J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

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Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

Entretien avec Lisa Pécherot, traductrice au Bureau International du Travail à Genève

Par Clara Sarritzu, étudiante M1 TSM

 Photo Lisa Pécherot

Tout d’abord, concernant vos études, quel a été votre parcours ? Et quelles sont vos langues de travail ?

Alors, concernant mon parcours, j’ai fait un double cursus à l’ISIT en traduction juridique et à l’Université de Paris Sud en droit, option droit international public, dont une année d’échange en Écosse. J’ai le titre de traductrice de l’ISIT, plus une Maîtrise de droit international public. Ensuite, j’ai fait un troisième cycle en Angleterre, un LLM en Human Right and Criminal Justice puisque je me suis spécialisée dans le droit international des droits de l’Homme. Mes langues de travail sont l’anglais et l’espagnol et j’ai terminé mes études en 2002.

Pourquoi avoir choisi le domaine de la traduction ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans le métier de traductrice ?

J’aimais beaucoup les langues au lycée. Je faisais de l’anglais, de l’espagnol et j’avais choisi une troisième langue qui était le russe. C’est un domaine qui m’a toujours énormément attirée, j’aime le fait de pouvoir communiquer avec ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Faire l’effort de communiquer dans une langue qui n’est pas la nôtre, c’est très agréable. Apprendre une langue, c’est aussi une ouverture vers d’autres cultures. On apprend comment les gens vivent ailleurs, et même la manière d’exprimer certaines choses qui n’est pas la même que la nôtre. C’est aussi presque une forme de respect envers les gens qui font partie d’une autre culture d’apprendre à parler leur langue, de s’intéresser à leur culture. Je suis donc plutôt dans un esprit de communication et d’ouverture vers l’autre. Quand j’ai eu mon bac, je me suis vraiment posé la question de ce que j’allais faire, mais je ne voulais pas faire que des langues. Pour moi, ce n’était pas suffisant, je ne voyais pas vraiment quels débouchés il pouvait y avoir et ce que cela pouvait m’apporter. Quand j’étais en terminale, on m’a posé la question mais je ne me suis pas dit tout de suite « Tiens, je veux être traductrice ! ». J’ai découvert les différentes formations qui étaient proposées. L’Université de Nanterre offrait une formation qui alliait le droit et les langues, mais la formation n’était proposée qu’avec une seule langue. Étant donné que j’avais trois langues, je voulais en garder au minimum deux. C’est pour ça que je me suis tournée vers l’ISIT qui proposait ce double cursus, plutôt que vers les écoles de traduction classiques. Je voulais vraiment me spécialiser, faire des langues et autre chose en plus à côté. Par la suite, je me suis d’abord orientée vers une carrière juridique mais je n’ai jamais abandonné la traduction, j’en faisais sur mon temps libre parce que ça me plaisait vraiment et que ça me permettait de faire autre chose. J’avais un poste très politique, j’ai travaillé pour une organisation syndicale pendant 8 ans, mais dans le domaine du droit international et des droits de l’Homme. Donc les langues étaient vraiment un outil nécessaire et essentiel. Et puis progressivement, je me suis remise à la traduction à temps plein il y a quelques années parce que c’est aussi une manière de faire de l’international. Pour moi, c’était vraiment une continuité de mon parcours, et aujourd’hui je n’envisage pas de faire autre chose que de la traduction à temps plein parce que c’est un métier dans lequel on n’a jamais fini d’évoluer. On peut toujours se re-spécialiser dans d’autres domaines. Alors oui ça s’anticipe, ça demande du temps et c’est parfois difficile, mais c’est toujours possible. On n’a jamais fini d’apprendre, et ça c’est vraiment très agréable. J’aime beaucoup cet aspect de progression permanente vers le mieux, qui est selon moi flagrant dans le monde de la traduction. C’est très valorisant ! Et puis on sait ce qu’on fait, on sait si on a été efficace sur une journée,  on arrive à peu près à mesurer son efficacité et sa productivité. Le champ des possibles est quasi infini dans la traduction !

En tant que traductrice au Bureau International du Travail, utilisez-vous les outils de TAO tel que Trados ? Si oui, lesquels ? Avez-vous été formée à l’utilisation de ces outils de TAO au cours de vos études ?

Alors, lorsque j’étais traductrice indépendante j’utilisais beaucoup Trados, mais je n’ai pas fait mes études à une époque où l’apprentissage de leur utilisation était intégré dans les cursus car ils étaient encore peu développés. Je me suis donc formée par la suite.

Au BIT on a un outil qui s’appelle MultiTrans, et il me semble que chaque organisation internationale a son propre outil de traduction. MultiTrans c’est un outil plus facile à utiliser que Trados qui fonctionne aussi par segment et dans lequel on a toute notre base de données. Il permet également de travailler dans Word de manière plus classique, donc c’est un autre rapport au texte. Par exemple, on peut choisir d’utiliser soit l’agent de traduction pour les textes qui sont très repris, soit on passe une espèce d’agent qui va mouliner le texte et le ressortir dans Word avec des segments qui sont surlignés dans certaines couleurs, et ensuite on va rechercher ces segments dans une autre fenêtre sur le logiciel MultiTrans et on peut choisir de remplacer ces segments ou pas. On a peu de textes qui sont vraiment très repris au BIT, je trouve que ça permet de garder une certaine créativité. Et surtout, quand on est dans la fenêtre de traduction de Trados, je trouve que c’est plus compliqué pour gérer les répétitions par exemple, parce qu’on perd de vue les paragraphes. En ce moment, on essaie de faire le point sur nos méthodes de travail, mais je ne pense pas que nous changerons de prestataire. La majeure partie des traducteurs qui travaillent en organisation internationale sont contents de pouvoir continuer à travailler dans Word.

Au cours de la première année de Master TSM à l’Université de Lille, on nous a appris qu’il est très important d’être présent sur les réseaux sociaux tels que LinkedIn ou Twitter. Qu’en pensez-vous ? Et selon vous, dans quelle mesure les réseaux sociaux peuvent être utiles dans le métier de traducteur ?

Quand j’ai fait mes études en traduction on n’avait pas cet aspect-là dans la formation. Mais je sais qu’aujourd’hui toutes les formations en traduction offrent cet aspect. Au-delà des réseaux sociaux c’est surtout l’aspect commercial de la profession qui est mis en avant : comment se constituer un réseau, comment démarcher les clients, etc. C’est vrai que c’est très bien d’aborder ça pendant la formation, c’est essentiel dans les activités de réseautage d’être présent sur les réseaux sociaux. Alors, Twitter je ne l’utilise pas, je pense que c’est une question de génération. Pour moi, c’est aussi une question de temps, quand on a un compte Twitter il faut l’animer sinon ça n’a pas d’intérêt, et c’est vrai que je n’ai pas vraiment le temps. J’ai un compte LinkedIn que j’utilisais plus ou moins quand j’étais traductrice freelance et que j’utilise encore un petit peu. J’ai eu des contacts professionnels par ce biais-là et ça m’a aussi permis de mettre en contact des clients avec des traducteurs qui n’avaient pas ma combinaison linguistique ou qui n’avaient pas les mêmes domaines de spécialisation que moi. Maintenant, je pense qu’il faut aussi s’en méfier, parce qu’on reçoit parfois des invitations à se connecter avec des gens qu’on ne connaît pas. Alors on accepte pour élargir son réseau, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut se fier à ces personnes. Quand il faut mettre en relation des clients avec des traducteurs, il faut se méfier parce que ce n’est pas parce qu’ils sont dans notre réseau qu’on les connaît et qu’on connaît leur travail. Parfois, je me fais aussi démarcher par des clients que je ne connais pas, et je n’ai pas forcément envie de mettre un confrère ou une consœur en relation avec ce client, ne sachant pas si c’est un bon client ou pas. La présence sur les réseaux sociaux est essentielle pour l’activité commerciale du traducteur, mais il faut aussi prendre un peu de distance par rapport à toutes ces demandes de mise en réseau.

Vos langues de travail sont l’anglais et l’espagnol. Utilisez-vous quotidiennement ces deux langues dans votre travail au BIT ?

Pas du tout. Et même quand j’étais en freelance, j’ai été très surprise car c’était essentiellement l’anglais. Quand j’ai commencé mes études, je voulais abandonner l’espagnol et garder le russe parce que je trouvais qu’anglais-espagnol c’était une combinaison trop classique, mais ça n’a pas été possible. Au BIT les textes sont presque tous rédigés en anglais, il arrive parfois qu’on ait un texte en espagnol mais c’est assez rare. C’est donc parfois un peu compliqué pour moi quand je reçois un texte en espagnol, parce que j’ai tellement l‘habitude de travailler en anglais que c’est difficile de se replonger dans une autre langue. Mais ça revient évidemment très vite ! Donc je dirais que je travaille 80% du temps sur des textes en anglais et 20% sur des textes en espagnol, et c’était pareil quand je travaillais en freelance. C’est vrai que ça peut surprendre quand on débute et que c’est compliqué parce qu’il faut tout de même pratiquer l’espagnol de temps en temps pour ne pas perdre la langue. En plus de ça, l’espagnol des relations diplomatiques est assez différent de l’espagnol marketing ou de l’espagnol latino-américain.

Êtes-vous parfois amenée à traduire à partir de votre langue maternelle vers l’une de vos langues de travail ?

Non, je refuse systématiquement. Je l’ai fait parfois pour rendre service à des amis mais ce n’était pas en tant que professionnelle, c’était vraiment pour dépanner. Et j’ai toujours bien précisé que ça ne sera jamais aussi bien que si c’était fait par un traducteur qui traduit vers sa langue maternelle. Donc je refuse toujours de le faire à titre professionnel parce que je ne peux pas garantir la qualité. C’est même une question d’éthique. Au BIT ça ne se fait pas du tout, on a une unité linguistique pour chaque langue avec des traducteurs natifs de pays anglophones ou hispanophones. Donc on n’est jamais amenés à traduire vers nos langues de travail. Mais quand j’étais en freelance, parfois il fallait expliquer aux clients pourquoi je refusais de leur faire la traduction vers l’anglais ou l’espagnol. Et je pense que refuser au client de le faire et le mettre en relation avec un traducteur natif c’est un gage de sérieux pour le client. Une fois qu’on a expliqué ça au client, en général on ne perd pas ce client même après avoir refusé de faire sa traduction vers une langue qui n’est pas notre langue maternelle. J’ai même parfois eu des clients qui sont revenus vers moi pour de la traduction vers le français, parce qu’ils avaient gardé l’idée de quelqu’un de sérieux.

Y a-t-il une « journée type » pour un traducteur ou une traductrice au BIT ? Quelles sont les tâches que vous effectuez quotidiennement ?

Il n’y a pas de journée type. Ça dépend beaucoup des réunions, des conseils d’administration qui ont lieu trois fois par an et des conférences internationales qui ont lieu une fois par an. Et on sait que ces périodes sont très intenses pour nous. Les textes sur lesquels nous sommes amenés à travailler relèvent toujours des mêmes domaines : le monde du travail, les organisations syndicales, les organisations patronales, le dialogue social. Ce sont donc toujours les mêmes thématiques qui reviennent mais les textes sont tout de même très variés, visant des publics très différents. Il peut s’agir de documents officiels, de textes portant sur des normes internationales, de conventions et de traités internationaux qui vont être ratifiés par les États membres, qui demandent donc une technicité particulière. Parfois, il s’agit aussi de communication interne, de messages du directeur général, de profils de poste qui sont recherchés ou d’accords internes en matière de ressources humaines. Les textes sont donc extrêmement diversifiés et il n’y a pas vraiment de journée type, ça dépend de ce qui nous arrive. On est au service des différents départements du BIT, on s’adapte donc à leurs exigences et à leur propre calendrier. Pendant les conseils d’administration et les conférences internationales, le rythme de travail est extrêmement exigeant car nous sommes amenés à traduire en direct des amendements qui sont apportés en salle. Pour cela, on travaille avec un logiciel qui a été conçu spécialement pour le BIT et qui permet d’afficher la traduction des amendements en trois langues pour que tout le monde puisse suivre et être à même de les valider ou pas. C’est vraiment un aspect particulier de notre métier qui est très exigeant et qui implique des horaires de travail très lourds (entre 12 et 18 heures par jour). Mais c’est vraiment une période particulière de l’année et c’est le cœur du réacteur de l’organisation, c’est à ce moment-là qu’on adopte les nouveaux traités. On est là pour faciliter le débat et on est alors au service non plus des différents départements de l’organisation mais plutôt des différents membres de l’organisation.

Y a-t-il des chefs de projet au BIT, ou les traducteurs gèrent-ils eux-mêmes leurs projets ? Vous chargez vous vous-même de la révision ?

Nous avons un système de gestion de projet. Chaque unité linguistique à un chef d’unité et parallèlement à ces unités on a une unité qui fait de la gestion de projet, c’est donc à cette unité-là que sont envoyés les textes. Ensuite, on a un logiciel d’attribution des projets qui nous permet de référencer les projets. On a donc des référenciaires qui parcourent rapidement les textes et qui vont par exemple, s’il y a une convention internationale qui est citée, nous mettre le lien vers cette convention. Ils préparent en fait les recherches pour que les traducteurs n’aient pas à le refaire et s’occupent également de faire la segmentation du texte à l’aide du logiciel MultiTrans. Ça n’enlève pas tout le travail de recherche que doit faire le traducteur évidemment, mais c’est tout de même une aide énorme. Ensuite, une fois que la préparation du texte est terminée, il est mis dans le logiciel d’attribution et c’est le chef d’unité de chaque unité qui attribue les textes aux différents traducteurs en fonction des domaines de spécialisation de chacun. On a également des réviseurs ainsi qu’un service de mise en page parce que comme c’est une organisation internationale tout est très codifié. Donc au BIT la gestion de projet va jusqu’à la mise en page, tout est très organisé. Lorsqu’un texte est attribué à un traducteur il est également attribué à un réviseur, ce qui permet au traducteur de communiquer avec le réviseur dès la phase de traduction, notamment en ce qui concerne les choix terminologiques. Ça permet vraiment de favoriser le travail d’équipe ! Et après la phase de révision, le réviseur fait systématiquement un retour au traducteur.

En tant que traductrice au BIT, êtes-vous amenée à voyager ou à vous déplacer ?

Non, pour le BIT c’est un poste qui est très sédentaire pour des raisons de coût entre autres. Il y a parfois des réunions de l’Organisation Internationale du Travail qui n’ont pas lieu au siège de Genève, notamment des réunions régionales qui ont lieu une fois par an. Des équipes du secrétariat du BIT se rendent sur place pour organiser les réunions mais nous on travaille depuis Genève. Dans ces cas-là, c’est pareil on est amenés à travailler en horaires décalés pour que, par exemple, lorsque des conclusions sont proposées pour l’adoption pendant la réunion, toutes ces conclusions soient prêtes pour le lendemain matin afin d’être présentées aux participants. Et quand j’étais freelance c’était pareil, je me déplaçais parfois au BIT parce que je faisais de la traduction de conférence quand c’était mon client en tant que freelance, mais sinon c’était très sédentaire. Alors c’est vrai que quand on est traducteur freelance on peut travailler depuis n’importe où dans le monde, mais moi j’aimais bien le confort de mon bureau et mes petites habitudes.

Quels sont les aspects les plus contraignants de votre métier ?

Alors pour moi l’un des aspects les plus contraignants c’est que souvent le traducteur arrive en fin de chaîne. Mais ça c’est quelque chose que j’avais déjà constaté quand j’étais freelance. Quand il y a un projet, tout le monde prend du retard sur le projet, et donc bien souvent on rogne sur les délais de livraison de la traduction. On est donc souvent amenés à travailler en urgence. Pour moi c’est ça la principale contrainte, on ne maîtrise pas les délais et la date à laquelle nous arrivent les textes. En plus, au BIT on a des délais réglementaires donc ce n’est pas négociable. Il faut sans arrêt s’adapter, c’est très stressant !

À l’inverse, quel est l’aspect de votre métier qui vous plaît le plus ?

Moi, j’aime la créativité qui va de pair, je pense, avec la traduction. On s’encroûte très rapidement quand on est traducteur, surtout quand on est traducteur en interne. Je pense que c’est moins le cas quand on est freelance parce qu’on peut avoir une palette de clients beaucoup plus diversifiée. Mais quand on est traducteur interne et qu’on a intégré le jargon interne, on a tendance à acquérir des tics de langage. Il faut vraiment être attentif pour ne pas tomber dans cette routine.

Le développement des traducteurs automatiques est en plein essor et ils sont de plus en plus performants. Êtes-vous inquiète quant à l’avenir du métier de traducteur ? Pensez-vous qu’à terme les traducteurs humains seront remplacés par des machines ?

Alors non, je ne suis pas trop inquiète pour l’avenir du métier, je pense que ça va pousser forcément le métier à évoluer. Mais il a déjà évolué par rapport à il y a vingt ou trente ans j’imagine. J’ai des collègues qui faisaient toutes leurs recherches en bibliothèque par exemple. Aujourd’hui on fait toutes nos recherches sur internet, ça a été une véritable révolution ! Peut-être qu’il y a trente ans on se posait déjà la question avec l’arrivée d’internet. Donc je pense que la question se pose à chaque fois qu’il y a une nouvelle évolution technique ou technologique. Le métier de traducteur évolue beaucoup, aujourd’hui on a les logiciels comme Trados qui poussent aussi les clients et les agences de traduction à tirer les prix vers le bas. C’est déjà une difficulté aujourd’hui. Les logiciels de traduction automatique sont de plus en plus performants en effet. Alors je ne parle pas de Google Translate, moi j’ai testé DeepL sur un document que j’ai eu à traduire au BIT et j’ai trouvé ça pas mal. Ça peut offrir une base de travail intéressante, mais pour certaines choses je pense qu’on ne peut pas remplacer un humain. Notamment pour les textes du BIT, ce sont des textes qui sont parfois très politiques comme les comptes rendus de réunion par exemple où il faut savoir lire entre les lignes pour vraiment saisir le sens politique et diplomatique de ce que dit l’intervenant. Et pour l’instant je pense qu’on en est encore loin avec les traducteurs automatiques. Après, peut-être qu’on passera tout à la moulinette avec les traducteurs automatiques et qu’on aura juste besoin d’un humain pour corriger certaines choses. On ne sait pas encore comment le métier va évoluer, cela dit le métier de traducteur n’est pas le seul à être menacé, si toutefois il est menacé. On pourrait même considérer que l’humain lui-même est menacé et qu’on va tous être remplacés par des robots. Mais je pense qu’il ne faut pas non plus sombrer dans la psychose.

Pour terminer, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans la traduction en freelance ?

Mon premier conseil serait de ne surtout pas se sous-évaluer, et c’est sans doute le plus difficile quand on commence. Il ne faut pas se dire qu’il faut fixer des tarifs assez bas parce qu’on débute, parce ce qu’après c’est très difficile d’expliquer à un client qu’on veut augmenter les tarifs. Les traducteurs d’aujourd’hui, lorsqu’ils sortent de l’école ou de l’université, ce sont des gens qui ont fait des études, qui sont extrêmement bien formés, qui maîtrisent très bien les langues et les logiciels de traduction assistée par ordinateur, et tout ça, ça a un coût. Si on achète Trados et qu’ensuite on l’utilise pour créer des mémoires de traduction, ça demande aussi du temps. Donc il ne faut surtout pas se sous-évaluer. La deuxième chose c’est qu’il ne faut pas se laisser bouffer par le travail. Moi ça a été ma grande difficulté, parfois il faut savoir dire non à un client. Et un client peut être tout à fait à même de comprendre quand le délai est trop serré, que ce n’est pas possible pour nous. J’avais des clients qui me mettaient une pression incroyable mais ils savaient que quand je disais « non, je ne suis pas capable de vous rendre un travail de qualité dans les délais que vous me demandez », ce n’était pas la peine d’insister. Et ils revenaient quand même vers moi par la suite parce que pour eux c’était un gage de qualité. Je crois que quand on se fixe des tarifs trop bas et qu’on accepte n’importe quel travail pour n’importe quel délai, on prend le risque de tomber dans la traduction low-cost. On ne fait pas du bon travail parce qu’on n’a pas le temps de le faire, et parce qu’il faut multiplier les projets pour pouvoir vivre de son métier. C’est extrêmement difficile de se sortir de ce cercle vicieux une fois qu’on est plongé dedans. J’ai connu des traducteurs expérimentés qui avaient pris de mauvaises habitudes et qui n’arrivaient plus à faire de la traduction de bonne qualité, même quand on leur en donnait les moyens en termes de tarif et de délai. Ils avaient été pris pendant des années et des années dans ce système de traduction low-cost et ils n’arrivaient plus à en sortir. Donc mon conseil c’est de vraiment faire très attention à tout ça.

 

Je vous remercie beaucoup Lisa pour le temps que vous m’avez consacré pour cet entretien et pour tous vos conseils.

 

La gestion de projet chez Robertson Languages : interview questions/réponses de deux de ses chefs de projet

Par Camille Bacha, étudiante M1 TSM

 

De gauche à droite, Susannah Dempster (Specialist Translation Project Manager) et Lucia Tarantola (Office Manager) de l’agence Robertson Languages International Ltd.

 

 

Au programme cette semaine, une interview questions/réponses avec Susannah Dempster et Lucia Tarantola, deux des chefs de projet de Robertson Languages International (Twyford, Royaume-Uni). Elles ont eu la gentillesse de bien vouloir me faire part de leurs expériences, pensées et opinions sur le marché de la traduction actuel ainsi que sur le rôle de chef de projet de traduction en agence. J’ai aujourd’hui le plaisir de partager leurs témoignages avec vous. Enjoy 😀 !

 

Bonjour à toutes les deux, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Susannah : Bonjour, je m’appelle Susannah et je suis chef de projet de traduction spécialisée. Je travaille en particulier sur des projets qui ont un contenu plus spécialisé comme les domaines pharmaceutique et médical, l’ingénierie et le juridique.

J’ai 9 ans d’expérience dans l’industrie de la traduction, dont 7 ans dans la gestion de projets.

Après avoir étudié l’italien et l’espagnol à l’université, j’ai tout d’abord commencé à travailler dans le monde de la traduction en tant que Marketing and Vendor Manager avant de devenir chef de projet junior. Tous ces rôles m’ont été très utiles pour comprendre le rôle que chacun des membres d’une équipe joue pour rendre une traduction de qualité, et comment toutes les parties du processus se complètent.

 

Lucia : Bonjour, je m’appelle Lucia Tarantola et je travaille comme Office Manager chez Robertson Languages International. J’ai commencé ma carrière dans la traduction il y a 10 ans en travaillant pour une organisation mondiale de sécurité informatique en tant que traductrice vers l’italien et coordinatrice de projet. J’ai rejoint Robertson Languages en 2015 en tant que chef de projet de traduction. J’ai ensuite été promue au poste de directrice des opérations et, il y a quelques mois seulement, on m’a offert la possibilité d’être chef de bureau (Office Manager). Je suis titulaire d’un master en traduction technique et technologies de la traduction de l’Université de Surrey et d’une licence en langues (anglais et espagnol) de l’Université de Bologne.

 

Comment en êtes-vous arrivées à la gestion de projets ?

Susannah : Après l’obtention de mon diplôme en langues, je souhaitais toujours travailler dans un domaine lié aux langues, sans pour autant faire de la traduction. La gestion de projet me semblait très intéressante car elle faisait appel à toute une série de compétences sur des domaines très variés.

 

Lucia : J’aime planifier et organiser des projets, et j’adore travailler à un rythme soutenu.

 

Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?

Susannah : Le projet dont je suis le plus fier a été de travailler sur le cycle complet de développement ainsi que sur le marketing d’un produit éthique et écologique dans plusieurs langues. C’est amusant de le voir maintenant disponible dans les magasins et de voir les retours positifs en ligne, sur YouTube ou dans les magazines. Avoir réussi à mener ce projet à bien depuis les premières étapes de son développement jusqu’aux campagnes de marketing finales et avoir contribué à augmenter la présence de la marque d’un si bon produit procure un véritable sentiment de satisfaction.

 

Lucia : J’ai vraiment aimé travailler sur la traduction et la PAO d’un magazine de chaussures pour les marchés japonais et arabe. Le produit final devait être parfait avant de passer à l’impression et nous avons tous travaillé très dur pour atteindre l’exigence de qualité attendue. Nous avons dû  effectuer plusieurs séries de révisions et faire très attention à la gestion de chacune des versions. La communication avec le client et les marchés locaux a été essentielle et a donné lieu à de nouvelles opportunités de traduction pour nous.

 

Quels sont les avantages et les inconvénients de la gestion de projets ?

Susannah : Tu as l’opportunité de travailler sur des projets qui recouvrent des domaines très variés. Il y a toujours des choses nouvelles à apprendre en plus des nouveautés technologiques, ce qui rend ce travail passionnant. L’inconvénient est que les délais sont souvent très courts et qu’il faut donc travailler à un rythme assez soutenu.

 

Lucia : J’adore interagir avec des professionnels de différents pays, et j’aime le fait que chaque projet soit différent du précédent. Par contre, lorsque la technologie ne collabore pas, cela peut être très frustrant.

 

Pourquoi avez-vous choisi de travailler au sein d’une agence plutôt qu’en tant qu’indépendant ?

Susannah : Un revenu régulier te permet de savoir combien tu vas gagner chaque mois. Puis, c’est plus agréable de travailler avec d’autres personnes plutôt que d’être tout seul. Tu as ainsi la possibilité d’échanger des connaissances et d’apprendre de nouvelles compétences auprès de tes collègues.

 

Lucia : Tout simplement parce que j’aime l’atmosphère de bureau ainsi qu’être entourée par des collègues très sympathiques.

 

Selon vous, que peut apporter un stagiaire au sein d’une agence comme Robertson Languages International ?

Susannah : C’est toujours très utile d’avoir un coup de main sur les projets. Je pense aussi qu’il est bon d’avoir un regard neuf et de nouvelles idées, et on peut également profiter des compétences des étudiants acquises lors de leurs études, notamment sur les derniers développements technologiques en date, que les étudiants auront probablement vus en cours.

 

Lucia : Les stagiaires sont d’une grande aide pour contribuer à la réalisation de nos projets en accord avec les normes élevées de qualité auxquelles nos clients s’attendent. Notre stagiaire actuelle, Camille nous a été d’une aide formidable en nous aidant à faire du QA, à créer des projets de traduction via les outils de TAO tout en se familiarisant avec notre logiciel de gestion de projet. Elle est devenue un élément clé de l’équipe RLI !

 

Que pensez-vous des outils d’aide à la traduction en ce qui concerne la traduction mais aussi la gestion de projets ?

Susannah : Les outils de TAO sont très utiles pour la traduction et nous permettent de nous assurer que le texte est précis et cohérent avec le contenu déjà traduit, ainsi que de sélectionner facilement les répétitions pour traduire plus vite. Dans l’ensemble, ils sont fournissent une qualité de traduction qui ne pourrait pas être atteinte sans eux. Pour les chefs de projet, les outils de TAO permettent de contrôler un projet et la terminologie du client, mais ils peuvent être un peu pénibles car ils ne sont pas légion. Il faut donc travailler avec des traducteurs qui utilisent différents outils. Par conséquent, une grande partie de votre journée peut être consacrée à essayer de résoudre des problèmes d’intégration et d’étiquetage, surtout si le traducteur n’est pas très à l’aise avec ces outils.

 

Lucia : Les outils de TAO sont essentiels à notre travail. Ils nous permettent incontestablement de fournir des traductions de bonne qualité et ce, de manière constante.

 

Le monde de la traduction subit actuellement d’importantes mutations, notamment avec le développement de la traduction automatique. Comment voyez-vous l’avenir du marché d’ici 5 à 10 ans ?

Susannah : Je suis convaincue que la traduction automatique prendra davantage de place, car beaucoup d’entreprises investissent dans le développement de cette technologie. Tout le monde devra donc s’adapter et modifier sa méthode de travail pour répondre aux attentes du client qui souhaite de plus en plus faire appel à cette technologie, à mesure que la qualité s’améliore.

 

Lucia : Je pense que l’avenir de la traduction est prometteur à condition d’être prêts à adopter les nouvelles technologies avec une attitude positive et à nous adapter aux nouvelles exigences et attentes.

 

 

Encore un grand merci à Susannah et Lucia pour leur participation !

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’agence Robertson Languages, n’hésitez pas à vous rendre sur leur site : https://www.robertsonlanguages.com/ ; ou encore sur leur page Linkedin : https://www.linkedin.com/company/robertson-languages-international-ltd/.

 

 

Dans la famille « Traducteurs créatifs » je demande Sandrine Faure

 Par Morgane Tonarelli, étudiante M1 TSM

SandrineFaure

 

Vous ne vous êtes jamais demandé d’où venaient le slogan français de votre chaîne de fast-food américaine préférée ou encore les spots publicitaires français pour le dernier Smartphone à la mode ? Et bien rassurez-vous car j’ai la réponse à cette question. Lâchez donc votre burger et savourez l’interview de Sandrine Faure, traductrice créative et conceptrice-rédactrice (entre autres) française basée à Londres.

 

Alors, Sandrine, peux-tu te présenter à nos lecteurs, nous parler un peu de ton parcours ?

Sooo… Mon parcours est à la fois assez classique et un poil original. Après une prépa B/L à Paris j’ai intégré Sciences Po Lille et j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi. J’ai donc arrêté en milieu d’année et j’ai contacté ma professeure d’anglais de prépa qui m’a parlé de l’ESIT où elle pensait que je serais heureuse. Je ne savais pas que l’on pouvait étudier la traduction et j’ai adoré l’idée. Mes études à l’ESIT ont été franchement décevantes, mais peu importe : j’ai déniché un stage à l’ONU (ennuyeux au possible, mais en même temps fascinant) et fait un Master d’études anglophones en parallèle. Pour être honnête, je détestais les cours de traduction technique et j’avais envie de quelque chose de plus intellectuel. Once a prépa student… Le stage a été génial parce que j’ai rencontré des personnes formidables et j’ai aussi vu l’envers du décor de la traduction en organisation internationale : tu as des horaires sympas et gagnes très bien ta vie, mais ça reste de la traduction technique et ce n’est pas pour moi.

 

En général, au cours de nos études de traduction, la traduction créative est rarement abordée voire passée sous silence. Comment as-tu découvert cette branche de la traduction et qu’est-ce qui t’a convaincue ?

À la fin de mes études, j’étais un peu coincée à Paris et n’avais aucune envie de commencer ma carrière là-bas. J’ai eu la chance immense qu’une de mes amies me parle de Textappeal, une agence de traduction créative à Londres, et me mette en contact avec leur fondateur qu’elle connaissait un peu. Ils cherchaient un PM francophone, j’ai passé un entretien de cinq minutes et hop j’emménageais à Londres une semaine plus tard. Personne ne m’avait parlé de traduction créative, mais ça n’a rien d’étonnant : pour la traduction littéraire et créative, il faut se former de son côté. J’ai toujours pensé que je travaillerais dans la traduction littéraire – après tout, j’ai fait des études littéraires et c’est la traduction de livres qui m’a donné envie de devenir traductrice. Pourtant, je pense que je préfère aujourd’hui la traduction créative qui permet de conserver la rigueur intellectuelle du travail de traduction tout en ayant beaucoup de liberté. C’est un exercice passionnant et la connaissance du marché français et de ses spécificités joue un rôle aussi important que la maîtrise de la langue. Plus concrètement de mon côté, j’en ai eu marre de mon poste de PM. J’y ai appris la rigueur dont je manquais, mais j’étais jalouse de la liberté des freelances. J’ai mis un tout petit peu d’argent de côté, je suis partie 3 mois à Istanbul, j’ai envoyé des centaines de mails à toutes les agences de traduction et voilà !  J’ai fait toutes les erreurs du débutant (dire oui à tout, accepter des tarifs trop bas) et fini par reprendre un « vrai » boulot mais ce n’est pas grave. Depuis, je gagne bien ma vie et je travaille sur des missions très différentes (en traduction ou pas).

 

Comment décrirais-tu le transcréateur et la manière dont il se différencie d’un traducteur technique ?

Bon déjà, je déteste le mot « transcréation » que je trouve artificiel et franchement laid ! Mais je comprends l’envie de créer un terme pour donner une légitimité à cette branche de la profession. Je préfère parler de traduction créative ou même de localisation. Dans les deux cas – traduction technique ou créative – le texte traduit doit sembler avoir été écrit dans la langue cible. Mais c’est un peu tout pour la traduction technique qui s’efforce avant tout de traduire fidèlement le sens de la langue source. La traduction créative est une forme de réécriture : on traduit le sens plus que les mots (même s’il faut garder le ton de la langue source). Je traite l’anglais comme une sorte de brief qu’on donnerait à un concepteur-rédacteur, surtout quand il s’agit de travailler sur des slogans. Dans mes projets, je dois souvent traduire des jeux de mots en anglais et on ne peut jamais les traduire de manière littérale (ou presque). Je parlais de brief, mais c’est vraiment essentiel : il faut comprendre ce que le client veut dire et comment il veut le dire pour trouver une traduction satisfaisante. Et il faut savoir expliquer ses choix : souvent le client n’aime pas qu’on s’éloigne trop de l’anglais et c’est à moi de lui prouver que j’ai raison !

 

Pour quels types de projets fait-on appel à tes services ?

Au début, je ne bossais qu’avec des agences de traduction créative basées à Londres qui me contactaient pour de la traduction. Depuis 2-3 ans, je travaille de plus en plus souvent avec des marques qui me demandent de venir dans leurs bureaux (au moins en début de projet). En traduction, je travaille surtout en tant que relectrice/éditrice ces jours-ci – je relis, corrige et évalue le travail de traducteurs. Je bosse aussi en tant que conceptrice-rédactrice, éditrice, journaliste…

 

Y-a-t-il un projet dont tu es particulièrement fière ?

Je suis surtout fière d’en être où je suis après huit ans de carrière. Ça n’a pas toujours été facile, mais je suis contente d’avoir pris le risque de me lancer en freelance et d’en vivre. En général, je suis fière des projets qui m’éloignent de ce que je sais faire : la première fois que j’ai édité un article sur InDesign, mon premier article de voyage, mon premier projet sur un spot télé… C’est plus flippant, mais c’est aussi très motivant.

 

D’après toi, quel est le secret d’un bon traducteur créatif ?

Comme pour tout traducteur, il doit maîtriser sa langue à 100 % et rester proche de sa culture. Je sais que j’habite à Londres, mais je reste au contact de ma culture en permanence. Mais il y a un autre élément dont personne ne m’avait parlé : il faut vraiment maîtriser la culture de la langue source. Ça peut paraître évident, mais pour la traduction créative il faut vraiment pouvoir se mettre à la place des personnes qui ont conçu les campagnes de pub en anglais pour comprendre ce qu’ils veulent dire et l’adapter. J’ai récemment travaillé sur un gros projet pour une marque anglaise et  de nombreuses questions posées par les traducteurs allemand et italien qui vivent dans leurs pays respectifs montraient leur manque de familiarité avec la langue et la culture britannique.

 

Les études de traduction ont tendance à mettre en avant l’utilisation des outils d’aide à la traduction (TAO, corpus etc.). T’arrive-t-il d’y avoir recours ?

Je les déteste, comme beaucoup de traducteurs créatifs. Je comprends leur intérêt pour certains projets de marketing et j’accepte de m’en servir de temps en temps, mais je pense franchement qu’ils n’ont pas leur place dans la « vraie » traduction créative. Ils permettent de travailler rapidement et avec efficacité, mais pas de prendre du recul. Pour moi (et c’est vraiment personnel), ils tuent la créativité : je vois bien que je ne passe pas autant de temps à réfléchir à mes traductions quand j’utilise la TAO.

Pour des slogans et équivalent, rien ne vaut une feuille de papier (un document Word) d’autant qu’il faut en général fournir de longues explications pour justifier chaque choix.

Depuis quelques années on entend beaucoup parler des progrès fulgurants de la traduction automatique. Elle divise le monde de la traduction ; certains traducteurs la redoutent tandis que d’autres n’y voient qu’une évolution logique dans un monde en perpétuelle révolution technologique. Quel est ton point de vue à ce sujet ?

Disons que je suis persuadée que la traduction automatique n’a aucune place dans la traduction créative pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Pour la traduction technique, je pense aussi que rien ne vaut un être humain mais je suis très branchée technologie (malgré mes remarques sur la TAO) et je pense que les traductions automatiques risquent de prendre le dessus. Les traducteurs devront être de plus en plus spécialisés, mais je ne m’inquiète pas trop.

 

Des conseils précieux à partager avec des traducteurs en herbe qui souhaiteraient se lancer en traduction créative ?

Vraiment le conseil numéro 1 : n’écoutez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas de boulot. C’est faux. Ce n’est pas forcément facile, mais c’est vraiment possible. Et n’hésitez pas à quitter la France, il y a du travail à l’étranger aussi.

Et croyez en vous ! Un exemple concret : je conseille de passer très vite du tarif au mot au tarif à l’heure (dans la traduction créative en particulier, mais pas seulement) et de l’imposer à ses clients. Certains diront non, mais vous en trouverez d’autres. Ne pas hésiter à se battre pour défendre son travail, mais accepter aussi que le client aura le dernier mot (ça peut être dur, mais il faut trouver un juste milieu). Se penser et se vendre comme un créatif plus qu’un traducteur. J’ai mon site avec un portfolio, je suis payée à l’heure ou à la journée… Mes clients me prennent au sérieux et je fais du plus en plus de conception-rédaction. Mes compétences ? Langue française et marché français : ce qui ouvre de nombreuses portes.

 

Maintenant, LA question que tous les étudiants en traduction se posent :  les espaces insécables, c’est vraiment important ?

Plus qu’important, essentiel ! Si on commence à renoncer à ces spécificités françaises, autant nous remplacer par des machines. Vive l’espace insécable et les guillemets français.

 

Pour finir, qu’est ce qui te fais vibrer dans ton métier ? 

La chose plus importante : ma liberté ! Je sais que ce n’est pas lié au métier de traducteur per se, mais c’est un métier qui me permet de faire ce que je veux, quand je veux. Ce n’est pas pour tout le monde, mais j’adore travailler seule et d’où je veux (j’ai juste besoin d’une connexion Internet et c’est parti). Ces jours-ci, je travaille de plus en plus souvent sur des missions dans les bureaux de mes clients et c’est agréable aussi : ça me permet de rencontrer de nouvelles personnes et de continuer à apprendre.

On me demande parfois ce que je veux faire plus tard, comme s’il fallait absolument que je lance ma propre agence ou que je réintègre une boîte pour progresser. Mais c’est absurde. Dans 5 ans je serai peut-être éditrice d’un magazine, j’aurai lancé mon agence de traduction ou autre. Et c’est génial de ne pas savoir. Je pense qu’il faut être ouvert et aimer une part d’incertitude pour faire ce métier (en freelance en tout cas). Si ce n’est pas pour vous, ce n’est pas grave du tout – vous pouvez trouver un job de chef de projet et grimper les échelons comme ça. Je ne le redirai jamais assez : vos études et votre premier job ne vont pas déterminer le reste de votre vie.

Et puis, je ne fais jamais la même chose. Ce mois-ci, je suis partie à Marseille réaliser des interviews pour le magazine d’ASOS que je traduis et édite aussi. J’ai travaillé sur un gros projet de relecture de traduction et passé des entretiens chez Apple et Sonos pour des projets de conception-rédaction. Ça change tout le temps et je peux aujourd’hui refuser les projets qui ne me plaisent pas : je dis non très souvent et c’est un luxe incroyable.

Enfin, (presque) rien ne me fait autant vibrer que de passer des heures sur des forums de geeks de grammaire ou d’ajouter mes espaces insécables quand j’édite des articles sur InDesign…

 

Encore un grand merci à Sandrine d’avoir accepté de répondre à toutes mes questions. Avant de reprendre votre burger et vos frites, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil au site Internet de Sandrine (juste ici) et à son portfolio (juste là) ; croyez-moi ça vaut le détour !

Cheers Sandrine !

 

Pourquoi accueillir un stagiaire dans son agence de traduction ? Un entretien convaincant

Par Lucie Lambert, étudiante M1

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Dans le monde de la traduction, le stage apparaît aujourd’hui comme une étape essentielle, voire déterminante pour les étudiants. Lors des recherches de stage, nombreuses sont les agences de traduction, petites ou grandes, qui déclarent ne pas être intéressées par un stagiaire. Mais alors pourquoi d’autres agences se lancent-elles dans cette aventure ?

Maura Bottazzi, associée-gérante de l’agence de traduction STUDIO TRE Traduzioni, a accepté de partager son point de vue.

[Interview retranscrite de l’italien]

 

L’agence a été fondée il y a 38 ans, depuis combien de temps accueille-t-elle des stagiaires ?

Cela fait maintenant de très nombreuses années, nous l’avons fait dès que cela a été possible. Nous avons débuté avec l’École Supérieure pour Interprètes et Traducteurs de Forlì [Université de Bologne, Ndr], avec laquelle nous collaborons par le biais d’une convention. De là, nous nous sommes rendus compte que les étudiants qui sortaient de cette école étaient très bien préparés au métier de traducteur/interprète. C’est grâce à cette convention que nous avons pu connaître des étudiants qui recherchaient un stage d’études.

 

Avez-vous de nombreuses conventions comme celle-ci ?

Nous avons par la suite débuté des collaborations avec d’autres universités en Italie, mais également à l’étranger. Je les ai contactées moi-même pour savoir si elles pouvaient être intéressées et nous envoyer des stagiaires. J’en voudrais encore plus mais malheureusement je n’ai pas eu beaucoup de réponses de l’étranger : nous avons par exemple reçu beaucoup de stagiaires français, un stagiaire allemand mais jamais de stagiaire britannique, et ce pour des raisons géographiques et financières que je peux comprendre. Je reçois également des dossiers directement des universités.

 

Est-ce que ces conventions rendent le processus d’accueil plus facile ?

Avec cette façon de fonctionner, nous savons de quelle université et de quelle formation viennent les stagiaires. Cela nous permet de faire un choix plus adapté et ciblé. Je peux demander des étudiants ayant des combinaisons particulières.

 

Quelles étaient les attentes et l’intérêt de l’agence dans un premier temps ?

Le premier objectif était de connaître des étudiants qui avaient fait un certain type d’études universitaires et qui pouvaient ensuite faire partie de nos futurs collaborateurs. Nous voulions également évaluer leurs compétences. Ces collaborations nous permettent de comprendre si les stagiaires qui viennent chez nous pourront ensuite faire partie de l’équipe. En plus des compétences qui sont fondamentales, nous portons une attention particulière aux valeurs humaines et au travail de groupe : l’accueil de stagiaires nous donne ainsi l’occasion de les connaître mieux en tant que personne mais également en tant que travailleur.

 

La période de stage profite-t-elle aussi bien au stagiaire qu’à l’agence ?

Les stagiaires viennent avec des compétences et des connaissances variées. C’est enrichissant pour l’agence. Une des choses importantes que nous souhaitons offrir aux stagiaires est la possibilité de voir concrètement comment le travail se fait, ou comment nous aimerions qu’il soit fait, en effectuant réellement les tâches d’une agence de traduction. En résumé, parler de ce que signifie travailler avec la précision, la vitesse, l’urgence, les délais, toutes ces caractéristiques qui font mieux comprendre le métier de traducteur/interprète.

Par exemple, à la fin de sa formation en interprétation, une employée n’avait pas assez d’expérience. Nous l’avons donc suivie dans son intégration professionnelle en lui offrant des occasions. J’ai maintenant entièrement confiance en elle car je sais précisément ce dont elle est capable. Il est évident que la formation des stagiaires doit exister afin de leur montrer le sérieux et la responsabilité dont nous avons besoin. Le stagiaire doit également demander, s’informer et essayer.

L’aspect humain est aussi fondamental pour nous : un bon traducteur qui ne partage pas nos valeurs ne pourra pas travailler correctement dans et pour notre agence. C’est pour cela que nous organisons des journées de formation et de réflexion pour nos employés sur le thème du travail de groupe.

 

L’agence a-t-elle des critères pour choisir ses stagiaires ?

Pour les universités avec lesquelles nous avons des conventions, nous donnons des caractéristiques : lorsque nous recevons une offre, nous avons accès au parcours, à la spécialisation et aux langues. En ce qui nous concerne, si aujourd’hui nous devons faire un choix entre un étudiant faisant anglais-espagnol et un autre faisant anglais-allemand, au vu de nos besoins, c’est celui qui fait allemand qui sera choisi. Le choix se limite d’abord à la langue car les autres caractéristiques se vérifient lorsque la personne vient en stage. Sur le curriculum vitae, les informations sont souvent trop génériques pour comprendre quel genre de personne se cache derrière.

 

Est-ce que l’utilisation des outils de TAO fait également partie de ces critères ?

C’est aujourd’hui fondamental pour nous. Autrement, cela devient difficile : durant la période de stage, le stagiaire utilise très souvent ces outils. S’il a déjà les bases, il réussit à travailler dans de meilleures conditions dès son arrivée.

 

Plutôt stagiaire en traduction ou en gestion de projet ?

Je dirais que pour le moment, ce n’est pas un élément de sélection. Lorsque nous échangeons avec les stagiaires, nous nous rendons compte d’une chose : c’est en étant au cœur du sujet qu’ils s’aperçoivent de comment fonctionne le monde du management et celui de la traduction, et se rendent forcément compte de leur préférence. La plupart du temps, les stagiaires n’ont aucune idée de ce que signifie être gestionnaire de projet dans une agence de traduction. Certains découvrent que ce n’est pas fait pour eux car ils n’arrivent pas gérer le stress et l’urgence ; ils préfèrent traduire dans une certaine tranquillité, le stress est moins important que celui d’un gestionnaire de projet. En revanche, d’autres découvrent un travail très différent et varié : ils mettent de côté la traduction pure pour gérer des projets en faisant des contrôles, des mises en pages et en prenant contact avec les traducteurs. C’est quelque chose qui se découvre grâce au stage.

 

Quelles sont les avantages et les inconvénients d’avoir des stagiaires en agence ?

Les avantages seraient la collaboration, le travail de groupe, et le fait de former nos potentiels futurs collaborateurs, c’est ce qu’il y a de plus important. C’est comme dans le football : les futurs grands joueurs sont choisis dans les équipes composées de jeunes talents. C’est un peu la même chose avec nous : il s’agit de créer cette base dans laquelle nous viendrons choisir nos collaborateurs.

Un inconvénient serait le temps que je perds dans la gestion administrative. Avant de recevoir les stagiaires, il faut échanger, rassembler les documents et respecter certains délais. Durant le stage, je dirais que c’est le temps dédié à expliquer et à former. Ce n’est cependant pas vraiment un inconvénient puisque c’est du temps dédié utilement, de façon à se projeter dans l’avenir. Il s’agit d’un investissement. Cela fait partie de la construction de notre grand réseau de collaborateurs et c’est un choix que nous avons fait. Nous n’avons jamais considéré le stagiaire, comme le font de nombreuses agences et entreprises, comme un travailleur à bas coût. Ces agences n’ont pas l’objectif de les former en vue d’une future collaboration.

 

S’il y a une opportunité, est-il possible de décrocher un poste interne ?

S’il y a un poste de libre et que la personne correspond à nos exigences, alors oui nous pouvons y penser. Actuellement, trois anciennes stagiaires sont employées chez nous. Il est cependant plus facile de devenir un collaborateur freelance externe : c’est le cas de beaucoup de nos anciens stagiaires avec qui nous collaborons toujours.

 

Conseilleriez-vous aux autres agences de traduction d’avoir recours à des stagiaires ?

Oui, absolument. Je pense que ceux qui ont suivi une formation en traduction et un approfondissement linguistique ont besoin de comprendre davantage comment le travail fonctionne au sein d’une agence de traduction, surtout par rapport à une entreprise quelconque. C’est un moyen pour l’agence de s’assurer de bons collaborateurs pour la suite. Nous sommes très fiers d’accueillir des stagiaires, en espérant qu’ils soient également satisfaits de l’expérience vécue, tant au niveau professionnel qu’humain. Diffuser notre façon de penser et de travailler est l’un de nos objectifs pour continuer à avancer dans ce secteur.

 

Merci à Maura Bottazzi pour sa participation.