un intérêt croissant pour la traduction.

Karen, une traductrice chevronnée

Forte de presque trente années d’expérience dans le domaine de la traduction, Karen a notamment traduit pour de grandes marques et institutions telles que BNP Paribas, LCL ou encore Bonduelle. Elle est par conséquent très sollicitée, et réceptionne des demandes provenant des quatre coins du globe, mais surtout de l’Hexagone. Son expertise repose sur un large éventail de documents : des actes de mariage, des attestations de stage, des bulletins de salaire, des casiers judiciaires, des documents de fusion-acquisition, mais aussi des actes de naissance et des relevés de notes (liste non exhaustive, loin s’en faut). Karen peut rester une semaine sans sortir, ce qui contraste avec son âme de globe-trotteuse. Effectivement, lorsqu’elle est prise d’une envie d’évasion loin de la grisaille picarde, elle laisse son bureau à la disposition de son employée et saute dans le premier avion à destination d’un pays exotique (photo à l’appui). L’efficacité et la qualité de ses services ne sont plus à prouver, et elle reçoit beaucoup de demandes de stages. On lui a d’ailleurs déjà proposé de dispenser des cours de traduction à l’Université de Cergy-Pontoise, offre qu’elle a déclinée, car il est difficile de courir deux lièvres à la fois.

Être un bon traducteur, ça veut dire quoi grosso modo ?

Selon Karen, tout traducteur qui se respecte doit être rapide, organisé, doué d’une justesse des mots irréprochable et ne former plus qu’un avec l’orthographe. Exercer en tant qu’indépendant requiert en outre une concentration sans faille. C’est une compétence qui s’apprend et se développe, entre autres, par le yoga ou la méditation, et Karen en sait quelque chose puisqu’elle fait trente minutes de méditation par jour. La motivation du traducteur qui travaille à son compte est également mise à rude épreuve, et à juste titre : il s’avère qu’il est assez isolé, sauf s’il appartient à des réseaux. Karen, par exemple, connaît très peu de traducteurs, bien qu’elle soit en contact avec des agences parisiennes, lyonnaises et marseillaises. Par ailleurs, il est communément admis qu’un traducteur traduit vers sa langue maternelle. Toutefois, comme le rappelle judicieusement Lucie Lhuillier, « ce n’est pas toujours le cas dans la réalité ». En effet, il peut arriver qu’un traducteur traduise vers plusieurs langues. Karen en est la preuve, elle qui préconise de connaître chaque mot sur le bout des doigts et de ne pas trop recourir aux dictionnaires. Ce n’est pas une sinécure, j’en conviens, mais Karen souligne, d’une part, que les stages constituent pour le traducteur novice une étape très importante pour consolider ses connaissances théoriques et pratiques. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, pas vrai ? D’autre part, elle confie qu’il faut être bien dans sa peau et surtout aimer ce que l’on fait.

Traducteur, une profession aux multiples facettes

Nous sommes nombreux, Karen y compris, à affirmer que la traduction littéraire constitue une niche étroite, et qu’il faut donc savoir faire son trou ! Le traducteur littéraire est certes plus libre, mais il exerce une activité très spécialisée sans pour autant bien gagner son pain. Ça, ce n’est pas un scoop. Karen remarque que, d’une manière générale, le métier de traducteur est assez méconnu du grand public. Effectivement, force est de constater que, d’un point de vue extérieur, nous sommes loin de nous imaginer qu’un traducteur peut devoir comparaître au tribunal pour un mot mal utilisé ou omis, en particulier, cela va sans dire, dans les sphères technique et juridique. Puisqu’on parle de justice, il est également à noter qu’en matière de traduction assermentée, les règles varient d’une nation à l’autre. Ainsi, alors qu’en France « le traducteur assermenté est homologué par les juridictions de premier ou second degré » ou « par le ministère de la Justice », le système pratiqué en Angleterre ou aux États-Unis est assez différent : dans ces pays, il suffit de jurer de bien connaître la langue. En France (métropolitaine et d’outre-mer) en revanche, c’est sur dossier que les choses se jouent. Par ailleurs, Karen conseille d’exercer en libéral et d’adopter au départ le statut de micro-entrepreneur, car cela représente jusqu’à 32 000 euros de gains annuels. D’un autre côté, Karen signale que la traduction financière est très complexe : le vocabulaire diffère entre anglais britannique et anglais américain, c’est pourquoi il faut être extrêmement spécialisé. Le fait est qu’un spécialiste sera tout à fait à même de traduire rapports financiers et autres réjouissances de la sorte en deux coups de cuillère à pot, à condition toutefois de disposer de ses propres modèles. Gardons aussi à l’esprit que les traducteurs peuvent être amenés à traduire des guides divers et variés tels que ceux de la collection « Pour les Nuls » (For Dummies en anglais). Alors, lorsque vous vous délecterez à la lecture du bouquin qui vous fera passer de Padawan à Maître Jedi en crochet ou en dessin, vous aurez une petite pensée pour la personne qui l’a traduit en français.

