Traduire le juridique : portrait de Raphaël Bourdon, juriste-linguiste à la Cour de justice de l’Union européenne

Par Audrey Thiébault, étudiante M2 TSM

Si vous suivez de manière assidue les billets publiés sur ce blog, la personne que j’ai interviewée vous sera peut-être familière. Ancien étudiant du master TSM, Raphaël avait rédigé les deux billets intitulés « La Traduction juridique – À la croisée des cultures juridiques et linguistiques » et « L’ethnocentrisme juridique : un loup parfois déguisé en agneau » en 2019.

Cet entretien fait suite à mon stage de première année effectué en traduction juridique. Au cours de ce stage, je m’étais en effet posé de nombreuses questions : comment traduire au mieux sans connaissance en droit ? Quels outils utiliser ? Et bien d’autres encore. Heureusement, Raphaël était là pour éclaircir certains points.

Q : Peux-tu nous faire une brève présentation ton parcours universitaire et professionnel ?

R : Bien entendu ! J’ai tout d’abord suivi une formation juridique (licence et master) axée sur le droit comparé, européen et international, au cours de laquelle j’ai eu l’occasion d’étudier à l’université de Lille (France), à l’université de la Sarre (Allemagne) et à l’université de Warwick (Angleterre). Ensuite, j’ai préparé le Master Traduction Spécialisée Multilingue de l’université de Lille. Diplômes en poche, j’ai quitté les bancs de l’université l’année dernière, en juin 2020. J’ai travaillé quelques mois en tant que traducteur indépendant puis en tant que traducteur in-house auprès d’Amplexor Portugal, et aujourd’hui je suis juriste-linguiste DE/EN-FR à la Cour de justice de l’Union européenne.

Q : Dans quelle mesure les connaissances acquises grâce à ta formation juridique t’aident-elles à traduire aujourd’hui ?

R : De manière générale, je traduis comme j’écrirais, tout en m’adaptant au texte source et au lectorat cible. Et mes études juridiques m’ont précisément permis de m’imprégner de la langue du droit. À mes yeux, c’était d’ailleurs plus une adoption qu’un apprentissage stricto sensu. Les termes, les concepts, les expressions et la phraséologie propres à la langue juridique me viennent de façon plus naturelle à l’esprit, car je les ai lus, entendus et employés à de multiples reprises. Si je n’avais pas suivi ma formation juridique, je devrais sans doute passer beaucoup plus de temps dans mes recherches terminologiques, conceptuelles et phraséologiques pour essayer de reproduire avec naturel et fidélité l’idiolecte des juristes.

Q : Que penses-tu de l’utilité des mémoires de traduction (et donc de la traduction assistée par ordinateur) dans la traduction juridique ?

R : De mon expérience, lorsque j’ai effectué mon stage au Belgian Translation Centre, les mémoires de traduction étaient extrêmement utiles pour les textes juridiques, surtout pour les formules consacrées et récurrentes des décisions de justice ! En outre, dans certaines branches du droit, comme en droit des contrats ou des données à caractère personnel, le contenu au sein d’un même document fait plus souvent que rarement preuve de répétitivité, et les documents ont une véritable tendance à se répéter entre eux. Je trouverais donc dommage de ne pas profiter des correspondances d’une mémoire de traduction si l’on en possède une. Enfin, grâce à la recherche en concordance, les mémoires de traduction peuvent être utilisées comme des glossaires avec du contexte : c’est très intéressant, car la langue juridique dépend fortement du contexte. Petit bémol toutefois par rapport aux glossaires, les mémoires de traduction ne permettent pas, à ma connaissance, de définir des termes.

Q : Toi qui possèdes de bonnes connaissances en droit comparé, penses-tu qu’il soit possible de produire une traduction de qualité sans connaître de manière approfondie le système juridique du pays de la langue source ?

R : Ce n’est pas impossible. Comme toujours, cela dépend du skopos et du temps que nous avons à disposition pour effectuer nos recherches. En traduction juridique, le principe est celui de l’équivalence fonctionnelle [1]. Les dictionnaires bilingues spécialisés et les bases de données terminologiques spécialisées permettent en règle générale de trouver un équivalent fonctionnel entre un système juridique A parlant une langue juridique A et un système juridique B parlant une langue juridique B. Mais ça ne suffit pas toujours, notamment lorsque des concepts qui semblent équivalents ne recouvrent pas tout à fait la même chose. Trouver un équivalent fonctionnel suppose alors de bonnes connaissances (et/ou recherches) juridiques et linguistiques. Je préconise à cet égard d’effectuer des recherches unilingues afin de mieux saisir, d’une part, le concept source à traduire et, d’autre part, le concept cible que l’on pense équivalent.

Dans le cas où une équivalence n’existerait tout pas, il serait tout à fait possible de conserver le terme en langue source et de l’expliciter à travers une glose, comme « common law » ou encore « estoppel ». À cet effet, il serait préférable de connaître le concept étranger ou d’avoir un bon dictionnaire juridique sous la main, voire les deux !

La question de l’équivalence n’est jamais simple, pour les traducteurs non-juristes comme pour les juristes-linguistes. Mais si je puis donner un conseil : les dictionnaires juridiques unilingues et bilingues sont nos meilleurs alliés. La base de données terminologique de l’Union européenne, IATE, est également une véritable mine d’or.

Q : En ce qui concerne l’étape de révision d’un texte au sujet précis voire pointu, est-il préférable de toujours confier cette tâche à un expert du sujet ou à un linguiste/traducteur ayant des connaissances générales du sujet en question ?

R : Confier la révision d’un texte pointu à un expert du domaine (de surcroît linguiste !) représenterait un atout certain. Si cet expert n’était pas linguiste, je demanderais toutefois au traducteur et à l’expert de rester en contact, car c’est la somme de leurs expertises qui garantirait la qualité de la traduction.

Cela étant, j’aurais envie de dire que tout dépend des enjeux en cause. Si ces enjeux ne sont pas particulièrement importants, par exemple d’un point de vue économique, une telle révision me semble pouvoir être effectuée par un linguiste rigoureux possédant des connaissances générales sur le sujet. À l’inverse, en cas d’enjeux considérables, je demanderais au moins, par sécurité, une relecture-expertise. D’ailleurs, je souhaiterais à cet égard que l’expert connaisse la langue source.

Normalement, la relecture-expertise est unilingue, c’est-à-dire qu’on ne revoit que la langue cible. A priori, on n’a pas besoin du texte source et donc de connaître la langue source. Toutefois, une relecture strictement unilingue peut parfois conduire à ce que des erreurs de traduction soient insérées. Fournir pour référence le texte source à un expert pouvant le comprendre me paraît dès lors important. Si l’expert ne connaît pas la langue source, il convient de le mettre en contact avec le réviseur pour s’assurer que la traduction sera conforme à l’original et à l’idiolecte.

Q : Que penses-tu de la traduction automatique dans le domaine de la traduction juridique ?

R : En toute objectivité, je dirais que ça dépend du contenu à traduire et du moteur de traduction automatique. En premier lieu, il convient par principe d’éviter les moteurs de traduction automatique gratuits et en libre accès, car ces moteurs ne garantissent pas toujours la confidentialité des données. À l’inverse, je sais que DeepL Pro (service payant) et eTranslation (service avec accès restreint) garantissent cette confidentialité des données.

En deuxième lieu, le moteur de traduction automatique doit reposer sur une base de données bien fournie sur le(s) domaine(s) du texte source pour livrer un prétraitement de qualité. Par exemple, le problème avec DeepL Pro, c’est que même si la traduction est fluide, le respect de la terminologie technique n’est pas toujours au rendez-vous. De mon expérience, c’est quitte ou double, surtout lorsque le texte juridique porte sur plusieurs domaines de spécialité. Avec eTranslation, c’est plutôt l’inverse. Lorsque j’étais encore étudiant TSM, j’avais testé ce service avec un texte de droit national et un texte portant sur le droit de l’Union. S’agissant du texte de droit national, eTranslation respectait plutôt bien la terminologie juridique. Toutefois, il péchait au niveau de la fluidité, des formules consacrées et de la terminologie non juridique. S’agissant au contraire du texte sur le droit de l’Union, la traduction était tout à fait exploitable, tant au regard de la terminologie qu’au regard de la fluidité. La qualité, la quantité et la pertinence des données alimentant le moteur de traduction automatique sont primordiales.

En troisième lieu, traduction automatique tout court ou traduction automatique interactive ? Si le moteur de traduction automatique apprend et adapte ses propositions de traduction au fur et à mesure de notre post-édition, alors il nous sera d’une très grande aide au bout du compte !

Un grand merci à Raphaël pour avoir répondu à mes questions ! Si vous souhaitez approfondir les problématiques inhérentes à la traduction juridique, n’hésitez pas à consulter ses deux billets que vous trouverez ici et .

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[1] L’équivalence fonctionnelle vise à remplacer le terme par un équivalent conceptuel et linguistique.

Entretien virtuel avec Arnaud Vigne, traducteur expatrié à Barcelone

Par Blandine Demay, étudiante M1 TSM

J’ai rencontré Arnaud cette année lors de mon stage (malheureusement à distance) au sein de l’agence de traduction espagnole Ontranslation.

Il y a près de douze ans, ce jeune Marseillais à l’accent chantant a décidé de quitter la cité phocéenne pour s’installer dans la capitale de la Catalogne. Dans cette interview, il a accepté de revenir sur son parcours qu’il qualifie d’atypique et ne tarit pas d’éloges sur son métier aux multiples facettes.

Bonjour Arnaud ! Merci infiniment d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour commencer, parle-nous un peu de toi et de ton parcours :

Bonjour Blandine ! Avec plaisir ! Alors pour commencer je dirais que mon parcours est peut-être un peu inédit pour les étudiants français classiques. J’ai fait mes études et j’ai eu mon baccalauréat en France. Ensuite j’ai commencé une Licence LEA, mais je n’ai pas terminé le cursus en France puisque je suis parti en Angleterre pour faire une année sabbatique afin de perfectionner mon anglais. Puis je suis rentré à Marseille avant de repartir en Espagne, à Barcelone. Au départ je n’y allais pas dans l’optique de continuer mes études, mais j’ai finalement repris mes études sur le tard, j’ai fait une licence linguistique (à peu près l’équivalent d’une Licence LEA) puis j’ai fait mon Master en traduction à l’Université Pompeu Fabra, et une fois le Master terminé je suis rentré directement chez Ontranslation où je travaille actuellement et où tu travailles aussi ! 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir traducteur ?

Eh bien j’ai toujours aimé les langues, j’ai toujours eu des « facilités » en langues. Pour faire simple, je me sentais plus à l’aise dans les cours d’anglais que dans les cours de maths [rires]. J’ai toujours aimé regarder les films en VO et puis c’est aussi grâce à la musique que j’aime beaucoup. Ce sont toutes ces choses qui m’ont rapproché des langues. Et puis quand j’ai commencé à étudier j’ai vu que ce domaine m’intéressait. Au départ, lorsqu’on parle de linguistique, c’est un domaine assez vaste alors en grandissant on voit un peu plus ce qu’on a envie de faire et c’est à ce moment-là que j’ai découvert le monde de la traduction. J’avais peut-être un profil un peu plus littéraire à la base, c’est pour cette raison que je me suis dirigé vers les langues.

Qu’est-ce qui fait que tu ne te lasses pas du métier ?

C’est une bonne question ! Je pense que c’est comme tous les métiers, après quelques années tu peux te lasser puisqu’il s’agit d’une répétition de tâches, mais dans notre métier particulièrement, comme tu peux le voir, on aborde beaucoup de sujets parce qu’on travaille avec beaucoup de clients de secteurs différents, ce qui nous permet de traiter des sujets qui n’ont rien à voir entre eux. On peut découvrir plein de nouvelles choses et c’est l’une des raisons qui fait qu’on ne se lasse pas. Et puis au niveau du travail de traducteur, il faut être en constante évolution et se former en permanence, car c’est un secteur qui évolue énormément. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de traducteurs automatiques et il faut s’y adapter. On imagine que dans vingt ans notre métier actuel ne sera plus du tout le même, et qu’on sera peut-être plus amenés à faire de la post-édition, de la relecture ou de la correction de machine automatique. C’est pour ça que ce n’est pas un métier ennuyeux. On évolue chaque jour, de nouveaux programmes sont mis au point, on a toujours de nouvelles choses à apprendre. Je trouve ça assez passionnant. 

Puisque tu parles de post-édition, qu’en penses-tu ? Penses-tu qu’elle représente une menace pour le métier de traducteur ?

Je pense que c’est une étape inévitable. Il y a une tendance à la post-édition dans le secteur depuis environ 2-3 ans, les clients découvrent Google Translate et comprennent qu’ils peuvent débourser moins pour un texte passé dans un outil de traduction que s’il était traduit directement. C’est pour moi une évolution normale, il faut s’y adapter, mais je pense que les traducteurs, les linguistes, auront toujours leur place. Il faut évoluer avec son temps, avec les nouvelles technologies et de toute façon on n’a pas le choix. Certains programmes sont vraiment incroyables, mais ça ne remplacera jamais l’humain. J’essaie de voir ça de façon positive parce que de toute façon, on est obligés de s’y adapter. 

Quelle est la définition d’un bon traducteur selon toi ?

Un bon traducteur… c’est difficile ça !  C’est comme le bon chasseur et le mauvais chasseur [rires]. Je pense que nous avons des idées reçues sur ce qu’est un bon traducteur, on pense tout de suite qu’il faut un très bon niveau en langue cible alors que ce n’est pas que ça. Par exemple, lorsqu’on recherche de nouveaux collaborateurs on regarde où ils se situent, où ils habitent parce que souvent c’est très important de bien connaître la langue source pour reconnaître par exemple des jeux de mots ou des choses précises de la langue. Je pense que c’est quelque chose qui est souvent sous-évalué. Et pour être un bon traducteur, il faut aussi être curieux, aimer lire, être patient, savoir se remettre en question, avoir le souci du détail car, comme tu le vois tous les jours, une bonne traduction repose sur des petits détails. Toujours rester informé, être au courant des actualités. 

Pour revenir un peu sur ton parcours, pourquoi as-tu décidé de quitter la France pour t’installer en Espagne ? Et pourquoi Barcelone ?

À la base, c’était encore une histoire de langues, pour perfectionner mon espagnol et aussi parce qu’à l’époque j’étais un peu perdu, je ne savais pas trop où j’allais avec ma licence et puis je ne me sentais pas forcément à ma place, je sentais que j’avais besoin de voyager et de couper le cordon. Après, c’est chacun ses envies, je pense que c’est une question personnelle, mais c’est un choix de vie qui m’a permis d’avancer.

Pourquoi es-tu entré directement chez Ontranslation ?

À l’époque, j’étais comme toi, je cherchais un stage pour valider mon dernier semestre de Master et je me suis mis à la recherche d’entreprises dans le secteur de la traduction ici à Barcelone. J’ai passé quelques entretiens et puis Ontranslation me proposait un stage et sûrement un CDD par la suite donc comme j’étais intéressé je me suis engagé chez eux, et j’y suis resté !

Tu es non seulement traducteur, mais aussi chef de projet, c’est bien ça ? Peux-tu nous en parler un peu ?

Oui, c’est ça. Je fais les deux car Ontranslation est une entreprise de traduction plutôt moyenne comparée à certaines, donc je fais de la traduction, mais aussi beaucoup de gestion de projet. C’est totalement différent du métier de traducteur : il y a une partie d’organisation, où tu es en contact avec les clients, c’est une tout autre facette de mon métier. Il faut discuter avec les clients, contacter les collaborateurs, établir des délais, des tarifs, etc. donc c’est un autre aspect de la traduction. Moi j’aime beaucoup même si c’est assez stressant parce que tu dois gérer des équipes, tu dois être à l’écoute de tous, bien respecter les besoins du client et la communication est très importante. La gestion de projet te permet de voir de l’autre côté de la barrière parce que quand tu es traducteur, tu ne vois qu’une petite partie finalement. Mais je pense que la gestion  s’apprend plutôt sur le terrain, tu verras que la réalité est différente de ce que vous apprenez en cours que je qualifierais plutôt de « base ». Je dirais que la gestion de projet et la traduction sont deux choses complémentaires, et ça me plaît beaucoup.

Peux-tu nous raconter une journée-type ?

Il n’y a pas vraiment de journée-type. On va dire que dans une journée quand on fait de la gestion et de la traduction on reçoit les demandes des clients, on lance des projets, on communique avec les clients, avec les traducteurs, on reçoit les traductions, on les révise, etc. Bien que ce soit toujours dans le domaine de la traduction, on touche à plusieurs choses. On peut préparer des glossaires, des guides terminologiques, etc. C’est toujours plus ou moins différent. 

Pourquoi travailler en agence et pas en tant qu’indépendant ?

C’est vrai que c’est difficile de choisir, mais au départ j’étais plus attiré par la gestion et vu mon profil je préférais rentrer dans une agence. Il y a aussi le côté pratique, travailler en agence t’assure un salaire tous les mois, une certaine sécurité que tu n’as pas forcément en tant qu’indépendant, bien qu’il y ait des avantages ! Jusqu’à maintenant ce mode de fonctionnement me convient, mais qui sait, peut-être qu’à l’avenir je changerais. 

Aurais-tu des conseils pour les étudiants en traduction, surtout en cette période (très) difficile ?

Il ne faut pas lâcher l’affaire ! Il faut être patient, persévérant, même si ça ne fonctionne pas une première fois, il faut réessayer. Si c’est ce que vous voulez vraiment faire il faut insister, mais ne pas non plus rester bloqué sur quelque chose que vous ne parvenez pas à faire. Le conseil, c’est de travailler, il faut toujours travailler ! Même si vous avez des doutes, il faut s’accrocher. Lorsque j’avais des doutes je suis parti en Angleterre et même si je ne travaillais pas du tout dans ce domaine, tout ce que j’ai vécu là-bas m’a servi et a renforcé mon bagage personnel. Il faut toujours se remettre en question, et ne pas rester sans rien faire même si on a des difficultés il faut avancer.

Penses-tu que n’importe qui est capable de traduire ?

Forcément ma réponse est « non » ! [rires] Il faut des connaissances linguistiques, parler et écrire français correctement, ce qui est très difficile. Il faut évidemment un certain niveau d’études, car les traducteurs automatiques ne sont pas une « assurance tous risques ». C’est pareil pour n’importe quel métier, tu n’es pas forcément capable d’être boulanger parce que tu sais faire du pain chez toi ! C’est une mécanique intellectuelle à trouver et ce n’est pas donné à tout le monde.

On entend souvent  les étudiants dire qu’ils préfèreraient débuter leur carrière en agence pour « faire leurs armes » plutôt que de se lancer directement en freelance, que penses-tu de cette façon de penser ?

Je pense que ça dépend de chaque personne. En ce qui me concerne j’ai sûrement pensé ça inconsciemment en débutant, et ce qui est bien en agence, c’est que vous allez toucher un peu à tout, vous allez voir toutes les facettes du métier, vous êtes au cœur du système et donc vous aurez la possibilité d’aborder plusieurs aspects plus rapidement. Mais c’est bien aussi de démarrer en tant qu’indépendant. Pour moi ce sont deux métiers différents. Tout dépend du caractère et du profil de chacun, quelqu’un qui est plutôt du genre à aimer travailler seul, qui n’a pas forcément envie d’intégrer une équipe sera plus attiré par le travail en freelance. Je conseillerais peut-être de commencer en agence pour vous ouvrir plus de portes dès le départ, et puis vous aurez toujours le temps plus tard de décider de vous installer en indépendant ou non.

Avec combien de langues travailles-tu ?

Avec le catalan, l’espagnol et l’anglais vers le français. Et j’ai eu la chance de faire mes études ici à Barcelone, ce qui m’a « obligé » à apprendre le catalan, mais j’en suis très content car ça m’a permis d’ajouter une flèche à mon arc. Et puis en travaillant ici je suis forcément confronté à des clients locaux qui envoient des mails en catalan donc c’est toujours utile.

Penses-tu que les réseaux sociaux sont indispensables pour un jeune traducteur qui tente de se faire connaître ?

Je pense que oui, par la force des choses, et vu l’engouement des réseaux sociaux à l’heure actuelle ça devient plus ou moins indispensable. Le plus important je pense est de se créer un compte LinkedIn car maintenant la plupart des professionnels y sont et l’utilisent pour rechercher des collaborateurs, etc. donc oui c’est quand même une partie importante.

Et pour finir, que dirais-tu à un jeune diplômé en traduction qui se lance sur le marché ?

Je vais rejoindre ce que je te disais tout à l’heure, il faut toujours être persévérant, et ne pas baisser les bras rapidement car c’est vrai que parfois lorsqu’on débute dans le métier on peut être confronté à la dure réalité du monde du travail qui peut ne pas être ce que l’on imaginait avant de commencer. Donc il faut travailler pour réussir, se remettre souvent en question et essayer d’être au courant de ce qu’il se passe pour ne pas être à la traîne. Et évidemment, ça vaut pour tous les métiers en général, ne pas se décourager ! Malgré les difficultés, il faut garder confiance et aller au bout des choses.

Un grand merci à Arnaud, mon binôme durant ce stage, qui a pris de son (précieux) temps pour répondre à mes questions et qui nous a partagé son histoire et son expérience. J’espère que ce billet de blog vous aura plu et que son parcours vous inspirera.

Ce billet est une transcription  d’entrevue virtuelle. Retrouvez Arnaud sur LinkedIn !

Gestion de projets de traduction et gestion du stress : dans la tête de trois project managers

Par Audrey Thiébault, étudiante M1 TSM

Devis, plannings, clients, ressources humaines, problèmes techniques, imprévus… Vous êtes-vous déjà demandé comment les project managers parvenaient à rester zen ? Moi oui. J’ai donc interviewé trois personnes aux profils bien différents afin de découvrir et comprendre le stress qui plane au-dessus de ces magiciens de la gestion de projets de traduction.



Je vous laisse découvrir dans un premier temps, mon entretien avec Nancy Matis, femme d’affaire à la tête de sa propre société, professeure et auteure de « Comment gérer vos projets de traduction ».

J’ai commencé par demander à Nancy quelles étaient pour elle les principales sources de stress dans la gestion de projets de traduction. Elle nous explique de suite les problèmes du temps et de l’inconnu.

Nancy :  On me demande parfois pourquoi je ne laisse pas tomber certaines de mes activités afin d’arrêter de courir après le temps. Il est vrai qu’en parallèle du travail au sein de ma société, je donne cours dans plusieurs universités, j’ai écrit un livre et plusieurs articles sur la gestion de projets de traduction, je gère un site web sur ce sujet et je suis par moment très active sur les réseaux sociaux.  Ces derniers m’ont d’ailleurs permis d’accéder à un monde que je ne connaissais pas très bien et mon problème étant que je suis toujours très enthousiaste face aux nouveautés, j’ai fini par y passer beaucoup de temps ! Je me suis en outre engagée dans une association bénévole (TranslationCommons), j’ai donné des formations pour Traducteurs sans Frontière, et j’ai participé à diverses activités sur ProZ.com. J’ai en effet l’impression que les opportunités qui s’offrent à moi sont toujours tellement incroyables que je ne peux pas les refuser. Mais tout cela entraîne aussi pas mal de stress, principalement lié au manque de temps.

Heureusement, pour les tâches du quotidien, je suis épaulée par une excellente équipe. Néanmoins, sa gestion entraine aussi quelques challenges. Par exemple, deux cheffes de projet seront bientôt en congé de maternité, trois nouvelles personnes viennent de commencer, une stagiaire nous a rejoint, une autre arrivera dans quelques semaines… L’ajout de nouvelles personnes entraîne toujours un stress supplémentaire car nul ne sait comment se passera leur intégration. 

Au niveau des sources de stress, il y a également l’inconnu. Recevoir un type de projet dont nous n’avons pas l’habitude peut être par exemple un facteur de stress important. Il faut donc trouver les personnes adéquates pour y participer, ce qui éliminera déjà 80 % du problème. Ainsi, certains chefs de projets ne ressentent quasiment aucun stress car ils sont dans la continuité de ce qu’ils ont l’habitude de faire, ils travaillent toujours pour les mêmes clients, avec la même équipe et restent donc en terrain connu.

Elle mentionne également d’autres facteurs de stress tels que l’imprévu (qu’elle met en lien avec la question du temps) et le côté humain de ce métier qui n’est pas si simple.

Nancy : Le temps que nous prévoyons pour nos propres tâches est trop souvent insuffisant. Des imprévus viennent sans cesse s’ajouter au planning. À titre de comparaison, un traducteur spécialisé connaît le nombre de mots qu’il peut traduire en une journée, et peut prévoir le temps nécessaire pour les projets qu’il accepte. Un chef de projets, lui, ne peut jamais vraiment en être certain. Les clients et leurs demandes peuvent être imprévisibles : volume plus important qu’annoncé initialement, projet sortant de la zone de confort, mises à jour multiples, etc. En outre la gestion de l’aspect « humain » complexifie la gestion des projets, tant du côté des clients que des fournisseurs. Par exemple, de nouveaux clients requièrent parfois énormément de temps car il s’agit de leur expliquer comment fonctionne un monde qu’ils ne connaissent pas toujours et dont ils ne mesurent pas la complexité Par ailleurs, les ressources humaines ne sont pas des robots. Les gens tombent parfois malades, ont des problèmes personnels, font face à des contretemps qui affectent le déroulement d’un projet et augmentent le stress de celui qui le gère. Tous ces imprévus, purement liés au côté « humain », constituent, à mon sens, les sources de stress les plus importantes pour les project managers.

Lorsque je pense aux chefs de projets je les imagine comme des éponges à stress. C’est-à-dire qu’ils doivent gérer leur propre stress mais également celui des clients et des ressources humaines. Ressentez-vous parfois une certaine transmission du stress entre les différents acteurs d’un projet ?

Nancy :  C’est exact, et à cela s’ajoute le stress des collègues. Lorsqu’une personne en charge d’un projet commence à stresser, l’impact sur le reste de l’équipe est immédiat. C’est pour cette raison que j’apprécie tout particulièrement de travailler depuis chez moi, le stress se transmet bien moins facilement par e-mail !

Aviez-vous conscience de toutes ces difficultés lorsque vous avez commencé dans la gestion de projets ?

Nancy : À vrai dire, non. Lorsque je suis entrée dans la vie professionnelle je ne savais pas ce qu’était la gestion de projets de traduction. J’ai tout d’abord travaillé en production, en linguistique et au fur et à mesure, j’ai acquis de nombreuses compétences techniques. Par la suite, j’ai eu l’opportunité de diriger une petite équipe de traducteurs, puis de gérer des projets de plus en plus complexes de A à Z. Je n’ai pas bénéficié d’une formation en gestion de projets à proprement parler, j’ai appris le métier « sur le tas ». Je ne m’étais donc jamais réellement demandé à l’époque ce qui pouvait constituer ou non un facteur de stress pour un gestionnaire de projets.

Parvenez-vous à laisser ce stress au travail ou impacte-il votre vie personnelle ?

Nancy : Il m’arrive parfois de laisser le stress professionnel impacter ma vie personnelle par exemple lorsque je me sens « agressée » par une personne. J’éprouve aussi des difficultés à laisser au bureau les potentielles tensions qui surviennent dans l’équipe, elles restent souvent dans un coin de ma tête une fois la journée terminée. Cependant, mes centres de préoccupations ont changé au fur et à mesure de mon évolution professionnelle. En outre, avant d’avoir une vie de famille, je ne dissociais quasiment pas ma vie professionnelle de ma vie personnelle. Désormais, je n’ai plus le choix. Et depuis que je suis maman, je comprends vraiment ce que signifie être stressée !

Dans certaines entreprises employant des salariés, il est de plus en plus commun d’organiser des sortes de séminaires pour améliorer la cohésion entre les employés ainsi que la gestion du stress. Pensez-vous que ce concept peut être adapté dans un domaine tel que celui de la traduction/gestion de projets ?

Nancy : Notre métier ne nous permet pas d’avoir beaucoup de contact. Nous n’échangeons presque exclusivement par écrans interposés. Toutefois, depuis la création de ma société j’organise au moins une fois par an ce que j’appelle « le souper de société » où chefs de projets, traducteurs, responsables techniques, etc. se réunissent pour passer du temps ensemble sans évoquer le travail. En parallèle, une à deux fois par an, l’équipe de project managers et moi-même nous rencontrons en live pour discuter des clients et des divers challenges. Malheureusement, avec la crise sanitaire que nous traversons nous avons dû nous adapter… Outre les réunions de travail virtuelles, nous mettons en place des « apéro time » sur Zoom de temps à autres lors desquels nous pouvons discuter et plaisanter pendant des heures, en évitant au maximum de parler du boulot !

