Le coréen : impossible à traduire ?

Par Marine Auguste, étudiante M1 TSM

Le coréen : une langue empreinte de la culture, de l’histoire et des traditions coréennes, une langue en plein essor en France. La traduction du coréen vers le français commence à se développer, c’est pour cela qu’aujourd’hui je voulais aborder une question qui me semble importante : est-il vraiment possible de traduire dans son intégralité une langue tant influencée par la culture d’un pays vers une langue dont la culture est aux antipodes de celle-ci ?

Statue du Grand Roi Sejeong. Il est à l’origine de la création de l’alphabet coréen, le 한글 (« hangŭl »).

Origines de ces interrogations

En 2020, alors que je visionnais le film #Jesuislà, une question m’a traversé l’esprit : « Et si le coréen était impossible à traduire dans son intégralité ? » Loin de moi l’idée d’abandonner la tâche qui m’incombe, mais il me semble intéressant de soulever cette question alors que la demande en traduction du coréen vers le français se développe. La culture coréenne est à l’opposé de la culture française et le coréen, en tant que langue, reflète cette culture, ainsi que des traditions ou des concepts historiques qui nous sont étrangers en France. À de nombreuses reprises je me suis trouvée face à des concepts culturels coréens tels que le 눈치 (« nunch’i ») ou le 한 (« han ») et je me suis toujours demandé comment faire pour traduire ces termes si je venais à les rencontrer dans un texte.

Mais revenons un instant au film #Jesuislà et donc à l’origine de mon questionnement. Il s’agit d’un film franco-belge qui se déroule principalement en Corée du Sud. Nous y suivons la rencontre peu ordinaire d’un Français et d’une Coréenne. L’histoire est centrée sur le concept du 눈치 (« nunch’i »), un concept purement coréen qui se fonde sur les non-dits. En visionnant ce film, je me suis demandé si la traduction de la culture coréenne, si différente des cultures belge et française, aurait pu aider les deux protagonistes à se comprendre. J’y ai longtemps réfléchi, et cet article me permet d’avancer dans cette réflexion car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

De manière générale, comment faire pour traduire ces concepts ? Pour y répondre, je vais m’intéresser à différentes techniques de traduction : l’équivalence, la glose et l’explicitation, ainsi que l’absence de traduction. Mais pour vous donner un bref aperçu, la réponse est aussi simple qu’elle est complexe : cela dépend. En effet, face à ces concepts traditionnels s’ajoute le concept fondamental de la traduction : le concept du « ça dépend ».

Présentation de quelques concepts

Avant de discuter des techniques de traduction qui peuvent être mises en place, il me semble fondamental de vous expliquer la signification des quelques concepts que je vais mentionner dans la suite de ce billet. En effet, avant de chercher à traduire quoi que ce soit (quelles que soient les langues, les domaines, etc.), il faut comprendre ce que l’on est en train de lire afin d’être en mesure de le traduire de la meilleure façon possible. J’ai choisi de vous présenter aujourd’hui quatre des concepts coréens les plus importants.

눈치 (« nunch’i »)

J’ai déjà commencé à vous expliquer ce qu’est le 눈치 (« nunch’i ») dans mon introduction, mais laissez-moi le faire ici plus en détail. L’institut national de la langue coréenne donne la définition suivante : « Capacité de connaître et de comprendre la pensée ou la situation de son interlocuteur bien que ce dernier n’en parle pas. » En France, il est courant de parler de ses sentiments, ses problèmes, ses difficultés, etc. Mais en Corée cela se fait très peu, il faut malgré tout être en mesure de comprendre la situation de son interlocuteur afin d’éviter toute maladresse. Parfois même, ils vous diront ou feront l’inverse de ce qu’ils pensent et le 눈치 (« nunch’i ») consiste donc à comprendre ce qu’ils attendent réellement. C’est un concept que l’on retrouve souvent dans les contenus coréens, comme par exemple dans le film #Jesuislà que j’ai mentionné plus tôt, mais qui est très compliqué à comprendre, voire à accepter, pour des étrangers.

한 (« han »)

En ce qui concerne le 한 (« han »), l’institut national de la langue coréenne le définit ainsi : « Cœur peiné et mécontent à cause d’une chose injuste ou dépitante. » Le 한 (« han ») correspond à une émotion compliquée qui survient suite à l’accumulation de sentiments négatifs tels que la colère, la rancœur, le chagrin, la haine ou le ressentiment. C’est une sorte d’amertume, de souffrance et de fatalité négative qui s’abat très fort sur les Coréens et qui ne peut, bien souvent, pas être guéri. J’ai toujours associé le 한 (« han ») au spleen baudelairien bien que cela ne soit pas tout à fait la même chose. Le 한 (« han ») possède une dimension historique et peut ainsi être vu comme le mal-être du peuple coréen.

엄친아 (« ŏmch’ina »)

엄친아 (« ŏmch’ina ») est l’abréviation de 엄마의 친구 아들 (« ŏmmaŭi ch’ingu adŭl ») ce qui signifie littéralement « le fils de l’amie de maman ». Il existe aussi 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») pour les filles, bien que cela soit moins souvent entendu. En Corée du Sud, la scolarité est à prendre très au sérieux. Le système éducatif est réputé pour être l’un des meilleurs, mais aussi l’un des plus durs et compétitifs. Il faut être le meilleur à l’école afin de pouvoir réussir dans la vie. C’est un concept très ancré dans la culture coréenne bien que les mœurs tendent à changer, mais ce n’est pas le sujet de ce billet. À l’origine, les mères coréennes se dédiaient corps et âme à l’éducation de leurs enfants afin que ceux-ci aient toutes les clés en main pour réussir sans n’avoir à se préoccuper de rien d’autre que leurs études. Même de nos jours elles ont souvent tendance à comparer la réussite de leurs enfants respectifs. Et bien souvent, elles vont rentrer à la maison et parler à leurs enfants du fils ou de la fille d’une autre mère qui a de meilleurs résultats qu’eux en leur donnant pour objectif de les surpasser. Les termes 엄친아 (« ŏmch’ina ») et 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») font donc références à ces étudiants qui ont de très bons résultats académiques et qui seront souvent pris pour références par les parents d’autres étudiants afin de les pousser à se surpasser et à les battre.

밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »)

Pour terminer, je voulais parler d’une question que vous entendrez très souvent en Corée, ou même dans les séries et films tournés dans la péninsule : 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») Cela signifie littéralement « Avez-vous mangé du riz ? » En réalité, lorsque l’on se concentre sur le sens de cette expression, cela revient plutôt à demander si l’interlocuteur est en bonne santé. Derrière cette phrase à l’apparence si simple se cache toute une importance culturelle : l’importance du riz dans la culture coréenne. Si vous avez pu manger du riz aujourd’hui cela veut dire que vous avez assez d’argent pour vous en acheter et donc que, par extension, vous avez les moyens d’être en bonne santé.

La plupart de ces concepts n’ont pas d’équivalence directe en français et même lorsqu’une équivalence directe existe cela ne signifie pas qu’elle est correcte. Voyons donc dès à présent les différentes possibilités qui s’offrent à nous en matière de traduction.

Équivalence dans la culture cible

D’après Eugene Nida, il n’existe pas d’équivalence totale entre deux langues. En effet, même lorsqu’une équivalence directe existe, le terme utilisé en langue source ne produira pas nécessairement le même effet sur le lecteur cible que sur le lecteur source. Selon le linguiste, il est impossible de lier parfaitement équivalence formelle, dont le principe est de retransmettre le message le plus littéralement possible, et équivalence dynamique, dont le principe est de tenir un discours qui paraît naturel dans la langue cible. Nous pouvons ainsi nous demander, dans le cadre de la traduction de concepts culturels du coréen vers le français, s’il est judicieux d’utiliser le procédé d’équivalence. Et si tel est le cas, quelle équivalence faut-il utiliser ?

Regardons tout d’abord ce qu’il se passe avec la phrase 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »). Une traduction littérale, équivalence directe donc, existe : « Avez-vous mangé du riz ? » et la question obtenue veut dire quelque chose en français. En revanche, cette traduction serait de l’ordre de la traduction mot à mot. En effet, l’équivalence ne traduit pas le sens de la question et le lecteur français ne pourra donc pas comprendre la portée du message. Au contraire, si nous traduisons cette question par « Est-ce que vous allez bien ? », nous obtenons alors une équivalence dynamique qui fait sens en français. Le sens « caché » de la question coréenne est alors retransmis, le lecteur français comprend de quoi il s’agit mais l’aspect culturel coréen est malgré tout perdu. C’est en ce sens qu’il faut être très prudent lorsque l’on choisit d’utiliser l’équivalence. Cela peut être utile, mais dans certaines situations cela fait perdre tout un aspect culturel riche et parfois recherché.

En ce qui concerne le 한 (« han »), bien qu’il n’existe pas d’équivalence directe, ce concept s’apparente au spleen, concept relativement connu en France. Bien que les deux sentiments ne soient pas exactement les mêmes, le sens reste suffisamment proche pour pouvoir utiliser cette équivalence. Cela pourrait notamment faire partie d’un travail de localisation, afin d’inscrire réellement le terme traduit dans la culture française en se détachant de la culture source. Il s’agirait donc ici d’une équivalence dynamique et même d’un comportement cibliste car on ferme, en quelque sorte, les yeux sur la source.

Il n’existe ni traduction officielle, ni équivalence dans la culture française du concept du 눈치 (« nunch’i »). L’institut national de la langue coréenne propose comme traduction « sens », ou encore « intuition ». Prenons la phrase suivante : 눈치가 없다 (« nunch’iga ŏpta »). En utilisant ces propositions de traduction, cela donnerait « Vous n’avez aucun sens. » ce qui ne fait pas référence à la même chose en français, ou encore « Vous n’avez aucune intuition. » Cette dernière proposition pourrait fonctionner selon le contexte, bien que l’intuition et le 눈치 (« nunch’i ») ne représentent pas exactement le même concept. La traduction est faite, mais nous perdons alors toute référence à l’interlocuteur, à ses sentiments et sa situation, et il n’est alors plus fait mention de cette compréhension mutuelle implicite qu’exige le 눈치 (« nunch’i »).

La recherche d’équivalence, et notamment d’équivalence dynamique, est souvent critiquée dans la traduction de concepts culturels car elle tend à invisibiliser le texte source et ainsi la langue et la culture source, ce qui n’est pas toujours l’effet recherché. Cela dépendra du skopos de la traduction. Par exemple si l’objectif est de localiser le contenu ou d’impliquer pleinement le lecteur cible, l’utilisation d’une équivalence semble être la technique la plus adaptée. En revanche, s’il s’agit de montrer l’existence de cette culture cible, d’autres techniques seront plus appropriées.

Glose et explicitation

La glose permet de conserver le terme d’origine puis de l’expliciter entre parenthèses, dans la marge ou encore en note de bas de page. Puisque les équivalences directes n’existent pas, il pourrait sembler correct d’expliciter chaque concept. C’est d’ailleurs le procédé le plus fréquemment utilisé dans les livres coréens traduits en français. Cela pourrait donner par exemple :

  • 눈치가 없다. (« nunch’iga ŏpta. ») : Vous n’avez pas de nunch’i (capacité à comprendre les sentiments de son interlocuteur sans qu’il n’en parle).
  • 삼이 엄친아다. (« sami ŏmch’inada. ») : Sam est un ŏmch’ina (étudiant qui a de très bons résultats avec lequel une mère coréenne compare ses propres enfants).
  • 한이 맺히다. (« hani maechida. ») : Le han (sorte de ressentiment et de fatalité négative qui s’abat sur les coréens) se développe.

Cela représente en effet une solution parmi d’autres. En revanche, dans certaines situations cela risque de paraître étrange en français :

  • 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») : Avez-vous mangé du riz ? (En Corée il est typique de demander à son interlocuteur s’il a mangé du riz pour savoir s’il est en bonne santé.)