Profession traducteur freelance : le bon grain et l’ivraie

Comme tous les métiers, celui de traducteur freelance présente ses avantages et ses inconvénients. Comme son nom l’indique, le traducteur freelance dispose de plus de liberté. Cependant, Karen rappelle qu’il s’agit d’un métier difficile qui, répétons-le, nécessite d’être très concentré, dans sa bulle, et qui peut entraîner des soucis de santé dus à un trop-plein de stress. De plus, Karen regrette que les clients se permettent parfois d’appeler tard dans la soirée et le week-end, au grand dam de sa famille. Notons que ces derniers ne comprennent pas forcément la traduction ni le fait qu’on ne traduise que vers une seule langue. À ce propos, certains professionnels de la traduction se plaignent de ne traduire que vers la langue de Molière. Karen constate de surcroît que le traducteur néophyte tend à accepter trop de demandes. Néanmoins, elle souligne enfin qu’un traducteur assermenté gagne mieux sa vie qu’un traducteur généraliste.

Les agences de traduction, une fausse bonne idée ?

C’est en tout cas ce que pense Karen, qui estime qu’à l’heure actuelle les agences n’embauchent pratiquement plus de traducteurs et que la tendance est à la gestion de projets de traduction. On pourrait aisément penser que les personnes recrutées par les agences de traduction passeront le plus clair de leur temps à traduire des textes en tous genres. Or, il semblerait que la réalité soit tout autre : à défaut de traduire, on s’occuperait d’établir les devis et de répondre aux clients. Karen considère que les agences sous-traitent parce que les charges deviennent chères, ce qui, d’après elle, serait de plus en plus le cas de nos jours. L’avantage qu’elle leur reconnaît, c’est qu’elles s’occupent de la prospection auprès des clients. Elle recommande tout de même de travailler pour les agences de traduction lorsque l’on débute, même si elle note que certaines d’entre elles ne paient pas, ou paient très mal.

En conclusion, j’espère que ce billet vous aura permis d’en apprendre un peu plus sur la traduction assermentée et, plus largement, sur le métier de traducteur. Ce portrait, dont la structure est assez singulière, je l’admets, a en effet pour vocation de sensibiliser le plus grand nombre aux différents aspects de cette profession qui, comme le raconte Margaux Bochent dans son article « Le traducteur vu par le monde extérieur », fait l’objet de nombreux préjugés et stéréotypes. Pour finir, j’adresse un grand merci à Karen pour ses précieux conseils et sa disponibilité.

 

Sources annexes

https://www.traductionassermentee.net/

https://unetica.fr/

https://www.village-justice.com/articles/traducteurs-assermentEs-accrEditEs,12910.html

Être traducteur en Allemagne : et pourquoi pas ?

Par Jordan Raoul, étudiant M1 TSM

20190428_173209

 

Fer de lance de l’Union européenne et industrie de pointe, l’Allemagne est le premier partenaire économique de la France. C’est donc une destination privilégiée pour les courageux, entre autres, qui se sont orientés vers l’apprentissage de l’allemand à partir du collège. Je suis moi-même, très intéressé par ce pays. La langue ainsi que les rencontres et les voyages que j’y ai faits m’ont poussé à envisager de m’y installer. N’étant pas encore traducteur, je n’ai pas la prétention d’être capable de comparer les deux pays. Néanmoins, j’ai pu, au cours des mois passés, interroger des traducteurs installés en Allemagne et recueillir des informations sur le marché allemand et la carrière que les traducteurs y mènent. Également en période de stage à Hamburg (pardonnez mon goût pour la non-traduction des noms de villes et de régions allemandes), j’ai l’occasion d’observer quotidiennement les relations entre les traducteurs, les clients et les gestionnaires de projets qui font le lien entre les deux.

 

Commençons par une petite présentation de nos protagonistes :

Charles Minnick est un traducteur américain installé à Brauschweig, dans le centre de l’Allemagne, depuis plus de 10 ans. Il travaille pour l’Établissement fédéral de technique physique (Physikalisch-Technische Bundesanstlat) où il fait principalement de la révision de textes traduits vers l’anglais.

Stephanie James vient d’intégrer le marché de la traduction. Elle vient de Nouvelle-Zélande mais son goût pour l’allemand l’a poussée à s’installer à Karlsruhe. Elle a été gestionnaire de projet pendant plusieurs mois avant de devenir traductrice à part entière. Bien que fraichement débarquée, son activité rencontre déjà beaucoup de succès.

Jess Schewel est une traductrice britannique installée, comme Charles, à Braunschweig. Après une formation qui s’apparente à la formation TSM et deux stages en Allemagne, elle a réalisé qu’elle était faite pour y rester. Elle traduit depuis 10 ans, elle est indépendante et travaille tant avec des agences qu’avec des clients directs.

Max Grauert GmbH est l’agence de traduction dans laquelle je suis actuellement stagiaire. Elle est située à Reinbek, près de Hamburg. Elle regroupe une petite équipe d’une quinzaine de personnes constituée essentiellement des gestionnaires de projets, mais emploie également des traducteurs à travers le monde, à distance, afin d’assurer le plus grand nombre de combinaisons de langues possible.

 

436A0889

Charles Minnick (à gauche), traducteur-réviseur à l’Établissement fédéral de technique-physique. Photo : Yuzhe Jia

 

« Alles, was einen Stempel hat, ist wertvoll ». En français, « Tout ce qui a un cachet officiel est précieux ». Ces paroles, que j’ai entendues plusieurs fois de la part d’acteurs du monde de la traduction allemand, font avant tout référence à une certification dont Charles me parlait déjà en novembre dernier. Il s’agit d’une sorte de diplôme d’État visant à faire certifier ses capacités de traducteurs et / ou d’interprète. Il s’agit d’un équivalent, si l’on veut, des certifications de niveau de langue, en cela qu’il n’est pas nécessaire de l’obtenir pour être traducteur en Allemagne. Charles Minnick ne l’a obtenue que récemment, Stephanie James compte s’y essayer à la prochaine session, tandis que d’autres se sont jetés dessus, comme les employés britanniques de l’agence de traduction Max Grauert GmbH, peut-être par crainte du Brexit. L’Allemagne étant un pays fédéral, chaque Land propose ses sessions et ne certifie pas nécessairement dans les mêmes langues que son voisin. Le Hessen certifie par exemple dans 30 langues, tandis que Bremen ne propose que le français, l’anglais et l’espagnol. Les épreuves ne sont pas non plus égales. Celle que souhaite passer Stephanie James est constituée de traductions de textes juridiques, tandis qu’une employée de Max Grauert GmbH n’a eu qu’à se rendre à un séminaire durant un après-midi pour obtenir sa certification.

À présent, que vous soyez ou pas en possession de cette certification, il vous faut être dans la légalité pour travailler. Beaucoup de traducteurs travaillent en tant qu’indépendants, même lorsqu’ils travaillent uniquement pour une seule et même agence de traduction. Cela leur permet d’être libres de vivre et de travailler à leur manière. Si Charles est salarié d’un institut, Stephanie et Jess sont, quant à elles, traductrices freelance. Le régime que l’on appelle Kleinunternehmer, s’apparente à celui des micro-entrepreneurs en France. La procédure est généralement simplifiée, mais elle nécessite un compte en Allemagne. Être Kleinunternehmer vous permettra d’obtenir ce que l’on appelle un Steur-ID et un Steuernummer, qui vous permettront d’établir vos factures. Dans le cas de Jess, ce régime lui a permis d’être exemptée de TVA durant ses deux premières années.

En tant que traducteur indépendant, plus particulièrement, il est important de pouvoir se faire connaître sur les réseaux sociaux. À ce sujet, ce qui est vrai en France reste vrai en Allemagne. Toutefois, il existe un réseau social bien allemand, Xing, qui se veut être le LinkedIn du marché germanophone (et donc suisse, autrichien et liechtensteinois, également). Il est important de savoir gérer son e-réputation tant sur Xing que sur LinkedIn, car tous deux représentent une grande part des échanges entre traducteurs et clients.

Et puisque je vous parlais à l’instant de marché germanophone, sachez qu’être traducteur francophone en Allemagne vous rapproche de clients autrichiens et suisses. Les Suisses ont d’importants besoins de traduction vers le français. Il ne faut pas avoir peur de ne pas être capable de maîtriser les variantes suisses du français et de l’allemand, car les textes à traduire sont souvent techniques et le vocabulaire est davantage influencé par la terminologie propre au domaine que par quelque dialecte qui soit. Il vous faudra toutefois apprendre à connaître les sources institutionnelles suisses, car on peut facilement confondre une source suisse avec une source française ou allemande.

Bien que l’Allemagne soit connue pour être un pays où règnent la rigueur et le professionnalisme, vous ne serez jamais à l’abri de tomber sur des clients peu organisés, louches, voire de mauvaise foi. Selon Stephanie James, qui a déjà fait de mauvaises rencontres, il faut éviter les agences de traductions qui transmettent des documents sans avoir pris vraiment contact ou qui ne font pas signer de clause de confidentialité. Jess Schewel brosse ainsi le portrait d’un client comme on en trouve beaucoup en Allemagne : « Certains clients préfèrent s’entretenir au téléphone et discuter du projet avant de le transmettre. La communication avec les Allemands est davantage formelle au début, mais, après quelques projets satisfaisants, devient décontractée (« vous » se transforme en « tu » et l’emploi du prénom se généralise, par exemple). Les réponses rapides sont de rigueur, surtout lorsqu’il s’agit d’une agence. ». Elle poursuit ensuite sur la question des salaires. Ses clients payent généralement au mot et le salaire varie entre 0,10 € et 0,20 € par unité. Certains clients, plus particulièrement les Suisses, préfèrent payer au segment. Ce type de paiement est quelque chose que j’ai observé personnellement lors de mon stage. J’ai questionné Stephanie James à ce sujet et sa réponse fut plutôt intéressante : « As-tu vu combien les mots allemands sont plus longs que ceux de beaucoup d’autres langues ? ». Cela fait sens : quand ce qui est en français une phrase devient en allemand un mot…

 

Ainsi, en vous parlant du marché allemand de la traduction, j’espère vous avoir présenté un marché qui, certes, ne se distingue pas radicalement du marché français, mais qui aura su vous rendre curieux et qui vous invitera à vous informer davantage sur ce beau pays et ses perspectives en matière de traduction.

