Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

Rencontre avec Orane Desnos : traductrice pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Allier passion et traduction ? C’est possible !

Quelle spécialisation choisir ? C’est sûrement la question que l’on se pose toutes et tous en cette (presque) fin de master. Il peut être judicieux de se tourner vers des domaines auxquels on n’aurait jamais pensé, et se demander : qu’ai-je réellement envie de traduire, quels sont mes centres d’intérêt, même sans diplômes, ai-je assez de connaissances pour me spécialiser ? Après tout, nous avons tous des activités et hobbies différents, qui pourraient constituer de bonnes pistes quant à une future spécialisation. Ce sont en tout cas des réflexions à creuser pour être certain de s’épanouir dans son travail, surtout sur le long terme.

Pour montrer qu’il est possible de sortir des sentiers battus en alliant ses passions à son métier, j’avais envie de vous partager une interview avec une jeune traductrice indépendante, Orane Desnos, qui a récemment monté sa microentreprise de traduction, Tradistica.

Aussi créative qu’adorable, elle a très gentiment accepté de répondre à quelques questions. Je vous laisse maintenant en compagnie sa compagnie !

Bonjour Orane ! Comme les lecteurs et lectrices de ce blog ne te connaissent pas, pourrais-tu nous résumer un peu ton parcours ?

Bonjour Sarah !

Bien sûr 😊

J’ai tout d’abord un riche parcours musical. J’ai commencé la flûte traversière à sept ans et le piano deux ans plus tard. Dès mes 11 ans, j’ai quitté le nid familial dans mes Côtes-d’Armor natales pour intégrer, pendant quatre ans (c’est-à-dire tout mon collège) et en internat, une classe horaire aménagée musique en collaboration avec le conservatoire de Rennes. J’ai poursuivi ma scolarité en lycée général et j’ai obtenu mon bac S en 2010.

J’ai ensuite entamé une licence de LEA spécialisation traduction à l’Université de Rennes 2 en parallèle de mes études au conservatoire. En juin 2010, j’ai obtenu mon DEM (diplôme d’études musicales) de flûte traversière, puis j’ai passé ma 3e année de licence en ERASMUS à Barcelone.

Après une année consacrée à la musique, j’ai suivi le master Métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (MTLC2M), toujours à l’Université de Rennes 2, qui m’a conduit à passer cinq mois à Montréal dans le cadre d’un stage dans l’audiovisuel, puis je suis sortie diplômée de cette formation en octobre 2016.

Par la suite, j’ai travaillé deux ans au sein d’une importante agence de traduction parisienne en tant que traductrice, relectrice et cheffe de projet. Je me suis ensuite lancée dans l’aventure de l’indépendance et de l’entrepreneuriat à l’été 2018, puis de Tradistica (services linguistiques pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant) en 2020.

Était-ce une évidence pour toi de traduire pour la musique et le spectacle vivant lorsque tu as commencé tes études en traduction ?

Au départ non, mais cette idée a bien vite germé et ne m’a plus quittée. Je voulais pouvoir mettre au service des professionnels de ces secteurs tant mon expérience musicale que mes compétences en traduction.

Comment s’est passé le lancement de Tradistica ? Comment as-tu envisagé la transition entre un emploi stable pour une importante société de traduction et le travail en tant que free-lance ?

Je savais dès mes années de master que je souhaitais devenir traductrice indépendante, mais je ne me voyais pas me lancer au sortir des études. C’est pourquoi j’ai travaillé deux ans au sein d’une agence dans le but d’acquérir l’expérience nécessaire pour pouvoir me lancer avec plus de sérénité. Et dès que l’occasion s’est présentée, c’est ce que j’ai fait ! J’ai eu la chance de continuer à collaborer avec l’agence dans laquelle j’étais employée, ce qui m’a tout de suite assuré du travail et une transition plutôt douce.

Aujourd’hui, comment partages-tu ton temps entre les agences de traduction et tes clients ? Penses-tu bientôt pouvoir ne travailler que pour des clients directs ?

Pour le moment, je consacre 2/3 de mon temps aux agences de traduction et le dernier tiers au développement de Tradistica. Travailler presque exclusivement pour des clients directs dans les secteurs de la musique et du spectacle est d’ailleurs un de mes grands objectifs de l’année 2021. Je souhaite également poursuivre les collaborations avec les agences sur des projets concernant mes domaines de spécialité.

Comment as-tu trouvé tes premiers clients ? Comment se passe le démarchage ? Les stratégies à adopter sont-elles spécifiques au milieu artistique ? Faut-il être plus créatif, et davantage mettre en avant sa personnalité et ses passions que pour un autre domaine ?

Pour trouver ses premiers clients, il n’y a pas de recette magique, il faut aller à leur rencontre. J’utilise donc beaucoup les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram) dans ma stratégie de démarchage, ainsi que mon site Internet qui me sert de vitrine. Selon moi, l’important est de semer progressivement des graines, ce qui permet de développer à moyen et long terme son portefeuille de clients. Toute relation, qu’elle soit professionnelle ou non, repose sur la confiance, et il est primordial de consacrer du temps à construire ce lien privilégié.

Faut-il être plus créatif ! Sûrement, mais surtout être authentique en mettant en avant sa personnalité, son expertise et les solutions que l’on propose. Après, libre à chacun de partager ce qu’il souhaite avec sa communauté. Je pense que le plus important c’est de rester soi-même et d’être en adéquation avec ses valeurs et sa manière de fonctionner.

Peux-tu nous donner des exemples de projets que tu reçois ?

Oui. J’ai réalisé récemment le sous-titrage de l’anglais vers le français d’une vidéo YouTube d’une flûtiste de renommée internationale dans laquelle elle prodiguait ses conseils pour apprendre plus facilement par cœur un morceau. Je traduis également régulièrement des communiqués de presse pour des lancements de produits, comme des micros-casques.

Fais-tu parfois appel à des collègues pour tes projets de traduction ?

Je collabore avec d’autres traducteurs dans mes paires de langues (anglais et espagnol vers le français) pour des projets de relecture, sinon je redirige généralement mes clients vers d’autres traducteurs indépendants spécialisés lorsqu’il s’agit d’une autre paire de langues. La relation unique qui s’établit entre un client direct et son/ses traducteur(s) indépendant(s) est pour moi capitale.

Utilises-tu souvent des outils de TAO ? Si oui, sont-ils différents en fonction du projet ?

Oui. J’utilise principalement SDL Trados Studio 2019 pour les projets de traduction et Subtitle Edit pour les projets de sous-titrage.

Tu utilises notamment Instagram et Pinterest pour promouvoir ton activité : pourquoi avoir choisi ces réseaux disons, assez peu usités je crois, par la plupart des professionnels ? Sont-ils plus adaptés à tes domaines de spécialité ? Arrives-tu à poster régulièrement sur tous tes réseaux sociaux ?

Instagram et Pinterest sont des réseaux sociaux très utilisés dans la sphère artistique, et c’est donc la raison pour laquelle je les utilise aussi. Mais à dire vrai, au fil des mois, je teste plusieurs stratégies, et je vois ce qui marche. Je m’inspire notamment de blogueuses et entrepreneures telles qu’Aline Bartoli de TheBBoost et Safia Gourari de MyTrendyLifestyle. C’est difficile de poster régulièrement et il faut être organisé. J’essaie donc de planifier, par exemple consacrer 1 h le lundi matin pour programmer mes publications Instagram de la semaine. C’est vraiment efficace !

D’ailleurs, tu n’hésites pas à poster des vidéos où tu joues de ton instrument de prédilection, des photos un peu plus « persos », mais toujours en rapport avec la musique ! Cela attire-t-il de nouveaux clients ? Est-ce que cela est venu naturellement, ou bien as-tu hésité avant de poster du contenu parfois un peu humoristique ? En tout cas, c’est très rafraîchissant !

J’ai bien sûr hésité de nombreuses fois avant de publier certains contenus, mais j’essaie de mettre sans cesse en application de nouvelles choses, toujours avec le même fil conducteur : la musique. Et je me rends compte que plus j’ose des choses différentes, moins faire dans la nouveauté me fait peur. Je sais que ce chemin sera composé d’erreurs et de réussites, et je l’accepte. C’est à la fois difficile et tellement gratifiant !

Que conseillerais-tu à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans des domaines de traduction tournés vers la culture et l’art ? Est-ce plus difficile d’y trouver du travail ? Y a-t-il beaucoup d’agences avec lesquelles collaborer dans ces domaines avant d’avoir assez de clients directs ? Quelles sont les qualités à avoir pour se démarquer ?

Mon conseil se résumerait en un seul mot : tentez ! Il n’y a pas de recette miracle et c’est à chacun de trouver sa voie. En tout cas, moi je tente, et j’adore ça !

J’espère que cette lecture vous inspirera, motivera, encouragera à suivre vos envies et à vous lancer ! Encore merci à Orane Desnos d’avoir répondu à mes questions.

Vous pouvez la retrouver sur son site Internet https://www.tradistica.com et sur ses différents réseaux sociaux :

https://twitter.com/tradistica
https://www.facebook.com/tradistica/
https://www.linkedin.com/company/tradistica/
https://www.instagram.com/tradistica/

Se spécialiser en tant que traducteur indépendant : Certains domaines de spécialisation requièrent-ils plus que d’autres une expérience préalable ?

Par Charlotte Goubet, étudiante M2 TSM

Voici une question qui me taraude depuis mon arrivée dans le Master TSM.

Pourtant, sauf erreur de ma part, c’est précisément pour cela que je suis ici : apprendre à faire comme si j’étais une spécialiste de tel ou tel domaine, sans avoir forcément d’expérience dans ledit domaine.

Oui mais… Lors de mes premiers pas dans le monde de la traduction, j’ai pu rencontrer un certain nombre de traducteurs spécialistes d’un domaine dans lequel ils avaient précisément travaillé pendant des années.

Qu’en est-il alors de la plus-value réelle d’un tel parcours ?

S’il est difficile de revendiquer, en deuxième année de Master, des domaines de « spécialisation », il est plus juste de parler de domaines de « prédilection », ou de « centres d’intérêts ».

Mais alors, en tant que traducteur indépendant débutant, comment se lancer dans un domaine qui nous intéresse, dans l’idée d’en faire un domaine de spécialisation, sans n’y avoir aucune expérience ?

Personnellement intéressée par le monde de l’agriculture, j’ai souhaité me pencher sur ce domaine-ci. J’ai eu l’idée (brillante) de taper dans un moteur de recherche quelconque « traducteur + indépendant + agriculture ». Et là, bingo. J’ai trouvé mon homme.

Ce dernier se nomme Toby Belither. Se présentant lui-même comme un « ancien agriculteur reconverti en traducteur indépendant », Toby Belither a étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester (anciennement Royal Agricultural College), en Angleterre. Il a par la suite accumulé une trentaine d’années d’expérience, au Royaume-Uni et en France, en travaillant dans différentes exploitations agricoles.

Vous l’aurez compris, la langue maternelle de Toby Belither est l’anglais. Il effectue uniquement des traductions dans la combinaison de langues FR>EN, dans le domaine de l’agriculture mais également dans d’autres domaines au besoin.

Quel est son avis sur la question ? Je vous laisse le découvrir.

Bonjour M. Belither ! Bien que j’aie déjà résumé votre parcours, pourriez-vous nous expliquer comment vous êtes passé de la casquette d’agriculteur à celle de traducteur indépendant ?

Un jour, j’ai été contacté par un ancien collègue, formateur en management pour le service après-vente à l’international d’un fabriquant de tracteurs. Ce dernier a fait appel à mes services en tant qu’anglophone. Il avait besoin de quelqu’un pour traduire des formations à l’intention de concessionnaires du français vers l’anglais et il n’avait jusque-là trouvé personne qui puisse effectuer ce travail.

J’ai hésité au départ, car je n’ai jamais vraiment eu l’habitude de travailler sur un ordinateur et qu’il m’est difficile de rédiger efficacement sur un clavier.

J’ai finalement accepté, et je me suis adapté au mieux pour le travail demandé. J’ai d’abord téléchargé le logiciel de reconnaissance vocale « Dragon NaturallySpeaking » (page en anglais). Ce dernier, avec lequel je travaille toujours aujourd’hui, me permet de dicter au fur et à mesure ma traduction anglaise à mon ordinateur.

Bien sûr, ce logiciel ne produit pas de résultat « parfait » et il nécessite une post-édition, notamment au niveau de la ponctuation. Mais il est tout de même efficace car il apprend au fur et à mesure les mots que l’on lui dicte.

Avec les connaissances que je possédais dans le domaine de l’agriculture, ce travail ne m’a pas paru excessivement difficile. J’ai débuté en 2012. J’étais alors toujours agriculteur. Je traduisais le soir et les week-ends.

Plus tard, des soucis de santé m’ont amené à stopper mon activité agricole.

Avez-vous effectué une formation à la traduction ?

Non, je n’ai pas souhaité effectuer de formation en traduction. Les demandes de traduction que je recevais pour le domaine agricole étaient très aléatoires. Financièrement, je n’ai pas jugé rentable d’investir dans une formation alors que mes revenus n’étaient pas stables. Mes plus grandes rentrées d’argent provenaient de la traduction de sites internet, et les demandes de ce genre n’étaient pas assez fréquentes.

De plus, je n’avais pas vraiment de temps pour me former car je travaillais toujours en tant qu’agriculteur.

Que conseilleriez-vous à un jeune traducteur ou une jeune traductrice indépendant.e qui souhaiterait faire ses débuts dans le domaine de l’agriculture ?

Si la formation est de toute façon un plus, je pense que le problème peut résider dans l’absence de connaissances agricoles. J’effectue ce travail car je possède des connaissances solides dans ce domaine d’une part en anglais, car j’ai étudié à la Royal Agricultural University de Cirencester, et d’autre part en français, car j’ai travaillé dans des exploitations agricoles pendant vingt-et-un ans.

Et encore une fois, le domaine agricole est très exigeant. Dans mon cas par exemple (traduction du français vers l’anglais), l’anglais américain et l’anglais du Royaume-Uni sont bien sûr différents, mais le vocabulaire varie même d’un état à un autre aux Etats-Unis. Il m’arrive parfois de refuser du travail pour ces raisons-là.

Quels sont les interlocuteurs avec lesquels vous travaillez aujourd’hui ? Sont-ils tous spécialisés dans le domaine agricole ? Y ont-ils tous travaillé à un moment donné ?

Je ne travaille qu’avec des clients directs, donc des sociétés spécialisées dans le domaine, et je ne connais personne qui fasse la même chose que moi. C’est un domaine vraiment pointu.

Soit je démarche moi-même les clients, soit ils prennent contact avec moi via mon site internet.

De quelle manière traitez-vous les demandes de traduction qui vous sont soumises dans des domaines autres que celui de l’agriculture ?

De façon générale, les autres projets que je traite se rapprochent du domaine agricole. Il m’arrive de travailler par exemple dans le domaine de la pisciculture, et le vocabulaire de ce dernier est assez proche de celui du domaine agricole. Je trouve ces projets plutôt faciles à comprendre.

Quand je ne me sens pas capable de traduire dans un certain domaine, je préfère toujours refuser le projet pour éviter de produire une mauvaise traduction.

Selon vous, est-il mieux voire indispensable de disposer d’une expérience dans le domaine de l’agriculture pour s’y spécialiser en tant que traducteur ?

Quels sont selon vous les avantages ou inconvénients à effectuer une formation en traduction ?

Pour ce qui est du domaine agricole, je pense que l’expérience est indispensable, car c’est un domaine très exigeant. Néanmoins, les formations universitaires sont intéressantes du point de vue de la formation aux outils qu’elles offrent, notamment les logiciels de traduction assistée par ordinateur.

Je ne me suis personnellement pas plié à toutes les exigences du marché. En effet, si j’ai souhaité à un moment donné traduire davantage et travailler pour des agences, je n’ai pas poursuivi dans cette voie.

Les conditions sont trop nombreuses (certains logiciels sont obligatoires pour travailler avec telle ou telle agence) et les pénalités en cas de corrections à apporter ou de débit considéré comme trop lent sont trop importantes.

Je travaille donc uniquement avec des clients directs que je démarche moi-même. Je possède désormais quelques clients réguliers pour lesquels je travaille depuis cinq ou six ans.

La traduction représente pour moi un complément de revenu.

Quels outils utilisez-vous en tant que traducteur ?

Je n’utilise pas réellement d’outils en dehors de « Dragon NaturallySpeaking ».

Je travaille directement dans les fichiers sources que je reçois (en gardant toujours une copie) par écrasement des données.

Il s’agit le plus souvent de fichiers Word et PDF. En ce qui concerne les documents au format PDF, j’ai investi dans une licence payante afin de pouvoir les modifier.

Des fichiers InDesign, Excel ou Powerpoint vont être plus longs à traiter et je fais varier mes tarifs en conséquence.

Effectuez-vous une seconde activité en plus de celle de traducteur indépendant ?

En effet. Mon activité principale est aujourd’hui la location de chambres d’hôtes. C’est une activité qui se « marie » bien avec celle de traducteur car je travaille depuis chez moi.

Pour le bon maintien de mon activité de traducteur, je me rends tous les ans dans des salons agricoles pour contacter de potentiels nouveaux clients. Mes clients se situent plutôt parmi des sociétés françaises de taille moyenne qui exportent à l’étranger. Il ne s’agit pas de multinationales, qui possèdent bien souvent leurs propres services de traduction.

Quelle part environ de votre revenu mensuel représente la traduction ?

Encore une fois, cela est très aléatoire selon les demandes que je reçois. Il peut arriver que la traduction représente un tiers voire la moitié de mon revenu mensuel (modifications de sites web, sortie de nouveaux engins agricoles, …).

Les années moins fastes, la traduction représente plutôt un quart de mes revenus.

Pourriez-vous indiquer une fourchette de vos tarifs ?

Je suis rémunéré au mot et il peut arriver que je varie mes tarifs selon que mes clients sont plus ou moins bons payeurs.

De façon générale, mon tarif au mot tourne autour de 11 à 14 centimes d’euros.

Pour ce qui est des sites web, je tarife aux nombre d’heure passées à traduire. Il s’agit le plus souvent de 40 euros par heure environ.

Par souci d’honnêteté, je tarife le plus souvent possible au nombre réel d’heures passées à travailler, même si le nombre évalué lors du devis était supérieur.

Au vu de mon entretien avec M. Belither, bien que la formation en traduction soit importante (voire indispensable pour qui souhaite intégrer le marché de la traduction dans son ensemble), il paraît indispensable pour un traducteur de bénéficier d’une expérience préalable dans le domaine de spécialisation dans lequel il souhaite exercer.

Et pour cause. Je me dois ici de faire allusion à la table ronde organisée par la SFT (Société française des traducteurs) en partenariat avec l’Université de Lille, le 2 octobre 2020, à l’occasion de la Journée Mondiale de la Traduction.

Lors de cette table ronde, des traductrices indépendantes aux profils très différents présentaient leur parcours aux étudiants, professeurs et professionnels de la traduction présents.

J’ai ce jour-là compris que mon questionnement n’était pas illégitime, mais mal orienté.

En effet, pour reprendre le cas de M. Belither, ce dernier n’a pas reçu de formation professionnelle en traduction et son expérience seule a dirigé sa professionnalisation.

Nombreux sont d’ailleurs sur le marché les traducteurs dans le même cas que M. Belither et ils en font partie intégrante.

Mais qu’en est-il des traducteurs qui possèdent une formation en traduction sans posséder d’expérience préalable dans l’un de leurs domaines de spécialisation ? Et quid de ceux qui possèdent et l’expérience et le diplôme de traducteur ?

Parmi les traductrices rencontrées lors de la JMT, un grand nombre d’entre elles avaient auparavant travaillé dans le domaine qui était devenu leur spécialité. Contrairement à M. Belither, certaines avaient d’ailleurs par la suite suivi une formation continue en traduction.

En confrontant ces différents profils, j’ai compris que l’expérience dans un domaine de spécialisation est certes indispensable pour un traducteur, mais que cette dernière peut avoir lieu à n’importe quel moment de son parcours.

Lorsqu’elle n’est pas préalablement acquise, l’expérience s’acquiert au quotidien.

Les langues évoluent constamment et le traducteur se doit, pour coller au mieux à ses domaines de spécialisation, de s’y former continuellement. Magazines spécialisés, conférences, salons (comme l’indiquait M. Belither), formations, toutes les opportunités sont bonnes à prendre pour se former dans le domaine qui nous plaît en tant que traducteur.

Tout domaine de spécialisation requiert donc de l’expérience, et le métier de traducteur est résolument un métier de passionné.

Un grand merci à Toby Belither pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, ainsi qu’aux traductrices de la SFT présentes à l’Université de Lille pour la JMT 2020.

Lien vers le site internet de M. Toby Belither, traducteur indépendant FR>EN spécialisé dans le domaine agricole : http://agri-traduction.com/

À la rencontre du Bureau des Traductions

Par Élise Ventre, étudiante M2 TSM

Vous vous demandez certainement, mais qu’est-ce que c’est que ce Bureau des Traductions ? De quoi s’agit-il exactement ? D’une institution ? D’une agence spéciale ?

Eh bien oui, vous avez la bonne réponse. C’est bien une agence un peu spéciale. C’est en fait le service qui s’occupe de la traduction au sein de l’équipe du journal Courrier international. Mais si, je suis sûre que vous connaissez. C’est ce journal qui publie en français des articles provenant du monde entier. Que vous soyez traducteur, ou tout simplement passionné par l’actualité du monde, vous devez bien l’avoir feuilleté au moins une fois.

Courrier international, qui a pour slogan « un autre regard sur l’actualité », présente à un lectorat français des nouvelles du reste du monde. Créé en 1990, cet hebdomadaire publie du contenu issu de plus de 1 500 sources du monde entier et de divers formats (journaux mais aussi blogs). En 1996, le site courrierinternational.com est lancé. En plus de la diffusion des articles en version numérique, certains contenus exclusifs tels que des vidéos y sont disponibles. Il est également possible de poster des commentaires et, ainsi, de discuter less sujets évoqués. Les articles sont classés par rubrique, nous permettant de trouver facilement du contenu autour du thème qui nous intéresse (France, Économie ou Sciences sont des exemples de ces catégories).

Ce journal regorge évidemment d’articles traduits. En tant que future traductrice, j’ai donc voulu en savoir plus sur les méthodes de travail employées pour ce type d’exercice, à savoir la traduction journalistique. Allons découvrir ce qu’il se passe dans les coulisses de ce service hors-norme.

Je tiens à remercier Leslie Talaga pour le temps accordé à répondre à mes questions.

Présentez-nous votre équipe (nom, prénom, poste, formation, langues de travail…)

Nous sommes 10 salariés francophones de tous âges et nous travaillons chacun dans deux à quatre langues étrangères. Les langues traduites par les salariés et une équipe de correspondants et traducteurs indépendants sont l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le portugais, l’italien, le catalan, le roumain, l’ukrainien, le russe, le japonais, le chinois, le suédois, le danois, le coréen, l’arabe, le polonais, le néerlandais, le hongrois, l’indonésien, le grec, le serbo-croate, le tchèque, le farsi, le bulgare, l’hébreu – toujours vers le français.

Nous avons en majorité des formations littéraires, le plus souvent un master en traduction de l’ESIT, de l’ISIT ou de Paris-Diderot, ou encore un master LCE.

Quelles sont les principales qualités à avoir pour faire partie de votre équipe ?

Outre un intérêt pour l’actualité du monde et des langues, il faut faire preuve de rapidité et de réactivité. Le rythme impose de savoir aller à l’essentiel, d’avoir une bonne capacité d’adaptation et d’apprécier le travail en équipe. La curiosité est bien sûr indispensable !

Votre travail, c’est plus du journalisme ou de la traduction ?

C’est de la traduction journalistique. Nous travaillons sur des articles qui sont sélectionnés par une équipe de rédacteurs.

Tout traducteur est au service à la fois de l’auteur du texte et du destinataire : dans notre cas, la source est journalistique et notre lecteur doit retrouver en français les caractéristiques d’un article de presse.

C’est un travail de journalisme au sens où, pour donner à lire un article en français, nous faisons des recherches documentaires, nous croisons les sources, nous faisons des vérifications qui mettent en parallèle le contexte de départ et la culture générale d’un lecteur de Courrier (la nôtre !), afin de faire les adaptations et la contextualisation nécessaires à la compréhension.

Le résultat doit être un article rédigé dans un français fluide dont on ne soupçonne pas que c’est une traduction, et qui respecte le style de l’auteur et plus globalement le style journalistique.

Comment se déroule votre travail ? Qui choisit les articles qui seront traduits ? Des journaux vous ont-ils déjà suggéré leurs articles ?

La rédaction du journal est atypique : une trentaine de rédacteurs en interne, auxquels s’ajoutent des correspondants, lisent la presse étrangère selon une organisation géographique et thématique (ex de rubriques : Europe, Amérique latine, Sciences, Économie). Ils font des sélections que valide la rédaction en chef. Les articles sont présentés seuls ou dans le cadre d’un dossier.

Les traducteurs, s’ils ont forcément des spécialités et des prédilections, doivent pouvoir aborder n’importe quel texte dans leurs langues de travail : il faut ainsi être capable de comprendre un article sur les dernières avancées scientifiques en génétique comme les références et sous-entendus dans un texte sur la politique d’un pays ; il ne vous aura pas échappé qu’on ne peut pas traduire si on ne comprend pas bien le texte d’origine.

L’entraide permet de se sortir des passages délicats.

Si vous devez traduire un article dont la langue originale n’est maîtrisée par aucun traducteur de votre équipe, comment faites-vous ?

Le service traduction (salariés) et ses pigistes traduisent toutes les langues qui sont lues par les journalistes “sélectionneurs” : nous n’avons donc pas de demande de traduction dans des langues qu’aucun de nous ne maîtrise.

Racontez-nous une journée type. Pouvez-vous nous dire combien d’articles ou de mots sont traduits chaque jour par votre équipe en moyenne ?

La semaine a longtemps été rythmée par la fabrication de l’hebdomadaire papier, dont les cahiers sont envoyés à l’imprimerie le lundi et le mardi : nous traduisions les articles de fond (dits “froids”) en milieu de semaine et les papiers d’actualité forte (dits “chauds”) le lundi et le mardi, à traiter en urgence car envoyés le plus tard possible avant le bouclage. Ce rythme a été bouleversé par l’avènement du web, qui est alimenté en continu.

Avec les pigistes et pour les fois où nous sommes en télétravail, nous utilisons Slack pour communiquer à longueur de journée.

Les contenus à traduire sont envoyés par la rédaction via un CMS (content management system), ou interface de gestion des contenus, sur lequel travaillent l’ensemble des services du journal, de la sélection à la maquette : la traduction est la première étape de ce que l’on appelle le “circuit de la copie”. Nous traitons les envois en fonction de l’urgence principalement, et non de nos affinités pour tel ou tel sujet.

L’organisation d’une journée pour un traducteur est variable : on peut se consacrer au même article sur plusieurs jours s’il est très long et/ou complexe, comme on peut traiter plusieurs textes plus brefs sur une même journée. Le plus souvent, nous gérons plusieurs temporalités simultanément et nous sommes amenés à avoir sur le feu un long article, un plus court et des brèves, au fil des demandes que nous recevons.

L’intérêt et la difficulté de notre travail résident dans la nécessité de basculer très vite d’une langue à une autre (2 à 4 langues étrangères par personne), et d’un sujet à un autre : situation politique d’un pays, innovations scientifiques, phénomène culturel ou artistique qui est passé inaperçu en France.

Outre les articles, nous traduisons des dessins de presse et nous sous-titrons des vidéos. Certains d’entre nous sont également chargés de rubriques (Histoire) et depuis peu, dans le sillage de nos comptes sur les réseaux sociaux, le service propose et publie des articles et des revues de presse autour des langues (www.courrierinternational.com/sujet/traduction).

Le rythme est généralement compris entre 6 et 15 feuillets de 1 500 signes par jour. Une cadence qui varie considérablement selon la langue de départ (le japonais prend plus de temps que l’espagnol, par exemple), la difficulté du texte, la familiarité du traducteur avec le sujet, mais aussi les impératifs de publication (et bien sûr l’état de forme de chacun). On traduit aussi plus ou moins vite selon qu’on a un seul article sur le feu, ou que l’on doit jongler entre plusieurs contenus.

Utilisez-vous des logiciels de Traduction Assistée par Ordinateur ? Si oui, lesquels ? Que pensez-vous de la traduction automatique ?

Non, car la traduction à Courrier s’apparente à la traduction d’édition : une mémoire alimentée grâce à un logiciel de TAO ne remonterait que très rarement des segments utiles. L’écriture de presse ne présente pas le même type de répétitions que les textes d’une organisation internationale, d’une ONG ou d’une marque, qui sont susceptibles d’avoir une terminologie et une phraséologie spécifique et unifiée. De notre côté, nous reprenons une multitude de journalistes qui ont chacun leur plume et la sélection fait en sorte d’être variée.

Au sein du journal, il est utile en revanche de constituer des lexiques sur des thèmes récurrents (élections, armées, justice, par exemple), qui permettent à la fois de gagner du temps s’ils sont mobilisés et d’employer un vocabulaire riche et précis. C’est ce que nous faisons au fil de l’eau.

Enfin, la mémoire humaine du service n’est pas à négliger : nous travaillons ensemble depuis longtemps, certains membres de l’équipe ont des décennies d’expérience, et nous mobilisons les connaissances acquises par chacun, notamment dans nos domaines de spécialité. Nous échangeons beaucoup, que nous soyons ensemble dans le bureau ou à distance.

La traduction automatique n’est pas, dans son état actuel, adaptée à notre secteur. Ce serait une perte de temps de devoir reformuler, préciser et adapter un texte produit par un robot.

Sur vos comptes Instagram et Twitter, vous mettez en avant des mots en langues étrangères. Comment sont-ils choisis ?

Nos publications sur les réseaux sociaux sont le plus souvent inspirées par des mots, phrases et thèmes que nous croisons dans notre travail ou nos lectures. Les propositions peuvent venir de tout le service traduction, parfois aussi de journalistes de Courrier.

En traduisant, nous repérons des difficultés ou des bizarreries qu’il nous plaît d’expliquer ou de commenter. L’idée est de dévoiler (partiellement !) les coulisses de notre travail, afin de montrer la gymnastique qui permet de cheminer d’une langue à l’autre.

Et parce que nous ne nous lassons pas de la richesse des langues, nous faisons parfois des publications liées à l’air du temps et sans motivation journalistique, pour témoigner des concepts spécifiques à certaines cultures ou à certains pays.

Vous pouvez retrouver les articles de Courrier international sur leur site Internet : https://www.courrierinternational.com/

Il est également possible de suivre le Bureau des Traductions sur leurs comptes Twitter (https://twitter.com/bureaudestrads) et Instagram (https://www.instagram.com/bureaudestraductions/).

Un tête-à-tête inspirant avec Damien Guibbal : un traducteur français au Canada

Par Amélia Guibbal, étudiante M1 TSM

DamienGuibbal

 

Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec un traducteur passionné au parcours hors normes. Damien Guibbal, mon frère, traducteur en société de traduction chez Ford International à Edmonton en Alberta, au Canada à l’âge de 33 ans nous fait part de son parcours et de son histoire. En effet étant traducteur depuis 2011, des anecdotes, des histoires, des recommandations et des mises en garde il en a plein les poches.

Bonjour Damien, pourrais-tu te présenter en quelques mots et nous parler un peu de ton parcours?

J’ai 33 ans et je vis en Alberta au Canada. J’ai passé la majeure partie de ma scolarité dans les écoles primaires et secondaires françaises. Par la suite, j’ai choisi d’étudier à Canterbury en Angleterre pendant 3 ans, pour obtenir les papiers nécessaires pour entrer au Canada, mon objectif principal. J’ai ensuite étudié à l’Université de Montréal où j’ai suivi une licence en traduction. J’ai été traducteur indépendant pendant quelques années, puis j’ai travaillé chez Amani. Cependant, l’entreprise a dû fermer ses portes. Je travaille à présent chez Ford International.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le domaine de la traduction? Est-ce un domaine qui t’a toujours attiré?

J’ai voulu travailler dans la traduction parce que dans ma vie personnelle, j’ai souvent fait face à des activités, des événements familiaux ou universitaires qui m’ont permis très rapidement d’effectuer des activités de traduction et d’interprétariat. Très jeune, j’ai eu le privilège grâce à ma mère de visiter plusieurs pays au cœur de familles diverses et variées. Lors de ces voyages, j’étais l’un des rares qui savaient faire de l’interprétation depuis l’anglais ou le français. Nous n’avions qu’entre 12 et 16 ans et nous n’étions pas encore des experts, mais ma connaissance de la langue anglaise et ma compréhension des divers accents étaient déjà poussées. J’ai également pu interpréter plusieurs présentations devant un public en tant que volontaire lors de diverses activités universitaires. C’est un domaine qui m’a toujours attiré parce qu’il me permettait d’accomplir deux choses qui me tiennent à cœur. Rencontrer des gens qui ont besoin de mon aide et faire du bon travail sans pour autant être sur le devant de la scène.

As-tu connu des moments très difficiles ou des périodes de doute au cours de tes études? Qu’est-ce qui t’a permis de garder le cap?

Je dirais que mon choix n’était pas le plus simple, l’immigration canadienne est stricte et extrêmement réglementée. Lorsque j’ai annoncé ne pas vouloir rester en Angleterre à ma famille, il leur a été difficile de comprendre pourquoi. L’Angleterre était encore, à l’époque dans l’Union européenne. Vivre là-bas m’aurait permis de bien vivre tout en restant proche de ma famille pour les voir régulièrement. Le séjour en Angleterre s’est fait à contrecœur, un pays extrêmement différent de la France pour de multiples raisons. J’avais déjà visité les deux pays auparavant. Mais l’Angleterre ne m’avait pas vraiment tapé dans l’œil. Le parcours n’a pas été simple, beaucoup de prises de tête avec mes parents, de soirées passées à éplucher des choix de sujets majeurs ou mineurs, de difficultés administratives avec l’immigration canadienne ou les résidences universitaires, sans compter les difficultés d’adaptation dues aux différences culturelles ou aux attentes personnelles une fois sur place. Oui, je ne compte plus le nombre de fois où ma mère m’avait conseillé d’abandonner mes projets. Mais j’ai choisi de garder le cap parce que toute ma vie, je ne m’étais jamais vraiment posé. Je n’avais pas vraiment d’endroit où je me sentais vraiment chez moi. J’ai passé plusieurs années dans des écoles françaises pour ensuite devoir tout abandonner et intégrer des écoles réunionnaises. Même en apprenant la langue, je ne m’y suis jamais senti comme chez moi. La malédiction de ceux qui naissent avec deux cultures opposées, je n’en ai aucun doute. Je voulais simplement partir dans un pays complètement différent, et faire de ce pays mon hameau de paix. Cela a été difficile, mais l’objectif a été atteint. Quand je vois mes deux pays aujourd’hui (France et Angleterre), je ne peux m’empêcher de penser que j’ai pris la bonne décision.

Travailles-tu, actuellement, en tant qu’indépendant ou au sein d’une société de traduction? Es-tu amené à te déplacer pour ton travail?

Pour l’instant je ne travaille pas dans une société de traduction, mais je l’ai fait par le passé pendant 3 ans. J’en garde un très bon souvenir même si ce n’est pas un travail simple. Je ne sais pas ce que vous savez sur le métier de traducteur, mais ce n’est pas fait pour tout le monde. Si vous travaillez en société de traduction, le travail est garanti, mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il sera facile. À moins que vous travailliez pour une grande entreprise, votre salaire dépend directement soit du nombre de pages, du nombre de mots ou si vous êtes chanceux, du nombre d’heures passées sur chaque projet. Les clients déposent leurs demandes de traductions avec des conditions claires et précises sur ce qu’ils souhaitent. Votre professionnalisme sera constamment mis à l’épreuve entre ce que vous pensez être le mieux pour votre client et ce que votre client pense être le mieux pour lui. Une part grandissante de votre travail s’apparente à de la diplomatie internationale, à de la vente automobile en concessionnaire ou a du marketing. C’est à vous de convaincre le client de faire affaire avec vous. Votre supérieur vous tiendra responsable de chaque contrat perdu ou non obtenu, les heures sont longues et la pression constante. C’est un emploi où l’on s’améliore constamment, où l’on tisse des liens très forts et très rapidement avec nos collègues à travers les multiples difficultés communes que nous devons surmonter. Je ne regrette pas l’expérience, mais je conseille à tous ceux qui veulent s’y lancer d’y être préparés.

Si tu es un indépendant, comment fait-on pour s’installer à son compte?

En effet, j’ai aussi travaillé en tant qu’indépendant. Travailleur indépendant parait simple sur papier. En théorie, vous avez juste besoin d’un accès internet, d’un ordinateur avec la suite Microsoft, d’une table et d’une chaise. Le problème est qu’il y a une très forte compétition entre les traducteurs indépendants. Être traducteur indépendant s’apparente, sans s’y méprendre, à lancer sa propre compagnie. Il faut se faire connaitre et obtenir une reconnaissance soit du gouvernement, de l’association des traducteurs du Québec OTTIAQ, de votre liste personnelle de connaissances ou des relations que vous avez tissées au fil des années. Il va falloir vous rendre régulièrement aux conférences de traduction et autres événements afin de vous faire connaitre, d’établir une liste de contacts, et d’obtenir suffisamment de travail pour pouvoir en vivre. Comprenez-moi bien, une très grande partie des traducteurs indépendants ne vivent pas de ce métier, il s’agit d’une activité subsidiaire pour des revenus supplémentaires. Une fois établie et reconnue, du moment que vos clients apprécient votre professionnalisme, la réputation qui s’ensuit suffit pour mettre en place votre entreprise.

Quelles sont tes langues de travail? Es-tu parfois amené à traduire vers d’autres langues que ta langue maternelle?

Je travaille uniquement de l’anglais vers le français et inversement. Je ne travaille jamais dans d’autres langues, nous avons des spécialistes pour chaque langue et je compte sur leur expertise lorsque cela est nécessaire.

À quoi ressemble ta journée «type»?

En bureau de traduction, ma journée type consiste d’abord à revoir tous mes dossiers pour voir s’ils sont à jour ou s’ils nécessitent un suivi. Je dois ensuite consulter les trois autres membres de mon équipe pour m’assurer que rien ne s’est passé pendant mon absence à propos de l’un de nos dossiers. Une annulation, un allongement ou une majoration par exemple. Je dois ensuite suivre les directives de mon chef de groupe et organiser ma journée afin d’accomplir mes objectifs à temps. Si je ne réussis pas, le salaire de toute mon équipe s’en retrouvera pénalisé ou notre temps de travail sera rallongé afin d’atteindre les objectifs initialement fixés. Le chef de groupe divise le temps de travail et fixe les objectifs en fonction du temps accordé par le client pour finir le projet. Demander plus de temps au client nous ferait perdre le contrat a l’avenir, il n’y a donc que très peu de marge de manœuvre.

Tu travailles au Canada. Quelles sont les différences majeures que tu as remarquées avec la France? Et pourquoi le Canada?

Je travaille au Canada parce qu’en France, à moins que vous parliez 6 langues, vous n’avez aucune chance de travailler dans la traduction. Les Belges ou les Néerlandais parlent depuis leurs naissances 3 ou 4 langues, il y a beaucoup de compétition. De plus, les salaires en traduction sans diplôme universitaire ou s’il n’est pas reconnu par un organisme de traduction sont extrêmement bas. Être traducteur indépendant en Europe est extrêmement difficile.

Il y a plusieurs différences entre le Canada et la France. Les traducteurs indépendants sont reconnus et appréciés, ils n’ont pas de restrictions quant au nombre de langues qu’ils parlent. Le système canadien valorise un système qualitatif plutôt que quantitatif. Les Canadiens préfèrent des traducteurs spécialisés dans deux langues plutôt que des traducteurs qui en parlent 5 ou 6. Les instances canadiennes recherchent des traducteurs de l’anglais vers le français ou inversement pour des documents légaux, des comptes rendus d’audience, des brevets pour des inventions, des analyses scientifiques ou statistiques, des amendes ou reprises de possessions de la police canadienne, etc. À mon avis, le Canada reste un meilleur environnement si l’on souhaite devenir traducteur.

Utilises-tu les outils de TAO et de traduction automatique? Et qu’en penses-tu ?

Oui je les ai utilisés de manière récurrente. Il s’agit d’un outil incroyable qui nous fait gagner énormément de temps pour des chaines de phrases qu’on a déjà traduit des centaines de millions de fois. Plusieurs de mes collègues s’inquiètent de cette évolution. Je pense que cette technologie est la bienvenue, elle est même devenue indispensable pour un travailleur indépendant. Imaginez que vous deviez traduire des textes légaux comme des contrats ou des baux pour des locations : 90 % du document est toujours le même, seul les noms et les amendements du contrat changent. Cela serait beaucoup de travail inutile et de temps perdu. De toute façon, l’outil nous permet toujours de choisir comment traduire chaque phrase, le résultat final sera donc toujours le nôtre. Je m’inquiéterai le jour ou la machine pourra, comme aux échecs, prendre une décision plus vite et mieux que moi.

Quelles sont pour toi les plus grandes difficultés et les plus grandes contraintes du métier de traducteur?

Les heures de travail. En indépendant, votre salaire dépendra de vos clients, mais vous ne compterez pas vos heures. En société, votre salaire sera prédéfini, mais votre équipe comptera sur vous pour être présent quel que soit le jour. Comprenez bien, si vous n’aimez pas travailler les fins de semaine, pendant les vacances ou très tard le soir jusqu’a 3 ou 4 h du matin, si vous n’aimez pas la répétition, le travail en équipe, la conciliation, la diplomatie ou si vous n’aimez pas vous vendre, ce travail n’est pas fait pour vous.

Et qu’est-ce qui te plaît le plus dans ton métier?

Les liens que l’on forge. Le travail est difficile et éreintant, vous rentrerez chez vous le soir épuisé à force de scruter un écran pendant des heures. Mais comme dit le proverbe, c’est à travers les difficultés que les meilleures relations s’entretiennent. En société, chaque projet vous rapprochera de vos collègues et à travers toutes les difficultés que vous surmonterez, vous vous sentirez comme faisant partie d’un tout. En indépendant, vous serez très proches de vos clients qui vous feront partager de très bons moments, chaque projet que vous accomplirez renforcera la confiance qu’ils ont en vous et vous tisserez des liens avec de nombreuses personnes. Vous aurez un large cercle de connaissances, on vous reconnaitra dans la rue et on vous accostera pour vous poser des questions sur vos activités.

Quels conseils donnerais-tu à de jeunes traducteurs/étudiants en traduction?

Je pense leur avoir donné suffisamment de conseils jusqu’ici. Mais si j’en avais un en particulier, ce serait celui-ci : la traduction est une opportunité de vous construire et de vous faire un nom. Il ne faut absolument pas s’y jeter avec des yeux ébahis rêvant d’un emploi idéal. Comme partout, il y a des avantages et des inconvénients, accepter les inconvénients nous permet de mieux apprécier les avantages. Le démarrage est difficile, mais une fois la pente remontée, votre futur est entièrement entre vos mains.

Et pour finir, de nouveaux projets à venir?

J’ai trop voyagé jusqu’ici, jamais plus de six mois au même endroit depuis mes 18 ans. Je souhaite juste me poser. Néanmoins, je veux toujours découvrir de nouveaux endroits, par exemple je suis allé au Japon cette année. Un pays magnifique que je recommande mais pour l’instant, je voudrais des enfants et fonder ma propre entreprise de traduction une fois que j’aurai changé de province.

 

Merci infiniment Damien pour le temps accordé et pour ta patience. Merci pour toutes les réponses que tu as apportées et nous te souhaitons vraiment le meilleur pour la suite. En espérant que cette nouvelle année sera aussi fructueuse pour toi que l’année dernière. Merci encore pour tous tes conseils, et je sais que tes réponses en inspireront et motiveront plus d’un !

Propos recueillis par Amélia Guibbal

 

J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

La traduction, c’est ma passion

Par Célia Jankowski, étudiante M1 TSM

 

Traducteur, un métier déprécié s’il en est un. Travailleur de l’ombre par excellence, il est rarement reconnu à sa juste valeur. Tout traducteur a déjà entendu au moins une fois cette phrase, prononcée d’un ton moqueur, parfois même incrédule, lorsqu’il annonce son office : « Traducteur ?! Mais, c’est pas à ça que ça sert, Google Traduction ?? Hahahaha. ». Eh bien non, messieurs-dames ! Le métier de traducteur existe toujours, il résiste aux assauts répétés de la traduction automatique. Malgré les progrès de cette dernière, ce n’est pas demain la veille que les traducteurs deviendront une espèce en voie de disparition.

Mais nous ne parlerons pas de cela aujourd’hui. Non, aujourd’hui je vais plutôt vous parler de ce que le métier de traducteur apporte à celui qui l’exerce, et pourquoi se tourner vers cette voie, qui, malgré ce que pensent certains, ne se résume pas à copier-coller un texte dans DeepL (même si cet outil peut parfois nous sauver la mise).

 

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Comme pour tout athlète, l’échauffement est primordial pour le traducteur.

 

Vous êtes un traducteur en puissance si vous avez…

1/ L’amour du vocabulaire

Qualité indispensable ! Attention, ce n’est pas parce que vous êtes un lecteur assidu et que vous dévorez trois romans par semaine que vous ferez un bon traducteur, mais il est évident qu’un minimum de vocabulaire, ça aide. Pareil pour la grammaire.

 

2/ La curiosité

Au fil des recherches menées lors de la traduction, le traducteur en apprend davantage sur le sujet de son texte. Bien sûr, cela dépend du sujet en question (les indices boursiers américains ? Ugh.), mais en général, plus vous lirez, plus vous aurez envie d’en savoir plus, toujours plus, et voilà, vous êtes un expert en chirurgie robotique/en aviation/en fromages français ! (Oui, enfin… Presque.) Et cela vous donnera certainement des idées de spécialisation. (La spécialisation, quézako ? Rendez-vous ici pour en savoir plus.)

 

3/ Le souci du détail

L’une des premières choses que j’ai apprises durant mon cursus. Être attentif aux détails, c’est repérer immédiatement la moindre nuance, la moindre petite faute qui fait tache et gâche une excellente traduction. Même si, soyons honnêtes, dès que la fin d’un texte long et éprouvant est en vue, nous n’avons qu’une envie, c’est de finir le plus vite possible et de ne plus jamais en entendre parler (soyons honnêtes, j’ai dit !), il faut vérifier, revérifier, re-revérifier, re-re-re… Bref, vous avez compris.

 

4/ La maîtrise des nouvelles technologies

Révolue l’époque où la traduction se faisait au crayon à papier, à gratter sur une feuille, au milieu d’énormes dictionnaires ! Grâce à Internet, tout se trouve en un clic. Attention, tout veut aussi dire n’importe quoi. Il est important de savoir sélectionner ses sources, savoir où chercher et surtout quoi chercher. De plus, maîtriser Word, c’est bien, mais maîtriser au moins un outil de TAO, c’est un plus non négligeable. Enfin, cela dépend des traducteurs : certain ne peuvent s’en passer, d’autres font très bien sans.

 

Vous possédez toutes ces qualités, et je vous vois déjà devant votre écran, trépignant d’impatience à l’idée de vous lancer dans une traduction de dizaines de milliers de mots ! Bien ! Passons donc à l’étape suivante,

 

Comment être un bon traducteur ?

1/ Avoir confiance en soi et en ses capacités

Ça y est, vous avez décroché votre premier client ! Et là… L’angoisse. « Vais-je y arriver ? Et si le client n’est pas satisfait ? Et si je n’étais pas à la hauteur ? » Du calme ! Ayez confiance en vous. Vous avez suivi des études (que vous avez réussies haut la main, j’en suis sûre) qui vous ont préparé à ce moment, non ? Vos idées sont bonnes, vos remarques pertinentes, vous avez votre place dans le réseau ! Ne vous dévalorisez pas et soyez au top pour chacune de vos traductions. Soyez prêt à défendre vos choix auprès d’un client pas toujours très compréhensif, et plus important encore, soyez ouvert aux suggestions et autres compromis (eh bien oui, parfois, ce qui vous semble évident ne l’est pas forcément pour tout le monde, et vice versa).

 

2/ Savoir suivre son instinct… ou pas

Parfois il vaut mieux rester sur sa première idée. Et puis, après plusieurs relectures… Un autre terme ne correspondrait-il pas mieux ? Mais à force de douter, de remettre ses choix en question, on peut finir par ne plus savoir quoi faire. Ce qui nous amène à notre troisième point…

 

3/ Prendre du recul, toujours plus de recul !

La meilleure chose à faire (si l’on en a le temps, bien sûr), c’est, une fois la traduction achevée, la laisser « reposer » pendant quelques heures, voire une journée, s’aérer l’esprit, passer à autre chose, et ensuite y revenir. Ainsi sont décelées des erreurs passées inaperçues, des incohérences pourtant flagrantes mais qui ont échappé au traducteur : notre « radar » est alors plus efficace.

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Alors, vous sentez-vous l’âme d’un traducteur ? Êtes-vous prêt à vous lancer dans ce métier difficile, stressant, mais ô combien excitant et passionnant ? Eh bien, sautez le pas ! Quant à ceux qui sont déjà traducteurs professionnels et qui sont peut-être un peu blasés, ou ceux qui sont empêtrés dans la traduction d’un texte qui semble interminable… J’espère que je vous aurai rappelé à quel point votre métier est formidable.

 

Et vous, chers traducteurs, qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le domaine de la traduction ? Racontez-nous !

 

Dans le même thème :

cet article d’Emmanuelle Dutreuil, qui brise les mythes sur le traducteur et la traduction les plus répandus

cet article de Gwenaël Gillis, qui retourne aux sources et nous fait un cours accéléré sur l’histoire de la traduction

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

Entretien avec Lisa Pécherot, traductrice au Bureau International du Travail à Genève

Par Clara Sarritzu, étudiante M1 TSM

 Photo Lisa Pécherot

Tout d’abord, concernant vos études, quel a été votre parcours ? Et quelles sont vos langues de travail ?

Alors, concernant mon parcours, j’ai fait un double cursus à l’ISIT en traduction juridique et à l’Université de Paris Sud en droit, option droit international public, dont une année d’échange en Écosse. J’ai le titre de traductrice de l’ISIT, plus une Maîtrise de droit international public. Ensuite, j’ai fait un troisième cycle en Angleterre, un LLM en Human Right and Criminal Justice puisque je me suis spécialisée dans le droit international des droits de l’Homme. Mes langues de travail sont l’anglais et l’espagnol et j’ai terminé mes études en 2002.

Pourquoi avoir choisi le domaine de la traduction ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans le métier de traductrice ?

J’aimais beaucoup les langues au lycée. Je faisais de l’anglais, de l’espagnol et j’avais choisi une troisième langue qui était le russe. C’est un domaine qui m’a toujours énormément attirée, j’aime le fait de pouvoir communiquer avec ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Faire l’effort de communiquer dans une langue qui n’est pas la nôtre, c’est très agréable. Apprendre une langue, c’est aussi une ouverture vers d’autres cultures. On apprend comment les gens vivent ailleurs, et même la manière d’exprimer certaines choses qui n’est pas la même que la nôtre. C’est aussi presque une forme de respect envers les gens qui font partie d’une autre culture d’apprendre à parler leur langue, de s’intéresser à leur culture. Je suis donc plutôt dans un esprit de communication et d’ouverture vers l’autre. Quand j’ai eu mon bac, je me suis vraiment posé la question de ce que j’allais faire, mais je ne voulais pas faire que des langues. Pour moi, ce n’était pas suffisant, je ne voyais pas vraiment quels débouchés il pouvait y avoir et ce que cela pouvait m’apporter. Quand j’étais en terminale, on m’a posé la question mais je ne me suis pas dit tout de suite « Tiens, je veux être traductrice ! ». J’ai découvert les différentes formations qui étaient proposées. L’Université de Nanterre offrait une formation qui alliait le droit et les langues, mais la formation n’était proposée qu’avec une seule langue. Étant donné que j’avais trois langues, je voulais en garder au minimum deux. C’est pour ça que je me suis tournée vers l’ISIT qui proposait ce double cursus, plutôt que vers les écoles de traduction classiques. Je voulais vraiment me spécialiser, faire des langues et autre chose en plus à côté. Par la suite, je me suis d’abord orientée vers une carrière juridique mais je n’ai jamais abandonné la traduction, j’en faisais sur mon temps libre parce que ça me plaisait vraiment et que ça me permettait de faire autre chose. J’avais un poste très politique, j’ai travaillé pour une organisation syndicale pendant 8 ans, mais dans le domaine du droit international et des droits de l’Homme. Donc les langues étaient vraiment un outil nécessaire et essentiel. Et puis progressivement, je me suis remise à la traduction à temps plein il y a quelques années parce que c’est aussi une manière de faire de l’international. Pour moi, c’était vraiment une continuité de mon parcours, et aujourd’hui je n’envisage pas de faire autre chose que de la traduction à temps plein parce que c’est un métier dans lequel on n’a jamais fini d’évoluer. On peut toujours se re-spécialiser dans d’autres domaines. Alors oui ça s’anticipe, ça demande du temps et c’est parfois difficile, mais c’est toujours possible. On n’a jamais fini d’apprendre, et ça c’est vraiment très agréable. J’aime beaucoup cet aspect de progression permanente vers le mieux, qui est selon moi flagrant dans le monde de la traduction. C’est très valorisant ! Et puis on sait ce qu’on fait, on sait si on a été efficace sur une journée,  on arrive à peu près à mesurer son efficacité et sa productivité. Le champ des possibles est quasi infini dans la traduction !

En tant que traductrice au Bureau International du Travail, utilisez-vous les outils de TAO tel que Trados ? Si oui, lesquels ? Avez-vous été formée à l’utilisation de ces outils de TAO au cours de vos études ?

Alors, lorsque j’étais traductrice indépendante j’utilisais beaucoup Trados, mais je n’ai pas fait mes études à une époque où l’apprentissage de leur utilisation était intégré dans les cursus car ils étaient encore peu développés. Je me suis donc formée par la suite.

Au BIT on a un outil qui s’appelle MultiTrans, et il me semble que chaque organisation internationale a son propre outil de traduction. MultiTrans c’est un outil plus facile à utiliser que Trados qui fonctionne aussi par segment et dans lequel on a toute notre base de données. Il permet également de travailler dans Word de manière plus classique, donc c’est un autre rapport au texte. Par exemple, on peut choisir d’utiliser soit l’agent de traduction pour les textes qui sont très repris, soit on passe une espèce d’agent qui va mouliner le texte et le ressortir dans Word avec des segments qui sont surlignés dans certaines couleurs, et ensuite on va rechercher ces segments dans une autre fenêtre sur le logiciel MultiTrans et on peut choisir de remplacer ces segments ou pas. On a peu de textes qui sont vraiment très repris au BIT, je trouve que ça permet de garder une certaine créativité. Et surtout, quand on est dans la fenêtre de traduction de Trados, je trouve que c’est plus compliqué pour gérer les répétitions par exemple, parce qu’on perd de vue les paragraphes. En ce moment, on essaie de faire le point sur nos méthodes de travail, mais je ne pense pas que nous changerons de prestataire. La majeure partie des traducteurs qui travaillent en organisation internationale sont contents de pouvoir continuer à travailler dans Word.

Au cours de la première année de Master TSM à l’Université de Lille, on nous a appris qu’il est très important d’être présent sur les réseaux sociaux tels que LinkedIn ou Twitter. Qu’en pensez-vous ? Et selon vous, dans quelle mesure les réseaux sociaux peuvent être utiles dans le métier de traducteur ?

Quand j’ai fait mes études en traduction on n’avait pas cet aspect-là dans la formation. Mais je sais qu’aujourd’hui toutes les formations en traduction offrent cet aspect. Au-delà des réseaux sociaux c’est surtout l’aspect commercial de la profession qui est mis en avant : comment se constituer un réseau, comment démarcher les clients, etc. C’est vrai que c’est très bien d’aborder ça pendant la formation, c’est essentiel dans les activités de réseautage d’être présent sur les réseaux sociaux. Alors, Twitter je ne l’utilise pas, je pense que c’est une question de génération. Pour moi, c’est aussi une question de temps, quand on a un compte Twitter il faut l’animer sinon ça n’a pas d’intérêt, et c’est vrai que je n’ai pas vraiment le temps. J’ai un compte LinkedIn que j’utilisais plus ou moins quand j’étais traductrice freelance et que j’utilise encore un petit peu. J’ai eu des contacts professionnels par ce biais-là et ça m’a aussi permis de mettre en contact des clients avec des traducteurs qui n’avaient pas ma combinaison linguistique ou qui n’avaient pas les mêmes domaines de spécialisation que moi. Maintenant, je pense qu’il faut aussi s’en méfier, parce qu’on reçoit parfois des invitations à se connecter avec des gens qu’on ne connaît pas. Alors on accepte pour élargir son réseau, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut se fier à ces personnes. Quand il faut mettre en relation des clients avec des traducteurs, il faut se méfier parce que ce n’est pas parce qu’ils sont dans notre réseau qu’on les connaît et qu’on connaît leur travail. Parfois, je me fais aussi démarcher par des clients que je ne connais pas, et je n’ai pas forcément envie de mettre un confrère ou une consœur en relation avec ce client, ne sachant pas si c’est un bon client ou pas. La présence sur les réseaux sociaux est essentielle pour l’activité commerciale du traducteur, mais il faut aussi prendre un peu de distance par rapport à toutes ces demandes de mise en réseau.

Vos langues de travail sont l’anglais et l’espagnol. Utilisez-vous quotidiennement ces deux langues dans votre travail au BIT ?

Pas du tout. Et même quand j’étais en freelance, j’ai été très surprise car c’était essentiellement l’anglais. Quand j’ai commencé mes études, je voulais abandonner l’espagnol et garder le russe parce que je trouvais qu’anglais-espagnol c’était une combinaison trop classique, mais ça n’a pas été possible. Au BIT les textes sont presque tous rédigés en anglais, il arrive parfois qu’on ait un texte en espagnol mais c’est assez rare. C’est donc parfois un peu compliqué pour moi quand je reçois un texte en espagnol, parce que j’ai tellement l‘habitude de travailler en anglais que c’est difficile de se replonger dans une autre langue. Mais ça revient évidemment très vite ! Donc je dirais que je travaille 80% du temps sur des textes en anglais et 20% sur des textes en espagnol, et c’était pareil quand je travaillais en freelance. C’est vrai que ça peut surprendre quand on débute et que c’est compliqué parce qu’il faut tout de même pratiquer l’espagnol de temps en temps pour ne pas perdre la langue. En plus de ça, l’espagnol des relations diplomatiques est assez différent de l’espagnol marketing ou de l’espagnol latino-américain.

Êtes-vous parfois amenée à traduire à partir de votre langue maternelle vers l’une de vos langues de travail ?

Non, je refuse systématiquement. Je l’ai fait parfois pour rendre service à des amis mais ce n’était pas en tant que professionnelle, c’était vraiment pour dépanner. Et j’ai toujours bien précisé que ça ne sera jamais aussi bien que si c’était fait par un traducteur qui traduit vers sa langue maternelle. Donc je refuse toujours de le faire à titre professionnel parce que je ne peux pas garantir la qualité. C’est même une question d’éthique. Au BIT ça ne se fait pas du tout, on a une unité linguistique pour chaque langue avec des traducteurs natifs de pays anglophones ou hispanophones. Donc on n’est jamais amenés à traduire vers nos langues de travail. Mais quand j’étais en freelance, parfois il fallait expliquer aux clients pourquoi je refusais de leur faire la traduction vers l’anglais ou l’espagnol. Et je pense que refuser au client de le faire et le mettre en relation avec un traducteur natif c’est un gage de sérieux pour le client. Une fois qu’on a expliqué ça au client, en général on ne perd pas ce client même après avoir refusé de faire sa traduction vers une langue qui n’est pas notre langue maternelle. J’ai même parfois eu des clients qui sont revenus vers moi pour de la traduction vers le français, parce qu’ils avaient gardé l’idée de quelqu’un de sérieux.

Y a-t-il une « journée type » pour un traducteur ou une traductrice au BIT ? Quelles sont les tâches que vous effectuez quotidiennement ?

Il n’y a pas de journée type. Ça dépend beaucoup des réunions, des conseils d’administration qui ont lieu trois fois par an et des conférences internationales qui ont lieu une fois par an. Et on sait que ces périodes sont très intenses pour nous. Les textes sur lesquels nous sommes amenés à travailler relèvent toujours des mêmes domaines : le monde du travail, les organisations syndicales, les organisations patronales, le dialogue social. Ce sont donc toujours les mêmes thématiques qui reviennent mais les textes sont tout de même très variés, visant des publics très différents. Il peut s’agir de documents officiels, de textes portant sur des normes internationales, de conventions et de traités internationaux qui vont être ratifiés par les États membres, qui demandent donc une technicité particulière. Parfois, il s’agit aussi de communication interne, de messages du directeur général, de profils de poste qui sont recherchés ou d’accords internes en matière de ressources humaines. Les textes sont donc extrêmement diversifiés et il n’y a pas vraiment de journée type, ça dépend de ce qui nous arrive. On est au service des différents départements du BIT, on s’adapte donc à leurs exigences et à leur propre calendrier. Pendant les conseils d’administration et les conférences internationales, le rythme de travail est extrêmement exigeant car nous sommes amenés à traduire en direct des amendements qui sont apportés en salle. Pour cela, on travaille avec un logiciel qui a été conçu spécialement pour le BIT et qui permet d’afficher la traduction des amendements en trois langues pour que tout le monde puisse suivre et être à même de les valider ou pas. C’est vraiment un aspect particulier de notre métier qui est très exigeant et qui implique des horaires de travail très lourds (entre 12 et 18 heures par jour). Mais c’est vraiment une période particulière de l’année et c’est le cœur du réacteur de l’organisation, c’est à ce moment-là qu’on adopte les nouveaux traités. On est là pour faciliter le débat et on est alors au service non plus des différents départements de l’organisation mais plutôt des différents membres de l’organisation.

Y a-t-il des chefs de projet au BIT, ou les traducteurs gèrent-ils eux-mêmes leurs projets ? Vous chargez vous vous-même de la révision ?

Nous avons un système de gestion de projet. Chaque unité linguistique à un chef d’unité et parallèlement à ces unités on a une unité qui fait de la gestion de projet, c’est donc à cette unité-là que sont envoyés les textes. Ensuite, on a un logiciel d’attribution des projets qui nous permet de référencer les projets. On a donc des référenciaires qui parcourent rapidement les textes et qui vont par exemple, s’il y a une convention internationale qui est citée, nous mettre le lien vers cette convention. Ils préparent en fait les recherches pour que les traducteurs n’aient pas à le refaire et s’occupent également de faire la segmentation du texte à l’aide du logiciel MultiTrans. Ça n’enlève pas tout le travail de recherche que doit faire le traducteur évidemment, mais c’est tout de même une aide énorme. Ensuite, une fois que la préparation du texte est terminée, il est mis dans le logiciel d’attribution et c’est le chef d’unité de chaque unité qui attribue les textes aux différents traducteurs en fonction des domaines de spécialisation de chacun. On a également des réviseurs ainsi qu’un service de mise en page parce que comme c’est une organisation internationale tout est très codifié. Donc au BIT la gestion de projet va jusqu’à la mise en page, tout est très organisé. Lorsqu’un texte est attribué à un traducteur il est également attribué à un réviseur, ce qui permet au traducteur de communiquer avec le réviseur dès la phase de traduction, notamment en ce qui concerne les choix terminologiques. Ça permet vraiment de favoriser le travail d’équipe ! Et après la phase de révision, le réviseur fait systématiquement un retour au traducteur.

En tant que traductrice au BIT, êtes-vous amenée à voyager ou à vous déplacer ?

Non, pour le BIT c’est un poste qui est très sédentaire pour des raisons de coût entre autres. Il y a parfois des réunions de l’Organisation Internationale du Travail qui n’ont pas lieu au siège de Genève, notamment des réunions régionales qui ont lieu une fois par an. Des équipes du secrétariat du BIT se rendent sur place pour organiser les réunions mais nous on travaille depuis Genève. Dans ces cas-là, c’est pareil on est amenés à travailler en horaires décalés pour que, par exemple, lorsque des conclusions sont proposées pour l’adoption pendant la réunion, toutes ces conclusions soient prêtes pour le lendemain matin afin d’être présentées aux participants. Et quand j’étais freelance c’était pareil, je me déplaçais parfois au BIT parce que je faisais de la traduction de conférence quand c’était mon client en tant que freelance, mais sinon c’était très sédentaire. Alors c’est vrai que quand on est traducteur freelance on peut travailler depuis n’importe où dans le monde, mais moi j’aimais bien le confort de mon bureau et mes petites habitudes.

Quels sont les aspects les plus contraignants de votre métier ?

Alors pour moi l’un des aspects les plus contraignants c’est que souvent le traducteur arrive en fin de chaîne. Mais ça c’est quelque chose que j’avais déjà constaté quand j’étais freelance. Quand il y a un projet, tout le monde prend du retard sur le projet, et donc bien souvent on rogne sur les délais de livraison de la traduction. On est donc souvent amenés à travailler en urgence. Pour moi c’est ça la principale contrainte, on ne maîtrise pas les délais et la date à laquelle nous arrivent les textes. En plus, au BIT on a des délais réglementaires donc ce n’est pas négociable. Il faut sans arrêt s’adapter, c’est très stressant !

À l’inverse, quel est l’aspect de votre métier qui vous plaît le plus ?

Moi, j’aime la créativité qui va de pair, je pense, avec la traduction. On s’encroûte très rapidement quand on est traducteur, surtout quand on est traducteur en interne. Je pense que c’est moins le cas quand on est freelance parce qu’on peut avoir une palette de clients beaucoup plus diversifiée. Mais quand on est traducteur interne et qu’on a intégré le jargon interne, on a tendance à acquérir des tics de langage. Il faut vraiment être attentif pour ne pas tomber dans cette routine.

Le développement des traducteurs automatiques est en plein essor et ils sont de plus en plus performants. Êtes-vous inquiète quant à l’avenir du métier de traducteur ? Pensez-vous qu’à terme les traducteurs humains seront remplacés par des machines ?

Alors non, je ne suis pas trop inquiète pour l’avenir du métier, je pense que ça va pousser forcément le métier à évoluer. Mais il a déjà évolué par rapport à il y a vingt ou trente ans j’imagine. J’ai des collègues qui faisaient toutes leurs recherches en bibliothèque par exemple. Aujourd’hui on fait toutes nos recherches sur internet, ça a été une véritable révolution ! Peut-être qu’il y a trente ans on se posait déjà la question avec l’arrivée d’internet. Donc je pense que la question se pose à chaque fois qu’il y a une nouvelle évolution technique ou technologique. Le métier de traducteur évolue beaucoup, aujourd’hui on a les logiciels comme Trados qui poussent aussi les clients et les agences de traduction à tirer les prix vers le bas. C’est déjà une difficulté aujourd’hui. Les logiciels de traduction automatique sont de plus en plus performants en effet. Alors je ne parle pas de Google Translate, moi j’ai testé DeepL sur un document que j’ai eu à traduire au BIT et j’ai trouvé ça pas mal. Ça peut offrir une base de travail intéressante, mais pour certaines choses je pense qu’on ne peut pas remplacer un humain. Notamment pour les textes du BIT, ce sont des textes qui sont parfois très politiques comme les comptes rendus de réunion par exemple où il faut savoir lire entre les lignes pour vraiment saisir le sens politique et diplomatique de ce que dit l’intervenant. Et pour l’instant je pense qu’on en est encore loin avec les traducteurs automatiques. Après, peut-être qu’on passera tout à la moulinette avec les traducteurs automatiques et qu’on aura juste besoin d’un humain pour corriger certaines choses. On ne sait pas encore comment le métier va évoluer, cela dit le métier de traducteur n’est pas le seul à être menacé, si toutefois il est menacé. On pourrait même considérer que l’humain lui-même est menacé et qu’on va tous être remplacés par des robots. Mais je pense qu’il ne faut pas non plus sombrer dans la psychose.

Pour terminer, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans la traduction en freelance ?

Mon premier conseil serait de ne surtout pas se sous-évaluer, et c’est sans doute le plus difficile quand on commence. Il ne faut pas se dire qu’il faut fixer des tarifs assez bas parce qu’on débute, parce ce qu’après c’est très difficile d’expliquer à un client qu’on veut augmenter les tarifs. Les traducteurs d’aujourd’hui, lorsqu’ils sortent de l’école ou de l’université, ce sont des gens qui ont fait des études, qui sont extrêmement bien formés, qui maîtrisent très bien les langues et les logiciels de traduction assistée par ordinateur, et tout ça, ça a un coût. Si on achète Trados et qu’ensuite on l’utilise pour créer des mémoires de traduction, ça demande aussi du temps. Donc il ne faut surtout pas se sous-évaluer. La deuxième chose c’est qu’il ne faut pas se laisser bouffer par le travail. Moi ça a été ma grande difficulté, parfois il faut savoir dire non à un client. Et un client peut être tout à fait à même de comprendre quand le délai est trop serré, que ce n’est pas possible pour nous. J’avais des clients qui me mettaient une pression incroyable mais ils savaient que quand je disais « non, je ne suis pas capable de vous rendre un travail de qualité dans les délais que vous me demandez », ce n’était pas la peine d’insister. Et ils revenaient quand même vers moi par la suite parce que pour eux c’était un gage de qualité. Je crois que quand on se fixe des tarifs trop bas et qu’on accepte n’importe quel travail pour n’importe quel délai, on prend le risque de tomber dans la traduction low-cost. On ne fait pas du bon travail parce qu’on n’a pas le temps de le faire, et parce qu’il faut multiplier les projets pour pouvoir vivre de son métier. C’est extrêmement difficile de se sortir de ce cercle vicieux une fois qu’on est plongé dedans. J’ai connu des traducteurs expérimentés qui avaient pris de mauvaises habitudes et qui n’arrivaient plus à faire de la traduction de bonne qualité, même quand on leur en donnait les moyens en termes de tarif et de délai. Ils avaient été pris pendant des années et des années dans ce système de traduction low-cost et ils n’arrivaient plus à en sortir. Donc mon conseil c’est de vraiment faire très attention à tout ça.

 

Je vous remercie beaucoup Lisa pour le temps que vous m’avez consacré pour cet entretien et pour tous vos conseils.

 

La gestion de projet chez Robertson Languages : interview questions/réponses de deux de ses chefs de projet

Par Camille Bacha, étudiante M1 TSM

 

De gauche à droite, Susannah Dempster (Specialist Translation Project Manager) et Lucia Tarantola (Office Manager) de l’agence Robertson Languages International Ltd.

 

 

Au programme cette semaine, une interview questions/réponses avec Susannah Dempster et Lucia Tarantola, deux des chefs de projet de Robertson Languages International (Twyford, Royaume-Uni). Elles ont eu la gentillesse de bien vouloir me faire part de leurs expériences, pensées et opinions sur le marché de la traduction actuel ainsi que sur le rôle de chef de projet de traduction en agence. J’ai aujourd’hui le plaisir de partager leurs témoignages avec vous. Enjoy 😀 !

 

Bonjour à toutes les deux, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Susannah : Bonjour, je m’appelle Susannah et je suis chef de projet de traduction spécialisée. Je travaille en particulier sur des projets qui ont un contenu plus spécialisé comme les domaines pharmaceutique et médical, l’ingénierie et le juridique.

J’ai 9 ans d’expérience dans l’industrie de la traduction, dont 7 ans dans la gestion de projets.

Après avoir étudié l’italien et l’espagnol à l’université, j’ai tout d’abord commencé à travailler dans le monde de la traduction en tant que Marketing and Vendor Manager avant de devenir chef de projet junior. Tous ces rôles m’ont été très utiles pour comprendre le rôle que chacun des membres d’une équipe joue pour rendre une traduction de qualité, et comment toutes les parties du processus se complètent.

 

Lucia : Bonjour, je m’appelle Lucia Tarantola et je travaille comme Office Manager chez Robertson Languages International. J’ai commencé ma carrière dans la traduction il y a 10 ans en travaillant pour une organisation mondiale de sécurité informatique en tant que traductrice vers l’italien et coordinatrice de projet. J’ai rejoint Robertson Languages en 2015 en tant que chef de projet de traduction. J’ai ensuite été promue au poste de directrice des opérations et, il y a quelques mois seulement, on m’a offert la possibilité d’être chef de bureau (Office Manager). Je suis titulaire d’un master en traduction technique et technologies de la traduction de l’Université de Surrey et d’une licence en langues (anglais et espagnol) de l’Université de Bologne.

 

Comment en êtes-vous arrivées à la gestion de projets ?

Susannah : Après l’obtention de mon diplôme en langues, je souhaitais toujours travailler dans un domaine lié aux langues, sans pour autant faire de la traduction. La gestion de projet me semblait très intéressante car elle faisait appel à toute une série de compétences sur des domaines très variés.

 

Lucia : J’aime planifier et organiser des projets, et j’adore travailler à un rythme soutenu.

 

Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?

Susannah : Le projet dont je suis le plus fier a été de travailler sur le cycle complet de développement ainsi que sur le marketing d’un produit éthique et écologique dans plusieurs langues. C’est amusant de le voir maintenant disponible dans les magasins et de voir les retours positifs en ligne, sur YouTube ou dans les magazines. Avoir réussi à mener ce projet à bien depuis les premières étapes de son développement jusqu’aux campagnes de marketing finales et avoir contribué à augmenter la présence de la marque d’un si bon produit procure un véritable sentiment de satisfaction.

 

Lucia : J’ai vraiment aimé travailler sur la traduction et la PAO d’un magazine de chaussures pour les marchés japonais et arabe. Le produit final devait être parfait avant de passer à l’impression et nous avons tous travaillé très dur pour atteindre l’exigence de qualité attendue. Nous avons dû  effectuer plusieurs séries de révisions et faire très attention à la gestion de chacune des versions. La communication avec le client et les marchés locaux a été essentielle et a donné lieu à de nouvelles opportunités de traduction pour nous.

 

Quels sont les avantages et les inconvénients de la gestion de projets ?

Susannah : Tu as l’opportunité de travailler sur des projets qui recouvrent des domaines très variés. Il y a toujours des choses nouvelles à apprendre en plus des nouveautés technologiques, ce qui rend ce travail passionnant. L’inconvénient est que les délais sont souvent très courts et qu’il faut donc travailler à un rythme assez soutenu.

 

Lucia : J’adore interagir avec des professionnels de différents pays, et j’aime le fait que chaque projet soit différent du précédent. Par contre, lorsque la technologie ne collabore pas, cela peut être très frustrant.

 

Pourquoi avez-vous choisi de travailler au sein d’une agence plutôt qu’en tant qu’indépendant ?

Susannah : Un revenu régulier te permet de savoir combien tu vas gagner chaque mois. Puis, c’est plus agréable de travailler avec d’autres personnes plutôt que d’être tout seul. Tu as ainsi la possibilité d’échanger des connaissances et d’apprendre de nouvelles compétences auprès de tes collègues.

 

Lucia : Tout simplement parce que j’aime l’atmosphère de bureau ainsi qu’être entourée par des collègues très sympathiques.

 

Selon vous, que peut apporter un stagiaire au sein d’une agence comme Robertson Languages International ?

Susannah : C’est toujours très utile d’avoir un coup de main sur les projets. Je pense aussi qu’il est bon d’avoir un regard neuf et de nouvelles idées, et on peut également profiter des compétences des étudiants acquises lors de leurs études, notamment sur les derniers développements technologiques en date, que les étudiants auront probablement vus en cours.

 

Lucia : Les stagiaires sont d’une grande aide pour contribuer à la réalisation de nos projets en accord avec les normes élevées de qualité auxquelles nos clients s’attendent. Notre stagiaire actuelle, Camille nous a été d’une aide formidable en nous aidant à faire du QA, à créer des projets de traduction via les outils de TAO tout en se familiarisant avec notre logiciel de gestion de projet. Elle est devenue un élément clé de l’équipe RLI !

 

Que pensez-vous des outils d’aide à la traduction en ce qui concerne la traduction mais aussi la gestion de projets ?

Susannah : Les outils de TAO sont très utiles pour la traduction et nous permettent de nous assurer que le texte est précis et cohérent avec le contenu déjà traduit, ainsi que de sélectionner facilement les répétitions pour traduire plus vite. Dans l’ensemble, ils sont fournissent une qualité de traduction qui ne pourrait pas être atteinte sans eux. Pour les chefs de projet, les outils de TAO permettent de contrôler un projet et la terminologie du client, mais ils peuvent être un peu pénibles car ils ne sont pas légion. Il faut donc travailler avec des traducteurs qui utilisent différents outils. Par conséquent, une grande partie de votre journée peut être consacrée à essayer de résoudre des problèmes d’intégration et d’étiquetage, surtout si le traducteur n’est pas très à l’aise avec ces outils.

 

Lucia : Les outils de TAO sont essentiels à notre travail. Ils nous permettent incontestablement de fournir des traductions de bonne qualité et ce, de manière constante.

 

Le monde de la traduction subit actuellement d’importantes mutations, notamment avec le développement de la traduction automatique. Comment voyez-vous l’avenir du marché d’ici 5 à 10 ans ?

Susannah : Je suis convaincue que la traduction automatique prendra davantage de place, car beaucoup d’entreprises investissent dans le développement de cette technologie. Tout le monde devra donc s’adapter et modifier sa méthode de travail pour répondre aux attentes du client qui souhaite de plus en plus faire appel à cette technologie, à mesure que la qualité s’améliore.

 

Lucia : Je pense que l’avenir de la traduction est prometteur à condition d’être prêts à adopter les nouvelles technologies avec une attitude positive et à nous adapter aux nouvelles exigences et attentes.

 

 

Encore un grand merci à Susannah et Lucia pour leur participation !

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’agence Robertson Languages, n’hésitez pas à vous rendre sur leur site : https://www.robertsonlanguages.com/ ; ou encore sur leur page Linkedin : https://www.linkedin.com/company/robertson-languages-international-ltd/.