Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

Rencontre avec Orane Desnos : traductrice pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Allier passion et traduction ? C’est possible !

Quelle spécialisation choisir ? C’est sûrement la question que l’on se pose toutes et tous en cette (presque) fin de master. Il peut être judicieux de se tourner vers des domaines auxquels on n’aurait jamais pensé, et se demander : qu’ai-je réellement envie de traduire, quels sont mes centres d’intérêt, même sans diplômes, ai-je assez de connaissances pour me spécialiser ? Après tout, nous avons tous des activités et hobbies différents, qui pourraient constituer de bonnes pistes quant à une future spécialisation. Ce sont en tout cas des réflexions à creuser pour être certain de s’épanouir dans son travail, surtout sur le long terme.

Pour montrer qu’il est possible de sortir des sentiers battus en alliant ses passions à son métier, j’avais envie de vous partager une interview avec une jeune traductrice indépendante, Orane Desnos, qui a récemment monté sa microentreprise de traduction, Tradistica.

Aussi créative qu’adorable, elle a très gentiment accepté de répondre à quelques questions. Je vous laisse maintenant en compagnie sa compagnie !

Bonjour Orane ! Comme les lecteurs et lectrices de ce blog ne te connaissent pas, pourrais-tu nous résumer un peu ton parcours ?

Bonjour Sarah !

Bien sûr 😊

J’ai tout d’abord un riche parcours musical. J’ai commencé la flûte traversière à sept ans et le piano deux ans plus tard. Dès mes 11 ans, j’ai quitté le nid familial dans mes Côtes-d’Armor natales pour intégrer, pendant quatre ans (c’est-à-dire tout mon collège) et en internat, une classe horaire aménagée musique en collaboration avec le conservatoire de Rennes. J’ai poursuivi ma scolarité en lycée général et j’ai obtenu mon bac S en 2010.

J’ai ensuite entamé une licence de LEA spécialisation traduction à l’Université de Rennes 2 en parallèle de mes études au conservatoire. En juin 2010, j’ai obtenu mon DEM (diplôme d’études musicales) de flûte traversière, puis j’ai passé ma 3e année de licence en ERASMUS à Barcelone.

Après une année consacrée à la musique, j’ai suivi le master Métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (MTLC2M), toujours à l’Université de Rennes 2, qui m’a conduit à passer cinq mois à Montréal dans le cadre d’un stage dans l’audiovisuel, puis je suis sortie diplômée de cette formation en octobre 2016.

Par la suite, j’ai travaillé deux ans au sein d’une importante agence de traduction parisienne en tant que traductrice, relectrice et cheffe de projet. Je me suis ensuite lancée dans l’aventure de l’indépendance et de l’entrepreneuriat à l’été 2018, puis de Tradistica (services linguistiques pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant) en 2020.

Était-ce une évidence pour toi de traduire pour la musique et le spectacle vivant lorsque tu as commencé tes études en traduction ?

Au départ non, mais cette idée a bien vite germé et ne m’a plus quittée. Je voulais pouvoir mettre au service des professionnels de ces secteurs tant mon expérience musicale que mes compétences en traduction.

Comment s’est passé le lancement de Tradistica ? Comment as-tu envisagé la transition entre un emploi stable pour une importante société de traduction et le travail en tant que free-lance ?

Je savais dès mes années de master que je souhaitais devenir traductrice indépendante, mais je ne me voyais pas me lancer au sortir des études. C’est pourquoi j’ai travaillé deux ans au sein d’une agence dans le but d’acquérir l’expérience nécessaire pour pouvoir me lancer avec plus de sérénité. Et dès que l’occasion s’est présentée, c’est ce que j’ai fait ! J’ai eu la chance de continuer à collaborer avec l’agence dans laquelle j’étais employée, ce qui m’a tout de suite assuré du travail et une transition plutôt douce.

Aujourd’hui, comment partages-tu ton temps entre les agences de traduction et tes clients ? Penses-tu bientôt pouvoir ne travailler que pour des clients directs ?

Pour le moment, je consacre 2/3 de mon temps aux agences de traduction et le dernier tiers au développement de Tradistica. Travailler presque exclusivement pour des clients directs dans les secteurs de la musique et du spectacle est d’ailleurs un de mes grands objectifs de l’année 2021. Je souhaite également poursuivre les collaborations avec les agences sur des projets concernant mes domaines de spécialité.

Comment as-tu trouvé tes premiers clients ? Comment se passe le démarchage ? Les stratégies à adopter sont-elles spécifiques au milieu artistique ? Faut-il être plus créatif, et davantage mettre en avant sa personnalité et ses passions que pour un autre domaine ?

Pour trouver ses premiers clients, il n’y a pas de recette magique, il faut aller à leur rencontre. J’utilise donc beaucoup les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram) dans ma stratégie de démarchage, ainsi que mon site Internet qui me sert de vitrine. Selon moi, l’important est de semer progressivement des graines, ce qui permet de développer à moyen et long terme son portefeuille de clients. Toute relation, qu’elle soit professionnelle ou non, repose sur la confiance, et il est primordial de consacrer du temps à construire ce lien privilégié.

Faut-il être plus créatif ! Sûrement, mais surtout être authentique en mettant en avant sa personnalité, son expertise et les solutions que l’on propose. Après, libre à chacun de partager ce qu’il souhaite avec sa communauté. Je pense que le plus important c’est de rester soi-même et d’être en adéquation avec ses valeurs et sa manière de fonctionner.

Peux-tu nous donner des exemples de projets que tu reçois ?

Oui. J’ai réalisé récemment le sous-titrage de l’anglais vers le français d’une vidéo YouTube d’une flûtiste de renommée internationale dans laquelle elle prodiguait ses conseils pour apprendre plus facilement par cœur un morceau. Je traduis également régulièrement des communiqués de presse pour des lancements de produits, comme des micros-casques.

Fais-tu parfois appel à des collègues pour tes projets de traduction ?

Je collabore avec d’autres traducteurs dans mes paires de langues (anglais et espagnol vers le français) pour des projets de relecture, sinon je redirige généralement mes clients vers d’autres traducteurs indépendants spécialisés lorsqu’il s’agit d’une autre paire de langues. La relation unique qui s’établit entre un client direct et son/ses traducteur(s) indépendant(s) est pour moi capitale.

Utilises-tu souvent des outils de TAO ? Si oui, sont-ils différents en fonction du projet ?

Oui. J’utilise principalement SDL Trados Studio 2019 pour les projets de traduction et Subtitle Edit pour les projets de sous-titrage.

Tu utilises notamment Instagram et Pinterest pour promouvoir ton activité : pourquoi avoir choisi ces réseaux disons, assez peu usités je crois, par la plupart des professionnels ? Sont-ils plus adaptés à tes domaines de spécialité ? Arrives-tu à poster régulièrement sur tous tes réseaux sociaux ?

Instagram et Pinterest sont des réseaux sociaux très utilisés dans la sphère artistique, et c’est donc la raison pour laquelle je les utilise aussi. Mais à dire vrai, au fil des mois, je teste plusieurs stratégies, et je vois ce qui marche. Je m’inspire notamment de blogueuses et entrepreneures telles qu’Aline Bartoli de TheBBoost et Safia Gourari de MyTrendyLifestyle. C’est difficile de poster régulièrement et il faut être organisé. J’essaie donc de planifier, par exemple consacrer 1 h le lundi matin pour programmer mes publications Instagram de la semaine. C’est vraiment efficace !

D’ailleurs, tu n’hésites pas à poster des vidéos où tu joues de ton instrument de prédilection, des photos un peu plus « persos », mais toujours en rapport avec la musique ! Cela attire-t-il de nouveaux clients ? Est-ce que cela est venu naturellement, ou bien as-tu hésité avant de poster du contenu parfois un peu humoristique ? En tout cas, c’est très rafraîchissant !

J’ai bien sûr hésité de nombreuses fois avant de publier certains contenus, mais j’essaie de mettre sans cesse en application de nouvelles choses, toujours avec le même fil conducteur : la musique. Et je me rends compte que plus j’ose des choses différentes, moins faire dans la nouveauté me fait peur. Je sais que ce chemin sera composé d’erreurs et de réussites, et je l’accepte. C’est à la fois difficile et tellement gratifiant !

Que conseillerais-tu à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans des domaines de traduction tournés vers la culture et l’art ? Est-ce plus difficile d’y trouver du travail ? Y a-t-il beaucoup d’agences avec lesquelles collaborer dans ces domaines avant d’avoir assez de clients directs ? Quelles sont les qualités à avoir pour se démarquer ?

Mon conseil se résumerait en un seul mot : tentez ! Il n’y a pas de recette miracle et c’est à chacun de trouver sa voie. En tout cas, moi je tente, et j’adore ça !

J’espère que cette lecture vous inspirera, motivera, encouragera à suivre vos envies et à vous lancer ! Encore merci à Orane Desnos d’avoir répondu à mes questions.

Vous pouvez la retrouver sur son site Internet https://www.tradistica.com et sur ses différents réseaux sociaux :

https://twitter.com/tradistica
https://www.facebook.com/tradistica/
https://www.linkedin.com/company/tradistica/
https://www.instagram.com/tradistica/

Portrait de Jenny Ollars : traductrice au Parlement européen

Par Mathilde Motte, étudiante M2 TSM

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ton parcours, aussi bien universitaire que professionnel ?

Je m’appelle Jenny Ollars, j’ai 36 ans, je suis suédoise et je vis à l’étranger depuis 2007. J’ai vécu en Irlande, en France et au Luxembourg. En Suède, j’ai fait des études d’histoire contemporaine et de français. J’ai travaillé quelques années dans des domaines plutôt administratifs et linguistiques.

Je me suis intéressée à la traduction assez tôt. Ayant déjà fait des études de langues, je voulais trouver un domaine qui me permettrait d’exploiter ces connaissances linguistiques.

En 2012, j’ai eu l’occasion, lorsque j’habitais à Lyon, de postuler pour un stage au Parlement européen. À l’époque, je travaillais comme relectrice en anglais, j’ai donc pris un congé sans solde pour faire ce stage de 3 mois qui m’a beaucoup plu. Tout devenait plus concret, je me suis rendu compte que c’était une chose de bien connaître les langues mais c’en était une autre de savoir traduire et d’avoir une approche plus structurée.

J’ai donc quitté mon travail de relectrice, puis, par le hasard des choses, j’ai déménagé en Alsace, où j’ai postulé pour un Master de traduction à Strasbourg, mais la formation ne s’est pas ouverte, faute d’étudiants en suédois. Je me suis donc rabattue sur un Master de relations internationales et gestion de projets de l’Union européenne. J’ai toujours été un peu intéressée par tout ce qui était en rapport avec les institutions européennes. Cela m’a également permis de continuer mon apprentissage de l’allemand, et de commencer une autre langue : le polonais, seule autre langue européenne disponible.

Lorsque j’étais relectrice, j’avais déjà la possibilité de suivre des cours de langue. J’ai travaillé à Interpol pendant 3 ans et l’une des langues officielles était l’espagnol. Ainsi, j’ai pu cumuler les langues petit à petit.

Après ce Master, je me suis retrouvée à Lille, j’ai donc cherché du travail à Lille et à Bruxelles.
Pendant que je cherchais du travail, j’ai également postulé pour une formation à distance en traduction, à Linnéuniversitetet à Växjö. Mon but était de renforcer mes connaissances techniques avant de postuler dans des institutions européennes dans le domaine de la traduction. En parallèle de cette formation, j’ai travaillé au secrétariat de l’unité de traduction suédoise de la Commission européenne à Bruxelles pendant 4 mois, puis j’ai enseigné le suédois à l’Université de Lille pendant 1 an. C’était vraiment pas mal car je pouvais finir ma formation de traduction à distance en parallèle.

Après cela, j’ai fait de la traduction en freelance pendant 6 mois, la plupart du temps pour des agences, mais je n’ai pas vraiment eu le temps de me constituer un vrai réseau.

Pendant cette période, j’ai tenté quelques concours de l’Union européenne. J’ai réussi un concours pour être contractuelle, ce que l’on appelle aujourd’hui « CAST Permanent », soit la procédure de sélection d’agents contractuels. J’étais donc sur une sorte de liste à partir de laquelle on pouvait être recruté. Après avoir fini mes formations, j’ai contacté tou·te·s les chef·fe·s des unités suédoises dans les institutions européennes. Un chef d’unité du Parlement m’a recontactée un mois plus tard pour me proposer un poste de contractuelle. Après de nombreuses étapes, j’ai pu commencer à travailler quatre mois plus tard.

Voilà maintenant 2 ans et demi que je travaille au sein de la Direction générale de la traduction. Depuis cet été, je suis dans une unité appelée « Citizens’ language » (Langage des citoyens) dont le but est de s’adresser plus particulièrement aux citoyens européens. L’idée est de séparer les textes législatifs du contenu plus créatif et destiné à la communication. Les textes sont ainsi plus faciles à lire et à comprendre pour un citoyen lambda.

Si je comprends bien, cela s’inscrit dans cette volonté qu’a le Parlement européen de rendre les informations plus accessibles pour les citoyens européens ?

Le Parlement européen est l’institution européenne qui représente les citoyens. Si les citoyens ne comprennent pas ce qu’il s’y passe, il y a manifestement un problème. C’est donc effectivement l’idée de ces nouvelles unités.

À titre d’exemple, cette année, les services du Parlement européen sont chargés de sous-titrer les films nommés pour le prix Lux (lumière en latin) discerné tous les ans, c’est un projet pilote.
On sous-titre donc les trois films qui seront ensuite diffusés dans les « Europa cinemas », réseau de cinémas d’art et essai en Europe.

C’est donc un projet totalement différent de ce que tu fais habituellement ?

C’est effectivement une approche et une logique totalement différentes. D’habitude, pour les textes du Parlement, on traduit tout. Mais lorsque l’on fait du sous-titrage, il faut comprimer un maximum. On a forcément eu besoin d’une formation pour ce type de projet, avec des formateurs internes et externes au Parlement européen, mais aussi des formations pour chaque langue.
La préparation a donc été assez conséquente et on a vraiment hâte de voir le résultat de tous ces efforts.

Utilisez-vous une langue pivot pour un projet d’une telle envergure ?

Étant donné qu’il y a 23 traductions à produire pour que le film soit accessible dans toutes les langues européennes et que toutes les combinaisons linguistiques ne sont pas disponibles, un modèle a été préparé en anglais. On a donc accès au scénario dans la langue source mais aussi à une traduction anglaise très fidèle à l’original de manière à ce que tout le monde puisse exploiter son contenu.

As-tu souvent dû faire de nouvelles formations au fur et à mesure des nouveaux types de projets que propose le Parlement ?

Avec la création de ces nouvelles unités, qui nous demandent de beaucoup nous diversifier, ça arrive de plus en plus. Nous avons eu des cours sur comment utiliser notre voix quand on enregistre divers podcasts ou encore des « flash news », soit de petits enregistrements journaliers sur ce que fait le Parlement européen. Le but reste de faciliter l’accès aux informations. Nous avons aussi des formations pour apprendre à mieux écrire un texte qui sera écouté, ou encore des formations sur le sous-titrage…

Avais-tu des craintes/appréhensions avant de commencer à travailler au Parlement européen ?

Pas vraiment, j’avais déjà fait un stage donc je savais un peu où je mettais les pieds. Je dirais quand même qu’il faut un peu de temps pour avoir vraiment confiance en soi dans ce que l’on fait, surtout lorsqu’on est amené à traduire des types de textes très variés. La maîtrise vient petit à petit et on apprend continuellement. Mais lorsqu’on est bien accompagné, dans une bonne ambiance et avec beaucoup de soutien de la part des autres collègues, ce qui a été mon cas, on se sent vite à l’aise.

Tu traduis donc vers le suédois, mais de quelles langues traduis-tu ?

80 % des textes que je traduis sont depuis l’anglais, il y a quand même pas mal de contenu en français malgré tout. J’ai parfois de l’espagnol, notamment des amendements que les députés écrivent dans leurs langues maternelles.
Il m’est également arrivé de traduire quelques textes bien spécifiques du polonais vers le suédois.

Continues-tu à apprendre d’autres langues ?

Oui, je continue mon apprentissage du polonais. Le Parlement européen a un système de 12 niveaux, on passe un niveau par semestre et il est possible de prendre des cours intensifs pendant l’été. Sinon, une demi-journée de cours de langue par semaine est prévue. Depuis l’automne 2019, je fais du polonais au Parlement. Je suis arrivée au niveau 7, et à partir du niveau 6 (B1), on peut partir à l’étranger pour assister à un cours de langue intensif, financé en partie par le Parlement.
Normalement, on commence à traduire depuis la langue en question à partir du niveau 7.
Donc, officiellement, j’ai le droit de traduire depuis le polonais.

Peux-tu nous en dire plus sur l’organisation et la gestion des projets ?

Dans mon ancienne unité de traduction suédoise, un·e chef·fe d’unité distribue le travail et on peut également récupérer des projets, en fonction de nos disponibilités et de nos envies, sur une plateforme en self-service.

Concernant l’organisation de la nouvelle entité dans laquelle je travaille, il y a 4 unités avec un·e chef·fe d’unité pour 6 langues. Le suédois se trouve dans la même unité que le polonais, le portugais, le roumain, le slovène et le slovaque, constituant ainsi une petite communauté plurilingue. On a un peu plus de contact avec les collègues des autres langues que dans un service où il y a 40 personnes.
Dans les nouvelles unités, c’est une équipe restreinte de deux traducteur·rice·s par langue et un·e relecteur·rice. Il est donc beaucoup plus facile de se mettre d’accord entre nous. On reçoit les demandes de traduction et on s’arrange directement, l’organisation est très simplifiée.

Vous vous révisez donc entre vous ?

Généralement, oui. Notre collègue relectrice effectue les vérifications finales et envoie les fichiers finis. Elle peut aussi revenir vers nous en cas de doutes, mais ce sont les traducteur·rice·s qui choisissent d’accepter ou non la modification suggérée. Un vrai travail d’équipe donc.

À quoi ressemble une journée type pour toi ?

Tout d’abord, on se met d’accord sur ce que l’on va faire pendant la journée. On a aussi régulièrement des réunions avec notre unité, aussi bien pour l’aspect pratique que pour le côté convivial et pour s’assurer que tout va bien en télétravail.

En ce qui concerne les types de documents à traiter, c’est très varié. En ce moment, je sous-titre une petite vidéo d’information. C’est une vidéo produite par le service de recherches documentaires. Il peut également y avoir des textes plus longs, comme ceux prévus pour les expositions ou pour les campagnes d’information. Par exemple, pendant la pandémie, nous avons eu des textes sur la façon dont les pays européens géraient la crise, mais aussi sur les initiatives citoyennes d’entraide. On peut également avoir des affiches, de petits articles et du contenu pour les réseaux sociaux. Ce sont généralement des textes assez courts, mais certains contenus sont beaucoup plus longs, comme les communiqués de presse, plutôt destinés aux journalistes.

Utilises-tu toujours le même logiciel ?

Oui, on utilise Trados Studio. Et pour le sous-titrage on utilise le logiciel Plint, qui est développé en Suède, à Göteborg.


Utilises-tu parfois un outil de traduction automatique entraîné avec les mémoires de traduction du Parlement ?

C’est une bonne question. On a toujours des mémoires de traduction classiques, souvent préparées par une unité en charge des « pré-traductions ». Cette équipe prépare quels documents doivent faire partie des mémoires de traduction pour que les résultats soient vraiment optimaux. On peut également chercher dans la base de données linguistiques regroupant tous les documents ou presque.
Il nous est également possible d’activer ou non l’outil de traduction automatique.
Je trouve cet outil très utile, car il propose des formulations complètes, surtout pour les textes très procéduriers : il prévoit presque tout ce que l’on doit écrire. Mais pour d’autres types de texte, les résultats ne sont pas très intéressants, notamment pour les textes plus créatifs. Tout dépend du type de texte, mais cet outil nous permet souvent de gagner du temps.

L’outil de traduction automatique exploite donc les documents du Parlement européen ?

Oui, l’algorithme est entraîné sur le corpus du Parlement européen. Les résultats sont généralement très intéressants. Mais il y a évidemment des pièges : si le temps presse et que l’on souhaite gagner du temps avec cet outil, il faut rester très vigilant car les erreurs de traduction tiennent parfois à peu de choses.

Quels sont, selon toi, les profils/parcours intéressants pour le Parlement européen ?

Je dirais que, dans l’absolu, toute personne ayant une licence et de bonnes connaissances dans deux langues européennes en plus de sa langue maternelle peut postuler pour un stage en traduction dans une institution européenne. Un domaine d’expertise différent, comme un cursus en droit ou en économie, sera forcément un plus, car beaucoup de personnes sont « linguistes classiques ».
Tout dépend aussi des générations, les plus ancien·ne·s dans l’équipe de suédois n’ont pas eu l’occasion d’avoir une formation en traduction, il·elle·s ont donc appris sur le tas. Mais la plupart des plus jeunes ont une formation en traduction. Il est surtout très important de maîtriser parfaitement sa langue maternelle. On peut très bien cumuler une multitude de langues, mais si nos connaissances ne sont pas assez solides dans notre langue maternelle, cela ne suffit pas. Il est également toujours utile d’avoir une bonne culture générale, de s’intéresser à ce qu’il se passe dans le monde, de lire beaucoup et de s’intéresser aux institutions.

Aurais-tu des conseils à donner aux personnes intéressées par un stage en traduction au Parlement européen ?

Tout d’abord, postuler. Il faut également se renseigner sur les périodes de recrutement. Généralement, les périodes sont fixes dans l’année, il ne faut donc pas les rater. La lettre de motivation doit évidemment être soignée, très réfléchie et personnalisée. Il faut exprimer clairement ses motivations et peut-être montrer que l’on s’est renseigné sur le Parlement et les autres institutions.

Mon stage au Parlement était, en quelque sorte, mon vrai Erasmus. Lorsque j’ai fait mon premier échange Erasmus en France, je voulais parler français à tout prix. Mais pendant ce stage, j’ai pu parler à beaucoup de personnes venues de toute l’Europe. Les gens étaient très ouverts.
Un programme de formation et des ateliers sont prévus pour les stagiaires : on noue des contacts très précieux pour l’avenir. Peu importe si l’on veut travailler dans ces institutions plus tard, cette expérience reste très enrichissante car il n’existe pas de service de traduction aussi massif ailleurs, avec 24 langues dans un même bâtiment, des milliers de gens qui travaillent dans ces unités, et des informaticiens qui développent de nouveaux outils. Il s’agit là d’une coopération supranationale : on produit beaucoup de textes qui impactent directement la vie des citoyens européens. Pour toutes ces raisons, rien que pour l’expérience, c’est très intéressant. Faire un stage dans une infrastructure aussi bien doté en moyen est extrêmement formateur.

Transcription d’une entrevue d’une heure. Je remercie chaleureusement Jenny Ollars d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions.

Portrait de Nikki Graham : parcours, évolution et conseils d’une traductrice de plus de 20 ans de métier

Par Fanny Buffel, étudiante M2 TSM

21 ans de carrière, 6895 abonnés sur Twitter, auteure du blog à succès My Words for a change créé en 2013, ISO 17100:2015 Qualified, membre de l’ITI (Institute of Translation and Interpreting) depuis 2015, membre de la MET (Mediterranean Editors and Translators) et de ProCopywriters, 10 publications de livres à son actif et bien plus d’articles : oui, nous parlons bien ici de Nikki Graham, traductrice, réviseuse et éditrice de l’espagnol vers l’anglais, spécialisée dans la traduction de documents dans le secteur des loisirs et du tourisme, des documents universitaires, de l’environnement, de la nature et de la conservation, et la localisation de l’anglais américain à l’anglais britannique. La traductrice avait déjà été remarquée par d’autres étudiants les années précédentes, qui avaient traduit en français certains de ses articles comme « Nouveau cap pour le secteur de la traduction : la post-édition » ou « La révision : un sac à nœuds ? ». Je voulais donc me pencher aujourd’hui sur cette traductrice dont on entend souvent parler sans pour autant savoir exactement qui elle est.

Vous avez été enseignante pendant 13 ans, d’où vous est venue l’envie de devenir traductrice ?

C’est une bonne question car lorsque j’étudiais les langues à l’université, je n’aimais pas vraiment la partie sur la traduction et je n’étais pas particulièrement douée dans cette matière. Je me suis tournée vers la traduction car l’enseignement de l’anglais en tant que langue étrangère commençait à m’ennuyer mais aussi car j’avais besoin d’argent. Ce sont mes étudiants et des amies qui m’ont permis d’obtenir mes premiers projets de traduction. Je me suis rendu compte que j’aimais bien ça car c’était intellectuellement stimulant et ça me permettait d’en tirer un revenu décent.

D’où vient votre devise « Words are my business and I want to make them work for you » et votre nom « Tranix Translation and Editing Services » ?

C’est ma devise depuis si longtemps que je ne me souviens plus vraiment d’où elle vient. Au départ, c’était juste « words are my business », que j’utilisais d’ailleurs sur les réseaux sociaux avant de créer mon site. C’est par la suite que j’ai ajouté « and I want to make them work for you » afin de me démarquer des autres personnes utilisant « words are my business » pour faire connaître leurs services. « Tranix » est un mélange du diminutif de mon nom (Nix) et les premières lettres de « translation ».

Utilisez-vous des outils spécifiques (outils de TAO ou autre) ?

Oui, j’utilise memoQ, que j’aime bien. Je pense aussi que son prix est raisonnable et l’assistance est plutôt compétente. J’ai également utilisé Dragon Naturally Speaking pour dicter mes traductions et j’utilise Perfectlt pour faire des dernières vérifications dans Word.

À quoi ressemble une de vos journées types ?

D’habitude, je me lève assez tôt pour travailler pendant une heure ou deux avant de préparer le petit-déjeuner de ma fille et l’emmener à l’école. En général, je retourne à mon bureau vers 8 h 30, sauf si je décide d’aller courir au parc, si je n’ai pas de traduction urgente à rendre. Ensuite, je travaille jusqu’à 15 h 30 puis je vais chercher ma fille à l’école. Il m’arrive de travailler quelques heures supplémentaires avant d’aller préparer le dîner.

Vos domaines de spécialité sont le tourisme et les loisirs, les documents universitaires, l’environnement, la nature et la conservation, ainsi que la localisation de l’anglais américain vers l’anglais britannique. Comment avez-vous réussi à vous spécialiser dans ces domaines ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans ces domaines ? Avez-vous des conseils sur la manière de se spécialiser ?

Lorsque j’ai commencé à traduire pour des agences en Espagne, il y a 20 ans de ça, la plupart d’entre elles s’attendaient à ce que vous puissiez tout traduire, ce qui peut bien évidemment vous causer de nombreux problèmes si vous faites mal les choses en plus de ne pas être très épanouissant. Au fur et à mesure des années, je suis devenue plus exigeante et j’ai appris à dire « non », souvent malgré la pression des gestionnaires de projet vous suppliant d’accepter le texte qu’ils vous proposent. À un moment donné, je me suis spécialisée dans la traduction technique, notamment la construction, mais je me suis rapidement rendu compte que la terminologie était bien trop compliquée pour moi, je me suis donc remise en question. C’est à ce moment-là que je me suis tournée vers les loisirs et le tourisme puis que je me suis concentrée sur mon style d’écriture en suivant des cours.

 Je traduis des documents universitaires depuis quasiment le début mais au fur et à mesure des années, je me suis concentrée sur les domaines des sciences humaines et sociales en particulier.

En ce qui concerne l’environnement, la nature et la conservation, ils découlent d’un intérêt personnel pour ces sujets puisque je suis une écolo végan qui croit que le changement climatique, la dégradation environnementale et l’extinction des espèces représentent la plus grosse menace que l’humain ait jamais affronté.

Je pense qu’il est essentiel de se spécialiser aujourd’hui. Il serait bien entendu fantastique de se spécialiser dans un domaine qui vous intéresse mais s’il n’y a pas assez de travail, ça risque de ne pas être rentable. Certains de mes collègues se sont spécialisés dans des domaines qui payent bien et/ou qui regorgent de travail, deux raisons valides. D’autres se spécialisent dans le domaine dans lequel ils travaillaient avant de devenir traducteur ou obtiennent un nouveau diplôme pour devenir spécialiste du sujet. Le domaine dans lequel vous vous spécialisez va donc dépendre de plusieurs facteurs. Je pense qu’il est également important de garder à l’esprit que vous serez peut-être obligé de changer de spécialisation s’il n’y a plus de travail disponible ou si vous vous en lassez.

Le marché de la traduction a évolué depuis que vous avez commencé, comment avez-vous réussi à rester à jour ?

Lorsque j’ai commencé à traduire, Internet était quelque chose de relativement nouveau et ne contenait pas autant d’informations qu’aujourd’hui. Je recevais quelques traductions par fax. J’ai été obligée d’apprendre à utiliser de nombreux outils et logiciels. Je me rappelle être plutôt opposée aux outils de TAO au départ mais je ne pourrais évidemment pas travailler sans aujourd’hui ! En plus de lire les magazines, les billets de blog de certaines associations, de participer à des conférences et des webinars, etc., je pense que le meilleur moyen de savoir ce qu’il se passe dans notre profession et en savoir plus sur les nouveaux outils est de parler avec d’autres personnes. C’est l’aspect qui manque dans les conférences virtuelles : l’interaction avec des collègues.

Qu’est-ce que ça fait d’être traductrice pendant la crise de la Covid-19 ?

Étant donné que 50 % de mon travail avant l’arrivée de la Covid-19 était de la traduction touristique, j’ai constaté une forte baisse de mes revenus, ce qui m’a plutôt inquiétée. Heureusement, la situation s’améliorera d’ici le printemps quand il sera possible de se faire vacciner.

Autre grande différence : tout devient virtuel. Dans un sens, ça m’a arrangée puisque avant la pandémie, je ne pouvais, la plupart du temps, pas me rendre à des conférences ou des ateliers pour des raisons de garde d’enfant. J’ai donc été en mesure d’assister à certains évènements auxquels je n’aurais pas pu assister en personne.

Ça nous a également donné l’occasion et une bonne excuse pour organiser des pauses-cafés virtuelles deux fois par semaine afin de se soutenir mutuellement via des groupes de chat de traduction.

Vous êtes membre qualifiée de l’Institute of Translation and Interpreting, recommandez-vous de rejoindre un syndicat professionnel ? Pourquoi ?

Oui, je pense que tout le monde devrait devenir membre d’un syndicat de traducteurs car ils donnent de nombreux conseils utiles, apportent leur soutien et organisent des évènements intéressants, grâce auxquels vous pouvez rester au courant de ce qu’il se passe.

J’ai décidé de devenir membre qualifiée car je n’avais pas fait de master en traduction et je voulais obtenir une qualification qui permettrait à mes collègues et mes clients de me prendre plus au sérieux.

Parlons maintenant de votre blog : vous rédigez et partagez de nombreux conseils et articles sur votre blog, quand et pourquoi avez-vous décidé de commencer ?

J’ai commencé mon premier blog sur la plateforme Blogger il y a sept ans (octobre 2013). À cette époque, de nombreux collègues nous vantaient les avantages d’avoir un blog (beaucoup disent le contraire aujourd’hui). C’était assez stressant de se lancer et mon premier billet de blog était une critique de la première conférence de traduction à laquelle j’ai assisté.

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Il est assez facile de trouver de l’inspiration, le plus difficile est de trouver le temps d’écrire tous les billets de blog auxquels je pense. J’écris sur mon expérience, les outils de TAO, les livres que j’ai lus, les évènements auxquels j’ai assisté et je développe certains points de grammaire et de style qui peuvent ne pas être clairs. J’ai créé la section « Links & Tips for New Translators » lorsqu’on m’a demandé des conseils. Je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre ma réponse sur mon site pour aider d’autres personnes, la section ne cesse de grossir.

Mettez-vous souvent à jour vos listes ? (livres, mots, abréviations)

Oui, et ça me prend du temps. Généralement, dès que je découvre quelque chose de nouveau, je l’ajoute à la liste. La plupart de ces pages permanentes indiquent quand elles ont été mises à jour pour la dernière fois.

Votre blog est une mine d’or, combien de temps est-ce que ça vous a pris pour publier tout ce contenu ?

Merci ! Je suis contente que vous l’appréciez. Ça fait maintenant sept ans que je tiens mon blog. Je suis passée de Blogger à WordPress en 2015 et j’ai décidé de toute republier sur WordPress afin que l’ensemble de mes billets de blog et pages soient à la même place. Ça m’a pris du temps, mais ça valait le coup finalement. Je n’ai pas de créneau horaire réservé à la publication de billets/pages, j’écris lorsque j’ai le temps et que j’en ai envie.

Avez-vous des conseils généraux à donner aux futurs traducteurs freelances ? Un mot pour la fin ?

On peut trouver beaucoup de conseils à destination des traducteurs en herbe et certains d’entre eux sont contradictoires. Je pense que le plus important en tant que traducteur est de se connaître, savoir ce que l’on veut et être fidèle à soi-même. Vous ne devriez pas vous forcer à faire n’importe quoi ou être quelqu’un que vous n’êtes pas. Vous n’êtes pas obligé d’avoir un blog, par exemple. Vous n’êtes même pas obligé d’avoir un site. Vous n’êtes pas obligé de travailler avec des clients directs si vous préférez laisser les agences trouver des clients et échanger avec eux. Chaque personne et chaque situation est différente. Trouvez ce qui vous convient le mieux, ce qui vous rend heureux et ne vous sentez pas obligé de faire quelque chose qui ne vous convienne pas.

Un grand merci à Nikki Graham d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et d’avoir accepté de partager son expérience et ses conseils.

Karen Renel-King, portrait d’une traductrice assermentée

Par Aurélien Vache, étudiant M1 TSM

Karen Renel King

 

Karen Renel-King, que nous appellerons simplement Karen, nous vient tout droit du pays de l’oncle Sam. Actuellement établie dans cette magnifique ville d’Amiens, elle peut vous traduire un contrat de droit commercial les yeux fermés (enfin, pas complètement).

La traduction assermentée, kézako ?

« Il s’agit de traduire de manière certifiée un certain nombre de documents, comme des actes de procédure, des actes d’huissier, des actes notariés, des pièces administratives, des actes de mariage ou de divorce, etc. Le traducteur assermenté est reconnu comme étant un officier ministériel qui certifie qu’un texte traduit (vers le français ou vers une autre langue) est une traduction fidèle et exacte d’un document original qui peut être rédigé en français ou en une autre langue. »

Se connaître, c’est quand même mieux !

Née dans le Midwest, Karen quitte sa mère patrie pour sa patrie d’adoption, la France, à l’âge de six ans. À l’instar de sa famille, elle ne parle pas un traître mot de français à son arrivée mais fait pourtant partie de la « tête de classe », laissant présager un avenir prometteur. Après avoir décroché son bac à Paris, Karen étudie à la Sorbonne et y obtient un DEA (le diplôme d’études approfondies est équivalent aujourd’hui à un Master 2) en traduction en 1982. Et depuis 1985, elle exerce notamment en qualité d’experte auprès de la Cour d’Appel d’Amiens, où elle traduit et interprète. Membre de la Guilde Européenne des Traducteurs, de la Société française des traducteurs (SFT pour les intimes) ainsi que de l’UNETICA (Union Nationale des Experts Traducteurs Interprètes près les Cours d’Appel), Karen a montré un intérêt croissant pour la traduction.

Karen, une traductrice chevronnée

Forte de presque trente années d’expérience dans le domaine de la traduction, Karen a notamment traduit pour de grandes marques et institutions telles que BNP Paribas, LCL ou encore Bonduelle. Elle est par conséquent très sollicitée, et réceptionne des demandes provenant des quatre coins du globe, mais surtout de l’Hexagone. Son expertise repose sur un large éventail de documents : des actes de mariage, des attestations de stage, des bulletins de salaire, des casiers judiciaires, des documents de fusion-acquisition, mais aussi des actes de naissance et des relevés de notes (liste non exhaustive, loin s’en faut). Karen peut rester une semaine sans sortir, ce qui contraste avec son âme de globe-trotteuse. Effectivement, lorsqu’elle est prise d’une envie d’évasion loin de la grisaille picarde, elle laisse son bureau à la disposition de son employée et saute dans le premier avion à destination d’un pays exotique (photo à l’appui). L’efficacité et la qualité de ses services ne sont plus à prouver, et elle reçoit beaucoup de demandes de stages. On lui a d’ailleurs déjà proposé de dispenser des cours de traduction à l’Université de Cergy-Pontoise, offre qu’elle a déclinée, car il est difficile de courir deux lièvres à la fois.

Être un bon traducteur, ça veut dire quoi grosso modo ?

Selon Karen, tout traducteur qui se respecte doit être rapide, organisé, doué d’une justesse des mots irréprochable et ne former plus qu’un avec l’orthographe. Exercer en tant qu’indépendant requiert en outre une concentration sans faille. C’est une compétence qui s’apprend et se développe, entre autres, par le yoga ou la méditation, et Karen en sait quelque chose puisqu’elle fait trente minutes de méditation par jour. La motivation du traducteur qui travaille à son compte est également mise à rude épreuve, et à juste titre : il s’avère qu’il est assez isolé, sauf s’il appartient à des réseaux. Karen, par exemple, connaît très peu de traducteurs, bien qu’elle soit en contact avec des agences parisiennes, lyonnaises et marseillaises. Par ailleurs, il est communément admis qu’un traducteur traduit vers sa langue maternelle. Toutefois, comme le rappelle judicieusement Lucie Lhuillier, « ce n’est pas toujours le cas dans la réalité ». En effet, il peut arriver qu’un traducteur traduise vers plusieurs langues. Karen en est la preuve, elle qui préconise de connaître chaque mot sur le bout des doigts et de ne pas trop recourir aux dictionnaires. Ce n’est pas une sinécure, j’en conviens, mais Karen souligne, d’une part, que les stages constituent pour le traducteur novice une étape très importante pour consolider ses connaissances théoriques et pratiques. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, pas vrai ? D’autre part, elle confie qu’il faut être bien dans sa peau et surtout aimer ce que l’on fait.

Traducteur, une profession aux multiples facettes

Nous sommes nombreux, Karen y compris, à affirmer que la traduction littéraire constitue une niche étroite, et qu’il faut donc savoir faire son trou ! Le traducteur littéraire est certes plus libre, mais il exerce une activité très spécialisée sans pour autant bien gagner son pain. Ça, ce n’est pas un scoop. Karen remarque que, d’une manière générale, le métier de traducteur est assez méconnu du grand public. Effectivement, force est de constater que, d’un point de vue extérieur, nous sommes loin de nous imaginer qu’un traducteur peut devoir comparaître au tribunal pour un mot mal utilisé ou omis, en particulier, cela va sans dire, dans les sphères technique et juridique. Puisqu’on parle de justice, il est également à noter qu’en matière de traduction assermentée, les règles varient d’une nation à l’autre. Ainsi, alors qu’en France « le traducteur assermenté est homologué par les juridictions de premier ou second degré » ou « par le ministère de la Justice », le système pratiqué en Angleterre ou aux États-Unis est assez différent : dans ces pays, il suffit de jurer de bien connaître la langue. En France (métropolitaine et d’outre-mer) en revanche, c’est sur dossier que les choses se jouent. Par ailleurs, Karen conseille d’exercer en libéral et d’adopter au départ le statut de micro-entrepreneur, car cela représente jusqu’à 32 000 euros de gains annuels. D’un autre côté, Karen signale que la traduction financière est très complexe : le vocabulaire diffère entre anglais britannique et anglais américain, c’est pourquoi il faut être extrêmement spécialisé. Le fait est qu’un spécialiste sera tout à fait à même de traduire rapports financiers et autres réjouissances de la sorte en deux coups de cuillère à pot, à condition toutefois de disposer de ses propres modèles. Gardons aussi à l’esprit que les traducteurs peuvent être amenés à traduire des guides divers et variés tels que ceux de la collection « Pour les Nuls » (For Dummies en anglais). Alors, lorsque vous vous délecterez à la lecture du bouquin qui vous fera passer de Padawan à Maître Jedi en crochet ou en dessin, vous aurez une petite pensée pour la personne qui l’a traduit en français.

Profession traducteur freelance : le bon grain et l’ivraie

Comme tous les métiers, celui de traducteur freelance présente ses avantages et ses inconvénients. Comme son nom l’indique, le traducteur freelance dispose de plus de liberté. Cependant, Karen rappelle qu’il s’agit d’un métier difficile qui, répétons-le, nécessite d’être très concentré, dans sa bulle, et qui peut entraîner des soucis de santé dus à un trop-plein de stress. De plus, Karen regrette que les clients se permettent parfois d’appeler tard dans la soirée et le week-end, au grand dam de sa famille. Notons que ces derniers ne comprennent pas forcément la traduction ni le fait qu’on ne traduise que vers une seule langue. À ce propos, certains professionnels de la traduction se plaignent de ne traduire que vers la langue de Molière. Karen constate de surcroît que le traducteur néophyte tend à accepter trop de demandes. Néanmoins, elle souligne enfin qu’un traducteur assermenté gagne mieux sa vie qu’un traducteur généraliste.

Les agences de traduction, une fausse bonne idée ?

C’est en tout cas ce que pense Karen, qui estime qu’à l’heure actuelle les agences n’embauchent pratiquement plus de traducteurs et que la tendance est à la gestion de projets de traduction. On pourrait aisément penser que les personnes recrutées par les agences de traduction passeront le plus clair de leur temps à traduire des textes en tous genres. Or, il semblerait que la réalité soit tout autre : à défaut de traduire, on s’occuperait d’établir les devis et de répondre aux clients. Karen considère que les agences sous-traitent parce que les charges deviennent chères, ce qui, d’après elle, serait de plus en plus le cas de nos jours. L’avantage qu’elle leur reconnaît, c’est qu’elles s’occupent de la prospection auprès des clients. Elle recommande tout de même de travailler pour les agences de traduction lorsque l’on débute, même si elle note que certaines d’entre elles ne paient pas, ou paient très mal.

En conclusion, j’espère que ce billet vous aura permis d’en apprendre un peu plus sur la traduction assermentée et, plus largement, sur le métier de traducteur. Ce portrait, dont la structure est assez singulière, je l’admets, a en effet pour vocation de sensibiliser le plus grand nombre aux différents aspects de cette profession qui, comme le raconte Margaux Bochent dans son article « Le traducteur vu par le monde extérieur », fait l’objet de nombreux préjugés et stéréotypes. Pour finir, j’adresse un grand merci à Karen pour ses précieux conseils et sa disponibilité.

 

Sources annexes

https://www.traductionassermentee.net/

https://unetica.fr/

https://www.village-justice.com/articles/traducteurs-assermentEs-accrEditEs,12910.html

Portrait et réflexions de Gwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

Par Loréna Abate, étudiante M1 TSM

 

Dans le cadre d’une visite à la DGT, le service de traduction bruxellois de la Commission européenne, j’ai eu la chance de rencontrer Gwenaëlle Diquelou, traductrice qui a assisté à la révolution numérique de son métier tout au long de sa carrière. Voici un résumé de l’échange que nous avons eu au sein des locaux, une agréable discussion que nous avons ensuite approfondie lors d’un appel téléphonique. Je remercie infiniment Gwenaëlle pour sa disponibilité et sa bienveillance.

GDiquelouGwenaëlle Diquelou, traductrice à la DGT

 

Pourriez-vous vous présenter et nous résumer votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Gwenaëlle Diquelou, je suis française d’origine bretonne. J’ai commencé ma carrière dans les institutions européennes en 1993. J’ai en effet travaillé un peu plus d’un an dans une agence décentralisée, le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) installée à Berlin, agence qui a ensuite déménagé en Grèce et que j’ai décidé de ne pas suivre.

J’ai été lauréate d’un concours et j’ai ainsi pu être nommée à Bruxelles, à la Direction générale de la traduction. Cette dernière occupe deux sites : une partie du service basée à Bruxelles, l’autre au Luxembourg. J’ai toujours travaillé à Bruxelles, et mes langues de travail sont essentiellement l’anglais et l’allemand, vers le français.

Pour résumer ma carrière, j’ai quasiment toujours occupé un poste de traductrice. J’ai cependant mis ce métier entre parenthèses il y a une dizaine d’années afin de me consacrer pendant un an à ce que l’on appelle de “l’Editing”. Au lieu de traduire vers le français, j’étais cette fois-ci chargée d’améliorer la qualité de textes originaux essentiellement anglais, avant que ceux-ci soient envoyés à la DGT. Il faut en effet savoir que les personnes qui rédigent les textes législatifs à la Commission ne sont pas nécessairement des “natifs” anglais. Je m’occupais donc de textes originaux rédigés dans ma langue maternelle, le français.

Malheureusement avec le temps, de moins en moins de textes étaient rédigés en français, et le travail commençait à manquer. Je suis alors rapidement revenue à un poste de traductrice.

Cette « parenthèse professionnelle » vous a-t-elle plu ?

Oui, beaucoup. Ce qui est intéressant à la DGT, c’est que l’on est deux-mille personnes si l’on regroupe l’ensemble des services. Ainsi, il est possible de varier les fonctions assez facilement au gré des restructurations, etc. Actuellement, il existe quatre unités divisées par thématiques : je travaille personnellement pour la DG ciblée sur l’agriculture, la pêche, l’environnement, le climat…

À mes débuts de carrière à la DGT, malgré un profil assez généraliste aujourd’hui, j’ai été spécialisée pendant une dizaine d’années dans le domaine des affaires de concurrence : cartels, ententes sur les prix, aides publiques… J’ai notamment participé à la traduction de la décision Microsoft, un dossier de huit-cents pages qui s’avérait crucial politiquement, à l’époque…

Je suis contente d’avoir cette opportunité de “changements réguliers”, car avec le temps, une certaine routine s’installe. Il peut y avoir une certaine monotonie à traduire et réviser quotidiennement. C’est pour cette raison que j’apprécie également faire un peu de terminologie, de formation… Au niveau humain, il est particulièrement agréable de pouvoir échanger avec de nouvelles personnes dans le cadre de notre travail au fur et à mesure de notre carrière.

Comment se passe donc une de vos journées traditionnelles à la DGT, actuellement ?

Eh bien, on lance les applications de notre service dans lesquelles sont listées l’ensemble de nos tâches journalières et hebdomadaires. Je me vois tout de même fréquemment interrompue par des “urgences” qui s’avèrent généralement être des communiqués de presse à traduire dans les meilleurs délais.

Avec le Brexit par exemple, on est régulièrement confrontés à des appels et des documents, ce qui coupe la routine d’une certaine manière. Notre mission est également de savoir intercaler ces urgences avec le reste des documents à traduire.

Par ailleurs, il est extrêmement rare que l’on n’ait “rien à faire” à la DGT. Les effectifs diminuent depuis plusieurs années maintenant. En effet, les professionnels qui partent à la retraite ne sont plus remplacés. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est donc de “faire plus avec moins”. Il n’est pas rare non plus que les huit heures de travail journalières ne soient pas suffisantes.

Consacrez-vous autant de temps à la traduction qu’à la révision ?

Tout le monde traduit, tout le monde révise, y compris les jeunes fonctionnaires. Certains traducteurs en fin de carrière estiment cependant avoir suffisamment traduit et préfèrent se consacrer pleinement à la révision. Personnellement, j’aime faire les deux.

 

Les effets de la révolution numérique sur le métier de traducteur

Pourriez-vous détailler de façon chronologique toutes les évolutions en matière de technologies auxquelles vous avez dû vous adapter au cours de votre carrière ? Comment les avez-vous vécues  ?
Y’a-t-il des aspects du métier disparus qui aujourd’hui vous manquent ?
Et enfin, considérez-vous le métier de traducteur comment étant devenu réellement plus facile et accessible aujourd’hui, ou bien simplement moins contraignant ?

Lorsque j’ai commencé ma carrière en 1987 pour l’armée française en République fédérale d’Allemagne, je travaillais sur papier, avec un crayon, et je confiais mes textes à une secrétaire qui tapait ma traduction sur une machine qui affichait des lignes à cristaux liquides… vraiment artisanal en somme.

Par la suite, je suis partie en Suisse au début des années 1990 dans une institution internationale du domaine bancaire. C’est à cette époque que l’on a commencé à travailler sur ordinateur.

Lorsque je suis ensuite arrivée au Cedefop à Berlin, puis en 1995 à la Direction générale de Bruxelles, on utilisait déjà les logiciels de traitement de texte. Certains traducteurs tapaient leur texte, d’autres les dictaient sur cassettes pour ensuite être rédigés par les secrétaires. Je ne l’ai personnellement jamais fait, peu à l’aise avec cette méthode, et maîtrisant relativement bien la dactylographie.

J’ai donc vécu l’arrivée du grand Internet dans ma vie professionnelle. On a eu à peine le temps d’apprendre à l’utiliser qu’il arrivait déjà dans nos bureaux. Cette nouveauté a réellement été une révolution, peu habile au début pour un traducteur, notamment pour la consultation de références, de ressources… On avait en effet l’habitude d’aller consulter les encyclopédies et les fiches terminologiques dans la bibliothèque de la DGT.

En y repensant, il est difficile de me souvenir de mon ressenti de l’époque. On suivait tout simplement le mouvement, et l’on était surtout très curieux de savoir si tout cela allait réellement nous simplifier la tâche.

Ce que l’informatique a permis de développer, c’est notamment le Workbench, un logiciel de gestion et d’administration de bases de données qui nous a permis de constituer les premières mémoires de traduction. Pour la DGT, c’était un très grand pas. En effet, beaucoup de documents sont assez redondants et peuvent ainsi être “recyclés”.

À titre d’exemple, les processus de décisions législatives à la Commission européenne sont souvent très longs. La création d’un règlement passe par de multiples intervenants (le Conseil, le Parlement, etc.) donc il existe toujours quelque chose qui a préalablement été traduit, on ne part jamais de rien lors d’une traduction. À l’époque, afin de constituer les “mémoires de traduction”, il fallait en réalité effectuer des recherches dans les journaux officiels, en vérifier la traduction, etc. un processus relativement laborieux. Les mémoires de traduction nous ont donc permis de travailler de manière beaucoup plus confortable, bien que je ne me sois jamais considérée comme une “geek de l’informatique”.

On a dû apprendre seuls à se servir des outils, par exemple la première version d’IATE, la base de données terminologique de l’Union européenne, qui était déjà présente.

Il ne m’arrive presque plus d’utiliser des dictionnaires papier aujourd’hui, mis à part un dictionnaire bilingue anglais-français créé par un ancien traducteur du Conseil, qui est extrêmement bien fait.

Sont alors arrivés les systèmes de traduction automatique, qui étaient tout bonnement catastrophiques à leurs débuts. À la DGT, nous “pouvions” utiliser la première version de Systran, qui nous faisait franchement rire. On ne s’en servait bien évidemment jamais, tant les résultats étaient médiocres.

Cela fait quelques années que la traduction automatique de type statistique est apparue. Elle s’avère bien plus performante et il est possible de l’utiliser en complément de nos bases. C’est un saut qualitatif sans précédent. On a beaucoup investi dans la programmation de ces outils, dans l’élaboration automatique de corpus…

Récemment, un pas de plus a été franchi avec l’émergence de l’intelligence artificielle. Le système de traduction automatique basé sur l’intelligence artificielle représente selon moi la version améliorée de la traduction automatique statistique.

Je suis littéralement passée du crayon à papier au simple clic qui est capable de traduire à ma place. Bien évidemment, il faut nuancer ces propos. Mais étant en fin de carrière, c’est là que je considère la vraie révolution du métier avec, je pense, de remarquables possibilités, mais aussi des contraintes nouvelles.

Lors d’une récente assemblée générale, j’ai pu assister à un panel consacré à l’avenir du métier de traducteur. Un intervenant provenant de l’industrie de la traduction y avait été invité et nous a résolument rassurés. Cette personne a insisté sur le fait que les entreprises du marché de la traduction veulent aujourd’hui des traducteurs experts et capables de retranscrire l’essence d’un texte source dans une langue cible, avec toutes ses subtilités, chose que la technologie n’est pas près de savoir faire, aussi perfectionnée soit-elle.

Il voulait dire par là que le cœur du métier, lui, n’a pas changé. On peut concevoir que dans certaines parties du marché, la traduction automatique pourrait éventuellement suffire, mais certainement pas pour de grandes institutions telles que la nôtre ou de grandes entreprises.

Il est vrai que pour certains textes très techniques où la phraséologie ne prime pas, cet outil peut s’avérer merveilleux et d’une grande aide, à condition que la machine soit au point et que les ressources et données soient fiables. Cependant, malgré ce gain de productivité, notre cerveau, lui, dispose des mêmes limites qu’il y a trente ans. La machine nous remplace sur les choses répétitives et sans intérêt pour nous, afin de pouvoir se concentrer sur les tournures les plus complexes qui requièrent du temps et de la réflexion. On ne peut exclusivement se fier à la traduction automatique en cas de panne d’inspiration. L’intelligence artificielle donne en effet cette illusion de perfection en raison de la fluidité du texte parfois déconcertante.

Finalement, cela demande une intelligence et une vigilance accrue, la traduction automatique pouvant causer des erreurs qu’un traducteur humain ne pourrait pas commettre. En effet parfois, lorsque je relis certains collègues qui utilisent la traduction automatique, je vois les pièges. Des mots ou des phrases peuvent être omis, ou ajoutés ! Je trouve essentiel de creuser ces questions et de former la nouvelle génération en prenant en considération tous ces enjeux.

Vous épanouissez-vous autant qu’avant dans votre travail ?

D’une manière générale, je suis de nature très optimiste et pragmatique. J’ai vécu des périodes plus difficiles que d’autres. Après vingt ans de métier, je commençais à fatiguer de cette routine, d’où ma petite parenthèse dans l’Editing. Mais d’une manière générale, je ne suis pas pressée de prendre ma retraite. J’estime que j’ai encore beaucoup à apprendre, et je vois l’arrivée de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle dans mon métier comme une nouveauté qui est passionnante.

Si l’on me demandait quelle devrait être la principale qualité d’un traducteur, je répondrais la curiosité. Je suis curieuse de voir les futures métamorphoses, et cela donne beaucoup de « peps » à ma carrière. Certains de mes collègues sont plus méfiants et réticents, et ont tendance à penser que « c’était mieux avant ». D’autres se sentent limités dans leur créativité à cause des mémoires de traduction et de la traduction automatique. Je ne suis pas du tout de cet avis, car la traduction administrative ne représente pas un travail de création.

Si les traducteurs littéraires sont des auteurs, je me considère plutôt comme une artisane. Lorsque l’on traduit par exemple un règlement sur les droits d’auteurs, il faut davantage faire preuve de cohérence et de rigueur que de créativité.

Pour conclure, notre marge se resserre certes, mais l’on doit pouvoir prouver que l’on est aussi utile à la machine qu’elle l’est pour nous. Je trouve cela très stimulant, je répondrais donc oui, je suis toujours épanouie, différemment. Jusqu’à la fin, j’aurai à m’adapter pour en tirer le meilleur parti pour moi et pour mon bienêtre au travail.

Un tête-à-tête inspirant avec Damien Guibbal : un traducteur français au Canada

Par Amélia Guibbal, étudiante M1 TSM

DamienGuibbal

 

Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec un traducteur passionné au parcours hors normes. Damien Guibbal, mon frère, traducteur en société de traduction chez Ford International à Edmonton en Alberta, au Canada à l’âge de 33 ans nous fait part de son parcours et de son histoire. En effet étant traducteur depuis 2011, des anecdotes, des histoires, des recommandations et des mises en garde il en a plein les poches.

Bonjour Damien, pourrais-tu te présenter en quelques mots et nous parler un peu de ton parcours?

J’ai 33 ans et je vis en Alberta au Canada. J’ai passé la majeure partie de ma scolarité dans les écoles primaires et secondaires françaises. Par la suite, j’ai choisi d’étudier à Canterbury en Angleterre pendant 3 ans, pour obtenir les papiers nécessaires pour entrer au Canada, mon objectif principal. J’ai ensuite étudié à l’Université de Montréal où j’ai suivi une licence en traduction. J’ai été traducteur indépendant pendant quelques années, puis j’ai travaillé chez Amani. Cependant, l’entreprise a dû fermer ses portes. Je travaille à présent chez Ford International.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le domaine de la traduction? Est-ce un domaine qui t’a toujours attiré?

J’ai voulu travailler dans la traduction parce que dans ma vie personnelle, j’ai souvent fait face à des activités, des événements familiaux ou universitaires qui m’ont permis très rapidement d’effectuer des activités de traduction et d’interprétariat. Très jeune, j’ai eu le privilège grâce à ma mère de visiter plusieurs pays au cœur de familles diverses et variées. Lors de ces voyages, j’étais l’un des rares qui savaient faire de l’interprétation depuis l’anglais ou le français. Nous n’avions qu’entre 12 et 16 ans et nous n’étions pas encore des experts, mais ma connaissance de la langue anglaise et ma compréhension des divers accents étaient déjà poussées. J’ai également pu interpréter plusieurs présentations devant un public en tant que volontaire lors de diverses activités universitaires. C’est un domaine qui m’a toujours attiré parce qu’il me permettait d’accomplir deux choses qui me tiennent à cœur. Rencontrer des gens qui ont besoin de mon aide et faire du bon travail sans pour autant être sur le devant de la scène.

As-tu connu des moments très difficiles ou des périodes de doute au cours de tes études? Qu’est-ce qui t’a permis de garder le cap?

Je dirais que mon choix n’était pas le plus simple, l’immigration canadienne est stricte et extrêmement réglementée. Lorsque j’ai annoncé ne pas vouloir rester en Angleterre à ma famille, il leur a été difficile de comprendre pourquoi. L’Angleterre était encore, à l’époque dans l’Union européenne. Vivre là-bas m’aurait permis de bien vivre tout en restant proche de ma famille pour les voir régulièrement. Le séjour en Angleterre s’est fait à contrecœur, un pays extrêmement différent de la France pour de multiples raisons. J’avais déjà visité les deux pays auparavant. Mais l’Angleterre ne m’avait pas vraiment tapé dans l’œil. Le parcours n’a pas été simple, beaucoup de prises de tête avec mes parents, de soirées passées à éplucher des choix de sujets majeurs ou mineurs, de difficultés administratives avec l’immigration canadienne ou les résidences universitaires, sans compter les difficultés d’adaptation dues aux différences culturelles ou aux attentes personnelles une fois sur place. Oui, je ne compte plus le nombre de fois où ma mère m’avait conseillé d’abandonner mes projets. Mais j’ai choisi de garder le cap parce que toute ma vie, je ne m’étais jamais vraiment posé. Je n’avais pas vraiment d’endroit où je me sentais vraiment chez moi. J’ai passé plusieurs années dans des écoles françaises pour ensuite devoir tout abandonner et intégrer des écoles réunionnaises. Même en apprenant la langue, je ne m’y suis jamais senti comme chez moi. La malédiction de ceux qui naissent avec deux cultures opposées, je n’en ai aucun doute. Je voulais simplement partir dans un pays complètement différent, et faire de ce pays mon hameau de paix. Cela a été difficile, mais l’objectif a été atteint. Quand je vois mes deux pays aujourd’hui (France et Angleterre), je ne peux m’empêcher de penser que j’ai pris la bonne décision.

Travailles-tu, actuellement, en tant qu’indépendant ou au sein d’une société de traduction? Es-tu amené à te déplacer pour ton travail?

Pour l’instant je ne travaille pas dans une société de traduction, mais je l’ai fait par le passé pendant 3 ans. J’en garde un très bon souvenir même si ce n’est pas un travail simple. Je ne sais pas ce que vous savez sur le métier de traducteur, mais ce n’est pas fait pour tout le monde. Si vous travaillez en société de traduction, le travail est garanti, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il sera facile. À moins que vous travailliez pour une grande entreprise, votre salaire dépend directement soit du nombre de pages, du nombre de mots ou si vous êtes chanceux, du nombre d’heures passées sur chaque projet. Les clients déposent leurs demandes de traductions avec des conditions claires et précises sur ce qu’ils souhaitent. Votre professionnalisme sera constamment mis à l’épreuve entre ce que vous pensez être le mieux pour votre client et ce que votre client pense être le mieux pour lui. Une part grandissante de votre travail s’apparente à de la diplomatie internationale, à de la vente automobile en concessionnaire ou a du marketing. C’est à vous de convaincre le client de faire affaire avec vous. Votre supérieur vous tiendra responsable de chaque contrat perdu ou non obtenu, les heures sont longues et la pression constante. C’est un emploi où l’on s’améliore constamment, où l’on tisse des liens très forts et très rapidement avec nos collègues à travers les multiples difficultés communes que nous devons surmonter. Je ne regrette pas l’expérience, mais je conseille à tous ceux qui veulent s’y lancer d’y être préparés.

Si tu es un indépendant, comment fait-on pour s’installer à son compte?

En effet, j’ai aussi travaillé en tant qu’indépendant. Travailleur indépendant parait simple sur papier. En théorie, vous avez juste besoin d’un accès internet, d’un ordinateur avec la suite Microsoft, d’une table et d’une chaise. Le problème est qu’il y a une très forte compétition entre les traducteurs indépendants. Être traducteur indépendant s’apparente, sans s’y méprendre, à lancer sa propre compagnie. Il faut se faire connaitre et obtenir une reconnaissance soit du gouvernement, de l’association des traducteurs du Québec OTTIAQ, de votre liste personnelle de connaissances ou des relations que vous avez tissées au fil des années. Il va falloir vous rendre régulièrement aux conférences de traduction et autres événements afin de vous faire connaitre, d’établir une liste de contacts, et d’obtenir suffisamment de travail pour pouvoir en vivre. Comprenez-moi bien, une très grande partie des traducteurs indépendants ne vivent pas de ce métier, il s’agit d’une activité subsidiaire pour des revenus supplémentaires. Une fois établie et reconnue, du moment que vos clients apprécient votre professionnalisme, la réputation qui s’ensuit suffit pour mettre en place votre entreprise.

Quelles sont tes langues de travail? Es-tu parfois amené à traduire vers d’autres langues que ta langue maternelle?

Je travaille uniquement de l’anglais vers le français et inversement. Je ne travaille jamais dans d’autres langues, nous avons des spécialistes pour chaque langue et je compte sur leur expertise lorsque cela est nécessaire.

À quoi ressemble ta journée «type»?

En bureau de traduction, ma journée type consiste d’abord à revoir tous mes dossiers pour voir s’ils sont à jour ou s’ils nécessitent un suivi. Je dois ensuite consulter les trois autres membres de mon équipe pour m’assurer que rien ne s’est passé pendant mon absence à propos de l’un de nos dossiers. Une annulation, un allongement ou une majoration par exemple. Je dois ensuite suivre les directives de mon chef de groupe et organiser ma journée afin d’accomplir mes objectifs à temps. Si je ne réussis pas, le salaire de toute mon équipe s’en retrouvera pénalisé ou notre temps de travail sera rallongé afin d’atteindre les objectifs initialement fixés. Le chef de groupe divise le temps de travail et fixe les objectifs en fonction du temps accordé par le client pour finir le projet. Demander plus de temps au client nous ferait perdre le contrat a l’avenir, il n’y a donc que très peu de marge de manœuvre.

Tu travailles au Canada. Quelles sont les différences majeures que tu as remarquées avec la France? Et pourquoi le Canada?

Je travaille au Canada parce qu’en France, à moins que vous parliez 6 langues, vous n’avez aucune chance de travailler dans la traduction. Les Belges ou les Néerlandais parlent depuis leurs naissances 3 ou 4 langues, il y a beaucoup de compétition. De plus, les salaires en traduction sans diplôme universitaire ou s’il n’est pas reconnu par un organisme de traduction sont extrêmement bas. Être traducteur indépendant en Europe est extrêmement difficile.

Il y a plusieurs différences entre le Canada et la France. Les traducteurs indépendants sont reconnus et appréciés, ils n’ont pas de restrictions quant au nombre de langues qu’ils parlent. Le système canadien valorise un système qualitatif plutôt que quantitatif. Les Canadiens préfèrent des traducteurs spécialisés dans deux langues plutôt que des traducteurs qui en parlent 5 ou 6. Les instances canadiennes recherchent des traducteurs de l’anglais vers le français ou inversement pour des documents légaux, des comptes rendus d’audience, des brevets pour des inventions, des analyses scientifiques ou statistiques, des amendes ou reprises de possessions de la police canadienne, etc. À mon avis, le Canada reste un meilleur environnement si l’on souhaite devenir traducteur.

Utilises-tu les outils de TAO et de traduction automatique? Et qu’en penses-tu ?

Oui je les ai utilisés de manière récurrente. Il s’agit d’un outil incroyable qui nous fait gagner énormément de temps pour des chaines de phrases qu’on a déjà traduit des centaines de millions de fois. Plusieurs de mes collègues s’inquiètent de cette évolution. Je pense que cette technologie est la bienvenue, elle est même devenue indispensable pour un travailleur indépendant. Imaginez que vous deviez traduire des textes légaux comme des contrats ou des baux pour des locations : 90 % du document est toujours le même, seul les noms et les amendements du contrat changent. Cela serait beaucoup de travail inutile et de temps perdu. De toute façon, l’outil nous permet toujours de choisir comment traduire chaque phrase, le résultat final sera donc toujours le nôtre. Je m’inquiéterai le jour ou la machine pourra, comme aux échecs, prendre une décision plus vite et mieux que moi.

Quelles sont pour toi les plus grandes difficultés et les plus grandes contraintes du métier de traducteur?

Les heures de travail. En indépendant, votre salaire dépendra de vos clients, mais vous ne compterez pas vos heures. En société, votre salaire sera prédéfini, mais votre équipe comptera sur vous pour être présent quel que soit le jour. Comprenez bien, si vous n’aimez pas travailler les fins de semaine, pendant les vacances ou très tard le soir jusqu’a 3 ou 4 h du matin, si vous n’aimez pas la répétition, le travail en équipe, la conciliation, la diplomatie ou si vous n’aimez pas vous vendre, ce travail n’est pas fait pour vous.

Et qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier?

Les liens que l’on forge. Le travail est difficile et éreintant, vous rentrerez chez vous le soir épuisé à force de scruter un écran pendant des heures. Mais comme dit le proverbe, c’est à travers les difficultés que les meilleures relations s’entretiennent. En société, chaque projet vous rapprochera de vos collègues et à travers toutes les difficultés que vous surmonterez, vous vous sentirez comme faisant partie d’un tout. En indépendant, vous serez très proches de vos clients qui vous feront partager de très bons moments, chaque projet que vous accomplirez renforcera la confiance qu’ils ont en vous et vous tisserez des liens avec de nombreuses personnes. Vous aurez un large cercle de connaissances, on vous reconnaitra dans la rue et on vous accostera pour vous poser des questions sur vos activités.

Quels conseils donnerais-tu à de jeunes traducteurs/étudiants en traduction?

Je pense leur avoir donné suffisamment de conseils jusqu’ici. Mais si j’en avais un en particulier, ce serait celui-ci : la traduction est une opportunité de vous construire et de vous faire un nom. Il ne faut absolument pas s’y jeter avec des yeux ébahis rêvant d’un emploi idéal. Comme partout, il y a des avantages et des inconvénients, accepter les inconvénients nous permet de mieux apprécier les avantages. Le démarrage est difficile, mais une fois la pente remontée, votre futur est entièrement entre vos mains.

Et pour finir, de nouveaux projets à venir?

J’ai trop voyagé jusqu’ici, jamais plus de six mois au même endroit depuis mes 18 ans. Je souhaite juste me poser. Néanmoins, je veux toujours découvrir de nouveaux endroits, par exemple je suis allé au Japon cette année. Un pays magnifique que je recommande mais pour l’instant, je voudrais des enfants et fonder ma propre entreprise de traduction une fois que j’aurai changé de province.

 

Merci infiniment Damien pour le temps accordé et pour ta patience. Merci pour toutes les réponses que tu as apportées et nous te souhaitons vraiment le meilleur pour la suite. En espérant que cette nouvelle année sera aussi fructueuse pour toi que l’année dernière. Merci encore pour tous tes conseils, et je sais que tes réponses en inspireront et motiveront plus d’un !

Propos recueillis par Amélia Guibbal

 

J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

Entretien avec Lisa Pécherot, traductrice au Bureau International du Travail à Genève

Par Clara Sarritzu, étudiante M1 TSM

 Photo Lisa Pécherot

Tout d’abord, concernant vos études, quel a été votre parcours ? Et quelles sont vos langues de travail ?

Alors, concernant mon parcours, j’ai fait un double cursus à l’ISIT en traduction juridique et à l’Université de Paris Sud en droit, option droit international public, dont une année d’échange en Écosse. J’ai le titre de traductrice de l’ISIT, plus une Maîtrise de droit international public. Ensuite, j’ai fait un troisième cycle en Angleterre, un LLM en Human Right and Criminal Justice puisque je me suis spécialisée dans le droit international des droits de l’Homme. Mes langues de travail sont l’anglais et l’espagnol et j’ai terminé mes études en 2002.

Pourquoi avoir choisi le domaine de la traduction ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans le métier de traductrice ?

J’aimais beaucoup les langues au lycée. Je faisais de l’anglais, de l’espagnol et j’avais choisi une troisième langue qui était le russe. C’est un domaine qui m’a toujours énormément attirée, j’aime le fait de pouvoir communiquer avec ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Faire l’effort de communiquer dans une langue qui n’est pas la nôtre, c’est très agréable. Apprendre une langue, c’est aussi une ouverture vers d’autres cultures. On apprend comment les gens vivent ailleurs, et même la manière d’exprimer certaines choses qui n’est pas la même que la nôtre. C’est aussi presque une forme de respect envers les gens qui font partie d’une autre culture d’apprendre à parler leur langue, de s’intéresser à leur culture. Je suis donc plutôt dans un esprit de communication et d’ouverture vers l’autre. Quand j’ai eu mon bac, je me suis vraiment posé la question de ce que j’allais faire, mais je ne voulais pas faire que des langues. Pour moi, ce n’était pas suffisant, je ne voyais pas vraiment quels débouchés il pouvait y avoir et ce que cela pouvait m’apporter. Quand j’étais en terminale, on m’a posé la question mais je ne me suis pas dit tout de suite « Tiens, je veux être traductrice ! ». J’ai découvert les différentes formations qui étaient proposées. L’Université de Nanterre offrait une formation qui alliait le droit et les langues, mais la formation n’était proposée qu’avec une seule langue. Étant donné que j’avais trois langues, je voulais en garder au minimum deux. C’est pour ça que je me suis tournée vers l’ISIT qui proposait ce double cursus, plutôt que vers les écoles de traduction classiques. Je voulais vraiment me spécialiser, faire des langues et autre chose en plus à côté. Par la suite, je me suis d’abord orientée vers une carrière juridique mais je n’ai jamais abandonné la traduction, j’en faisais sur mon temps libre parce que ça me plaisait vraiment et que ça me permettait de faire autre chose. J’avais un poste très politique, j’ai travaillé pour une organisation syndicale pendant 8 ans, mais dans le domaine du droit international et des droits de l’Homme. Donc les langues étaient vraiment un outil nécessaire et essentiel. Et puis progressivement, je me suis remise à la traduction à temps plein il y a quelques années parce que c’est aussi une manière de faire de l’international. Pour moi, c’était vraiment une continuité de mon parcours, et aujourd’hui je n’envisage pas de faire autre chose que de la traduction à temps plein parce que c’est un métier dans lequel on n’a jamais fini d’évoluer. On peut toujours se re-spécialiser dans d’autres domaines. Alors oui ça s’anticipe, ça demande du temps et c’est parfois difficile, mais c’est toujours possible. On n’a jamais fini d’apprendre, et ça c’est vraiment très agréable. J’aime beaucoup cet aspect de progression permanente vers le mieux, qui est selon moi flagrant dans le monde de la traduction. C’est très valorisant ! Et puis on sait ce qu’on fait, on sait si on a été efficace sur une journée,  on arrive à peu près à mesurer son efficacité et sa productivité. Le champ des possibles est quasi infini dans la traduction !

En tant que traductrice au Bureau International du Travail, utilisez-vous les outils de TAO tel que Trados ? Si oui, lesquels ? Avez-vous été formée à l’utilisation de ces outils de TAO au cours de vos études ?

Alors, lorsque j’étais traductrice indépendante j’utilisais beaucoup Trados, mais je n’ai pas fait mes études à une époque où l’apprentissage de leur utilisation était intégré dans les cursus car ils étaient encore peu développés. Je me suis donc formée par la suite.

Au BIT on a un outil qui s’appelle MultiTrans, et il me semble que chaque organisation internationale a son propre outil de traduction. MultiTrans c’est un outil plus facile à utiliser que Trados qui fonctionne aussi par segment et dans lequel on a toute notre base de données. Il permet également de travailler dans Word de manière plus classique, donc c’est un autre rapport au texte. Par exemple, on peut choisir d’utiliser soit l’agent de traduction pour les textes qui sont très repris, soit on passe une espèce d’agent qui va mouliner le texte et le ressortir dans Word avec des segments qui sont surlignés dans certaines couleurs, et ensuite on va rechercher ces segments dans une autre fenêtre sur le logiciel MultiTrans et on peut choisir de remplacer ces segments ou pas. On a peu de textes qui sont vraiment très repris au BIT, je trouve que ça permet de garder une certaine créativité. Et surtout, quand on est dans la fenêtre de traduction de Trados, je trouve que c’est plus compliqué pour gérer les répétitions par exemple, parce qu’on perd de vue les paragraphes. En ce moment, on essaie de faire le point sur nos méthodes de travail, mais je ne pense pas que nous changerons de prestataire. La majeure partie des traducteurs qui travaillent en organisation internationale sont contents de pouvoir continuer à travailler dans Word.

Au cours de la première année de Master TSM à l’Université de Lille, on nous a appris qu’il est très important d’être présent sur les réseaux sociaux tels que LinkedIn ou Twitter. Qu’en pensez-vous ? Et selon vous, dans quelle mesure les réseaux sociaux peuvent être utiles dans le métier de traducteur ?

Quand j’ai fait mes études en traduction on n’avait pas cet aspect-là dans la formation. Mais je sais qu’aujourd’hui toutes les formations en traduction offrent cet aspect. Au-delà des réseaux sociaux c’est surtout l’aspect commercial de la profession qui est mis en avant : comment se constituer un réseau, comment démarcher les clients, etc. C’est vrai que c’est très bien d’aborder ça pendant la formation, c’est essentiel dans les activités de réseautage d’être présent sur les réseaux sociaux. Alors, Twitter je ne l’utilise pas, je pense que c’est une question de génération. Pour moi, c’est aussi une question de temps, quand on a un compte Twitter il faut l’animer sinon ça n’a pas d’intérêt, et c’est vrai que je n’ai pas vraiment le temps. J’ai un compte LinkedIn que j’utilisais plus ou moins quand j’étais traductrice freelance et que j’utilise encore un petit peu. J’ai eu des contacts professionnels par ce biais-là et ça m’a aussi permis de mettre en contact des clients avec des traducteurs qui n’avaient pas ma combinaison linguistique ou qui n’avaient pas les mêmes domaines de spécialisation que moi. Maintenant, je pense qu’il faut aussi s’en méfier, parce qu’on reçoit parfois des invitations à se connecter avec des gens qu’on ne connaît pas. Alors on accepte pour élargir son réseau, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut se fier à ces personnes. Quand il faut mettre en relation des clients avec des traducteurs, il faut se méfier parce que ce n’est pas parce qu’ils sont dans notre réseau qu’on les connaît et qu’on connaît leur travail. Parfois, je me fais aussi démarcher par des clients que je ne connais pas, et je n’ai pas forcément envie de mettre un confrère ou une consœur en relation avec ce client, ne sachant pas si c’est un bon client ou pas. La présence sur les réseaux sociaux est essentielle pour l’activité commerciale du traducteur, mais il faut aussi prendre un peu de distance par rapport à toutes ces demandes de mise en réseau.

Vos langues de travail sont l’anglais et l’espagnol. Utilisez-vous quotidiennement ces deux langues dans votre travail au BIT ?

Pas du tout. Et même quand j’étais en freelance, j’ai été très surprise car c’était essentiellement l’anglais. Quand j’ai commencé mes études, je voulais abandonner l’espagnol et garder le russe parce que je trouvais qu’anglais-espagnol c’était une combinaison trop classique, mais ça n’a pas été possible. Au BIT les textes sont presque tous rédigés en anglais, il arrive parfois qu’on ait un texte en espagnol mais c’est assez rare. C’est donc parfois un peu compliqué pour moi quand je reçois un texte en espagnol, parce que j’ai tellement l‘habitude de travailler en anglais que c’est difficile de se replonger dans une autre langue. Mais ça revient évidemment très vite ! Donc je dirais que je travaille 80% du temps sur des textes en anglais et 20% sur des textes en espagnol, et c’était pareil quand je travaillais en freelance. C’est vrai que ça peut surprendre quand on débute et que c’est compliqué parce qu’il faut tout de même pratiquer l’espagnol de temps en temps pour ne pas perdre la langue. En plus de ça, l’espagnol des relations diplomatiques est assez différent de l’espagnol marketing ou de l’espagnol latino-américain.

Êtes-vous parfois amenée à traduire à partir de votre langue maternelle vers l’une de vos langues de travail ?

Non, je refuse systématiquement. Je l’ai fait parfois pour rendre service à des amis mais ce n’était pas en tant que professionnelle, c’était vraiment pour dépanner. Et j’ai toujours bien précisé que ça ne sera jamais aussi bien que si c’était fait par un traducteur qui traduit vers sa langue maternelle. Donc je refuse toujours de le faire à titre professionnel parce que je ne peux pas garantir la qualité. C’est même une question d’éthique. Au BIT ça ne se fait pas du tout, on a une unité linguistique pour chaque langue avec des traducteurs natifs de pays anglophones ou hispanophones. Donc on n’est jamais amenés à traduire vers nos langues de travail. Mais quand j’étais en freelance, parfois il fallait expliquer aux clients pourquoi je refusais de leur faire la traduction vers l’anglais ou l’espagnol. Et je pense que refuser au client de le faire et le mettre en relation avec un traducteur natif c’est un gage de sérieux pour le client. Une fois qu’on a expliqué ça au client, en général on ne perd pas ce client même après avoir refusé de faire sa traduction vers une langue qui n’est pas notre langue maternelle. J’ai même parfois eu des clients qui sont revenus vers moi pour de la traduction vers le français, parce qu’ils avaient gardé l’idée de quelqu’un de sérieux.

Y a-t-il une « journée type » pour un traducteur ou une traductrice au BIT ? Quelles sont les tâches que vous effectuez quotidiennement ?

Il n’y a pas de journée type. Ça dépend beaucoup des réunions, des conseils d’administration qui ont lieu trois fois par an et des conférences internationales qui ont lieu une fois par an. Et on sait que ces périodes sont très intenses pour nous. Les textes sur lesquels nous sommes amenés à travailler relèvent toujours des mêmes domaines : le monde du travail, les organisations syndicales, les organisations patronales, le dialogue social. Ce sont donc toujours les mêmes thématiques qui reviennent mais les textes sont tout de même très variés, visant des publics très différents. Il peut s’agir de documents officiels, de textes portant sur des normes internationales, de conventions et de traités internationaux qui vont être ratifiés par les États membres, qui demandent donc une technicité particulière. Parfois, il s’agit aussi de communication interne, de messages du directeur général, de profils de poste qui sont recherchés ou d’accords internes en matière de ressources humaines. Les textes sont donc extrêmement diversifiés et il n’y a pas vraiment de journée type, ça dépend de ce qui nous arrive. On est au service des différents départements du BIT, on s’adapte donc à leurs exigences et à leur propre calendrier. Pendant les conseils d’administration et les conférences internationales, le rythme de travail est extrêmement exigeant car nous sommes amenés à traduire en direct des amendements qui sont apportés en salle. Pour cela, on travaille avec un logiciel qui a été conçu spécialement pour le BIT et qui permet d’afficher la traduction des amendements en trois langues pour que tout le monde puisse suivre et être à même de les valider ou pas. C’est vraiment un aspect particulier de notre métier qui est très exigeant et qui implique des horaires de travail très lourds (entre 12 et 18 heures par jour). Mais c’est vraiment une période particulière de l’année et c’est le cœur du réacteur de l’organisation, c’est à ce moment-là qu’on adopte les nouveaux traités. On est là pour faciliter le débat et on est alors au service non plus des différents départements de l’organisation mais plutôt des différents membres de l’organisation.

Y a-t-il des chefs de projet au BIT, ou les traducteurs gèrent-ils eux-mêmes leurs projets ? Vous chargez vous vous-même de la révision ?

Nous avons un système de gestion de projet. Chaque unité linguistique à un chef d’unité et parallèlement à ces unités on a une unité qui fait de la gestion de projet, c’est donc à cette unité-là que sont envoyés les textes. Ensuite, on a un logiciel d’attribution des projets qui nous permet de référencer les projets. On a donc des référenciaires qui parcourent rapidement les textes et qui vont par exemple, s’il y a une convention internationale qui est citée, nous mettre le lien vers cette convention. Ils préparent en fait les recherches pour que les traducteurs n’aient pas à le refaire et s’occupent également de faire la segmentation du texte à l’aide du logiciel MultiTrans. Ça n’enlève pas tout le travail de recherche que doit faire le traducteur évidemment, mais c’est tout de même une aide énorme. Ensuite, une fois que la préparation du texte est terminée, il est mis dans le logiciel d’attribution et c’est le chef d’unité de chaque unité qui attribue les textes aux différents traducteurs en fonction des domaines de spécialisation de chacun. On a également des réviseurs ainsi qu’un service de mise en page parce que comme c’est une organisation internationale tout est très codifié. Donc au BIT la gestion de projet va jusqu’à la mise en page, tout est très organisé. Lorsqu’un texte est attribué à un traducteur il est également attribué à un réviseur, ce qui permet au traducteur de communiquer avec le réviseur dès la phase de traduction, notamment en ce qui concerne les choix terminologiques. Ça permet vraiment de favoriser le travail d’équipe ! Et après la phase de révision, le réviseur fait systématiquement un retour au traducteur.

En tant que traductrice au BIT, êtes-vous amenée à voyager ou à vous déplacer ?

Non, pour le BIT c’est un poste qui est très sédentaire pour des raisons de coût entre autres. Il y a parfois des réunions de l’Organisation Internationale du Travail qui n’ont pas lieu au siège de Genève, notamment des réunions régionales qui ont lieu une fois par an. Des équipes du secrétariat du BIT se rendent sur place pour organiser les réunions mais nous on travaille depuis Genève. Dans ces cas-là, c’est pareil on est amenés à travailler en horaires décalés pour que, par exemple, lorsque des conclusions sont proposées pour l’adoption pendant la réunion, toutes ces conclusions soient prêtes pour le lendemain matin afin d’être présentées aux participants. Et quand j’étais freelance c’était pareil, je me déplaçais parfois au BIT parce que je faisais de la traduction de conférence quand c’était mon client en tant que freelance, mais sinon c’était très sédentaire. Alors c’est vrai que quand on est traducteur freelance on peut travailler depuis n’importe où dans le monde, mais moi j’aimais bien le confort de mon bureau et mes petites habitudes.

Quels sont les aspects les plus contraignants de votre métier ?

Alors pour moi l’un des aspects les plus contraignants c’est que souvent le traducteur arrive en fin de chaîne. Mais ça c’est quelque chose que j’avais déjà constaté quand j’étais freelance. Quand il y a un projet, tout le monde prend du retard sur le projet, et donc bien souvent on rogne sur les délais de livraison de la traduction. On est donc souvent amenés à travailler en urgence. Pour moi c’est ça la principale contrainte, on ne maîtrise pas les délais et la date à laquelle nous arrivent les textes. En plus, au BIT on a des délais réglementaires donc ce n’est pas négociable. Il faut sans arrêt s’adapter, c’est très stressant !

À l’inverse, quel est l’aspect de votre métier qui vous plaît le plus ?

Moi, j’aime la créativité qui va de pair, je pense, avec la traduction. On s’encroûte très rapidement quand on est traducteur, surtout quand on est traducteur en interne. Je pense que c’est moins le cas quand on est freelance parce qu’on peut avoir une palette de clients beaucoup plus diversifiée. Mais quand on est traducteur interne et qu’on a intégré le jargon interne, on a tendance à acquérir des tics de langage. Il faut vraiment être attentif pour ne pas tomber dans cette routine.

Le développement des traducteurs automatiques est en plein essor et ils sont de plus en plus performants. Êtes-vous inquiète quant à l’avenir du métier de traducteur ? Pensez-vous qu’à terme les traducteurs humains seront remplacés par des machines ?

Alors non, je ne suis pas trop inquiète pour l’avenir du métier, je pense que ça va pousser forcément le métier à évoluer. Mais il a déjà évolué par rapport à il y a vingt ou trente ans j’imagine. J’ai des collègues qui faisaient toutes leurs recherches en bibliothèque par exemple. Aujourd’hui on fait toutes nos recherches sur internet, ça a été une véritable révolution ! Peut-être qu’il y a trente ans on se posait déjà la question avec l’arrivée d’internet. Donc je pense que la question se pose à chaque fois qu’il y a une nouvelle évolution technique ou technologique. Le métier de traducteur évolue beaucoup, aujourd’hui on a les logiciels comme Trados qui poussent aussi les clients et les agences de traduction à tirer les prix vers le bas. C’est déjà une difficulté aujourd’hui. Les logiciels de traduction automatique sont de plus en plus performants en effet. Alors je ne parle pas de Google Translate, moi j’ai testé DeepL sur un document que j’ai eu à traduire au BIT et j’ai trouvé ça pas mal. Ça peut offrir une base de travail intéressante, mais pour certaines choses je pense qu’on ne peut pas remplacer un humain. Notamment pour les textes du BIT, ce sont des textes qui sont parfois très politiques comme les comptes rendus de réunion par exemple où il faut savoir lire entre les lignes pour vraiment saisir le sens politique et diplomatique de ce que dit l’intervenant. Et pour l’instant je pense qu’on en est encore loin avec les traducteurs automatiques. Après, peut-être qu’on passera tout à la moulinette avec les traducteurs automatiques et qu’on aura juste besoin d’un humain pour corriger certaines choses. On ne sait pas encore comment le métier va évoluer, cela dit le métier de traducteur n’est pas le seul à être menacé, si toutefois il est menacé. On pourrait même considérer que l’humain lui-même est menacé et qu’on va tous être remplacés par des robots. Mais je pense qu’il ne faut pas non plus sombrer dans la psychose.

Pour terminer, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans la traduction en freelance ?

Mon premier conseil serait de ne surtout pas se sous-évaluer, et c’est sans doute le plus difficile quand on commence. Il ne faut pas se dire qu’il faut fixer des tarifs assez bas parce qu’on débute, parce ce qu’après c’est très difficile d’expliquer à un client qu’on veut augmenter les tarifs. Les traducteurs d’aujourd’hui, lorsqu’ils sortent de l’école ou de l’université, ce sont des gens qui ont fait des études, qui sont extrêmement bien formés, qui maîtrisent très bien les langues et les logiciels de traduction assistée par ordinateur, et tout ça, ça a un coût. Si on achète Trados et qu’ensuite on l’utilise pour créer des mémoires de traduction, ça demande aussi du temps. Donc il ne faut surtout pas se sous-évaluer. La deuxième chose c’est qu’il ne faut pas se laisser bouffer par le travail. Moi ça a été ma grande difficulté, parfois il faut savoir dire non à un client. Et un client peut être tout à fait à même de comprendre quand le délai est trop serré, que ce n’est pas possible pour nous. J’avais des clients qui me mettaient une pression incroyable mais ils savaient que quand je disais « non, je ne suis pas capable de vous rendre un travail de qualité dans les délais que vous me demandez », ce n’était pas la peine d’insister. Et ils revenaient quand même vers moi par la suite parce que pour eux c’était un gage de qualité. Je crois que quand on se fixe des tarifs trop bas et qu’on accepte n’importe quel travail pour n’importe quel délai, on prend le risque de tomber dans la traduction low-cost. On ne fait pas du bon travail parce qu’on n’a pas le temps de le faire, et parce qu’il faut multiplier les projets pour pouvoir vivre de son métier. C’est extrêmement difficile de se sortir de ce cercle vicieux une fois qu’on est plongé dedans. J’ai connu des traducteurs expérimentés qui avaient pris de mauvaises habitudes et qui n’arrivaient plus à faire de la traduction de bonne qualité, même quand on leur en donnait les moyens en termes de tarif et de délai. Ils avaient été pris pendant des années et des années dans ce système de traduction low-cost et ils n’arrivaient plus à en sortir. Donc mon conseil c’est de vraiment faire très attention à tout ça.

 

Je vous remercie beaucoup Lisa pour le temps que vous m’avez consacré pour cet entretien et pour tous vos conseils.