 

Quelques sources et liens utiles :

https://bdue.de/de/der-beruf/wege-zum-beruf/staatliche-pruefung/

https://www.steuererklaerung.de/ratgeber-steuern/steuer-id-steuernummer

https://scheweltranslation.de/

https://www.linkedin.com/in/stephanie-james-0794b6142/

https://www.linkedin.com/in/jordan-raoul-a94a36175/

Portrait et réflexions de Gwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

Par Loréna Abate, étudiante M1 TSM

 

Dans le cadre d’une visite à la DGT, le service de traduction bruxellois de la Commission européenne, j’ai eu la chance de rencontrer Gwenaëlle Diquelou, traductrice qui a assisté à la révolution numérique de son métier tout au long de sa carrière. Voici un résumé de l’échange que nous avons eu au sein des locaux, une agréable discussion que nous avons ensuite approfondie lors d’un appel téléphonique. Je remercie infiniment Gwenaëlle pour sa disponibilité et sa bienveillance.

GDiquelouGwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

 

Pourriez-vous vous présenter et nous résumer votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Gwenaëlle Diquelou, je suis française d’origine bretonne. J’ai commencé ma carrière dans les institutions européennes en 1993. J’ai en effet travaillé un peu plus d’un an dans une agence décentralisée, le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) installée à Berlin, agence qui a ensuite déménagé en Grèce et que j’ai décidé de ne pas suivre.

J’ai été lauréate d’un concours et j’ai ainsi pu être nommée à Bruxelles, à la Direction générale de la traduction. Cette dernière occupe deux sites : une partie du service basée à Bruxelles, l’autre au Luxembourg. J’ai toujours travaillé à Bruxelles, et mes langues de travail sont essentiellement l’anglais et l’allemand, vers le français.

Pour résumer ma carrière, j’ai quasiment toujours occupé un poste de traductrice. J’ai cependant mis ce métier entre parenthèses il y a une dizaine d’années afin de me consacrer pendant un an à ce que l’on appelle de “l’Editing”. Au lieu de traduire vers le français, j’étais cette fois-ci chargée d’améliorer la qualité de textes originaux essentiellement anglais, avant que ceux-ci soient envoyés à la DGT. Il faut en effet savoir que les personnes qui rédigent les textes législatifs à la Commission ne sont pas nécessairement des “natifs” anglais. Je m’occupais donc de textes originaux rédigés dans ma langue maternelle, le français.

Malheureusement avec le temps, de moins en moins de textes étaient rédigés en français, et le travail commençait à manquer. Je suis alors rapidement revenue à un poste de traductrice.

Cette « parenthèse professionnelle » vous a-t-elle plu ?

Oui, beaucoup. Ce qui est intéressant à la DGT, c’est que l’on est deux-mille personnes si l’on regroupe l’ensemble des services. Ainsi, il est possible de varier les fonctions assez facilement au gré des restructurations, etc. Actuellement, il existe quatre unités divisées par thématiques : je travaille personnellement pour la DG ciblée sur l’agriculture, la pêche, l’environnement, le climat…

À mes débuts de carrière à la DGT, malgré un profil assez généraliste aujourd’hui, j’ai été spécialisée pendant une dizaine d’années dans le domaine des affaires de concurrence : cartels, ententes sur les prix, aides publiques… J’ai notamment participé à la traduction de la décision Microsoft, un dossier de huit-cents pages qui s’avérait crucial politiquement, à l’époque…

Je suis contente d’avoir cette opportunité de “changements réguliers”, car avec le temps, une certaine routine s’installe. Il peut y avoir une certaine monotonie à traduire et réviser quotidiennement. C’est pour cette raison que j’apprécie également faire un peu de terminologie, de formation… Au niveau humain, il est particulièrement agréable de pouvoir échanger avec de nouvelles personnes dans le cadre de notre travail au fur et à mesure de notre carrière.

Comment se passe donc une de vos journées traditionnelles à la DGT, actuellement ?

Eh bien, on lance les applications de notre service dans lesquelles sont listées l’ensemble de nos tâches journalières et hebdomadaires. Je me vois tout de même fréquemment interrompue par des “urgences” qui s’avèrent généralement être des communiqués de presse à traduire dans les meilleurs délais.

Avec le Brexit par exemple, on est régulièrement confrontés à des appels et des documents, ce qui coupe la routine d’une certaine manière. Notre mission est également de savoir intercaler ces urgences avec le reste des documents à traduire.

Par ailleurs, il est extrêmement rare que l’on n’ait “rien à faire” à la DGT. Les effectifs diminuent depuis plusieurs années maintenant. En effet, les professionnels qui partent à la retraite ne sont plus remplacés. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est donc de “faire plus avec moins”. Il n’est pas rare non plus que les huit heures de travail journalières ne soient pas suffisantes.

Consacrez-vous autant de temps à la traduction qu’à la révision ?

Tout le monde traduit, tout le monde révise, y compris les jeunes fonctionnaires. Certains traducteurs en fin de carrière estiment cependant avoir suffisamment traduit et préfèrent se consacrer pleinement à la révision. Personnellement, j’aime faire les deux.

 

Les effets de la révolution numérique sur le métier de traducteur

Pourriez-vous détailler de façon chronologique toutes les évolutions en matière de technologies auxquelles vous avez dû vous adapter au cours de votre carrière ? Comment les avez-vous vécues  ?
Y’a-t-il des aspects du métier disparus qui aujourd’hui vous manquent ?
Et enfin, considérez-vous le métier de traducteur comment étant devenu réellement plus facile et accessible aujourd’hui, ou bien simplement moins contraignant ?

Lorsque j’ai commencé ma carrière en 1987 pour l’armée française en République fédérale d’Allemagne, je travaillais sur papier, avec un crayon, et je confiais mes textes à une secrétaire qui tapait ma traduction sur une machine qui affichait des lignes à cristaux liquides… vraiment artisanal en somme.

Par la suite, je suis partie en Suisse au début des années 1990 dans une institution internationale du domaine bancaire. C’est à cette époque que l’on a commencé à travailler sur ordinateur.

Lorsque je suis ensuite arrivée au Cedefop à Berlin, puis en 1995 à la Direction générale de Bruxelles, on utilisait déjà les logiciels de traitement de texte. Certains traducteurs tapaient leur texte, d’autres les dictaient sur cassettes pour ensuite être rédigés par les secrétaires. Je ne l’ai personnellement jamais fait, peu à l’aise avec cette méthode, et maîtrisant relativement bien la dactylographie.

J’ai donc vécu l’arrivée du grand Internet dans ma vie professionnelle. On a eu à peine le temps d’apprendre à l’utiliser qu’il arrivait déjà dans nos bureaux. Cette nouveauté a réellement été une révolution, peu habile au début pour un traducteur, notamment pour la consultation de références, de ressources… On avait en effet l’habitude d’aller consulter les encyclopédies et les fiches terminologiques dans la bibliothèque de la DGT.

En y repensant, il est difficile de me souvenir de mon ressenti de l’époque. On suivait tout simplement le mouvement, et l’on était surtout très curieux de savoir si tout cela allait réellement nous simplifier la tâche.

Ce que l’informatique a permis de développer, c’est notamment le Workbench, un logiciel de gestion et d’administration de bases de données qui nous a permis de constituer les premières mémoires de traduction. Pour la DGT, c’était un très grand pas. En effet, beaucoup de documents sont assez redondants et peuvent ainsi être “recyclés”.

À titre d’exemple, les processus de décisions législatives à la Commission européenne sont souvent très longs. La création d’un règlement passe par de multiples intervenants (le Conseil, le Parlement, etc.) donc il existe toujours quelque chose qui a préalablement été traduit, on ne part jamais de rien lors d’une traduction. À l’époque, afin de constituer les “mémoires de traduction”, il fallait en réalité effectuer des recherches dans les journaux officiels, en vérifier la traduction, etc. un processus relativement laborieux. Les mémoires de traduction nous ont donc permis de travailler de manière beaucoup plus confortable, bien que je ne me sois jamais considérée comme une “geek de l’informatique”.

On a dû apprendre seuls à se servir des outils, par exemple la première version d’IATE, la base de données terminologique de l’Union européenne, qui était déjà présente.

Il ne m’arrive presque plus d’utiliser des dictionnaires papier aujourd’hui, mis à part un dictionnaire bilingue anglais-français créé par un ancien traducteur du Conseil, qui est extrêmement bien fait.

Sont alors arrivés les systèmes de traduction automatique, qui étaient tout bonnement catastrophiques à leurs débuts. À la DGT, nous “pouvions” utiliser la première version de Systran, qui nous faisait franchement rire. On ne s’en servait bien évidemment jamais, tant les résultats étaient médiocres.

Cela fait quelques années que la traduction automatique de type statistique est apparue. Elle s’avère bien plus performante et il est possible de l’utiliser en complément de nos bases. C’est un saut qualitatif sans précédent. On a beaucoup investi dans la programmation de ces outils, dans l’élaboration automatique de corpus…

Récemment, un pas de plus a été franchi avec l’émergence de l’intelligence artificielle. Le système de traduction automatique basé sur l’intelligence artificielle représente selon moi la version améliorée de la traduction automatique statistique.

Je suis littéralement passée du crayon à papier au simple clic qui est capable de traduire à ma place. Bien évidemment, il faut nuancer ces propos. Mais étant en fin de carrière, c’est là que je considère la vraie révolution du métier avec, je pense, de remarquables possibilités, mais aussi des contraintes nouvelles.

Lors d’une récente assemblée générale, j’ai pu assister à un panel consacré à l’avenir du métier de traducteur. Un intervenant provenant de l’industrie de la traduction y avait été invité et nous a résolument rassurés. Cette personne a insisté sur le fait que les entreprises du marché de la traduction veulent aujourd’hui des traducteurs experts et capables de retranscrire l’essence d’un texte source dans une langue cible, avec toutes ses subtilités, chose que la technologie n’est pas près de savoir faire, aussi perfectionnée soit-elle.

Il voulait dire par là que le cœur du métier, lui, n’a pas changé. On peut concevoir que dans certaines parties du marché, la traduction automatique pourrait éventuellement suffire, mais certainement pas pour de grandes institutions telles que la nôtre ou de grandes entreprises.

Il est vrai que pour certains textes très techniques où la phraséologie ne prime pas, cet outil peut s’avérer merveilleux et d’une grande aide, à condition que la machine soit au point et que les ressources et données soient fiables. Cependant, malgré ce gain de productivité, notre cerveau, lui, dispose des mêmes limites qu’il y a trente ans. La machine nous remplace sur les choses répétitives et sans intérêt pour nous, afin de pouvoir se concentrer sur les tournures les plus complexes qui requièrent du temps et de la réflexion. On ne peut exclusivement se fier à la traduction automatique en cas de panne d’inspiration. L’intelligence artificielle donne en effet cette illusion de perfection en raison de la fluidité du texte parfois déconcertante.

