Traduction automatique : nouvelle alliée des étudiants en traduction ?

Par Marisa Dos Santos, étudiante M2 TSM

Bien que son utilisation, ou non, reste un choix personnel, on ne peut plus nier aujourd’hui l’utilité de la traduction automatique pour les traducteurs. De plus en plus présente, on sait qu’elle inquiète certains professionnels du marché, mais également les futurs diplômés en traduction. Quel étudiant (ou professionnel d’ailleurs) n’a jamais entendu une fois dans sa vie quelqu’un lui dire « Ah oui mais tu sais, dans dix-quinze ans tu n’auras plus de travail… Je le sais moi, j’ai utilisé Google traduction la semaine dernière, c’est top ce truc, ça marche super bien ! » ? Premièrement, pas d’inquiétude : si l’on écoutait tous les détracteurs du métier, la traduction automatique aurait dû nous évincer il y a déjà de ça 50 ans.

Ensuite, le métier de traducteur, eh bien oui, il évolue comme bien d’autres métiers. Et surprise : lui aussi doit s’adapter aux avancées technologiques. Alors, depuis quelques années, un nouveau nom de métier est apparu et commence tout doucement à faire son nid : celui du post-éditeur. L’apparition de ce genre de nouveaux métiers demande au traducteur d’être constamment à l’affut des nouveautés et des actualités du marché. Mais alors, qu’en est-il des étudiants en traduction ? Peuvent-ils réellement atteindre ce principe de « MT literacy » selon lequel un universitaire devrait, entre autres, savoir dans quel contexte utiliser ou non la traduction automatique, pratiquer correctement la pré-édition afin que la traduction machine soit de meilleure qualité ou encore post-éditer efficacement les productions de la traduction automatique afin que le texte final soit de qualité optimale ?

Les chiffres clés de la traduction automatique

La traduction automatique a fait son apparition sur le marché du grand public dans les années 1980 sous la forme de traduction automatique à base de règles. Rapidement, l’intérêt pour cette nouvelle technologie s’est développé et de grandes avancées ont été accomplies, pour arriver au lancement de la traduction statistique dans les années 2000. Cette technologie fonctionnait déjà bien mieux que la précédente, mais est arrivée en 2015 la fameuse traduction automatique neuronale, celle qui a bouleversé le marché et qui effraie ou fascine tant de personnes.

En effet, ce nouveau modèle de traduction utilise des réseaux neuronaux pour produire des traductions très similaires aux traductions humaines. Décriée par certain, adulée par d’autres, elle est au centre du débat traductologique ces dernières années. Elle occupe une place de plus en plus importante dans le marché du travail, et ce n’est pas près de s’arrêter. En effet, d’après l’enquête European Language Industry Survey menée en 2020, 78 % des sociétés de services linguistiques participant à ladite enquête prévoient de commencer ou d’augmenter l’utilisation de la traduction automatique et de la post-édition au sein de leur structure. Alors pour beaucoup de professeurs, il est impératif que les étudiants en traduction soient formés à ces nouvelles disciplines afin de ne pas se retrouver perdus une fois dans le marché.

Qu’en pensent donc les étudiants ?

De nombreux chercheurs se sont penchés sur les capacités de post-édition d’étudiants n’ayant jamais pratiqué la matière ou à qui elle n’avait jamais été enseignée, ainsi que sur leurs ressentis face à cette nouvelle tâche. Leur but était de savoir comment enseigner la traduction automatique et en conséquence, la post-édition, et de comprendre si ces deux disciplines représenteraient une réelle aide, voire un réel atout, pour eux. Pour ce faire, nombre d’entre eux ont alors demandé à leurs étudiants de post-éditer un texte et ont ainsi analysé différents paramètres. Certains élèves ont été amenés à répondre à des questionnaires pré-test, et généralement, les résultats étaient plutôt similaires.

Les étudiants qui prenaient part aux études estimaient généralement qu’ils ne se sentaient pas capables d’utiliser correctement la traduction automatique et de produire une post-édition convenable. Toutefois, en général, les étudiants ont jugé que la traduction automatique et la post-édition pouvaient leur permettre d’améliorer leur productivité bien qu’ils y voient des risques, qu’ils en aient peur ou qu’ils ne sachent pas l’utiliser. Ces résultats antérieurs aux tests prouvent que la traduction automatique et la post-édition font encore débat, même chez les étudiants et qu’il serait utile de lever leurs doutes lors de la formation universitaire.

Évaluation des besoins des étudiants

C’est exactement ce sur quoi se sont penchés plusieurs professeurs-chercheurs. Leur but : comprendre comment enseigner la traduction automatique et la post-édition afin que son enseignement soit vu comme une compétence à maîtriser plutôt que comme un simple outil technologique à appréhender. Alors certains professionnels, comme Sandrine Peraldi, ont mis en place des ateliers lors desquels les étudiants de master ont tenté d’évaluer les taux de réussite de plusieurs traducteurs automatiques afin de la proposer à un véritable client. Au travers de cette expérience, ils ont pu, entre autres, découvrir l’activité de post-édition et, grâce à quantification et classification des erreurs de la traduction automatique, d’évaluer les efforts cognitifs que leur demandait cette tâche. Ils ont ainsi réussi à proposer une solution de post-édition à leur client avec de véritables résultats.

Aussi, pour connaître les besoins des étudiants, d’autres professeurs ont adopté un mode de fonctionnement différent : ils ont tenté de voir si les étudiants arrivaient à reconnaître correctement les erreurs de la traduction automatique et comment les corrigeaient-ils. La plupart des résultats concordaient : les étudiants n’avaient, généralement, pas de mal à reconnaître les erreurs de syntaxe ou les erreurs très évidentes que produisait l’outil de traduction automatique, mais avaient quelques difficultés à reconnaître certaines erreurs typiques de la traduction automatique comme les calques et contre-sens, notamment avec les faux-amis.

Erreurs de correction

Pourquoi cela ? Eh bien, il y a diverses explications. Pour certains, c’est parce qu’ils font trop confiance à la machine, et ont donc tendance à laisser passer certaines erreurs. Cette confiance excessive les amène même à effectuer moins de modifications lors d’une post-édition que lors de la révision de leurs propres traductions. D’autres ont observé que les erreurs de la traduction neuronale étaient certes, moins nombreuses que celles de la statistique, mais plus dures à corriger et à repérer puisque très similaires aux erreurs humaines et étaient généralement les mêmes que faisaient naturellement les étudiants dans leurs traductions, à savoir les faux et contre-sens : elles passent donc souvent à la trappe. Pour d’autres, cela pouvait aussi être dû au fait que les étudiants se sentaient facilement débordés par la quantité d’information à traiter lors de cet exercice et ajoutaient même parfois des erreurs au texte. Lié à ce manque de concentration, plusieurs études ont révélé que lors d’une post-édition, le traducteur passera moins de temps à lire et à observer le texte source que lors d’une traduction humaine, alors même que dans le cas d’une post-édition complète, il faut autant prêter attention au texte source que pour une traduction sans traducteur automatique. Généralement, les étudiants ayant pris part à une expérience d’eye-tracking ont passé deux fois plus de temps à regarder le texte cible lors d’une post-édition que lors d’une traduction humaine.

Pour conclure, dans l’étude de Masaru Yamada de 2019, il a été démontré que même avec la traduction automatique neuronale, les étudiants ne réussissaient pas à atteindre le taux de 85 % d’erreurs corrigées demandé pour atteindre les standards de qualité professionnels.

Tous ces résultats prouvent qu’il est nécessaire pour les étudiants de connaître à l’avance quelles sont les erreurs les plus communes que produisent les outils de traduction automatique, qu’elle soit neuronale ou statistique, afin de correctement les repérer, les corriger plus facilement et être aptes à maîtriser et utiliser ces outils individuellement ou en modèle hybride. C’est donc un point que plusieurs chercheurs proposent d’aborder dans l’enseignement de ces disciplines.

Effort cognitif et retour des étudiants

Mais qu’en est-il de l’effort que demande une post-édition et du ressenti des étudiants face à cette discipline ?

Un phénomène a été observé dans plusieurs études : bien que parfois, le ressenti des participants puisse être contraire à ce postulat, la post-édition demande autant, si ce n’est plus, d’effort et de compétence que la traduction humaine. Certaines études ayant été menées avec comme texte de référence des textes spécialisés, il a parfois été démontré que la post-édition rendait même la tâche plus compliquée pour les étudiants, et qu’ils se retrouvaient perdus ou perdaient énormément de temps à détecter et corriger les erreurs de la machine, résultant en la production d’un texte qui n’atteignait pas du tout les standards de qualité professionnelle, surtout d’un point de vue stylistique.

Après les tests, certains étudiants ont déclaré avoir une meilleure perception des outils de traduction automatique, quand d’autres ont affirmé que leur vision avait empiré. Néanmoins, nombre d’entre eux ont avoué avoir peur de la traduction automatique car ils craignaient d’être remplacés.

Ces observations prouvent une fois de plus qu’il est impératif de considérer la traduction automatique et la post-édition comme des matières ayant toute leur place au sein d’un cursus en traduction et qu’il ne faut pas, ou plus, les mépriser, puisque sans formation préalable, les étudiants ont beaucoup de mal à produire un texte satisfaisant.

Conclusion

Cette année, au sein du master TSM, nous avons pu découvrir le processus de post-édition et nous avons appris à appréhender les outils de traduction automatique. Et je pense que grâce à cela, nous avons peut-être moins peur de la traduction automatique ou de la post-édition par rapport à des étudiants qui n’auraient jamais eu l’occasion de démystifier la traduction machine.

Il est donc possible de conclure que oui, la traduction automatique constitue une nouvelle alliée pour les étudiants en traduction, à condition qu’ils soient mis en garde des faiblesses des moteurs et qu’ils apprennent à les manier pour pouvoir répondre aux exigences du marché. La traduction automatique ne doit plus constituer une crainte pour l’avenir des futurs professionnels mais doit devenir un outil du quotidien leur permettant d’augmenter leur productivité. Il est également nécessaire de guider les professeurs lors de l’enseignement de ces matières afin qu’ils guident à leur tour les étudiants vers une meilleure identification des erreurs et par conséquent, une meilleure correction. Ce sont pour toutes ces raisons que la mise en place d’enseignements autour de ces disciplines est essentielle : il faut prouver aux élèves que la machine représente une aide pour leur futur métier plutôt qu’une menace.

Ce billet est issu d’une mini-conférence tenue aux côtés de Margaux Mackowiak dans le cadre du cours de recherche en traduction automatique de la deuxième année de master.

Sources :

EUROPEAN LANGUAGE INDUSTRY SURVEY (2020), https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/2020_language_industry_survey_report.pdf

de Faria Pires, Loïc. (2020). Master’s students’ post-editing perception and strategies. FORUM. Revue internationale d’interprétation et de traduction / International Journal of Interpretation and Translation. 18. 24-44. 10.1075/forum.19014.pir, https://www.researchgate.net/publication/341408521_Master’s_students’_post-editing_perception_and_strategies/citation/download

Peraldi, Sandrine (2018). Les 12 travaux de la Traduction automatique. Journée d’études Traduction et qualité : « Biotraduction et traduction automatique ». / Université de Lille, https://tq2018.sciencesconf.org/data/pages/Lille_SPeraldi_Les_12_travaux.pdf

Yamada, Masaru. (2019). The impact of Google Neural Machine Translation on Post-editing by student translators. The Journal of Specialised Translation. 87-106. https://www.researchgate.net/publication/330831614_The_impact_of_Google_Neural_Machine_Translation_on_Post-editing_by_student_translators/citation/download

Sycz-Opoń, Joanna & Gałuskina, Ksenia. (2017). Machine Translation in the Hands of Trainee Translators – an Empirical Study. Studies in Logic, Grammar and Rhetoric. 49. 10.1515/slgr-2017-0012. https://www.researchgate.net/publication/316530023_Machine_Translation_in_the_Hands_of_Trainee_Translators_-_an_Empirical_Study/citation/download

O’Brien, Sharon & Ehrensberger-Dow, Maureen (2020). MT Literacy – A cognitive view. Translation Cognition & Behavior. 3. 145-164. 10.1075/tcb.00038.obr. https://www.researchgate.net/publication/345984536_MT_Literacy_-_A_cognitive_view

Comment améliorer vos traductions si vous êtes étudiant ou bien débutant

Article original en espagnol Cómo mejorar tus traducciones si eres estudiante o estás empezando, écrit par Pablo Muñoz Sánchez et publié le 12.02.2014 sur son blog.

Traduction française de Marie Castel, étudiante M1 TSM.

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Un étudiant du METAV m’a demandé quelque chose qui m’a donné une idée pour cet article : comment puis-je améliorer mes traductions en plus des corrections du professeur ? Répondre à cette question n’est pas une tâche facile, car s’il y avait une formule magique, il n’y aurait pas autant de formations dans le domaine de la traduction. Cependant, d’après mon expérience, je pense qu’il y a un certain nombre de choses que vous pouvez faire si vous êtes encore en formation et que vous avez beaucoup de motivation.

Traduisez tout ce que vous pouvez

Évidemment, plus vous traduisez, plus la traduction sera bonne. Je me souviens quand, dans mes premières traductions de mon parcours, je traduisais plus lentement qu’une tortue parce que je n’étais jamais sûr de quoi que ce soit et que je doutais de tout, tout comme je changeais une phrase encore et encore jusqu’à ce qu’elle « sonne bien ». C’est comme aller à la salle de spor: il est probablement difficile de soulever la barre sans poids au début, mais vous augmenterez au fur et à mesure la quantité de poids que vous pouvez soulever.

Ça a l’air sympa, mais dans tout cela, qui vous corrige ? Il est clair qu’un stage en traduction serait le complément parfait pour votre troisième ou quatrième année, car vous en apprendrez sur les processus, les outils et la qualité de la traduction à une vitesse incroyable. Cependant, il n’y a pas toujours des stages pour tout le monde. Que faire dans ce cas-là ?

Trouvez un partenaire pour vous corriger

Comme vous l’avez compris : trouvez un camarade de classe ou un traducteur débutant motivé grâce à Internet (sur Twitter, les groupes Facebook, etc.) qui veut vous aider en échange de la relecture de leurs traductions. Je sais que cela peut ressembler à une blague parce que certaines personnes peuvent penser que vous êtes étrange parce que vous êtes « trop motivé », mais je peux vous assurer qu’il y a des gens comme vous qui sont prêts à apprendre des autres.

Évidemment, cela ne vous amènera peut-être pas à apprendre aussi rapidement que si vous étiez sous la tutelle d’un professionnel expérimenté ou d’un enseignant, mais je suis sûr que vous en apprendrez encore. Rien qu’en traduisant, vous apprendrez une nouvelle terminologie ou encore des expressions linguistiques, donc si la correction d’un partenaire peut aider un peu plus, vous aurez déjà accompli quelque chose.

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« Motivez-vous »

Motivez-vous avec des textes qui vous plaisent

L’avantage de chercher du travail supplémentaire, c’est que vous n’avez pas à faire un manuel technique horrible que vous détestez, mais vous pouvez prendre le texte que vous aimez le plus. À l’âge de 12 ans (oui, vous avez bien lu), j’ai passé plusieurs après-midi à traduire le manuel d’un jeu vidéo de rôle que j’aimais, appelé Might and Magic II (à ne pas confondre avec les Heroes of Might and Magic, dont les personnages viennent des précédents Might and Magic). C’était quand il n’y avait pas Internet, donc ma seule aide était le dictionnaire. Plus tard, j’ai commencé à traduire des jeux vidéo classiques comme Secret of Mana ou Zelda de Super Nintendo en tant que traducteur amateur et c’est ainsi que je suis passé à l’une de mes spécialités actuelles.

Aujourd’hui, il est difficile de trouver des textes cool qui ne sont pas déjà traduits, mais cela n’a pas d’importance : essayez de regarder la version anglaise du site Web d’Apple ou les pages marketing de certains produits Google et commencez à traduire. Si vous pouvez télécharger la page actuelle et la traduire dans un programme comme Trados ou OmegaT et voir ensuite le résultat, c’est d’autant mieux. Vous pouvez également essayer des applications qui ne sont pas traduites (faites un brouillon, même s’il s’agit d’un document Word).

Cherchez même les sites Web qui ne sont pas traduits et essayez de les envoyer à leur auteur si vous êtes satisfait de votre travail. Traduisez les paroles des chansons si vous aimez la musique. Traduisez des sous-titres d’un court métrage ou un film que vous aimez beaucoup et que vous n’avez pas vu dans sa version originale. Quoi qu’il en soit, amusez-vous et traduisez ! Il est vrai que vous devrez peut-être traduire des textes plus ennuyeux plus tard, mais vous aurez beaucoup de travail à faire. D’ailleurs, si vous essayez quelque chose et que vous aimez ça, vous savez où vous devriez aller avec tous vos efforts, parce que tout le monde ne sait pas ce qu’ils veulent faire. Cela vous aide également à identifier les domaines possibles que vous n’aimez pas.

Essayez de gagner de l’expérience pour la mettre dans votre CV

C’est quelque chose dont j’ai déjà parlé dans Certaines façons d’acquérir de l’expérience en traduction : en l’absence d’expérience professionnelle à démontrer dans le CV, vous pouvez mettre en avant les documents que vous aimez traduire dans votre CV et gagner de cette expérience. Je vous assure que ce serait mieux que de simplement mettre « Diplôme de traduction et d’interprétation de l’Université». Bien sûr, vous devrez travailler dur pour obtenir quelque chose de vraiment valable qui peut être prouvé, mais chaque effort a ses récompenses. Je vous recommande également de consulter l’article du traducteur inexpérimenté du TraXmuN, car il est très détaillé.

Rappelez-vous que le temps passe, alors aujourd’hui je ne peux pas m’arrêter de recommander que vous fassiez quelque chose qui vous distinguera des autres avant que je finisse l’université. Je l’ai déjà dit dans une vidéo que j’ai préparée sur les conseils pour les étudiants en traduction : bougez-vous avant la fin de vos études !

Rappelez-vous que la vie est plus qu’une simple traduction

Vous pensez peut-être que tout cela n’est qu’un problème, puisque la vie est faite pour vous (surtout en tant qu’étudiant). Et vous avez raison, mais croyez-moi, prendre le temps de traduire ce que vous aimez revient au même que de sortir avec des amis, de faire du sport et bien d’autres activités amusantes. Regardez Fernando Rodríguez, qui a créé le groupe de traduction de jeux vidéo AELiON alors qu’il était étudiant. Ou regardez l’Association espagnole des traducteurs et interprètes en formation (AETI en espagnol) : il y a des étudiants en traduction et interprétation qui s’occupent non seulement de leur avenir, mais aussi de celui des autres. Parfois, il faut faire des sacrifices, mais je pense qu’ils en valent la peine.

Je sais que beaucoup d’étudiants ne sont peut-être pas assez motivés pour faire toutes ces choses que je propose, mais comme chacun est comme qu’il est, j’espère que cette article vous a servi pour certaines réflexions. La pratique fait l’enseignant.

Pourquoi accueillir un stagiaire dans son agence de traduction ? Un entretien convaincant

Par Lucie Lambert, étudiante M1

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Dans le monde de la traduction, le stage apparaît aujourd’hui comme une étape essentielle, voire déterminante pour les étudiants. Lors des recherches de stage, nombreuses sont les agences de traduction, petites ou grandes, qui déclarent ne pas être intéressées par un stagiaire. Mais alors pourquoi d’autres agences se lancent-elles dans cette aventure ?

Maura Bottazzi, associée-gérante de l’agence de traduction STUDIO TRE Traduzioni, a accepté de partager son point de vue.

[Interview retranscrite de l’italien]

 

L’agence a été fondée il y a 38 ans, depuis combien de temps accueille-t-elle des stagiaires ?

Cela fait maintenant de très nombreuses années, nous l’avons fait dès que cela a été possible. Nous avons débuté avec l’École Supérieure pour Interprètes et Traducteurs de Forlì [Université de Bologne, Ndr], avec laquelle nous collaborons par le biais d’une convention. De là, nous nous sommes rendus compte que les étudiants qui sortaient de cette école étaient très bien préparés au métier de traducteur/interprète. C’est grâce à cette convention que nous avons pu connaître des étudiants qui recherchaient un stage d’études.

 

Avez-vous de nombreuses conventions comme celle-ci ?

Nous avons par la suite débuté des collaborations avec d’autres universités en Italie, mais également à l’étranger. Je les ai contactées moi-même pour savoir si elles pouvaient être intéressées et nous envoyer des stagiaires. J’en voudrais encore plus mais malheureusement je n’ai pas eu beaucoup de réponses de l’étranger : nous avons par exemple reçu beaucoup de stagiaires français, un stagiaire allemand mais jamais de stagiaire britannique, et ce pour des raisons géographiques et financières que je peux comprendre. Je reçois également des dossiers directement des universités.

 

Est-ce que ces conventions rendent le processus d’accueil plus facile ?

Avec cette façon de fonctionner, nous savons de quelle université et de quelle formation viennent les stagiaires. Cela nous permet de faire un choix plus adapté et ciblé. Je peux demander des étudiants ayant des combinaisons particulières.

 

Quelles étaient les attentes et l’intérêt de l’agence dans un premier temps ?

Le premier objectif était de connaître des étudiants qui avaient fait un certain type d’études universitaires et qui pouvaient ensuite faire partie de nos futurs collaborateurs. Nous voulions également évaluer leurs compétences. Ces collaborations nous permettent de comprendre si les stagiaires qui viennent chez nous pourront ensuite faire partie de l’équipe. En plus des compétences qui sont fondamentales, nous portons une attention particulière aux valeurs humaines et au travail de groupe : l’accueil de stagiaires nous donne ainsi l’occasion de les connaître mieux en tant que personne mais également en tant que travailleur.

 

La période de stage profite-t-elle aussi bien au stagiaire qu’à l’agence ?

Les stagiaires viennent avec des compétences et des connaissances variées. C’est enrichissant pour l’agence. Une des choses importantes que nous souhaitons offrir aux stagiaires est la possibilité de voir concrètement comment le travail se fait, ou comment nous aimerions qu’il soit fait, en effectuant réellement les tâches d’une agence de traduction. En résumé, parler de ce que signifie travailler avec la précision, la vitesse, l’urgence, les délais, toutes ces caractéristiques qui font mieux comprendre le métier de traducteur/interprète.

Par exemple, à la fin de sa formation en interprétation, une employée n’avait pas assez d’expérience. Nous l’avons donc suivie dans son intégration professionnelle en lui offrant des occasions. J’ai maintenant entièrement confiance en elle car je sais précisément ce dont elle est capable. Il est évident que la formation des stagiaires doit exister afin de leur montrer le sérieux et la responsabilité dont nous avons besoin. Le stagiaire doit également demander, s’informer et essayer.

L’aspect humain est aussi fondamental pour nous : un bon traducteur qui ne partage pas nos valeurs ne pourra pas travailler correctement dans et pour notre agence. C’est pour cela que nous organisons des journées de formation et de réflexion pour nos employés sur le thème du travail de groupe.

 

L’agence a-t-elle des critères pour choisir ses stagiaires ?

Pour les universités avec lesquelles nous avons des conventions, nous donnons des caractéristiques : lorsque nous recevons une offre, nous avons accès au parcours, à la spécialisation et aux langues. En ce qui nous concerne, si aujourd’hui nous devons faire un choix entre un étudiant faisant anglais-espagnol et un autre faisant anglais-allemand, au vu de nos besoins, c’est celui qui fait allemand qui sera choisi. Le choix se limite d’abord à la langue car les autres caractéristiques se vérifient lorsque la personne vient en stage. Sur le curriculum vitae, les informations sont souvent trop génériques pour comprendre quel genre de personne se cache derrière.

 

Est-ce que l’utilisation des outils de TAO fait également partie de ces critères ?

C’est aujourd’hui fondamental pour nous. Autrement, cela devient difficile : durant la période de stage, le stagiaire utilise très souvent ces outils. S’il a déjà les bases, il réussit à travailler dans de meilleures conditions dès son arrivée.

 

Plutôt stagiaire en traduction ou en gestion de projet ?

Je dirais que pour le moment, ce n’est pas un élément de sélection. Lorsque nous échangeons avec les stagiaires, nous nous rendons compte d’une chose : c’est en étant au cœur du sujet qu’ils s’aperçoivent de comment fonctionne le monde du management et celui de la traduction, et se rendent forcément compte de leur préférence. La plupart du temps, les stagiaires n’ont aucune idée de ce que signifie être gestionnaire de projet dans une agence de traduction. Certains découvrent que ce n’est pas fait pour eux car ils n’arrivent pas gérer le stress et l’urgence ; ils préfèrent traduire dans une certaine tranquillité, le stress est moins important que celui d’un gestionnaire de projet. En revanche, d’autres découvrent un travail très différent et varié : ils mettent de côté la traduction pure pour gérer des projets en faisant des contrôles, des mises en pages et en prenant contact avec les traducteurs. C’est quelque chose qui se découvre grâce au stage.

 

Quelles sont les avantages et les inconvénients d’avoir des stagiaires en agence ?

Les avantages seraient la collaboration, le travail de groupe, et le fait de former nos potentiels futurs collaborateurs, c’est ce qu’il y a de plus important. C’est comme dans le football : les futurs grands joueurs sont choisis dans les équipes composées de jeunes talents. C’est un peu la même chose avec nous : il s’agit de créer cette base dans laquelle nous viendrons choisir nos collaborateurs.

Un inconvénient serait le temps que je perds dans la gestion administrative. Avant de recevoir les stagiaires, il faut échanger, rassembler les documents et respecter certains délais. Durant le stage, je dirais que c’est le temps dédié à expliquer et à former. Ce n’est cependant pas vraiment un inconvénient puisque c’est du temps dédié utilement, de façon à se projeter dans l’avenir. Il s’agit d’un investissement. Cela fait partie de la construction de notre grand réseau de collaborateurs et c’est un choix que nous avons fait. Nous n’avons jamais considéré le stagiaire, comme le font de nombreuses agences et entreprises, comme un travailleur à bas coût. Ces agences n’ont pas l’objectif de les former en vue d’une future collaboration.

 

S’il y a une opportunité, est-il possible de décrocher un poste interne ?

S’il y a un poste de libre et que la personne correspond à nos exigences, alors oui nous pouvons y penser. Actuellement, trois anciennes stagiaires sont employées chez nous. Il est cependant plus facile de devenir un collaborateur freelance externe : c’est le cas de beaucoup de nos anciens stagiaires avec qui nous collaborons toujours.

 

Conseilleriez-vous aux autres agences de traduction d’avoir recours à des stagiaires ?

Oui, absolument. Je pense que ceux qui ont suivi une formation en traduction et un approfondissement linguistique ont besoin de comprendre davantage comment le travail fonctionne au sein d’une agence de traduction, surtout par rapport à une entreprise quelconque. C’est un moyen pour l’agence de s’assurer de bons collaborateurs pour la suite. Nous sommes très fiers d’accueillir des stagiaires, en espérant qu’ils soient également satisfaits de l’expérience vécue, tant au niveau professionnel qu’humain. Diffuser notre façon de penser et de travailler est l’un de nos objectifs pour continuer à avancer dans ce secteur.

 

Merci à Maura Bottazzi pour sa participation.

 

 

Retour sur la conférence de la SFT du samedi 10 décembre

Par Ombeline Pavy, étudiante M2

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Cette année, les étudiant.e.s de deuxième année de Master TSM ont eu l’opportunité d’assister à une formation très courue de la SFT (Société Française des Traducteurs) qui a eu lieu pour la deuxième année consécutive à Villeneuve d’Ascq, sur le domaine du Pont de Bois. Outre les étudiants, de nombreux professionnels (qu’ils soient traducteurs indépendants ou traducteurs salariés) et futurs professionnels du secteur de la traduction avaient répondu à l’appel.

Le nom de cette formation est le suivant : réussir son installation et se constituer une clientèle.

Pour aborder les différents thèmes de la journée de formation, deux intervenantes ont fait le déplacement. Nathalie Renevier, traductrice indépendante spécialisée dans la traduction médicale, scientifique et juridique, basée dans la région de Grenoble, et Chris Durban, également traductrice indépendante,  spécialisée dans la traduction financière, basée en région parisienne. Depuis plusieurs années maintenant, c’est ce duo très spécial qui se charge de cette formation très enrichissante pour les professionnels du secteur.

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Nathalie Renevier a débuté la formation. Tout au long de la matinée, cette dernière nous a fait part des différents statuts existants (notamment celui d’autoentrepreneur, et celui de profession libérale). Elle a mentionné les spécificités de ces différents statuts, mais aussi leurs points forts et leurs points faibles. Ainsi, nous avons obtenu des informations précises sur les charges sociales, les déclarations, les obligations légales et les comptes bancaires pour ne citer que quelques uns des points abordés. Ensuite, la traductrice indépendante s’est attaquée aux différents régimes fiscaux existants (et plus particulièrement au régime micro-social et au régime réel). Étant donné que le choix du statut est primordial pour un traducteur indépendant, ces informations et conseils nous ont été très bénéfiques.

En début d’après-midi, Nathalie Renevier a continué la formation pour donner des détails sur la gestion du quotidien d’un traducteur indépendant. Elle a principalement mis l’accent sur les devis, les factures et les bons de commande en faisant part des différents éléments devant obligatoirement figurer sur ces fichiers. Pour terminer son intervention, la traductrice indépendante nous a prouvé l’importance de la lecture attentive des contrats. Pour ce faire, nous avons effectué différents cas pratiques.

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Puis, c’est Chris Durban qui a poursuivi la formation. Cette dernière à tout d’abord mis l’accent sur l’importance de la spécialisation (spécialisation par domaine, et même par sous-domaine). En effet, la traductrice indépendante spécialisée dans la finance nous a rappelé qu’il valait mieux être réellement spécialisé dans quelques domaines plutôt que de se spécialiser légèrement dans de nombreux domaines. Pour se spécialiser, la traductrice nous a recommandé de trouver des associations professionnelles elles-mêmes spécialisées dans le domaine en question. Chris Durban a ensuite donné aux personnes présentes de nombreux conseils permettant de se positionner sur le marché de la meilleure des manières.

Pour terminer la journée, Chris Durban nous a donné quelques astuces qui pourraient  permettre à un traducteur indépendant de se constituer une clientèle. Elle nous a mentionné différentes tâches qu’elle même fait depuis des années dans le but de trouver de nouveaux clients. Nous avons donc retenu qu’il était important de s’intéresser, de bouger, d’aller au contact de clients potentiels, de se rendre dans des salons, de participer à des réunions de professionnels, d’assister à des conférences…). En fait, un traducteur indépendant se doit de toujours avoir une carte de visite sous la main, au cas où un échange anodin pourrait se transformer en relation de travail.  Elle n’a pas manqué de nous rappeler qu’il est important de connaître les acteurs du marché, et de comprendre le domaine dans lequel on choisit de se spécialiser.

 

Tout au long de la journée de formation, Chris Durban et Nathalie Renevier ont insisté sur le fait qu’un traducteur indépendant ne doit pas seulement aller à la rencontre de clients potentiels, il se doit également d’aller à la rencontre d’autres traducteurs indépendants.

Les échanges entre les deux intervenantes et les personnes présentes ont été nombreux lors de cette formation très vivante. Toutes les personnes présentes pouvaient poser des questions à tout moment, ce qui a rendu la discussion dynamique.

Les étudiant.e.s du Master TSM souhaitent remercier une fois encore les deux intervenantes pour leurs explications et conseils précieux, ainsi que pour leur bonne humeur.

Le stage en agence, crucial pour l’étudiant en traduction

Par Brahim Ghoul, étudiant M2 TSM

Que vous soyez intéressé par des études de traduction ou que vous les ayez déjà débutées, il est d’une importance capitale pour vous de bien définir quels sont vos objectifs et priorités pour les stages obligatoires entrant dans votre formation (en agence ou auprès d’un traducteur indépendant).

Dans cet article, je me focaliserai sur les agences de traduction. Toutefois, je ne donnerai évidemment aucun nom d’étudiant, d’entreprise ou d’agence, car là n’est pas le but. Il s’agira plutôt de donner des pistes et des conseils de prudence que j’ai pu appliquer l’année dernière. Si les stages en entreprise en France sont très règlementés, il faut le plus souvent redoubler de vigilance en cas de stage à l’étranger.

Je me souviens de la discussion que j’ai pu avoir, il y a quelques mois, avec une étudiante de deuxième année du Master de Traduction Spécialisée Multilingue, à l’époque où j’étais étudiant de première année. Celle-ci m’avait raconté les mésaventures qu’elle avait vécues lors de sa période de stage. Elle avait effectué un stage qui s’était très mal passé, dans une agence de traduction anglaise. L’agence en question s’est révélée être une « usine à stagiaires », puisqu’on y comptait dix stagiaires pour seulement deux salariés. En outre, la convention de stage qui avait été signée était inexacte en ce qui concerne les tâches à effectuer : l’étudiante passait davantage de temps à répondre aux appels des clients qu’à traduire des documents spécialisés, alors que la traduction constituait la tâche principale inscrite sur la convention de stage ! On imagine donc que cette expérience n’a été bénéfique ni pour la stagiaire, qui n’a pas réellement amélioré les compétences visées par le Master, ni pour l’entreprise, qui a vu sa réputation en pâtir.

Quels sont les conseils que je pourrais donner aux futurs stagiaires en agence ? En me basant humblement sur mon vécu en ce qui concerne les stages de première année, trois points me paraissent importants :

  • La nature de votre stage : quelles compétences souhaitez-vous approfondir ? Ayez bien conscience que les tâches de traduction, de gestion de projet ou de localisation, bien que toutes liées au Master TSM, sont bel et bien différentes.
  • L’entreprise d’accueil : quelle est sa réputation, notamment sur les réseaux sociaux et professionnels ? Avez-vous précisément discuté des tâches à réaliser avec le recruteur ? Avec quel équipement informatique allez-vous travailler, cela concernant aussi bien les logiciels que les ordinateurs ? Combien de stagiaires l’entreprise a-t-elle l’habitude de recruter ? Selon la loi française, « Les entreprises de moins de 20 salariés peuvent accueillir 3 stagiaires maximum en même temps ».
  • La rémunération : la loi française oblige les employeurs à verser à leur stagiaire une gratification en cas de stage supérieur à deux mois. En effet, selon la loi, « Le taux horaire de la gratification est égal à 3,60 € par heure de stage». Cependant, en ce qui concerne les stages à l’étranger, la meilleure option consiste à se renseigner en amont, parce que le plus souvent il n’existe pas de règle.

 

Il est crucial pour vous de bien déterminer, à l’avance, ces trois points. Évidemment, il vous sera impossible de vous prémunir d’éventuels cas de force majeure qui pourraient impacter de manière négative votre stage, mais l’idée ici est de minimiser les risques et de permettre à l’agence de traduction comme à vous-même de sortir enrichi de cette aventure professionnelle.

Dans la capture d’écran qui suit, vous trouvez toute une liste d’informations susceptibles d’être pertinentes dans la sélection de votre stage. Le dernier encadré en rouge, dans le corps du courriel, est selon moi le plus important : dans quel sens allez-vous traduire ? Quels logiciels êtes-vous susceptible d’utiliser ? Quelles compétences allez-vous acquérir ? Pensez à éclaircir, avec le recruteur, tous ces détails.

De plus, petit aparté, n’hésitez pas à classer vos courriels en fonction des expéditeurs si vous souhaitez gagner en clarté et en organisation, dans le cadre de vos recherches de stage (voir le côté gauche de la capture d’écran).

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Malgré toutes vos précautions, votre stage reste susceptible de ne pas être à la hauteur de vos espérances, voire pire, de ne pas du tout correspondre à ce qui est exigé d’un stage en traduction spécialisée ou en gestion de projets. Dans ce cas, n’hésitez pas à agir et à rechercher toutes les solutions possibles pour rectifier le tir. Parlez-en à votre responsable de stage en entreprise ainsi qu’à votre tuteur de stage à l’Université.

Enfin, pensez à certains cas de figure peu réjouissants : et si, par exemple, l’agence dans laquelle vous effectuez un stage déposait tout simplement le bilan ? Dans ce cas, vous devrez réaliser un autre stage si vous souhaitez valider votre année. Même s’il est toujours possible d’envoyer des candidatures spontanées, n’hésitez pas, si vous devez absolument accélérer le processus, à faire jouer vos réseaux. Je pense notamment à un solide profil LinkedIn que vous alimenterez au fur et à mesure de votre progression dans le monde professionnel.

Tous ces conseils vous permettront, je l’espère, de rassembler un maximum d’informations sur votre futur stage en agence, et de gagner du temps au cas où une situation délicate se présenterait.

Quelle utilité pour la recherche en traduction ?

Entretien avec Guillaume Deneufbourg, traducteur, enseignant et chercheur en traduction.

 

science

 

L’Université de Bourgogne organisait ce 7 octobre à Dijon une journée d’étude sur le triple axe d’articulation : recherche – formation – emploi. Co-organisée par le Master en traduction multimédia (T2M) de l’Université de Bourgogne et la Société française des traducteurs (SFT), cette journée se composait d’une série de tables rondes réunissant des traducteurs en profession libérale, des chercheurs et des enseignants en traduction.

En sa triple qualité de traducteur, enseignant et chercheur-doctorant, Guillaume Deneufbourg a été invité par l’Université de Bourgogne pour participer à la table ronde « recherche et applications professionnelles ». Nous partageons avec vous, à travers ce billet, les vues qu’il a pu exprimer lors de cette table ronde, en compagnie de Laurent Gautier, professeur de linguistique allemande à l’Université de Bourgogne (modérateur), de Carol Bereuter, traductrice en profession libérale et co-déléguée régionale SFT, et de Natalie Kübler, professeur de linguistique anglaise et de traduction à l’Université Paris-Diderot – Paris 7.

Nous reprenons le contenu du débat sous la forme d’une interview, avec d’une part les questions qui ont été posées par Laurent Gautier et ensuite les réponses données par Guillaume. La table ronde ayant été filmée, vous retrouverez prochainement le lien vers l’ensemble de la séance sur le blog du Master T2M et vous pourrez ainsi prendre connaissance des interventions de deux autres participants.

Guillaume remercie encore l’Université de Bourgnogne et Laurent Gautier pour leur invitation et leur accueil. Et le blog du Master TSM de Lille3 le remercie pour ce compte-rendu !

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Laurent Gautier (LG) : Guillaume, votre profil, on l’a vu, vous prédestinait en quelque sorte à intervenir dans ce panel, puisque vous naviguez entre les trois éléments : recherche, formation, marché professionnel. Carol nous a parlé précédemment de la formation en Grande-Bretagne. Vous êtes actif à la fois en France et en Belgique. Quel regard portez-vous sur les formations de traducteurs dans ces deux pays, et plus particulièrement sur leur articulation avec la recherche ?

Guillaume Deneufbourg (GD) : Si vous m’aviez posé la question il y a dix ou quinze ans, ma réponse aurait été bien différente. Il y a eu, selon moi, une évolution assez nette des philosophies d’enseignement dans les deux pays, qui ont suivi un trajet presque opposé. Je m’explique : dans les années 2000, les formations en Belgique francophone, ou en tout cas la formation de l’Université de Mons, qui est la seule que je connaisse de l’intérieur, étaient encore assez « scolaires » et relativement théoriques. Un accent très important était placé sur les cours de français, sur les aspects linguistiques, sur les connaissances générales. Les textes soumis aux étudiants lors des cours de traduction étaient pour la plupart des textes journalistiques et des articles d’opinion plutôt relevés, issus par exemple de magazines tels que The Economist ou Time. Des textes très intéressants et très formateurs, mais qui étaient finalement assez éloignés des documents et des besoins du marché professionnel. De façon analogue, les mémoires de fin d’études portaient le plus souvent sur une analyse critique de traductions d’œuvres littéraires ou sur des traductions d’ouvrages de fiction et de non-fiction. Les stages et les premiers cours de TAO n’ont été introduits au cursus que relativement tard, vers la fin des années 2000.

Lorsque j’ai rejoint l’équipe enseignante du Master en traduction de Lille3 (Master TSM) en 2010, j’y ai découvert une formation extrêmement axée sur la pratique, beaucoup plus professionnalisante. L’immense majorité des cours de traduction étaient donnés par des intervenants professionnels, qui utilisaient des textes issus de leur activité de traducteur au quotidien, auxquels ils associaient des instructions, des glossaires et des mémoires de traduction. Un accent majeur était placé sur les outils TAO et la gestion de projets, et les étudiants y faisaient deux stages, en M1 et en M2, au terme desquels ils rédigeaient deux rapports détaillant tous les aspects propres aux entreprises où ils avaient travaillé. Il faut bien sûr se garder des généralisations, mais je dirais quand même que globalement, il en résultait que les étudiants belges étaient mieux formés aux aspects linguistiques et traductionnels purs, et qu’ils étaient finalement peut-être de meilleurs traducteurs, tandis que les étudiants français, ayant suivi un parcours plus professionnalisant, était beaucoup mieux armés pour intégrer immédiatement le marché professionnel. Cette différence se traduisait aussi dans le taux d’insertion professionnelle sur le marché de la traduction, qui frôlait les 100% à Lille alors qu’il n’atteignait pas les 50% à Mons (les diplômés s’orientant vers d’autres secteurs, dont l’enseignement, les relations internationales, la fonction publique, etc.)

La différence est encore fort perceptible aujourd’hui, mais depuis quelques années, on assiste néanmoins à un rapprochement, où les universités belges ont intégré davantage d’aspects pratiques à leur cursus, en formant les étudiants aux technologies, en organisant des ateliers de traduction impliquant la traduction de textes qui correspondent plus à la réalité du marché, en imposant des stages en entreprise ou en poussant les étudiants à s’orienter vers des sujets de mémoire plus pragmatiques, plus en rapport avec les besoins des professionnels. A Lille, à l’inverse, des cours de traductologie, de grammaire comparée, de traductologie de corpus ont été intégrés au cursus et les étudiants sont également invités, dans leur rapport de stage, à traiter d’une problématique en adoptant une démarche beaucoup plus scientifique. Comme je le disais, il y a donc un rapprochement, et les deux systèmes proposent désormais à la fois des cours très pratiques, tout en sensibilisant les étudiants aux aspects « recherche ». Cette évolution correspond d’ailleurs à la tendance que vous décriviez en introduction en évoquant la disparition de la démarcation historique entre les Master professionnalisants et les Master « Recherche » en France. Je précise encore que selon moi, un système n’est pas nécessairement meilleur que l’autre, il s’agit simplement de deux approches différentes, qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

 

LG : Vous êtes doctorant, donc engagé dans un travail de recherche conséquent : qu’est-ce qui vous a motivé ? Comment concevez-vous votre démarche de traducteur-chercheur ?

GD : Comme vous l’avez illustré dans votre présentation, je suis un peu un hyperactif de la traduction. Plus qu’un métier, c’est une véritable passion, et à ce titre, je m’intéresse à tout ce qui y touche de près ou de loin. C’est donc avant tout la curiosité et l’envie d’approfondir mes connaissances qui m’ont poussé à m’engager dans un Master « Recherche » en traductologie à l’Université de Mons. Et le doctorat a ensuite été la suite logique de cet approfondissement…

Il est peut-être utile de préciser que je n’ai pu m’engager sur ce trajet professionnel que grâce à la bonne santé de mon activité de traducteur, qui m’a permis, et me permet encore, de dégager du temps pour satisfaire cette curiosité. Au fil des ans, j’ai en effet mis en place une petite activité de sous-traitance, comme je l’appelle modestement, qui se compose d’un réseau de traducteurs et de gestionnaires de projets indépendants. Avec mon équipe, nous traduisons dans ce cadre des millions de mots chaque année. Une grande partie de ces traducteurs sont d’ailleurs d’anciens étudiants de Lille, que je prends en quelque sorte sous mon aile après leurs études, dans une forme de tutorat post-universitaire. Après des années d’investissement et d’effort, cette structure est aujourd’hui « auto-portante » et même si je traduis toujours énormément, elle me permet de ne plus devoir consacrer 50 heures par semaines à mes traductions, comme au début de ma carrière. Je ne travaille cependant pas moins, car je réinvestis ce temps dans mon développement professionnel, ce qui profite indirectement à mes étudiants. C’est un peu un cercle vertueux.

S’agissant de ma démarche de traducteur-chercheur, je veille bien entendu dans mes cours de traduction à évoquer les principes théoriques de la traductologie, mais en cherchant toujours à en illustrer les applications pratiques. Il faut toutefois garder à l’esprit que l’essentiel des théories de la traduction sont de nature descriptive, si bien qu’elles servent selon moi surtout à « rassurer » les étudiants sur les procédés qu’ils appliquent déjà de façon souvent intuitive. Il est éclairant pour eux de savoir que des théoriciens de la traduction ont déjà rencontré les problèmes auxquels ils sont eux-mêmes confrontés en classe et qu’il existe des mots, un jargon et des notions théoriques pour décrire les problèmes du traducteur et les solutions qui sont à sa disposition. Je vois aussi dans cette question une façon de m’interroger sur l’utilité de la recherche en traduction. Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne pense pas qu’il soit indispensable de connaître la traductologie pour pouvoir bien traduire. Je connais par exemple d’excellents traducteurs qui ne connaissent rien aux théories de la traduction, comme je connais de brillants traductologues qui sont pour ainsi dire incapables de traduire une ligne ! Mais je reste toutefois d’avis qu’il est utile d’offrir un cadre théorique aux futurs traducteurs, qui leur permet de gagner en assurance. Et puis, ce cadre les incite à réfléchir, à se remettre en question. Je fais ici surtout allusion à la recherche pour la recherche, qui vogue encore dans les hautes sphères de la science. Pour ce qui est des recherches en linguistique appliquée, ou en linguistique « située » comme la requalifie très justement Nathalie Kübler, j’ai un avis différent, en ce sens qu’elle est selon moi d’une grande utilité pour le traducteur professionnel. C’est par exemple le cas de la traductologie de corpus ou de la recherche sur les technologies. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

LG : Vous enseignez la traduction dans les deux systèmes : votre enseignement se nourrit-il de vos recherches ? Si oui, comment ?

GD : Pour ce qui est de mon doctorat, je n’en suis encore qu’au début, et je n’ai donc pas encore vraiment récolté les résultats nécessaires pour pouvoir utiliser le fruit de mes recherches en classe. Mon projet doctoral comprend toutefois un volet didactique et j’ai donc bien l’intention de développer des applications pratiques pour permettre aux étudiants de devenir de meilleurs traducteurs. Pour le moment, je fais donc surtout appel aux connaissances acquises lors de mon Master spécialisé en traductologie, en essayant, comme je le disais plus tôt, de trouver des applications pratiques très concrètes aux théories enseignées. J’évoque par exemple la théorie du sens de Danica Seleskovitch, grand classique du genre, la théorie du Skopos de Vermeer (que je remets en perspective par la traduction automatique), ou les procédés de traduction de Vinay et Darbelnet, toujours très actuels malgré leurs presque 60 ans ! Je veille aussi à faire le lien avec le champ de la traductologie de corpus, qui occupe une place importante à Lille3 grâce à la présence de Rudy Loock, grand spécialiste de la question.

 

LG : Vous nous avez expliqué ce qui vous avait motivé à entamer une thèse. Arrêtons-nous sur l’objet. J’en retiens naturellement la question des corpus, parallèles et comparables. Comment l’avez-vous définie ? Correspondait-elle à un questionnement rencontré dans l’exercice de votre profession ?

GD : Absolument. Pour remettre les choses dans leur contexte, il faut savoir que j’ai entrepris ce doctorat après 15 ans de carrière comme traducteur professionnel. Pendant toutes ces années, j’ai fait certains constats dans ma pratique professionnelle, soit en relisant des textes traduits par d’autres, soit en traduisant moi-même. Je remarquais par exemple que certaines structures récurrentes du néerlandais posaient systématiquement problème. J’ai donc voulu en savoir plus, creuser la question. J’ai décidé de me concentrer sur un phénomène en particulier, les marqueurs de modalité épistémique et la notion d’évidentialité (degré de certitude du locuteur par rapport à son énoncé et source du savoir). Comme dans toute démarche scientifique, il fallait éviter de me baser uniquement sur mes intuitions et d’objectiver ma problématique. J’ai donc choisi les corpus, pour voir si mes intuitions se confirmaient en étudiant un grand nombre de textes traduits par un grand nombre de traducteurs. Mon projet comporte un double objectif quantitatif et qualitatif. Sur le plan quantitatif, le but est de comparer des corpus dits « comparables » en français original d’une part et en français traduit d’autre part et d’analyser les fréquences de certains phénomènes, avec comme postulat que la fréquence de certaines tournures calquées sur le néerlandais seront davantage présentes dans le corpus de français traduit, ce qui démontrerait la présence d’interférences de la langue originale lors du processus de transfert. J’envisage ensuite un volet qualitatif, où je vais décortiquer une par une les stratégies employées pour dresser en quelque sorte la liste de choses à faire et à éviter, dont je pourrai alors me servir en classe avec mes étudiants pour les sensibiliser aux difficultés que peuvent présenter certaines structures néerlandaises lors de leur traduction en français.

 

LG : De votre triple point de vue,  vers quelles voies un traducteur professionnel, détenteur d’un master ou souhaitant reprendre des études, pourrait-il se diriger ?

GD : Comme je le disais précédemment, je pense qu’il est utile pour un futur chercheur d’avoir une certaine pratique du métier, un peu de bouteille, avant de se lancer dans un projet de recherche. Je ne dirais pas que c’est indispensable, mais je suis convaincu que cela aide. Le chercheur aura ainsi été confronté à l’exercice. Comme vous l’aurez compris, je suis davantage en faveur de projets de recherche en linguistique appliquée, qui s’intéressent aux vrais problèmes rencontrés par les professionnels, et je suis donc moins porté vers « la recherche pour la recherche ». Il est certes très intéressant sur le plan intellectuel d’étudier comment a été traduit tel ou tel auteur irlandais au 17e siècle, mais le lien avec la pratique actuelle est moins évident ! Je conseillerais donc aux étudiants désireux de se lancer dans un  projet de recherche de consacrer leur travail à des problématiques très concrètes, en s’intéressant en priorité au travail des professionnels et aux problèmes qu’ils rencontrent, que ce soit sur le plan linguistique ou dans le domaine des technologies de la traduction, où les besoins sont énormes.

 

LG : Quel rôle les associations professionnelles, et notamment la Chambre belge des traducteurs et interprètes, peuvent-elles jouer pour développer des synergies entre labos de recherche, jeunes thésards et traducteurs pros ?

GD : A mes yeux, une association professionnelle doit jouer son rôle d’intermédiaire, voire de « passeur », entre le monde universitaire et le marché professionnel. Les associations peuvent donc aider les futurs chercheurs à entrer en contact avec les professionnels pour essayer d’apporter des réponses à leurs problèmes. Nous essayons de remplir ce rôle à la Chambre belge des traducteurs et interprètes. Je peux vous citer deux exemples très concrets pour illustrer mon propos. Tout d’abord, nous offrons l’adhésion gratuite à tous les étudiants en Master en traduction du pays (qui compte pas moins de 8 formations universitaires en traduction). Ces futurs professionnels sont ainsi en contact avec le marché professionnel et ses problématiques et peuvent déjà à ce moment poser certains constats qui pourront nourrir leur réflexion. Nous proposons également dans ce cadre des offres de stage par l’intermédiaire de nos membres, qui soient traducteurs en profession libérale ou responsables de service de traduction en entreprise. L’idée est, comme dans tout bon partenariat, d’essayer de répondre au mieux aux besoins de chacun. Les universités sont ainsi très demandeuses de stages et de sujets de mémoire pour leurs étudiants. A travers les relations que nous entretenons avec elles, nous leur offrons des opportunités pour répondre à ces besoins, en leur communiquant des offres de stages et des sujets de mémoire potentiels, directement inspirés des problèmes que rencontrent nos membres professionnels. Le deuxième exemple est celui du Prix de la Chambre belge des traducteurs et interprètes que nous décernons au mémoire de fin d’année qui apporte les meilleurs éléments de réponse à une problématique concrète du marché professionnel. Chaque université est invitée à soumettre la candidature d’un de ses étudiants et un comité d’évaluation évalue alors sa pertinence et son apport. Tout le monde ressort grandi de cette initiative : l’étudiant peut ajouter une ligne de prestige à son CV en tant que lauréat du prix, les universités gagnent en visibilité et renforcent leur lien avec le marché professionnel et les traducteurs, à travers notre association, profitent de l’aide de la sphère académique pour trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent au quotidien. Que demander de plus ?

 

 

 

Biographie : Guillaume Deneufbourg travaille comme traducteur en profession libérale depuis 2002, essentiellement dans le domaine de la presse et des relations internationales. Titulaire d’un Master en traduction de l’Université de Mons (Belgique), il l’est aussi d’un Master recherche en Sciences du langage et traductologie, obtenu avec grande distinction auprès de cette même université. Il enseigne à l’Université Lille 3 et à l’Université de Mons depuis 2010, où il mène des recherches dans le domaine de la linguistique appliquée et de la traduction, à travers un doctorat préparé en cotutelle dans ces deux universités, sur le sujet Modalité épistémique, évidentialité et polyphonie en néerlandais et en français : étude contrastive inter- et intra-langagière sur corpus comparables et parallèles. Guillaume est membre de la Société française des traducteurs et de l’American Translators Association et est membre-administrateur de la Chambre belge des traducteurs et interprètes, où il est essentiellement en charge de la communication et des relations avec les instituts de formation.