Autour de tout ce stress négatif, cette pression, ressentez-vous parfois du bon stress ?

Nancy : Bien sûr ! L’inconnu dont nous parlions tout à l’heure peut tout à fait être synonyme de bon stress. Le fait de commencer un projet qui sort de notre zone de confort devient alors excitant. Nous découvrons et apprenons de nombreuses choses et l’envie de bien faire, de donner notre maximum sans réellement savoir ce qu’il va bien pouvoir se passer nous motive. On pourrait comparer cela au trac d’un comédien avant de monter sur scène. Contrairement au stress « négatif », ce stress-ci, cette adrénaline, nous donne de l’énergie plutôt qu’il nous en prend !

Pour résumé voici les quelques « mots de la fin » de Nancy, quelques conseils :

Nancy : Il est essentiel d’être maître de son stress. Il faut savoir le reconnaître, l’accepter et le contrôler. Relativiser le problème qui vous stresse est, selon moi, primordial. Vous pouvez éventuellement parler de ce problème à une tierce personne car trop souvent, rester seul focalisé sur un problème nous empêche d’y voir clair et de le résoudre.

Une personne très sage, rencontrée au début de ma carrière m’a dit un jour que si un problème ne pouvait vraiment pas être résolu, il est préférable de le laisser tomber, car cela ne valait pas la peine de stresser outre mesure pour celui-ci ; mais, qu’au contraire, si on parvenait à le résoudre, ce problème disparaissait en nous aidant à évoluer.

J’ai ensuite interrogé Céline Lemaire, cheffe de projets depuis six ans, formée par Nancy Matis lors d’un stage en 2015 et particulièrement sujette au stress.

Aviez-vous conscience des difficultés et des responsabilités qu’engendre le métier de gestionnaire de projets avant de commencer ?

Céline : Je ne m’attendais pas à tous les aspects auxquels j’ai été confrontée. Avant d’effectuer mon stage je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était la gestion de projets. Quand on sort juste des études, on ne sait pas trop où on va mettre les pieds, tout est une découverte et c’est parfois le cas encore aujourd’hui. 

Comment appréhendiez-vous vos premiers projets ? Et maintenant ?

Céline : En principe, nous travaillons en binôme. Le mien était rodé et selon moi, il avait tout mis en place pour que les choses se passent au mieux. Alors quand je suis arrivée je me suis dit que les équipes savaient ce qu’elles avaient à faire, les clients savent comment nous fonctionnons, il suffit que je suive les instructions tout se passera bien ! Et c’est relativement ainsi que ce sont déroulés mes premiers projets. L’ensemble de ce que je faisais était revérifié par mon binôme et par Nancy donc j’avais ce filet de sécurité qui m’aidait beaucoup. À mes débuts je trouvais ça presque facile ! J’analysais correctement le projet, je faisais le devis, le planning etc. puis j’attendais l’approbation du client, je lançais le projet et au final le client était toujours content du travail fourni. Cependant, un jour où mon binôme n’était pas là j’ai commis une belle erreur dans la préparation de mes fichiers (heureusement elle s’est avérée être en faveur du client). J’ai dû me débrouiller pour réparer cette erreur correctement et rapidement. C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il fallait que je sois mon propre filet de sécurité. 

Maintenant c’est différent, je gère des projets un peu plus compliqués avec plusieurs langues, des fichiers complexes, avec une équipe à l’international et des projets très différents. Mais il m’arrive encore d’être surprise par certains projets car le monde de la traduction évolue énormément, surtout ces dernières années avec la machine translation par exemple. Je pense que le principal à l’heure actuelle est de réfléchir à la meilleure manière d’optimiser tout ce qui est déjà en place. 

Pensez-vous que ce besoin constant d’adaptation à l’évolution du secteur est un facteur de stress ?

Céline : Cela peut devenir une source de stress en fonction du temps dont on dispose. En fait, je pense que le plus stressant dans la gestion de projets ce sont les délais. Tout devient stressant si nous n’avons pas le temps d’appliquer tel ou tel changement ou lorsque certaines étapes doivent être effectuées en un claquement de doigts. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est essentiel de faire comprendre la réalité de notre métier aux clients.

Pour vous le temps est-il la principale source de stress dans ce métier ?

Céline : Oui en effet, notamment en ce qui concerne les ressources humaines. Je pense principalement aux disponibilités des traducteurs, réviseurs etc. J’adorerais pouvoir être en possession des agendas de tous les acteurs d’un projet, cela me faciliterait grandement la vie ! Je repense à un projet que j’ai géré il y a peu où tous les traducteurs ne pouvaient pas commencer au même moment, ni faire le même nombre de mots par jour et n’étaient plus disponibles après telle date et donc ne pourraient rattraper le retard s’il y en avait. J’ai dû mettre en place un planning millimétré qui aurait pu fonctionner ! Mais un des traducteurs avait eu des soucis de santé et n’avait pas pu travailler pendant plusieurs jours, et surtout, il n’avait pas pu prévenir. J’étais totalement angoissée pendant ces quelques jours. Je comprenais tout à fait la situation du traducteur, il n’y avait aucun problème, mais le planning tout entier était chamboulé provocant un stress terrible chez moi. 

Lorsque je pense aux chefs de projets je les imagine comme des éponges à stress. C’est-à-dire qu’ils doivent gérer leur propre stress mais également celui des clients et des ressources humaines. Ressentez-vous parfois une certaine transmission du stress entre les différents acteurs d’un projet ?

Céline : Je n’avais jamais réfléchi comme cela mais je suis tout à fait d’accord ! Plusieurs fois je suis arrivée à remettre en question mon choix de carrière à cause de ce stress. Je suis quelqu’un de très perfectionniste donc je me rajoute une certaine pression moi-même ce qui n’aide généralement pas… Et c’est vrai que je suis déjà une éponge à stress dans la vie de tous les jours, je le ressens d’autant plus dans mon métier. Je pense qu’il est très important d’expliquer les choses [aux clients] et de soutenir nos équipes pour éviter de stresser et/ou de se transmettre notre stress. 

Dans vos réponses, j’ai l’impression que le stress est davantage contrôlé voire minimisé grâce à la communication ?

Céline : Exactement. Pour moi, la communication est la clé de tout dans ce métier. Cette communication serait d’autant plus simple et efficace si l’on ne travaillait pas de manière virtuelle… Nous pourrions nous entraider beaucoup plus facilement et ainsi éviter des moments de stress conséquents. D’ailleurs, un de mes collègues et moi-même avons décidé de passer nos journées de travail sur Skype afin de faciliter la communication entre nous. 

Parvenez-vous à laisser ce stress au travail ou impacte-il votre vie personnelle ?

Céline : Ça impacte très clairement ma vie personnelle ! C’est également pour cette raison que j’ai arrêté de travailler depuis chez moi, je ne pouvais plus être cette boule de nerfs dans mon lieu de vie. 

Autour de tout ce stress négatif, cette pression, ressentez-vous parfois du bon stress ?

Céline : Oui bien sûr ! En réalité, je pense que la majorité de mon stress est positif. Ce bon stress c’est en fait tous ces challenges que nous entreprenons et que nous sommes particulièrement fiers de relever. 

J’ai conclu ces entrevues avec Karine Cortiana, cheffe de projets pour Nancy Matis depuis maintenant douze ans et qui, quant à elle, ne ressent plus de stress dans son métier.

Aviez-vous conscience des difficultés et des responsabilités qu’engendre le métier de gestionnaire de projets avant de commencer ?

Karine : Non pas vraiment. Ma formation a été très théorique, tout au long de mon cursus je n’avais pas forcément idée de l’ampleur du travail que représentait ce métier. Une fois qu’on se retrouve dans la vie « réelle » on se rend vite compte que tout peut arriver et là on se pose vraiment beaucoup de questions. 

Comment appréhendiez-vous vos premiers projets ? Et maintenant ?

Karine : Je suis rentrée progressivement dans le métier de cheffe de projets grâce à Nancy, c’est-à-dire que j’étais majoritairement spectatrice des projets à mes débuts. J’étais, dans un premier temps, en copie de tous les mails afin de prendre conscience de la communication nécessaire. Ensuite, petit à petit, j’ai commencé à gérer des projets uniquement avec les équipes et j’ai fini par être en contact direct avec les clients. Je pense que cette manière progressive de procéder m’a réellement permis d’éviter de commettre de grosses erreurs, surtout face aux clients, et donc d’éviter un certain stress également. Aujourd’hui je gère tout seule sans problème. Je n’ai plus besoin que Nancy soit toujours au courant de tout et soit derrière moi, s’il y a un problème je sais le régler moi-même et sans stress.

Quelles sont d’après vous les principales sources de stress dans la gestion de projets ?

Karine : La principale source de stress que j’ai connu au début était surtout l’inconnu. J’avais peur de devoir gérer des projets complexes dont je n’avais pas l’habitude, avec des fichiers dont le format m’était inconnu et que je n’étais pas certaine de savoir analyser correctement etc. Et ce stress pouvait impacter tout mon projet, que ce soit l’analyse, le devis, le planning… C’était vraiment ma hantise. 

Lorsque je pense aux chefs de projets je les imagine comme des éponges à stress. C’est-à-dire qu’ils doivent gérer leur propre stress mais également celui des clients et des ressources humaines. Ressentez-vous parfois une certaine transmission du stress entre les différents acteurs d’un projet ?

Karine : À vrai dire, ça ne m’atteint plus. Mon expérience mais aussi ma vie personnelle, qui fait que je place mes priorités ailleurs, font qu’en réalité, lorsque j’arrive à mon bureau et que je commence à travailler, c’est mon moment « zen » de la journée. Je pense qu’une fois qu’on a compris que les clients, comme les ressources humaines, sont tout simplement des êtres humains avec des incapacités, des vies à gérer, une bonne partie du stress s’envole. J’essaie vraiment de relativiser en me disant que « ce n’est qu’un travail ». Des humains qui vendent un service à d’autres humains et peuvent tout à fait comprendre qu’il y ait un peu de retard sur un projet ou qu’une demande ne soit pas réalisable, mais il faut tout de même proposer et trouver une solution. Je ne ressens vraiment plus de stress personnellement, donc celui des autres ne m’impacte pas du tout. 

Parvenez-vous à séparer vie professionnelle et vie personnelle ou l’une impacte-elle l’autre ?

Karine : C’est vrai que ce n’est pas évident du tout ! Travailler à la maison fait que nous sommes toujours tentés de travailler un peu plus, à des heures qui ne sont plus raisonnables disons. Par exemple, j’ai tendance à lire mes mails le soir pour savoir à quoi m’attendre le lendemain matin, ça m’aide justement à ne pas stresser. Toutefois, je fais particulièrement attention à ne pas amener le professionnel dans le personnel. Chez moi, je dispose de ma pièce à moi pour travailler où personne n’a le droit d’entrer et, à l’inverse il est hors de question que je travaille hors de cette pièce. Mais il est certain qu’avoir une vie de famille me fait totalement relativiser en ce qui concerne le travail, et c’est en partie pour ça que je ne suis plus stressée, c’est parce que tout mon stress réside dans ma vie de ma famille ! Mes priorités ont changé et même si je me donne toujours au maximum dans les projets de traduction que je gère, je me dis que rien n’est grave, ce n’est « qu’un » projet de traduction, je pourrais presque dire que ce n’est pas la vraie vie. 

Si vous ne ressentez plus ce stress négatif, ressentez-vous à l’inverse du bon stress, un stress positif ?

Karine : Oui évidemment ! J’adore lancer des petits challenges avec l’équipe d’un projet. Par exemple, travailler très dur pour essayer de rendre un projet en avance, c’est stressant mais c’est vraiment un bon stress qui nous motive complètement et c’est une satisfaction immense lorsque nous y parvenons. Cette petite pression, cette adrénaline nous permet notamment d’éviter de travailler dans une routine qui peut vite devenir lassante. 

Un grand merci à Nancy, Céline et Karine pour le temps qu’elles m’ont accordé, leurs réponses et les discussions particulièrement intéressantes qu’elles ont entraînées.

Ce billet est une transcription d’entrevues orales.

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Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

Rencontre avec Orane Desnos : traductrice pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Allier passion et traduction ? C’est possible !

Quelle spécialisation choisir ? C’est sûrement la question que l’on se pose toutes et tous en cette (presque) fin de master. Il peut être judicieux de se tourner vers des domaines auxquels on n’aurait jamais pensé, et se demander : qu’ai-je réellement envie de traduire, quels sont mes centres d’intérêt, même sans diplômes, ai-je assez de connaissances pour me spécialiser ? Après tout, nous avons tous des activités et hobbies différents, qui pourraient constituer de bonnes pistes quant à une future spécialisation. Ce sont en tout cas des réflexions à creuser pour être certain de s’épanouir dans son travail, surtout sur le long terme.

Pour montrer qu’il est possible de sortir des sentiers battus en alliant ses passions à son métier, j’avais envie de vous partager une interview avec une jeune traductrice indépendante, Orane Desnos, qui a récemment monté sa microentreprise de traduction, Tradistica.

Aussi créative qu’adorable, elle a très gentiment accepté de répondre à quelques questions. Je vous laisse maintenant en compagnie sa compagnie !

Bonjour Orane ! Comme les lecteurs et lectrices de ce blog ne te connaissent pas, pourrais-tu nous résumer un peu ton parcours ?

Bonjour Sarah !

Bien sûr 😊

J’ai tout d’abord un riche parcours musical. J’ai commencé la flûte traversière à sept ans et le piano deux ans plus tard. Dès mes 11 ans, j’ai quitté le nid familial dans mes Côtes-d’Armor natales pour intégrer, pendant quatre ans (c’est-à-dire tout mon collège) et en internat, une classe horaire aménagée musique en collaboration avec le conservatoire de Rennes. J’ai poursuivi ma scolarité en lycée général et j’ai obtenu mon bac S en 2010.

J’ai ensuite entamé une licence de LEA spécialisation traduction à l’Université de Rennes 2 en parallèle de mes études au conservatoire. En juin 2010, j’ai obtenu mon DEM (diplôme d’études musicales) de flûte traversière, puis j’ai passé ma 3e année de licence en ERASMUS à Barcelone.

Après une année consacrée à la musique, j’ai suivi le master Métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (MTLC2M), toujours à l’Université de Rennes 2, qui m’a conduit à passer cinq mois à Montréal dans le cadre d’un stage dans l’audiovisuel, puis je suis sortie diplômée de cette formation en octobre 2016.

Par la suite, j’ai travaillé deux ans au sein d’une importante agence de traduction parisienne en tant que traductrice, relectrice et cheffe de projet. Je me suis ensuite lancée dans l’aventure de l’indépendance et de l’entrepreneuriat à l’été 2018, puis de Tradistica (services linguistiques pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant) en 2020.

Était-ce une évidence pour toi de traduire pour la musique et le spectacle vivant lorsque tu as commencé tes études en traduction ?

Au départ non, mais cette idée a bien vite germé et ne m’a plus quittée. Je voulais pouvoir mettre au service des professionnels de ces secteurs tant mon expérience musicale que mes compétences en traduction.

Comment s’est passé le lancement de Tradistica ? Comment as-tu envisagé la transition entre un emploi stable pour une importante société de traduction et le travail en tant que free-lance ?

Je savais dès mes années de master que je souhaitais devenir traductrice indépendante, mais je ne me voyais pas me lancer au sortir des études. C’est pourquoi j’ai travaillé deux ans au sein d’une agence dans le but d’acquérir l’expérience nécessaire pour pouvoir me lancer avec plus de sérénité. Et dès que l’occasion s’est présentée, c’est ce que j’ai fait ! J’ai eu la chance de continuer à collaborer avec l’agence dans laquelle j’étais employée, ce qui m’a tout de suite assuré du travail et une transition plutôt douce.

Aujourd’hui, comment partages-tu ton temps entre les agences de traduction et tes clients ? Penses-tu bientôt pouvoir ne travailler que pour des clients directs ?

Pour le moment, je consacre 2/3 de mon temps aux agences de traduction et le dernier tiers au développement de Tradistica. Travailler presque exclusivement pour des clients directs dans les secteurs de la musique et du spectacle est d’ailleurs un de mes grands objectifs de l’année 2021. Je souhaite également poursuivre les collaborations avec les agences sur des projets concernant mes domaines de spécialité.

Comment as-tu trouvé tes premiers clients ? Comment se passe le démarchage ? Les stratégies à adopter sont-elles spécifiques au milieu artistique ? Faut-il être plus créatif, et davantage mettre en avant sa personnalité et ses passions que pour un autre domaine ?

Pour trouver ses premiers clients, il n’y a pas de recette magique, il faut aller à leur rencontre. J’utilise donc beaucoup les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram) dans ma stratégie de démarchage, ainsi que mon site Internet qui me sert de vitrine. Selon moi, l’important est de semer progressivement des graines, ce qui permet de développer à moyen et long terme son portefeuille de clients. Toute relation, qu’elle soit professionnelle ou non, repose sur la confiance, et il est primordial de consacrer du temps à construire ce lien privilégié.

Faut-il être plus créatif ! Sûrement, mais surtout être authentique en mettant en avant sa personnalité, son expertise et les solutions que l’on propose. Après, libre à chacun de partager ce qu’il souhaite avec sa communauté. Je pense que le plus important c’est de rester soi-même et d’être en adéquation avec ses valeurs et sa manière de fonctionner.

Peux-tu nous donner des exemples de projets que tu reçois ?

Oui. J’ai réalisé récemment le sous-titrage de l’anglais vers le français d’une vidéo YouTube d’une flûtiste de renommée internationale dans laquelle elle prodiguait ses conseils pour apprendre plus facilement par cœur un morceau. Je traduis également régulièrement des communiqués de presse pour des lancements de produits, comme des micros-casques.

Fais-tu parfois appel à des collègues pour tes projets de traduction ?

Je collabore avec d’autres traducteurs dans mes paires de langues (anglais et espagnol vers le français) pour des projets de relecture, sinon je redirige généralement mes clients vers d’autres traducteurs indépendants spécialisés lorsqu’il s’agit d’une autre paire de langues. La relation unique qui s’établit entre un client direct et son/ses traducteur(s) indépendant(s) est pour moi capitale.

Utilises-tu souvent des outils de TAO ? Si oui, sont-ils différents en fonction du projet ?

Oui. J’utilise principalement SDL Trados Studio 2019 pour les projets de traduction et Subtitle Edit pour les projets de sous-titrage.

Tu utilises notamment Instagram et Pinterest pour promouvoir ton activité : pourquoi avoir choisi ces réseaux disons, assez peu usités je crois, par la plupart des professionnels ? Sont-ils plus adaptés à tes domaines de spécialité ? Arrives-tu à poster régulièrement sur tous tes réseaux sociaux ?

Instagram et Pinterest sont des réseaux sociaux très utilisés dans la sphère artistique, et c’est donc la raison pour laquelle je les utilise aussi. Mais à dire vrai, au fil des mois, je teste plusieurs stratégies, et je vois ce qui marche. Je m’inspire notamment de blogueuses et entrepreneures telles qu’Aline Bartoli de TheBBoost et Safia Gourari de MyTrendyLifestyle. C’est difficile de poster régulièrement et il faut être organisé. J’essaie donc de planifier, par exemple consacrer 1 h le lundi matin pour programmer mes publications Instagram de la semaine. C’est vraiment efficace !

D’ailleurs, tu n’hésites pas à poster des vidéos où tu joues de ton instrument de prédilection, des photos un peu plus « persos », mais toujours en rapport avec la musique ! Cela attire-t-il de nouveaux clients ? Est-ce que cela est venu naturellement, ou bien as-tu hésité avant de poster du contenu parfois un peu humoristique ? En tout cas, c’est très rafraîchissant !

J’ai bien sûr hésité de nombreuses fois avant de publier certains contenus, mais j’essaie de mettre sans cesse en application de nouvelles choses, toujours avec le même fil conducteur : la musique. Et je me rends compte que plus j’ose des choses différentes, moins faire dans la nouveauté me fait peur. Je sais que ce chemin sera composé d’erreurs et de réussites, et je l’accepte. C’est à la fois difficile et tellement gratifiant !

Que conseillerais-tu à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans des domaines de traduction tournés vers la culture et l’art ? Est-ce plus difficile d’y trouver du travail ? Y a-t-il beaucoup d’agences avec lesquelles collaborer dans ces domaines avant d’avoir assez de clients directs ? Quelles sont les qualités à avoir pour se démarquer ?

Mon conseil se résumerait en un seul mot : tentez ! Il n’y a pas de recette miracle et c’est à chacun de trouver sa voie. En tout cas, moi je tente, et j’adore ça !

J’espère que cette lecture vous inspirera, motivera, encouragera à suivre vos envies et à vous lancer ! Encore merci à Orane Desnos d’avoir répondu à mes questions.

Vous pouvez la retrouver sur son site Internet https://www.tradistica.com et sur ses différents réseaux sociaux :

https://twitter.com/tradistica
https://www.facebook.com/tradistica/
https://www.linkedin.com/company/tradistica/
https://www.instagram.com/tradistica/

Portrait de Jenny Ollars : traductrice au Parlement européen

Par Mathilde Motte, étudiante M2 TSM

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ton parcours, aussi bien universitaire que professionnel ?

Je m’appelle Jenny Ollars, j’ai 36 ans, je suis suédoise et je vis à l’étranger depuis 2007. J’ai vécu en Irlande, en France et au Luxembourg. En Suède, j’ai fait des études d’histoire contemporaine et de français. J’ai travaillé quelques années dans des domaines plutôt administratifs et linguistiques.

Je me suis intéressée à la traduction assez tôt. Ayant déjà fait des études de langues, je voulais trouver un domaine qui me permettrait d’exploiter ces connaissances linguistiques.

En 2012, j’ai eu l’occasion, lorsque j’habitais à Lyon, de postuler pour un stage au Parlement européen. À l’époque, je travaillais comme relectrice en anglais, j’ai donc pris un congé sans solde pour faire ce stage de 3 mois qui m’a beaucoup plu. Tout devenait plus concret, je me suis rendu compte que c’était une chose de bien connaître les langues mais c’en était une autre de savoir traduire et d’avoir une approche plus structurée.

J’ai donc quitté mon travail de relectrice, puis, par le hasard des choses, j’ai déménagé en Alsace, où j’ai postulé pour un Master de traduction à Strasbourg, mais la formation ne s’est pas ouverte, faute d’étudiants en suédois. Je me suis donc rabattue sur un Master de relations internationales et gestion de projets de l’Union européenne. J’ai toujours été un peu intéressée par tout ce qui était en rapport avec les institutions européennes. Cela m’a également permis de continuer mon apprentissage de l’allemand, et de commencer une autre langue : le polonais, seule autre langue européenne disponible.

Lorsque j’étais relectrice, j’avais déjà la possibilité de suivre des cours de langue. J’ai travaillé à Interpol pendant 3 ans et l’une des langues officielles était l’espagnol. Ainsi, j’ai pu cumuler les langues petit à petit.

Après ce Master, je me suis retrouvée à Lille, j’ai donc cherché du travail à Lille et à Bruxelles.
Pendant que je cherchais du travail, j’ai également postulé pour une formation à distance en traduction, à Linnéuniversitetet à Växjö. Mon but était de renforcer mes connaissances techniques avant de postuler dans des institutions européennes dans le domaine de la traduction. En parallèle de cette formation, j’ai travaillé au secrétariat de l’unité de traduction suédoise de la Commission européenne à Bruxelles pendant 4 mois, puis j’ai enseigné le suédois à l’Université de Lille pendant 1 an. C’était vraiment pas mal car je pouvais finir ma formation de traduction à distance en parallèle.

Après cela, j’ai fait de la traduction en freelance pendant 6 mois, la plupart du temps pour des agences, mais je n’ai pas vraiment eu le temps de me constituer un vrai réseau.

Pendant cette période, j’ai tenté quelques concours de l’Union européenne. J’ai réussi un concours pour être contractuelle, ce que l’on appelle aujourd’hui « CAST Permanent », soit la procédure de sélection d’agents contractuels. J’étais donc sur une sorte de liste à partir de laquelle on pouvait être recruté. Après avoir fini mes formations, j’ai contacté tou·te·s les chef·fe·s des unités suédoises dans les institutions européennes. Un chef d’unité du Parlement m’a recontactée un mois plus tard pour me proposer un poste de contractuelle. Après de nombreuses étapes, j’ai pu commencer à travailler quatre mois plus tard.

Voilà maintenant 2 ans et demi que je travaille au sein de la Direction générale de la traduction. Depuis cet été, je suis dans une unité appelée « Citizens’ language » (Langage des citoyens) dont le but est de s’adresser plus particulièrement aux citoyens européens. L’idée est de séparer les textes législatifs du contenu plus créatif et destiné à la communication. Les textes sont ainsi plus faciles à lire et à comprendre pour un citoyen lambda.

Si je comprends bien, cela s’inscrit dans cette volonté qu’a le Parlement européen de rendre les informations plus accessibles pour les citoyens européens ?

Le Parlement européen est l’institution européenne qui représente les citoyens. Si les citoyens ne comprennent pas ce qu’il s’y passe, il y a manifestement un problème. C’est donc effectivement l’idée de ces nouvelles unités.

À titre d’exemple, cette année, les services du Parlement européen sont chargés de sous-titrer les films nommés pour le prix Lux (lumière en latin) discerné tous les ans, c’est un projet pilote.
On sous-titre donc les trois films qui seront ensuite diffusés dans les « Europa cinemas », réseau de cinémas d’art et essai en Europe.

C’est donc un projet totalement différent de ce que tu fais habituellement ?

C’est effectivement une approche et une logique totalement différentes. D’habitude, pour les textes du Parlement, on traduit tout. Mais lorsque l’on fait du sous-titrage, il faut comprimer un maximum. On a forcément eu besoin d’une formation pour ce type de projet, avec des formateurs internes et externes au Parlement européen, mais aussi des formations pour chaque langue.
La préparation a donc été assez conséquente et on a vraiment hâte de voir le résultat de tous ces efforts.

Utilisez-vous une langue pivot pour un projet d’une telle envergure ?

Étant donné qu’il y a 23 traductions à produire pour que le film soit accessible dans toutes les langues européennes et que toutes les combinaisons linguistiques ne sont pas disponibles, un modèle a été préparé en anglais. On a donc accès au scénario dans la langue source mais aussi à une traduction anglaise très fidèle à l’original de manière à ce que tout le monde puisse exploiter son contenu.

As-tu souvent dû faire de nouvelles formations au fur et à mesure des nouveaux types de projets que propose le Parlement ?

Avec la création de ces nouvelles unités, qui nous demandent de beaucoup nous diversifier, ça arrive de plus en plus. Nous avons eu des cours sur comment utiliser notre voix quand on enregistre divers podcasts ou encore des « flash news », soit de petits enregistrements journaliers sur ce que fait le Parlement européen. Le but reste de faciliter l’accès aux informations. Nous avons aussi des formations pour apprendre à mieux écrire un texte qui sera écouté, ou encore des formations sur le sous-titrage…

Avais-tu des craintes/appréhensions avant de commencer à travailler au Parlement européen ?

Pas vraiment, j’avais déjà fait un stage donc je savais un peu où je mettais les pieds. Je dirais quand même qu’il faut un peu de temps pour avoir vraiment confiance en soi dans ce que l’on fait, surtout lorsqu’on est amené à traduire des types de textes très variés. La maîtrise vient petit à petit et on apprend continuellement. Mais lorsqu’on est bien accompagné, dans une bonne ambiance et avec beaucoup de soutien de la part des autres collègues, ce qui a été mon cas, on se sent vite à l’aise.

Tu traduis donc vers le suédois, mais de quelles langues traduis-tu ?

80 % des textes que je traduis sont depuis l’anglais, il y a quand même pas mal de contenu en français malgré tout. J’ai parfois de l’espagnol, notamment des amendements que les députés écrivent dans leurs langues maternelles.
Il m’est également arrivé de traduire quelques textes bien spécifiques du polonais vers le suédois.

Continues-tu à apprendre d’autres langues ?

Oui, je continue mon apprentissage du polonais. Le Parlement européen a un système de 12 niveaux, on passe un niveau par semestre et il est possible de prendre des cours intensifs pendant l’été. Sinon, une demi-journée de cours de langue par semaine est prévue. Depuis l’automne 2019, je fais du polonais au Parlement. Je suis arrivée au niveau 7, et à partir du niveau 6 (B1), on peut partir à l’étranger pour assister à un cours de langue intensif, financé en partie par le Parlement.
Normalement, on commence à traduire depuis la langue en question à partir du niveau 7.
Donc, officiellement, j’ai le droit de traduire depuis le polonais.

Peux-tu nous en dire plus sur l’organisation et la gestion des projets ?

Dans mon ancienne unité de traduction suédoise, un·e chef·fe d’unité distribue le travail et on peut également récupérer des projets, en fonction de nos disponibilités et de nos envies, sur une plateforme en self-service.

Concernant l’organisation de la nouvelle entité dans laquelle je travaille, il y a 4 unités avec un·e chef·fe d’unité pour 6 langues. Le suédois se trouve dans la même unité que le polonais, le portugais, le roumain, le slovène et le slovaque, constituant ainsi une petite communauté plurilingue. On a un peu plus de contact avec les collègues des autres langues que dans un service où il y a 40 personnes.
Dans les nouvelles unités, c’est une équipe restreinte de deux traducteur·rice·s par langue et un·e relecteur·rice. Il est donc beaucoup plus facile de se mettre d’accord entre nous. On reçoit les demandes de traduction et on s’arrange directement, l’organisation est très simplifiée.

Vous vous révisez donc entre vous ?

Généralement, oui. Notre collègue relectrice effectue les vérifications finales et envoie les fichiers finis. Elle peut aussi revenir vers nous en cas de doutes, mais ce sont les traducteur·rice·s qui choisissent d’accepter ou non la modification suggérée. Un vrai travail d’équipe donc.

À quoi ressemble une journée type pour toi ?

Tout d’abord, on se met d’accord sur ce que l’on va faire pendant la journée. On a aussi régulièrement des réunions avec notre unité, aussi bien pour l’aspect pratique que pour le côté convivial et pour s’assurer que tout va bien en télétravail.

En ce qui concerne les types de documents à traiter, c’est très varié. En ce moment, je sous-titre une petite vidéo d’information. C’est une vidéo produite par le service de recherches documentaires. Il peut également y avoir des textes plus longs, comme ceux prévus pour les expositions ou pour les campagnes d’information. Par exemple, pendant la pandémie, nous avons eu des textes sur la façon dont les pays européens géraient la crise, mais aussi sur les initiatives citoyennes d’entraide. On peut également avoir des affiches, de petits articles et du contenu pour les réseaux sociaux. Ce sont généralement des textes assez courts, mais certains contenus sont beaucoup plus longs, comme les communiqués de presse, plutôt destinés aux journalistes.

Utilises-tu toujours le même logiciel ?

Oui, on utilise Trados Studio. Et pour le sous-titrage on utilise le logiciel Plint, qui est développé en Suède, à Göteborg.


Utilises-tu parfois un outil de traduction automatique entraîné avec les mémoires de traduction du Parlement ?

C’est une bonne question. On a toujours des mémoires de traduction classiques, souvent préparées par une unité en charge des « pré-traductions ». Cette équipe prépare quels documents doivent faire partie des mémoires de traduction pour que les résultats soient vraiment optimaux. On peut également chercher dans la base de données linguistiques regroupant tous les documents ou presque.
Il nous est également possible d’activer ou non l’outil de traduction automatique.
Je trouve cet outil très utile, car il propose des formulations complètes, surtout pour les textes très procéduriers : il prévoit presque tout ce que l’on doit écrire. Mais pour d’autres types de texte, les résultats ne sont pas très intéressants, notamment pour les textes plus créatifs. Tout dépend du type de texte, mais cet outil nous permet souvent de gagner du temps.

L’outil de traduction automatique exploite donc les documents du Parlement européen ?

Oui, l’algorithme est entraîné sur le corpus du Parlement européen. Les résultats sont généralement très intéressants. Mais il y a évidemment des pièges : si le temps presse et que l’on souhaite gagner du temps avec cet outil, il faut rester très vigilant car les erreurs de traduction tiennent parfois à peu de choses.

Quels sont, selon toi, les profils/parcours intéressants pour le Parlement européen ?

Je dirais que, dans l’absolu, toute personne ayant une licence et de bonnes connaissances dans deux langues européennes en plus de sa langue maternelle peut postuler pour un stage en traduction dans une institution européenne. Un domaine d’expertise différent, comme un cursus en droit ou en économie, sera forcément un plus, car beaucoup de personnes sont « linguistes classiques ».
Tout dépend aussi des générations, les plus ancien·ne·s dans l’équipe de suédois n’ont pas eu l’occasion d’avoir une formation en traduction, il·elle·s ont donc appris sur le tas. Mais la plupart des plus jeunes ont une formation en traduction. Il est surtout très important de maîtriser parfaitement sa langue maternelle. On peut très bien cumuler une multitude de langues, mais si nos connaissances ne sont pas assez solides dans notre langue maternelle, cela ne suffit pas. Il est également toujours utile d’avoir une bonne culture générale, de s’intéresser à ce qu’il se passe dans le monde, de lire beaucoup et de s’intéresser aux institutions.

Aurais-tu des conseils à donner aux personnes intéressées par un stage en traduction au Parlement européen ?

Tout d’abord, postuler. Il faut également se renseigner sur les périodes de recrutement. Généralement, les périodes sont fixes dans l’année, il ne faut donc pas les rater. La lettre de motivation doit évidemment être soignée, très réfléchie et personnalisée. Il faut exprimer clairement ses motivations et peut-être montrer que l’on s’est renseigné sur le Parlement et les autres institutions.

Mon stage au Parlement était, en quelque sorte, mon vrai Erasmus. Lorsque j’ai fait mon premier échange Erasmus en France, je voulais parler français à tout prix. Mais pendant ce stage, j’ai pu parler à beaucoup de personnes venues de toute l’Europe. Les gens étaient très ouverts.
Un programme de formation et des ateliers sont prévus pour les stagiaires : on noue des contacts très précieux pour l’avenir. Peu importe si l’on veut travailler dans ces institutions plus tard, cette expérience reste très enrichissante car il n’existe pas de service de traduction aussi massif ailleurs, avec 24 langues dans un même bâtiment, des milliers de gens qui travaillent dans ces unités, et des informaticiens qui développent de nouveaux outils. Il s’agit là d’une coopération supranationale : on produit beaucoup de textes qui impactent directement la vie des citoyens européens. Pour toutes ces raisons, rien que pour l’expérience, c’est très intéressant. Faire un stage dans une infrastructure aussi bien doté en moyen est extrêmement formateur.

Transcription d’une entrevue d’une heure. Je remercie chaleureusement Jenny Ollars d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions.

Portrait de Nikki Graham : parcours, évolution et conseils d’une traductrice de plus de 20 ans de métier

Par Fanny Buffel, étudiante M2 TSM

21 ans de carrière, 6895 abonnés sur Twitter, auteure du blog à succès My Words for a change créé en 2013, ISO 17100:2015 Qualified, membre de l’ITI (Institute of Translation and Interpreting) depuis 2015, membre de la MET (Mediterranean Editors and Translators) et de ProCopywriters, 10 publications de livres à son actif et bien plus d’articles : oui, nous parlons bien ici de Nikki Graham, traductrice, réviseuse et éditrice de l’espagnol vers l’anglais, spécialisée dans la traduction de documents dans le secteur des loisirs et du tourisme, des documents universitaires, de l’environnement, de la nature et de la conservation, et la localisation de l’anglais américain à l’anglais britannique. La traductrice avait déjà été remarquée par d’autres étudiants les années précédentes, qui avaient traduit en français certains de ses articles comme « Nouveau cap pour le secteur de la traduction : la post-édition » ou « La révision : un sac à nœuds ? ». Je voulais donc me pencher aujourd’hui sur cette traductrice dont on entend souvent parler sans pour autant savoir exactement qui elle est.

Vous avez été enseignante pendant 13 ans, d’où vous est venue l’envie de devenir traductrice ?

C’est une bonne question car lorsque j’étudiais les langues à l’université, je n’aimais pas vraiment la partie sur la traduction et je n’étais pas particulièrement douée dans cette matière. Je me suis tournée vers la traduction car l’enseignement de l’anglais en tant que langue étrangère commençait à m’ennuyer mais aussi car j’avais besoin d’argent. Ce sont mes étudiants et des amies qui m’ont permis d’obtenir mes premiers projets de traduction. Je me suis rendu compte que j’aimais bien ça car c’était intellectuellement stimulant et ça me permettait d’en tirer un revenu décent.

D’où vient votre devise « Words are my business and I want to make them work for you » et votre nom « Tranix Translation and Editing Services » ?

C’est ma devise depuis si longtemps que je ne me souviens plus vraiment d’où elle vient. Au départ, c’était juste « words are my business », que j’utilisais d’ailleurs sur les réseaux sociaux avant de créer mon site. C’est par la suite que j’ai ajouté « and I want to make them work for you » afin de me démarquer des autres personnes utilisant « words are my business » pour faire connaître leurs services. « Tranix » est un mélange du diminutif de mon nom (Nix) et les premières lettres de « translation ».

Utilisez-vous des outils spécifiques (outils de TAO ou autre) ?

Oui, j’utilise memoQ, que j’aime bien. Je pense aussi que son prix est raisonnable et l’assistance est plutôt compétente. J’ai également utilisé Dragon Naturally Speaking pour dicter mes traductions et j’utilise Perfectlt pour faire des dernières vérifications dans Word.

À quoi ressemble une de vos journées types ?

D’habitude, je me lève assez tôt pour travailler pendant une heure ou deux avant de préparer le petit-déjeuner de ma fille et l’emmener à l’école. En général, je retourne à mon bureau vers 8 h 30, sauf si je décide d’aller courir au parc, si je n’ai pas de traduction urgente à rendre. Ensuite, je travaille jusqu’à 15 h 30 puis je vais chercher ma fille à l’école. Il m’arrive de travailler quelques heures supplémentaires avant d’aller préparer le dîner.

Vos domaines de spécialité sont le tourisme et les loisirs, les documents universitaires, l’environnement, la nature et la conservation, ainsi que la localisation de l’anglais américain vers l’anglais britannique. Comment avez-vous réussi à vous spécialiser dans ces domaines ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans ces domaines ? Avez-vous des conseils sur la manière de se spécialiser ?

Lorsque j’ai commencé à traduire pour des agences en Espagne, il y a 20 ans de ça, la plupart d’entre elles s’attendaient à ce que vous puissiez tout traduire, ce qui peut bien évidemment vous causer de nombreux problèmes si vous faites mal les choses en plus de ne pas être très épanouissant. Au fur et à mesure des années, je suis devenue plus exigeante et j’ai appris à dire « non », souvent malgré la pression des gestionnaires de projet vous suppliant d’accepter le texte qu’ils vous proposent. À un moment donné, je me suis spécialisée dans la traduction technique, notamment la construction, mais je me suis rapidement rendu compte que la terminologie était bien trop compliquée pour moi, je me suis donc remise en question. C’est à ce moment-là que je me suis tournée vers les loisirs et le tourisme puis que je me suis concentrée sur mon style d’écriture en suivant des cours.

 Je traduis des documents universitaires depuis quasiment le début mais au fur et à mesure des années, je me suis concentrée sur les domaines des sciences humaines et sociales en particulier.

En ce qui concerne l’environnement, la nature et la conservation, ils découlent d’un intérêt personnel pour ces sujets puisque je suis une écolo végan qui croit que le changement climatique, la dégradation environnementale et l’extinction des espèces représentent la plus grosse menace que l’humain ait jamais affronté.

Je pense qu’il est essentiel de se spécialiser aujourd’hui. Il serait bien entendu fantastique de se spécialiser dans un domaine qui vous intéresse mais s’il n’y a pas assez de travail, ça risque de ne pas être rentable. Certains de mes collègues se sont spécialisés dans des domaines qui payent bien et/ou qui regorgent de travail, deux raisons valides. D’autres se spécialisent dans le domaine dans lequel ils travaillaient avant de devenir traducteur ou obtiennent un nouveau diplôme pour devenir spécialiste du sujet. Le domaine dans lequel vous vous spécialisez va donc dépendre de plusieurs facteurs. Je pense qu’il est également important de garder à l’esprit que vous serez peut-être obligé de changer de spécialisation s’il n’y a plus de travail disponible ou si vous vous en lassez.

Le marché de la traduction a évolué depuis que vous avez commencé, comment avez-vous réussi à rester à jour ?

Lorsque j’ai commencé à traduire, Internet était quelque chose de relativement nouveau et ne contenait pas autant d’informations qu’aujourd’hui. Je recevais quelques traductions par fax. J’ai été obligée d’apprendre à utiliser de nombreux outils et logiciels. Je me rappelle être plutôt opposée aux outils de TAO au départ mais je ne pourrais évidemment pas travailler sans aujourd’hui ! En plus de lire les magazines, les billets de blog de certaines associations, de participer à des conférences et des webinars, etc., je pense que le meilleur moyen de savoir ce qu’il se passe dans notre profession et en savoir plus sur les nouveaux outils est de parler avec d’autres personnes. C’est l’aspect qui manque dans les conférences virtuelles : l’interaction avec des collègues.

Qu’est-ce que ça fait d’être traductrice pendant la crise de la Covid-19 ?

Étant donné que 50 % de mon travail avant l’arrivée de la Covid-19 était de la traduction touristique, j’ai constaté une forte baisse de mes revenus, ce qui m’a plutôt inquiétée. Heureusement, la situation s’améliorera d’ici le printemps quand il sera possible de se faire vacciner.

Autre grande différence : tout devient virtuel. Dans un sens, ça m’a arrangée puisque avant la pandémie, je ne pouvais, la plupart du temps, pas me rendre à des conférences ou des ateliers pour des raisons de garde d’enfant. J’ai donc été en mesure d’assister à certains évènements auxquels je n’aurais pas pu assister en personne.

Ça nous a également donné l’occasion et une bonne excuse pour organiser des pauses-cafés virtuelles deux fois par semaine afin de se soutenir mutuellement via des groupes de chat de traduction.

Vous êtes membre qualifiée de l’Institute of Translation and Interpreting, recommandez-vous de rejoindre un syndicat professionnel ? Pourquoi ?

Oui, je pense que tout le monde devrait devenir membre d’un syndicat de traducteurs car ils donnent de nombreux conseils utiles, apportent leur soutien et organisent des évènements intéressants, grâce auxquels vous pouvez rester au courant de ce qu’il se passe.

J’ai décidé de devenir membre qualifiée car je n’avais pas fait de master en traduction et je voulais obtenir une qualification qui permettrait à mes collègues et mes clients de me prendre plus au sérieux.

Parlons maintenant de votre blog : vous rédigez et partagez de nombreux conseils et articles sur votre blog, quand et pourquoi avez-vous décidé de commencer ?

J’ai commencé mon premier blog sur la plateforme Blogger il y a sept ans (octobre 2013). À cette époque, de nombreux collègues nous vantaient les avantages d’avoir un blog (beaucoup disent le contraire aujourd’hui). C’était assez stressant de se lancer et mon premier billet de blog était une critique de la première conférence de traduction à laquelle j’ai assisté.

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Il est assez facile de trouver de l’inspiration, le plus difficile est de trouver le temps d’écrire tous les billets de blog auxquels je pense. J’écris sur mon expérience, les outils de TAO, les livres que j’ai lus, les évènements auxquels j’ai assisté et je développe certains points de grammaire et de style qui peuvent ne pas être clairs. J’ai créé la section « Links & Tips for New Translators » lorsqu’on m’a demandé des conseils. Je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre ma réponse sur mon site pour aider d’autres personnes, la section ne cesse de grossir.

Mettez-vous souvent à jour vos listes ? (livres, mots, abréviations)

Oui, et ça me prend du temps. Généralement, dès que je découvre quelque chose de nouveau, je l’ajoute à la liste. La plupart de ces pages permanentes indiquent quand elles ont été mises à jour pour la dernière fois.

Votre blog est une mine d’or, combien de temps est-ce que ça vous a pris pour publier tout ce contenu ?

Merci ! Je suis contente que vous l’appréciez. Ça fait maintenant sept ans que je tiens mon blog. Je suis passée de Blogger à WordPress en 2015 et j’ai décidé de toute republier sur WordPress afin que l’ensemble de mes billets de blog et pages soient à la même place. Ça m’a pris du temps, mais ça valait le coup finalement. Je n’ai pas de créneau horaire réservé à la publication de billets/pages, j’écris lorsque j’ai le temps et que j’en ai envie.

Avez-vous des conseils généraux à donner aux futurs traducteurs freelances ? Un mot pour la fin ?

On peut trouver beaucoup de conseils à destination des traducteurs en herbe et certains d’entre eux sont contradictoires. Je pense que le plus important en tant que traducteur est de se connaître, savoir ce que l’on veut et être fidèle à soi-même. Vous ne devriez pas vous forcer à faire n’importe quoi ou être quelqu’un que vous n’êtes pas. Vous n’êtes pas obligé d’avoir un blog, par exemple. Vous n’êtes même pas obligé d’avoir un site. Vous n’êtes pas obligé de travailler avec des clients directs si vous préférez laisser les agences trouver des clients et échanger avec eux. Chaque personne et chaque situation est différente. Trouvez ce qui vous convient le mieux, ce qui vous rend heureux et ne vous sentez pas obligé de faire quelque chose qui ne vous convienne pas.

Un grand merci à Nikki Graham d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et d’avoir accepté de partager son expérience et ses conseils.

Se spécialiser en tant que traducteur indépendant : Certains domaines de spécialisation requièrent-ils plus que d’autres une expérience préalable ?

Par Charlotte Goubet, étudiante M2 TSM

Voici une question qui me taraude depuis mon arrivée dans le Master TSM.

Pourtant, sauf erreur de ma part, c’est précisément pour cela que je suis ici : apprendre à faire comme si j’étais une spécialiste de tel ou tel domaine, sans avoir forcément d’expérience dans ledit domaine.

Oui mais… Lors de mes premiers pas dans le monde de la traduction, j’ai pu rencontrer un certain nombre de traducteurs spécialistes d’un domaine dans lequel ils avaient précisément travaillé pendant des années.

Qu’en est-il alors de la plus-value réelle d’un tel parcours ?

S’il est difficile de revendiquer, en deuxième année de Master, des domaines de « spécialisation », il est plus juste de parler de domaines de « prédilection », ou de « centres d’intérêts ».

Mais alors, en tant que traducteur indépendant débutant, comment se lancer dans un domaine qui nous intéresse, dans l’idée d’en faire un domaine de spécialisation, sans n’y avoir aucune expérience ?

Personnellement intéressée par le monde de l’agriculture, j’ai souhaité me pencher sur ce domaine-ci. J’ai eu l’idée (brillante) de taper dans un moteur de recherche quelconque « traducteur + indépendant + agriculture ». Et là, bingo. J’ai trouvé mon homme.

Ce dernier se nomme Toby Belither. Se présentant lui-même comme un « ancien agriculteur reconverti en traducteur indépendant », Toby Belither a étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester (anciennement Royal Agricultural College), en Angleterre. Il a par la suite accumulé une trentaine d’années d’expérience, au Royaume-Uni et en France, en travaillant dans différentes exploitations agricoles.

Vous l’aurez compris, la langue maternelle de Toby Belither est l’anglais. Il effectue uniquement des traductions dans la combinaison de langues FR>EN, dans le domaine de l’agriculture mais également dans d’autres domaines au besoin.

Quel est son avis sur la question ? Je vous laisse le découvrir.

Bonjour M. Belither ! Bien que j’aie déjà résumé votre parcours, pourriez-vous nous expliquer comment vous êtes passé de la casquette d’agriculteur à celle de traducteur indépendant ?

Un jour, j’ai été contacté par un ancien collègue, formateur en management pour le service après-vente à l’international d’un fabriquant de tracteurs. Ce dernier a fait appel à mes services en tant qu’anglophone. Il avait besoin de quelqu’un pour traduire des formations à l’intention de concessionnaires du français vers l’anglais et il n’avait jusque-là trouvé personne qui puisse effectuer ce travail.

J’ai hésité au départ, car je n’ai jamais vraiment eu l’habitude de travailler sur un ordinateur et qu’il m’est difficile de rédiger efficacement sur un clavier.

J’ai finalement accepté, et je me suis adapté au mieux pour le travail demandé. J’ai d’abord téléchargé le logiciel de reconnaissance vocale « Dragon NaturallySpeaking » (page en anglais). Ce dernier, avec lequel je travaille toujours aujourd’hui, me permet de dicter au fur et à mesure ma traduction anglaise à mon ordinateur.

Bien sûr, ce logiciel ne produit pas de résultat « parfait » et il nécessite une post-édition, notamment au niveau de la ponctuation. Mais il est tout de même efficace car il apprend au fur et à mesure les mots que l’on lui dicte.

Avec les connaissances que je possédais dans le domaine de l’agriculture, ce travail ne m’a pas paru excessivement difficile. J’ai débuté en 2012. J’étais alors toujours agriculteur. Je traduisais le soir et les week-ends.

Plus tard, des soucis de santé m’ont amené à stopper mon activité agricole.

Avez-vous effectué une formation à la traduction ?

Non, je n’ai pas souhaité effectuer de formation en traduction. Les demandes de traduction que je recevais pour le domaine agricole étaient très aléatoires. Financièrement, je n’ai pas jugé rentable d’investir dans une formation alors que mes revenus n’étaient pas stables. Mes plus grandes rentrées d’argent provenaient de la traduction de sites internet, et les demandes de ce genre n’étaient pas assez fréquentes.

De plus, je n’avais pas vraiment de temps pour me former car je travaillais toujours en tant qu’agriculteur.

Que conseilleriez-vous à un jeune traducteur ou une jeune traductrice indépendant.e qui souhaiterait faire ses débuts dans le domaine de l’agriculture ?

Si la formation est de toute façon un plus, je pense que le problème peut résider dans l’absence de connaissances agricoles. J’effectue ce travail car je possède des connaissances solides dans ce domaine d’une part en anglais, car j’ai étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester, et d’autre part en français, car j’ai travaillé dans des exploitations agricoles pendant vingt-et-un ans.

Et encore une fois, le domaine agricole est très exigeant. Dans mon cas par exemple (traduction du français vers l’anglais), l’anglais américain et l’anglais du Royaume-Uni sont bien sûr différents, mais le vocabulaire varie même d’un état à un autre aux Etats-Unis. Il m’arrive parfois de refuser du travail pour ces raisons-là.

Quels sont les interlocuteurs avec lesquels vous travaillez aujourd’hui ? Sont-ils tous spécialisés dans le domaine agricole ? Y ont-ils tous travaillé à un moment donné ?

Je ne travaille qu’avec des clients directs, donc des sociétés spécialisées dans le domaine, et je ne connais personne qui fasse la même chose que moi. C’est un domaine vraiment pointu.

Soit je démarche moi-même les clients, soit ils prennent contact avec moi via mon site internet.

De quelle manière traitez-vous les demandes de traduction qui vous sont soumises dans des domaines autres que celui de l’agriculture ?

De façon générale, les autres projets que je traite se rapprochent du domaine agricole. Il m’arrive de travailler par exemple dans le domaine de la pisciculture, et le vocabulaire de ce dernier est assez proche de celui du domaine agricole. Je trouve ces projets plutôt faciles à comprendre.

Quand je ne me sens pas capable de traduire dans un certain domaine, je préfère toujours refuser le projet pour éviter de produire une mauvaise traduction.

Selon vous, est-il mieux voire indispensable de disposer d’une expérience dans le domaine de l’agriculture pour s’y spécialiser en tant que traducteur ?

Quels sont selon vous les avantages ou inconvénients à effectuer une formation en traduction ?

Pour ce qui est du domaine agricole, je pense que l’expérience est indispensable, car c’est un domaine très exigeant. Néanmoins, les formations universitaires sont intéressantes du point de vue de la formation aux outils qu’elles offrent, notamment les logiciels de traduction assistée par ordinateur.

Je ne me suis personnellement pas plié à toutes les exigences du marché. En effet, si j’ai souhaité à un moment donné traduire davantage et travailler pour des agences, je n’ai pas poursuivi dans cette voie.

Les conditions sont trop nombreuses (certains logiciels sont obligatoires pour travailler avec telle ou telle agence) et les pénalités en cas de corrections à apporter ou de débit considéré comme trop lent sont trop importantes.

Je travaille donc uniquement avec des clients directs que je démarche moi-même. Je possède désormais quelques clients réguliers pour lesquels je travaille depuis cinq ou six ans.

La traduction représente pour moi un complément de revenu.

Quels outils utilisez-vous en tant que traducteur ?

Je n’utilise pas réellement d’outils en dehors de « Dragon NaturallySpeaking ».

Je travaille directement dans les fichiers sources que je reçois (en gardant toujours une copie) par écrasement des données.

Il s’agit le plus souvent de fichiers Word et PDF. En ce qui concerne les documents au format PDF, j’ai investi dans une licence payante afin de pouvoir les modifier.

Des fichiers InDesign, Excel ou Powerpoint vont être plus longs à traiter et je fais varier mes tarifs en conséquence.

Effectuez-vous une seconde activité en plus de celle de traducteur indépendant ?

En effet. Mon activité principale est aujourd’hui la location de chambres d’hôtes. C’est une activité qui se « marie » bien avec celle de traducteur car je travaille depuis chez moi.

Pour le bon maintien de mon activité de traducteur, je me rends tous les ans dans des salons agricoles pour contacter de potentiels nouveaux clients. Mes clients se situent plutôt parmi des sociétés françaises de taille moyenne qui exportent à l’étranger. Il ne s’agit pas de multinationales, qui possèdent bien souvent leurs propres services de traduction.

Quelle part environ de votre revenu mensuel représente la traduction ?

Encore une fois, cela est très aléatoire selon les demandes que je reçois. Il peut arriver que la traduction représente un tiers voire la moitié de mon revenu mensuel (modifications de sites web, sortie de nouveaux engins agricoles, …).

Les années moins fastes, la traduction représente plutôt un quart de mes revenus.

Pourriez-vous indiquer une fourchette de vos tarifs ?

Je suis rémunéré au mot et il peut arriver que je varie mes tarifs selon que mes clients sont plus ou moins bons payeurs.

De façon générale, mon tarif au mot tourne autour de 11 à 14 centimes d’euros.

Pour ce qui est des sites web, je tarife aux nombre d’heure passées à traduire. Il s’agit le plus souvent de 40 euros par heure environ.

Par souci d’honnêteté, je tarife le plus souvent possible au nombre réel d’heures passées à travailler, même si le nombre évalué lors du devis était supérieur.

Au vu de mon entretien avec M. Belither, bien que la formation en traduction soit importante (voire indispensable pour qui souhaite intégrer le marché de la traduction dans son ensemble), il paraît indispensable pour un traducteur de bénéficier d’une expérience préalable dans le domaine de spécialisation dans lequel il souhaite exercer.

Et pour cause. Je me dois ici de faire allusion à la table ronde organisée par la SFT (Société française des traducteurs) en partenariat avec l’Université de Lille, le 2 octobre 2020, à l’occasion de la Journée Mondiale de la Traduction.

Lors de cette table ronde, des traductrices indépendantes aux profils très différents présentaient leur parcours aux étudiants, professeurs et professionnels de la traduction présents.

J’ai ce jour-là compris que mon questionnement n’était pas illégitime, mais mal orienté.

En effet, pour reprendre le cas de M. Belither, ce dernier n’a pas reçu de formation professionnelle en traduction et son expérience seule a dirigé sa professionnalisation.

Nombreux sont d’ailleurs sur le marché les traducteurs dans le même cas que M. Belither et ils en font partie intégrante.

Mais qu’en est-il des traducteurs qui possèdent une formation en traduction sans posséder d’expérience préalable dans l’un de leurs domaines de spécialisation ? Et quid de ceux qui possèdent et l’expérience et le diplôme de traducteur ?

Parmi les traductrices rencontrées lors de la JMT, un grand nombre d’entre elles avaient auparavant travaillé dans le domaine qui était devenu leur spécialité. Contrairement à M. Belither, certaines avaient d’ailleurs par la suite suivi une formation continue en traduction.

En confrontant ces différents profils, j’ai compris que l’expérience dans un domaine de spécialisation est certes indispensable pour un traducteur, mais que cette dernière peut avoir lieu à n’importe quel moment de son parcours.

Lorsqu’elle n’est pas préalablement acquise, l’expérience s’acquiert au quotidien.

Les langues évoluent constamment et le traducteur se doit, pour coller au mieux à ses domaines de spécialisation, de s’y former continuellement. Magazines spécialisés, conférences, salons (comme l’indiquait M. Belither), formations, toutes les opportunités sont bonnes à prendre pour se former dans le domaine qui nous plaît en tant que traducteur.

Tout domaine de spécialisation requiert donc de l’expérience, et le métier de traducteur est résolument un métier de passionné.

Un grand merci à Toby Belither pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, ainsi qu’aux traductrices de la SFT présentes à l’Université de Lille pour la JMT 2020.

Lien vers le site internet de M. Toby Belither, traducteur indépendant FR>EN spécialisé dans le domaine agricole : http://agri-traduction.com/

À la rencontre du Bureau des Traductions

Par Élise Ventre, étudiante M2 TSM

Vous vous demandez certainement, mais qu’est-ce que c’est que ce Bureau des Traductions ? De quoi s’agit-il exactement ? D’une institution ? D’une agence spéciale ?

Eh bien oui, vous avez la bonne réponse. C’est bien une agence un peu spéciale. C’est en fait le service qui s’occupe de la traduction au sein de l’équipe du journal Courrier international. Mais si, je suis sûre que vous connaissez. C’est ce journal qui publie en français des articles provenant du monde entier. Que vous soyez traducteur, ou tout simplement passionné par l’actualité du monde, vous devez bien l’avoir feuilleté au moins une fois.

Courrier international, qui a pour slogan « un autre regard sur l’actualité », présente à un lectorat français des nouvelles du reste du monde. Créé en 1990, cet hebdomadaire publie du contenu issu de plus de 1 500 sources du monde entier et de divers formats (journaux mais aussi blogs). En 1996, le site courrierinternational.com est lancé. En plus de la diffusion des articles en version numérique, certains contenus exclusifs tels que des vidéos y sont disponibles. Il est également possible de poster des commentaires et, ainsi, de discuter less sujets évoqués. Les articles sont classés par rubrique, nous permettant de trouver facilement du contenu autour du thème qui nous intéresse (France, Économie ou Sciences sont des exemples de ces catégories).

Ce journal regorge évidemment d’articles traduits. En tant que future traductrice, j’ai donc voulu en savoir plus sur les méthodes de travail employées pour ce type d’exercice, à savoir la traduction journalistique. Allons découvrir ce qu’il se passe dans les coulisses de ce service hors-norme.

Je tiens à remercier Leslie Talaga pour le temps accordé à répondre à mes questions.

Présentez-nous votre équipe (nom, prénom, poste, formation, langues de travail…)

Nous sommes 10 salariés francophones de tous âges et nous travaillons chacun dans deux à quatre langues étrangères. Les langues traduites par les salariés et une équipe de correspondants et traducteurs indépendants sont l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le portugais, l’italien, le catalan, le roumain, l’ukrainien, le russe, le japonais, le chinois, le suédois, le danois, le coréen, l’arabe, le polonais, le néerlandais, le hongrois, l’indonésien, le grec, le serbo-croate, le tchèque, le farsi, le bulgare, l’hébreu – toujours vers le français.

Nous avons en majorité des formations littéraires, le plus souvent un master en traduction de l’ESIT, de l’ISIT ou de Paris-Diderot, ou encore un master LCE.

Quelles sont les principales qualités à avoir pour faire partie de votre équipe ?

Outre un intérêt pour l’actualité du monde et des langues, il faut faire preuve de rapidité et de réactivité. Le rythme impose de savoir aller à l’essentiel, d’avoir une bonne capacité d’adaptation et d’apprécier le travail en équipe. La curiosité est bien sûr indispensable !

Votre travail, c’est plus du journalisme ou de la traduction ?

C’est de la traduction journalistique. Nous travaillons sur des articles qui sont sélectionnés par une équipe de rédacteurs.

Tout traducteur est au service à la fois de l’auteur du texte et du destinataire : dans notre cas, la source est journalistique et notre lecteur doit retrouver en français les caractéristiques d’un article de presse.

C’est un travail de journalisme au sens où, pour donner à lire un article en français, nous faisons des recherches documentaires, nous croisons les sources, nous faisons des vérifications qui mettent en parallèle le contexte de départ et la culture générale d’un lecteur de Courrier (la nôtre !), afin de faire les adaptations et la contextualisation nécessaires à la compréhension.

Le résultat doit être un article rédigé dans un français fluide dont on ne soupçonne pas que c’est une traduction, et qui respecte le style de l’auteur et plus globalement le style journalistique.

Comment se déroule votre travail ? Qui choisit les articles qui seront traduits ? Des journaux vous ont-ils déjà suggéré leurs articles ?

La rédaction du journal est atypique : une trentaine de rédacteurs en interne, auxquels s’ajoutent des correspondants, lisent la presse étrangère selon une organisation géographique et thématique (ex de rubriques : Europe, Amérique latine, Sciences, Économie). Ils font des sélections que valide la rédaction en chef. Les articles sont présentés seuls ou dans le cadre d’un dossier.

Les traducteurs, s’ils ont forcément des spécialités et des prédilections, doivent pouvoir aborder n’importe quel texte dans leurs langues de travail : il faut ainsi être capable de comprendre un article sur les dernières avancées scientifiques en génétique comme les références et sous-entendus dans un texte sur la politique d’un pays ; il ne vous aura pas échappé qu’on ne peut pas traduire si on ne comprend pas bien le texte d’origine.

L’entraide permet de se sortir des passages délicats.

Si vous devez traduire un article dont la langue originale n’est maîtrisée par aucun traducteur de votre équipe, comment faites-vous ?

Le service traduction (salariés) et ses pigistes traduisent toutes les langues qui sont lues par les journalistes “sélectionneurs” : nous n’avons donc pas de demande de traduction dans des langues qu’aucun de nous ne maîtrise.

Racontez-nous une journée type. Pouvez-vous nous dire combien d’articles ou de mots sont traduits chaque jour par votre équipe en moyenne ?

La semaine a longtemps été rythmée par la fabrication de l’hebdomadaire papier, dont les cahiers sont envoyés à l’imprimerie le lundi et le mardi : nous traduisions les articles de fond (dits “froids”) en milieu de semaine et les papiers d’actualité forte (dits “chauds”) le lundi et le mardi, à traiter en urgence car envoyés le plus tard possible avant le bouclage. Ce rythme a été bouleversé par l’avènement du web, qui est alimenté en continu.

Avec les pigistes et pour les fois où nous sommes en télétravail, nous utilisons Slack pour communiquer à longueur de journée.

Les contenus à traduire sont envoyés par la rédaction via un CMS (content management system), ou interface de gestion des contenus, sur lequel travaillent l’ensemble des services du journal, de la sélection à la maquette : la traduction est la première étape de ce que l’on appelle le “circuit de la copie”. Nous traitons les envois en fonction de l’urgence principalement, et non de nos affinités pour tel ou tel sujet.

L’organisation d’une journée pour un traducteur est variable : on peut se consacrer au même article sur plusieurs jours s’il est très long et/ou complexe, comme on peut traiter plusieurs textes plus brefs sur une même journée. Le plus souvent, nous gérons plusieurs temporalités simultanément et nous sommes amenés à avoir sur le feu un long article, un plus court et des brèves, au fil des demandes que nous recevons.

L’intérêt et la difficulté de notre travail résident dans la nécessité de basculer très vite d’une langue à une autre (2 à 4 langues étrangères par personne), et d’un sujet à un autre : situation politique d’un pays, innovations scientifiques, phénomène culturel ou artistique qui est passé inaperçu en France.

Outre les articles, nous traduisons des dessins de presse et nous sous-titrons des vidéos. Certains d’entre nous sont également chargés de rubriques (Histoire) et depuis peu, dans le sillage de nos comptes sur les réseaux sociaux, le service propose et publie des articles et des revues de presse autour des langues (www.courrierinternational.com/sujet/traduction).

Le rythme est généralement compris entre 6 et 15 feuillets de 1 500 signes par jour. Une cadence qui varie considérablement selon la langue de départ (le japonais prend plus de temps que l’espagnol, par exemple), la difficulté du texte, la familiarité du traducteur avec le sujet, mais aussi les impératifs de publication (et bien sûr l’état de forme de chacun). On traduit aussi plus ou moins vite selon qu’on a un seul article sur le feu, ou que l’on doit jongler entre plusieurs contenus.

Utilisez-vous des logiciels de Traduction Assistée par Ordinateur ? Si oui, lesquels ? Que pensez-vous de la traduction automatique ?

Non, car la traduction à Courrier s’apparente à la traduction d’édition : une mémoire alimentée grâce à un logiciel de TAO ne remonterait que très rarement des segments utiles. L’écriture de presse ne présente pas le même type de répétitions que les textes d’une organisation internationale, d’une ONG ou d’une marque, qui sont susceptibles d’avoir une terminologie et une phraséologie spécifique et unifiée. De notre côté, nous reprenons une multitude de journalistes qui ont chacun leur plume et la sélection fait en sorte d’être variée.

Au sein du journal, il est utile en revanche de constituer des lexiques sur des thèmes récurrents (élections, armées, justice, par exemple), qui permettent à la fois de gagner du temps s’ils sont mobilisés et d’employer un vocabulaire riche et précis. C’est ce que nous faisons au fil de l’eau.

Enfin, la mémoire humaine du service n’est pas à négliger : nous travaillons ensemble depuis longtemps, certains membres de l’équipe ont des décennies d’expérience, et nous mobilisons les connaissances acquises par chacun, notamment dans nos domaines de spécialité. Nous échangeons beaucoup, que nous soyons ensemble dans le bureau ou à distance.

La traduction automatique n’est pas, dans son état actuel, adaptée à notre secteur. Ce serait une perte de temps de devoir reformuler, préciser et adapter un texte produit par un robot.

Sur vos comptes Instagram et Twitter, vous mettez en avant des mots en langues étrangères. Comment sont-ils choisis ?

Nos publications sur les réseaux sociaux sont le plus souvent inspirées par des mots, phrases et thèmes que nous croisons dans notre travail ou nos lectures. Les propositions peuvent venir de tout le service traduction, parfois aussi de journalistes de Courrier.

En traduisant, nous repérons des difficultés ou des bizarreries qu’il nous plaît d’expliquer ou de commenter. L’idée est de dévoiler (partiellement !) les coulisses de notre travail, afin de montrer la gymnastique qui permet de cheminer d’une langue à l’autre.

Et parce que nous ne nous lassons pas de la richesse des langues, nous faisons parfois des publications liées à l’air du temps et sans motivation journalistique, pour témoigner des concepts spécifiques à certaines cultures ou à certains pays.

Vous pouvez retrouver les articles de Courrier international sur leur site Internet : https://www.courrierinternational.com/

Il est également possible de suivre le Bureau des Traductions sur leurs comptes Twitter (https://twitter.com/bureaudestrads) et Instagram (https://www.instagram.com/bureaudestraductions/).

Digital nomads : les traducteurs de demain

Par Hugo Panau, étudiant M1 TSM

Imaginez-vous en train de fouler le sable blanc d’une plage paradisiaque au fin fond du monde, ou peut-être dans un café en plein cœur d’une grande ville dont vous mourez d’envie d’explorer chaque recoin. Alors que vous êtes tranquillement assis avec votre ordinateur sous les yeux, vous ajoutez les derniers petits détails à votre projet de traduction, puis vous l’envoyez. Une fois votre ordinateur éteint, vous pouvez enfin partir à l’aventure et explorer la destination sur laquelle vous avez jeté votre dévolu. Avant de sauter dans l’inconnu, vous prenez quelques minutes pour avoir une petite pensée pour le chef de projet assis derrière son bureau à des centaines, voire des milliers de kilomètres de là où vous vous trouvez.

Si ces quelques lignes vous ont laissé rêveur, vous voudrez sûrement en apprendre davantage sur le mode de vie que partagent des milliers de traducteurs digital nomad.

Je me dois d’être honnête…Il se peut que j’ai un peu embelli la situation. C’est pourquoi, je vous propose dans cet article un portrait du traducteur digital nomad, et par la même occasion de déconstruire le mythe du traducteur freelance qui travaille au bord d’une plage paradisiaque ou au sommet d’une montagne.

Si comme moi vous avez du mal à vous imaginer dans le monde du travail actuel, le célèbre « métro, boulot, dodo », vous serez tout aussi excité en lisant cet article que je le suis en écrivant ces lignes.

Qu’est-ce qu’un digital nomad ?

Au sein de la communauté des digital nomads, on trouve tout un tas de personnes exerçant des professions différentes. On y trouve par exemple des rédacteurs, des graphistes, des traducteurs, des développeurs web et bien d’autres encore. Ils ont tous une chose en commun : ils parcourent le monde équipés de leur ordinateur portable, qui leur permet de travailler de n’importe quel lieu disposant d’une connexion Wi-Fi. Un digital nomad peut passer un mois ou deux au même endroit, puis faire ses bagages et déménager ailleurs lorsqu’il a l’impression d’avoir fait le tour. C’est une sorte de mode de vie d’expatrié constamment en quête d’aventures. C’est ainsi, en associant voyage et travail, que la plupart de ces traducteurs nomades réalisent leur rêve.

Un rêve éveillé

Le mode de vie des digital nomads est une conception romantique de la vie qui valorise avant toute chose la liberté et l’aventure. Cependant l’idée de travailler en sirotant une piña colada à Cancún peut sembler géniale, mais elle présente certains avantages et inconvénients.

Vous pouvez travailler de (presque) partout dans le monde.

Une fois que vous vous êtes embarqué dans votre voyage en tant que digital nomad, vous n’avez plus besoin de passer huit heures assis derrière un bureau monotone entouré de murs gris déprimants. Vous êtes libre de choisir votre espace de travail, qu’il s’agisse de votre maison, d’un café, d’une bibliothèque ou d’un espace de coworking. Par ailleurs, ce mode de vie vous libère des longs et fatigants trajets quotidiens pour vous rendre au bureau.

Vous êtes libre de choisir vos heures de travail

En général, les gens doivent se rendre au bureau vers neuf heures du matin. Mais tout le monde n’est pas très productif à ce moment de la journée. Vous pouvez vous sentir plus inspiré et motivé la nuit ou le soir. Peu importe que vous soyez un couche-tard ou un lève-tôt, une fois que vous avez décidé que vous êtes un digital nomad vous travaillez aux heures qui vous conviennent le mieux.

Vous êtes plus motivé et plus productif

La vie d’un digital nomad implique forcément beaucoup de voyages et d’aventures qui, pour beaucoup, représentent une source d’inspiration. Un mode de vie qui est axé sur le voyage ainsi que sur l’exploration de nouveaux environnements, vous permet d’aborder une nouvelle manière de travailler et donc de faire les choses comme bon vous semble. Personne ne vous dit comment vous devez faire votre travail. Si vous avez une idée géniale pour améliorer votre travail, allez-y. Si vous pensez qu’une tâche doit être réalisée différemment, faites-le. Désormais, c’est vous qui êtes responsable et qui fixez vos propres règles.

Vous avez la possibilité de découvrir de nouvelles langues et cultures

En s’immergeant complètement dans différentes langues et cultures les digital nomads peuvent constamment améliorer leur compétence de communication interculturelle, une qualité plus que primordiale pour un traducteur. Cela représente un réel atout pour les exercices de localisation.

Vous pouvez mettre de l’argent de côté plus facilement

Si vous gardez un œil sur vos dépenses et que vous choisissez les bons endroits, vous pouvez économiser de l’argent. Si vous travaillez pour des clients basés en France ou aux Etats-Unis et que vous vivez dans un pays où le coût de la vie y est nettement inférieur, votre compte en banque n’en sera que ravi. Dans le meilleur des cas, vous gagnez donc plus tout en dépensant moins.

Vous aurez l’occasion d’explorer le monde mais aussi d’en apprendre plus sur vous-même

Être un digital nomad signifie voyager sans arrêt. Vous pouvez voir le monde, vivre des aventures, améliorer votre qualité de vie, rencontrer des gens incroyables. En naviguant seul à travers le monde entier, vous commencez à vous découvrir, à percevoir vos forces et vos faiblesses, vos vraies passions et vos désirs. C’est une grande chance de devenir plus mature, tant sur le plan personnel que professionnel.

L’envers du décor

Pouvoir travailler où l’on veut et voyager à travers le monde est certainement une excellente façon de vivre. Ce mode de vie présente un certain nombre d’avantages, mais il s’accompagne également de son lot d’inconvénients (malheureusement tout n’est pas toujours rose). Si vous envisagez de changer de vie, vous devez être réaliste et savoir dans quoi vous vous engagez.

Vous n’avez pas de revenu fixe

Si vous êtes un traducteur freelance vous êtes déjà familiarisé avec cet inconvénient. Vos revenus ne sont pratiquement jamais garantis. Il est important de disposer d’une solide base de clients avant de vous lancer dans l’aventure.

Vous travaillez deux fois plus

Un autre des plus grands inconvénients pour le digital nomad est que la partie travail n’est pas toujours aussi facile qu’elle en a l’air. Ce n’est pas parce que vous pouvez voyager dans le monde entier et travailler où vous voulez que vous avez un revenu régulier. Surtout lorsque vous commencez, il y a généralement beaucoup à faire. Vous devez souvent travailler 7 jours sur 7, les jours fériés et les week-ends ne feront plus partis de votre quotidien. Vos journées de travail peuvent parfois être beaucoup plus longues que 9h-17h.

Vous devez apprendre à vous motiver vous-même

Bien que les traducteurs doivent respecter des échéances, il peut parfois être difficile de se motiver. Surtout lorsque vous vous trouvez sur une belle plage tropicale et que vous pouvez aussi bien aller vous baigner, bronzer au soleil ou siroter des cocktails dans un bar. Cependant, ce mode de vie n’est pas seulement amusant, il est aussi très exigeant. La discipline est donc l’une des compétences essentielles à acquérir.

Vous serez susceptible de vous sentir seul

Pour la plupart des gens, l’un des plus grands inconvénients du nomadisme est probablement le fait que vous ne pouvez pas voir votre famille et vos amis autant que vous le souhaitez. Vous risquez de manquer des événements importants car vous serez à l’autre bout du monde et les éventuels allers-retours peuvent vite vous coûter chers. Bien sûr, vous pouvez toujours les appeler et leur parler en appel vidéo. Mais ce n’est pas pareil que d’être là et de les serrer dans vos bras. De plus, chaque fois que vous partez, vous devez dire au revoir à vos proches, ce qui peut être très éprouvant.

Votre quotidien aura son lot de surprises

Bien que la partie voyage semble formidable, ce mode de vie comporte également de nombreuses mésaventures. Avez-vous pensé aux intoxications alimentaires, aux passeports volés, aux vols manqués ou pire encore au vol de votre ordinateur ? Il y a de nombreuses petites difficultés que vous rencontrerez en tant que digital nomad. Ces choses peuvent être très frustrantes, vous faire perdre beaucoup de temps et/ou coûter cher.

Vous devrez faire face aux jugements des autres

Lorsque vous évoquerez votre mode de vie à vos proches ou à toute autre personne, généralement leur première réaction sera de vous envier ou alors de vous dire à quel point vous avez de la chance. D’autres vous regarderont comme si vous étiez fou ou comme si vous aviez la tête constamment dans les nuages. On vous posera sûrement la question « Pourquoi ne voulez-vous pas acheter une maison ? ». Ou alors ils vous demanderont quand allez-vous enfin mettre fin à vos « vacances », quand allez-vous « vous installer et avoir une famille » ou encore quand allez-vous revenir à la réalité et retrouver un « vrai travail ».

Comme vous l’aurez compris, être un digital nomad présente non seulement des avantages, mais aussi de nombreux inconvénients. Ne pas voir sa famille et ses amis tout le temps, rester motivé pour travailler ou ne pas avoir de revenu garanti sont autant de choses que tout le monde ne peut pas gérer.

Et si vous tentiez l’expérience ?

Si vous êtes déjà un travailleur indépendant qui travaille à domicile, vous n’êtes qu’à quelques pas de devenir un digital nomad. Il vous suffit de tester ce mode de vie pendant un mois ou deux et de voir s’il vous convient. Après tout, qu’avez-vous à perdre ?

Si vous êtes un traducteur fraîchement diplômé et débutant sa carrière en freelance, acquérir une expérience professionnelle ou bien trouver un ou deux clients réguliers avant de partir à l’étranger serait peut-être plus judicieux.

Faites vos valises

Faire une liste de ce que l’on va emmener est monnaie courante parmi les digital nomads. Mais alors comment mettre toute sa vie et son bureau dans une valise ou un sac à dos ? Il est nécessaire d’emporter le matériel qui convient pour vous assurer une productivité optimale. Je vous propose une liste d’équipements essentiels à tout digital nomad :

  1. Ordinateur portable
  2. Smartphone
  3. Routeur Wi-Fi portable
  4. Batterie externe
  5. Casque antibruit
  6. Appareil photo
  7. Lecteur d’Ebook

Quant aux visas que vous devez obtenir (si vous en avez besoin), cela dépend des pays que vous comptez visiter et de la durée prévue de votre séjour. La plupart des digital nomads voyagent avec des visas touristiques normaux. Vérifiez toujours la réglementation en matière de visas avant de vous rendre dans un nouveau pays.

Les destinations les plus prisées par les digital nomads

Après avoir passé en revue la liste du matériel nécessaire, il est déjà l’heure de vivre le reste de votre vie. Mais par où commencer ? Vous trouverez ci-dessous quelques destinations très populaires au sein de la communauté des digital nomads.

Bali, Indonésie

On ne vous la présente plus, cette destination qui fait rêver tout le monde et dont Instagram nous a dévoilé les moindres recoins, est un vrai repère pour les digital nomads. Bali remplit tous les critères. Eh oui, cette petite île regorge d’espaces de coworking. Le coût de la vie varie en fonction de votre mode de vie. Les fêtes sur la plage, les scooters et les cocktails peuvent vite épuiser toutes vos économies, à moins que vous choisissiez de vivre plus raisonnablement, c’est vous qui décidez ! Enfin, malgré tous les touristes et les instagrameurs, l’île de Bali reste incroyablement belle et inspirante. Il y a également d’autres îles et villes proches que vous pouvez facilement visiter, ce qui fait de Bali un pied à terre idéal pour explorer de nombreux endroits uniques et passionnants.

Chiang Mai, Thaïlande

Vous l’aurez compris, l’Asie est le continent phare pour les digital nomads qui ont soif d’aventure. Cette grande ville de la Thaïlande se situe à 700 km au nord de la capitale Bangkok. Connue pour être un site du patrimoine mondial de l’UNESCO, Chiang Mai abrite des temples anciens ainsi qu’une nature verdoyante.

Chiang Mai n’est peut-être pas considérée comme la plus jolie ville de Thaïlande, mais le coût de la vie y est dérisoire. C’est certainement l’un des endroits les moins chers d’Asie, du logement à la nourriture en passant par la location de vélos et les espaces de coworking. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est aussi l’endroit idéal pour vous aider à vous vider l’esprit entre deux séances de travail : des séances de yoga gratuites sont organisées dans toute la ville ainsi que des retraites spirituelles.

Medellín, Colombie

On trouve peu de villes sur le continent sud-américain qui s’adaptent au nomadisme, mais Medellín est en tête de presque toutes les listes. La capitale du département d’Antioquia en Colombie, autrefois connue pour son taux de criminalité élevé, a réussi à redorer son image et est devenue un lieu de prédilection pour presque tous les voyageurs qui visitent le pays.

Pourquoi Medellín est-il un bon choix pour les digital nomads ?  Les espaces de coworking y sont nombreux et les options gastronomiques sont bonnes et variées et plus qu’abordables, sans oublier bien sûr des paysages à couper le souffle.

Barcelone, Espagne

Vous n’aurez aucun problème pour trouver un espace de coworking et une bonne connexion internet à Barcelone.

C’est l’endroit idéal pour les digital nomads qui cherchent à améliorer leur équilibre entre vie professionnelle et vie privée. La scène culturelle est florissante et le soleil brille presque toute l’année, ce qui vous permet de profiter des plages et des montagnes environnantes.

N’hésitez pas à consulter le site Nomad List pour en apprendre davantage sur vos prochaines destinations. Nomad List catalogue les meilleurs endroits au monde où les digital nomads peuvent vivre et travailler à distance. Le site recueille plus d’un million de données sur plus de deux milles villes dans le monde, allant du coût de la vie à la température en passant par la sûreté et la sécurité. En exploitant ces données et selon vos critères, il vous conseille sur la prochaine étape de votre voyage.

Pour les utilisateurs qui ont souscrit un abonnement, il offre également un accès à toute une communauté et à un réseau social de voyageurs comptant plus de 10 000 personnes actives. Pouvoir communiquer et rencontrer des personnes qui partagent le même mode de vie peut être rassurant mais aussi inspirant. Il se pourrait même que certains d’entre eux deviennent des compagnons de voyage.

C’est un mode de vie, pas des vacances

Être un digital nomad peut sembler excitant et fascinant. Cependant, il est important de comprendre que ce type de voyage à long terme est radicalement différent d’un voyage ordinaire de deux semaines au Club Med. Vous n’avez pas d’autres choix que de travailler dur pour subvenir à vos besoins, mais il est encore plus important de réussir à concilier vie professionnelle et vie privée si vous ne voulez pas vous arracher les cheveux lorsque le stress du voyage vous rend trop facilement épuisé et irritable. Une trop grosse pression pourrait affecter la qualité de votre travail et malheureusement gâcher votre plaisir de visiter des endroits époustouflants.

L’objectif n’est pas de vous dissuader de voyager pendant que vous travaillez, bien au contraire ! Être digital nomad c’est l’occasion de vivre une aventure unique, et les traducteurs indépendants sont les mieux placés pour en tirer le meilleur parti. Si vous avez les pieds sur terre et que vos attentes sont réalistes, vous êtes prêt à passer de la théorie à la pratique. Faites vos recherches, pesez tous les facteurs de décision et vivez comme vous l’entendez.

Gardez à l’esprit que ce mode de vie devient de plus en plus populaire et qu’un nombre grandissant de jeunes professionnels, comme moi, pourraient bientôt se retrouver dans un environnement de travail partagé et véritablement ouvert sur le monde. Les digital nomads ne représenteront probablement jamais la totalité de la main-d’œuvre présente sur le marché du travail, mais l’évolution de notre société rendra le travail à distance plus facile et d’autant plus normal. Qui sait ? Nous pourrions bientôt revenir à une société nomade… certes avec plus d’avions, de trains et de séries Netflix que nos ancêtres.

Encore une dernière petite chose : prenez votre courage à deux mains et lancez-vous !

Sources

Katz, Lidor. « Digital nomad interview | Iris C. Permuy Hércules | Translator | freelance é – YouTube ». Youtube, 5 janvier 2019. https://www.youtube.com/watch?v=dJ3GBGGR_Xc.

Katz, Lidor. « Digital nomad interview | Elisa L Orellana Huhn | Freelance Translation | Aerial dancing – YouTube ». Youtube, 9 octobre 2019. https://www.youtube.com/watch? v=BpQPwLbMfao.

« Life as digital nomad ». MP3. https://www.trainingfortranslators.com/2019/02/21/new-podcast- life-as-a-digital-nomad/.

Remi Alli, Simon Ammann, Lauren Alexander, Jessy Coulter, Jennifer Miller & Tortuga Backpacks, Joshua Hayford, Amanda Napitu, Ashley Nowicki, Emily K. Olson, Matt Prior, Aliya Rosenbloom

& GlobeKick, Romina Viola, AND CO. ANYWHERE, 2017. https://cdn.and.co/resources/books/ AND_CO_Anywhere.pdf.

« Digital nomade : l’envers du décor d’un lifestyle qui fait rêver », 18 avril 2017. https:// www.roadcalls.fr/digital-nomade/.

Arpenter le chemin. « CONSEILS // Mon organisation de nomade numérique », 3 janvier 2019. https://arpenterlechemin.com/index.php/2019/01/03/conseils-nomade-numerique/.

Traverser la frontière. « Voyager, travailler et vivre partout dans le monde en étant nomade digital ». Consulté le 4 juin 2020. https://traverserlafrontiere.com/nomade-digital/.

« Living the Dream? How Freelance Translators Can Become Digital Nomads | The Savvy Newcomer ». Consulté le 5 juin 2020. https://atasavvynewcomer.org/2016/05/24/how-freelance-translators-can-become-digital-nomads/.

Mai, Denise. « 13 Disadvantages of Being a Digital Nomad That No One Tells You ». Digital Nomad Soul (blog), 21 avril 2017. https://www.digitalnomadsoul.com/disadvantages-of-being-a-digital-nomad/.

« 15 Best Cities for Digital Nomads in 2019 ». Consulté le 5 juin 2020. https://www.worldpackers.com/en/articles/best-cities-for-digital-nomads.