Finalement, cela demande une intelligence et une vigilance accrue, la traduction automatique pouvant causer des erreurs qu’un traducteur humain ne pourrait pas commettre. En effet parfois, lorsque je relis certains collègues qui utilisent la traduction automatique, je vois les pièges. Des mots ou des phrases peuvent être omis, ou ajoutés ! Je trouve essentiel de creuser ces questions et de former la nouvelle génération en prenant en considération tous ces enjeux.

Vous épanouissez-vous autant qu’avant dans votre travail ?

D’une manière générale, je suis de nature très optimiste et pragmatique. J’ai vécu des périodes plus difficiles que d’autres. Après vingt ans de métier, je commençais à fatiguer de cette routine, d’où ma petite parenthèse dans l’Editing. Mais d’une manière générale, je ne suis pas pressée de prendre ma retraite. J’estime que j’ai encore beaucoup à apprendre, et je vois l’arrivée de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle dans mon métier comme une nouveauté qui est passionnante.

Si l’on me demandait quelle devrait être la principale qualité d’un traducteur, je répondrais la curiosité. Je suis curieuse de voir les futures métamorphoses, et cela donne beaucoup de « peps » à ma carrière. Certains de mes collègues sont plus méfiants et réticents, et ont tendance à penser que « c’était mieux avant ». D’autres se sentent limités dans leur créativité à cause des mémoires de traduction et de la traduction automatique. Je ne suis pas du tout de cet avis, car la traduction administrative ne représente pas un travail de création.

Si les traducteurs littéraires sont des auteurs, je me considère plutôt comme une artisane. Lorsque l’on traduit par exemple un règlement sur les droits d’auteurs, il faut davantage faire preuve de cohérence et de rigueur que de créativité.

Pour conclure, notre marge se resserre certes, mais l’on doit pouvoir prouver que l’on est aussi utile à la machine qu’elle l’est pour nous. Je trouve cela très stimulant, je répondrais donc oui, je suis toujours épanouie, différemment. Jusqu’à la fin, j’aurai à m’adapter pour en tirer le meilleur parti pour moi et pour mon bienêtre au travail.

Un tête-à-tête inspirant avec Damien Guibbal : un traducteur français au Canada

Par Amélia Guibbal, étudiante M1 TSM

DamienGuibbal

 

Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec un traducteur passionné au parcours hors normes. Damien Guibbal, mon frère, traducteur en société de traduction chez Ford International à Edmonton en Alberta, au Canada à l’âge de 33 ans nous fait part de son parcours et de son histoire. En effet étant traducteur depuis 2011, des anecdotes, des histoires, des recommandations et des mises en garde il en a plein les poches.

Bonjour Damien, pourrais-tu te présenter en quelques mots et nous parler un peu de ton parcours?

J’ai 33 ans et je vis en Alberta au Canada. J’ai passé la majeure partie de ma scolarité dans les écoles primaires et secondaires françaises. Par la suite, j’ai choisi d’étudier à Canterbury en Angleterre pendant 3 ans, pour obtenir les papiers nécessaires pour entrer au Canada, mon objectif principal. J’ai ensuite étudié à l’Université de Montréal où j’ai suivi une licence en traduction. J’ai été traducteur indépendant pendant quelques années, puis j’ai travaillé chez Amani. Cependant, l’entreprise a dû fermer ses portes. Je travaille à présent chez Ford International.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le domaine de la traduction? Est-ce un domaine qui t’a toujours attiré?

J’ai voulu travailler dans la traduction parce que dans ma vie personnelle, j’ai souvent fait face à des activités, des événements familiaux ou universitaires qui m’ont permis très rapidement d’effectuer des activités de traduction et d’interprétariat. Très jeune, j’ai eu le privilège grâce à ma mère de visiter plusieurs pays au cœur de familles diverses et variées. Lors de ces voyages, j’étais l’un des rares qui savaient faire de l’interprétation depuis l’anglais ou le français. Nous n’avions qu’entre 12 et 16 ans et nous n’étions pas encore des experts, mais ma connaissance de la langue anglaise et ma compréhension des divers accents étaient déjà poussées. J’ai également pu interpréter plusieurs présentations devant un public en tant que volontaire lors de diverses activités universitaires. C’est un domaine qui m’a toujours attiré parce qu’il me permettait d’accomplir deux choses qui me tiennent à cœur. Rencontrer des gens qui ont besoin de mon aide et faire du bon travail sans pour autant être sur le devant de la scène.

As-tu connu des moments très difficiles ou des périodes de doute au cours de tes études? Qu’est-ce qui t’a permis de garder le cap?

Je dirais que mon choix n’était pas le plus simple, l’immigration canadienne est stricte et extrêmement réglementée. Lorsque j’ai annoncé ne pas vouloir rester en Angleterre à ma famille, il leur a été difficile de comprendre pourquoi. L’Angleterre était encore, à l’époque dans l’Union européenne. Vivre là-bas m’aurait permis de bien vivre tout en restant proche de ma famille pour les voir régulièrement. Le séjour en Angleterre s’est fait à contrecœur, un pays extrêmement différent de la France pour de multiples raisons. J’avais déjà visité les deux pays auparavant. Mais l’Angleterre ne m’avait pas vraiment tapé dans l’œil. Le parcours n’a pas été simple, beaucoup de prises de tête avec mes parents, de soirées passées à éplucher des choix de sujets majeurs ou mineurs, de difficultés administratives avec l’immigration canadienne ou les résidences universitaires, sans compter les difficultés d’adaptation dues aux différences culturelles ou aux attentes personnelles une fois sur place. Oui, je ne compte plus le nombre de fois où ma mère m’avait conseillé d’abandonner mes projets. Mais j’ai choisi de garder le cap parce que toute ma vie, je ne m’étais jamais vraiment posé. Je n’avais pas vraiment d’endroit où je me sentais vraiment chez moi. J’ai passé plusieurs années dans des écoles françaises pour ensuite devoir tout abandonner et intégrer des écoles réunionnaises. Même en apprenant la langue, je ne m’y suis jamais senti comme chez moi. La malédiction de ceux qui naissent avec deux cultures opposées, je n’en ai aucun doute. Je voulais simplement partir dans un pays complètement différent, et faire de ce pays mon hameau de paix. Cela a été difficile, mais l’objectif a été atteint. Quand je vois mes deux pays aujourd’hui (France et Angleterre), je ne peux m’empêcher de penser que j’ai pris la bonne décision.

Travailles-tu, actuellement, en tant qu’indépendant ou au sein d’une société de traduction? Es-tu amené à te déplacer pour ton travail?

Pour l’instant je ne travaille pas dans une société de traduction, mais je l’ai fait par le passé pendant 3 ans. J’en garde un très bon souvenir même si ce n’est pas un travail simple. Je ne sais pas ce que vous savez sur le métier de traducteur, mais ce n’est pas fait pour tout le monde. Si vous travaillez en société de traduction, le travail est garanti, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il sera facile. À moins que vous travailliez pour une grande entreprise, votre salaire dépend directement soit du nombre de pages, du nombre de mots ou si vous êtes chanceux, du nombre d’heures passées sur chaque projet. Les clients déposent leurs demandes de traductions avec des conditions claires et précises sur ce qu’ils souhaitent. Votre professionnalisme sera constamment mis à l’épreuve entre ce que vous pensez être le mieux pour votre client et ce que votre client pense être le mieux pour lui. Une part grandissante de votre travail s’apparente à de la diplomatie internationale, à de la vente automobile en concessionnaire ou a du marketing. C’est à vous de convaincre le client de faire affaire avec vous. Votre supérieur vous tiendra responsable de chaque contrat perdu ou non obtenu, les heures sont longues et la pression constante. C’est un emploi où l’on s’améliore constamment, où l’on tisse des liens très forts et très rapidement avec nos collègues à travers les multiples difficultés communes que nous devons surmonter. Je ne regrette pas l’expérience, mais je conseille à tous ceux qui veulent s’y lancer d’y être préparés.

Si tu es un indépendant, comment fait-on pour s’installer à son compte?

En effet, j’ai aussi travaillé en tant qu’indépendant. Travailleur indépendant parait simple sur papier. En théorie, vous avez juste besoin d’un accès internet, d’un ordinateur avec la suite Microsoft, d’une table et d’une chaise. Le problème est qu’il y a une très forte compétition entre les traducteurs indépendants. Être traducteur indépendant s’apparente, sans s’y méprendre, à lancer sa propre compagnie. Il faut se faire connaitre et obtenir une reconnaissance soit du gouvernement, de l’association des traducteurs du Québec OTTIAQ, de votre liste personnelle de connaissances ou des relations que vous avez tissées au fil des années. Il va falloir vous rendre régulièrement aux conférences de traduction et autres événements afin de vous faire connaitre, d’établir une liste de contacts, et d’obtenir suffisamment de travail pour pouvoir en vivre. Comprenez-moi bien, une très grande partie des traducteurs indépendants ne vivent pas de ce métier, il s’agit d’une activité subsidiaire pour des revenus supplémentaires. Une fois établie et reconnue, du moment que vos clients apprécient votre professionnalisme, la réputation qui s’ensuit suffit pour mettre en place votre entreprise.

Quelles sont tes langues de travail? Es-tu parfois amené à traduire vers d’autres langues que ta langue maternelle?

Je travaille uniquement de l’anglais vers le français et inversement. Je ne travaille jamais dans d’autres langues, nous avons des spécialistes pour chaque langue et je compte sur leur expertise lorsque cela est nécessaire.

À quoi ressemble ta journée «type»?

En bureau de traduction, ma journée type consiste d’abord à revoir tous mes dossiers pour voir s’ils sont à jour ou s’ils nécessitent un suivi. Je dois ensuite consulter les trois autres membres de mon équipe pour m’assurer que rien ne s’est passé pendant mon absence à propos de l’un de nos dossiers. Une annulation, un allongement ou une majoration par exemple. Je dois ensuite suivre les directives de mon chef de groupe et organiser ma journée afin d’accomplir mes objectifs à temps. Si je ne réussis pas, le salaire de toute mon équipe s’en retrouvera pénalisé ou notre temps de travail sera rallongé afin d’atteindre les objectifs initialement fixés. Le chef de groupe divise le temps de travail et fixe les objectifs en fonction du temps accordé par le client pour finir le projet. Demander plus de temps au client nous ferait perdre le contrat a l’avenir, il n’y a donc que très peu de marge de manœuvre.

Tu travailles au Canada. Quelles sont les différences majeures que tu as remarquées avec la France? Et pourquoi le Canada?

Je travaille au Canada parce qu’en France, à moins que vous parliez 6 langues, vous n’avez aucune chance de travailler dans la traduction. Les Belges ou les Néerlandais parlent depuis leurs naissances 3 ou 4 langues, il y a beaucoup de compétition. De plus, les salaires en traduction sans diplôme universitaire ou s’il n’est pas reconnu par un organisme de traduction sont extrêmement bas. Être traducteur indépendant en Europe est extrêmement difficile.

Il y a plusieurs différences entre le Canada et la France. Les traducteurs indépendants sont reconnus et appréciés, ils n’ont pas de restrictions quant au nombre de langues qu’ils parlent. Le système canadien valorise un système qualitatif plutôt que quantitatif. Les Canadiens préfèrent des traducteurs spécialisés dans deux langues plutôt que des traducteurs qui en parlent 5 ou 6. Les instances canadiennes recherchent des traducteurs de l’anglais vers le français ou inversement pour des documents légaux, des comptes rendus d’audience, des brevets pour des inventions, des analyses scientifiques ou statistiques, des amendes ou reprises de possessions de la police canadienne, etc. À mon avis, le Canada reste un meilleur environnement si l’on souhaite devenir traducteur.

Utilises-tu les outils de TAO et de traduction automatique? Et qu’en penses-tu ?

Oui je les ai utilisés de manière récurrente. Il s’agit d’un outil incroyable qui nous fait gagner énormément de temps pour des chaines de phrases qu’on a déjà traduit des centaines de millions de fois. Plusieurs de mes collègues s’inquiètent de cette évolution. Je pense que cette technologie est la bienvenue, elle est même devenue indispensable pour un travailleur indépendant. Imaginez que vous deviez traduire des textes légaux comme des contrats ou des baux pour des locations : 90 % du document est toujours le même, seul les noms et les amendements du contrat changent. Cela serait beaucoup de travail inutile et de temps perdu. De toute façon, l’outil nous permet toujours de choisir comment traduire chaque phrase, le résultat final sera donc toujours le nôtre. Je m’inquiéterai le jour ou la machine pourra, comme aux échecs, prendre une décision plus vite et mieux que moi.

Quelles sont pour toi les plus grandes difficultés et les plus grandes contraintes du métier de traducteur?

Les heures de travail. En indépendant, votre salaire dépendra de vos clients, mais vous ne compterez pas vos heures. En société, votre salaire sera prédéfini, mais votre équipe comptera sur vous pour être présent quel que soit le jour. Comprenez bien, si vous n’aimez pas travailler les fins de semaine, pendant les vacances ou très tard le soir jusqu’a 3 ou 4 h du matin, si vous n’aimez pas la répétition, le travail en équipe, la conciliation, la diplomatie ou si vous n’aimez pas vous vendre, ce travail n’est pas fait pour vous.

Et qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier?

Les liens que l’on forge. Le travail est difficile et éreintant, vous rentrerez chez vous le soir épuisé à force de scruter un écran pendant des heures. Mais comme dit le proverbe, c’est à travers les difficultés que les meilleures relations s’entretiennent. En société, chaque projet vous rapprochera de vos collègues et à travers toutes les difficultés que vous surmonterez, vous vous sentirez comme faisant partie d’un tout. En indépendant, vous serez très proches de vos clients qui vous feront partager de très bons moments, chaque projet que vous accomplirez renforcera la confiance qu’ils ont en vous et vous tisserez des liens avec de nombreuses personnes. Vous aurez un large cercle de connaissances, on vous reconnaitra dans la rue et on vous accostera pour vous poser des questions sur vos activités.

Quels conseils donnerais-tu à de jeunes traducteurs/étudiants en traduction?

Je pense leur avoir donné suffisamment de conseils jusqu’ici. Mais si j’en avais un en particulier, ce serait celui-ci : la traduction est une opportunité de vous construire et de vous faire un nom. Il ne faut absolument pas s’y jeter avec des yeux ébahis rêvant d’un emploi idéal. Comme partout, il y a des avantages et des inconvénients, accepter les inconvénients nous permet de mieux apprécier les avantages. Le démarrage est difficile, mais une fois la pente remontée, votre futur est entièrement entre vos mains.

Et pour finir, de nouveaux projets à venir?

J’ai trop voyagé jusqu’ici, jamais plus de six mois au même endroit depuis mes 18 ans. Je souhaite juste me poser. Néanmoins, je veux toujours découvrir de nouveaux endroits, par exemple je suis allé au Japon cette année. Un pays magnifique que je recommande mais pour l’instant, je voudrais des enfants et fonder ma propre entreprise de traduction une fois que j’aurai changé de province.

 

Merci infiniment Damien pour le temps accordé et pour ta patience. Merci pour toutes les réponses que tu as apportées et nous te souhaitons vraiment le meilleur pour la suite. En espérant que cette nouvelle année sera aussi fructueuse pour toi que l’année dernière. Merci encore pour tous tes conseils, et je sais que tes réponses en inspireront et motiveront plus d’un !

Propos recueillis par Amélia Guibbal

 

J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

image_Laurène

 

 

J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !