Le traducteur vu par le monde extérieur

Par Margaux Bochent, étudiante M2 TSM

 

Pour être totalement transparente avec vous, cet article m’a été inspiré par mes proches, mes amis, ma famille et même par les nombreuses personnes avec qui j’ai eu l’occasion de parler de mes études, mais pour qui le monde de la traduction est un grand mystère.

Je me suis rendu compte que mon entourage n’a qu’une vague idée de ce que je fais au quotidien et du milieu dans lequel je me destine à travailler. Et que ce soit lors de repas de famille, de soirées entre amis ou encore lors de mes (très) nombreux covoiturages, je me retrouve régulièrement confrontée aux mêmes types de questions, qui font sourire lorsqu’on connait un minimum le milieu de la traduction, mais qui, en réalité, sont révélatrices des nombreuses idées reçues sur ce métier. En interrogeant les étudiants de M1 et M2 du Master TSM, je me suis aperçue qu’ils avaient également de nombreux exemples à me citer… Voici le top 4 des clichés les plus répandus sur les traducteurs.

 

Le traducteur-dictionnaire

Faut-il parler « plein » de langues pour être traducteur ? Le traducteur doit-il être « bilingue » ? Suis-je un mauvais traducteur si je ne traduis « que » vers ma langue maternelle ?

Si vous avez répondu autre chose que « NON ! » aux questions précédentes, alors continuez votre lecture, vous allez apprendre des choses …

Il y a cette idée préconçue que le traducteur traduit depuis une multitude de langues vers une multitude de langues, qu’aucun outil ne lui est nécessaire puisque son savoir linguistique est immense, ou qu’il suffit de maîtriser deux langues pour devenir traducteur. Je vais casser le mythe : le traducteur ne traduit que vers sa langue maternelle, puisque c’est la seule langue qu’il maîtrise parfaitement et dont il connait non seulement la grammaire, l’orthographe et la syntaxe, mais également les nuances, les subtilités et la culture. Il peut avoir une, deux, trois (et même plus !) langues de travail, mais il n’a pas besoin d’être « bilingue ». Il doit être capable de comprendre son texte, évidemment. Il doit aussi avoir du vocabulaire, bien connaitre la grammaire et avoir conscience de la culture du pays. Mais en fait, il doit surtout savoir faire des recherches, optimiser l’utilisation des outils d’aide à la traduction et se poser les bonnes questions … Tout comme il ne suffit pas de savoir écrire pour être écrivain, il ne suffit pas de parler deux langues pour être traducteur.

Les meilleures phrases entendues par les étudiants de M1 et M2

« Y a un diplôme pour être traducteur ??? Il ne suffit pas d’être bilingue ??? »

Réponse proposée : « Si si, il suffit d’être bilingue, mais j’avais besoin d’un diplôme pour décorer mon bureau »

« Ah bon tu ne traduis QUE vers le français ? Mais c’est facile alors … »

Réponse proposée : « Oui c’est super facile, surtout quand je traduis le guide d’utilisation d’une ponceuse orbitale excentrique, comme c’est du vocabulaire du quotidien. Tout le monde peut le faire en fait. »

« Mais comment ça, tu ne sais pas ce que ça veut dire ? T’es traducteur oui ou non ? »

Réponse proposée : « En fait c’est parce que le mot que tu demandes commence par un S, et moi là je suis en train d’apprendre le dictionnaire par cœur, mais je n’en suis qu’à la lettre N, c’est pour ça !!! »

aabbc140800031Ce n’est pas parce que vous savez dire « Merci » dans plusieurs langues
que vous êtes traducteur

 

Pas besoin de traducteurs si on a Google Translate

On est d’accord, Google Translate, c’est pratique. La traduction automatique nous a tous déjà dépannés, lors d’un voyage à l’étranger ou pour un devoir lors de nos années collège. Et selon la raison pour laquelle vous êtes amenés à traduire un texte ou une phrase, Google Translate peut effectivement être suffisant.

Vous êtes en voyage et la carte du restaurant n’existe que dans la langue locale ? Demandez à Google.

Vous aimez la dernière chanson de cet artiste américain, mais vous ne comprenez pas les paroles ? Demandez à Google.

Vous cherchez un tutoriel pour réinitialiser votre mot de passe de messagerie, mais les pages n’existent qu’en anglais ? Demandez à Google.

En revanche, si ce même restaurant où vous vous trouviez décide de faire traduire sa carte, pensez-vous que la meilleure solution est de faire appel à Google ?

Et pour cette chanson que vous aimez tant, si Google vous a aidé à comprendre le sens, est-ce qu’il a su respecter le nombre de syllabes pour qu’elle puisse être chantée sur le même rythme en français ? A-t-il su respecter les rimes ? J’en doute.

La traduction automatique est un service gratuit, instantané et très utile de manière ponctuelle. Si elle a grandement progressé ces dernières années, elle n’est toujours pas capable de fonctionner comme un cerveau humain. Elle propose une traduction mot à mot, sans considérer le reste du texte dans son ensemble et dans le cas où elle arrive à prendre compte le contexte, elle ne saisit pas les nuances comme un traducteur est capable de le faire. Si des agences ont parfois recourt à la traduction automatique, rares sont celles qui livrent directement au client sans demander à un linguiste de retravailler la traduction.

Face à Google Translate, le traducteur reste donc le seul à pouvoir fournir des traductions de qualité et adaptées au public auquel elles sont destinées.

Traducteur : 1 – Google Translate : 0

Les meilleures phrases entendues par les étudiants de M1 et M2

« À quoi ça sert de payer un traducteur si on a Google Translate ? »

Réponse proposée : « Google Translate propose des traductions de trop bonne qualité, du coup ça semble louche … donc il vaut mieux payer quelqu’un qui sera un peu moins bon, pour ne pas éveiller les soupçons »

« T’es traducteur ? Mais maintenant avec Google on est tous traducteurs ! Ton métier il va disparaitre ! »

Réponse proposée : « On est tous traducteurs ? Mais c’est super ça, j’adore avoir de nouveaux collègues ! »

 

pexels-photo-921361Là, on est d’accord, il vaut mieux demander à Google avant de commander du « squid » dans un restaurant

 

Un traducteur, ça traduit quoi ?

J’ai remarqué que, la plupart du temps, on associe le métier de traducteur à trois activités principales : la traduction de modes d’emploi (évidemment), la traduction de sous-titres et … l’interprétariat ! Eh bien non ! S’il existe un mot pour désigner les traducteurs et un mot pour désigner les interprètes, ce n’est pas simplement parce que la langue française est riche, mais bel et bien parce que ce sont deux métiers différents. Il est très rare qu’un traducteur soit aussi interprète. En règle générale, le traducteur n’est pas amené à traduire oralement, que ce soit lors d’une conférence ou sur un plateau télévisé. Et si c’est le cas, c’est qu’il est interprète et non pas traducteur !

Pour ce qui est des modes d’emploi, je trouve ça assez amusant de me dire que l’on associe souvent les termes « traduction » et « modes d’emploi », comme s’il n’y avait que ce type de documents qui nécessitait d’être traduit. En réfléchissant un peu, j’en déduis que c’est parce que les modes d’emploi contiennent souvent toutes les langues dans lesquelles ils ont été traduits, et non pas seulement la langue du pays où le produit est vendu. En revanche, dans la majorité des domaines, le contenu traduit n’apparait que dans la langue cible, alors personne n’imagine que l’original pourrait être écrit dans une autre langue. Mais du coup, un traducteur, ça traduit quoi ? Sensiblement tout. Des sites web, des pubs, des articles de presse, des textes législatifs, des notices, des tutoriels en ligne, des rapports…la liste est infiniment longue.

 

Les meilleures phrases entendues par les étudiants de M1 et M2

« On pourra t’entendre à la télé quand ils interrogent une célébrité ? »

Réponse proposée : « Oui ce sera moi, je vais m’occuper de traduire les interviews de toutes les célébrités dans toutes les émissions sur toutes les chaines. »

«  Ah tu traduis des modes d’emploi de micro-ondes et d’aspirateurs, ce genre de choses ? »

Réponse proposée : « Bien sûr et c’est passionnant ! D’ailleurs je me souviens bien du mode d’emploi de ton lave-linge donc si tu as une question n’hésite pas ! »

« C’est toi qui fais les sous-titres des séries ? Parce que c’est vraiment pas terrible … »

Réponse proposée : « Ah tu veux dire les séries que tu regardes en streaming le lendemain de leur sortie aux États-Unis, où les sous-titres comportent des fautes d’orthographe qui font saigner les yeux et où les « é » apparaissent sous forme de carré ? Alors là non par contre ce n’est pas moi. »

 

translator2Être traducteur : attentes VS réalité

 

Une traduction, ça coûte combien ?

« Quel est le prix d’une traduction ? » C’est une question que l’on m’a souvent posée et ça m’amuse parce qu’il ne viendrait pas à l’idée de qui que ce soit de demander à un concessionnaire : « Combien ça coute une voiture ? », ou à un écrivain : « Combien ça coute un livre ? ». La réponse : « ça dépend ».

Alors le prix d’une traduction, ça dépend de quoi ? Ça dépend de la langue, du nombre de mots, du délai et de la difficulté du texte. Mais d’autres critères sont également à prendre en compte (sinon ce serait trop facile) : est-ce que le document nécessite une préparation avant traduction ? Y aura-t-il une mise en page à faire après traduction ? Est-ce un texte technique, qui nécessite de nombreuses recherches terminologiques ? Est-ce un texte marketing, qui va demander de la créativité ? Le client peut-il fournir des glossaires et des mémoires de traduction ? La liste est à nouveau infiniment longue. Le plus souvent, ce que je réponds pour éviter de rentrer dans les détails, c’est qu’une traduction se paye au mot. Encore une fois, ce prix au mot dépend de la langue source et de la langue cible, du niveau de technicité du texte, de l’expérience du traducteur, etc. Un gestionnaire de projets sera donc souvent chargé d’évaluer tous les coûts en fonction du budget du client afin de lui proposer un devis adapté à ses besoins.

 

Les meilleures phrases entendues par les étudiants de M1 et M2

« Ah t’es payé pour traduire ? »

Réponse proposée : « Non non, je suis bénévole à temps plein. Et je fais même des heures sup’ »

« Ça coute combien une page ? »

Réponse proposée : « Une page ? Ben… j’imagine que ça dépend de la qualité du papier, si c’est format A4 ou A5… Ah pardon ce n’était pas ça ta question ? ».

 

Le métier de traducteur requiert un éventail de compétences et de qualités, mais malheureusement il est souvent sous-estimé par l’opinion générale : si l’on pense généralement qu’un traducteur doit parler plein de langues pour être compétent, on considère également à tort la traduction automatique comme un concurrent alors qu’elle n’est qu’un outil. Si vous voulez en savoir plus à ce sujet, je vous invite à lire le billet de Margaux Morin, ancienne étudiante du Master.

Les idées reçues sont donc nombreuses et la meilleure solution reste encore de continuer à faire connaitre notre métier, de répondre aux questions (avec mes réponses proposées…ou avec un peu plus de sérieux, à vous de voir !) et de s’armer de patience face aux plus bornés qui s’entêtent à répéter que d’ici 10 ans il n’y aura plus de traducteurs humains.

Si vous ne faites pas partie du milieu de la traduction, j’espère vous avoir apporté quelques petites précisions sur ce métier. Vous savez désormais quelles sont les questions à ne pas poser à un traducteur… vous êtes prévenus !

Si, au contraire, les métiers de la traduction n’ont aucun secret pour vous, j’espère que vous vous êtes reconnus dans l’une de ces situations. D’ailleurs, je suis curieuse de savoir : quelles sont les questions récurrentes qui vous énervent (ou vous amusent) le plus ?

 

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Comment améliorer vos traductions si vous êtes étudiant ou bien débutant

Article original en espagnol Cómo mejorar tus traducciones si eres estudiante o estás empezando, écrit par Pablo Muñoz Sánchez et publié le 12.02.2014 sur son blog.

Traduction française de Marie Castel, étudiante M1 TSM.

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Un étudiant du METAV m’a demandé quelque chose qui m’a donné une idée pour cet article : comment puis-je améliorer mes traductions en plus des corrections du professeur ? Répondre à cette question n’est pas une tâche facile, car s’il y avait une formule magique, il n’y aurait pas autant de formations dans le domaine de la traduction. Cependant, d’après mon expérience, je pense qu’il y a un certain nombre de choses que vous pouvez faire si vous êtes encore en formation et que vous avez beaucoup de motivation.

Traduisez tout ce que vous pouvez

Évidemment, plus vous traduisez, plus la traduction sera bonne. Je me souviens quand, dans mes premières traductions de mon parcours, je traduisais plus lentement qu’une tortue parce que je n’étais jamais sûr de quoi que ce soit et que je doutais de tout, tout comme je changeais une phrase encore et encore jusqu’à ce qu’elle « sonne bien ». C’est comme aller à la salle de spor: il est probablement difficile de soulever la barre sans poids au début, mais vous augmenterez au fur et à mesure la quantité de poids que vous pouvez soulever.

Ça a l’air sympa, mais dans tout cela, qui vous corrige ? Il est clair qu’un stage en traduction serait le complément parfait pour votre troisième ou quatrième année, car vous en apprendrez sur les processus, les outils et la qualité de la traduction à une vitesse incroyable. Cependant, il n’y a pas toujours des stages pour tout le monde. Que faire dans ce cas-là ?

Trouvez un partenaire pour vous corriger

Comme vous l’avez compris : trouvez un camarade de classe ou un traducteur débutant motivé grâce à Internet (sur Twitter, les groupes Facebook, etc.) qui veut vous aider en échange de la relecture de leurs traductions. Je sais que cela peut ressembler à une blague parce que certaines personnes peuvent penser que vous êtes étrange parce que vous êtes « trop motivé », mais je peux vous assurer qu’il y a des gens comme vous qui sont prêts à apprendre des autres.

Évidemment, cela ne vous amènera peut-être pas à apprendre aussi rapidement que si vous étiez sous la tutelle d’un professionnel expérimenté ou d’un enseignant, mais je suis sûr que vous en apprendrez encore. Rien qu’en traduisant, vous apprendrez une nouvelle terminologie ou encore des expressions linguistiques, donc si la correction d’un partenaire peut aider un peu plus, vous aurez déjà accompli quelque chose.

motivate

« Motivez-vous »

Motivez-vous avec des textes qui vous plaisent

L’avantage de chercher du travail supplémentaire, c’est que vous n’avez pas à faire un manuel technique horrible que vous détestez, mais vous pouvez prendre le texte que vous aimez le plus. À l’âge de 12 ans (oui, vous avez bien lu), j’ai passé plusieurs après-midi à traduire le manuel d’un jeu vidéo de rôle que j’aimais, appelé Might and Magic II (à ne pas confondre avec les Heroes of Might and Magic, dont les personnages viennent des précédents Might and Magic). C’était quand il n’y avait pas Internet, donc ma seule aide était le dictionnaire. Plus tard, j’ai commencé à traduire des jeux vidéo classiques comme Secret of Mana ou Zelda de Super Nintendo en tant que traducteur amateur et c’est ainsi que je suis passé à l’une de mes spécialités actuelles.

Aujourd’hui, il est difficile de trouver des textes cool qui ne sont pas déjà traduits, mais cela n’a pas d’importance : essayez de regarder la version anglaise du site Web d’Apple ou les pages marketing de certains produits Google et commencez à traduire. Si vous pouvez télécharger la page actuelle et la traduire dans un programme comme Trados ou OmegaT et voir ensuite le résultat, c’est d’autant mieux. Vous pouvez également essayer des applications qui ne sont pas traduites (faites un brouillon, même s’il s’agit d’un document Word).

Cherchez même les sites Web qui ne sont pas traduits et essayez de les envoyer à leur auteur si vous êtes satisfait de votre travail. Traduisez les paroles des chansons si vous aimez la musique. Traduisez des sous-titres d’un court métrage ou un film que vous aimez beaucoup et que vous n’avez pas vu dans sa version originale. Quoi qu’il en soit, amusez-vous et traduisez ! Il est vrai que vous devrez peut-être traduire des textes plus ennuyeux plus tard, mais vous aurez beaucoup de travail à faire. D’ailleurs, si vous essayez quelque chose et que vous aimez ça, vous savez où vous devriez aller avec tous vos efforts, parce que tout le monde ne sait pas ce qu’ils veulent faire. Cela vous aide également à identifier les domaines possibles que vous n’aimez pas.

Essayez de gagner de l’expérience pour la mettre dans votre CV

C’est quelque chose dont j’ai déjà parlé dans Certaines façons d’acquérir de l’expérience en traduction : en l’absence d’expérience professionnelle à démontrer dans le CV, vous pouvez mettre en avant les documents que vous aimez traduire dans votre CV et gagner de cette expérience. Je vous assure que ce serait mieux que de simplement mettre « Diplôme de traduction et d’interprétation de l’Université». Bien sûr, vous devrez travailler dur pour obtenir quelque chose de vraiment valable qui peut être prouvé, mais chaque effort a ses récompenses. Je vous recommande également de consulter l’article du traducteur inexpérimenté du TraXmuN, car il est très détaillé.

Rappelez-vous que le temps passe, alors aujourd’hui je ne peux pas m’arrêter de recommander que vous fassiez quelque chose qui vous distinguera des autres avant que je finisse l’université. Je l’ai déjà dit dans une vidéo que j’ai préparée sur les conseils pour les étudiants en traduction : bougez-vous avant la fin de vos études !

Rappelez-vous que la vie est plus qu’une simple traduction

Vous pensez peut-être que tout cela n’est qu’un problème, puisque la vie est faite pour vous (surtout en tant qu’étudiant). Et vous avez raison, mais croyez-moi, prendre le temps de traduire ce que vous aimez revient au même que de sortir avec des amis, de faire du sport et bien d’autres activités amusantes. Regardez Fernando Rodríguez, qui a créé le groupe de traduction de jeux vidéo AELiON alors qu’il était étudiant. Ou regardez l’Association espagnole des traducteurs et interprètes en formation (AETI en espagnol) : il y a des étudiants en traduction et interprétation qui s’occupent non seulement de leur avenir, mais aussi de celui des autres. Parfois, il faut faire des sacrifices, mais je pense qu’ils en valent la peine.

Je sais que beaucoup d’étudiants ne sont peut-être pas assez motivés pour faire toutes ces choses que je propose, mais comme chacun est comme qu’il est, j’espère que cette article vous a servi pour certaines réflexions. La pratique fait l’enseignant.

Les impératifs d’une bonne traduction : Pourquoi les traducteurs posent-ils tant de questions ?

Par Alessandro Circo, étudiant M1 TSM

 

Depuis leurs origines, les traducteurs s’interrogent sur la qualité des traductions. De nombreuses théories ont vu le jour, une bonne traduction doit-elle privilégier la fidélité à la fluidité, doit-elle faire abstraction des éléments propres à la culture de la langue source ou les mettre en avant, les questions posées à ce sujet sont nombreuses. Aujourd’hui, je ne m’intéresserai pas au travail de traduction en lui-même, mais plutôt aux éléments qui le conditionnent, tout ce qui peut contribuer au bon travail du traducteur et que j’ai pu découvrir lors de mon premier stage en tant que traducteur en herbe. Même si le métier de traducteur peut apparaître comme solitaire, nous verrons que le traducteur du XXIe siècle est loin d’être seul face à son écran. Il peut (la plupart du temps) compter sur l’appui de nombreuses ressources, de ses compères et de ses clients.

Un texte source…

La première et la plus importante « ressource » du traducteur est, sans grande surprise, le texte original. À ce sujet il convient de distinguer deux choses, le texte brut et le document formaté. Aujourd’hui, il arrive encore que le traducteur ne reçoive que le texte brut, ce qui peut poser quelques problèmes. Parfois, il ne reçoit qu’un fichier à ouvrir directement avec les divers outils de TAO qu’il utilise. Certains de ces outils peuvent vous indiquer si le segment est un titre, un élément d’une liste ou le corps du texte. Une aide précieuse lorsque le document est formaté de manière classique (Titre, sous titres, corps de texte, etc.) mais si c’est un logiciel que vous traduisez, un Powerpoint ou encore un site Web, un test, un questionnaire, alors ces informations ne vous seront pas d’une grande utilité et vous rencontrerez de nombreux segments sans aucun contexte, parfois même composés d’un seul mot. Il est donc primordial pour le traducteur d’avoir (d’exiger) un accès au document original formaté, au site Web, au logiciel qu’il traduit et ce n’est malheureusement pas toujours possible.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

…de qualité

Un autre point important à propos du texte source et qui influe grandement sur la traduction finale : sa qualité. L’utilisation d’une langue pivot est très répandue aujourd’hui dans le milieu de la traduction. Il est plus facile (et moins onéreux) pour une entreprise dont la langue est peu représentée de faire traduire une première fois le texte vers une langue très représentée (à tout hasard, l’anglais) puis d’effectuer le reste des traductions depuis cette langue qui est maîtrisée par de nombreux traducteurs dans tous les pays du monde. Seulement, un problème se pose, si la première traduction est réalisée à la hâte, par exemple via un traducteur automatique sans post-édition, alors le texte cible sera d’une piètre qualité et c’est ce texte qui servira de base à toutes les autres traductions. Le problème reste léger si le texte est plutôt rédactionnel et que le traducteur est en mesure d’en saisir tout le sens en dépit des bizarreries qu’il contient. Cependant, lorsqu’un traducteur se retrouve face à un texte très technique bancal, comment peut-il produire une traduction de qualité, comment peut-il rechercher la terminologie lorsqu’il n’est même pas sûr que le terme source est le terme réellement en usage. La solution ? S’armer de patience et naviguer sur le Web, tenter de trouver des textes similaires en langue cible (traduite ou originale) afin de repérer les termes utilisés et pourquoi pas demander le texte original, même lorsqu’on ne connaît pas la langue, pour se faire une idée de la voie à suivre à l’aide de la traduction automatique (pour les utilisateurs avertis).

 

Les références

N’allez pas croire que les traducteurs sont systématiquement des experts dans le domaine du texte qu’ils traduisent. Vous avez dit tricheurs ? Non, les traducteurs s’inspirent. Cette inspiration provient tantôt de traductions qui ont déjà fait leur preuve (TM), tantôt de glossaires rédigés par les réels experts ou encore de textes de référence, le tout fourni et validé par le client. La traduction est un réel plaisir lorsque ces trois éléments sont rassemblés, le traducteur peut alors piocher dans l’une ou l’autre des ressources, il peut recouper les informations afin de vérifier (encore et encore) que le terme qu’il a choisi est le bon, que la tournure correspond aux standards du domaine, que la typographie est celle qui est attendue, etc. Mais ce genre de scénario relève encore de l’utopie, les traducteurs doivent régulièrement s’attaquer à des textes techniques avec très peu d’appuis. Pas de panique, là encore le Web regorge d’informations qu’il faudra bien évidemment trier, mais le traducteur est un adepte du tri sélectif et certains sites font un travail exceptionnel. Vous n’avez pas de glossaire ? L’Union européenne et l’Office de la langue française au Québec en proposent (pour n’en citer que deux). Vous n’avez pas de texte de référence ? Consultez les corpus en ligne ou compilez-en un par vous-même. Vous n’avez pas de TM ? Vous n’avez pas de TM. Malheureusement, parfois le Web ne suffit pas à fournir toute l’aide dont le traducteur a besoin. Dans ces situations extrêmes, une seule solution se présente à lui : poser des questions.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

La communication

Oui, le traducteur ne travaille pas en autarcie, alors pourquoi se priver ? La communication est une ressource qu’il doit maîtriser. Par exemple, lorsqu’il travaille sur un projet partagé avec plusieurs collègues, la seule façon de garantir la cohérence du texte traduit est de discuter avec eux des différentes options de traduction, en face à face, via une plateforme de collaboration, par mail ou téléphone, tous les moyens sont bons pour éviter de faire fausse route sur un projet commun. De plus, la mise en commun des idées ne peut être que bénéfique à la qualité de la traduction, profiter d’un point de vue extérieur sur une phrase qui nous pose problème peut rapidement débloquer la situation. Bien entendu, parfois, ni les ressources à notre disposition, ni le Web, ni même nos très chers collègues ne peuvent nous venir en aide. À cet instant, il ne reste qu’une personne vers laquelle se tourner, une seule personne dont les réponses pourront nous éclairer : le client. Si le traducteur constate que les ressources qui lui ont été fournies sont incomplètes, il se doit d’en faire la demande au client. Idem s’il a un doute concernant un terme ou sur le ton à employer. Les communications avec le client peuvent parfois se montrer laborieuses, via un fichier Excel, via les gestionnaires de projet, mais lorsque les réponses arrivent, elles sont généralement sans appel et permettent au traducteur de lever bon nombre de doutes. Car si un traducteur pose tant de questions, c’est avant tout pour offrir la meilleure qualité possible à son client.

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Image soumise à des droits d’auteur : http://mox.ingenierotraductor.com/

 

Les strips sont l’œuvre d’Alejandro Moreno-Ramos, un traducteur/auteur/dessinateur qui raconte avec humour les péripéties de Mox, un jeune traducteur freelance. Ses aventures ont donné naissance à un blog et trois livres de bande-dessinée. Je tiens à remercier l’auteur pour son travail dans lequel j’ai pu trouver une parfaite illustration de mes propos.

Le futur n’a pas besoin de traducteurs*

Article original en anglais The Future Does Not Need Translators, écrit par Jaap van der Meer et publié le 24.02.2016 sur le blog de la TAUS (Translation Automation User Society).

Traduction française de Pierre Ferré, étudiant M1 TSM.

 

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* Ce titre est inspiré d’un article écrit par Bill Joy (alors chercheur principal chez Sun Microsystems) et publié dans Wired Magazine en avril 2000. (Why the future does not need us, lien en anglais)

 

Cet article quelque peu lugubre nous mettait en garde contre un avenir dans lequel les machines nous domineraient, nous, les humains. « C’est maintenant qu’il faut agir si nous ne voulons pas nous laisser surprendre et choquer […] par les conséquences de nos inventions. » Projeter ce problème fondamental et existentiel sur notre propre secteur, celui de la traduction, pourrait facilement provoquer d’accablantes et déprimantes visions sur l’avenir de l’industrie de la traduction pour les décennies à venir. En conséquence, cela pourrait nous disposer (tous les travailleurs de ce secteur) dans un état d’esprit défensif et réactif ou bien passif. Nous nous devrions plutôt d’être réalistes, d’avoir un esprit ouvert sur les avantages et sur les inconvénients. Le futur n’a peut-être pas besoin de nous, mais nous avons bien besoin de lui.

Le jour viendra où les machines seront plus performantes qu’un traducteur humain pour traduire un texte d’une langue à une autre. Ce moment est dénommé la singularité. Le débat porte sur la question de savoir si cette singularité est vraiment quelque chose que nous devrions espérer. La réalité est que nous sommes tellement engagés sur cette voie qu’il est devenu difficile, si ce n’est impossible, d’inverser la tendance.

La singularité est proche. Ce que cela signifie, en termes simplifiés, pour la traduction qui jusqu’alors a été le domaine exclusif de l’homme, c’est que les machines vaincront le cerveau humain et continueront de se perfectionner dans une sorte d’apothéose d’intelligence. Elles n’auront plus besoin de nous, les humains, pour en apprendre plus et pour s’entraîner. Nous leur avons donné les moyens de s’améliorer elles-mêmes : une incroyable capacité de traitement, l’accès à des volumes de données en constante augmentation et des techniques d’imitation de notre cerveau grâce au deep learning et aux réseaux neuronaux.

Imaginez une machine capable de traduire dans une centaine de langues et tout cela en temps réel. Aucun être humain ne serait capable d’en faire autant. La qualité et l’exactitude de ces traductions automatiques ne sont peut-être pas toujours parfaites, mais elles sont tellement pratiques que nous apprenons à nous en accommoder,  nous nous adaptons et nous la modifions lorsque c’est nécessaire.

A quel point cette singularité est-elle vraiment proche ? Ray Kurzweil (auteur du livre « Humanité 2.0 » et directeur de l’Ingénierie chez Google depuis 2012) prédit qu’en 2019, les traductions automatiques seront suffisamment performantes pour pouvoir remplacer les traducteurs humains. (Interview dirigée par Nataly Kelly, publiée dans Huffington Post en juin 2011,lien en anglais) Nous en sommes suffisamment proches pour en parler sérieusement.

Le TAUS ouvrira cette année un débat sur l’avenir de la traduction. À l’occasion des principaux évènements TAUS (Dublin, 6-7 juin et Portland, 24-25 octobre), nous invitons les chefs de file de la recherche en traduction automatique (TA) et les chefs d’entreprise de traduction à venir discuter de certaines questions fondamentales :

  1. À quel point la singularité en traduction est-elle proche ?
  2. Quelles en sont les limites du point de vue de la recherche?
  3. À quelles avancées vous attendez-vous ?
  4. Quels sont les impacts commerciaux, les avantages et les inconvénients ?
  5. De quelle façon la profession se verra-t-elle affectée ?

En guise d‘introduction au débat, nous avons demandé à certains des participants de partager leur point de vue sur ces questions dans cet article. Permettez-moi d’ouvrir le débat avec mon propre point de vue. À quel point la singularité est-elle réellement proche ? Je ne suis pas le mieux placé pour répondre à cette question. Mais je pense qu’il est concevable qu’elle se produise dans les dix ou vingt prochaines années. Par ailleurs, il s’agira probablement d’une évolution graduelle ponctuée de prises de conscience. Nous parviendrons effectivement à la FAUT (Fully Automated Useful Translation), bien différente du saint Graal qu’est la FAHQT (Fully Automated High Quality Translation) qui a été définie comme étant un objectif réalisable par les concepteurs de la première TA dans les années 50 (en cinq ans !). En ce qui concerne les impacts commerciaux, je crois que la singularité en traduction dynamisera considérablement le commerce mondial. Qu’en sera-t-il du métier de la traduction ? Comme je l’ai dit précédemment, l’accès universel aux FAUT pourra entraîner une croissance de la demande de traductions particulièrement créatives. Je ne pense pas que cela soit une coïncidence si l’on entend souvent les termes « hyper-localisation » et « transcréation » pour faire référence à de nouveaux services du secteur de la traduction. Non, je ne pense pas que les métiers de la traduction soit totalement mis en danger, mais ils changeront profondément. Les tâches ennuyeuses disparaîtront. Les questions que je me pose et qui seront, je l’espère, débattues cette année lors des évènements TAUS, sont les suivantes : où seront construites ces nouvelles machines de traductions puissantes et qui en aura le contrôle ? Verrons-nous de nouveaux innovateurs et changements de donne non influencés par l’héritage de dizaines d’années dans le milieu la traduction et qui, par conséquent, évoluent beaucoup plus vite, dans d’autres parties du monde et dans les économies émergentes ?

Le point de vue sur le débat d’Alex Waibel :

Bien entendu, cette question n’est pas nouvelle : les machines remplaceront-elles les humains et rendront-elles leurs efforts redondants, ou bien ne seront-elles qu’un piètre détail qui jamais n’égalera la véritable performance humaine ? Je suis quelque peu sceptique sur ces deux opinions. Il est exact que nous avons su accroître considérablement les performances de la traduction automatique et de la reconnaissance vocale et qu’elles ont progressé spectaculairement. Et ces progrès se poursuivront. Je crois qu’une performance dépassant celle d’un humain, en fonction du cas d’utilisation, sera possible dans une ou deux décennies. Mais jusqu’à présent, ces avancées ont mené à un élargissement des services et  donc également à une augmentation de la demande et de l’utilisation, en phase avec la mondialisation et la quantité de matériel produit. Les prédictions selon lesquelles nous n’auront plus besoin de traducteurs humains me semblent pour le moins alarmistes et extrêmes. Il est plus probable que nous soyons témoin d’une accélération et d’une augmentation de la quantité des traductions, mais que les humains continuent de jouer leur rôle dans cette demande croissante. Il y aura davantage de symbiose entre les humains et les machines, et l’amélioration de la communication et de la compréhension entre les langues sera bénéfique pour notre espèce. (Alex Waibel est professeur en informatique à la Carnegie Mellon University and Karlsruhe Institute of Technology, il est également directeur d’interACT, International Center for Advanced Communication Technologies.)

 

Le point de vue sur le débat de Marcello Federico :

Ces questions reviennent chaque fois qu’une nouvelle avancée se produit. Les voitures sans chauffeurs remplaceront-elles les chauffeurs humains ? La traduction automatique neuronale éliminera-t-elle les traducteurs humains ?  La vérité est que nous aimons les explications et les conclusions simples (et qu’elles nous fascinent). Le monde réel est bien plus complexe. Le progrès refaçonne constamment les relations entre la technologie et l’humain, bien souvent de manière imprévisible. Il est donc très difficile de faire des prévisions dans ce domaine. La technologie a tendance à progresser de façon verticale, s’efforçant de résoudre des tâches spécifiques qui peuvent mener à des applications  intéressantes. Mais l’action de traduire, de même que celle de conduire une voiture, présente plusieurs facettes et niveaux de difficultés. La traduction automatique de documents techniques du français vers l’anglais ou laisser une voiture sans chauffeur évoluer sur une autoroute américaine sont certainement des avancées technologiques qui ouvrent la voie vers des applications intéressantes. Cependant, ces dernières ne peuvent généralement pas être interprétées comme des solutions pour la traduction ou la conduite. Ce qui est particulièrement important, c’est qu’elles ne prouvent pas à quel point nous nous rapprochons de la résolution de ces problèmes généraux. Quand verrons-nous une voiture autonome capable de naviguer dans les rues de Naples ou une traduction automatique de haute qualité de l’allemand vers le turc ? Bonne question ! En tant que scientifique, je suis optimiste et prudent : il est clair que nous accomplissons des progrès en termes de traduction automatique, mais ils sont difficiles à quantifier.  En tant qu’humain, je préfère l’aspect coopératif de l’IA à l’aspect compétitif : Comment la technologie peut-elle permettre aux traducteurs de travailler mieux et plus rapidement ? Comment les machines peuvent-elles apprendre directement des traducteurs humains ? Comment les machines peuvent-elles débarrasser les traducteurs des tâches ennuyeuses et répétitives afin qu’ils puissent se concentrer sur l’aspect créatif de leur profession ?  Selon moi, hormis le fait qu’elles ouvrent la voie à de nombreuses problématiques de recherche, elles incarnent l’approche qui produira les technologies de demain les plus performantes de notre domaine. (Marcello Federico est directeur de recherche du département de recherche HLT-MT de la Fondazione Bruno Kessler, Trente, Italie. Son équipe participe à plusieurs projets recherche de recherche européens axés sur une nouvelle génération de systèmes de TA, tel que le projet MMT [Modern Machine Translation].)

 

Le point de vue sur le débat de Marco Trombetti :

Le concept de la singularité me fascine depuis mon plus jeune âge. À l’époque, ce terme était davantage associé aux trous noirs qu’à la technologie. Aujourd’hui, la singularité m’effraie de la même manière que les trous m’effrayaient alors. Le mélange de curiosité et de crainte explique ma passion pour ce sujet et pourquoi je passe du temps à travailler sur l’intelligence artificielle (IA).  L’IA, devant la singularité, est en passe de devenir le prochain grand changement dans notre futur proche. Je suis convaincu qu’elle portera l’humanité vers une nouvelle ère d’accessibilité et d’organisation de l’information. La traduction est probablement la tâche humaine la plus complexe à apprendre pour une machine, mais c’est aussi celle avec le meilleur potentiel. Elle pourrait faire du monde une seule grande famille, rapprocher les individus les uns des autres en abattant les barrières linguistiques et permettre un plus grand partage de l’information. Le langage, par rapport à de nombreux autres secteurs pour lesquels l’IA doit analyser une réalité statique, évolue en même temps que les humains.  Les machines ont besoin de l’aide constante de l’homme pour rester à la page. (Marco Trombetti est PDG de Translated, les créateurs de MateCat. Également entrepreneur et investisseur, il vit et travaille à Rome.)

 

Le point de vue sur le débat de Khalil Sima’an :

Il est bien évidemment impossible de prédire quand se produira la « singularité » et quelle forme prendra alors le marché. Pourtant, sur la base de ce que je peux observer en termes de technologie, j’ai le sentiment que nous nous trouvons aujourd’hui à un point où, dans moins de deux décennies, la plupart des tâches de traduction standard seront effectuées par des machines pour un bon nombre des paires de langues économiquement dominantes. Les traducteurs humains continueront de jouer un rôle défini par des besoins très spécifiques des clients, qui auront souvent pour objectif de collecter des nouvelles données afin d’améliorer la TA. Certains types de traductions les plus intéressants, comme la littérature et la poésie de haute qualité, pourraient encore demeurer du ressort de quelques traducteurs humains doués pour un certain temps. Mais le gros de l’industrie de la traduction traditionnelle fera les frais de cette automatisation. Ce qui va changer le marché n’est en fait pas tant l’automatisation totale en soi, mais le fait que celle-ci sera proposée comme « production de masse » représentant une grande part (voire l’ensemble ?) des commandes de traduction. Il est probable que ce service sera offert par une poignée de nouveaux acteurs qui oseront opérer ce changement déstabilisant. Ces derniers auront l’avantage de s’adapter rapidement à l’évolution des besoins du marché et accepteront toutes les commandes de traduction sans distinction. (Khalil Sima’an est professeur de linguistique informatique à la Faculté des Sciences de l’université d’Amsterdam [FNWI]. Son équipe travaille sur plusieurs projets de nouvelle génération de traduction automatique, tel que DatAptor et les projets QT.)

 

Note du traducteur : Ce sujet m’a paru particulièrement intéressant car, en tant qu’étudiant.e.s en Traduction Spécialisée, la traduction automatique et les progrès spectaculaires qu’a accompli celle-ci lors de ces dernières années peut préoccuper certains d‘entre nous quant à l’avenir du métier vers lequel nous nous dirigeons. La traduction automatique neuronale remplacera-t-elle effectivement le traducteur humain ? Les opinions divergent, même au sein des professionnels œuvrant pour son développement. Quelle que soit notre opinion sur le sujet, il est important de rester attentif à l’évolution de cette technologie.

 

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

La déontologie du traducteur : quelques règles de bonne conduite

Par Anja Ries, étudiante M2

 

Contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne ou le Canada, il n’existe pas en France de cadre législatif pour régir le métier de traducteur. Ni le titre, ni l’exercice professionnel ne sont protégés par la loi, ce qui signifie que n’importe qui peut s’improviser traducteur du jour au lendemain à partir du moment où il ou elle juge ses compétences linguistiques suffisantes. Cela tient au fait que la traduction est encore trop souvent perçue comme une tâche pas si difficile, à la portée de quiconque maîtrise plus ou moins bien une langue étrangère. Or nous savons que la traduction fait appel à des compétences multiples, qui vont d’une bonne culture générale au maniement d’outils informatiques spécifiques en passant, naturellement, par d’excellentes connaissances des langues source et cible. Bien que la plupart des formations en traduction soient de haut niveau et sanctionnées par un diplôme bac + 5, la technicité acquise et la polyvalence dont doit faire preuve tout traducteur souffrent encore d’un manque de reconnaissance, aussi bien par le législateur que par le grand public. Aucun Ordre, aucun Conseil ne définit les contours de la profession et n’intervient en cas de problème d’éthique ou de qualité.

 

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L’absence de cadre réglementaire peut avoir des conséquences fâcheuses, non seulement pour le client final, qui n’obtient pas forcément le travail de qualité auquel il s’était attendu, mais aussi pour le traducteur lui-même puisque des pratiques déloyales menacent le travail sérieux et peuvent entacher la réputation de la profession toute entière. Le marché de la traduction est très concurrentiel et fragmenté, caractérisé par une pression permanente sur les prix et des conditions de travail parfois difficiles (délais serrés, évolution rapide des innovations technologiques qui nécessitent une adaptation des connaissances, solitude du traducteur, etc.). Si la mondialisation de l’économie, par son effet d’ouverture sur de nouveaux marchés, a stimulé le besoin de communiquer en d’autres langues et ainsi offert au secteur de la traduction une forte croissance, elle intensifie aussi la concurrence et augmente le risque de dumping linguistique. En ces temps modernes marqués par des changements accélérés, où il faut produire toujours plus vite et à moindre coût, on peut être tenté d’accepter des conditions d’exercice qui potentiellement nuisent à la qualité du travail rendu.

C’est pourquoi il est important que tout traducteur professionnel, qu’il soit au début de sa carrière ou aguerri par des années d’expérience, se conforme à quelques règles de base, pour protéger son travail et ceux qui font appel à lui, préserver l’image de la profession et, last but not least, se protéger lui-même. Un certain nombre d’associations professionnelles et d’organisations internationales ont édité des codes de pratique professionnelle qui définissent des valeurs et des repères communs, même s’ils ne constituent pas des dispositions réglementaires.

Dans ce billet, je propose un bref récapitulatif de ces textes et de leurs critères principaux.

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Commençons par la Société française des traducteurs (SFT) qui, en 2009, a sorti le Code de déontologie générale des adhérents de la SFT. Celui-ci définit les principes, devoirs et usages de la profession et fournit ainsi un cadre de références à tous les traducteurs, quel que soit leur statut, indépendant ou salarié. Le respect de ces principes est une obligation pour tous les traducteurs adhérents de la SFT.

 

Le code retient trois principes généraux :

  • Probité et intégrité, qui garantissent le respect du donneur d’ouvrage et de la mission du traducteur ainsi que la réputation de la profession
  • Fidélité, qui renvoie à la restitution correcte du texte source
  • Respect du secret professionnel

 

À ces principes généraux s’ajoute le respect par le traducteur de la législation de l’État dans lequel il exerce sa profession, notamment en matière de régime social et fiscal. Cet article du code vise à alerter sur la nécessité de déclarer son activité, afin de pouvoir exercer en toute légalité et ainsi contrer les pratiques de travail dissimulé, ou au noir, source de concurrence déloyale. L’argumentation de la SFT ainsi qu’un rappel des sanctions encourues en cas de non-respect de cette obligation sont consultables ici. Le traducteur se doit également de respecter le donneur d’ouvrage en s’interdisant de faire sous-traiter tout ou partie du travail qui lui a été confié. Il ne doit pas se prévaloir de diplômes qu’il ne possède pas. Le traducteur doit refuser toute mission qu’il ne se sent pas capable de réaliser, ainsi que tout délai qu’il juge incompatible avec un travail de qualité.

Enfin, la SFT rappelle la nécessité d’entretenir des relations loyales et confraternelles avec les autres collègues traducteurs. Ceci implique le droit à une juste rémunération de ses prestations rendues, mais aussi le devoir de ne pas accepter de rabais ou de rétributions qui se feraient au détriment d’autrui.

 

Le code de déontologie de la SFT s’appuie sur la Recommandation de Nairobi, adoptée par l’UNESCO en 1976. La traduction, qu’elle soit littéraire, scientifique ou technique, y est reconnue comme activité qui favorise la communication et les échanges d’idées entre les peuples. L’UNESCO attribue à la traduction un rôle extrêmement important dans la coopération entre les nations et les échanges internationaux. Le traducteur est reconnu dans son aptitude à créer des liens au service de la culture et du développement. À ce titre, il est indispensable que lui-même et son travail soient protégés.

Parmi les dispositions adoptées, on peut citer notamment :

  • La recommandation faite aux États membres d’accorder aux traducteurs un droit d’auteur tel qu’il est défini par les conventions internationales. Le traducteur a le droit de voir son nom figurer dans tous les exemplaires publiés de la traduction.
  • La proposition que toute transaction entre un traducteur et un utilisateur se base sur un contrat écrit qui prévoit une rémunération équitable du travail fourni
  • Le renforcement du rôle des organisations et associations professionnelles de traducteurs, dans le but de défendre les intérêts moraux et matériels des traducteurs, par la mise en place de normes régissant la profession et de procédures destinées à faciliter le règlement d’éventuels différends liés à la qualité des traductions
  • L’élaboration et le développement de programmes spéciaux de formation de traducteurs. La traduction doit être reconnue comme une formation spécialisée, distincte de l’enseignement exclusivement linguistique.
  • La garantie que les traducteurs bénéficient d’un régime social et fiscal adapté à leur situation

 

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La recommandation de l’UNESCO marque une avancée importante dans l’histoire de la profession de traducteur. Elle est citée comme référence non seulement par la SFT, mais également par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) qui s’en est inspirée pour réviser sa Charte du traducteur lors de son congrès à Oslo en 1994. Créée sous les auspices de l’UNESCO en 1953, la FIT est un groupement international d’associations de traducteurs, d’interprètes et de terminologues. Elle compte actuellement plus de cent associations professionnelles répertoriées, représentant plus de 80 000 traducteurs dans 55 pays. Elle est reconnue par l’UNESCO comme organisation non-gouvernementale de catégorie A, ce qui lui assure d’être consultée sur toute question ayant trait à la traduction discutée par les autorités de l’UNESCO.

La Charte du traducteur de la FIT précise les droits et les devoirs du traducteur. De par la variété des conditions dans lesquelles elle est exercée, la traduction mérite d’être considérée comme une discipline spécifique et autonome. Afin d’assurer cette reconnaissance à la profession, le traducteur s’engage à suivre certaines lignes de conduite qui devraient non seulement le guider dans l’exercice de sa mission, mais également aider à améliorer les conditions économiques et sociales dans lesquelles il travaille. La charte pose ainsi les bases d’un véritable code moral des traducteurs.

 

On retrouve parmi ces lignes de conduite des propositions déjà citées précédemment dans le code de déontologie des adhérents de la SFT et la recommandation de l’UNESCO : un haut niveau de compétences linguistiques et une bonne culture générale, qui sont à entretenir par des actions de formation continue, la loyauté vis-à-vis des collègues, une estimation juste de ses capacités à réaliser la mission qui lui est confiée, le respect du secret professionnel, la fidélité de la traduction au document source.

Précisons que la FIT insiste sur la nécessaire marge de créativité qui doit être laissée à tout traducteur, puisqu’elle distingue entre une traduction littérale et une traduction fidèle, adaptée au public de la langue cible. Dans tous les cas, le traducteur reste maître de sa traduction et doit, à ce titre, bénéficier des mêmes droits et niveaux de protection qui sont accordés à l’auteur de l’œuvre originale.

 

À côté de ces trois codes de pratique professionnelle, qui s’adressent aux traducteurs de tous horizons et incluent souvent les interprètes, il existe des codes spécifiques pour la traduction littéraire ainsi que pour les traducteurs juridiques. Pour les premiers, on peut citer le code établi par l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et, au niveau européen, celui du Conseil européen des associations de traducteurs littéraires (CEATL), consultable ici. En ce qui concerne les traducteurs et interprètes près des tribunaux, ils suivent les règles de l’Association européenne des traducteurs et interprètes juridiques (EULITA).

 

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À travers ces quelques exemples, j’ai voulu montrer que le caractère flou qui entoure notre profession n’est pas une fatalité. Si le métier de traducteur est encore loin d’être aussi codifié que la déontologie médicale, des efforts sont faits depuis longtemps pour l’inscrire dans un cadre de références solide, basé sur des valeurs partagées et la volonté commune de produire un travail de qualité, gage de sérieux et de rigueur scientifique. Bien qu’ils n’aient pas de validité sur le plan juridique, ces différents codes de bonnes pratiques donnent des repères et des orientations aux traducteurs, les aident à évoluer dans l’exercice de leur métier, leur fournissent un sentiment de protection en cas de doute et contribuent ainsi à améliorer non seulement la qualité des prestations rendues, mais également l’image d’une profession encore trop souvent malmenée.

 

 

Sites consultés :

http://www.fit-ift.org/?lang=fr
https://www.sft.fr/
http://www.atlf.org/
https://ottiaq.org/
http://www.tradulex.com/articles/JEF4.pdf
https://www.ceatl.eu/fr/