Portrait et réflexions de Gwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

Par Loréna Abate, étudiante M1 TSM

 

Dans le cadre d’une visite à la DGT, le service de traduction bruxellois de la Commission européenne, j’ai eu la chance de rencontrer Gwenaëlle Diquelou, traductrice qui a assisté à la révolution numérique de son métier tout au long de sa carrière. Voici un résumé de l’échange que nous avons eu au sein des locaux, une agréable discussion que nous avons ensuite approfondie lors d’un appel téléphonique. Je remercie infiniment Gwenaëlle pour sa disponibilité et sa bienveillance.

GDiquelouGwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

 

Pourriez-vous vous présenter et nous résumer votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Gwenaëlle Diquelou, je suis française d’origine bretonne. J’ai commencé ma carrière dans les institutions européennes en 1993. J’ai en effet travaillé un peu plus d’un an dans une agence décentralisée, le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) installée à Berlin, agence qui a ensuite déménagé en Grèce et que j’ai décidé de ne pas suivre.

J’ai été lauréate d’un concours et j’ai ainsi pu être nommée à Bruxelles, à la Direction générale de la traduction. Cette dernière occupe deux sites : une partie du service basée à Bruxelles, l’autre au Luxembourg. J’ai toujours travaillé à Bruxelles, et mes langues de travail sont essentiellement l’anglais et l’allemand, vers le français.

Pour résumer ma carrière, j’ai quasiment toujours occupé un poste de traductrice. J’ai cependant mis ce métier entre parenthèses il y a une dizaine d’années afin de me consacrer pendant un an à ce que l’on appelle de “l’Editing”. Au lieu de traduire vers le français, j’étais cette fois-ci chargée d’améliorer la qualité de textes originaux essentiellement anglais, avant que ceux-ci soient envoyés à la DGT. Il faut en effet savoir que les personnes qui rédigent les textes législatifs à la Commission ne sont pas nécessairement des “natifs” anglais. Je m’occupais donc de textes originaux rédigés dans ma langue maternelle, le français.

Malheureusement avec le temps, de moins en moins de textes étaient rédigés en français, et le travail commençait à manquer. Je suis alors rapidement revenue à un poste de traductrice.

Cette « parenthèse professionnelle » vous a-t-elle plu ?

Oui, beaucoup. Ce qui est intéressant à la DGT, c’est que l’on est deux-mille personnes si l’on regroupe l’ensemble des services. Ainsi, il est possible de varier les fonctions assez facilement au gré des restructurations, etc. Actuellement, il existe quatre unités divisées par thématiques : je travaille personnellement pour la DG ciblée sur l’agriculture, la pêche, l’environnement, le climat…

À mes débuts de carrière à la DGT, malgré un profil assez généraliste aujourd’hui, j’ai été spécialisée pendant une dizaine d’années dans le domaine des affaires de concurrence : cartels, ententes sur les prix, aides publiques… J’ai notamment participé à la traduction de la décision Microsoft, un dossier de huit-cents pages qui s’avérait crucial politiquement, à l’époque…

Je suis contente d’avoir cette opportunité de “changements réguliers”, car avec le temps, une certaine routine s’installe. Il peut y avoir une certaine monotonie à traduire et réviser quotidiennement. C’est pour cette raison que j’apprécie également faire un peu de terminologie, de formation… Au niveau humain, il est particulièrement agréable de pouvoir échanger avec de nouvelles personnes dans le cadre de notre travail au fur et à mesure de notre carrière.

Comment se passe donc une de vos journées traditionnelles à la DGT, actuellement ?

Eh bien, on lance les applications de notre service dans lesquelles sont listées l’ensemble de nos tâches journalières et hebdomadaires. Je me vois tout de même fréquemment interrompue par des “urgences” qui s’avèrent généralement être des communiqués de presse à traduire dans les meilleurs délais.

Avec le Brexit par exemple, on est régulièrement confrontés à des appels et des documents, ce qui coupe la routine d’une certaine manière. Notre mission est également de savoir intercaler ces urgences avec le reste des documents à traduire.

Par ailleurs, il est extrêmement rare que l’on n’ait “rien à faire” à la DGT. Les effectifs diminuent depuis plusieurs années maintenant. En effet, les professionnels qui partent à la retraite ne sont plus remplacés. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est donc de “faire plus avec moins”. Il n’est pas rare non plus que les huit heures de travail journalières ne soient pas suffisantes.

Consacrez-vous autant de temps à la traduction qu’à la révision ?

Tout le monde traduit, tout le monde révise, y compris les jeunes fonctionnaires. Certains traducteurs en fin de carrière estiment cependant avoir suffisamment traduit et préfèrent se consacrer pleinement à la révision. Personnellement, j’aime faire les deux.

 

Les effets de la révolution numérique sur le métier de traducteur

Pourriez-vous détailler de façon chronologique toutes les évolutions en matière de technologies auxquelles vous avez dû vous adapter au cours de votre carrière ? Comment les avez-vous vécues  ?
Y’a-t-il des aspects du métier disparus qui aujourd’hui vous manquent ?
Et enfin, considérez-vous le métier de traducteur comment étant devenu réellement plus facile et accessible aujourd’hui, ou bien simplement moins contraignant ?

Lorsque j’ai commencé ma carrière en 1987 pour l’armée française en République fédérale d’Allemagne, je travaillais sur papier, avec un crayon, et je confiais mes textes à une secrétaire qui tapait ma traduction sur une machine qui affichait des lignes à cristaux liquides… vraiment artisanal en somme.

Par la suite, je suis partie en Suisse au début des années 1990 dans une institution internationale du domaine bancaire. C’est à cette époque que l’on a commencé à travailler sur ordinateur.

Lorsque je suis ensuite arrivée au Cedefop à Berlin, puis en 1995 à la Direction générale de Bruxelles, on utilisait déjà les logiciels de traitement de texte. Certains traducteurs tapaient leur texte, d’autres les dictaient sur cassettes pour ensuite être rédigés par les secrétaires. Je ne l’ai personnellement jamais fait, peu à l’aise avec cette méthode, et maîtrisant relativement bien la dactylographie.

J’ai donc vécu l’arrivée du grand Internet dans ma vie professionnelle. On a eu à peine le temps d’apprendre à l’utiliser qu’il arrivait déjà dans nos bureaux. Cette nouveauté a réellement été une révolution, peu habile au début pour un traducteur, notamment pour la consultation de références, de ressources… On avait en effet l’habitude d’aller consulter les encyclopédies et les fiches terminologiques dans la bibliothèque de la DGT.

En y repensant, il est difficile de me souvenir de mon ressenti de l’époque. On suivait tout simplement le mouvement, et l’on était surtout très curieux de savoir si tout cela allait réellement nous simplifier la tâche.

Ce que l’informatique a permis de développer, c’est notamment le Workbench, un logiciel de gestion et d’administration de bases de données qui nous a permis de constituer les premières mémoires de traduction. Pour la DGT, c’était un très grand pas. En effet, beaucoup de documents sont assez redondants et peuvent ainsi être “recyclés”.

À titre d’exemple, les processus de décisions législatives à la Commission européenne sont souvent très longs. La création d’un règlement passe par de multiples intervenants (le Conseil, le Parlement, etc.) donc il existe toujours quelque chose qui a préalablement été traduit, on ne part jamais de rien lors d’une traduction. À l’époque, afin de constituer les “mémoires de traduction”, il fallait en réalité effectuer des recherches dans les journaux officiels, en vérifier la traduction, etc. un processus relativement laborieux. Les mémoires de traduction nous ont donc permis de travailler de manière beaucoup plus confortable, bien que je ne me sois jamais considérée comme une “geek de l’informatique”.

On a dû apprendre seuls à se servir des outils, par exemple la première version d’IATE, la base de données terminologique de l’Union européenne, qui était déjà présente.

Il ne m’arrive presque plus d’utiliser des dictionnaires papier aujourd’hui, mis à part un dictionnaire bilingue anglais-français créé par un ancien traducteur du Conseil, qui est extrêmement bien fait.

Sont alors arrivés les systèmes de traduction automatique, qui étaient tout bonnement catastrophiques à leurs débuts. À la DGT, nous “pouvions” utiliser la première version de Systran, qui nous faisait franchement rire. On ne s’en servait bien évidemment jamais, tant les résultats étaient médiocres.

Cela fait quelques années que la traduction automatique de type statistique est apparue. Elle s’avère bien plus performante et il est possible de l’utiliser en complément de nos bases. C’est un saut qualitatif sans précédent. On a beaucoup investi dans la programmation de ces outils, dans l’élaboration automatique de corpus…

Récemment, un pas de plus a été franchi avec l’émergence de l’intelligence artificielle. Le système de traduction automatique basé sur l’intelligence artificielle représente selon moi la version améliorée de la traduction automatique statistique.

Je suis littéralement passée du crayon à papier au simple clic qui est capable de traduire à ma place. Bien évidemment, il faut nuancer ces propos. Mais étant en fin de carrière, c’est là que je considère la vraie révolution du métier avec, je pense, de remarquables possibilités, mais aussi des contraintes nouvelles.

Lors d’une récente assemblée générale, j’ai pu assister à un panel consacré à l’avenir du métier de traducteur. Un intervenant provenant de l’industrie de la traduction y avait été invité et nous a résolument rassurés. Cette personne a insisté sur le fait que les entreprises du marché de la traduction veulent aujourd’hui des traducteurs experts et capables de retranscrire l’essence d’un texte source dans une langue cible, avec toutes ses subtilités, chose que la technologie n’est pas près de savoir faire, aussi perfectionnée soit-elle.

Il voulait dire par là que le cœur du métier, lui, n’a pas changé. On peut concevoir que dans certaines parties du marché, la traduction automatique pourrait éventuellement suffire, mais certainement pas pour de grandes institutions telles que la nôtre ou de grandes entreprises.

Il est vrai que pour certains textes très techniques où la phraséologie ne prime pas, cet outil peut s’avérer merveilleux et d’une grande aide, à condition que la machine soit au point et que les ressources et données soient fiables. Cependant, malgré ce gain de productivité, notre cerveau, lui, dispose des mêmes limites qu’il y a trente ans. La machine nous remplace sur les choses répétitives et sans intérêt pour nous, afin de pouvoir se concentrer sur les tournures les plus complexes qui requièrent du temps et de la réflexion. On ne peut exclusivement se fier à la traduction automatique en cas de panne d’inspiration. L’intelligence artificielle donne en effet cette illusion de perfection en raison de la fluidité du texte parfois déconcertante.

Finalement, cela demande une intelligence et une vigilance accrue, la traduction automatique pouvant causer des erreurs qu’un traducteur humain ne pourrait pas commettre. En effet parfois, lorsque je relis certains collègues qui utilisent la traduction automatique, je vois les pièges. Des mots ou des phrases peuvent être omis, ou ajoutés ! Je trouve essentiel de creuser ces questions et de former la nouvelle génération en prenant en considération tous ces enjeux.

Vous épanouissez-vous autant qu’avant dans votre travail ?

D’une manière générale, je suis de nature très optimiste et pragmatique. J’ai vécu des périodes plus difficiles que d’autres. Après vingt ans de métier, je commençais à fatiguer de cette routine, d’où ma petite parenthèse dans l’Editing. Mais d’une manière générale, je ne suis pas pressée de prendre ma retraite. J’estime que j’ai encore beaucoup à apprendre, et je vois l’arrivée de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle dans mon métier comme une nouveauté qui est passionnante.

Si l’on me demandait quelle devrait être la principale qualité d’un traducteur, je répondrais la curiosité. Je suis curieuse de voir les futures métamorphoses, et cela donne beaucoup de « peps » à ma carrière. Certains de mes collègues sont plus méfiants et réticents, et ont tendance à penser que « c’était mieux avant ». D’autres se sentent limités dans leur créativité à cause des mémoires de traduction et de la traduction automatique. Je ne suis pas du tout de cet avis, car la traduction administrative ne représente pas un travail de création.

Si les traducteurs littéraires sont des auteurs, je me considère plutôt comme une artisane. Lorsque l’on traduit par exemple un règlement sur les droits d’auteurs, il faut davantage faire preuve de cohérence et de rigueur que de créativité.

Pour conclure, notre marge se resserre certes, mais l’on doit pouvoir prouver que l’on est aussi utile à la machine qu’elle l’est pour nous. Je trouve cela très stimulant, je répondrais donc oui, je suis toujours épanouie, différemment. Jusqu’à la fin, j’aurai à m’adapter pour en tirer le meilleur parti pour moi et pour mon bienêtre au travail.

Retour sur la visite de la Direction générale de la traduction

Par Margaux Bochent, étudiante M1

 

Jeudi 8 mars 2018 avait lieu la visite annuelle de la Direction générale de la traduction (DGT) à Bruxelles. Cette journée s’articulait autour d’une série d’interventions au cours desquelles les étudiants de M1 du Master TSM, et les étudiants de M2 du Master MéLexTra, ont pu découvrir le service traduction de la Commission européenne : quel est son but, comment fonctionne-t-il, comment travaillent les traducteurs ou encore comment intégrer la DGT ? La visite a également été ponctuée de temps d’échange avec les traducteurs, moment précieux pour les étudiants qui ont pu poser toutes les questions qu’ils souhaitaient.

 

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La DGT en quelques mots

La journée a commencé par la présentation d’Emmanuel JACQUIN, chef d’unité au département de langue française, qui nous a donné quelques informations clés. La DG Traduction est chargée de traduire des documents pour la Commission européenne dans et vers les 24 langues officielles de l’Union européenne. Elle ne compte pas moins de 4 200 traducteurs, en interne et en externe, qui produisent 2 millions de pages par an. Les textes traduits sont variés : principalement des textes législatifs, mais également des communiqués, des rapports ou des documents adressés à la Commission.

Par la suite, Benjamin HEYDEN, traducteur-terminologue, a pris la parole pour nous présenter les outils d’aide à la traduction utilisés par les traducteurs de la Commission européenne. Les documents sources sont majoritairement rédigés en anglais (84 %) et doivent donc être traduits dans toutes les langues de l’UE. Dans le cadre de ces projets multilingues, un forum est créé automatiquement afin de permettre aux traducteurs d’échanger et de travailler en équipe. Cet outil représente un gain de temps considérable : une même question n’est jamais posée plusieurs fois et chaque information parvient rapidement aux traducteurs travaillant sur un même projet. Mémoires de traduction et bases de données sont également indispensables aux traducteurs, qui utilisent notamment SDL Studio et des bases terminologiques internes comme Euramis et IATE.

Les traducteurs indépendants

Parmi les 4 200 traducteurs de la DGT, certains sont des traducteurs freelances. Plus de 30 % des documents sont traités par le service de traduction en externe : soit environ 624 000 pages en 2017. Andrea TOZZI, traducteur indépendant, nous explique que la DG Traduction fonctionne avec un système de liste et de notation : le traducteur en haut de la liste est celui auquel on a recours en premier, s’il n’est pas disponible, on contacte le deuxième, et ainsi de suite. Lorsqu’une tâche de traduction est confiée à un traducteur freelance, celui-ci reçoit par la suite une note sur 10. Seules les notes supérieures à 8/10 permettent aux traducteurs de rester en haut de la liste. Il est donc dans l’intérêt de chacun de produire une traduction irréprochable afin d’avoir le plus d’opportunités de travail possible.

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Échanges avec les traducteurs

Après une intervention d’Ekaterina NAOS et de Bruno STAT, qui ont donné de nombreux conseils concernant le recrutement et les stages, la parole a été donnée aux étudiants qui ont pu poser des questions aux professionnels présents. Au cours de cette session questions-réponses, nous en avons appris davantage sur le quotidien des traducteurs, sur la fierté qu’ils ressentent à travailler pour une grande institution européenne ou encore sur la façon dont ils gèrent les logiciels de traduction automatique. Cet échange s’est poursuivi de façon plus informelle au cours du déjeuner.

 

La traduction web : quelques astuces

L’intervention suivante portait sur la traduction web. Pour produire une bonne traduction, il est indispensable de savoir pour qui l’on traduit et dans quel but. Ainsi, la traduction de pages internet nécessite des techniques bien particulières. Karine CHAVE est intervenue pour nous en parler et nous donner de précieux conseils. Elle a abordé le concept du « F-pattern » : sur internet, le lecteur aurait tendance à « scanner » la page, de haut en bas du côté gauche, et rapidement de gauche à droite. Le traducteur web doit donc, en plus de privilégier des phrases courtes et simples, s’assurer que les informations les plus importantes figurent sur la gauche de l’écran. La traductrice déconseille également l’utilisation de jargon et de terminologie technique : il est nécessaire de choisir le vocabulaire que le lecteur utilise lorsqu’il fait ses recherches.

 

Terminologie et qualité linguistique

La journée s’est achevée avec les interventions de Sandrine SENANEUCH, terminologue, et de Kate HEALY, qui a abordé le sujet de la qualité linguistique. Les terminologues de la DGT ont un rôle d’aide d’urgence : les traducteurs font appel à eux lorsqu’ils ne parviennent pas à trouver d’équivalents pour un terme. Le terminologue se consacre alors aux recherches et, si aucune traduction n’existe, se charge de trouver le terme le plus approprié possible. Les terminologues s’occupent également de l’entretien de la base terminologique IATE qui regroupe les bases terminologiques de toutes les institutions européennes : un gros travail de tri est donc nécessaire.

Kate HEALY a ensuite pris la parole et nous a expliqué que les textes traduits ne faisaient pas systématiquement l’objet d’une révision. Quand une révision est cependant nécessaire, c’est un traducteur qui s’en charge : à la DG Traduction, traducteurs et réviseurs sont confondus. Le rôle du service linguistique porterait plutôt sur l’amélioration du texte source dans le but de faciliter la tâche du traducteur.

 

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Merci à la Direction générale de la traduction de nous avoir reçus, et merci aux professionnels pour leurs interventions. Le Master TSM se déplace annuellement à Bruxelles pour cette visite, n’hésitez donc pas à lire également l’article de Cassandre Sikorski.

 

Visite de la Direction Générale de la Traduction (DGT)

Par Cassandre Sikorski, étudiante M2

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Le vendredi 9 décembre, les étudiants du master TSM se sont rendus à Bruxelles afin de visiter la direction générale de la traduction. Cette journée a été ponctuée d’interventions de professionnels de la DG Traduction sur des sujets variés, tous liés à l’activité du service interne de traduction de la Commission européenne.

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La place de la traduction dans une Europe multilingue

Cette journée a débuté par une intervention de Catherine Vieilledent-Monfort, chargée du développement professionnel et organisationnel à la DG Traduction, sur le principe du multilinguisme européen et le statut de la traduction au sein des institutions européennes.

Au cours de cette intervention le statut particulier de la traduction au sein des institutions a notamment été abordé, puisque la traduction y est considérée comme une technique de rédaction. En effet, la traduction des textes institutionnels est entièrement intégrée au processus législatif et intervient donc très rapidement. De plus, les textes traduits ont pour les institutions et les États de l’Union européenne la même valeur que les textes originellement produits par l’institution en question.

La direction générale de la traduction

Cette première intervention a été suivie d’une présentation de la DG Traduction. Nous avons ainsi pu en apprendre davantage sur le fonctionnement de ce service divisé en six directions : une direction ressources et une direction relations clients, auxquelles s’ajoutent quatre directions en charge des traductions. Parmi ces directions travaillait un total de 2 500 personnes dont 1 700 traducteurs en 2012. Chaque année, près de deux millions de pages sont ainsi traduites au sein du service de traduction de la Commission européenne, dont environ 40 % de documents législatifs.

La gestion de la terminologie

Nous avons ensuite reçu une introduction à la gestion de la terminologie au sein de la DG Traduction au cours de l’intervention de Chryssoula Doudoulakaki, terminologue du département de langue grecque de la DG Traduction.

Les terminologues de la DG Traduction se comptent en général au nombre de un à trois par département, nombre déterminé en fonction de celui des traducteurs travaillant au sein du département. Ces terminologues assurent la gestion de la base de données terminologique IATE et fournissent un appui terminologique aux traducteurs de leur département.

En plus de cela, des réseaux terminologiques ont également été formés afin d’appuyer les terminologues de la DG Traduction dans leurs missions. Ces réseaux rassemblent des experts dans les domaines travaillés par les traducteurs de la DG. Ces experts, souvent membres d’universités, de centres de recherche, ou encore d’autres institutions européennes, s’inscrivent au réseau du département de leur langue maternelle pour ensuite recevoir des demandes par e-mail émanant des terminologues à la recherche d’un renseignement sur un terme.

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Le recrutement et les stages

Silvia Varela, coordinatrice des stages à la DG Traduction a ensuite abordé la question du recrutement. Ceux qui souhaiteraient ainsi intégrer le service de traduction de la Commission européenne devront passer le concours de recrutement organisé chaque année par l’institution en fonction de ses besoins dans les différentes combinaisons linguistiques, un concours qui évalue la maîtrise de la langue source et des deux langues cibles des candidats, mais également leurs compétences orales et en traduction.

Cette intervention a également été l’occasion d’en apprendre davantage sur les stages auprès de la DG Traduction, pour lesquels l’admission se fait sur dossier.

La sous-traitance auprès d’agences et de traducteurs indépendants

La question de la sous-traitance auprès d’agences et de traducteurs indépendants a finalement été soulevée. La DG Traduction sous-traite en effet 25 à 28 % de ses besoins en traduction. À titre d’exemple, en 2015, ce sont 1,9 million de pages qui ont été traduites par le service de traduction, dont 73 % en interne et le reste par plus de 400 sous-traitants.

Le recrutement des sous-traitants se fait par le biais d’un appel d’offres annuel pour les langues principales et de contrats d’achats de faible valeur pour celles dont le volume est moindre ou dans le cas des combinaisons plus rares. Les contractants sélectionnés sont ensuite classés en fonction de la qualité de chacune des traductions livrées.

 

Notre visite à la direction générale de la traduction a également été ponctuée d’interventions sur la qualité du texte source ou encore sur la traduction Web, autant de réflexions qui ont fait de cette journée une expérience très enrichissante. Merci donc à la DG Traduction de nous avoir accueillis dans ses locaux ainsi qu’aux intervenants pour leurs présentations.

Translating Europe Forum 2016 : j’y étais !

Par John Borel Tagne, récemment diplômé Master TSM.

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La 3e édition du forum Traduire l’Europe (Translating Europe Forum) s’est tenue les 27 et 28 octobre 2016 dans les locaux de la Commission européenne, au Bâtiment Charlemagne, 170 Rue de la loi, Bruxelles. Sous la haute direction de Rytis Markitonis, Directeur général de la DG Traduction en personne, cette édition avait pour point d’honneur les outils et technologies de la traduction et rassemblait les différents corps impliqués dans la traduction dans ses aspects professionnel, technique et surtout académique. Très sollicité, ce forum a accueilli 600 participants sur un peu plus de 800 candidats signalés au départ ; très suivi, il a comptabilisé 1628 tweets en direct, couvrant ainsi les 54 sessions de ses différents ateliers. Parmi son audience privilégiée, on comptait notamment le Master TSM de Lille 3 que j’ai eu l’honneur de représenter. Je m’en vais donc ici vous présenter les points qui m’ont marqué, selon les sessions auxquelles j’ai assisté.

 

Translation Without Borders ou lorsque la traduction sauve des vies

Le forum s’est ouvert sur une présentation assez captivante d’Andrew Bredenkamp, Président de l’organisation à but non lucratif Translators Without Borders, qui œuvre à briser les barrières linguistiques afin de faciliter l’aide humanitaire partout dans le monde. Avec près de 3500 traducteurs volontaires pour plus de 180 langues couvertes, cette organisation enregistre à son actif près de 40 millions de mots traduits de façon tout à fait bénévole et dans un but humanitaire. De son expérience, Monsieur Bredenkamp arrive à la conclusion selon laquelle le manque d’information est plus dangereux que le manque de moyens. En prenant l’exemple de certains pays où TWB est intervenu en situations de crises ou d’épidémies, il fait observer que le plus difficile n’est pas l’accès aux aides humanitaires, mais l’information relative à l’utilisation de ces aides auprès des populations aidées. C’est alors à ce niveau que TWB entre en jeu et se déploie pour faire parvenir l’information nécessaire aux populations concernées dans leurs langues et dialectes. « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson », idem, dans ses actions, TWB promeut des effets à impacts sur le long terme, au lieu des solutions ad hoc.

Nécessité des outils et technologies de la traduction pour l’économie

Après la belle leçon d’humanisme, place au vif du sujet. Pour une entrée en matière, le choix fut porté vers le rôle et la nécessité des outils et technologies de la traduction pour l’activité économique de l’Europe. Si les secteurs tels que l’automobile, le tourisme, la santé, l’agriculture et la finance se portent relativement bien en Europe et sont de ce fait compétitifs, c’est en partie grâce à l’apport des outils et services linguistiques mis à leur disposition. Toutefois, le multilinguisme reste un frein au sein de l’Union, et pour Philippe Wacker, il sera difficile d’arriver à un marché unique numérique tant que les barrières linguistiques ne sont pas dissoutes. Pourtant ceci passe par une harmonisation du secteur linguistique au sein des Etats membres et surtout par un travail en commun entre les décideurs et les acteurs du secteur privé au sujet du marché de la traduction et surtout des technologies de la traduction. En outre, d’un point de vue commercial, la traduction aide à s’ouvrir au monde et à développer son activité. A l’ère de la mondialisation où on est tous appelés à penser glocal, la commercialisation des biens et services au niveau mondial a besoin des outils et technologies de la traduction comme moyen pour se réaliser.

Toutefois, même si le besoin se fait ressentir, certains domaines ne sont pas encore totalement prêts à embrasser les outils de traduction et d’aide à la diffusion multilingue. Après avoir présenté tous les avantages de ces outils pour les médias par exemple, David Mekkaoui explique que parmi les principaux obstacles à l’adoption des outils de traduction et autres technologies de diffusion multilingue se situent à deux niveaux : technologique et humain. L’obstacle technologique concerne la difficulté à lier toutes les technologies de traduction existantes entre elles et à les appliquer au secteur des médias. Sur le plan humain, la grosse difficulté reste l’attitude face aux technologies de la traduction : il faut encore du travail pour réussir à convaincre les médias à changer leurs mentalités et leurs habitudes professionnelles afin d’accueillir les outils de traduction et d’aide à la diffusion multilingue.

Quid de la formation universitaire ?

La session Developing technological competence in translation curricula – Best practices, de laquelle j’espérais recueillir des informations importantes pour la didactique et l’enseignement de la traduction et des outils de TAO, n’a pas vraiment répondu à mes attentes. On note quand même l’intervention de Jean-Marie Le Goff de Rennes 2, qui a fait une présentation sur l’importance de l’introduction des étudiants en traduction à la localisation, principalement dans ses aspects purement informatiques et techniques, dans le but de d’encourager l’agilité technique au terme de la formation. Aussi, on a eu Gys-Walt Van Egdom qui est venu promouvoir l’utilisation des skills lab dans la formation des traducteurs. En fait, les skills lab sont des espèces de sociétés de traduction réelles conçues dans un contexte académique et gérées de A à Z par les étudiants, selon la structure d’une vraie société de traduction et les tâches y afférentes. Ces sociétés reçoivent et traitent de vraies demandes de la part de clients existants et font donc face aux situations professionnelles réelles, avec des outils et des modes de fonctionnement concrets et plus ou moins efficaces. Cette approche pourrait être intéressante pour le Master TSM qui se veut professionnalisant, et pourrait voir le jour dans le cadre du cours de gestion de projets. Plus avantageux encore, ce type de skills lab peut évoluer vers une société de traduction établie avec le temps, société dont la composition et la gestion totale serait assurée par les étudiants TSM (anciens et nouveaux, selon les promotions et surtout selon la motivation de chacun, suivant l’exemple de Junior ISIT. Le projet pourrait faire l’objet d’une proposition auprès des responsables du master, pour une mise en œuvre à moyen ou long terme. A voir.

Dans une toute autre session, Maria Calzada Pérez de l’université Jaume 1 de Castellon en Espagne, a démontré comment Wikipedia, à travers sa base de données Wikimedia, peut servir d’outil didactique pour l’enseignement de la traduction. A partir du projet Wikitrans qu’elle a elle-même conduit et mené avec ses étudiants, elle ressort la méthode, les difficultés et les résultats de son étude. En mettant les étudiants au centre de la méthode d’apprentissage focalisée sur leur interaction avec leur environnement local, l’étude permet aux étudiants de réaliser des traductions EN-ES de pages Wikipedia selon les étapes suivantes : choix des textes > instructions (linguistiques et techniques) + formation technologique au fonctionnement de Wikipedia > premier jet > évaluation croisée (entre camarades) + commentaires > évaluation par des traducteurs professionnels + commentaires  > révision générale et validation finale par l’enseignant > évaluation technique (par rapport aux normes Wikipedia) > publication.

Le grand débat : l’homme et la machine

Question centrale du forum, elle a reçu un intérêt remarquable de la part des différents panélistes et de l’audience. Même si la traduction machine, comme l’a démontré Patrick Cadwell de l’université de Dublin, est plus affectée par les institutions que par les sociétés de traduction, le débat reste ouvert sur les raisons de ce phénomène. Mais l’on pourrait bien faire une observation : les traducteurs la DGT, plus qu’il s’agit d’elle dans l’étude du chercheur irlandais, ont « raison » d’être plus positifs à l’égard de la traduction automatique (TA). L’outil de TA qui y est utilisée est MT@EC, dont le contenu est plutôt bien fourni pour et par les traductions gérées par cette institution. En ajoutant à cela la très riche base terminologique IATE développée et nourrie par la même institution, on peut alors comprendre que les traducteurs de la DGT soient plutôt satisfaits de la TA. Les sociétés de traduction, pour la plupart, utilisent des outils de TA moins fiables et moins riches, même avec des licences Professionnelle ou Entreprise. Toutefois, MT@EC demeure un bon allier pour ses utilisateurs tant qu’ils sont dans ses domaines de prédilection, notamment le juridique. Comme l’a si bien souligné Stelios Piperidis sous un ton plutôt ironique, MT@EC fournit d’excellents résultats face à de grands volumes de textes (juridiques) de l’anglais vers l’allemand, mais reste nul quand il s’agit de traduire de petits textes d’amour.

Cette petite blague permet de résumer la pensée partagée par tous au terme du TEF 2016 : la traduction machine, quelle que soit son évolution, ne pourra jamais remplacer le biotraducteur. Le seul argument en faveur de cet argument est que la machine ne disposera jamais des facultés humaines qui permettent de lire et de comprendre un texte selon son contexte, malgré l’objectif très ambitieux de MateCat d’évoluer à long terme vers un outil de TA capable de comprendre, d’analyser et de traduire un texte selon son contexte. De même, la TA ne pourra jamais rendre les couleurs et les fonctions poétique et expressive d’un texte. De ce fait, le traducteur n’a donc pas de raison de s’inquiéter pour l’avenir de sa profession, étant donné que celle-ci exige de plus en plus de compétences et de savoir-faire qu’une machine ne peut malheureusement pas amasser. Ce qu’il faut faire, c’est s’adapter aux outils et à leur évolution, suivre cette évolution, et accepter ces outils qui au final, très loin d’être des concurrents, restent bien des outils et donc une aide pour le traducteur humain.

NB : Machine translation will only replace those who translate like machines (La traduction machine ne remplacera que les traducteurs machine).

Mes impressions

C’est toujours un honneur et un grand plaisir de participer à des événements aussi importants où on a la chance de voir se confronter devant nous des opinions pas toujours similaires, mais qui poursuivent le même objectif au bout du compte. Représenter le Master TSM, faire partie du panel d’étudiants à animer le débat entre étudiants EMT, néo-traducteurs et stagiaires de la DGT et donner mon point de vue sur la traduction et sur les outils et technologies de la traduction a été un privilège, et pour tout ceci, je dis un grand merci au Master TSM.

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Pour revivre l’événement : https://webcast.ec.europa.eu/fe/index.php/listpage# (pour revoir toutes les sessions) ; Twitter : #TranslatingEurope (pour consulter tous les tweets relatifs au forum).