Faut-il écrire « le » ou « la » COVID-19 dans ses traductions ?

Par Matilda Gascon Delqueux, étudiante M1 TSM

Dans les pays francophones, la grammaire aussi s’invite dans les débats sur l’épidémie. Penchons-nous sur cette question et son intérêt en traduction.

PRINTEMPS 2020. Alors que la pandémie s’installe dans nos vies, un étrange dilemme secoue la francophonie : celui du genre grammatical de COVID-19. Certain·e·s ne jurent que par « le », d’autres donnent du « la »… et aucun consensus à l’horizon. Face à cette incertitude, la traductrice en devenir que je suis se demande comment ses futur·e·s collègues prennent la décision fatidique : écrire « le » ou « la » COVID-19 dans leurs traductions. Vous aussi, vous voulez savoir ? J’ai désormais la réponse !

Avant de nous lancer : pourquoi cette question ?

Étant donné l’ampleur des conséquences de la crise sanitaire que nous connaissons depuis de longs mois, vous vous dites peut-être que nous avons bien autre chose à penser, bien d’autres questions auxquelles trouver des réponses que « alors, c’est le ou la COVID-19 ? ». Je vous l’accorde bien volontiers, ce débat ne nous permettra pas de retrouver plus vite nos conditions de vie d’avant la pandémie. Néanmoins, la question est moins futile qu’elle en a l’air. Nous le verrons ensemble, ce choix est loin d’être purement grammatical, et chacun·e d’entre nous a développé son avis à ce sujet.

De plus, en tant que traducteur ou traductrice, cette épineuse question ne concerne pas uniquement une préférence personnelle : nous proposons nos services à une clientèle et répondons à leurs besoins. Votre commanditaire vous demande de rendre votre traduction en Comic Sans MS, taille de police 42 ? De remplacer tous les points d’interrogation par des emojis licorne ? Fort bien. Vous pouvez éventuellement le conseiller et émettre l’avis que ses exigences ne trouveront pas un fol engouement chez les lecteurs. Néanmoins, la décision lui reviendra toujours.

Étape 1 : Le client est roi

Pourquoi est-ce que je vous parle de licornes ? Parce que pour COVID-19, c’est pareil (et aussi parce qu’un peu de licornes, ça fait toujours plaisir). Votre client peut avoir une préférence préalable pour « le » ou « la ». Celle-ci apparaît clairement dans le mail de lancement ou le guide de style ? Félicitations, mission accomplie dès l’étape 1 ! Restez tout de même pour la suite, le prochain projet vous donnera peut-être plus de fil à retordre… Respecter les consignes, c’est bien, mais comment faire quand il n’y en a pas ?

Étape 2 : Quand on ne sait pas, on demande

Évidemment, je ne m’attends pas à ce que ce constat soit pour vous une révélation : vous devez demander à votre client quand vous avez un doute. Ce qui nous intéresse, c’est surtout les différents types de réponses. Vous envoyez donc votre mail avec la fameuse question. Et là, plusieurs cas de figure :

  1. Vous recevez une réponse claire (et vous célébrez les petits plaisirs de la vie)
  2. « No idea, you’re the one who speaks French! »[1]
  3. Personne ne vous donne suite, votre question se perd à jamais dans les méandres d’une boîte de réception aux 7 942 mails non lus.
  4. La réponse D

Autrement dit, il se peut que cette responsabilité écrasante vous incombe, et que vous deviez prendre la décision vous-mêmes. « Oui, mais comment fait-on pour prendre cette décision ? », me direz-vous. Et je vous répondrai alors : « Suivez-moi pour l’étape 3 ! »

Étape 3 : Le skopos, ou « à quoi ça sert, ce que je fais, là ? »

Si la mémoire vous fait défaut ou que vous n’avez jamais entendu parler de ce concept, voici un petit rappel.

Le skopos (pluriel : skopoi, si vous souhaitez briller en société) est une théorie développée par le linguiste allemand Hans Vermeer à la fin des années 1970. Pour lui, toute traduction est une forme d’action. Et comme toutes les autres, l’action de traduction a forcément un but. Skopos vient d’ailleurs du grec moderne σκοπός, qui signifie finalité. En effet, pourquoi, pour qui traduit-on ? Les professionnel·le·s ne se réveillent pas un beau matin en se disant « Tiens, je suis d’humeur à traduire le manuel d’utilisation de mon grille-pain, aujourd’hui ! », mais ont plutôt des clients avec des besoins précis. Ainsi, lors du processus de traduction, nos choix sont guidés par le skopos.

Skopoi, théories, racines grecques… bienvenue dans le monde merveilleux des étudiant·e·s en traduction !

Au début de chaque projet, répondre à la question « À quoi va servir ma traduction et qui va la lire ? » vous permettra d’effectuer un choix optimal entre « le » et « la » COVID-19. Et comme je suis très sympa, voici quelques angles pour vous aider à établir votre skopos :

            De quel secteur est issu le projet à traduire ?

Si votre client travaille dans le milieu médical ou institutionnel, où le respect des normes, des conventions et d’un certain conservatisme a son importance, l’usage de « la COVID-19 » sera privilégié tant que vous ne recevez pas de consigne contraire. Attention, ceci n’est pas une règle absolue, et est à mettre en regard des critères suivants.

            Dans quelle région linguistique ma traduction va-t-elle être lue ?

Les locuteurs de France ont parfois tendance à l’oublier, mais la francophonie recouvre bien plus de variétés que le « français de France »[2]. Nos amis québécois envisagent « le ou la COVID-19 ? » d’une tout autre manière qu’une majorité de francophones européens. Alors que ces derniers se déchirent sur l’épineuse question du genre de cet étrange mot, le débat ne se pose même pas outre-Atlantique. Et pour cause : dès le début de la pandémie, l’usage québécois a unanimement penché pour la forme féminine. À l’instar de bon nombre d’emprunts à l’anglais, COVID-19 a suivi ses petits camarades job, sandwich ou encore bullshit (eh oui !), qui se sont vu attribuer un « la ». Il convient donc, comme pour tout autre doute linguistique, de se référer à l’usage majoritaire de la zone géographique concernée.

            Quel est le registre de langue attendu ?

On reconnaît volontiers à « la COVID-19 » un registre plus soutenu, tandis que « le COVID-19 » se présente comme plus populaire. L’usage du féminin est validé par certaines instances conservatrices, alors que la forme masculine est très courante au sein des conversations et écrits informels. Il s’agit donc d’un autre élément à prendre en compte lors de votre réflexion.

            Quelle sera la réceptivité du lectorat à chacune des options ?

Nous l’avons vu, vous devez vous adapter à votre public cible. Écrire « le » quand vos lecteurs attendent « la », c’est risquer de véhiculer un manque de sérieux et de professionnalisme. Le contenu de votre traduction pourrait s’en voir complètement discrédité, et votre client mécontent de votre prestation.

Est-ce à dire qu’il vaudrait mieux se cantonner au « la » dans tous les cas de figure ? Je ne vous le conseille pas non plus. Délaisser « le COVID-19 », c’est risquer d’être moqué par vos lecteurs, de leur sembler élitiste, voire méprisant·e. Dans un contexte de crise sanitaire doublé d’un manque de confiance d’un certain nombre de citoyens envers leurs représentant·e s, ce choix du genre d’un mot n’est donc pas si anodin qu’il y paraît. Utiliser « la COVID-19 » pourrait bien fermer hermétiquement une partie de votre public cible à votre discours ; la forme les dissuaderait alors de s’intéresser au fond, d’une importance pourtant capitale.

Depuis plus d’un an, ce choix s’effectue d’ailleurs quotidiennement sous nos yeux. Les médias, les institutions, les entreprises : selon l’image et le message à véhiculer, l’article défini ne sera pas le même. Il arrive même d’assister au doute de certain·e·s, qui écriront « le COVID-19 » dans un paragraphe et « la COVID-19 » dans le suivant.

Étape 3 bis : Et si on évitait le problème ? (Mauvaise idée)

Face à ces incohérences parfois moquées, vous êtes tenté·e de cacher la poussière sous le tapis à coups de « coronavirus » et autres « épidémie de COVID-19 » ? Les réactions si vives que peut susciter ce désaccord grammatical motivent votre envie de rester neutre, ce qui est compréhensible. Néanmoins, je vous déconseille de vous reposer sur cette stratégie.

Tout d’abord, en tant que communicant·e, cela dénote un manque d’assurance. Un évitement par-ci, par-là peut certes passer inaperçu, mais si vous ne vous positionnez jamais, vous attiserez la curiosité, l’impatience voire l’agacement de vos lecteurs. Ne pas choisir, c’est déjà un choix. Vouloir satisfaire tout le monde serait illusoire. Votre prise de décision déplaira à un groupe, mais sera validée, et même saluée par un autre. Comme nous l’avons vu, vos communications ne s’adressent jamais à « tout le monde et personne » (souvenez-vous de notre ami le skopos). Par ailleurs, non seulement deux personnes n’auront pas la même attente sur cette question linguistique, mais la même personne peut également avoir deux attentes différentes dans deux contextes, deux skopoi différents ! Je vous suggère donc d’effectuer un choix clair selon les critères que nous avons évoqués dans cet article.

Au-delà de la traduction

Le ou la, votre préférence sera forcément porteuse de sens, car elle exprimera une connotation différente. Si votre métier exige une quelconque forme de communication, le sujet mérite donc toute votre attention en tant que professionnel·le.

Si la question est si complexe, c’est que la réponse parfaite et absolue, comme toujours en linguistique, n’existe pas. Alors oui, l’Académie française, dans la rubrique « Dire, ne pas dire » de son site, nous enjoint à utiliser « la Covid 19 » [3]. Oui, de nombreuses personnes tentent de prouver par a + b qu’un seul usage vaut : le leur. Et oui, même les éditions 2022 des deux dictionnaires les plus populaires ne s’accordent pas sur le sujet.

Dans le cadre de la traduction, nous avons vu que ce choix du genre de COVID-19 se fait au cas par cas, selon toute une série de critères, car il est vecteur de sens. Mais dans votre vie quotidienne de locuteur ou locutrice, trancher est-il si important que ce que les gros titres alarmants voudraient nous faire croire ? Après tout, nous vivions déjà dans une société où planait l’affreux doute, cette effroyable zone grise, sur le genre grammatical de Wi-Fi, réglisse ou encore Game Boy.

Selon Nintendo, la console devrait être genrée au masculin. Pour autant, arrêterez-vous de jouer à « la Game Boy » ?

Pour conclure

D’une part, comme tout acte linguistique, la traduction revêt une dimension politique. Que nous le voulions ou non, parler n’est jamais neutre, traduire encore moins. Les professionnel·le·s de la traduction sont conscient·e·s de cette responsabilité et formé·e·s à intégrer cette problématique dans leur pratique. D’autre part, la langue française est riche, multiple, et évolue chaque seconde. Le simple fait que vous compreniez cette langue prouve votre légitimité en tant que locuteur, locutrice : n’ayez pas peur de vous exprimer et de vivre le français !

Bibliographie

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FROELIGER, Nicolas, 2008. Les mécanismes de la confiance en traduction — aspects relationnels. In : Traduire. Revue française de la traduction. 1er mars 2008. no 216, pp. 24–39. DOI 10.4000/traduire.975.

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ROPERT, Pierre, 2020. Doit-on dire « le » ou « la » Covid-19 ? In : France Culture [en ligne]. 8 avril 2020. [Consulté le 14 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.franceculture.fr/sciences-du-langage/doit-dire-le-ou-la-covid-19.

SOBALAK, Jonathan, 2019. La traduction francophone, oui ! Mais quel français ? In : MasterTSM@Lille [en ligne]. 3 février 2019. [Consulté le 27 mai 2021]. Disponible à l’adresse : https://mastertsmlille.wordpress.com/2019/02/03/la-traduction-francophone/.

TOURY, Gideon, 1995. The nature and role of norms in translation. In : Descriptive translation studies and beyond. Philadelphia/Amsterdam : John Benjamins. pp. 53–69.

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VERMEER, Hans, 1989. Skopos and Commission in Translational Action. In : Readings in Translation Theory. Helsinki : Andrew Chesterman. pp. 173–87.

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[1] « Aucune idée, c’est vous qui parlez français ! » (traductrice un jour, traductrice toujours)

[2] Concept qui, soit dit en passant, ne fait pas honneur aux nombreuses variétés linguistiques qui font la richesse des français de France : vous savez, pain au chocolat VS chocolatine ?

[3] Remarquez par ailleurs que la graphie de « COVID-19 » est un autre point de discorde : tout en majuscules ou seulement le C ? Ou alors tout en minuscules ? Faut-il préciser le « 19 » ? Si oui, avec ou sans trait d’union ?

Traduire les onomatopées, y aviez-vous déjà pensé ?

Par Catherine Gallo, étudiante M1 TSM

Traduire des articles, des noms , des dates on y pense souvent mais avez-vous déjà réfléchi à la bonne façon de traduire les onomatopées ?

Une onomatopée qu’est-ce que c’est ?

Les onomatopées sont des petits mots dont on se sert pour désigner des bruits, on les rencontre souvent dans les bandes dessinées et les mangas. Elles ont un rôle plus ou moins important selon les langues. En japonais par exemple, il en existe plus de 1 000, on les retrouve partout et elles sont incontournables pour qui voudrait apprendre la langue. Un paradoxe existe entre la perception des onomatopées dans différentes cultures. En France par exemple, elles sont associées à un langage enfantin et peu recherché. Au Japon au contraire, elles sont le produit d’une langue très vivante en constante évolution et même un signe de tolérance.

Se pose alors la question de la traduction, ces petits mots si simples pourraient-ils nous donner du fil à retordre ? C’est ce que nous allons découvrir maintenant.

Doit-on vraiment les traduire ?

Les bruits sont des sons universels il serait donc logique que leur retranscription le soit aussi. Mais non, nos chers créateurs de langues n’ont pas choisi la facilité et ont chacun retranscrit ces bruits à leur façon. Par exemple, un sanglot se traduit par « sob » en anglais, « yuyu (유유) » en coréen et « snif » en français. Elles doivent donc être traduites pour être comprises, si nous, français, tombions sur « yuyu » dans un texte nous ne comprendrions pas. De plus, dans certaines langues comme le japonais les onomatopées sont utilisées pour désigner des faits qui sont conceptualisés dans la langue française, on s’en sert pour exprimer une action, un état ou une émotion, par exemple, « être radin » se traduit en japonais par l’onomatopée « kechi-kechi ». Nouveau paradoxe avec notre culture, en japonais la suggestion est privilégiée aux explications et aux affirmations alors qu’ « [e]n Europe, nous aimons la clarté des propos et fuyons les équivoques ; au Japon, ces dernières appartiennent à la meilleure langue et sont très estimées » comme le disait Luis Frois dans son ouvrage Traité sur les contradictions et différences de mœurs (Préface, C. Lévi-Strauss), Paris, Éd. Chandeigne, 1998.

Un traducteur japonais doit donc transformer une phrase en onomatopée pour domestiquer le texte et le rendre plus fluide pour son lecteur. À l’inverse, un traducteur français devra s’adapter et traduire l’onomatopée japonaise par une phrase pour faire comprendre le message porté par le texte.

Dans quels cas sommes-nous confrontés à ce problème ?

Nous avons l’habitude de croiser la route de ces petits mots dans les bandes dessinées et dans les mangas, ils ajoutent une dimension supplémentaire à l’histoire et lui font prendre vie, c’est pourquoi il est très important qu’ils soient utilisés rigoureusement et traduits de la bonne façon. Par exemple, un coup de bâton traduit par « plouf » au lieu de « bam » ferait perdre tout son sens à l’action et le lecteur pourrait se poser des questions sur le professionnalisme de l’auteur.

Comme vous l’aurez compris, les mangas étant pour la plupart écrits par des auteurs (pas de chance !) japonais, leur traduction est complexe. Elles sont souvent placées en plein milieu de la planche entre les dessins et les bulles (en bande dessinée, planche est le terme utilisé pour désigner la page). Il est donc important de les traduire par des petits mots pour conserver l’harmonie de la planche. Trois possibilités se présentent donc pour les traducteurs. Dans certains cas, par souci d’authenticité, l’onomatopée japonaise est laissée telle qu’elle et est expliquée en bas de page, parfois le traducteur fait preuve d’imagination et trouve un moyen de traduire l’onomatopée en un ou deux mots et parfois, coup de chance, l’onomatopée existe déjà en français.

La traduction des onomatopées est donc un sujet bien plus complexe que l’on pourrait le croire. Comme nous avons pu le constater, leur domestication relève du presque impossible entre certaines paires de langues et c’est là qu’intervient la créativité du traducteur. Voilà donc une difficulté supplémentaire insoupçonnée du travail du traducteur.

Bibliographie

Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ?

Par Marion Coupama, étudiante M1 TSM

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Les noms propres ne se traduisent pas ! »

En êtes-vous certains ? Parce que je trouve que Christophe Colomb et Léonard de Vinci sont des noms aux sonorités très françaises… N’est-ce pas un peu étrange pour des personnalités d’origines italiennes ? Eh oui, vous l’aurez compris, certains noms propres ont bien fait office de traduction ! Christophe Colomb se nommait en réalité « Cristoforo Colombo », tout comme Léonard de Vinci portait le nom de« Leonardo da Vinci ». Cette tendance visant à traduire les noms propres remonte donc à très longtemps dans l’histoire, mais est-elle toujours d’actualité ? Dans quel cas peut-on songer à traduire des noms propres ? Les questions peuvent continuer à se multiplier sur le sujet tant il est vaste. Cet article visera à vous donner de nombreux exemples ainsi que des éléments de réflexion.

Avant de commencer, passons bien évidemment par la case habituelle, une petite définition.

 Qu’est-ce qu’un nom propre ?

Selon le grammairien Maurice Grévisse dans son ouvrage Le Bon Usage, un nom propre correspond à « celui qui ne peut s’appliquer qu’à un seul être ou objet, ou à une catégorie d’êtres ou d’objets pris en particulier ; il individualise l’être, l’objet ou la catégorie qu’il désigne ». Nous avons bien souvent tendance à l’oublier, mais le champ des noms propres est beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Rappelons ainsi que les noms propres peuvent être classés selon six grands types :

  1. Les anthroponymes (noms de personnes, gentilés, organisations, etc.)
  2. Les toponymes (noms de lieux, édifices, etc.)
  3. Les ergonymes (noms d’objets et produits fabriqués, marques, titres d’œuvres)
  4. Les praxonymes (noms d’événements ou de fêtes)
  5. Les phénonymes (phénomènes environnementaux, comètes, astres, etc.)
  6. Les zoonymes (noms d’animaux)

Dans le cadre de cet article, je vais principalement m’intéresser aux deux premières catégories, à commencer par les anthroponymes : dans quel cas sont-ils traduits ?

Comme vous pouvez vous en douter, suite aux exemples mentionnés lors de mon  introduction, les noms propres peuvent se traduire lorsqu’il s’agit de personnages historiques. Voici donc quelques exemples intéressants dans diverses langues :

  • Le célèbre empereur romain « Caius Julius Caesar » devient « Jules César » en français et « Júlio César » en portugais ;
  • L’humaniste hollandais « Desiderius Erasmus » devient « Érasme » en français et « Erasmo » en espagnol ;
  • Le Pape polonais « Jan Paweł II » devient « Jean Paul II » en français et « John Paul II »en anglais.

Cette tendance à traduire les noms de personnages historiques ne se fait donc pas uniquement en français, de nombreuses autres langues adoptent cette pratique depuis plusieurs siècles. Mais alors, qu’en est-il d’aujourd’hui ?

Avons-nous cessé de traduire les noms et prénoms ?

Détrompez-vous, car mon prochain exemple ne date pas de très longtemps et je suis sûre que vous aurez la référence. Si je vous parle d’Harry Potter, peut-être que vous verrez où je veux en venir, car dans mon cas, je me rappelle très bien de la première fois où j’ai appris que Poudlard n’était pas le « vrai » nom de cette école de magie célèbre. En effet, dans la saga littéraire Harry Potter de JK Rowling, l’école de sorcellerie porte en réalité le nom de « Hogwarts » en anglais. Mais alors, pourquoi avoir effectué ce changement ? Pour répondre à cette question, je vous invite à regarder cette interview de Jean-François Ménard, le traducteur français de la saga.

Comme l’explique le journaliste dans cette vidéo, traduire un nom propre demande une interprétation de ce nom ainsi qu’une « re-création ». En ce qui concerne la traduction de « Hogwarts » en « Poudlard », le traducteur littéraire nous affirme que le changement devait s’opérer car le mot en langue source « signifie quelque chose ». En effet, « hog » en anglais signifie « cochon » que le traducteur transforme en « lard ». « Wart » signifie « verrue » qu’il décide de traduire par « poux ». Le tout nous a donné le très célèbre « Poudlard ». Jean-François Ménard ajoute par ailleurs que ce choix de traduction fut un triomphe, car non seulement ce nom signifiait quelque chose, mais de plus, il gardait « une sonorité un peu anglaise », ce qui a son importance. En effet, selon Michel Ballard, auteur de La traduction des noms propres, il est important de conserver les noms propres dans leur version originale afin de pouvoir préserver leur origine culturelle. Ainsi, en choisissant de traduire « Hogwarts » par un nom aux sonorités anglaises, Jean-François Ménard respectait ce principe.

Une histoire de choix ?

Bien sûr, n’oublions pas qu’en traduction, il s’agit toujours d’une histoire de choix ! En effet, le traducteur d’Harry Potter a choisi de traduire certains noms et pas d’autres, même si ces noms avaient un sens. Par exemple, le célèbre nom du professeur « Dumbledore » signifie « bumblebee », autrement dit, « bourdon » en français. Mais alors, pourquoi ne pas avoir choisi de traduire son nom par le professeur « Bourdon » ? Jean-François Ménard nous répond qu’il trouvait cela tout simplement ridicule ! Autre exemple du même genre, j’ai eu le plaisir de lire la préquelle d’une autre saga, celle d’Hunger Games, de Suzanne Collins, intitulée La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur. Dans ce roman nous suivons l’aventure d’un certain « Coriolanus Snow » et sa phrase fétiche est la suivante :

« La neige se pose toujours au sommet. »

Pour comprendre tout l’intérêt de cette phrase, il faut faire le lien entre le nom de famille du personnage et sa traduction. En effet, son nom de famille « Snow » se traduit en français par « neige », d’où cette fameuse phrase signifiant la montée de la famille Snow (neige) au pouvoir (sommet). Ainsi, sans une traduction du nom de famille, impossible de comprendre le jeu de langue. Mais alors pourquoi ne pas avoir traduit le nom de famille de Coriolanus Snow pour nous offrir un sublime « Coriolanus Neige » ? Seul Guillaume Fournier, traducteur de la saga, détient la réponse… Mais, j’imagine qu’encore une fois, il s’agit d’une histoire de choix.

Je traduis si je veux ?

La confusion règne grandement concernant la traduction des noms propres mais une seule chose est sûre, il n’existe pas de règle précise. Certains sont traduits et pas d’autres. Certains doivent être traduits et pas d’autres. Certains peuvent être traduits et pas d’autres. Dans le cas des personnages historiques, certaines pratiques sont automatiques. Par exemple, le nom du Pape est toujours traduit dans la langue cible, peu importe la langue. De la même façon, les noms des membres de la famille royale britannique sont toujours traduits en espagnol. On parle alors de la « Reina Isabel II » pour la reine Elizabeth II et du « príncipe Carlos » pour le prince Charles. Cette pratique peut paraître très étrange pour nous en France, vous imaginez si le prince William se transformait subitement en « prince Guillaume » ?

De même, j’imagine que pour les Britanniques, il est tout aussi étrange que nous nommions leur capitale par un très français « LonDRES » plutôt que par un simple « London » en version originale. Pourtant, de nombreux noms de villes étrangères possèdent des équivalents : Grenade en Espagne équivaut à « Granada », « Lisboa » se fait appeler Lisbonne, « München » devient Munich, sans oublier le très surprenant « Wales » qui devient le pays de Galles. Bref la liste est très longue. Néanmoins, cela n’explique toujours pas pourquoi Madrid est resté Madrid, ou pourquoi Budapest n’est pas devenu « Boudapest » ? Les mystères de la langue sont parfois bien difficiles à comprendre et je ne vous ai même pas encore parlé des enjeux de la translittération. Vous savez, cette méthode qui vous permet de comprendre que 北京 signifie « Pékin » en utilisant une transcription phonétique ? Elle présente elle aussi son lot de soucis. Les transcriptions ne respectent pas toujours la phonétique de la langue cible et les graphies varient d’une langue à l’autre. En effet, même si deux langues possèdent le même alphabet, les sons ne s’écrivent pas de la même façon. C’est donc pour cette raison que pour la capitale « Москва », vous verrez « Moscou » en français, mais « Moscow » en anglais !

Conclusion

S’il y a bien une chose à retenir c’est que les noms propres se traduisent bel et bien contrairement à ce que l’on pourrait penser si l’on ne creuse pas un peu. En revanche, il faut bien évidemment nuancer. Oui, les noms propres se traduisent, mais uniquement dans certains cas et selon le choix du traducteur. Sans oublier bien évidemment les automatismes de la langue et l’importance de l’usage. Pour comprendre plus profondément tout ce qu’implique la traduction des noms propres il faudrait faire un tour dans les profondeurs de l’histoire et de la linguistique. Cela pourrait notamment vous aider à comprendre comment nous sommes passés de «Londinium » en latin à « Londres » que l’on connaît aujourd’hui. Et puis d’ailleurs, il vient d’où ce -s à la fin ?

Bibliographie :

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