Keep Calm : la santé mentale des traducteurs

Par Sarah Bonningue, étudiante M1 TSM

« À quoi ça sert un traducteur ? », « Tu as pas peur que la traduction automatique te prenne ton travail ? », « Pourquoi tu étudies la traduction si c’est pas pour des livres ? », « Pourquoi payer quand Google Traduction le fait gratuitement ? ».

Toute cette négativité envers le métier m’a donné envie d’en savoir plus sur le bien-être des traducteurs, notamment à quelles sources de stress ils sont confrontés au quotidien. C’est un sujet dont on parle peu à mon goût, bien qu’essentiel puisque nous passons une majeure partie de notre vie à travailler. La santé mentale au travail est prise en considération de plus en plus et est décrite selon l’OMS comme un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux et contribuer à la vie de sa communauté.

Vous me direz, oui mais enfin, c’est comme ça pour chaque profession, pas juste les traducteurs. Je suis d’avis qu’il faut avoir conscience des éventuels facteurs de stress afin de les éviter ou minimiser : on peut se laisser submerger par ses émotions et en arriver à des pathologies graves comme la dépression ou le burn-out. Certes, dans cet article je vais me focaliser sur les aspects négatifs (qui ne le sont peut-être pas pour certains), mais ne perdons pas de vue pourquoi nous avons choisi cette voie, ce qui nous a motivé, ainsi que tous les avantages que cela procure. Je tiens à préciser que je ne suis en aucun cas experte en psychologie, ni thérapeute, je ne suis pas apte à offrir de solutions médicales. L’objectif de cet article est uniquement d’identifier les problèmes auxquels nous pouvons être confrontés dans notre vie professionnelle afin d’améliorer nos conditions de travail.

Instabilité financière

Rappelons tout d’abord que les traducteurs exercent en majeure partie en tant qu’indépendants, 85 % d’entre eux en 2015 selon la Société Française des Traducteurs. Ce statut, qui permet à la fois de l’autonomie et une liberté d’organisation de son temps, a un certain prix. En effet, comme pour tous les indépendants, l’instabilité financière constitue le principal facteur de stress, notamment lors du démarrage de l’activité où le travail est variable d’un mois à l’autre. Trouver des clients, faire sa propre publicité, se démarquer dans le secteur n’est pas chose facile car ce sont des tâches qui ne seront pas compensées financièrement. Il faut du temps pour se constituer une bonne clientèle, cela peut prendre des mois, certains préfèrent ainsi faire appel à des agences de traduction qui ont l’avantage de s’occuper de ces tâches marketing. Dans tous les cas, il faut savoir choisir des agences ou clients directs fiables sous peine d’être payé plusieurs mois après la fin d’un projet, d’où l’irrégularité de salaire.

Ce manque de travail peut en conséquence nous pousser à accepter toutes sortes de demandes quelles qu’elles soient : un projet trop volumineux, qu’on ne se sent pas capable de faire, un document très pointu ou même un sujet qui ne fait pas partie de nos domaines de spécialité. Pourtant, la peur de ne pas avoir assez de travail nous incite à accepter un projet afin de ne pas perdre un client potentiel (même si le tarif est en dessous de nos attentes ou de celui qu’on exige habituellement).

L’isolement

Les personnes introverties ont peut-être choisi cette profession car rester chez soi, ne voir personne et ne pas sortir semblait judicieux. Néanmoins, comme nous avons pu le voir pendant deux mois de confinement, les gens n’apprécient pas tellement la solitude, qui fait pourtant bien partie du métier de traducteur indépendant.

Beaucoup de personnes habituellement salariées se sont retrouvées dernièrement confrontées au même problème que les libéraux pendant le confinement : l’isolement. Selon notre personnalité, cela peut être perçu comme un point positif ou négatif. Il convient de se poser la question : j’ai besoin de contact social ? Je préfère travailler seul ? Être non salarié signifie ne pas avoir de collègues ou de hiérarchie à qui s’adresser en cas de besoin, que ce soit pour un aménagement des horaires ou un soutien moral.

Cela dit, le traducteur indépendant est-il si solitaire ? Après tout, il existe d’autres modes de communication, il est en contact avec des agences ou des clients mais il peut également élargir son réseau : en communiquant avec d’autres traducteurs via les réseaux sociaux, en participant à des conférences, évènements ou cours en ligne etc. Hors cadre professionnel, le simple fait de voir du monde à l’extérieur est primordial. Pour ceux qui ne pensent pas supporter l’isolement, ou même juste le travail à la maison par manque de discipline, il faudrait prendre en considération les espaces de coworking ou avoir son propre bureau en dehors de chez soi. Cela peut sembler futile mais pendant l’épisode de coronavirus, les articles fusaient sur les difficultés et conseils liés au télétravail. Dans tous les cas, il faut définir un cadre de travail, que ce soit le lieu ou les horaires, afin d’atteindre un équilibre entre la vie personnelle et professionnelle. C’est essentiel pour des conditions de travail optimales et ainsi éviter les constantes interruptions par les autres membres de la famille.

Autonomie oui, mais des responsabilités

Être indépendant signifie devoir gérer toute son activité, que ce soit les aspects du travail (gestion du temps, organisation, horaires) mais aussi tout l’aspect financier avec la comptabilité, les factures, le tarif etc. Il faut être discipliné et rigoureux : on peut être vite tenté de se réveiller un peu plus tard, ou bien de procrastiner à cause des nombreuses distractions chez soi. Le traducteur étant payé normalement au mot, il n’est pas question de tricher sur le nombre d’heures, son activité ne sera rentable que s’il est productif.

Bientôt remplacés ?

Les avancées technologiques ont bouleversé le monde de la traduction, notamment avec l’arrivée de la traduction neuronale. Pour cette raison, on s’imagine que les « biotraducteurs », comme on devrait nous appeler maintenant, sont amenés à disparaître. Toutes ces questions peuvent nous amener à remettre en question notre métier et se dire : je ne vais plus avoir de travail, à quoi bon de toute façon la traduction automatique fait tout mieux que moi… Et même si l’on est positif, il y a toujours quelqu’un dans notre entourage pour le faire remarquer. Alors, petit rappel, renseignons-nous sur l’évolution concrète du marché plutôt que d’écouter des personnes « lambda » qui auraient soi-disant entendu parler d’outils tellement performants que nous serions jetés aux oubliettes. Voilà pour les suppositions, maintenant les faits :

Oui, la traduction automatique a considérablement progressé, c’est indéniable, mais cela ne signifie pas que nous en sommes réduits à l’état de dinosaures, au contraire. En 2019, le marché mondial des services linguistiques (traduction, localisation et interprétariat) représentait 49,6 milliards de dollars, soit une croissance de 6,62 % par rapport à l’année précédente. Les progrès technologiques ne relaient pas les traducteurs au second plan, mais les obligent à changer leur manière de travailler, à s’adapter aux besoins changeants des clients et à se former aux nouveaux outils qui peuvent d’ailleurs améliorer la qualité.

Reconnaissance du traducteur

Il existe d’autres facteurs de pression propres au métier de traducteur. Personnellement, j’estime qu’il existe une pressionde la part du monde extérieur à la profession. De nombreux préjugés font qu’il y a un manque de (re)connaissance du métier. Pour certains clients, cela peut sembler simple : « y’a juste à envoyer le document, le traducteur c’est un dictionnaire bilingue vivant, ça prend juste quelques heures, non ? ».

Je caricature peut-être un peu, mais les clients qui ne connaissent rien au métier peuvent avoir des attentes impossibles, notamment exiger de fournir une traduction d’excellente qualité en un temps record. Ils prennent en compte uniquement l’aspect purement linguistique et négligent tout le travail de recherche terminologique, du domaine de spécialité etc.

Pourquoi s’en étonner ? Après tout, il n’est pas rare sur Internet de voir des offres comme « Vous êtes bilingue : devenez traducteur en ligne, aucune formation requise ! ». Rappelons-le, la profession n’est pas réglementée, ce qui explique la forte concurrence, et ainsi, les délais serrés et à bas prix. Je vous invite à lire ici l’un de nos articles de 2018 qui résume très bien la façon dont le traducteur est perçu.

Un travail de l’ombre

Une traduction doit être la plus fluide et naturelle possible, ce qui oblige le traducteur à être invisible (Venuti, 1995). C’est ce que le marché exige de nos jours, on ne doit pas percevoir le texte comme une traduction mais donner l’illusion que c’est un original retranscrivant la pensée de l’auteur. C’est donc en quelque sorte un travail de l’ombre, car, si l’on lit un texte bien écrit, va-t-on attribuer les mérites à l’auteur ou au traducteur ? Bien souvent personne ne pense ou fait des éloges au traducteur. Quand il y a un problème en revanche, on rejette toujours la faute sur ce dernier. Cela a toujours fait partie du métier depuis l’Antiquité. Quelques exemples : Saint Jérôme, saint patron des traducteurs, a été accusé d’hérésie pour sa traduction de la Bible. Citons également Étienne Dolet, à la Renaissance, pour sa traduction d’une œuvre du philosophe grec Platon.

« Parquoy elle [la mort] ne peut rien sur toy, car tu n’est pas ecnores prest à deceder ; et quand tu seras décédé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. »

Trois petits mots ajoutés qui remettent en cause la religion, insinuant qu’il n’y avait rien après la mort. De ce fait, il a été accusé d’athéisme et condamné à mourir sur le bûcher en 1546. Fort heureusement, le monde est bien différent aujourd’hui, mais il n’empêche qu’une traduction peut être contestée, critiquée et dans le cas contraire, le mérite revient souvent à l’auteur.

Comme dans tout métier, on attend des traducteurs un certain gage de qualité. Il faut fournir la traduction la plus fidèle mais aussi la plus fluide possible, et dans certains cas, cela peut représenter des risques. Voyez donc le cas de la traduction médicale et juridique : une erreur de traduction peut non seulement coûter cher, mais aussi avoir des conséquences graves ! Même si l’on ne traduit pas ces deux secteurs, on est forcément amené un jour ou l’autre à traduire un sujet pointu que l’on ne maîtrise pas assez. Il est possible à ce moment-là d’être confronté au syndrome de l’imposteur.

Le syndrome de l’imposteur

En avez-vous déjà entendu parler ? Le syndrome de l’imposteur est le sentiment de ne pas être à la hauteur, d’avoir peur que les autres nous considère comme incompétent. Un exemple pour illustrer : il existe une multitude de sous-domaines au sein de la traduction médicale, il est donc compréhensible de ne pas tout connaître. Un traducteur médical peut se retrouver confronté à un sujet très pointu sur une pathologie dont il n’a jamais entendu parler. Va-t-il le traduire quand même ou prendre le risque de faire une erreur de sens ?

La nature perfectionniste du traducteur le conduit à faire attention au moindre détail. Ainsi, il est donc possible que celui-ci refuse un travail qu’il se sent incapable de faire, de peur d’obtenir un résultat de mauvaise qualité. Au sein d’un même domaine, on ne connaît pas forcément tout sur un sujet. Or, le traducteur doit écrire comme un expert quel que soit le type de document. Il faut souligner que, dans ce secteur, les traducteurs reçoivent très peu de retours sur leur travail, ce qui est compliqué pour connaître les éventuels points d’amélioration. Pour un débutant sans expérience, c’est d’autant plus frustrant. Il faut savoir s’adapter, se spécialiser et utiliser les bons outils afin d’éviter ces problèmes. Demander de l’aide à un expert du secteur pour une relecture technique peut aussi être une bonne solution.

Risques psychosociaux (RPS)

Les RPS incluent le stress ou encore le syndrome d’épuisement professionnel (burn-out) et peuvent se traduire par l’expression d’un mal-être ou d’une souffrance au travail, des conduites addictives, une dégradation de la santé physique et mentale.

Les exigences du marché font que nous devons être de plus en plus productifs, tenir des délais serrés ou encore faire du travail de dernière minute tout en conservant une excellente qualité. Et ce, parfois au détriment de sa vie personnelle et familiale.

Ce stress professionnel résulte du sentiment de surcharge de travail et d’incapacité à atteindre la qualité souhaitée en raison des contraintes de temps. Ce sont bien entendu des problèmes que l’on retrouve chez les salariés mais certaines différences avec les indépendants sont notables.

Selon une enquête de l’Insee, les non-salariés déclaraient en 2018 des durées de travail plus élevées que pour les salariés (45,5 heures en moyenne contre 39,1 par semaine). En soi, le rythme ou l’intensité ne sont pas nécessairement différents, mais les plages horaires sont plus étendues et atypiques. Il est fréquent de travailler le soir ou le week-end. En 2018, les non-salariés ont aussi travaillé davantage dans l’année que les salariés (242 jours contre 214). Ces horaires étendus peuvent représenter un facteur de risque psychosocial selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail. De plus, les freelances n’ont pas une routine fixe établie et sont confrontés à l’isolement social.

Même si le statut d’indépendant apporte de la liberté, comme je l’ai mentionné précédemment, l’entourage peut avoir tendance à négliger les contraintes et sacrifices à faire. Sans compter que certains estiment que travailler à la maison est synonyme de se prélasser. Pourtant, l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle peut être bancal, car on s’accorde moins de pauses par culpabilité, pensant ne pas en faire assez. Concilier activité professionnelle et vie familiale, surtout quand on a des enfants, peut s’avérer compliqué à gérer.

Il faut faire extrêmement attention aux signes avant-garde du burn-out. C’est concrètement un état d’épuisement à la fois physique, émotionnel et psychique qui découle d’un travail exigeant émotionnellement. Certaines personnes sont peut-être des bourreaux de travail mais tôt ou tard le corps ou le mental peut lâcher si l’on ne s’autorise pas des moments de répit.

Comment reconnaître les signes ? Stress et anxiété sont bien sûr de la partie mais à cela s’ajoutent la fatigue, la difficulté à se concentrer ou bien même un ras-le-bol général. Seuls le repos et l’accompagnement avec un psychothérapeute peuvent traiter le burn-out.

D’ailleurs, les indépendants voient le repos et les vacances d’une manière complètement différente des salariés. Ils peuvent être amenés à culpabiliser car, pendant ce temps, ils ne gagnent pas d’argent. De plus, il leur arrive souvent d’avoir du « temps libre » imposé à cause du manque de travail mais c’est rarement un temps de récupération, plutôt une source de stress en raison de l’attente et de l’instabilité financière.

Voici quelques recommandations de la SFT pour conserver une bonne estime de soi malgré les difficultés rencontrées : 

Quelques parades pour retrouver une estime de soi :

  • manger sainement et prendre une vraie pause déjeuner ;
  • pratiquer une activité sportive régulière ;
  • trouver du temps pour soi ;
  • être sûr de ses compétences, pour savoir faire face aux retours clients ;
  • accepter de rendre parfois un travail un peu moins parfait ;
  • arrêter de se vendre ;
  • diminuer son niveau d’exigence pro ou privée, à voir selon chacun ;
  • à partir d’un certain âge : passer à mi-temps, garder seulement certains clients, ne plus prendre de commandes urgentes, etc.

Pour conclure, la qualité de vie au travail passe par une bonne santé si l’on veut s’épanouir dans son environnement de travail. Cela peut en effet avoir des répercussions sur la santé physique, qui ici, risque d’empêcher d’exercer son métier dans les meilleures conditions. Je le répète, aucun travail n’est idyllique, il faut juste avoir conscience des difficultés auxquelles nous pouvons être confrontés tout en gardant à l’esprit ce qui nous motive au quotidien : l’amour des langues étrangères, de sa langue maternelle, la curiosité, l’attention aux détails… Chacun a ses raisons, trouvez les vôtres. Et enfin, rappelez-vous, nous avons encore besoin de traducteurs.

Si vous souhaitez lire ou écouter plus de contenu sur cette thématique, je recommande le blog et le podcast suivants :
https://blog.zingword.com/ (catégorie Wellness, en anglais)
https://smarthabitsfortranslators.com/ (en anglais)

Bibliographie

Analyse des données sur les pratiques professionnelles des métiers de la traduction en 2015. p. 23.
BUSINESS, BFM. « Les 5 pièges à éviter quand on devient freelance ». BFM BUSINESS, BFM BUSINESS. bfmbusiness.bfmtv.com, https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/les-5-pieges-a-eviter-quand-on-devient-freelance-1070263.html.
CSA Research – Voir. https://insights.csa-research.com/reportaction/48585/Marketing.
Haurant, Sandra. « “I Felt Vulnerable”: Freelancers on the Stress of Self-Employment ». The Guardian, 8 décembre 2016. http://www.theguardian.com, https://www.theguardian.com/money/2016/dec/08/i-felt-vulnerable-freelancers-on-the-stress-of-self-employment.
Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationIndépendants_Synthese.pdf. https://www.inserm.fr/sites/default/files/media/entity_documents/Inserm_EC_2011_StressTravailSanteSituationInd%C3%A9pendants_Synthese.pdf.
La santé mentale: renforcer notre action. http://www.who.int, https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-strengthening-our-response.
Loock, Rudy. « La plus-value de la biotraduction face à la machine. Le nouveau défi des formations aux métiers de la traduction ». Traduire. Revue française de la traduction, no 241, 241, Syndicat national des traducteurs professionnels, décembre 2019, p. 54‑65. journals.openedition.org, doi:10.4000/traduire.1848.
« Mental Health in Freelance Translation: Imposter Syndrome ». The Savvy Newcomer, 2 juillet 2019. atasavvynewcomer.org, https://atasavvynewcomer.org/2019/07/02/mental-health-in-freelance-translation-imposter-syndrome/.
« OMS | La santé mentale au travail ». WHO, World Health Organization. http://www.who.int, http://www.who.int/mental_health/in_the_workplace/fr/.
SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf. http://www.eps-erasme.fr/Ressources/FCK/SanteMentaleEt_Emploi_web.pdf.
Types of Work. www.mind.org.uk/information-support/tips-for-everyday-living/workplace-mental-health/types-of-work/.

Le traducteur healthy

Article original en anglais The Healthy Translator rédigé par Alison Tunley Nikki Graham et publié sur le site de Rosetta Translation Services.

Traduit de l’anglais par Hadjar Boukhelifa, étudiante M1 TSM ; révision par Estelle Peuvion

 

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Comme beaucoup d’autres professions aujourd’hui, être traducteur consiste essentiellement à pianoter comme un fou sur un clavier. Si vous faites du télétravail, il est fort possible que vous n’ayez aucune interaction humaine, sauf par email. L’article de cette semaine portera sur quelques idées pour contrer l’impact qu’a une existence sédentaire, passée devant un écran, sur votre corps

La traduction est un travail particulièrement intensif au niveau intellectuel. En réalité, on ne peut travailler intensément que pendant de courtes périodes de temps. Je l’associe souvent au travail académique :  si vous n’arrivez pas à prendre des petites pauses régulières, cela va se refléter sur la qualité de votre travail ainsi que sur votre productivité. J’avoue que lorsqu’une échéance approche, on peut faire des choses incroyables, mais en général j’essaie de limiter mes sessions de traduction à une heure. Un des bonheurs du travail à la maison, c’est la flexibilité que ça nous apporte, et quelque chose d’aussi simple que de vider le lave-vaisselle ou de plier son linge pendant dix minutes peut réinitialiser votre cerveau et vous êtes reparti pour une nouvelle heure de traduction, votre concentration au maximum.

Ce mode de travail se prête aussi parfaitement aux pauses sportives pour compenser votre travail sédentaire. J’aime planifier ma journée de travail avec un nombre d’heures précis chaque jour et me laisser une heure pour des activités physiques. Cela peut être un rapide tour à vélo, nager, courir ou même un cours de fitness. De toute façon, je ne fais plus le trajet jusqu’au travail, donc je trouve cela justifié de prendre le temps pour bouger un peu de quelque manière que ce soit. Et je suis sûre que je travaille deux fois plus vite après ma pause.

Mon autre innovation récente en matière de santé a été de réduire le temps passé assise en utilisant un bureau réglable en hauteur. Pour être honnête, j’ai été longtemps repoussée par cette idée, simplement parce que ces bureaux sont devenus à la mode. Mais c’est alors que mes hanches, constamment attachées à une chaise, se sont bloquées, ce qui a fragilisé mes genoux et m’a empêchée d’aller courir comme j’aimais le faire. J’ai donc surmonté ces préjugés et j’ai fait l’acquisition d’un dispositif qui se pose sur mon bureau et peut être abaissé ou relevé à l’aide de simples poignées latérales. C’était beaucoup moins cher que la plupart de ces standing desks, mais il est superbement conçu et fonctionne parfaitement. Au début, la position debout peut sembler fatigante, mais vous vous adaptez rapidement, et le fait d’alterner entre les positions assises et debout rythme la journée. Je suis maintenant une vraie fanatique du assis-debout !

Une autre recommandation que je peux vous faire, c’est d’apprendre à utiliser la souris avec les deux mains. Les tensions dues aux mouvements excessifs de la souris sont fréquentes parce que, même avec une installation de bureau parfaite, il n’est pas idéal d’avoir à déplacer constamment le même bras à cet angle particulier. Utiliser l’autre main va vous paraitre lent au début, mais pouvoir partager cet effort en deux vaut largement le coup. Encore mieux pour minimiser l’utilisation de la souris, l’apprentissage des raccourcis clavier est une bonne idée.

Cela nous ramène à mon dernier conseil : choisissez vos outils de TAO avec soin ! J’ai récemment pris en charge une mission nécessitant l’utilisation d’un outil en ligne (que je ne nommerai pas) avec l’interface la plus malhabile qui soit : de nombreuses opérations répétitives avec la souris et des saisies redondantes, y compris pour les tâches de modification les plus simples. C’était un bon rappel de la joie ergonomique que nous apportent les outils de TAO mieux conçus.

 

Ergonomie et bien-être du traducteur : petit guide des bonnes pratiques

Par Marie Serra, étudiante M2 TSM

Sujet en vogue depuis plusieurs années, nous sommes de plus en plus sensibilisés à la problématique de l’ergonomie, qu’elle ait trait au milieu de la traduction ou à tout autre corps de métier. La prise en compte de cette dimension induit de nombreuses améliorations : au niveau des outils tout d’abord, mais également de l’environnement et des méthodes de travail dans leur ensemble. Il reste toutefois encore bien du chemin à parcourir.

Du fait de toutes les nouvelles technologies essentielles au processus de traduction, l’ergonomie est souvent appréhendée sous le spectre des outils informatiques, à savoir leur facilité d’utilisation et leur accessibilité. Si, d’après Daniel Toudic et Guillaume de Brébisson dans un article paru en 2011, un poste de travail parfaitement ergonomique est « un outil qui permet au traducteur (salarié comme indépendant) de disposer dans l’instant de toutes les réponses d’ordre cognitif, documentaire, terminologique ou linguistique », il est essentiel de ne pas mettre de côté la dimension physique.

Écrire est traditionnellement perçu comme une activité intellectuelle et est, par conséquent, envisagé exclusivement sous cet angle. En France, il existe dans nos représentations socio-culturelles une opposition frappante entre profession intellectuelle et profession manuelle. Pourtant, l’exercice d’écriture qu’implique la traduction (et les métiers de l’écriture de manière générale) constitue bel et bien une activité physique à part entière qui mobilise l’ensemble du corps et engendre des dommages corporels divers. Parmi ces dommages corporels figurent notamment les troubles musculo-squelettiques (TMS), soit des lésions dues à la répétition de mouvements contraints et de postures adoptées lors de tâches professionnelles. Ces troubles musculo-squelettiques touchent les muscles, tendons et nerfs et se manifestent par des picotements, des fourmillements, des douleurs sourdes continues, voire vives au moment de l’effort, ainsi que des engourdissements. Les TMS les plus récurrents dans la profession, liés à l’utilisation du clavier notamment, sont le syndrome du canal carpien au niveau du poignet et l’épicondylite pour le coude. Les épaules ne sont pas en reste et peuvent également être touchées, de même que les vertèbres cervicales (du fait du positionnement de l’écran).

Notre attention avait été attirée sur ce sujet lors d’une conférence dédiée à l’ergonomie et à ses bonnes pratiques dans le cadre de la première année de Master. Nous y avions entre autres appris les bonnes postures à adopter face à notre poste de travail (cf. image ci-dessous), l’alternative du clavier BÉPO (plus adapté à la langue française que l’omniprésent clavier AZERTY) au sujet duquel un article a déjà été rédigé sur le blog par mon collègue Quentin, ainsi que l’importance des pauses régulières. Idéalement, celles-ci doivent intervenir toutes les deux heures, ce qui, j’en conçois, n’est pas toujours réalisable en période de « rush ». Elles permettent de s’aérer l’esprit afin de gagner en productivité à la reprise, en faisant des séries d’étirements par exemple ou même, pour les plus motivé.e.s d’entre nous, en allant courir.

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Cependant, ce n’est qu’au cours de mon stage dans une agence de traduction aux Pays-Bas que j’ai pris conscience de l’importance de l’ergonomie et de ses impacts sur le quotidien d’un.e traducteur/trice. Le bien-être physique était au cœur de la politique de l’entreprise et je trouvai là de nombreuses formes de mise en pratique concrète. Cela se traduisait tout d’abord par l’aménagement de notre environnement de travail à travers des bureaux et fauteuils réglables à l’envi, des supports de surélévation pour les pieds et les écrans d’ordinateurs, des steps, des rideaux modulables en tout sens et des balles anti-stress. Les bureaux adaptables nous permettaient ainsi de ne pas travailler constamment dans la même position mais d’osciller entre les postures debout/assis, une solution largement préconisée par de nombreux kinésithérapeutes et ergonomes. Très prisés par les salarié.e.s qui se prêtaient allègrement au « jeu », si l’on peut dire, nous passions tous une bonne partie de la journée à travailler debout. De son côté, l’écran situé au niveau des yeux contribuait à une meilleure posture des cervicales, soit deux manières de lutter contre les fameux troubles musculo-squelettiques dont sont bien souvent sujets les traducteurs (d’épais livres ou dictionnaires peuvent également faire office de solution de fortune lorsque l’on ne dispose pas du matériel nécessaire).

Afin « d’apprivoiser » le matériel mis à notre disposition et d’adopter les bons réflexes, chaque premier lundi du mois était ponctué par la venue d’un kinésithérapeute. En plus de nous indiquer individuellement les postures à adopter face à notre poste de travail, une demi-heure de relaxation et de massages était dédiée à chaque salarié.e, selon ses besoins et ses antécédents. Dans un tout autre registre, la flexibilité et l’absence de cloisons dans les rapports à la hiérarchie étaient deux éléments indissociables du bien-être au travail. Cette flexibilité s’est traduite par des horaires et lieux de travail aménagés : selon les jours, chaque salarié.e (qu’il/elle soit traducteur/trice ou chef de projet) pouvait choisir de travailler depuis son domicile ou au sein des autres bureaux de l’entreprise, mais également de commencer plus tard en fonction de ses obligations personnelles.

Sans prétendre au fonctionnement universel de ces méthodes, elles eurent le mérite de porter leurs fruits sur moi. Elles constituent la preuve selon laquelle les outils et le travail peuvent et doivent s’adapter au/à la traducteur/trice, et non l’inverse ! Couplées à 12 km de vélo par jour au pays de la bicyclette, j’ai pu ressentir une nette différence en termes de fatigue physique et, sujette aux problèmes de dos et de cervicales, ma productivité et mon corps m’en ont remerciée.

Sources :

  • Toudic Daniel, De Brébisson Guillaume. 2011. Poste du travail du traducteur et responsabilité : une question de perspective. Disponible à l’adresse : https://ilcea.revues.org/1043

J’ai testé pour vous : la disposition BÉPO

Par Quentin Pacinella, étudiant M2 TSM

bepo

Disposition BÉPO simple (disponible sur www.bepo.fr)

Le clavier AZERTY est omniprésent sur le marché et il est difficile, voire impossible, de trouver un fabricant qui propose une disposition alternative pour ses claviers. Pourtant, la disposition AZERTY est loin d’être idéale pour écrire en français. Les lettres accentuées ne sont disponibles qu’en minuscule, les signes de ponctuation utiles sont difficilement accessibles (par exemple, il faut utiliser « Maj + ; » pour insérer un point), sans compter que les doigts se tordent dans tous les sens pour atteindre les différentes touches et écrire une phrase. Résultat : une utilisation accrue de la touche retour (si comme moi, la dactylographie n’a jamais été votre fort) et des douleurs plus ou moins aiguës dans les doigts, les poignets voire dans l’ensemble des membres supérieurs.

Cela peut paraître extrême, mais le travail sur ordinateur peut engendrer des troubles de santé tels que le syndrome du canal carpien et d’autres troubles musculosquelettiques. Martine Pineau, professeure de dactylographie, va même jusqu’à comparer l’écriture au clavier à un sport1. Elle explique, en effet, que la disposition des lettres et des touches (en rang décalés) entraîne des distorsions des doigts. J’en ai d’ailleurs fait l’expérience au cours de mon stage pendant lequel je passais huit heures par jour à un bureau, finalement assez peu ergonomique, en utilisant un clavier configuré en AZERTY. J’ai alors ressenti beaucoup de tensions dans les doigts et les membres supérieurs (plus ou moins jusqu’aux épaules). C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’essayer la disposition BÉPO que j’ai découverte grâce à la conférence donnée à l’Université de Lille le 13 novembre 2015 par Elisabeth Lavault-Olléon et Emmanuel Planas sur la question de l’ergonomie.

La première chose à faire pour passer au BÉPO est de se rendre sur le site www.bepo.fr (ce site regorge d’informations sur le sujet) afin de télécharger le pilote logiciel gratuit et libre. Par défaut, les machines ne disposent pas de cette disposition dans les paramètres du clavier, c’est pourquoi il faut d’abord installer le pilote pour pouvoir s’en servir. Une fois le pilote installé, il suffit de se rendre dans les configurations du clavier pour activer la disposition en question2. Il est également possible de télécharger le pilote sous forme d’application non-installée, très pratique lorsqu’on ne dispose pas des droits d’administrateur sur la machine. Il suffit alors de télécharger et de décompresser le dossier zippé pour ensuite lancer l’application. Vous pouvez donc emmener votre BÉPO partout sur une clé USB par exemple et l’utiliser sur un PC qui n’est pas le vôtre, c’est grâce à cette possibilité que je suis en mesure d’utiliser le BÉPO à l’université.

Ensuite, il vous suffit de changer les touches de votre clavier physique. Si vous êtes bricoleur, vous pouvez fabriquer des autocollants vous-mêmes en respectant la disposition des touches, sinon, ces autocollants se trouvent facilement en ligne pour quelques euros. Vous voilà maintenant parés pour l’apprentissage. Le BÉPO bouleverse les habitudes et s’avère donc assez difficile à apprivoiser. Néanmoins, le site mentionné ci-dessus propose quelques solutions pour apprendre la disposition plus facilement. Il ne s’agit pas d’apprendre l’ordre des touches par cœur mais de partir d’une position de base et d’attribuer une touche à chaque doigt. J’ai moi-même utilisé le site Bépodactyl pour faire mes débuts. Cet outil a l’avantage d’être un site internet et ne nécessite donc aucun logiciel à installer. Il propose des exercices évolutifs permettant de bien positionner ses doigts et d’apprendre de façon intuitive. On commence par taper avec les index sur deux touches puis on ajoute les autres doigts et les autres touches au fur et à mesure. Ce site constitue donc, à mon sens, un excellent point de départ. Toutefois, la pratique reste encore le meilleur professeur, et il faut sauter le pas du tout BÉPO pour s’y habituer. En fin de compte, on s’y fait vite, la rédaction de mon rapport de stage de M1 s’est avérée très laborieuse au début, puis plus les pages défilaient, plus la frappe devenait fluide et facile.

Vidéo comparant la saisie en AZERTY et en BÉPO par tiot103

Aujourd’hui, je n’envisage pas de repasser à l’AZERTY dans la mesure où j’ai ressenti une réelle amélioration au niveau du confort de frappe mais également de ma productivité. Puisque la disposition BÉPO a été conçue sur une étude statistique du français, tous les caractères utiles sont accessibles facilement, les enchaînements se font de manière fluide. Cette disposition m’a permis de taper mes textes à l’aveugle, à dix doigts et de réduire significativement l’utilisation de la touche retour. Du point de vue du confort, les tensions se sont réduites au niveau des doigts et des poignets, mais il ne faut pas oublier que le clavier ne constitue pas le seul équipement à adapter sur le plan ergonomique. Ainsi, la disposition BÉPO n’est pas une solution miracle contre les troubles de santé liés au travail sur ordinateur et il conviendra d’adapter toute l’installation informatique (bureau, fauteuil, poste informatique etc.) pour se prémunir de toute pathologie.

Notes :

1 – Voir l’article La main et le clavier : histoire d’un malentendu publié en 2011 dans la revue ILCEA sur le thème « traduction et ergonomie », http://ilcea.revues.org/1067

2 – Windows : Panneau de configuration > Horloge, langue et région > Langue > Options linguistiques > Méthode d’entrée > ajouter une méthode d’entrée

Mac OSX : Préférences système > Clavier > Méthode de saisie > +

3 – Lien vers la vidéo : http://dai.ly/x80kdk