Dans ce cas, certes le terme est explicité et le lecteur comprendra de quoi il s’agit, mais cela risque de le rendre confus puisque la question est peu usuelle d’un point de vue français. De plus, il ne semble pas possible de laisser la phrase dans son intégralité en coréen alors que le cotexte serait lui traduit. En revanche, remplacer la question par « Est-ce que vous allez bien ? », comme mentionné dans la partie sur l’équivalence, et faire un appel de note pour donner plus d’informations sur les pratiques coréennes traditionnelles, bien que celles-ci ne soient pas retranscrites dans la traduction, peut constituer une autre solution. Cet exemple nous montre qu’il est tout à fait possible de conjuguer les différentes techniques de traduction afin d’obtenir le rendu souhaité.

Bien que la glose soit courante dans la traduction du coréen vers le français, celle-ci est aussi particulièrement critiquée, et il me semblait important d’en parler. Une critique qui revient souvent serait que l’explicitation (qu’elle soit au milieu du texte ou en note de bas de page) sort le lecteur de son expérience littéraire, ce qui n’est pas l’effet recherché par une traduction. Marianne Lederer va même jusqu’à parler des « explicitations superflues », celles qui, selon elle, n’apportent rien de plus au texte et ne font que distraire le lecteur. C’est en effet quelque chose auquel il faut faire attention lorsque l’on choisit de faire une glose dans un texte, car parfois ce n’est pas nécessaire pour la compréhension. Cela dépend bien entendu du contexte, mais aussi des demandes des clients et du public qui est visé par la traduction. De plus, pour qu’une explicitation soit efficace, il faut qu’elle soit la plus courte possible, qu’elle ne fasse pas plusieurs lignes, ce qui découragerait alors le lecteur. Mais réduire l’explicitation est parfois bien compliqué. Par exemple, pour les concepts que j’ai traduits plus haut, j’ai été obligée de faire un choix et de ne pas expliquer le concept dans son intégralité, tout en restant compréhensible, afin que l’explicitation ne soit pas trop longue.

Absence de traduction

Une solution pour pallier ces problèmes est de ne pas toucher au concept : ne pas le traduire et ne pas l’expliciter. Ce choix a été fait dans diverses traductions pour trois raisons différentes. Premièrement, il arrive que le terme ait été expliqué plus tôt dans l’ouvrage et il est donc inutile de l’expliquer ou de le traduire lors des occurrences suivantes. Deuxièmement, il arrive que le client demande expressément que ces concepts soient laissés tels quels. Et, dernièrement, ce choix est lié au contexte et au public cible : si nous traduisons un livre d’histoire à destination d’un public spécialisé dans la culture coréenne, il n’est pas utile de traduire ou d’expliciter ces concepts car les spécialistes sont censés les connaître. De même, certains auteurs font le choix de laisser le terme tel quel car le contexte aide à comprendre grossièrement de quoi il s’agit et, si le lecteur est curieux de connaître la signification exacte, il pourra aller faire des recherches de son côté.

Conclusion

Pour conclure, cela dépend. Chacune de ces techniques est correcte, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de traduire ces concepts. Il faut réussir à trouver la méthode la plus adaptée au public cible et au contexte, celle qui semble alors la plus juste. La traduction ressemble fortement à la musique : il faut l’écouter attentivement pour vérifier que chaque note sonne juste et que le tout soit harmonieux avant de l’offrir au monde. Et tout comme une musique qui peut être interprétée de bien des façons, la traduction unique et correcte d’un mot, segment ou texte n’existe pas. Différentes possibilités s’offrent aux traducteurs et il faut savoir les mettre en œuvre dans le contexte qui leur convient le mieux afin de pouvoir les mettre en valeur mais aussi afin de les faire s’aligner avec le reste du texte.

Je n’ai donc pas de réponse précise à vous fournir car la réponse juste n’existe pas en traduction. Il faut savoir réfléchir, cerner le texte source et le public cible et savoir s’adapter au skopos afin de produire une traduction qui corresponde aux attentes et aux exigences du client mais aussi du lectorat cible.

J’espère que cette lecture vous aura intéressés et vous aura permis d’entrevoir les difficultés rencontrées lors de la traduction de concepts culturels, que ce soit du coréen vers le français ou d’une autre langue source vers une langue cible culturellement opposée.

Bibliographie

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Le rap, de la poésie de bas étage ?

Par Marisa Dos Santos, étudiante M1 TSM

Vous devez sûrement vous demander ce qu’on peut bien avoir à dire sur le rap quand on est en master de traduction. Je vous assure : plein de choses. Si vous n’aimez pas (voire détestez) ce genre musical, rassurez-vous : le présent billet n’a pas pour vocation de vous convertir en un amateur de rap en quelques minutes. Néanmoins je suis sûre qu’il vous offrira matière à débattre ou à réfléchir.

J’apprécie des genres musicaux bien différents. Je me surprends à me découvrir des passions pour certains genres, alors même qu’il y a tout juste quelques années, je ne pensais absolument pas les apprécier un jour. C‘est ce qu’il m’est arrivé avec le rap et le hip-hop. Au collège, je ne me serais jamais doutée qu’un jour j’allais aimer le rap. Oui, je l’avoue, je faisais partie de ces personnes qui pensaient que ce n’était qu’un ramassis de gros mots, et moi au collège, j’aimais pas ça les gros-mots. Mais en arrivant au lycée, eh bien j’ai changé d’avis. Pourtant, non, je n’ai pas grandi dans une cité, je ne viens pas d’une famille en difficulté, je ne suis pas une jeune au parcours difficile, je ne me drogue pas, je ne suis pas une délinquante, en bref je ne suis pas le cliché qu’on fait de la jeune qui écoute du rap. Asseyez-vous confortablement et partons ensemble pour une petite analyse.

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Le gros débat : le rap, c’est de la merde

Ah combien de fois j’ai pu entendre cette jolie phrase… Car oui, pour beaucoup encore, le rap n’est autre qu’une musique de demeurés : elle ferait même baisser le Qi de nos enfants et serait l’origine de tous les maux de la société d’aujourd’hui (à en croire certains).

Vocabulaire, message et politisation : les clichés du rap déconstruits

Alors ça m’a donné envie de questionner mes proches. J’ai donc créé un petit questionnaire pour que les participants puissent me donner leurs avis sur le rap. Je tiens à préciser que le but de ce questionnaire ce n’est pas de sortir des statistiques, mais simplement de recueillir les avis de personnes d’horizons totalement différents. Je ne peux malheureusement pas publier tous les résultats ici, ni parler de toutes les réponses que j’ai eues.

Sur 320 participants, il est vrai que la majorité d’entre eux était située dans la tranche des 18-25 ans. La plupart des répondants ont déclaré qu’ils aimaient le rap, que ce soit dans son entièreté, « uniquement quelques chansons » ou « uniquement quelques artistes ». Seulement 25 participants sur 320 ont déclaré ne pas aimer le rap. Parmi les (nombreux) clichés dont souffre le rap, ceux qui sont le plus souvent revenus dans les réponses des participants étaient la vulgarité, la violence, des paroles pauvres en sens, des propos sexistes et misogynes et enfin, que rap et musique de cité étaient finalement homonymes.

Je doute que l’on peut nier que le rap soit vulgaire, et je pense même qu’aujourd’hui, la vulgarité prend toute son importance dans les textes rappés. Pourquoi ? Parce que c’est un genre musical qui délie les langues, qui traite de vérités, souvent dures à entendre ou à exprimer, et sert d’outil pour exprimer ses émotions les plus fortes, qui dans notre société actuelle (ne nous voilons pas la face) sont souvent accompagnées de grossièretés. Néanmoins, gardons en tête que le but de ce billet est de nous faire voir au-delà des premiers clichés, véridiques ou non.

Réponse 146 : Langage rarement fleuri, si ce n’est en matière de néologismes, noms d’oiseaux et autres étrangetés linguistiques.

Pourtant en 2014, Matt Daniels publiait les résultats d’une étude sur la taille du vocabulaire de plusieurs rappeurs américains, le tout basé sur un échantillon de 35 000 mots tirés de leurs textes (l’étude a ensuite été actualisée en 2019). Oui oui, il a bel et bien compilé un corpus avec des textes de rap ! Les résultats sont assez impressionnants. Si l’on peut voir que la majorité des rappeurs utilisent environ 4 000 mots uniques, certains atteignent des scores s’approchant des 6 000.

MattDaniels-vocabulary

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est d’admirer la comparaison qui a été faite avec d’autres genres musicaux. Le graphique ci-dessous a été réalisé sur la base de 500 échantillons aléatoires de 35 000 mots de plusieurs genres musicaux. On peut remarquer que finalement, on retrouve plus d’artistes de hip-hop/rap dans les hauts scores de vocabulaire que ceux de rock ou de country par exemple.

MattDaniels-comparaison

Le média ShakeDatAss avait décidé la même année de s’inspirer des travaux de Matt Daniels afin de comparer la taille du vocabulaire des rappeurs français. Malheureusement aujourd’hui, cette étude reste introuvable.

Fort heureusement pour moi, en 2020, le collectif Rapsodie, l’institut du rap français a décidé de recréer le même type d’étude, mais appliquée à plus d’un millier d’artistes francophones. Le collectif a compilé un peu plus de 43 000 morceaux dans un corpus pour tenter de comprendre quel rappeur francophone avait le plus de vocabulaire aujourd’hui. Pour analyser leurs résultats, ils ont donc décidé de lemmatiser les paroles, c’est-à-dire que toutes les flexions d’un même verbe par exemple ne sont comptabilisées comme un seul et unique mot. Ils ont aussi choisi d’établir une liste de stop words pour éliminer tout mot qui ne contenant aucune information sémantique. Si vous souhaitez en savoir plus sur leur méthode de travail, elle a été détaillée dans cet article.

Pour la petite histoire, Rapsodie est un projet qui vise à mêler le rap à l’éducation, qui cherche à démystifier les clichés du rap via l’analyse de données et à « montrer à vos darons que le rap ça fait aussi partie de notre héritage » (Rapsodie). Vous pouvez visiter leurs comptes Twitter et Instagram pour découvrir de superbes infographies, toutes les plus intéressantes les unes que les autres. (Merci à Rapsodie d’avoir gentiment accepté que je fasse une capture d’écran de leur graphique)

Rapsodie-vocab

Comme vous pouvez le constater sur le graphique présenté ci-dessus, leurs travaux remettent en question déjà beaucoup de positionnements avancés à notre époque, surtout celui qui stipule que le rap, c’est dénué de sens, de vocabulaire ou de quelconque richesse linguistique. Maintenant il serait très intéressant de faire une comparaison de ces résultats avec ceux d’un corpus où seraient compilées les paroles d’un autre genre musical aujourd’hui bien moins décrié que le rap. Les résultats seraient très sûrement surprenants, et je pense que j’euphémise. Le collectif m’a toutefois confié que ça ne faisait pas partie de leurs plans du moins pour le moment. J’en profite pour leur adresser un immense merci pour avoir pris le temps de répondre à mes questions via leur compte Instagram.

Le rap, ça parle que de drogue ?

En recueillant les réponses à mon questionnaire, j’étais finalement bien étonnée de lire que la majorité des répondants n’estimait finalement pas que le rap ne traite que de sujets légers. Et en effet, le rap se politise, s’engage, et se lie à des causes toutes plus importantes les unes que les autres. Certains dénoncent les conditions de vie dans les quartiers défavorisés de France, comme Vald, pour n’en citer qu’un, dans son morceau Urbanisme qui nous propose un choc générationnel entre deux individus drastiquement opposés, pourtant unis dans le même combat au sein des cités et partageant le même rêve de s’en aller vivre ailleurs :

[…]

À mon époque, y’avait des blocks car il y avait d’jà des blocks

Mais ces blocks, ils étaient propres, y’avait des fleurs, y’avait des portes

Maintenant, c’est glauque, y’a que des halls, des halls avec des jeunes

Qui n’font rien mais qui dégradent et puis qui boivent et puis qui chlinguent

Ils parlent de quoi sinon de rien, de flingues, de vie de chien ?

[…]

Moi, quand j’suis né, y’avait des tours, des tours et puis des tours

J’avais des potes qui jouaient les fous, séchaient les cours et séjournaient

En bas des tours, j’comprenais pas, j’disais comme ça : « Mais, gros, t’es fou ?

On voit des tours toute la journée, toi, tu t’barres pour y r’tourner

Fais des détours, au moins, j’sais pas, fais l’tour, va voir autre chose »

« V, t’es sourd ou quoi ? J’t’ai dit : en bas des tours, j’y fais des sous

Entre les cours et puis les tours, j’aime mieux les sous pour faire les courses« 

Oui, y’a les cours et puis les courses et puis les sous en bas des tours

D’autres s’expriment sur des sujets beaucoup plus sensibles et encore aujourd’hui très controversés, comme celui de la religion, par exemple dans la chanson Dieu d’Amour du rappeur Dooz Kawa sortie en 2010 :

[…]

Et celui qui condamne mon texte devra s’poser la question

Est-ce que lui-même respecte alors ma liberté d’expression ?

Non soi-disant, il est tellement bridé et victime

Ça m’rappelle les nazis qui décimaient ceux qui dessinent

Si j’me destine à l’enfer en caricaturant Allah

C’est moi seul que ça concerne, la foi ne regarde que soi

Et sur l’moral, bien souvent la religion n’est qu’une identité sociale

[…]

 

Le rappeur a même été invité en 2016 pour une conférence organisée par le département Littérature et Langages (LILA) de l’École Normale Supérieure lors du séminaire d’élèves consacré au rap « La Plume et le Bitume ».

Ces deux extraits nous laissent nous rendre compte que non, le rap ce ne sont pas que des textes qui rabâchent les mêmes sujets que l’on peut considérer légers, comme l’argent, la drogue, les femmes. Plusieurs articles ont été publiés sur la politisation du rap dans notre société et ont démontré qu’aujourd’hui ce genre musical servait de véritable arme de dénonciation au service des victimes d’injustices en tout genre. Alors certes, je n’ai cité que deux exemples, mais vous vous doutez bien qu’il en existe bien d’autres, simplement ce billet n’a pas pour finalité de se transformer en un recueil de raps.

Rap et éducation

crayon

Même si cela peut paraître étonnant, le rap peut également servir d’outil à l’éducation. On rassemble de plus en plus de témoignages de professeurs qui avouent s’aider du rap pour introduire des sujets de philosophie, de français, de littérature ou d’histoire. Une étude a même été menée sur six groupes d’étudiants thaïlandais, et visait à déterminer si le rap pouvait les aider à mieux assimiler les conjugaisons des verbes irréguliers. Les résultats se sont révélés positifs.

Pourtant, encore bon nombre de personnes pensent que le rap est la cause d’une orthographe lamentable chez les jeunes. Quand j’ai vu passer les résultats du Baromètre Voltaire cette année, j’ai bien cru que j’allais faire une syncope. Selon le Projet Voltaire, les jeunes qui écoutent du rap seraient drastiquement plus mauvais en orthographe que ceux qui écoutent de la musique « Indie ». Or, leur étude ne respecte aucune convention des statistiques. Leur échantillon n’est pas représentatif de la population, et leur étude était déjà très orientée. De plus, il est aussi fort probable que cette annonce ait aussi un but purement marketing afin de promouvoir le Projet Voltaire. Je ne souhaite pas refaire une analyse complète de leur étude, vous pourrez en trouver une très intéressante sur la chaîne YouTube de Lingusticae, mais de mon côté cette annonce m’a plutôt bouleversée.

J’ai pu recueillir certaines réponses en adéquation avec l’annonce du Projet Voltaire, néanmoins, beaucoup nuancent leurs propos en estimant que la cause peut également être extérieure :

Réponse 80 : Si les gens qui écoutent du rap sont moins bons en orthographe ce n’est certainement pas à cause du rap, mais cela peut certainement s’expliquer par un environnement défavorable à l’épanouissement scolaire.

Beaucoup ont cité la télé, les réseaux-sociaux, et les smartphones comme cause d’une orthographe plus mauvaise aujourd’hui chez les jeunes. Et il est vrai qu’à ce jour, je n’ai trouvé aucune étude fiable qui ait réussi à prouver une quelconque corrélation entre mauvaise orthographe et rap dans les oreilles.

Rythm And Poetry + traduction = ❤ ?

Certes, dans rap il y a poetry, mais j’avais le sentiment que de nos jours, l’image d’une forme de poésie dans le rap est loin d’être partagée par une majorité. C’est en visionnant la série Netflix Rapture que la question de la traduction des paroles de rap m’a traversé l’esprit. Cette série retrace le parcours de certains rappeurs, notamment celui du rappeur américain Logic, que j’apprécie tout particulièrement. En lisant les sous-titres, j’ai pu remarquer que c’était un exercice très particulier que de traduire les paroles d’un rap. J’ai alors tout de suite établit un lien avec ce que nous avions étudié en cours : la théorie de l’équivalence d’Eugene Nida. Privilégier la forme, ou le fond ? Le message ou le rythme ? Eh oui, dans le rap, très exactement comme dans la poésie, les deux ont toute leur importance.

Alors en premier lieu, je voulais savoir si j’étais la seule à voir un réel parallèle entre rap et poésie. Les réponses données dans mon questionnaire m’ont surprise, mais m’ont confirmé que, non, j’étais très loin d’être la seule. Toutefois, certains ont exprimé leur désaccord, citant par exemple trop peu de finesse, pas assez de jeux de mots ou des textes pas assez travaillés.

Pourtant, si l’on se penche sur les difficultés de traduction pour un poème, on va retrouver les mêmes pour la traduction d’un rap. Difficile de traduire les rimes, les figures de style, les jeux de sonorités (allitération, assonances, homéotéleutes, épiphores…), les jeux de mots, ou encore le nombre précis de syllabes par vers. Car oui, dans le rap c’est ce qui va jouer sur le flow de l’interprète, c’est-à-dire le fait d’aller plus ou moins vite dans son débit de parole tout en posant les bonnes syllabes sur le bon tempo pour respecter une certaine harmonie avec la musique sur laquelle il pose. Pour illustrer mes propos voici un exemple qui pour moi, reprend quelques-unes de ces difficultés :

[…]

Tes lyrics mentent, ton public se ment

Ta maison d’disques ment, même ton arrondissement

Ceux qui t’font des compliments sont des complices qui mentent

Ton équipe ment, des vraies critiques, c’est c’qu’il t’manque

L’appétit vient en kickant, j’y pense en quittant

Pour qu’tu comprennes toutes mes phases, faudra qu’tu prennes un petit temps

[…]

King of Cool – Disiz La Peste, 2014

Plus important encore, le rap français possède des caractéristiques propres à lui et lui seul. Je citerai ici l’utilisation massive du Verlan et les arabismes. Nous avons là deux éléments très difficiles à traduire et qui pourtant prennent une très grande place dans les textes. Le site du CNRTL nous propose cette définition :

VERLAN : Procédé de codage lexical par inversion de syllabes, insertion de syllabes postiches, suffixation, infixation systématique ; type particulier d’argot qui en résulte

Comment traduire l’écart langagier que représente le Verlan ? Il faut reconnaître que cet argot est très largement utilisé en France, et bien qu’il existe le back-slang en anglais, il n’est absolument pas aussi répandu que le Verlan français. Il va sans dire que dans certaines langues, un tel procédé linguistique n’existe tout simplement pas. De plus, nous en France, on aime bien aller plus loin : certain mots en Verlan ont tout simplement été reverlanisés (arabe -> bera -> beur -> rebeu). Or, sans cet argot, certaines phrases présentes dans les textes de rap perdent toute leur beauté stylistique.

Autre élément très présent dans les textes de rap et qui mérite réflexion pour la traduction : les arabismes. Aujourd’hui ils font partie de notre langage à tous, et sont bien plus courants qu’on ne le pense. Mais comment traduire cet emprunt ? Il est synonyme d’une influence culturelle importante chez les rappeurs, et le supprimer reviendrait à toucher à l’identité même de l’interprète. Bled, wesh, seum, miskine caïd… Tous ces mots sont très largement utilisés en français, et encore plus dans les textes de rap, néanmoins très peu dans les autres langues (hormis l’Arabe évidemment). Serait-il plus judicieux de les conserver, ou bien de les expliciter ? Beaucoup d’options peuvent être proposées.

Sur la question de la traduction du rap, les avis divergent mais restent néanmoins très intéressants. Certains n’y voient aucun intérêt, tandis que d’autres estiment que leur traduction permettrait une meilleure compréhension des maux vécus par les différentes sociétés :

Réponse 202 : Écouter du rap dans une autre langue peut être sympa pour la mélodie mais en comprendre le sens est toujours mieux. Après tout, on n’irait pas voir un film sans comprendre un mot, derrière les chansons de rap, il y a souvent une histoire, traduire ces chansons, c’est pouvoir comprendre l’histoire convoyée par l’artiste.

D’autres m’ont fait part de leurs expériences lors de l’exercice :

Réponse 146 : J’ai déjà dû aider un traducteur néerlandophone à comprendre des références de rap pour traduire un texte à destination de jeunes. C’était épique car le vocabulaire spécifique et le contexte culturel d’un pays étaient difficilement transposables dans une autre langue pour un autre pays. Par voie de conséquence, dans l’absolu, ce pourrait être intellectuellement stimulant de traduire des textes de rap.

Conclusion

Pour clore cet article, je souhaitais souligner qu’il est évident que les avis peuvent et doivent diverger, et qu’il est tout à fait normal que certaines personnes aiment tel genre musical, alors que d’autres le détestent. Mais ce qui me chagrine avec les avis sur rap, et en vérité c’est ce qui est à l’origine mon envie d’écrire cet article, c’est que bien souvent les gens qui décrient le rap ne disent pas simplement qu’ils n’aiment pas, mais portent un jugement général sur un genre qui finalement ne leur est pas très familier. En commençant à répondre à mon questionnaire, plusieurs personnes avaient déjà avec un certain stéréotype sur le rap. J’ai été très surprise et même honorée de savoir que pour certains, mes questions les avaient fait réfléchir et remettre en question leurs premières idées reçues.

Je trouve que l’exercice de traduction d’un texte de rap est on ne peut plus intéressant pour mettre en image toutes les subtilités et difficultés de la traduction. Traduction et rap souffrent de clichés rébarbatifs : le premier élément peut soi-disant être pratiqué par n’importe quel bilingue sur cette planète ; le deuxième n’est qu’un genre musical soi-disant pauvre et dénué de sens. Ensemble, ils déconstruisent ces étiquettes : la traduction d’un texte de rap peut s’avérer extrêmement périlleuse de par la complexité du texte, du vocabulaire, des figures de style et autres éléments linguistiques, et c’est en s’essayant à la traduction d’un texte de rap que l’on peut vite se rendre compte que non, il ne suffit pas de parler deux langues pour traduire.

Sur le même thème : vous pouvez retrouver un précédent article écrit par Camille Bacha et paru sur le blog en 2018 qui traite en détail de la traduction des chansons de Christine and the Queens.

Merci à toutes les personnes qui ont répondu ou partagé mon questionnaire.

 

 

Sources :

Rapsodie :    https://www.instagram.com/_rapsodie_/

https://twitter.com/_rapsodie_

Simon Devaradja, « Quel rappeur a le vocabulaire le plus varié ? », Medium, 13 avril 2020, https://medium.com/rapsodie/quel-rappeur-a-le-vocabulaire-le-plus-vari%C3%A9-be10f957352e

Daniels, Matt. « Rappers, Sorted by the Size of Their Vocabulary ». The Pudding, https://pudding.cool/projects/vocabulary/index.html

Marquet, Mathieu. « Politisation de la parole : du rap ludique au rap engagé ». Variations. Revue internationale de théorie critique, no 18, mai 2013. https://journals.openedition.org/variations/645

Risso, Emanuele. Rap Lyrics Translation: Theoretical and Practical Aspects. http://www.academia.edu, https://www.academia.edu/28801944/Rap_Lyrics_Translation_Theoretical_and_Practical_Aspects

Hirjee, Hussein, et G. Brown, Daniel. « Automatic Detection of Internal and Imperfect Rhymes in Rap Lyrics ». Ismir, https://www.academia.edu/33415103/Automatic_Detection_of_Internal_and_Imperfect_Rhymes_in_Rap_Lyrics

Zelenková, Anna. Arabismes dans les chansons de rap français : traitement lexicographique, adaptation phonique et rôle de l’origine des rappeurs. 2013, p. 153, https://is.muni.cz/th/rr2g6/DP_final.pdf

Genius | Song Lyrics & Knowledge. https://genius.com/

Savitri, Dyan Elviyana, et Indah Fadhillah Rahman. « The use of rap music to improve students’ vocabulary mastery at the first grade students of SMPN 2 Papalan Mamuju Regency ». ETERNAL (English, Teaching, Learning, and Research Journal), vol. 2, no 2, décembre 2016, http://journal.uin-alauddin.ac.id/index.php/Eternal/article/view/3110

Rapture | Site officiel de Netflix. https://www.netflix.com/fr/title/80145087

Kourdis, Evangelos. « Traduire l’écart langagier. La traduction du verlan français en grec ». Argotica, vol. 1, janvier 2014, p. 27 44. https://www.researchgate.net/publication/275345249_Traduire_l’ecart_langagier_La_traduction_du_verlan_francais_en_grec

Ounane Aïssa, « Le rap est un véritable outil éducatif au service des jeunes », L’Humanité, 28 septembre 2012, https://www.humanite.fr/societe/le-rap-est-un-veritable-outil-educatif-au-service-des-jeunes-505048

Savoirs ENS, « La Plume et le Bitume : rencontre avec le rappeur Dooz Kawa », 18 février 2016, https://savoirs.ens.fr/expose.php?id=2443

Rachid Majdoub, « Clip n°3 : suite et fin de la journée riche en rebondissements de Vald » Konbini, 14 septembre 2015, https://www.konbini.com/fr/musique/clip-vald-journee-urbanisme/

Linguisticae. « Les fans de JUL sont nuls en français? (débunkage BFMTV) – YouTube ». YouTube, 16 décembre 2019, https://www.youtube.com/watch?v=XNSqrZI-VLY

Camille Bacha, « Christine and the Queens : à la croisée des chemins, entre traduction et création », 18 novembre 2018, https://mastertsmlille.wordpress.com/2018/11/18/christine-and-the-queens/

« Où en sont les Français et l’orthographe ? Réponse dans le Baromètre Voltaire® 2019 » Le Projet Voltaire 4 décembre 2019, https://www.projet-voltaire.fr/enquetes/barometre-voltaire-2019/

Quand le traducteur doit faire preuve d’imagination : la traduction de l’humour

Par Angelina Fresnaye, étudiante M1 TSM

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En ce premier avril, quoi de mieux que de parler d’humour ? L’humour, c’est sympa, mais quand il s’agit de le traduire, cela peut vite devenir un casse-tête, le premier souci étant que l’humour n’est pas universel. On estime que le sens de l’humour d’une personne est défini par son bagage culturel, lui-même défini par sa langue. L’histoire d’un peuple peut également définir son sens de l’humour. Cet aspect culturel de l’humour pose déjà un premier problème lors de la traduction. Un deuxième aspect problématique relève de la langue en elle-même : on pense évidemment au jeu de mots, qui est à la racine d’un grand nombre de blagues, notamment au Royaume-Uni où le « dry humour », sous-genre de la comédie, est très populaire. Ce type d’humour n’utilise quasiment pas d’expression physique et repose donc intégralement sur les mots, voire sur leur prononciation. Le fait que ces blagues dépendent la plupart du temps d’un jeu de mots rend la tâche du traducteur particulièrement difficile, voire impossible (du moins si l’on recherche un maximum de fidélité).

Ainsi, lorsque l’on tente de traduire une œuvre humoristique, il ne faut pas espérer être parfaitement fidèle à l’original : le plus important, c’est de trouver une blague ou une réplique qui va provoquer un effet similaire.

Voyons tout d’abord les difficultés liées à la langue.

Un jeu de mots, comme son nom l’indique, joue sur les mots. Ce genre de blagues s’appuie généralement sur la polysémie ou l’homonymie, ce qui les rend souvent difficiles à traduire. La traduction de blagues basées sur la langue (comme les jeux de mots) demande la plupart du temps un certain degré de créativité. Il n’est pas rare que le/la traducteur/trice ait besoin d’inventer une blague différente de l’originale pour faire fonctionner le jeu de mots. Amusons-nous un peu et voyons quelques exemples (et leur traduction le cas échéant).

Un type de jeu de mots assez répandus dans la culture anglo-saxonne : les « dad jokes » (ou « blagues de papa »). Ces blagues font généralement l’objet d’un calembour « facile » et correspondent à ce que l’on pourrait qualifier de « blague nulle » en français. En voici un exemple (relativement drôle) :

“Did you hear about the kidnapping at school? It’s fine, he woke up.”

Cette blague joue sur l’homophonie entre « kidnapping » et « kid napping » ; autant dire que pour trouver une traduction en français, ce n’est pas une mince affaire. Dans ce cas, il s’agira de voir en contexte quelle est la meilleure option : remplacer la blague par une autre blague qui provoque le même effet en français, ou opter pour une note de bas de page si c’est cette blague en particulier qui a une importance (en gardant en tête que la note de bas de page n’est généralement pas très bien vue).

Voyons un autre exemple avec cette fois-ci une traduction (sous-titrage) en italien (blague à 15m43) :

Original Sous-titres en italien Traduction française des sous-titres
A: Did you ever think he’d go into fashion? Cos ironically he does actually sound like a sewing machine.

N: And he’s a singer!

A: Avresti mai pensato che sarebbe entrato nel mondo della moda? Perché inoricamente lui suona proprio come una macchina da cucire.

N: Ed è un cantante, un singer! (Singer è anche una nota marca di macchine da cucire, ndr)

A : Vous auriez cru qu’un jour il serait entré dans le monde de la mode ? Parce que, ironiquement, sa voix ressemble à une machine à coudre.

N : Et il est chanteur, singer ! (Singer est également une marque connue de machines à coudre, ndlr)

À noter que les anglicismes sont plus fréquents en italien[1]

 Cette blague pose deux problèmes : le jeu de mots entre « singer » (= « chanteur ») et la marque de machines à coudre Singer. En ce sens, la traduction italienne est intéressante puisqu’elle parvient à conserver d’une certaine manière le jeu de mots, mais elle explique également où est la blague, tout le monde ne connaissant pas nécessairement la marque Singer (personnellement  je n’avais pas compris la blague avant de voir les sous-titres). Mais l’on se rend compte que lorsqu’il s’agit de traduire en français, il est plus difficile de conserver le jeu de mots, les anglicismes étant moins courants, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un mot qui n’est absolument pas entré dans la langue française. On pourrait également se demander si la note ne casse pas un peu le rythme de la blague, critique souvent reprochée à cette solution, mais au moins, la blague a été traduite (et est compréhensible par tous). Il faudrait voir si cette marque est aussi connue dans les pays francophones que dans les pays anglophones pour déterminer si cette note est nécessaire ou non.

 

Passons maintenant à des blagues plutôt tournées vers les références culturelles.

Ces blagues, contrairement aux blagues purement linguistiques, ne reposent pas nécessairement sur la langue mais plutôt sur des connaissances culturelles. Le défi dans la traduction de ce genre de blagues, c’est de ne pas perdre son public avec une référence qu’il ne comprendrait pas, tout en évitant d’alourdir le texte avec des notes de bas de page visant à l’expliquer. Le principal problème de la note de bas de page dans ce cas-là, c’est qu’elle peut distraire le public qui par conséquent n’aura pas suivi la blague. La meilleure solution semble donc de trouver une traduction qui comprend une allusion compréhensible pour le public cible.

Voyons deux exemples :

Q: What do you have if you’re 16.5 feet into the Twilight Zone?

A: One Rod Serling!

Cette blague nécessite deux connaissances culturelles :

  • 1 rod (1 perche) = 16.5 feet (16,5 pieds)
  • Rod Serling = réalisateur de la série La Quatrième dimension (The Twilight Zone en anglais)

Double difficulté donc pour la traduction, avec en plus un jeu de mots entre « rod » (« perche ») et Rod. Si le public cible connaît suffisamment la culture anglo-saxonne, il est envisageable de ne pas traduire « rod » par « perche » et de le conserver tel quel, comme c’est parfois le cas pour d’autres mesures comme les miles ou les feet. Mais encore faut-il que le public connaisse aussi la série et son réalisateur.

Autre exemple, cette fois-ci tiré du film d’animation Les Mondes de Ralph :

Original Doublage français (France) Doublage français (Québec)
S: “You wouldn’t hit a guy with glasses, would you?”

*Ralph prend les lunettes de Sa Sucrerie et le frappe avec*

S: “You hit a guy with glasses. Well played.”

S : « Vous n’oseriez pas frapper un binoclard ? »

[…]

S : « Vous avez frappé un binoclard. Alors ça, c’est bien joué ! »

S : « Tu vas pas frapper un gars avec des lunettes, non ? »

[…]

S : « Oui, tu as frappé un gars avec des lunettes, c’est très bien joué ! »

Dans cette scène, la blague repose sur le fait que Ralph prend la réplique de Sa Sucrerie au pied de la lettre et le frappe avec ses lunettes. Jeu de mots qui a été conservé dans la version québécoise, mais pas dans la version française. Mais ce n’est pas tout, puisque j’ai également appris en rédigeant ce billet que cette réplique était en fait une référence à Batman qui fait la même réflexion dans le film de 1989 (comme quoi, les références culturelles, ça ne parle pas à tout le monde). La traduction française ne retransmet donc ni le jeu de mots, ni la référence, étant donné que cette dernière avait été traduite par « tu frapperais pas un type avec des lunettes ». On sait évidemment que le doublage présente des contraintes supplémentaires, mais puisque la version québécoise a su conserver le jeu de mots (et potentiellement la référence ?), on se demande ce qui a poussé les traducteurs/trices à laisser de côté ces deux aspects de la réplique. Dans la version française, on cherche encore la chute…

 

En conclusion, l’humour n’est pas universel et sa traduction nécessite un certain nombre d’adaptations. Chaque langue est différente et possède une phonologie propre qui peut rendre certains jeux de mots « intraduisibles ». Les différences culturelles entre deux pays peuvent mener à une compréhension si l’humour repose une référence populaire ou historique propre à un pays. Enfin, ces mêmes différences font que l’humour n’est simplement pas le même d’un pays à l’autre et que même si à priori nous possédons tous un sens de l’humour, nous ne ne rions pas tous des mêmes choses, ni de la même façon. Il existe cependant plusieurs stratégies pour contrer ces barrières, mais traduire l’humour nécessite toujours une certaine dose de créativité.

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Bibliographie :

Day Translations. “Why Humor Is The Hardest Thing To Translate.” Day Translations Blog, Day Translations, 5 Apr. 2017, www.daytranslations.com/blog/2016/09/why-humor-is-the-hardest-thing-to-translate-7902/.

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“Pun.” Merriam-Webster, Merriam-Webster, www.merriam-webster.com/dictionary/pun.

“Translation Of A Pun.” Learn Fun Facts, 3 Nov. 2018, learnfunfacts.com/2018/10/29/translation-of-a-pun/.

“Blague De Papa.” Wikipedia, Wikimedia Foundation, 9 Sept. 2018, fr.wikipedia.org/wiki/Blague_de_papa.

oasisnotizie, Noel Gallagher. “(Sottot. ITA) Noel Gallagher Super Intervista 1° Maggio 2015 Alan Carr Chatty Man.” YouTube, YouTube, 24 May 2015, www.youtube.com/watch?v=xv2qN7caCz0.

http://staff.uny.ac.id/sites/default/files/132310009/Translating%20Jokes%20by%20Abe.pdf

Hoffman, Jascha. “Me Translate Funny One Day.” The New York Times, The New York Times, 19 Oct. 2012, www.nytimes.com/2012/10/21/books/review/the-challenges-of-translating-humor.html.

“Missing The Joke: Why Humor Doesn’t Translate.” ULG, 17 Aug. 2018, unitedlanguagegroup.com/blog/why-humor-does-not-translate/.

Spencer, Clark. Wreck-It Ralph. Walt Disney Studios, 2012.

Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers. Thesis. Faculty of Humanities and Social Sciences University of Zagreb, 2011. Print.

 

[1]  Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers.