J’ai rencontré Merche García Lledó, traductrice indépendante espagnole et auteure du blog Traducir&Co

Par Anaïs Bourbiaux, étudiante M1 TSM

 

Âgée de 28 ans, Merche García Lledó a créé son blog Traducir&Co [blog rédigé en espagnol] en 2012 et est devenue traductrice indépendante en 2015. J’ai eu l’honneur de pouvoir lui poser quelques questions sur son parcours et sur sa vision du métier :

Merche

 ¡Hola Merche! Peux-tu te présenter en quelques mots, s’il te plaît ?

¡Hola! Eh bien, je m’appelle Merche, je suis née à Madrid mais j’ai vécu à Salamanque jusqu’en 2013, année où je suis retournée à Madrid pour travailler. J’ai ouvert mon blog Traducir&Co en 2012, durant ma troisième année d’études et, depuis, je n’ai pas cessé d’écrire des articles sur le monde de la traduction…

Quel a été ton parcours ?

J’ai d’abord commencé des études de philologie anglaise, que je n’ai pas terminées, avant de me lancer dans des études de traduction et d’interprétation à l’Université de Salamanque. En 2013, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je suis repartie vivre à Madrid pour travailler dans une entreprise spécialisée dans la localisation. J’y suis restée deux ans. Ensuite, je suis devenue traductrice indépendante et… je le suis toujours !

Quel bilan fais–tu de tes études ? Penses-tu que l’Université t’a bien préparée au marché du travail ou trouves-tu, au contraire, qu’il existe un décalage important entre ce qui y est enseigné et la réalité ?

J’ai adoré mes études de traduction. J’étais très heureuse d’être admise dans ce cursus, étant donné que j’avais eu beaucoup de difficultés à réussir l’examen d’entrée, que j’ai passé trois fois au total. Après l’avoir finalement réussi, j’ai voulu profiter de chaque journée dans ce cursus. J’ai suivi beaucoup de matières très différentes (traduction littéraire, juridique, audio-visuelle…), ce qui m’a permis de me rendre compte de ce qui me plaisait ou non. De plus, la dernière année, nous avons suivi une matière appelée « Déontologie », dans laquelle nous avons appris à rédiger des factures, à fixer des tarifs, à préparer des CV etc. L’Université de Salamanque avait par ailleurs organisé une rencontre avec d’anciens étudiants pour qu’ils puissent nous raconter leur entrée sur le marché du travail et les difficultés rencontrées.

Néanmoins, j’ai trouvé que l’Université ne nous avait pas suffisamment préparés à la maîtrise de l’informatique. Si certains aspects enseignés dans cette matière étaient très utiles, je trouve que certaines matières auraient pu être remplacées par des aspects de la profession plus actuels et plus importants.

Comment l’envie de devenir traductrice indépendante t’est-elle venue ? Quels en sont les avantages selon toi ?

J’ai toujours eu envie de devenir traductrice indépendante. Je voulais être mon propre patron, pouvoir gérer mon emploi du temps… Après avoir travaillé dans une entreprise, je sentais que j’avais besoin de pouvoir décider quel type de projets accepter ou non, et de pouvoir gérer moi-même les projets que j’acceptais. Les principaux avantages de ce choix de vie professionnelle sont justement les raisons qui m’ont encouragée à devenir traductrice indépendante.

Tu écris sur ton blog que tu adores voyager ! D’après toi, le statut de traducteur indépendant est-il une bonne alternative pour les traducteurs qui n’aiment pas rester enfermés dans le bureau d’une entreprise et qui souhaitent s’éloigner un peu du contexte professionnel « classique » (horaires de bureau, collègues…) ?

Évidemment, celui qui souhaite devenir traducteur indépendant doit s’attendre à se sentir un peu seul. Toutefois, je me suis rapidement rendu compte à mes débuts que le mythe du traducteur en pyjama, seul chez lui, dépendait uniquement du traducteur lui-même : nous disposons d’une liberté absolue en ce qui concerne les déplacements, ce qui nous permet de travailler où nous voulons, que ce soit chez soi, dans des cafés, ou notamment dans des espaces de coworking, où il est facile de rencontrer des personnes dans la même situation. On se trouve ainsi des « collègues », on sort de chez soi… C’est l’option idéale ! Même si, parfois, disposer de trop de liberté (en ce qui concerne notamment les horaires de travail, le lieu, la façon dont on travaille) peut nous faire perdre un peu le fil, le point positif réside selon moi dans le fait que c’est le traducteur lui-même qui décide de la routine qu’il souhaite s’imposer et de la façon dont il gère ses projets.

Comment gères-tu l’incertitude que connaissent parfois les traducteurs indépendants ?

C’est compliqué… Le plus important est de ne pas perdre confiance en soi, mais je pense personnellement que la peur est toujours plus ou moins présente, que l’on débute ou non… En effet, on ne peut jamais anticiper les périodes durant lesquelles nous ne recevrons pas de travail ou, au contraire, celles durant lesquelles nous recevrons une pile de demandes !

Parle-nous maintenant de ton blog, Traducir&Co! Pourquoi as-tu décidé de te lancer dans l’écriture en 2012 ?

L’écriture a toujours été une façon pour moi de mettre un peu d’ordre dans mes idées et mes pensées, et, à l’époque, j’avais également envie d’aider les futurs étudiants en traduction de l’Université de Salamanque qui recherchaient des informations sur l’examen d’entrée à la faculté de traduction. Lorsque je l’ai passé, j’ai eu du mal à trouver des informations sur le sujet et je souhaitais donc apporter ma pierre à l’édifice en créant mon blog ! Et, en effet, de tous mes articles, celui sur l’épreuve d’admission est le plus lu et le plus commenté.

Et que penses-tu de l’utilisation des réseaux sociaux pour un traducteur indépendant ? Est-ce indispensable ?

Je trouve que le fait d’être visible sur les réseaux sociaux permet d’avoir davantage de contacts, ce qui, plus tard, peut permettre aux traducteurs de se trouver davantage de clients. Néanmoins, je pense que si un traducteur préfère se déplacer, rencontrer d’autres personnes et sait comment s’y prendre, les réseaux sociaux ne sont pas forcément nécessaires.

Reçois-tu beaucoup de messages d’autres traducteurs qui lisent ton blog ?

Je reçois surtout des messages d’étudiants qui me posent des questions concernant leur cursus universitaire ou de jeunes diplômés qui ne savent pas vraiment comment se lancer sur le marché. 😊

Et que penses-tu de la situation des traducteurs indépendants en Espagne ?

En Espagne, la cotisation que doivent payer les traducteurs indépendants est très élevée, mais ces 276 euros (minimum) que nous payons chaque mois comprennent l’accès à un système de sécurité sociale que d’autres pays n’ont pas. Ailleurs, la cotisation est peut-être moins élevée mais le traducteur doit en contrepartie souscrire à une assurance santé très chère.

Tu parles également beaucoup de l’image que les gens ont généralement des traducteurs…

Oui, selon moi, et comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions, peu de personnes savent exactement en quoi consiste notre travail. Beaucoup s’imaginent que nous traduisons tous des livres et ne pensent pas forcément que les messages qui sont lus au quotidien (qu’il s’agisse de publicité, de sites internet, de modes d’emploi ou de séries télévisées) peuvent être le fruit de notre travail. Ce n’est pas une critique, je pense que c’est à nous, traducteurs, d’expliquer en quoi notre travail consiste.

Je reviens d’un mois passé à Porto et d’un autre passé à Athènes et, lorsque je rencontrais des locaux et que je leur expliquais que j’étais traductrice et que je restais plusieurs semaines sur place, ils me regardaient, incrédules, se demandant comment je faisais pour vivre de ce « passe-temps » tout en prenant des « vacances » de plusieurs semaines. Je devais donc leur expliquer que, que je sois chez moi à Madrid ou à l’étranger, mon travail était exactement le même et que cette activité était bel et bien mon seul métier. Dès lors, je me réjouissais de les entendre me dire « Quel beau métier vous faites ! ».

Voudrais-tu continuer à travailler plus tard en tant que traductrice indépendante ? Quels sont tes projets ?

Je souhaite surtout faire mon possible pour continuer à m’épanouir dans mon travail. Actuellement je suis traductrice indépendante, c’était mon rêve et mon principal objectif, alors… mission accomplie. Qui sait quel autre objectif m’attend dans le futur ? 😉

 

Je remercie encore une fois Merche pour sa gentillesse et sa disponibilité ! N’hésitez pas à la contacter (en espagnol ou en anglais) si vous souhaitez en savoir plus sur son blog et sa carrière, elle adore les questions ! 😊

 

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La traduction, c’est ma passion

Par Célia Jankowski, étudiante M1 TSM

 

Traducteur, un métier déprécié s’il en est un. Travailleur de l’ombre par excellence, il est rarement reconnu à sa juste valeur. Tout traducteur a déjà entendu au moins une fois cette phrase, prononcée d’un ton moqueur, parfois même incrédule, lorsqu’il annonce son office : « Traducteur ?! Mais, c’est pas à ça que ça sert, Google Traduction ?? Hahahaha. ». Eh bien non, messieurs-dames ! Le métier de traducteur existe toujours, il résiste aux assauts répétés de la traduction automatique. Malgré les progrès de cette dernière, ce n’est pas demain la veille que les traducteurs deviendront une espèce en voie de disparition.

Mais nous ne parlerons pas de cela aujourd’hui. Non, aujourd’hui je vais plutôt vous parler de ce que le métier de traducteur apporte à celui qui l’exerce, et pourquoi se tourner vers cette voie, qui, malgré ce que pensent certains, ne se résume pas à copier-coller un texte dans DeepL (même si cet outil peut parfois nous sauver la mise).

 

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Comme pour tout athlète, l’échauffement est primordial pour le traducteur.

 

Vous êtes un traducteur en puissance si vous avez…

1/ L’amour du vocabulaire

Qualité indispensable ! Attention, ce n’est pas parce que vous êtes un lecteur assidu et que vous dévorez trois romans par semaine que vous ferez un bon traducteur, mais il est évident qu’un minimum de vocabulaire, ça aide. Pareil pour la grammaire.

 

2/ La curiosité

Au fil des recherches menées lors de la traduction, le traducteur en apprend davantage sur le sujet de son texte. Bien sûr, cela dépend du sujet en question (les indices boursiers américains ? Ugh.), mais en général, plus vous lirez, plus vous aurez envie d’en savoir plus, toujours plus, et voilà, vous êtes un expert en chirurgie robotique/en aviation/en fromages français ! (Oui, enfin… Presque.) Et cela vous donnera certainement des idées de spécialisation. (La spécialisation, quézako ? Rendez-vous ici pour en savoir plus.)

 

3/ Le souci du détail

L’une des premières choses que j’ai apprises durant mon cursus. Être attentif aux détails, c’est repérer immédiatement la moindre nuance, la moindre petite faute qui fait tache et gâche une excellente traduction. Même si, soyons honnêtes, dès que la fin d’un texte long et éprouvant est en vue, nous n’avons qu’une envie, c’est de finir le plus vite possible et de ne plus jamais en entendre parler (soyons honnêtes, j’ai dit !), il faut vérifier, revérifier, re-revérifier, re-re-re… Bref, vous avez compris.

 

4/ La maîtrise des nouvelles technologies

Révolue l’époque où la traduction se faisait au crayon à papier, à gratter sur une feuille, au milieu d’énormes dictionnaires ! Grâce à Internet, tout se trouve en un clic. Attention, tout veut aussi dire n’importe quoi. Il est important de savoir sélectionner ses sources, savoir où chercher et surtout quoi chercher. De plus, maîtriser Word, c’est bien, mais maîtriser au moins un outil de TAO, c’est un plus non négligeable. Enfin, cela dépend des traducteurs : certain ne peuvent s’en passer, d’autres font très bien sans.

 

Vous possédez toutes ces qualités, et je vous vois déjà devant votre écran, trépignant d’impatience à l’idée de vous lancer dans une traduction de dizaines de milliers de mots ! Bien ! Passons donc à l’étape suivante,

 

Comment être un bon traducteur ?

1/ Avoir confiance en soi et en ses capacités

Ça y est, vous avez décroché votre premier client ! Et là… L’angoisse. « Vais-je y arriver ? Et si le client n’est pas satisfait ? Et si je n’étais pas à la hauteur ? » Du calme ! Ayez confiance en vous. Vous avez suivi des études (que vous avez réussies haut la main, j’en suis sûre) qui vous ont préparé à ce moment, non ? Vos idées sont bonnes, vos remarques pertinentes, vous avez votre place dans le réseau ! Ne vous dévalorisez pas et soyez au top pour chacune de vos traductions. Soyez prêt à défendre vos choix auprès d’un client pas toujours très compréhensif, et plus important encore, soyez ouvert aux suggestions et autres compromis (eh bien oui, parfois, ce qui vous semble évident ne l’est pas forcément pour tout le monde, et vice versa).

 

2/ Savoir suivre son instinct… ou pas

Parfois il vaut mieux rester sur sa première idée. Et puis, après plusieurs relectures… Un autre terme ne correspondrait-il pas mieux ? Mais à force de douter, de remettre ses choix en question, on peut finir par ne plus savoir quoi faire. Ce qui nous amène à notre troisième point…

 

3/ Prendre du recul, toujours plus de recul !

La meilleure chose à faire (si l’on en a le temps, bien sûr), c’est, une fois la traduction achevée, la laisser « reposer » pendant quelques heures, voire une journée, s’aérer l’esprit, passer à autre chose, et ensuite y revenir. Ainsi sont décelées des erreurs passées inaperçues, des incohérences pourtant flagrantes mais qui ont échappé au traducteur : notre « radar » est alors plus efficace.

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Alors, vous sentez-vous l’âme d’un traducteur ? Êtes-vous prêt à vous lancer dans ce métier difficile, stressant, mais ô combien excitant et passionnant ? Eh bien, sautez le pas ! Quant à ceux qui sont déjà traducteurs professionnels et qui sont peut-être un peu blasés, ou ceux qui sont empêtrés dans la traduction d’un texte qui semble interminable… J’espère que je vous aurai rappelé à quel point votre métier est formidable.

 

Et vous, chers traducteurs, qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le domaine de la traduction ? Racontez-nous !

 

Dans le même thème :

cet article d’Emmanuelle Dutreuil, qui brise les mythes sur le traducteur et la traduction les plus répandus

cet article de Gwenaël Gillis, qui retourne aux sources et nous fait un cours accéléré sur l’histoire de la traduction

Interview avec Laurène Cabaret : retour sur 12 ans d’expérience dans le secteur de la traduction

Par Angel Bouzeret, étudiante M1 TSM

 

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J’ai rencontré Laurène Cabaret, l’année passée lors de mon stage chez AST Language Service, à cette époque elle était Project Manager. Aujourd’hui, sa carrière prend un nouveau tournant, et Laurène a accepté de revenir sur ses 12 années d’expérience.

 

Depuis quelques mois, tu crées ton entreprise de traduction. Comment l’as-tu décidé ?

J’ai en fait eu deux périodes de travail en freelance, en 2006-2007, puis en 2012-2014. Mes différentes expériences en entreprise, comme traductrice, assistante projet puis chef de projet, ont été frustrantes pour moi à différents niveaux. Il y a toujours un aspect de la politique de l’entreprise qui me déplaisait : déontologie, management, évolution… Être ma propre patronne est le seul moyen que j’ai trouvé de faire le métier que j’aime tout en respectant mes valeurs.

 

Comment s’installer à son compte ? Sans vraiment parler des démarches administratives, peux-tu résumer le processus ?

Il y a différentes façons d’être « à son compte ». En 2006 et 2012, j’ai choisi le régime auto-entrepreneur, parce que je ne voulais avoir à dépendre de personne, et les démarches étaient simplifiées par rapport à la constitution d’une société. En plus, lorsqu’on est inscrit à Pôle Emploi, on peut bénéficier de l’ACCRE qui exonère partiellement des charges sociales. Cette fois, j’ai été tentée par le portage salarial. Cela permet de conserver un statut de salariée, avec les cotisations chômage, retraite, sécu… Mais devoir faire signer un contrat commercial aux clients dérangeait mon côté indépendant. J’ai donc opté pour une SCAE (Société Coopération d’Activité et d’Emploi) qui laisse une grande liberté tout en mutualisant les ressources et expériences avec les autres entrepreneur·se·s, et qui permet de tester son activité avant de constituer éventuellement sa propre société.
Le processus est donc très différent selon le statut que l’on choisit. Si je pouvais donner un conseil à mon « moi » de 2006 ou à n’importe quel·le jeune diplômé·e, ce serait de ne pas se lancer seul·e, de s’entourer et de s’aider de toutes les ressources humaines disponibles.

 

Ton entreprise WordLab est un bureau de traduction, tu vas gérer les commandes, mais le but n’est pas de faire les traductions toi-même.

– Comment choisis-tu les traducteurs indépendants, sous quels critères ?

– Tu as été Project Manager pendant plusieurs années, d’après toi, tes critères sont-ils les mêmes que ceux du secteur ?

Les traducteur·rice·s indépendant·e·s de ma base sont des personnes avec qui j’ai travaillé depuis plusieurs années, lorsque je coordonnais des projets en entreprise. Mais d’autres pourront intégrer cette base. Je m’appuie sur plusieurs critères pour choisir avec qui je travaille :
– l’expertise, soit parce que je maîtrise la ou les langues de travail, soit par retour des client·e·s
– le professionnalisme (vigilance, précision, implication)
– les relations humaines que nous entretenons
Comme en entreprise, c’est un savant mélange de ces trois aspects. Un·e grand·e expert·e hyper pointu·e et carré·e dans sa pratique, mais abject·e dans sa communication… Je n’ai pas envie de travailler avec elle ou lui.
Je sais que mes critères ne sont pas forcément ceux du secteur, non. Les agences de traduction que je connais, surtout les grosses, cherchent surtout à raboter les tarifs pour faire exploser leurs marges. Ce n’est pas comme ça que je conçois les choses, mais le capitalisme à outrance n’est pas ma tasse de thé. 🙂 Je ne perçois pas les prestataires comme des « petites mains » à exploiter, mais comme de véritables collaborateur·rice·s sans qui nous ne pourrions pas fournir un service de qualité à nos clients.

 

Les clients dans le besoin viennent directement vers toi, mais comment choisir les clients qui n’ont pas encore de besoins ? Sans dévoiler tes secrets bien-sûr !

C’est de la veille économique. Il faut repérer ce qui se crée et évolue dans le secteur industriel ou géographique (ou les deux) qui nous intéresse, cibler et faire prendre conscience aux cibles qu’elles ont ce besoin. C’est un travail de longue haleine ! Le réseautage peut également aider, là aussi à moyen et long terme. Étonnement (pour nous qui baignons dedans), si les métiers de traducteur·rice littéraire ou interprète sont relativement notoires, peu de gens connaissent le métier de traducteur·rice technique ou généraliste.

 

Comment survivre, lorsque l’on est à son compte, aux périodes creuses, moralement et financièrement ?

Excellente question ! 😀 Je pense que tous les indépendants traversent régulièrement des périodes creuses. Comme lorsqu’on se retrouve au chômage, je dirais qu’il faut voir cela comme une opportunité. Je sais à quel point c’est agaçant à entendre quand on se retrouve en situation précaire, avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Mais pourquoi ne pas en profiter pour mettre à jour sa compta, peut-être son organisation, lifter son site ou ses cartes de visite, revoir son plan d’action commerciale. Et surtout : ne pas rester seul·e. Fréquenter des associations, des espaces de coworking, des clubs professionnels. Parler de ses difficultés, notamment avec des personnes d’autres secteurs : des opinions extérieures peuvent mettre en évidence un dysfonctionnement de notre activité. On peut aussi se retrouver mis·e en contact avec quelqu’un qui peut nous aider sur tel ou tel aspect.

 

Que penses-tu des outils de TAO ? Et de la traduction automatique ?

Les outils de TAO sont indispensables dans la traduction technique et généraliste, pour la cohérence. Les clients le comprennent généralement bien, lorsqu’ils nous laissent le temps de leur expliquer la différence entre TAO et traduction automatique.
La traduction automatique est super utile… Pour dépanner ou dans les loisirs. Je reste persuadée que le facteur humain (même s’il peut devenir assez limité avec des TM bien fournies) est indispensable.

 

Le plus gros challenge de ta carrière ?

Je crois que je suis en plein dedans ! 😀
C’est très différent de mes périodes en tant que freelance où, même si c’était déjà beaucoup, je n’avais qu’à me soucier de moi-même. Un bureau de traduction, c’est tout autre chose. J’ai l’expérience de l’activité puisque je l’ai exercée comme salariée, mais mener une structure entière est un peu différent. Cependant, j’ai mûri (à presque 35 ans, il serait temps !), je connais bien le cœur de métier, la relation client et j’ai appris à communiquer et à me faire connaître. Les choses vont prendre un peu de temps à se mettre en place, c’est normal. Chaque chose en son temps.

 

As-tu un conseil particulier à donner aux étudiants en traduction ?

Ne restez pas seul·e, entourez-vous. Travaillez vos « soft skills » autant que vos compétences techniques. Par pitié, ne bradez pas le métier en acceptant des tarifs à 0,04 €/mot… Et bon courage 😀

 

Merci beaucoup Laurène pour avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précisions. Tu es inspirante et tu apportes un nouveau souffle à ce secteur !

Entretien avec Lisa Pécherot, traductrice au Bureau International du Travail à Genève

Par Clara Sarritzu, étudiante M1 TSM

 Photo Lisa Pécherot

Tout d’abord, concernant vos études, quel a été votre parcours ? Et quelles sont vos langues de travail ?

Alors, concernant mon parcours, j’ai fait un double cursus à l’ISIT en traduction juridique et à l’Université de Paris Sud en droit, option droit international public, dont une année d’échange en Écosse. J’ai le titre de traductrice de l’ISIT, plus une Maîtrise de droit international public. Ensuite, j’ai fait un troisième cycle en Angleterre, un LLM en Human Right and Criminal Justice puisque je me suis spécialisée dans le droit international des droits de l’Homme. Mes langues de travail sont l’anglais et l’espagnol et j’ai terminé mes études en 2002.

Pourquoi avoir choisi le domaine de la traduction ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans le métier de traductrice ?

J’aimais beaucoup les langues au lycée. Je faisais de l’anglais, de l’espagnol et j’avais choisi une troisième langue qui était le russe. C’est un domaine qui m’a toujours énormément attirée, j’aime le fait de pouvoir communiquer avec ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Faire l’effort de communiquer dans une langue qui n’est pas la nôtre, c’est très agréable. Apprendre une langue, c’est aussi une ouverture vers d’autres cultures. On apprend comment les gens vivent ailleurs, et même la manière d’exprimer certaines choses qui n’est pas la même que la nôtre. C’est aussi presque une forme de respect envers les gens qui font partie d’une autre culture d’apprendre à parler leur langue, de s’intéresser à leur culture. Je suis donc plutôt dans un esprit de communication et d’ouverture vers l’autre. Quand j’ai eu mon bac, je me suis vraiment posé la question de ce que j’allais faire, mais je ne voulais pas faire que des langues. Pour moi, ce n’était pas suffisant, je ne voyais pas vraiment quels débouchés il pouvait y avoir et ce que cela pouvait m’apporter. Quand j’étais en terminale, on m’a posé la question mais je ne me suis pas dit tout de suite « Tiens, je veux être traductrice ! ». J’ai découvert les différentes formations qui étaient proposées. L’Université de Nanterre offrait une formation qui alliait le droit et les langues, mais la formation n’était proposée qu’avec une seule langue. Étant donné que j’avais trois langues, je voulais en garder au minimum deux. C’est pour ça que je me suis tournée vers l’ISIT qui proposait ce double cursus, plutôt que vers les écoles de traduction classiques. Je voulais vraiment me spécialiser, faire des langues et autre chose en plus à côté. Par la suite, je me suis d’abord orientée vers une carrière juridique mais je n’ai jamais abandonné la traduction, j’en faisais sur mon temps libre parce que ça me plaisait vraiment et que ça me permettait de faire autre chose. J’avais un poste très politique, j’ai travaillé pour une organisation syndicale pendant 8 ans, mais dans le domaine du droit international et des droits de l’Homme. Donc les langues étaient vraiment un outil nécessaire et essentiel. Et puis progressivement, je me suis remise à la traduction à temps plein il y a quelques années parce que c’est aussi une manière de faire de l’international. Pour moi, c’était vraiment une continuité de mon parcours, et aujourd’hui je n’envisage pas de faire autre chose que de la traduction à temps plein parce que c’est un métier dans lequel on n’a jamais fini d’évoluer. On peut toujours se re-spécialiser dans d’autres domaines. Alors oui ça s’anticipe, ça demande du temps et c’est parfois difficile, mais c’est toujours possible. On n’a jamais fini d’apprendre, et ça c’est vraiment très agréable. J’aime beaucoup cet aspect de progression permanente vers le mieux, qui est selon moi flagrant dans le monde de la traduction. C’est très valorisant ! Et puis on sait ce qu’on fait, on sait si on a été efficace sur une journée,  on arrive à peu près à mesurer son efficacité et sa productivité. Le champ des possibles est quasi infini dans la traduction !

En tant que traductrice au Bureau International du Travail, utilisez-vous les outils de TAO tel que Trados ? Si oui, lesquels ? Avez-vous été formée à l’utilisation de ces outils de TAO au cours de vos études ?

Alors, lorsque j’étais traductrice indépendante j’utilisais beaucoup Trados, mais je n’ai pas fait mes études à une époque où l’apprentissage de leur utilisation était intégré dans les cursus car ils étaient encore peu développés. Je me suis donc formée par la suite.

Au BIT on a un outil qui s’appelle MultiTrans, et il me semble que chaque organisation internationale a son propre outil de traduction. MultiTrans c’est un outil plus facile à utiliser que Trados qui fonctionne aussi par segment et dans lequel on a toute notre base de données. Il permet également de travailler dans Word de manière plus classique, donc c’est un autre rapport au texte. Par exemple, on peut choisir d’utiliser soit l’agent de traduction pour les textes qui sont très repris, soit on passe une espèce d’agent qui va mouliner le texte et le ressortir dans Word avec des segments qui sont surlignés dans certaines couleurs, et ensuite on va rechercher ces segments dans une autre fenêtre sur le logiciel MultiTrans et on peut choisir de remplacer ces segments ou pas. On a peu de textes qui sont vraiment très repris au BIT, je trouve que ça permet de garder une certaine créativité. Et surtout, quand on est dans la fenêtre de traduction de Trados, je trouve que c’est plus compliqué pour gérer les répétitions par exemple, parce qu’on perd de vue les paragraphes. En ce moment, on essaie de faire le point sur nos méthodes de travail, mais je ne pense pas que nous changerons de prestataire. La majeure partie des traducteurs qui travaillent en organisation internationale sont contents de pouvoir continuer à travailler dans Word.

Au cours de la première année de Master TSM à l’Université de Lille, on nous a appris qu’il est très important d’être présent sur les réseaux sociaux tels que LinkedIn ou Twitter. Qu’en pensez-vous ? Et selon vous, dans quelle mesure les réseaux sociaux peuvent être utiles dans le métier de traducteur ?

Quand j’ai fait mes études en traduction on n’avait pas cet aspect-là dans la formation. Mais je sais qu’aujourd’hui toutes les formations en traduction offrent cet aspect. Au-delà des réseaux sociaux c’est surtout l’aspect commercial de la profession qui est mis en avant : comment se constituer un réseau, comment démarcher les clients, etc. C’est vrai que c’est très bien d’aborder ça pendant la formation, c’est essentiel dans les activités de réseautage d’être présent sur les réseaux sociaux. Alors, Twitter je ne l’utilise pas, je pense que c’est une question de génération. Pour moi, c’est aussi une question de temps, quand on a un compte Twitter il faut l’animer sinon ça n’a pas d’intérêt, et c’est vrai que je n’ai pas vraiment le temps. J’ai un compte LinkedIn que j’utilisais plus ou moins quand j’étais traductrice freelance et que j’utilise encore un petit peu. J’ai eu des contacts professionnels par ce biais-là et ça m’a aussi permis de mettre en contact des clients avec des traducteurs qui n’avaient pas ma combinaison linguistique ou qui n’avaient pas les mêmes domaines de spécialisation que moi. Maintenant, je pense qu’il faut aussi s’en méfier, parce qu’on reçoit parfois des invitations à se connecter avec des gens qu’on ne connaît pas. Alors on accepte pour élargir son réseau, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut se fier à ces personnes. Quand il faut mettre en relation des clients avec des traducteurs, il faut se méfier parce que ce n’est pas parce qu’ils sont dans notre réseau qu’on les connaît et qu’on connaît leur travail. Parfois, je me fais aussi démarcher par des clients que je ne connais pas, et je n’ai pas forcément envie de mettre un confrère ou une consœur en relation avec ce client, ne sachant pas si c’est un bon client ou pas. La présence sur les réseaux sociaux est essentielle pour l’activité commerciale du traducteur, mais il faut aussi prendre un peu de distance par rapport à toutes ces demandes de mise en réseau.

Vos langues de travail sont l’anglais et l’espagnol. Utilisez-vous quotidiennement ces deux langues dans votre travail au BIT ?

Pas du tout. Et même quand j’étais en freelance, j’ai été très surprise car c’était essentiellement l’anglais. Quand j’ai commencé mes études, je voulais abandonner l’espagnol et garder le russe parce que je trouvais qu’anglais-espagnol c’était une combinaison trop classique, mais ça n’a pas été possible. Au BIT les textes sont presque tous rédigés en anglais, il arrive parfois qu’on ait un texte en espagnol mais c’est assez rare. C’est donc parfois un peu compliqué pour moi quand je reçois un texte en espagnol, parce que j’ai tellement l‘habitude de travailler en anglais que c’est difficile de se replonger dans une autre langue. Mais ça revient évidemment très vite ! Donc je dirais que je travaille 80% du temps sur des textes en anglais et 20% sur des textes en espagnol, et c’était pareil quand je travaillais en freelance. C’est vrai que ça peut surprendre quand on débute et que c’est compliqué parce qu’il faut tout de même pratiquer l’espagnol de temps en temps pour ne pas perdre la langue. En plus de ça, l’espagnol des relations diplomatiques est assez différent de l’espagnol marketing ou de l’espagnol latino-américain.

Êtes-vous parfois amenée à traduire à partir de votre langue maternelle vers l’une de vos langues de travail ?

Non, je refuse systématiquement. Je l’ai fait parfois pour rendre service à des amis mais ce n’était pas en tant que professionnelle, c’était vraiment pour dépanner. Et j’ai toujours bien précisé que ça ne sera jamais aussi bien que si c’était fait par un traducteur qui traduit vers sa langue maternelle. Donc je refuse toujours de le faire à titre professionnel parce que je ne peux pas garantir la qualité. C’est même une question d’éthique. Au BIT ça ne se fait pas du tout, on a une unité linguistique pour chaque langue avec des traducteurs natifs de pays anglophones ou hispanophones. Donc on n’est jamais amenés à traduire vers nos langues de travail. Mais quand j’étais en freelance, parfois il fallait expliquer aux clients pourquoi je refusais de leur faire la traduction vers l’anglais ou l’espagnol. Et je pense que refuser au client de le faire et le mettre en relation avec un traducteur natif c’est un gage de sérieux pour le client. Une fois qu’on a expliqué ça au client, en général on ne perd pas ce client même après avoir refusé de faire sa traduction vers une langue qui n’est pas notre langue maternelle. J’ai même parfois eu des clients qui sont revenus vers moi pour de la traduction vers le français, parce qu’ils avaient gardé l’idée de quelqu’un de sérieux.

Y a-t-il une « journée type » pour un traducteur ou une traductrice au BIT ? Quelles sont les tâches que vous effectuez quotidiennement ?

Il n’y a pas de journée type. Ça dépend beaucoup des réunions, des conseils d’administration qui ont lieu trois fois par an et des conférences internationales qui ont lieu une fois par an. Et on sait que ces périodes sont très intenses pour nous. Les textes sur lesquels nous sommes amenés à travailler relèvent toujours des mêmes domaines : le monde du travail, les organisations syndicales, les organisations patronales, le dialogue social. Ce sont donc toujours les mêmes thématiques qui reviennent mais les textes sont tout de même très variés, visant des publics très différents. Il peut s’agir de documents officiels, de textes portant sur des normes internationales, de conventions et de traités internationaux qui vont être ratifiés par les États membres, qui demandent donc une technicité particulière. Parfois, il s’agit aussi de communication interne, de messages du directeur général, de profils de poste qui sont recherchés ou d’accords internes en matière de ressources humaines. Les textes sont donc extrêmement diversifiés et il n’y a pas vraiment de journée type, ça dépend de ce qui nous arrive. On est au service des différents départements du BIT, on s’adapte donc à leurs exigences et à leur propre calendrier. Pendant les conseils d’administration et les conférences internationales, le rythme de travail est extrêmement exigeant car nous sommes amenés à traduire en direct des amendements qui sont apportés en salle. Pour cela, on travaille avec un logiciel qui a été conçu spécialement pour le BIT et qui permet d’afficher la traduction des amendements en trois langues pour que tout le monde puisse suivre et être à même de les valider ou pas. C’est vraiment un aspect particulier de notre métier qui est très exigeant et qui implique des horaires de travail très lourds (entre 12 et 18 heures par jour). Mais c’est vraiment une période particulière de l’année et c’est le cœur du réacteur de l’organisation, c’est à ce moment-là qu’on adopte les nouveaux traités. On est là pour faciliter le débat et on est alors au service non plus des différents départements de l’organisation mais plutôt des différents membres de l’organisation.

Y a-t-il des chefs de projet au BIT, ou les traducteurs gèrent-ils eux-mêmes leurs projets ? Vous chargez vous vous-même de la révision ?

Nous avons un système de gestion de projet. Chaque unité linguistique à un chef d’unité et parallèlement à ces unités on a une unité qui fait de la gestion de projet, c’est donc à cette unité-là que sont envoyés les textes. Ensuite, on a un logiciel d’attribution des projets qui nous permet de référencer les projets. On a donc des référenciaires qui parcourent rapidement les textes et qui vont par exemple, s’il y a une convention internationale qui est citée, nous mettre le lien vers cette convention. Ils préparent en fait les recherches pour que les traducteurs n’aient pas à le refaire et s’occupent également de faire la segmentation du texte à l’aide du logiciel MultiTrans. Ça n’enlève pas tout le travail de recherche que doit faire le traducteur évidemment, mais c’est tout de même une aide énorme. Ensuite, une fois que la préparation du texte est terminée, il est mis dans le logiciel d’attribution et c’est le chef d’unité de chaque unité qui attribue les textes aux différents traducteurs en fonction des domaines de spécialisation de chacun. On a également des réviseurs ainsi qu’un service de mise en page parce que comme c’est une organisation internationale tout est très codifié. Donc au BIT la gestion de projet va jusqu’à la mise en page, tout est très organisé. Lorsqu’un texte est attribué à un traducteur il est également attribué à un réviseur, ce qui permet au traducteur de communiquer avec le réviseur dès la phase de traduction, notamment en ce qui concerne les choix terminologiques. Ça permet vraiment de favoriser le travail d’équipe ! Et après la phase de révision, le réviseur fait systématiquement un retour au traducteur.

En tant que traductrice au BIT, êtes-vous amenée à voyager ou à vous déplacer ?

Non, pour le BIT c’est un poste qui est très sédentaire pour des raisons de coût entre autres. Il y a parfois des réunions de l’Organisation Internationale du Travail qui n’ont pas lieu au siège de Genève, notamment des réunions régionales qui ont lieu une fois par an. Des équipes du secrétariat du BIT se rendent sur place pour organiser les réunions mais nous on travaille depuis Genève. Dans ces cas-là, c’est pareil on est amenés à travailler en horaires décalés pour que, par exemple, lorsque des conclusions sont proposées pour l’adoption pendant la réunion, toutes ces conclusions soient prêtes pour le lendemain matin afin d’être présentées aux participants. Et quand j’étais freelance c’était pareil, je me déplaçais parfois au BIT parce que je faisais de la traduction de conférence quand c’était mon client en tant que freelance, mais sinon c’était très sédentaire. Alors c’est vrai que quand on est traducteur freelance on peut travailler depuis n’importe où dans le monde, mais moi j’aimais bien le confort de mon bureau et mes petites habitudes.

Quels sont les aspects les plus contraignants de votre métier ?

Alors pour moi l’un des aspects les plus contraignants c’est que souvent le traducteur arrive en fin de chaîne. Mais ça c’est quelque chose que j’avais déjà constaté quand j’étais freelance. Quand il y a un projet, tout le monde prend du retard sur le projet, et donc bien souvent on rogne sur les délais de livraison de la traduction. On est donc souvent amenés à travailler en urgence. Pour moi c’est ça la principale contrainte, on ne maîtrise pas les délais et la date à laquelle nous arrivent les textes. En plus, au BIT on a des délais réglementaires donc ce n’est pas négociable. Il faut sans arrêt s’adapter, c’est très stressant !

À l’inverse, quel est l’aspect de votre métier qui vous plaît le plus ?

Moi, j’aime la créativité qui va de pair, je pense, avec la traduction. On s’encroûte très rapidement quand on est traducteur, surtout quand on est traducteur en interne. Je pense que c’est moins le cas quand on est freelance parce qu’on peut avoir une palette de clients beaucoup plus diversifiée. Mais quand on est traducteur interne et qu’on a intégré le jargon interne, on a tendance à acquérir des tics de langage. Il faut vraiment être attentif pour ne pas tomber dans cette routine.

Le développement des traducteurs automatiques est en plein essor et ils sont de plus en plus performants. Êtes-vous inquiète quant à l’avenir du métier de traducteur ? Pensez-vous qu’à terme les traducteurs humains seront remplacés par des machines ?

Alors non, je ne suis pas trop inquiète pour l’avenir du métier, je pense que ça va pousser forcément le métier à évoluer. Mais il a déjà évolué par rapport à il y a vingt ou trente ans j’imagine. J’ai des collègues qui faisaient toutes leurs recherches en bibliothèque par exemple. Aujourd’hui on fait toutes nos recherches sur internet, ça a été une véritable révolution ! Peut-être qu’il y a trente ans on se posait déjà la question avec l’arrivée d’internet. Donc je pense que la question se pose à chaque fois qu’il y a une nouvelle évolution technique ou technologique. Le métier de traducteur évolue beaucoup, aujourd’hui on a les logiciels comme Trados qui poussent aussi les clients et les agences de traduction à tirer les prix vers le bas. C’est déjà une difficulté aujourd’hui. Les logiciels de traduction automatique sont de plus en plus performants en effet. Alors je ne parle pas de Google Translate, moi j’ai testé DeepL sur un document que j’ai eu à traduire au BIT et j’ai trouvé ça pas mal. Ça peut offrir une base de travail intéressante, mais pour certaines choses je pense qu’on ne peut pas remplacer un humain. Notamment pour les textes du BIT, ce sont des textes qui sont parfois très politiques comme les comptes rendus de réunion par exemple où il faut savoir lire entre les lignes pour vraiment saisir le sens politique et diplomatique de ce que dit l’intervenant. Et pour l’instant je pense qu’on en est encore loin avec les traducteurs automatiques. Après, peut-être qu’on passera tout à la moulinette avec les traducteurs automatiques et qu’on aura juste besoin d’un humain pour corriger certaines choses. On ne sait pas encore comment le métier va évoluer, cela dit le métier de traducteur n’est pas le seul à être menacé, si toutefois il est menacé. On pourrait même considérer que l’humain lui-même est menacé et qu’on va tous être remplacés par des robots. Mais je pense qu’il ne faut pas non plus sombrer dans la psychose.

Pour terminer, quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans la traduction en freelance ?

Mon premier conseil serait de ne surtout pas se sous-évaluer, et c’est sans doute le plus difficile quand on commence. Il ne faut pas se dire qu’il faut fixer des tarifs assez bas parce qu’on débute, parce ce qu’après c’est très difficile d’expliquer à un client qu’on veut augmenter les tarifs. Les traducteurs d’aujourd’hui, lorsqu’ils sortent de l’école ou de l’université, ce sont des gens qui ont fait des études, qui sont extrêmement bien formés, qui maîtrisent très bien les langues et les logiciels de traduction assistée par ordinateur, et tout ça, ça a un coût. Si on achète Trados et qu’ensuite on l’utilise pour créer des mémoires de traduction, ça demande aussi du temps. Donc il ne faut surtout pas se sous-évaluer. La deuxième chose c’est qu’il ne faut pas se laisser bouffer par le travail. Moi ça a été ma grande difficulté, parfois il faut savoir dire non à un client. Et un client peut être tout à fait à même de comprendre quand le délai est trop serré, que ce n’est pas possible pour nous. J’avais des clients qui me mettaient une pression incroyable mais ils savaient que quand je disais « non, je ne suis pas capable de vous rendre un travail de qualité dans les délais que vous me demandez », ce n’était pas la peine d’insister. Et ils revenaient quand même vers moi par la suite parce que pour eux c’était un gage de qualité. Je crois que quand on se fixe des tarifs trop bas et qu’on accepte n’importe quel travail pour n’importe quel délai, on prend le risque de tomber dans la traduction low-cost. On ne fait pas du bon travail parce qu’on n’a pas le temps de le faire, et parce qu’il faut multiplier les projets pour pouvoir vivre de son métier. C’est extrêmement difficile de se sortir de ce cercle vicieux une fois qu’on est plongé dedans. J’ai connu des traducteurs expérimentés qui avaient pris de mauvaises habitudes et qui n’arrivaient plus à faire de la traduction de bonne qualité, même quand on leur en donnait les moyens en termes de tarif et de délai. Ils avaient été pris pendant des années et des années dans ce système de traduction low-cost et ils n’arrivaient plus à en sortir. Donc mon conseil c’est de vraiment faire très attention à tout ça.

 

Je vous remercie beaucoup Lisa pour le temps que vous m’avez consacré pour cet entretien et pour tous vos conseils.

 

La gestion de projet chez Robertson Languages : interview questions/réponses de deux de ses chefs de projet

Par Camille Bacha, étudiante M1 TSM

 

De gauche à droite, Susannah Dempster (Specialist Translation Project Manager) et Lucia Tarantola (Office Manager) de l’agence Robertson Languages International Ltd.

 

 

Au programme cette semaine, une interview questions/réponses avec Susannah Dempster et Lucia Tarantola, deux des chefs de projet de Robertson Languages International (Twyford, Royaume-Uni). Elles ont eu la gentillesse de bien vouloir me faire part de leurs expériences, pensées et opinions sur le marché de la traduction actuel ainsi que sur le rôle de chef de projet de traduction en agence. J’ai aujourd’hui le plaisir de partager leurs témoignages avec vous. Enjoy 😀 !

 

Bonjour à toutes les deux, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Susannah : Bonjour, je m’appelle Susannah et je suis chef de projet de traduction spécialisée. Je travaille en particulier sur des projets qui ont un contenu plus spécialisé comme les domaines pharmaceutique et médical, l’ingénierie et le juridique.

J’ai 9 ans d’expérience dans l’industrie de la traduction, dont 7 ans dans la gestion de projets.

Après avoir étudié l’italien et l’espagnol à l’université, j’ai tout d’abord commencé à travailler dans le monde de la traduction en tant que Marketing and Vendor Manager avant de devenir chef de projet junior. Tous ces rôles m’ont été très utiles pour comprendre le rôle que chacun des membres d’une équipe joue pour rendre une traduction de qualité, et comment toutes les parties du processus se complètent.

 

Lucia : Bonjour, je m’appelle Lucia Tarantola et je travaille comme Office Manager chez Robertson Languages International. J’ai commencé ma carrière dans la traduction il y a 10 ans en travaillant pour une organisation mondiale de sécurité informatique en tant que traductrice vers l’italien et coordinatrice de projet. J’ai rejoint Robertson Languages en 2015 en tant que chef de projet de traduction. J’ai ensuite été promue au poste de directrice des opérations et, il y a quelques mois seulement, on m’a offert la possibilité d’être chef de bureau (Office Manager). Je suis titulaire d’un master en traduction technique et technologies de la traduction de l’Université de Surrey et d’une licence en langues (anglais et espagnol) de l’Université de Bologne.

 

Comment en êtes-vous arrivées à la gestion de projets ?

Susannah : Après l’obtention de mon diplôme en langues, je souhaitais toujours travailler dans un domaine lié aux langues, sans pour autant faire de la traduction. La gestion de projet me semblait très intéressante car elle faisait appel à toute une série de compétences sur des domaines très variés.

 

Lucia : J’aime planifier et organiser des projets, et j’adore travailler à un rythme soutenu.

 

Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?

Susannah : Le projet dont je suis le plus fier a été de travailler sur le cycle complet de développement ainsi que sur le marketing d’un produit éthique et écologique dans plusieurs langues. C’est amusant de le voir maintenant disponible dans les magasins et de voir les retours positifs en ligne, sur YouTube ou dans les magazines. Avoir réussi à mener ce projet à bien depuis les premières étapes de son développement jusqu’aux campagnes de marketing finales et avoir contribué à augmenter la présence de la marque d’un si bon produit procure un véritable sentiment de satisfaction.

 

Lucia : J’ai vraiment aimé travailler sur la traduction et la PAO d’un magazine de chaussures pour les marchés japonais et arabe. Le produit final devait être parfait avant de passer à l’impression et nous avons tous travaillé très dur pour atteindre l’exigence de qualité attendue. Nous avons dû  effectuer plusieurs séries de révisions et faire très attention à la gestion de chacune des versions. La communication avec le client et les marchés locaux a été essentielle et a donné lieu à de nouvelles opportunités de traduction pour nous.

 

Quels sont les avantages et les inconvénients de la gestion de projets ?

Susannah : Tu as l’opportunité de travailler sur des projets qui recouvrent des domaines très variés. Il y a toujours des choses nouvelles à apprendre en plus des nouveautés technologiques, ce qui rend ce travail passionnant. L’inconvénient est que les délais sont souvent très courts et qu’il faut donc travailler à un rythme assez soutenu.

 

Lucia : J’adore interagir avec des professionnels de différents pays, et j’aime le fait que chaque projet soit différent du précédent. Par contre, lorsque la technologie ne collabore pas, cela peut être très frustrant.

 

Pourquoi avez-vous choisi de travailler au sein d’une agence plutôt qu’en tant qu’indépendant ?

Susannah : Un revenu régulier te permet de savoir combien tu vas gagner chaque mois. Puis, c’est plus agréable de travailler avec d’autres personnes plutôt que d’être tout seul. Tu as ainsi la possibilité d’échanger des connaissances et d’apprendre de nouvelles compétences auprès de tes collègues.

 

Lucia : Tout simplement parce que j’aime l’atmosphère de bureau ainsi qu’être entourée par des collègues très sympathiques.

 

Selon vous, que peut apporter un stagiaire au sein d’une agence comme Robertson Languages International ?

Susannah : C’est toujours très utile d’avoir un coup de main sur les projets. Je pense aussi qu’il est bon d’avoir un regard neuf et de nouvelles idées, et on peut également profiter des compétences des étudiants acquises lors de leurs études, notamment sur les derniers développements technologiques en date, que les étudiants auront probablement vus en cours.

 

Lucia : Les stagiaires sont d’une grande aide pour contribuer à la réalisation de nos projets en accord avec les normes élevées de qualité auxquelles nos clients s’attendent. Notre stagiaire actuelle, Camille nous a été d’une aide formidable en nous aidant à faire du QA, à créer des projets de traduction via les outils de TAO tout en se familiarisant avec notre logiciel de gestion de projet. Elle est devenue un élément clé de l’équipe RLI !

 

Que pensez-vous des outils d’aide à la traduction en ce qui concerne la traduction mais aussi la gestion de projets ?

Susannah : Les outils de TAO sont très utiles pour la traduction et nous permettent de nous assurer que le texte est précis et cohérent avec le contenu déjà traduit, ainsi que de sélectionner facilement les répétitions pour traduire plus vite. Dans l’ensemble, ils sont fournissent une qualité de traduction qui ne pourrait pas être atteinte sans eux. Pour les chefs de projet, les outils de TAO permettent de contrôler un projet et la terminologie du client, mais ils peuvent être un peu pénibles car ils ne sont pas légion. Il faut donc travailler avec des traducteurs qui utilisent différents outils. Par conséquent, une grande partie de votre journée peut être consacrée à essayer de résoudre des problèmes d’intégration et d’étiquetage, surtout si le traducteur n’est pas très à l’aise avec ces outils.

 

Lucia : Les outils de TAO sont essentiels à notre travail. Ils nous permettent incontestablement de fournir des traductions de bonne qualité et ce, de manière constante.

 

Le monde de la traduction subit actuellement d’importantes mutations, notamment avec le développement de la traduction automatique. Comment voyez-vous l’avenir du marché d’ici 5 à 10 ans ?

Susannah : Je suis convaincue que la traduction automatique prendra davantage de place, car beaucoup d’entreprises investissent dans le développement de cette technologie. Tout le monde devra donc s’adapter et modifier sa méthode de travail pour répondre aux attentes du client qui souhaite de plus en plus faire appel à cette technologie, à mesure que la qualité s’améliore.

 

Lucia : Je pense que l’avenir de la traduction est prometteur à condition d’être prêts à adopter les nouvelles technologies avec une attitude positive et à nous adapter aux nouvelles exigences et attentes.

 

 

Encore un grand merci à Susannah et Lucia pour leur participation !

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’agence Robertson Languages, n’hésitez pas à vous rendre sur leur site : https://www.robertsonlanguages.com/ ; ou encore sur leur page Linkedin : https://www.linkedin.com/company/robertson-languages-international-ltd/.

 

 

Dans la famille « Traducteurs créatifs » je demande Sandrine Faure

 Par Morgane Tonarelli, étudiante M1 TSM

SandrineFaure

 

Vous ne vous êtes jamais demandé d’où venaient le slogan français de votre chaîne de fast-food américaine préférée ou encore les spots publicitaires français pour le dernier Smartphone à la mode ? Et bien rassurez-vous car j’ai la réponse à cette question. Lâchez donc votre burger et savourez l’interview de Sandrine Faure, traductrice créative et conceptrice-rédactrice (entre autres) française basée à Londres.

 

Alors, Sandrine, peux-tu te présenter à nos lecteurs, nous parler un peu de ton parcours ?

Sooo… Mon parcours est à la fois assez classique et un poil original. Après une prépa B/L à Paris j’ai intégré Sciences Po Lille et j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi. J’ai donc arrêté en milieu d’année et j’ai contacté ma professeure d’anglais de prépa qui m’a parlé de l’ESIT où elle pensait que je serais heureuse. Je ne savais pas que l’on pouvait étudier la traduction et j’ai adoré l’idée. Mes études à l’ESIT ont été franchement décevantes, mais peu importe : j’ai déniché un stage à l’ONU (ennuyeux au possible, mais en même temps fascinant) et fait un Master d’études anglophones en parallèle. Pour être honnête, je détestais les cours de traduction technique et j’avais envie de quelque chose de plus intellectuel. Once a prépa student… Le stage a été génial parce que j’ai rencontré des personnes formidables et j’ai aussi vu l’envers du décor de la traduction en organisation internationale : tu as des horaires sympas et gagnes très bien ta vie, mais ça reste de la traduction technique et ce n’est pas pour moi.

 

En général, au cours de nos études de traduction, la traduction créative est rarement abordée voire passée sous silence. Comment as-tu découvert cette branche de la traduction et qu’est-ce qui t’a convaincue ?

À la fin de mes études, j’étais un peu coincée à Paris et n’avais aucune envie de commencer ma carrière là-bas. J’ai eu la chance immense qu’une de mes amies me parle de Textappeal, une agence de traduction créative à Londres, et me mette en contact avec leur fondateur qu’elle connaissait un peu. Ils cherchaient un PM francophone, j’ai passé un entretien de cinq minutes et hop j’emménageais à Londres une semaine plus tard. Personne ne m’avait parlé de traduction créative, mais ça n’a rien d’étonnant : pour la traduction littéraire et créative, il faut se former de son côté. J’ai toujours pensé que je travaillerais dans la traduction littéraire – après tout, j’ai fait des études littéraires et c’est la traduction de livres qui m’a donné envie de devenir traductrice. Pourtant, je pense que je préfère aujourd’hui la traduction créative qui permet de conserver la rigueur intellectuelle du travail de traduction tout en ayant beaucoup de liberté. C’est un exercice passionnant et la connaissance du marché français et de ses spécificités joue un rôle aussi important que la maîtrise de la langue. Plus concrètement de mon côté, j’en ai eu marre de mon poste de PM. J’y ai appris la rigueur dont je manquais, mais j’étais jalouse de la liberté des freelances. J’ai mis un tout petit peu d’argent de côté, je suis partie 3 mois à Istanbul, j’ai envoyé des centaines de mails à toutes les agences de traduction et voilà !  J’ai fait toutes les erreurs du débutant (dire oui à tout, accepter des tarifs trop bas) et fini par reprendre un « vrai » boulot mais ce n’est pas grave. Depuis, je gagne bien ma vie et je travaille sur des missions très différentes (en traduction ou pas).

 

Comment décrirais-tu le transcréateur et la manière dont il se différencie d’un traducteur technique ?

Bon déjà, je déteste le mot « transcréation » que je trouve artificiel et franchement laid ! Mais je comprends l’envie de créer un terme pour donner une légitimité à cette branche de la profession. Je préfère parler de traduction créative ou même de localisation. Dans les deux cas – traduction technique ou créative – le texte traduit doit sembler avoir été écrit dans la langue cible. Mais c’est un peu tout pour la traduction technique qui s’efforce avant tout de traduire fidèlement le sens de la langue source. La traduction créative est une forme de réécriture : on traduit le sens plus que les mots (même s’il faut garder le ton de la langue source). Je traite l’anglais comme une sorte de brief qu’on donnerait à un concepteur-rédacteur, surtout quand il s’agit de travailler sur des slogans. Dans mes projets, je dois souvent traduire des jeux de mots en anglais et on ne peut jamais les traduire de manière littérale (ou presque). Je parlais de brief, mais c’est vraiment essentiel : il faut comprendre ce que le client veut dire et comment il veut le dire pour trouver une traduction satisfaisante. Et il faut savoir expliquer ses choix : souvent le client n’aime pas qu’on s’éloigne trop de l’anglais et c’est à moi de lui prouver que j’ai raison !

 

Pour quels types de projets fait-on appel à tes services ?

Au début, je ne bossais qu’avec des agences de traduction créative basées à Londres qui me contactaient pour de la traduction. Depuis 2-3 ans, je travaille de plus en plus souvent avec des marques qui me demandent de venir dans leurs bureaux (au moins en début de projet). En traduction, je travaille surtout en tant que relectrice/éditrice ces jours-ci – je relis, corrige et évalue le travail de traducteurs. Je bosse aussi en tant que conceptrice-rédactrice, éditrice, journaliste…

 

Y-a-t-il un projet dont tu es particulièrement fière ?

Je suis surtout fière d’en être où je suis après huit ans de carrière. Ça n’a pas toujours été facile, mais je suis contente d’avoir pris le risque de me lancer en freelance et d’en vivre. En général, je suis fière des projets qui m’éloignent de ce que je sais faire : la première fois que j’ai édité un article sur InDesign, mon premier article de voyage, mon premier projet sur un spot télé… C’est plus flippant, mais c’est aussi très motivant.

 

D’après toi, quel est le secret d’un bon traducteur créatif ?

Comme pour tout traducteur, il doit maîtriser sa langue à 100 % et rester proche de sa culture. Je sais que j’habite à Londres, mais je reste au contact de ma culture en permanence. Mais il y a un autre élément dont personne ne m’avait parlé : il faut vraiment maîtriser la culture de la langue source. Ça peut paraître évident, mais pour la traduction créative il faut vraiment pouvoir se mettre à la place des personnes qui ont conçu les campagnes de pub en anglais pour comprendre ce qu’ils veulent dire et l’adapter. J’ai récemment travaillé sur un gros projet pour une marque anglaise et  de nombreuses questions posées par les traducteurs allemand et italien qui vivent dans leurs pays respectifs montraient leur manque de familiarité avec la langue et la culture britannique.

 

Les études de traduction ont tendance à mettre en avant l’utilisation des outils d’aide à la traduction (TAO, corpus etc.). T’arrive-t-il d’y avoir recours ?

Je les déteste, comme beaucoup de traducteurs créatifs. Je comprends leur intérêt pour certains projets de marketing et j’accepte de m’en servir de temps en temps, mais je pense franchement qu’ils n’ont pas leur place dans la « vraie » traduction créative. Ils permettent de travailler rapidement et avec efficacité, mais pas de prendre du recul. Pour moi (et c’est vraiment personnel), ils tuent la créativité : je vois bien que je ne passe pas autant de temps à réfléchir à mes traductions quand j’utilise la TAO.

Pour des slogans et équivalent, rien ne vaut une feuille de papier (un document Word) d’autant qu’il faut en général fournir de longues explications pour justifier chaque choix.

Depuis quelques années on entend beaucoup parler des progrès fulgurants de la traduction automatique. Elle divise le monde de la traduction ; certains traducteurs la redoutent tandis que d’autres n’y voient qu’une évolution logique dans un monde en perpétuelle révolution technologique. Quel est ton point de vue à ce sujet ?

Disons que je suis persuadée que la traduction automatique n’a aucune place dans la traduction créative pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Pour la traduction technique, je pense aussi que rien ne vaut un être humain mais je suis très branchée technologie (malgré mes remarques sur la TAO) et je pense que les traductions automatiques risquent de prendre le dessus. Les traducteurs devront être de plus en plus spécialisés, mais je ne m’inquiète pas trop.

 

Des conseils précieux à partager avec des traducteurs en herbe qui souhaiteraient se lancer en traduction créative ?

Vraiment le conseil numéro 1 : n’écoutez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas de boulot. C’est faux. Ce n’est pas forcément facile, mais c’est vraiment possible. Et n’hésitez pas à quitter la France, il y a du travail à l’étranger aussi.

Et croyez en vous ! Un exemple concret : je conseille de passer très vite du tarif au mot au tarif à l’heure (dans la traduction créative en particulier, mais pas seulement) et de l’imposer à ses clients. Certains diront non, mais vous en trouverez d’autres. Ne pas hésiter à se battre pour défendre son travail, mais accepter aussi que le client aura le dernier mot (ça peut être dur, mais il faut trouver un juste milieu). Se penser et se vendre comme un créatif plus qu’un traducteur. J’ai mon site avec un portfolio, je suis payée à l’heure ou à la journée… Mes clients me prennent au sérieux et je fais du plus en plus de conception-rédaction. Mes compétences ? Langue française et marché français : ce qui ouvre de nombreuses portes.

 

Maintenant, LA question que tous les étudiants en traduction se posent :  les espaces insécables, c’est vraiment important ?

Plus qu’important, essentiel ! Si on commence à renoncer à ces spécificités françaises, autant nous remplacer par des machines. Vive l’espace insécable et les guillemets français.

 

Pour finir, qu’est ce qui te fais vibrer dans ton métier ? 

La chose plus importante : ma liberté ! Je sais que ce n’est pas lié au métier de traducteur per se, mais c’est un métier qui me permet de faire ce que je veux, quand je veux. Ce n’est pas pour tout le monde, mais j’adore travailler seule et d’où je veux (j’ai juste besoin d’une connexion Internet et c’est parti). Ces jours-ci, je travaille de plus en plus souvent sur des missions dans les bureaux de mes clients et c’est agréable aussi : ça me permet de rencontrer de nouvelles personnes et de continuer à apprendre.

On me demande parfois ce que je veux faire plus tard, comme s’il fallait absolument que je lance ma propre agence ou que je réintègre une boîte pour progresser. Mais c’est absurde. Dans 5 ans je serai peut-être éditrice d’un magazine, j’aurai lancé mon agence de traduction ou autre. Et c’est génial de ne pas savoir. Je pense qu’il faut être ouvert et aimer une part d’incertitude pour faire ce métier (en freelance en tout cas). Si ce n’est pas pour vous, ce n’est pas grave du tout – vous pouvez trouver un job de chef de projet et grimper les échelons comme ça. Je ne le redirai jamais assez : vos études et votre premier job ne vont pas déterminer le reste de votre vie.

Et puis, je ne fais jamais la même chose. Ce mois-ci, je suis partie à Marseille réaliser des interviews pour le magazine d’ASOS que je traduis et édite aussi. J’ai travaillé sur un gros projet de relecture de traduction et passé des entretiens chez Apple et Sonos pour des projets de conception-rédaction. Ça change tout le temps et je peux aujourd’hui refuser les projets qui ne me plaisent pas : je dis non très souvent et c’est un luxe incroyable.

Enfin, (presque) rien ne me fait autant vibrer que de passer des heures sur des forums de geeks de grammaire ou d’ajouter mes espaces insécables quand j’édite des articles sur InDesign…

 

Encore un grand merci à Sandrine d’avoir accepté de répondre à toutes mes questions. Avant de reprendre votre burger et vos frites, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil au site Internet de Sandrine (juste ici) et à son portfolio (juste là) ; croyez-moi ça vaut le détour !

Cheers Sandrine !

 

Interview de Maja Bednarek, gestionnaire de projet pour TranslateMedia en Pologne

Par Emmanuelle Dutreuil, étudiante M1 TSM

 

Aujourd’hui, je vous propose une interview de Maja Bednarek, gestionnaire de projet de traduction, basée à Łódź, en Pologne. J’ai rencontré Maja au début du stage que j’effectue actuellement en assurance qualité chez TranslateMedia, une agence de traduction à Londres, qui possède des bureaux aux États-Unis, en Chine et en Pologne.

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– Tout d’abord, peux-tu me parler un peu de tes études ? Qu’as-tu étudié ? Quelles langues parles-tu ?

J’ai effectué une licence de philologie française, avec une UE de philologie anglaise (spécialité enseignement du français comme langue étrangère) à l’Université de Łódź, en Pologne. Je suis sur le point de terminer mon Master en philologie française spécialité traduction.

Je parle couramment anglais et français, j’ai un niveau intermédiaire en turc et j’ai les bases en italien. J’ai aussi appris l’allemand jusqu’au collège. Ces connaissances m’aident beaucoup au quotidien.

 

– Pourquoi as-tu décidé de devenir gestionnaire de projet ?

C’est en quelque sorte une coïncidence. J’ai postulé dans beaucoup d’agences et j’étais à la recherche d’un emploi dans le milieu des langues. Je suis tombée sur l’annonce de TranslateMedia pour un poste de gestionnaire de projet à Zduńska Wola auquel j’ai immédiatement postulé. Je pensais que ce serait le parfait point de départ de ma carrière professionnelle. C’était mon tout premier entretien et j’ai été prise.

 

– Depuis combien de temps travailles-tu chez TranslateMedia ?

Ça fera un an le 8 août. Le temps file à une vitesse…

 

– Qu’est-ce qu’une journée typique pour toi ?

Le point positif de ce travail, c’est que les jours ne se ressemblent pas. Le marché français est très particulier et je ne sais jamais à quoi m’attendre quand j’arrive le matin. Il est possible qu’un jour je ne fasse que des QA et que le lendemain je sois occupée à attribuer des projets très urgents à des traducteurs.

 

– Y a-t-il un projet « typique » ?

Comme je l’ai dit précédemment, il n’y a pas de projet « typique » car j’ai plusieurs clients avec des besoins et spécialités différents. S’il fallait vraiment que je donne une réponse, je dirais FR>EN, 1 000 mots en marketing.

 

– Pour les clients réguliers, utilises-tu toujours les mêmes linguistes ?

Je n’ai que quelques clients réguliers. Pour ceux-ci, nous avons une équipe de linguistes qui travaille sur ce compte. Parfois, il est suffisant de mettre le projet sur « Auto » (les linguistes reçoivent des alertes par email et peuvent s’attribuer la traduction). Cependant, il est primordial que les traducteurs connaissent le client, la terminologie appropriée, qu’ils aient un brief entre les mains et qu’ils aiment travailler avec ce client.

 

– Quels sont les aspects les plus compliqués de ton travail ?

Je dirais les projets complexes, notamment ceux qui ont un délai très court, quand il n’y a pas de linguiste disponible et que le client souhaite recevoir ses traductions le plus rapidement possible. Il est également compliqué de gérer les situations dans lesquelles un client modifie le fichier source alors que le projet a déjà été lancé ou lorsqu’il envoie d’autres phrases à traduire pour ce même document alors que le projet est terminé.

 

– Quel est l’aspect le plus gratifiant de ton travail ?

Je trouve cela très gratifiant quand les traducteurs me disent qu’ils ont aimé travailler avec moi ou quand ma supérieure me dit que j’ai fait du bon travail, surtout lors de projets très complexes. C’est aussi très gratifiant et motivant quand je rends possible un projet qui paraissait impossible au départ.

 

– Comment gères-tu les délais très courts, les plaintes des clients ou les problèmes avec les linguistes ?

C’est très stressant. Heureusement pour moi, j’ai de bonnes qualités relationnelles et je parviens, la plupart du temps, à faire que tout fonctionne comme il faut.

En ce qui concerne les délais très courts, j’ai une excellente équipe de linguistes avec qui j’ai une très bonne relation. En cas d’urgence, je les appelle et leur demande leur aide.

Pour les plaintes des clients, c’est une question sensible. Parfois, il suffit de parler aux traducteurs et leur traduction est retravaillée. Parfois, c’est un peu plus compliqué.

 

– Tout au long de notre Master 1, on nous a enseigné l’importance de la présence sur les réseaux sociaux (LinkedIn, Viadeo, Facebook, Twitter, etc.). Qu’en penses-tu ? Où trouves-tu tes linguistes ?

Je pense en effet que c’est très important ! Nous avons une base de données importante (de l’ordre de 6 000 linguistes) et la plupart du temps, nous faisons appel à des linguistes qui sont enregistrés chez nous.

Si jamais nous avons besoin d’un nouveau traducteur, personnellement, je regarde sur Proz et LinkedIn. Nous avons une équipe de recrutement qui se charge de recruter des linguistes tous les jours et ils les trouvent en général sur les réseaux sociaux.

 

– Tu es spécialisée dans le marché français, mais tu travailles également avec d’autres langues. J’imagine que pour certaines langues, il est plus compliqué de trouver des linguistes. Comment procèdes-tu dans ce cas ?

Je travaille avec beaucoup de clients parlant français mais pour ceux-ci nous n’effectuons pas seulement des projets EN>FR ou FR>EN. Ils peuvent tout à fait faire appel à nous pour d’autres langues. Comme je l’ai mentionné plus haut, nous avons une très grande base de données pour presque toutes les langues : pour les langues les plus demandées comme l’anglais ou l’espagnol, mais aussi pour les dialectes en Inde comme l’ourdou ou le bengali.

Récemment, j’ai eu un projet en occitan, une langue très peu demandée, parlée notamment dans le sud de la France, à Monaco et dans certaines parties de l’Italie et de l’Espagne. Avec l’équipe de recrutement, nous avons réussi à trouver un excellent traducteur qui est désormais dans notre base de données.

 

– Quels outils de TAO utilisent vos linguistes pour traduire ?

Nous avons notre OnlineEditor, qui est l’outil de TAO de TranslateMedia intégré à notre système. Nous encourageons nos linguistes à travailler sur celui-ci puisqu’il nous aide à gérer le flux de travail et les aspects techniques du projet. Environ 80 % de nos linguistes trouvent que l’OE est facile à utiliser et choisissent de s’en servir. Cependant, si l’un d’entre eux insiste pour travailler avec son propre outil de TAO, nous lui envoyons le fichier source en format .xlf ou .rtf ainsi que la mémoire de traduction et les documents de référence.

 

– Selon toi, quelles sont les qualités les plus importantes pour être un bon gestionnaire de projet ?

Être capable de faire plusieurs choses à la fois ! C’est primordial. Parfois, il arrive que je doive attribuer des projets, faire un devis pour un client, répondre à des questions des linguistes et faire un QA, tout cela à la fois. Je dirais aussi qu’il faut savoir bien gérer son temps. Je pense qu’il est également important d’avoir de bonnes compétences relationnelles pour avoir un bon contact avec les traducteurs. Aussi, je dirais qu’être minutieux est un très gros avantage pour les QA.

 

Je te remercie Maja d’avoir pris le temps et d’avoir eu la gentillesse de répondre à toutes mes questions.