L’utilisation de corpus pour évaluer la qualité d’une traduction : étude de cas de World of Warcraft

Par Théo Dujardin, étudiant M2

 

Dans la vie, j’ai deux passions : le langage et les jeux vidéo. Même si les deux n’ont à priori pas grand-chose en commun, l’étude de la façon dont sont traduits des univers fictifs et fantastiques est pour moi quelque chose de fascinant. Dans cet article, j’ai choisi d’appliquer ce que mes collègues et moi-même avons eu l’occasion d’étudier au cours de ces deux ans au sein du master TSM à un jeu vidéo sur lequel j’ai passé beaucoup (qui a dit « trop » ?) de temps : World of Warcraft.

Pour présenter rapidement la chose, il s’agit d’un jeu de rôle massivement multijoueur en ligne qui a pour avantage d’être régulièrement alimenté en nouveau contenu, qui, évidemment, doit être traduit.  En outre, le jeu dispose d’un forum de traduction auquel je participe, où il est possible de signaler des erreurs ou de proposer des suggestions et d’avoir les retours de l’équipe de localisation, ce qui est particulièrement intéressant, je trouve.

J’en viens au sujet de mon article : je me suis amusé à compiler un corpus parallèle contenant des énoncés de quêtes données par des personnages non-joueurs (PNJ) ainsi que leur traduction française. Ce corpus est composé de 15545 mots pour l’anglais et de 19006 mots pour le français.

Petit point méthodologique : j’ai collecté ces données manuellement depuis un site de base de données, ce qui me permet d’être à peu près sûr de la qualité des textes sélectionnés. En outre, je n’ai pas annoté mon corpus, principalement car les textes contiennent énormément de terminologie propre au jeu qui risquerait d’être mal reconnue par des logiciels tels que TagAnt. Pour le traitement des données, j’utiliserai le logiciel favori du master TSM, à savoir AntConc. J’ai sobrement intitulé ce corpus le WoW Corpus.

Note : l’objet de cet article n’est absolument pas de critiquer l’équipe de traduction française du jeu, qui fait un travail du titan depuis des années et pour qui j’ai beaucoup de respect, mais d’analyser des données et de les comparer avec celles d’études existantes.

Tout d’abord,  je me suis intéressé à un phénomène dont nous avons beaucoup parlé en classe, à savoir la traduction des adverbes anglais en –ly, qui est source de « translationese ».

En se basant sur l’étude de Loock et al. (2013), on estime que le français utilise proportionnellement (oups) beaucoup moins d’adverbes en –ment, qui sont l’équivalent direct des adverbes en –ly anglais. Ainsi, j’ai calculé la fréquence normalisée de ces adverbes dans le WoW Corpus, et j’obtiens les résultats suivants :

 

On observe que même la fréquence des adverbes en –ly dans le WoW corpus est inférieure à ce que l’on trouve en anglais original, ce qui n’est pas vraiment étonnant dans un registre moins formel. Pour le français en revanche, la fréquence des adverbes en –ment est proche de ce que l’on trouve en français original (aux alentours de 4000), alors que l’on pourrait s’attendre à en trouver moins.

 

Autre phénomène, j’ai observé l’utilisation des termes « thing » et « chose », qui, si l’on en croit une autre étude chiffrée, ne s’utilisent pas à la même fréquence en anglais et en français, bien qu’ils soient des équivalents directs en traduction.

Et là, c’est le drame : on peut voir une large surreprésentation de « chose » en français, qui est plus utilisé qu’il ne le devrait. C’est d’autant plus étonnant que cela ne peut être dû à une influence de l’anglais, qui utilise très peu « thing ».

 

Dans un même ordre d’idée, j’ai regardé la fréquence de « and » ainsi que de « et » dans le corpus.

Cette fois, on peut constater que les traducteurs utilisent « et » à une fréquence très proche de celle du français original (aux alentours de 16000 pmw).

 

Évidemment, il convient de nuancer l’ensemble de ces résultats, d’une part car mon corpus est de trop petite taille pour pouvoir se livrer à un commentaire sur la traduction du jeu en général, d’autre part car on pourrait arguer que la langue utilisée dans un univers fantastique s’apparente à une langue non-standard et donc qu’elle réponde à des normes différentes.

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C’est le cas par exemple des trolls, qui parlent un anglais très marqué, comme on peut le voir ci-dessus. Dans le cadre de cet article, j’ai comparé mes résultats à ceux menés sur des textes de littérature de fiction, on pourrait très bien en contester la pertinence et j’en suis conscient. De plus, l’exemple permet également de constater que le corpus contient à la fois le dialogue des PNJ mais aussi du texte <entre crochets> qui fait office de didascalies et qui lui est rédigé en langue standard, ce qui est susceptible de fausser en partie les résultats.

 

Que faut-il conclure de cette expérience ? S’agit-il là de phénomènes universels propres à la traduction, ou est-ce dû à une influence de la langue source ? Chacun en sera seul juge ; mon objectif était de montrer en quoi l’utilisation de corpus peut être utilisée pour évaluer de la qualité d’une traduction (si tant est que l’on considère que ces éléments comme facteurs de qualité), mais également que les corpus sont capables de nous fournir des informations que l’on ne trouve ni dans les dictionnaires, ni dans les grammaires, à condition de les utiliser judicieusement.

 

P.S. : n’hésitez pas à commenter et calculer la fréquence normalisée de ma propre utilisation des adverbes en –ment, qui, après relecture, m’a l’air anormalement élevée.

Quelle utilité pour la recherche en traduction ?

Entretien avec Guillaume Deneufbourg, traducteur, enseignant et chercheur en traduction.

 

science

 

L’Université de Bourgogne organisait ce 7 octobre à Dijon une journée d’étude sur le triple axe d’articulation : recherche – formation – emploi. Co-organisée par le Master en traduction multimédia (T2M) de l’Université de Bourgogne et la Société française des traducteurs (SFT), cette journée se composait d’une série de tables rondes réunissant des traducteurs en profession libérale, des chercheurs et des enseignants en traduction.

En sa triple qualité de traducteur, enseignant et chercheur-doctorant, Guillaume Deneufbourg a été invité par l’Université de Bourgogne pour participer à la table ronde « recherche et applications professionnelles ». Nous partageons avec vous, à travers ce billet, les vues qu’il a pu exprimer lors de cette table ronde, en compagnie de Laurent Gautier, professeur de linguistique allemande à l’Université de Bourgogne (modérateur), de Carol Bereuter, traductrice en profession libérale et co-déléguée régionale SFT, et de Natalie Kübler, professeur de linguistique anglaise et de traduction à l’Université Paris-Diderot – Paris 7.

Nous reprenons le contenu du débat sous la forme d’une interview, avec d’une part les questions qui ont été posées par Laurent Gautier et ensuite les réponses données par Guillaume. La table ronde ayant été filmée, vous retrouverez prochainement le lien vers l’ensemble de la séance sur le blog du Master T2M et vous pourrez ainsi prendre connaissance des interventions de deux autres participants.

Guillaume remercie encore l’Université de Bourgnogne et Laurent Gautier pour leur invitation et leur accueil. Et le blog du Master TSM de Lille3 le remercie pour ce compte-rendu !

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Laurent Gautier (LG) : Guillaume, votre profil, on l’a vu, vous prédestinait en quelque sorte à intervenir dans ce panel, puisque vous naviguez entre les trois éléments : recherche, formation, marché professionnel. Carol nous a parlé précédemment de la formation en Grande-Bretagne. Vous êtes actif à la fois en France et en Belgique. Quel regard portez-vous sur les formations de traducteurs dans ces deux pays, et plus particulièrement sur leur articulation avec la recherche ?

Guillaume Deneufbourg (GD) : Si vous m’aviez posé la question il y a dix ou quinze ans, ma réponse aurait été bien différente. Il y a eu, selon moi, une évolution assez nette des philosophies d’enseignement dans les deux pays, qui ont suivi un trajet presque opposé. Je m’explique : dans les années 2000, les formations en Belgique francophone, ou en tout cas la formation de l’Université de Mons, qui est la seule que je connaisse de l’intérieur, étaient encore assez « scolaires » et relativement théoriques. Un accent très important était placé sur les cours de français, sur les aspects linguistiques, sur les connaissances générales. Les textes soumis aux étudiants lors des cours de traduction étaient pour la plupart des textes journalistiques et des articles d’opinion plutôt relevés, issus par exemple de magazines tels que The Economist ou Time. Des textes très intéressants et très formateurs, mais qui étaient finalement assez éloignés des documents et des besoins du marché professionnel. De façon analogue, les mémoires de fin d’études portaient le plus souvent sur une analyse critique de traductions d’œuvres littéraires ou sur des traductions d’ouvrages de fiction et de non-fiction. Les stages et les premiers cours de TAO n’ont été introduits au cursus que relativement tard, vers la fin des années 2000.

Lorsque j’ai rejoint l’équipe enseignante du Master en traduction de Lille3 (Master TSM) en 2010, j’y ai découvert une formation extrêmement axée sur la pratique, beaucoup plus professionnalisante. L’immense majorité des cours de traduction étaient donnés par des intervenants professionnels, qui utilisaient des textes issus de leur activité de traducteur au quotidien, auxquels ils associaient des instructions, des glossaires et des mémoires de traduction. Un accent majeur était placé sur les outils TAO et la gestion de projets, et les étudiants y faisaient deux stages, en M1 et en M2, au terme desquels ils rédigeaient deux rapports détaillant tous les aspects propres aux entreprises où ils avaient travaillé. Il faut bien sûr se garder des généralisations, mais je dirais quand même que globalement, il en résultait que les étudiants belges étaient mieux formés aux aspects linguistiques et traductionnels purs, et qu’ils étaient finalement peut-être de meilleurs traducteurs, tandis que les étudiants français, ayant suivi un parcours plus professionnalisant, était beaucoup mieux armés pour intégrer immédiatement le marché professionnel. Cette différence se traduisait aussi dans le taux d’insertion professionnelle sur le marché de la traduction, qui frôlait les 100% à Lille alors qu’il n’atteignait pas les 50% à Mons (les diplômés s’orientant vers d’autres secteurs, dont l’enseignement, les relations internationales, la fonction publique, etc.)

La différence est encore fort perceptible aujourd’hui, mais depuis quelques années, on assiste néanmoins à un rapprochement, où les universités belges ont intégré davantage d’aspects pratiques à leur cursus, en formant les étudiants aux technologies, en organisant des ateliers de traduction impliquant la traduction de textes qui correspondent plus à la réalité du marché, en imposant des stages en entreprise ou en poussant les étudiants à s’orienter vers des sujets de mémoire plus pragmatiques, plus en rapport avec les besoins des professionnels. A Lille, à l’inverse, des cours de traductologie, de grammaire comparée, de traductologie de corpus ont été intégrés au cursus et les étudiants sont également invités, dans leur rapport de stage, à traiter d’une problématique en adoptant une démarche beaucoup plus scientifique. Comme je le disais, il y a donc un rapprochement, et les deux systèmes proposent désormais à la fois des cours très pratiques, tout en sensibilisant les étudiants aux aspects « recherche ». Cette évolution correspond d’ailleurs à la tendance que vous décriviez en introduction en évoquant la disparition de la démarcation historique entre les Master professionnalisants et les Master « Recherche » en France. Je précise encore que selon moi, un système n’est pas nécessairement meilleur que l’autre, il s’agit simplement de deux approches différentes, qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

 

LG : Vous êtes doctorant, donc engagé dans un travail de recherche conséquent : qu’est-ce qui vous a motivé ? Comment concevez-vous votre démarche de traducteur-chercheur ?

GD : Comme vous l’avez illustré dans votre présentation, je suis un peu un hyperactif de la traduction. Plus qu’un métier, c’est une véritable passion, et à ce titre, je m’intéresse à tout ce qui y touche de près ou de loin. C’est donc avant tout la curiosité et l’envie d’approfondir mes connaissances qui m’ont poussé à m’engager dans un Master « Recherche » en traductologie à l’Université de Mons. Et le doctorat a ensuite été la suite logique de cet approfondissement…

Il est peut-être utile de préciser que je n’ai pu m’engager sur ce trajet professionnel que grâce à la bonne santé de mon activité de traducteur, qui m’a permis, et me permet encore, de dégager du temps pour satisfaire cette curiosité. Au fil des ans, j’ai en effet mis en place une petite activité de sous-traitance, comme je l’appelle modestement, qui se compose d’un réseau de traducteurs et de gestionnaires de projets indépendants. Avec mon équipe, nous traduisons dans ce cadre des millions de mots chaque année. Une grande partie de ces traducteurs sont d’ailleurs d’anciens étudiants de Lille, que je prends en quelque sorte sous mon aile après leurs études, dans une forme de tutorat post-universitaire. Après des années d’investissement et d’effort, cette structure est aujourd’hui « auto-portante » et même si je traduis toujours énormément, elle me permet de ne plus devoir consacrer 50 heures par semaines à mes traductions, comme au début de ma carrière. Je ne travaille cependant pas moins, car je réinvestis ce temps dans mon développement professionnel, ce qui profite indirectement à mes étudiants. C’est un peu un cercle vertueux.

S’agissant de ma démarche de traducteur-chercheur, je veille bien entendu dans mes cours de traduction à évoquer les principes théoriques de la traductologie, mais en cherchant toujours à en illustrer les applications pratiques. Il faut toutefois garder à l’esprit que l’essentiel des théories de la traduction sont de nature descriptive, si bien qu’elles servent selon moi surtout à « rassurer » les étudiants sur les procédés qu’ils appliquent déjà de façon souvent intuitive. Il est éclairant pour eux de savoir que des théoriciens de la traduction ont déjà rencontré les problèmes auxquels ils sont eux-mêmes confrontés en classe et qu’il existe des mots, un jargon et des notions théoriques pour décrire les problèmes du traducteur et les solutions qui sont à sa disposition. Je vois aussi dans cette question une façon de m’interroger sur l’utilité de la recherche en traduction. Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne pense pas qu’il soit indispensable de connaître la traductologie pour pouvoir bien traduire. Je connais par exemple d’excellents traducteurs qui ne connaissent rien aux théories de la traduction, comme je connais de brillants traductologues qui sont pour ainsi dire incapables de traduire une ligne ! Mais je reste toutefois d’avis qu’il est utile d’offrir un cadre théorique aux futurs traducteurs, qui leur permet de gagner en assurance. Et puis, ce cadre les incite à réfléchir, à se remettre en question. Je fais ici surtout allusion à la recherche pour la recherche, qui vogue encore dans les hautes sphères de la science. Pour ce qui est des recherches en linguistique appliquée, ou en linguistique « située » comme la requalifie très justement Nathalie Kübler, j’ai un avis différent, en ce sens qu’elle est selon moi d’une grande utilité pour le traducteur professionnel. C’est par exemple le cas de la traductologie de corpus ou de la recherche sur les technologies. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

LG : Vous enseignez la traduction dans les deux systèmes : votre enseignement se nourrit-il de vos recherches ? Si oui, comment ?

GD : Pour ce qui est de mon doctorat, je n’en suis encore qu’au début, et je n’ai donc pas encore vraiment récolté les résultats nécessaires pour pouvoir utiliser le fruit de mes recherches en classe. Mon projet doctoral comprend toutefois un volet didactique et j’ai donc bien l’intention de développer des applications pratiques pour permettre aux étudiants de devenir de meilleurs traducteurs. Pour le moment, je fais donc surtout appel aux connaissances acquises lors de mon Master spécialisé en traductologie, en essayant, comme je le disais plus tôt, de trouver des applications pratiques très concrètes aux théories enseignées. J’évoque par exemple la théorie du sens de Danica Seleskovitch, grand classique du genre, la théorie du Skopos de Vermeer (que je remets en perspective par la traduction automatique), ou les procédés de traduction de Vinay et Darbelnet, toujours très actuels malgré leurs presque 60 ans ! Je veille aussi à faire le lien avec le champ de la traductologie de corpus, qui occupe une place importante à Lille3 grâce à la présence de Rudy Loock, grand spécialiste de la question.

 

LG : Vous nous avez expliqué ce qui vous avait motivé à entamer une thèse. Arrêtons-nous sur l’objet. J’en retiens naturellement la question des corpus, parallèles et comparables. Comment l’avez-vous définie ? Correspondait-elle à un questionnement rencontré dans l’exercice de votre profession ?

GD : Absolument. Pour remettre les choses dans leur contexte, il faut savoir que j’ai entrepris ce doctorat après 15 ans de carrière comme traducteur professionnel. Pendant toutes ces années, j’ai fait certains constats dans ma pratique professionnelle, soit en relisant des textes traduits par d’autres, soit en traduisant moi-même. Je remarquais par exemple que certaines structures récurrentes du néerlandais posaient systématiquement problème. J’ai donc voulu en savoir plus, creuser la question. J’ai décidé de me concentrer sur un phénomène en particulier, les marqueurs de modalité épistémique et la notion d’évidentialité (degré de certitude du locuteur par rapport à son énoncé et source du savoir). Comme dans toute démarche scientifique, il fallait éviter de me baser uniquement sur mes intuitions et d’objectiver ma problématique. J’ai donc choisi les corpus, pour voir si mes intuitions se confirmaient en étudiant un grand nombre de textes traduits par un grand nombre de traducteurs. Mon projet comporte un double objectif quantitatif et qualitatif. Sur le plan quantitatif, le but est de comparer des corpus dits « comparables » en français original d’une part et en français traduit d’autre part et d’analyser les fréquences de certains phénomènes, avec comme postulat que la fréquence de certaines tournures calquées sur le néerlandais seront davantage présentes dans le corpus de français traduit, ce qui démontrerait la présence d’interférences de la langue originale lors du processus de transfert. J’envisage ensuite un volet qualitatif, où je vais décortiquer une par une les stratégies employées pour dresser en quelque sorte la liste de choses à faire et à éviter, dont je pourrai alors me servir en classe avec mes étudiants pour les sensibiliser aux difficultés que peuvent présenter certaines structures néerlandaises lors de leur traduction en français.

 

LG : De votre triple point de vue,  vers quelles voies un traducteur professionnel, détenteur d’un master ou souhaitant reprendre des études, pourrait-il se diriger ?

GD : Comme je le disais précédemment, je pense qu’il est utile pour un futur chercheur d’avoir une certaine pratique du métier, un peu de bouteille, avant de se lancer dans un projet de recherche. Je ne dirais pas que c’est indispensable, mais je suis convaincu que cela aide. Le chercheur aura ainsi été confronté à l’exercice. Comme vous l’aurez compris, je suis davantage en faveur de projets de recherche en linguistique appliquée, qui s’intéressent aux vrais problèmes rencontrés par les professionnels, et je suis donc moins porté vers « la recherche pour la recherche ». Il est certes très intéressant sur le plan intellectuel d’étudier comment a été traduit tel ou tel auteur irlandais au 17e siècle, mais le lien avec la pratique actuelle est moins évident ! Je conseillerais donc aux étudiants désireux de se lancer dans un  projet de recherche de consacrer leur travail à des problématiques très concrètes, en s’intéressant en priorité au travail des professionnels et aux problèmes qu’ils rencontrent, que ce soit sur le plan linguistique ou dans le domaine des technologies de la traduction, où les besoins sont énormes.

 

LG : Quel rôle les associations professionnelles, et notamment la Chambre belge des traducteurs et interprètes, peuvent-elles jouer pour développer des synergies entre labos de recherche, jeunes thésards et traducteurs pros ?

GD : A mes yeux, une association professionnelle doit jouer son rôle d’intermédiaire, voire de « passeur », entre le monde universitaire et le marché professionnel. Les associations peuvent donc aider les futurs chercheurs à entrer en contact avec les professionnels pour essayer d’apporter des réponses à leurs problèmes. Nous essayons de remplir ce rôle à la Chambre belge des traducteurs et interprètes. Je peux vous citer deux exemples très concrets pour illustrer mon propos. Tout d’abord, nous offrons l’adhésion gratuite à tous les étudiants en Master en traduction du pays (qui compte pas moins de 8 formations universitaires en traduction). Ces futurs professionnels sont ainsi en contact avec le marché professionnel et ses problématiques et peuvent déjà à ce moment poser certains constats qui pourront nourrir leur réflexion. Nous proposons également dans ce cadre des offres de stage par l’intermédiaire de nos membres, qui soient traducteurs en profession libérale ou responsables de service de traduction en entreprise. L’idée est, comme dans tout bon partenariat, d’essayer de répondre au mieux aux besoins de chacun. Les universités sont ainsi très demandeuses de stages et de sujets de mémoire pour leurs étudiants. A travers les relations que nous entretenons avec elles, nous leur offrons des opportunités pour répondre à ces besoins, en leur communiquant des offres de stages et des sujets de mémoire potentiels, directement inspirés des problèmes que rencontrent nos membres professionnels. Le deuxième exemple est celui du Prix de la Chambre belge des traducteurs et interprètes que nous décernons au mémoire de fin d’année qui apporte les meilleurs éléments de réponse à une problématique concrète du marché professionnel. Chaque université est invitée à soumettre la candidature d’un de ses étudiants et un comité d’évaluation évalue alors sa pertinence et son apport. Tout le monde ressort grandi de cette initiative : l’étudiant peut ajouter une ligne de prestige à son CV en tant que lauréat du prix, les universités gagnent en visibilité et renforcent leur lien avec le marché professionnel et les traducteurs, à travers notre association, profitent de l’aide de la sphère académique pour trouver des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent au quotidien. Que demander de plus ?

 

 

 

Biographie : Guillaume Deneufbourg travaille comme traducteur en profession libérale depuis 2002, essentiellement dans le domaine de la presse et des relations internationales. Titulaire d’un Master en traduction de l’Université de Mons (Belgique), il l’est aussi d’un Master recherche en Sciences du langage et traductologie, obtenu avec grande distinction auprès de cette même université. Il enseigne à l’Université Lille 3 et à l’Université de Mons depuis 2010, où il mène des recherches dans le domaine de la linguistique appliquée et de la traduction, à travers un doctorat préparé en cotutelle dans ces deux universités, sur le sujet Modalité épistémique, évidentialité et polyphonie en néerlandais et en français : étude contrastive inter- et intra-langagière sur corpus comparables et parallèles. Guillaume est membre de la Société française des traducteurs et de l’American Translators Association et est membre-administrateur de la Chambre belge des traducteurs et interprètes, où il est essentiellement en charge de la communication et des relations avec les instituts de formation.