Vers une non-binarité de la langue française

Par Hugo Panau Calderon Serrano

Quel pronom utilisez-vous pour vous identifier ? Il ? Elle ? Iel ? ille ?

Aujourd’hui cette question est de plus en plus souvent posée. Mais pourquoi maintenant ?

Depuis ces dernières années, la structure binaire de genre (homme/femme) ancrée dans l’histoire et la tradition depuis un bon bout de temps, est petit à petit déconstruite pour laisser place à tout un spectre de genres et d’identités sexuelles. Le système binaire de genre est basé sur l’idée que les êtres humains sont exclusivement divisés en deux genres : les hommes et les femmes. D’autre part, les personnes qui s’identifient comme non-binaires possèdent une identité de genre qui ne s’inscrit pas dans cette « norme » binaire, c’est-à-dire qu’iels ne se ressentent ni exclusivement homme ni exclusivement femme.

Il existe des langues avec deux ou trois genres, notamment en Europe, des langues sans genre telles que le chinois, ainsi que des langues avec une dizaine de genres. Il faut bien comprendre que la plupart des langues du monde ne possèdent pas de genre grammatical, uniquement une centaine de langues possèdent deux ou plusieurs genres.

Cependant, en ce qui concerne l’expression du genre dans les langues dont la grammaire est traditionnellement basée sur une binarité exclusivement homme/femme, comme le français, les personnes non-binaires ne se sentent pas représentées, voire même laissées de côté.

Un sens de l’éthique à toute épreuve

Dans ce contexte, il est donc intéressant pour les traducteurs, les interprètes et les linguistes d’apprendre à adopter un langage non-binaire et inclusif. Tout d’abord, car les personnes non-binaires sont bel et bien une réalité, n’en déplaise à certaines personnes, et méritent le respect. Au-delà des droits humains, le collectif non-binaire gagne de plus en plus de visibilité, et tôt ou tard nous serons amenés à refléter cette notion de non-binarité dans nos traductions.

Les personnes non-binaires ne sont pas seulement reconnues dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais iels le sont aussi d’un point de vue juridique et médical. De plus en plus de pays et d’États reconnaissent le droit à des documents d’identification non sexistes. Si nous sommes amenés à traduire la documentation d’une personne non-binaire, indiquer homme ou femme serait non seulement contraire à l’éthique, mais également incorrect et s’il s’agit d’une traduction assermentée, on pourrait même qualifier cet acte de faux en écriture. Cette obligation éthique demeure même si la personne ne dispose pas de documents non sexistes : il est de notre devoir de traduire le message original. Les lois sur l’égalité des sexes reconnaissent une réalité qui a déjà existé et qui continuera d’exister. Par conséquent, même si la législation du pays de destination du document ne reconnaît pas cette réalité comme légitime, cela ne nous dispense pas de la refléter dans notre traduction.

Les erreurs à éviter lors de la traduction de textes non-binaires

Tout d’abord, vous devez identifier le genre grammatical choisi par chaque personne et vous y tenir sans exception et sans jugement tout au long de votre traduction. Une des manifestations de la transphobie ou du binarisme est de mégenrer une personne. Dès lors, vous ne respectez pas l’identité de la personne. N’oubliez pas que d’identifier ces personnes telles qu’iels le souhaitent, c’est les respecter davantage et leur donner une visibilité qui leur permet de mieux s’émanciper. Utiliser un langage binaire pour parler d’une personne non-binaire est irrespectueux, tout comme il est irrespectueux d’utiliser un langage non-binaire pour parler d’une personne qui ne l’est pas.

Toute personne qui se penche sur les pratiques de « dégenrage » de la langue française se heurtera forcément à un mur. Doit-on en être surpris ? Pas tant que ça, car pendant des années la communauté Queer a été réduite au silence, ce qui explique peut-être le manque de règles et de pratiques qui auraient permis de concrétiser ce concept de langue non-binaire.

Comment neutraliser le genre et développer une approche non-binaire de la langue ?

Lorsqu’on fait référence à des personnes dans un écrit et qu’on souhaite donner à celui-ci un caractère plus générique et inclusif, il convient de privilégier des formes non marquées en genre, c’est-à-dire qui ne présentent pas d’alternance masculin/féminin. Les mots ainsi choisis désignent aussi bien les femmes que les hommes, ou encore les personnes non-binaires.

On peut distinguer trois approches principales :

1/ Jouer avec les termes épicènes :

On privilégiera l’utilisation d’expressions dites épicènes, c’est-à-dire des expressions qui désignent tout aussi bien les femmes, les hommes et les personnes non-binaires : la population, les scientifiques, les enfants, etc.

2/ S’amuser avec les formules inclusives :

La notion d’écriture inclusive doit surement vous être familière. Il s’agit là du mode d’écriture qui a fait frémir l’Académie française, qui l’avait même décrit comme un « péril mortel » pour la langue française (comme quoi le ridicule ne tue pas).

L’écriture inclusive repose sur trois principes :

  • Accorder les fonctions, les métiers mais aussi les titres et grades en fonction du genre. On écrira ainsi une « pompière », « une maire », « une auteure ».
  • Au pluriel, le masculin ne l’emporte plus sur le féminin. Il faut inclure les deux sexes grâce au point médian. On écrira donc les électeur·rice·s et les citoyen·ne·s
  • Ne plus employer les mots « homme » et « femme » mais utiliser des termes beaucoup plus universels comme « les droits humains » (plutôt que « les droits de l’homme »).

La notion de français inclusif reflète tout de même une binarité masculin/féminin, car elle a été mise au point dans le but de rétablir la parité homme/femme dans la langue française. Cette approche consiste à utiliser des signes typographiques ou des locutions qui permettent d’éviter l’usage du masculin comme genre générique, et de rejeter ainsi la hiérarchie entre les genres. Le français inclusif n’est pas toujours respectueux des personnes non-binaires, et bien souvent, celui-ci n’est inclusif que des femmes. C’est par exemple le cas de la locution « les auteurs et les autrices ».

3/ S’aventurer dans le monde des néologismes :

Alors que l’écriture inclusive fait régulièrement débat, les pronoms non-binaires bousculent les règles linguistiques et l’actualité un peu plus fort encore.

Le néo-pronom le plus répandu en français est : iel. Certaines personnes utilisent en complément le pronom réfléchi ellui : « c’est à ellui ». D’autres répètent simplement le pronom : « c’est à iel ». Très souvent, cela s’accompagnera d’accords dégenrés, mais pas systématiquement. Toutes les personnes non-binaires n’utilisent pas forcément le pronom iel. On peut aussi utiliser ol, ul, ælle, al, ille, æl, etc…

Le potentiel créatif des néologismes est large. Plusieurs différentes terminaisons sont possibles lors de la formation de néologismes. Par exemple, auteur/autrice devient autaire ou encore heureux/heureuse qui devient heureuxe. Le choix de terminaison est rarement justifié autrement que par l’esthétique et la préférence personnelle.

Toutefois, gardez à l’esprit que dans le contexte qui nous intéresse, le genre linguistique qui est attribué aux objets inanimés n’est pas pertinent et n’est donc pas remis en question.

Une langue qui se veut inclusive et réaliste

Le français neutre est une forme de français inclusif qui respecte et tient compte des personnes non-binaires. L’écriture neutre qui se veut créative et inclusive permet de dégenrer la langue et de lui ôter tout caractère de genre binaire marqué, de sorte à pouvoir parler de personnes non-binaires sans utiliser le genre masculin ou féminin pour les désigner. Ce genre grammatical neutre s’ajoute aux genres masculin et féminin, mais ne les remplace pas. Le français neutre s’utilise souvent pour parler de groupes mixtes, puisqu’il est compris comme un français dégenré et non pas comme un français de genre non-binaire. Ainsi, « les autaires » inclut autant les hommes auteurs, les femmes autrices, et les personnes non-binaires autaires.

Dans cet article, j’expose certains problèmes de traduction liés au genre ainsi que les différentes approches que l’on peut adopter pour les résoudre. Je reconnais qu’il s’agit d’un sujet controversé puisque la simple existence de personnes non-binaires remet en question la norme sociale actuelle. Toutefois, « le langage standard » et l’orthographe « conforme » sont des conventions collectives et non des vérités générales, elles peuvent donc évoluer.

Prétendre que le langage non-binaire n’existe pas n’est en aucun cas une solution. C’est un domaine d’expertise à part entière et en constante expansion. Notre devoir en tant que traducteurs, interprètes et linguistes est de savoir reconnaître ces différentes réalités sociétales et de les refléter aussi fidèlement et clairement que possible car après tout, la langue n’est et ne restera qu’un miroir de la société.

En conclusion, avoir recours au français neutre témoigne d’une volonté de s’adresser à l’ensemble de la société dans toute sa diversité sans ne laisser personne de côté. C’est pourquoi il est important de laisser suffisamment de place, à même la langue, aux personnes qui ne se reconnaissent pas dans la binarité masculin-féminin.

Sources :

Ashley, Florence. « Les personnes non-binaires en français : une perspective concernée et militante » 11 (2019): 15.

« Banque de dépannage linguistique – Liste de termes épicènes ou neutres ». Consulté le 21 janvier 2021. http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=5465.

Berger, Miriam. « A Guide to How Gender-Neutral Language Is Developing around the World ». Washington Post. Consulté le 21 janvier 2021. https://www.washingtonpost.com/world/2019/12/15/guide-how-gender-neutral-language-is-developing-around-world/.

Claire. « Qu’on Le Voie Comme Binaire Ou Comme Un Spectre, Le Genre Demeure Une Hiérarchie ». Sister Outrider (blog), 20 septembre 2017. https://sisteroutrider.wordpress.com/2017/09/20/quon-le-voie-comme-binaire-ou-comme-un-spectre-le-genre-demeure-une-hierarchie/.

Garbe, Rebecca Lynn. « Embracing Écriture Inclusive Students Respond to Gender Inclusivity in the French Language Classroom », s. d., 38.

Gouvernement du Canada, Services publics et Approvisionnement Canada. « Respecter la non-binarité de genre en français – Blogue Nos langues – Ressources du Portail linguistique du Canada – Langues – Identité canadienne et société – Culture, histoire et sport – Canada.ca », 19 août 2019. https://www.noslangues-ourlanguages.gc.ca/fr/blogue-blog/respecter-la-non-binarite-de-genre-fra.

LVEQ. « Petit dico de français neutre/inclusif ». La vie en queer (blog), 26 juillet 2018. https://lavieenqueer.wordpress.com/2018/07/26/petit-dico-de-francais-neutre-inclusif/.

Les Inrockuptibles. « Qu’est-ce que la non-binarité ? Entretien avec la sociologue Karine Espineira », 8 juillet 2018. https://www.lesinrocks.com/2018/07/08/actualite/societe/quest-ce-que-la-non-binarite-entretien-avec-la-sociologue-karine-espineira/.

La Linterna del Traductor. « Tú, yo, elle y el lenguaje no binario ». Consulté le 21 janvier 2021. http://www.lalinternadeltraductor.org/n19/traducir-lenguaje-no-binario.html.

L’écriture inclusive : traduire sans sexisme

Par Solenn Georget-Delannée, étudiante M2 TSM

Sylviane Agacinski, interrogée par Nicole Bacharan dans La plus belle histoire des femmes, déclare « Le masculin ne fait pas que l’emporter sur le féminin : il l’absorbe ». Je tenais avec ce billet à vous présenter une autre façon d’écrire (et donc de traduire) afin d’équilibrer ce rapport de force entre masculin et féminin dans la langue française.

De Benoîte Groult à Elianne Viennot, de nombreuses personnes se sont penchées sur la question du sexisme de la langue française, et leurs conclusions sont généralement identiques : le français est une langue sexiste. On entend langue sexiste, dans le sens où le masculin correspond à la fois au masculin et au neutre, tandis que le féminin n’est que l’inverse du masculin. Ainsi il est normal (depuis le XVIIIème et l’ajout de la règle « le masculin l’emporte » en remplacement de l’accord de proximité) d’écrire « les étudiants » à partir du moment où un homme est présent. Cette manière d’écrire (et de parler) est politique et participe à l’invisibilisation du féminin (et par extension des femmes).

Depuis quelques années, de nouvelles manières d’écrire voient le jour afin de féminiser la langue française et de rendre visible le féminin. On peut ainsi noter le langage épicène, qui consiste à éviter tout mot masculin ou féminin dans un texte pour le remplacer par un mot neutre (« le corps étudiant » pour parler des étudiants et étudiantes). L’Office québecois de la langue française a ainsi publié dans les années 1990 un guide allant dans ce sens. En revanche, ce n’est qu’en 2015 en France que le Haut Conseil à l’Égalité entre les Hommes et les Femmes a fait paraître un guide pour une communication non sexiste.

Au langage épicène, je préfère l’écriture inclusive, c’est-à-dire l’ajout d’un signe de ponctuation pour insérer le féminin dans un mot, on écrira ainsi « les étudiant.e.s ». Il existe différents signes de ponctuation possibles : le tiret, la parenthèse (que j’aurais tendance à éviter, dans la mesure où elle crée une asymétrie), la barre oblique (surtout utile pour les mots, dont le féminin est différent du masculin : « traducteur/trice ») et enfin le point ou le point médian[1]. J’écris au quotidien à l’aide du point, que je trouve simple d’utilisation et facile d’accès sur un clavier.

Si l’Académie française est encore loin d’approuver tout changement vers une langue non sexiste (notamment en ce qui concerne la féminisation des noms de métier), la langue française change grâce à l’usage et certains mots, expressions et tournures de phrases se normalisent. Ainsi l’écriture inclusive, qui était au départ restreinte aux blogs militants, commence à apparaître dans les administrations, comme c’est le cas pour les captures d’écran que j’ai prises sur le site de l’Université de Lille 3.

ecritureinclusivelille3

J’aimerais à présent parler du lien entre écriture inclusive et traduction, mes langues de travail étant l’anglais et l’allemand, je vais essentiellement évoquer celles-ci. L’allemand tout d’abord ressemble au français et de la même manière certain.e.s Allemand.e.s ont adopté l’écriture inclusive, notamment dans les administrations, mais ils ont opté pour l’ajout de la majuscule du féminin dans le mot, par exemple « die StudentInnen » pour « les étudiant.e.s ». Quant à la langue anglaise, elle ne possède pas de genre pour les noms, et pour assurer l’égalité entre féminin et masculin dans les pronoms, les Anglais.e.s utilisent parfois « they » pour signifier le neutre, cette pratique est cependant controversée, tout comme en France. Ces langues ont donc également développé des stratégies afin d’inclure le féminin, et il est essentiel de traduire celles-ci en respectant le non sexisme de la langue. Pour la traduction de l’anglais, je pense qu’il est essentiel de ne plus traduire « a student » par « un étudiant » mais de passer par l’écriture inclusive qui permet d’englober toutes les personnes comprises dans le mot anglais : « un.e étudiant.e ». Si je peux comprendre les oppositions pour les textes littéraires, je ne vois pas d’obstacle à intégrer cette écriture en traduisant des textes techniques, j’ai pu en de rares occasions le faire lors de mon stage pour des textes marketing. Il me semble important d’inclure le féminin dans tous ces textes et cela passe, notamment, par l’écriture inclusive.

Pour conclure, je voudrais insister sur le fait que l’écriture inclusive est un choix politique  qu’il s’agisse de l’utiliser ou non. C’est un choix que je fais au quotidien et que je vais essayer d’inclure également dans mes traductions. J’espère que cet article vous aura donné envie d’en faire de même.

À la suite de ce billet de blog, j’ai été contactée par Mots-Clés, une agence de communication ayant récemment publié un site et un guide dédiés à l’écriture inclusive (http://www.ecriture-inclusive.fr/). J’ai eu l’occasion de lire leur guide, que j’ai trouvé très intéressant et qui explique simplement le principe et les enjeux de cette manière d’écrire. Ce guide a notamment été approuvé par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, signe de la progression de l’écriture inclusive dans l’usage.

[1]. Le point médian s’utilise avec le raccourci clavier Alt+0183 ou Alt+MAJ+f pour Mac.

Pour en savoir plus :

HUSSON Anne-Charlotte, Féminisation de la langue : quelques réflexions théoriques et pratiques

Haut Conseil à l’Égalité entre les Hommes et les Femmes, Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe