La créativité en traduction

Par Nicolas Béridot, étudiant M1 TSM

Traduire, c’est rester assis à son bureau toute la journée et retranscrire vers une langue B des mots écrits par d’autres personnes dans une langue A. À première vue, il n’y a rien de bien créatif là-dedans. Mais doit-on réellement dire adieu à la créativité lorsque l’on choisit de se lancer dans une carrière qui consiste à traduire les mots de quelqu’un d’autre ?

Tout d’abord : qu’est-ce que la créativité ?

Bien qu’il fasse partie intégrante du fonctionnement de notre cerveau, il demeure difficile de bien définir le concept de créativité. D’après le CNTRL, il s’agit de « la capacité ou le pouvoir qu’a un individu de créer, c’est-à-dire d’imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau. »

Ce « quelque chose » peut être un objet, un concept ou, dans le cas de la traduction, des phrases et formulations. Ainsi, dans le contexte de ce billet de blog, il s’agit d’utiliser le contenu d’un texte écrit dans une langue étrangère (la langue source), et de le transformer dans le but de créer un texte cible adapté aux normes de la langue vers laquelle on traduit (la langue cible).

La traduction est-elle une activité créative ?

Ça dépend.Tout dépend du type de texte et de son public cible. La créativité jouera un rôle bien plus important dans une traduction publicitaire, littéraire ou encore audiovisuelle que dans la traduction d’une notice de four à micro-ondes ou d’un catalogue de références techniques, par exemple. Le traducteur disposera toujours d’une certaine marge de manœuvre dans son travail étant donné qu’il doit trouver des formulations adaptées dans la langue cible. Peu de projets font exception à la règle : de manière générale, seuls les projets très techniques, et certains projets juridiques ou institutionnels requerront des traductions particulièrement littérales et respectueuses des spécificités du texte source.

« La traduction transforme tout pour que rien ne change. »

– Günter Grass

En effet, un degré plus ou moins élevé de créativité est nécessaire afin de parvenir à transmettre un message d’une langue vers une autre. C’est tout du moins ce que l’on attend des traducteurs et traductrices aujourd’hui, bien que cela n’ait pas toujours été le cas ; en témoigne le débat qui a longtemps divisé la profession. Une traduction doit-elle être créative ou littérale ? Est-il acceptable de s’éloigner du texte source afin d’adapter le contenu à la culture cible, et de transmettre ainsi le message original (jeux de mots, expressions, références, etc.), ou doit-on, au contraire, lui rester fidèle au risque de ne pas se faire comprendre par le lecteur ? Eugène Nida recommandait d’opter, si possible, pour « l’équivalent naturel le plus proche du message de la langue source ». Lawrence Venuti qualifiait quant à lui ce choix de manque de respect envers le texte original et son auteur, et affirmait même qu’il s’agissait d’ethnocentrisme et de narcissisme culturel.

Certains secteurs poussent parfois les traducteurs à faire preuve d’un haut niveau de créativité dans leur travail : les traductions littéraires et audiovisuelles en sont de bons exemples. Comme cela a pu être abordé plus en détail dans un précédent billet disponible sur ce blog, le traducteur peut faire le choix de traduire des termes fictifs tels que des noms propres. Un cas particulièrement marquant du fait de sa popularité est celui de la série de livres Harry Potter dans laquelle « Hogwarts » a été traduit par « Poudlard », « Muggle » par « Moldu », ou encore « Hufflepuff » par « Poufsouffle », le but étant de conserver l’impression donnée par l’original tout en donnant une sonorité française au terme qui soit facile à comprendre et à prononcer.

Les traducteurs ont-ils besoin de créativité ?

Qu’il s’agisse d’audiovisuel, de tourisme, de mode, de jeux vidéo, de romans, de bandes dessinées ou encore de chansons, la majorité des domaines qui intéressent le plus les traducteurs aujourd’hui ont une chose en commun : la créativité. Mais pour quelles raisons est-elle si importante ? Comment expliquer que, malgré le casse-tête que peut représenter une traduction créative, celle-ci demeure aussi prisée des traducteurs ?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d’en aborder une autre : peut-on se contenter de traduire littéralement toute sa vie ? Chacun et chacune aura sans doute une opinion différente à ce sujet, mais il est indéniable que la traduction littérale n’est pas la plus enrichissante des traductions. Nous apprécions tous une certaine part de défi dans notre travail : un défi rend toute activité plus intéressante et stimulante. Il donne d’une part un objectif à atteindre, et d’autre part une opportunité d’apprendre de nouvelles choses, de découvrir de nouvelles formulations et de développer sa confiance en soi. En traduction, ce défi est bien souvent incarné par la créativité qui peut ainsi transformer une tâche difficile telle que la traduction de jeux de mots en une activité réellement plaisante et enrichissante. Grâce à cette stimulation, un métier peut devenir une véritable passion pour celui ou celle qui l’exerce tandis que, en ne demandant que des recherches terminologiques et en n’exigeant qu’un faible degré de réflexion et de créativité, une traduction littérale peut parfois diminuer l’intérêt du traducteur pour son travail. Bien que son importance varie en fonction des goûts de chacun, la créativité est donc omniprésente pour les traducteurs et leur permet d’être toujours surpris par leur travail, chaque jour apportant son lot de nouveautés et ses propres défis.

L’objectif premier du traducteur est de passer inaperçu, et cela devient plus facile avec le temps : plus un traducteur maîtrise un domaine et entretient une relation de confiance avec son client, plus il est à l’aise et commence à prendre des libertés, à rédiger des phrases plus fluides et moins littérales afin d’offrir un texte qui semble « naturel » au lecteur. Cet aspect de la traduction, qui démontre la place que prend la créativité, fait toute la différence entre un traducteur humain et un ordinateur : en traduisant trop littéralement, sans adaptation et sans créativité, le traducteur perdrait la qualité qu’il apporte par rapport à la traduction machine.

La créativité, une sécurité pour les traducteurs ?

Quand on parle de l’avenir de la traduction, le sujet de la traduction automatique (ou traduction machine) est bien souvent évoqué du fait des améliorations significatives que cette technologie a connues depuis quelques années. Cette constante évolution peut mettre le travail du traducteur en danger dans des secteurs très techniques qui nécessitent des traductions plus littérales car, à terme, il aura plus de chances d’être remplacé par la machine. Le travail du traducteur reste néanmoins indispensable dans certains domaines tels que le littéraire ou le marketing, et cela pour une raison principale : le cerveau humain, contrairement à la machine, est doté de créativité. Là où l’humain pourra reformuler les phrases afin de faciliter leur compréhension par le public cible, la machine traduira mot à mot et produira un résultat parfois difficile à comprendre. Déjà cités précédemment, les jeux de mots et les références culturelles, qui illustrent parfaitement la nécessité d’être créatif en traduction, peuvent être importants dans certains secteurs (audiovisuel, publicitaire, jeux vidéo, etc.) et ne peuvent à ce jour être traduits par un ordinateur. Cette capacité à la réflexion et à la créativité est ainsi un réel atout pour les traducteurs humains et leur assure une sécurité dans leur travail.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet des difficultés rencontrées par la traduction automatique face à la traduction créative, je vous conseille fortement la lecture d’un précédent billet publié sur ce blog : Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine.

Bibliographie

ANON (CNTRL). CRÉATIVITÉ : Définition de CRÉATIVITÉ [En ligne]. Disponible sur : < https://www.cnrtl.fr/definition/cr%C3%A9ativit%C3%A9 > (consulté le 26 juin 2021)

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COUPAMA M. Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ? [En ligne]. MasterTSM@Lille. 2 mai 2021. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/05/02/traduire-les-noms-propres/ > (consulté le 1 juillet 2021)

GIROD P. Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine [En ligne]. MasterTSM@Lille. 17 décembre 2017. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2017/12/17/traduction-marketing-et-transcreation-remparts-contre-la-traduction-machine/ > (consulté le 29 juin 2021)

MORR K. Qu’est-ce que la créativité ? Le guide ultime pour comprendre cette aptitude indispensable. In : 99designs [En ligne]. 2019. Disponible sur : < https://99designs.fr/blog/pensee-creative/creativite-le-guide-ultime/ > (consulté le 27 juin 2021)

NIDA E. Toward a science of translating: with special reference to principles and procedures involved in Bible translating. E.J. Brill, 1964. ISBN : 978-90-04-13281-8.

VENUTI L. The Translator’s Invisibility: A History of Translation. London New York : Routledge, 1995. (Translation studies). ISBN : 978-0-415-11537-7.

VEZZARO C. « Being Creative in Literary Translation: A Practical Experience » [En ligne]. 2010. Disponible sur : < https://jyx.jyu.fi/bitstream/handle/123456789/26849/VezzaroCreativeTranslation.pdf?sequence=1 > (consulté le 10 mars 2021)

Formation du traducteur créatif : la transfrustration

Par Morgane Tonarelli, étudiante M2 TSM

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 AVERTISSEMENT : ce billet est une réflexion personnelle sur la formation du traducteur créatif ; tous les points de vue abordés ici ne sont que les miens et n’engagent que moi.

 

Bien le bonjour cher lecteur de notre blog ! Oui, c’est bien moi, « la fille qui est en master traduction technique mais qui veut devenir traductrice créative » ; je suis de retour ! Si vous êtes un adepte de ce blog, alors vous vous souvenez surement du portrait de Sandrine Faure, transcréatrice EN>FR, que j’avais publié cet été. Un billet ma foi plutôt sympathique, *wink wink*, qui avait pour objectif de mettre en avant une discipline souvent passée sous silence dans le monde de la traduction. Avant d’introduire le thème de ce nouveau billet et pour vous aider à mieux l’appréhender, je tenais à partager ce billet de blog : une définition de la traduction créative très complète et accessible. Vous l’aurez donc compris, la transcréation c’est mon dada, ma cup of tea, mon truc à moi, alors c’est reparti pour un tour mais cette fois-ci je vais vous parler d’un sujet qui fâche, enfin, qui ME fâche : la formation ou plutôt le manque de formation en traduction créative.

L’idée de ce sujet m’est venue alors que j’effectuais une petite mise au point sur mon parcours universitaire. Je l’admets, il est un peu atypique : un Bac S en poche, deux PACES et deux échecs (l’atomistique très peu pour moi), une licence LEA et puis finalement… la révélation de ma vie : un stage en agence de transcréation à Londres. Ça a fait tilt, un vrai coup de foudre, l’amour au premier regard projet. C’était décidé ; j’en ferais mon métier. Mais (il y a toujours un mais dans les histoires), il faut le reconnaître, en France, une simple licence LEA ne vous permet pas vraiment d’accéder au poste de vos rêves et encore moins de sortir du lot dans un secteur très compétitif et en plein boom technologique comme celui de la traduction. Non, la clé, celle qui vous permettra d’atteindre vos objectifs professionnels, est bien connue de tous les étudiants français quelle que soit leur spécialité : le master. Mais (encore un mais), avant de pouvoir décrocher le Saint Graal, l’objet de toutes les convoitises, il est bien évidemment nécessaire de choisir celui qui correspondra au mieux à vos attentes et à votre projet ; une tâche loin d’être aisée.

Choisir un master c’est un peu comme se retrouver devant l’étalage d’une boulangerie : une vingtaine de viennoiseries toutes plus alléchantes les unes que les autres ; le choix ne manque pas. En revanche, moi, je me suis retrouvée face à ce qui ressemblait plutôt à une montagne de pains aux raisins (je préfère les croissants aux amandes). Loin de moi l’idée que ces masters n’étaient pas à la hauteur, mais, le problème, c’est qu’aucun ne me proposait réellement de traduction créative. J’ai donc décidé de jeter mon dévolu sur celui qui m’apparaissait comme le plus complet non pas pour la traduction créative, mais pour la gestion de projet. À défaut de pouvoir faire de la traduction créative, je pourrais au moins gérer des projets de transcréation.

Alors, vous vous dites surement « Mais, s’il n’existe pas de formation en transcréation c’est peut-être parce que c’est inutile ? ». Si tel est le cas, rassurez-vous, je ne vous en veux pas. Néanmoins, je reste convaincue qu’un futur traducteur créatif doit être formé à certains domaines comme :

  • le marketing: les futurs étudiants en master de traduction ne sont pas forcément tous titulaires d’une licence LEA, une filière qui vous forme aux bases du marketing. Or, ces bases sont nécessaires à tout traducteur créatif qui se respecte. Comment savoir ce qui convaincra votre cible d’acheter le produit en question si vous n’avez jamais entendu parler d’études de marché et si vous ne vous intéressez pas un minimum aux dernières tendances en matière de marketing ? Connaître votre cible et anticiper ses habitudes d’achats c’est la clé d’une transcréation réussie.
  • La conception-rédaction (ou copywriting) : vous n’êtes pas sans savoir que le choix des mots est primordial dans les domaines de la publicité et du marketing ; que chaque idée, chaque expression, est minutieusement choisie pour créer chez vous des émotions qui déclencheront un geste d’achat. Il en est de même pour l’aspect visuel des supports qui seront traduits et, même si le design n’est pas votre spécialité, vous devrez quand même prendre en compte cet aspect dans vos choix de traduction. Connaître ces techniques publicitaires vous permettra donc de faire mouche auprès de votre cible. N’oubliez pas qu’en tant que transcréateur, vous n’êtes pas seulement un expert linguistique ; vous êtes aussi un « expert culturel » qui sait ce qui fonctionne en matière de publicité chez le public cible.
  • L’écriture créative : les enseignements de creative writing sont encore assez rarement proposés dans les universités françaises. Or, je pense que de tels cours en master permettraient aux étudiants d’affiner leur plume et de développer leur touche personnelle. En traduction créative le texte source nécessite parfois une réécriture (toujours avec l’accord du client bien entendu) afin que la traduction ait plus d’impact sur le public cible et réponde au mieux à ses attentes. Par conséquent, il est indispensable pour le traducteur créatif de développer sa créativité à l’écrit et d’apprendre à se détacher du texte source sans pour autant en oublier le sens et l’objectif final.

 

Depuis que je me suis rendu compte de cette pénurie de formation créative j’ai développé un sentiment de frustration assez pesant qui m’a parfois poussée à remettre en question mon choix de projet professionnel. Heureusement, je ne suis pas quelqu’un qui baisse les bras facilement. J’ai donc trouvé des petites techniques pour me former moi-même à ce qui me passionne et voir les bons côtés de mon master TSM. Je sais que le Père Noël est déjà passé mais il n’est jamais trop tard pour un dernier petit cadeau. Voici donc, rien que pour vous, mes petits trucs et astuces pour développer votre transcreation game.

 

  1. Le stage

C’est bien connu, il n’y a rien de mieux que de se former sur le tas auprès d’experts. En France, les agences spécialisées en transcréation restent assez difficiles à trouver ; rares sont celles qui proposent uniquement ce service. En revanche, vous trouverez certainement votre bonheur de l’autre côté de la Manche ; ce n’est pas pour rien que Londres est connue sous le nom de Media City… La demande en traduction publicitaire et marketing depuis l’anglais vers le français ne faiblit pas et vous aurez probablement de grandes chances d’ajouter quelques contacts très intéressants à votre réseau. C’est lors de mon stage de fin de licence, puis de mon stage de Master 1 dans la même agence que j’ai appris ce qu’était un brief créatif, un tone of voice ou encore le copywriting ; des notions très rarement, voire jamais abordées au cours de mes études.

  1. La veille publicitaire

Se former soi-même requiert un minimum de curiosité. Renseignez-vous sur les dernières campagnes publicitaires, les dernières tendances en matière de marketing et de publicité ou encore sur la manière dont les baselines ou les supports marketing sont traduits et essayez de garder un regard critique : demandez-vous comment vous auriez traduit tel ou tel message si vous aviez été assigné à un projet de ce type. Rien que pour vous, voici quelques sites que je consulte régulièrement pour trouver mon inspiration :

 

N’oubliez pas non plus de consulter les blogs d’agences de transcréation ; ils sont mis à jour régulièrement et vous y trouverez tout le vocabulaire technique dont vous aurez besoin dans votre futur métier.

  1. L’auto-entreprenariat

 Ma dernière solution et non la moindre : créer son auto-entreprise. Bien évidemment, ce n’est pas une décision à prendre à la légère car, si vous êtes toujours en études comme moi, alors c’est un pas de plus vers la vie d’adulte et toutes les responsabilités qui l’accompagnent. Vous devrez alors jongler entre cours et projets et trouver le bon équilibre. Cependant, c’est une excellente manière d’affiner sa plume, de se former en gestion de projet et aussi de développer ses soft skills. Bien entendu, avant de se lancer dans une telle aventure, il est nécessaire de s’assurer que la demande est bien là et qu’une fois votre business créé vous aurez du travail. J’insiste une fois de plus sur l’importance d’effectuer un bon stage dans une agence spécialisée et de développer son réseau (le réseautage c’est essentiel). N’oubliez jamais que les professionnels que vous serez amené à rencontrer au cours de ces expériences seront des clients potentiels ou alors des contacts qui vous mettront en relation avec les bonnes personnes. Mettez donc votre timidité de côté, sortez de votre zone de confort et partagez votre passion pour la traduction créative !

J’ai ainsi pu mettre en pratique ce qui m’a été enseigné au cours de mes deux stages et de ma première année de master ; j’ai aussi appris à gérer mon temps, à faire face aux imprévus, à savoir dire non et à toujours essayer de rendre des projets aboutis et soignés. J’ai également eu la chance de recevoir des feedbacks constructifs de professionnels du secteur. Les retours de vos professeurs au cours de vos études sont bien évidemment constructifs, mais se font toujours dans un contexte universitaire où il n’existe pas d’enjeu financier pour votre entreprise ou celle de votre client. Par conséquent, les commentaires laissés par vos clients prennent une toute autre valeur puisqu’ils sont révélateurs de vos compétences dans des conditions professionnelles bien réelles.

Se lancer en tant qu’auto-entrepreneur est une tâche facile ; en quelques clics votre dossier est créé et vous recevez votre numéro de SIRET deux semaines plus tard. Alors, si une opportunité de travail s’offre à vous, saisissez là et lancez-vous ! Si, au contraire, l’idée de devoir faire de l’administratif vous donne la chair de poule ou que vous n’avez pas encore de client, rien ne presse ; vous pouvez toujours appliquer les deux astuces mentionnées précédemment.

 

Pour ne pas conclure ce billet sur une note négative, je tenais tout de même à insister sur un point. J’ai sous-entendu au début de ce billet que le choix de mon master s’était un peu fait par dépit puisqu’il n’existait aucune formation en totale adéquation avec mon projet professionnel. Certes, c’est une triste réalité et une source de grande frustration, mais je dois quand même reconnaître que cette formation plus technique est un plus sur mon CV. En effet, la traduction est un secteur en pleine évolution où la technologie prend de plus en plus de place. Il est donc indispensable pour n’importe quel traducteur, qu’il soit créatif ou technique, de se tenir au courant des dernières avancées en matière d’outils de TAO, de méthodes de gestion etc., ce que ce master TSM est à même de m’apporter. Par ailleurs, la transcréation est un secteur qui reste encore méconnu, même si de plus en plus d’agences tendent à proposer ce genre de service à leurs clients. Une formation plus technique me permet donc d’accepter des projets différents quand la demande en marketing ou en publicitaire est moindre. C’est une double casquette qui a ses avantages et qui parfois peut vraiment faire la différence lors d’un entretien. Alors, si comme moi la transcréation vous fait vibrer mais que le manque de formation vous frustre, dites vous que vous n’êtes pas seul, qu’il est toujours possible de se former soi-même et qu’après tout, toute expérience est bonne à prendre, vous en retirez toujours quelque chose de constructif. Sur ce je vous laisse ; je dois terminer une traduction sur la réglementation des échafaudages suspendus… keep calm and translate !

 

Traduire l’intraduisible : euh, what ?

Par Gwenaël Gillis, étudiante M2 TSM

what

Bon, pour être tout à fait honnête avec vous, mon titre ne reflète pas entièrement la réalité. Mais pour attirer du monde, il faut un titre accrocheur. Alors le voilà !

Je ne dis pas non plus que ce titre est totalement faux mais il aurait simplement pu annoncer certaines difficultés que l’on peut rencontrer en traduction, mais ça aurait été moins drôle et je n’aime pas ce qui est moins drôle, alors allons-y.

Dans la vie, il y a plusieurs choses qui m’intéressent. La cuisine et la musique font partie de ces choses. Ce sont deux domaines qui me passionnent et, en tant que future professionnelle de la traduction, leur aspect linguistique m’intéresse tout autant. Et je sais ce que vous allez dire : « Oui mais tu sais Gwenaël, les chansons et les recettes de cuisine se traduisent, sinon comment aurions-nous connu les burritos, le cheesecake et la pizza ? ». J’avoue que ces exemples ne sont pas vraiment révélateurs mais c’est toute l’inspiration que j’avais sur le moment alors veuillez m’en excuser.

Pour en revenir à ce qui nous intéresse, je suis tout à fait d’accord avec vous. Des personnes très courageuses et créatives se sont déjà penchées sur ce sujet et y ont trouvé des solutions plus qu’appropriées. Mais avant de trouver ces solutions, elles ont dû elles aussi se heurter au problème présent qui est le suivant : comment rendre fidèlement ce que cette chanson, cette recette, dégageait à la base ?

C’est pourquoi je vous invite avec moi à vous pencher sur ces 2 domaines en commençant par ne faire qu’une bouchée du domaine culinaire (désolé mais c’était trop facile).

La traduction culinaire : mettons les pieds dans le plat !

Lorsque je parle de difficultés de traduction dans le domaine culinaire, je ne veux pas dire que c’est impossible mais plutôt que cela demande beaucoup d’imagination et un minimum de savoir en matière de cuisine. Je n’essaye pas ramener ma fraise ou de vous raconter des salades, mais si vous ne suivez pas une certaine logique, ce sera la fin des haricots. Vous ne voudriez tout de même pas être le dindon de la farce ? Encore une fois, c’était trop facile (et un peu trop tentant).

Repartons sur quelque chose d’un peu plus sérieux. Je m’explique. Pour traduire une recette de cuisine (ou tout autre document se rapportant à l’univers culinaire), il faut avoir un minimum de savoir faire dans ce domaine, comme pour tout autre domaine de spécialisation (sinon, ce ne serait pas une spécialisation, vous me suivez ?).

Pour commencer, je vais vous donner un exemple concret : il m’est souvent arrivé de me heurter à certaines recettes américaines, la plus basique étant celle des pancakes. Je voulais la plus authentique possible et j’ai fini par trouver la recette parfaite. En voici les ingrédients : sugar (du sucre, ça va c’est facile), egg (œuf, ok), flour (farine), butter (beurre, ça va toujours), buttermilk (buttermi…, euh non. Houston, nous avons un problème). Explication : le buttermilk, ça n’existe pas en France. Heureusement pour moi, internet existe ! J’ai donc découvert que l’équivalent français le plus proche était le babeurre. Mais le but principal était surtout de trouver un lait fermenté. Et celui-ci faisait bien l’affaire. Ce fut un succès.

Heureusement pour moi, cette histoire connaît un dénouement heureux (ben oui, j’ai quand même pu manger mes pancakes). Mais comment fait-on quand il n’existe pas vraiment d’équivalent ? Quand on connaît toute la diversité culinaire que ce monde contient, ça pourrait faire tourner la tête de plus d’une personne. En effet, comment choisir entre caramel, toffee et fudge ou encore où trouver cheddar, cream cheese et Monterey Jack ? Bien que certain de ces ingrédients soient maintenant commercialisés dans de nombreux pays, il en existe tout de même qui ne sont toujours pas disponibles les rayons de nos supermarchés, et on fait alors chou blanc. C’est à ce moment là qu’apparaît toute la subtilité de cette discipline : il faut connaître son sujet ! Il faut savoir que le cream cheese va être utilisé pour son côté un peu épais et son goût assez effacé. Étant donné qu’on ne pourra pas l’utiliser directement dans un cheesecake, il pourra toujours être remplacé par du Philadelphia ou même du mascarpone. En gros, peu importe l’équivalent que vous aurez trouvé pour votre traduction, tant qu’il remplit le rôle pour lequel on l’utilise, c’est gagné.

Je sais ce que vous allez dire : tout ce blabla et aucune solution de traduction concrète. Mais non, je ne vous ai pas roulés dans la farine. En matière de cuisine, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise solution, seul le résultat compte. Tant que le goût, la texture et l’aspect restent les mêmes, il n’existe pas vraiment de règle stricte. Une erreur monumentale serait de suivre la recette d’une lasagne et d’obtenir une tarte aux pommes. Je serai tout de même très intéressée de voir ça !

tarte aux pommes

La traduction de chansons : en avant la musique !

Je trouve la traduction de chansons très intéressante du point de vue du résultat mais aussi de la « procédure » à suivre. En fait, c’est hyper facile. Il suffit de faire une belle traduction tout en ajoutant des rimes à la fin. C’est FAUX ! Vous n’avez pas suivi ce que j’ai dit depuis le début ou quoi ? On ferait mieux d’accorder nos violons tout de suite : la facilité dans ce genre de traduction, c’est comme pisser dans un violon, ça ne sert à rien ! C’est vrai qu’on pourrait chercher à retranscrire les mots de l’artiste tels quels, tout en y apportant quelques modifications afin qu’ils sonnent plus naturels aux oreilles des citoyens de ce monde, mais on perdrait alors toute l’âme de la chanson. Aller plus vite que la musique est inutile, il faut d’abord considérer chaque mot, chaque phrase comme une idée en soit afin d’offrir le meilleur rendu possible.

La plus grande difficulté dans la traduction de chansons réside dans le fait qu’il faut suivre un rythme, une mélodie définie mais dans une autre langue. C’est ce qu’on appelle la métrique, c’est un certain nombre de syllabes utilisées pour suivre le rythme de la chanson. Si vous traduisez une chanson du russe vers l’italien par exemple, le nombre de syllabes devra rester le même sinon vous aurez un « manque » dans la chanson, qui sonnera faux aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Et ça, ce n’est pas ce qu’on veut ! Dans le même ordre d’idées, vous devrez faire attention à l’accentuation de certains mots, certaines syllabes, mais aussi à la longueur de vos voyelles. Même si certaines langues peuvent se permettre d’ajouter des u et des i à rallonge, en français, cette stratégie sonnerait vraiment bizarre. Sauf si, bien entendu, vous connaissez des personnes qui parlent comme ça tous les jours, mais je permettrais quand même de mettre un bémol là-dessus.

Après avoir pris en compte tous ces aspects, il vous reste bien entendu à traduire la chanson de la manière la plus fidèle possible sans pour autant faire du mot à mot. Le but principal d’une chanson est de raconter une histoire, un sentiment, une émotion. Traduire littéralement ferait perdre tous ces éléments à la chanson. C’est pourquoi il faut tradapter, c’est-à-dire traduire le sens caché sans pour autant réécrire la chanson. Mais je ne suis pas la mieux placée pour vous parler de ça. C’est pourquoi, je vous laisse vous rendre sur le site suivant : http://website.letradapteur.fr/

Ils sauront mieux vous expliquer que moi. Mais en attendant, étant donné que nos oreilles ne l’ont pas encore assez entendu, ou pas encore assez saignées, à vous de voir (je peux me permettre, je suis une fan inconditionnelle de Disney), je vous invite à un petit cours de tradaptation sur la merveilleuse chanson de La Reine des Neiges : Libérée, délivrée :

 

Bon, je sais que tout ce blabla ne vous aura pas totalement aidé, que ça reste un peu abstrait mais voilà le point général où je souhaitais vous emmener : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise traduction dans ces domaines (sauf si vous vous éloignez vraiment du but principal, comme avec la tarte aux pommes. Là je ne peux plus rien pour vous). Le but principal est de rendre une idée en adaptant à la culture, le groupe, la personne visée. Si vous arrivez à retrouver le goût de départ, pour une recette par exemple, ou à raconter la même histoire que celle de la chanson d’origine mais dans votre langue, alors vous aurez (presque) tout gagné. De toute façon, la traduction parfaite n’existe pas. Personne ne pourra vous blâmer, sauf si encore une fois, vous utilisez des pommes pour une lasagne. À ce moment-là, vous êtes impardonnable. Et leur sentence est irrévocable !

 

La localisation de jeux vidéo, une traduction technique ou littéraire ?

Par Jonathan Sobalak, étudiant M1 TSM

traduction jeux video

La localisation de jeux vidéo, c’est un domaine qui de premier abord semble peu s’éloigner des domaines de traduction plus courants comme la traduction dans le secteur du marketing et de la promotion. Après tout, il s’agit de traduire les éléments d’un produit, le packaging, la promotion qui l’accompagne, le produit étant dans ce cas un jeu vidéo. Concernant par exemple son manuel d’utilisation (dont la version physique a presque entièrement disparu), il va de soi que la localisation se devra d’être claire et précise puisqu’il contient les conditions générales d’utilisation, sans parler du contenu légal qui se doit d’être mentionné conformément à la loi. Pourtant, lorsqu’on en vient au contenu plus profond du jeu vidéo en lui-même, ce n’est pas toujours une traduction technique ou spécialisée qui sera nécessaire, je fais référence ici aux textes, dialogues et autres éléments qui dans le principe en appellent plus à l’imagination du traducteur. Ainsi, en se basant sur la nature d’un produit de ce type, il est une question que l’on peut bel et bien se poser : la localisation d’un jeu vidéo sera davantage concernée par une traduction technique, relevant d’un domaine spécialisé, ou bien peut-on la considérer comme une traduction littéraire ?

Avec des balises, des pourcentages et des interfaces, on s’éloigne d’une œuvre de Victor Hugo

S’il est un élément que l’on retrouve fréquemment pour la prestation de services de localisation de jeu vidéo, c’est bien la feuille de calcul Excel. En effet, lorsqu’il est question de milliers de lignes de dialogues ou de description d’objets, elle se révèle pratique pour la lisibilité. Mais ce support peu attirant nous catapulte directement dans un aspect plus technique, bien que le contenu puisse demander au traducteur de développer sa plume.

Arrive le problème des balises, ces éléments de textes représentant des variables, dont les références sont présentes ailleurs, et dont l’utilité est d’éviter de créer plusieurs textes différents lorsque seul un élément de texte ou chiffre doit varier (très courantes dans les jeux de type jeu de rôle). Ces balises ont tendance à amener un aspect technique aux traductions à effectuer, car elles appartiennent à un langage de programmation.

Des interfaces qui nous empêchent d’être inventifs

Le cas concerne aussi la traduction des interfaces de jeu, car ces mots ou petits éléments de texte sont des notions qui varient peu entre chaque jeu vidéo : « Menu Principal », « Nouvelle Partie », « Sauvegarder », « Points de vie ».
Ces concepts sont tellement courants dans ce domaine que parfois une traduction différente de celle qui est le plus souvent adoptée pourra paraître étrange au joueur qui sera habitué à des éléments de texte précis depuis des années. Ainsi, on est en droit de se demander s’il reste une place à l’imagination lorsqu’il est question des traductions d’interface de jeu.

Le domaine de la traduction littéraire ne concerne donc pas la localisation de jeu vidéo ?

Et pourtant si, mais c’est dans le reste du contenu qu’il faudra la trouver.

Les dialogues, les noms d’objets et de personnages, les descriptions des quêtes ; c’est pour tous ces éléments que le localisateur va pouvoir faire travailler son imagination.
Prenons l’exemple d’un jeu vidéo de type jeu de rôle en ligne massivement multijoueur (MMORPG) : pour un jeu possédant un contenu aussi colossale que ceux-là, il va de soi que ce qui va être le plus important pour un localisateur, ce sera bien son imagination, et sa capacité à traduire des centaines de textes tirés de quêtes prévues pour immerger le joueur dans l’œuvre vidéo ludique et son univers. Son but sera de les rendre convainquant et agréables à lire, car en effet ces textes fictionnels peuvent être tout à fait comparés à ce que l’on trouvera dans un roman fantastique, par exemple.

Inventer des noms pour faire passer des messages

Mais les éléments de textes isolés comme les noms de personnages ou d’objets ne sont pas non plus en reste. Ils vont demander un travail de localisation qui lui aussi nécessitera de la part du localisateur toute son inventivité. En prenant l’exemple d’un des MMORPG les plus connus au monde, World Of Warcraft, les noms de centaines de personnages ont nécessité de trouver des adaptations dans la langue française, car ces noms donnent des informations sur les personnages et le message contenu dans le nom anglais se devait d’être retranscrit (bien que ce choix ne fut pas pris pour son prédécesseur, Warcraft III). Ainsi, pour prendre comme exemple un des personnages principaux du jeu, Jaina Proudmoore (proud = fier, moored = amarré), le choix a été fait de la nommer en français : Jaina Portvaillant, car une traduction sans réécrire le nom n’aura pas été convaincante, ou dans le meilleur des cas, la portée et la signification véhiculées par le nom original n’auraient pas atteint tous les joueurs de l’hexagone.

Difficile de tout dire lorsqu’on n’a pas assez de place

Faire preuve d’imagination pour le localisateur de jeu vidéo peut d’ailleurs s’avérer être un challenge. Lorsqu’un client donne pour ses besoins en traduction des limites de caractère très précises pour des éléments du jeu vidéo (dû à la taille de l’écran, ou à la police de caractères qui est rarement déterminé par le localisateur), c’est réellement de l’adresse et de l’inventivité pour la rédaction qui vont alors être nécessaires. À ce sujet, je vous incite à lire l’excellent billet de blog rédigé par Léa Gonzalvez sur les Grands commandements de la localisation de jeu vidéo.

Vous l’avez compris, la localisation d’un jeu vidéo, ce n’est pas une seule méthode qui s’applique à tout un contenu. L’inventivité est souvent requise pour la rédaction, comme pour la traduction littéraire d’une œuvre de fiction, alors qu’un manuel d’utilisation demandera une certaine austérité. L’essentiel est de faire preuve d’imagination lorsque cela est possible, et de rigueur méthodologique quand il est nécessaire ; et c’est peut-être cette variété dans le travail qui rend la localisation de jeux vidéo si attirante pour certains.

 

Sources :

« Les grands commandements de la localisation de jeu vidéo », MasterTSM@Lille, 10 septembre 2017

Best_Practices_for_Game_Translation_FR_1.1.pdf 

« Jeux vidéo et littérature », [s.l.] : [s.n.], [s.d.]

La localisation des jeux vidéo,Veille CFTTR

« La traduction des jeux vidéo, traduction ou localisation ? », [s.l.] : [s.n.], [s.d.]

 

Dans la famille « Traducteurs créatifs » je demande Sandrine Faure

 Par Morgane Tonarelli, étudiante M1 TSM

SandrineFaure

 

Vous ne vous êtes jamais demandé d’où venaient le slogan français de votre chaîne de fast-food américaine préférée ou encore les spots publicitaires français pour le dernier Smartphone à la mode ? Et bien rassurez-vous car j’ai la réponse à cette question. Lâchez donc votre burger et savourez l’interview de Sandrine Faure, traductrice créative et conceptrice-rédactrice (entre autres) française basée à Londres.

 

Alors, Sandrine, peux-tu te présenter à nos lecteurs, nous parler un peu de ton parcours ?

Sooo… Mon parcours est à la fois assez classique et un poil original. Après une prépa B/L à Paris j’ai intégré Sciences Po Lille et j’ai vite compris que ce n’était pas pour moi. J’ai donc arrêté en milieu d’année et j’ai contacté ma professeure d’anglais de prépa qui m’a parlé de l’ESIT où elle pensait que je serais heureuse. Je ne savais pas que l’on pouvait étudier la traduction et j’ai adoré l’idée. Mes études à l’ESIT ont été franchement décevantes, mais peu importe : j’ai déniché un stage à l’ONU (ennuyeux au possible, mais en même temps fascinant) et fait un Master d’études anglophones en parallèle. Pour être honnête, je détestais les cours de traduction technique et j’avais envie de quelque chose de plus intellectuel. Once a prépa student… Le stage a été génial parce que j’ai rencontré des personnes formidables et j’ai aussi vu l’envers du décor de la traduction en organisation internationale : tu as des horaires sympas et gagnes très bien ta vie, mais ça reste de la traduction technique et ce n’est pas pour moi.

 

En général, au cours de nos études de traduction, la traduction créative est rarement abordée voire passée sous silence. Comment as-tu découvert cette branche de la traduction et qu’est-ce qui t’a convaincue ?

À la fin de mes études, j’étais un peu coincée à Paris et n’avais aucune envie de commencer ma carrière là-bas. J’ai eu la chance immense qu’une de mes amies me parle de Textappeal, une agence de traduction créative à Londres, et me mette en contact avec leur fondateur qu’elle connaissait un peu. Ils cherchaient un PM francophone, j’ai passé un entretien de cinq minutes et hop j’emménageais à Londres une semaine plus tard. Personne ne m’avait parlé de traduction créative, mais ça n’a rien d’étonnant : pour la traduction littéraire et créative, il faut se former de son côté. J’ai toujours pensé que je travaillerais dans la traduction littéraire – après tout, j’ai fait des études littéraires et c’est la traduction de livres qui m’a donné envie de devenir traductrice. Pourtant, je pense que je préfère aujourd’hui la traduction créative qui permet de conserver la rigueur intellectuelle du travail de traduction tout en ayant beaucoup de liberté. C’est un exercice passionnant et la connaissance du marché français et de ses spécificités joue un rôle aussi important que la maîtrise de la langue. Plus concrètement de mon côté, j’en ai eu marre de mon poste de PM. J’y ai appris la rigueur dont je manquais, mais j’étais jalouse de la liberté des freelances. J’ai mis un tout petit peu d’argent de côté, je suis partie 3 mois à Istanbul, j’ai envoyé des centaines de mails à toutes les agences de traduction et voilà !  J’ai fait toutes les erreurs du débutant (dire oui à tout, accepter des tarifs trop bas) et fini par reprendre un « vrai » boulot mais ce n’est pas grave. Depuis, je gagne bien ma vie et je travaille sur des missions très différentes (en traduction ou pas).

 

Comment décrirais-tu le transcréateur et la manière dont il se différencie d’un traducteur technique ?

Bon déjà, je déteste le mot « transcréation » que je trouve artificiel et franchement laid ! Mais je comprends l’envie de créer un terme pour donner une légitimité à cette branche de la profession. Je préfère parler de traduction créative ou même de localisation. Dans les deux cas – traduction technique ou créative – le texte traduit doit sembler avoir été écrit dans la langue cible. Mais c’est un peu tout pour la traduction technique qui s’efforce avant tout de traduire fidèlement le sens de la langue source. La traduction créative est une forme de réécriture : on traduit le sens plus que les mots (même s’il faut garder le ton de la langue source). Je traite l’anglais comme une sorte de brief qu’on donnerait à un concepteur-rédacteur, surtout quand il s’agit de travailler sur des slogans. Dans mes projets, je dois souvent traduire des jeux de mots en anglais et on ne peut jamais les traduire de manière littérale (ou presque). Je parlais de brief, mais c’est vraiment essentiel : il faut comprendre ce que le client veut dire et comment il veut le dire pour trouver une traduction satisfaisante. Et il faut savoir expliquer ses choix : souvent le client n’aime pas qu’on s’éloigne trop de l’anglais et c’est à moi de lui prouver que j’ai raison !

 

Pour quels types de projets fait-on appel à tes services ?

Au début, je ne bossais qu’avec des agences de traduction créative basées à Londres qui me contactaient pour de la traduction. Depuis 2-3 ans, je travaille de plus en plus souvent avec des marques qui me demandent de venir dans leurs bureaux (au moins en début de projet). En traduction, je travaille surtout en tant que relectrice/éditrice ces jours-ci – je relis, corrige et évalue le travail de traducteurs. Je bosse aussi en tant que conceptrice-rédactrice, éditrice, journaliste…

 

Y-a-t-il un projet dont tu es particulièrement fière ?

Je suis surtout fière d’en être où je suis après huit ans de carrière. Ça n’a pas toujours été facile, mais je suis contente d’avoir pris le risque de me lancer en freelance et d’en vivre. En général, je suis fière des projets qui m’éloignent de ce que je sais faire : la première fois que j’ai édité un article sur InDesign, mon premier article de voyage, mon premier projet sur un spot télé… C’est plus flippant, mais c’est aussi très motivant.

 

D’après toi, quel est le secret d’un bon traducteur créatif ?

Comme pour tout traducteur, il doit maîtriser sa langue à 100 % et rester proche de sa culture. Je sais que j’habite à Londres, mais je reste au contact de ma culture en permanence. Mais il y a un autre élément dont personne ne m’avait parlé : il faut vraiment maîtriser la culture de la langue source. Ça peut paraître évident, mais pour la traduction créative il faut vraiment pouvoir se mettre à la place des personnes qui ont conçu les campagnes de pub en anglais pour comprendre ce qu’ils veulent dire et l’adapter. J’ai récemment travaillé sur un gros projet pour une marque anglaise et  de nombreuses questions posées par les traducteurs allemand et italien qui vivent dans leurs pays respectifs montraient leur manque de familiarité avec la langue et la culture britannique.

 

Les études de traduction ont tendance à mettre en avant l’utilisation des outils d’aide à la traduction (TAO, corpus etc.). T’arrive-t-il d’y avoir recours ?

Je les déteste, comme beaucoup de traducteurs créatifs. Je comprends leur intérêt pour certains projets de marketing et j’accepte de m’en servir de temps en temps, mais je pense franchement qu’ils n’ont pas leur place dans la « vraie » traduction créative. Ils permettent de travailler rapidement et avec efficacité, mais pas de prendre du recul. Pour moi (et c’est vraiment personnel), ils tuent la créativité : je vois bien que je ne passe pas autant de temps à réfléchir à mes traductions quand j’utilise la TAO.

Pour des slogans et équivalent, rien ne vaut une feuille de papier (un document Word) d’autant qu’il faut en général fournir de longues explications pour justifier chaque choix.

Depuis quelques années on entend beaucoup parler des progrès fulgurants de la traduction automatique. Elle divise le monde de la traduction ; certains traducteurs la redoutent tandis que d’autres n’y voient qu’une évolution logique dans un monde en perpétuelle révolution technologique. Quel est ton point de vue à ce sujet ?

Disons que je suis persuadée que la traduction automatique n’a aucune place dans la traduction créative pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Pour la traduction technique, je pense aussi que rien ne vaut un être humain mais je suis très branchée technologie (malgré mes remarques sur la TAO) et je pense que les traductions automatiques risquent de prendre le dessus. Les traducteurs devront être de plus en plus spécialisés, mais je ne m’inquiète pas trop.

 

Des conseils précieux à partager avec des traducteurs en herbe qui souhaiteraient se lancer en traduction créative ?

Vraiment le conseil numéro 1 : n’écoutez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas de boulot. C’est faux. Ce n’est pas forcément facile, mais c’est vraiment possible. Et n’hésitez pas à quitter la France, il y a du travail à l’étranger aussi.

Et croyez en vous ! Un exemple concret : je conseille de passer très vite du tarif au mot au tarif à l’heure (dans la traduction créative en particulier, mais pas seulement) et de l’imposer à ses clients. Certains diront non, mais vous en trouverez d’autres. Ne pas hésiter à se battre pour défendre son travail, mais accepter aussi que le client aura le dernier mot (ça peut être dur, mais il faut trouver un juste milieu). Se penser et se vendre comme un créatif plus qu’un traducteur. J’ai mon site avec un portfolio, je suis payée à l’heure ou à la journée… Mes clients me prennent au sérieux et je fais du plus en plus de conception-rédaction. Mes compétences ? Langue française et marché français : ce qui ouvre de nombreuses portes.

 

Maintenant, LA question que tous les étudiants en traduction se posent :  les espaces insécables, c’est vraiment important ?

Plus qu’important, essentiel ! Si on commence à renoncer à ces spécificités françaises, autant nous remplacer par des machines. Vive l’espace insécable et les guillemets français.

 

Pour finir, qu’est ce qui te fais vibrer dans ton métier ? 

La chose plus importante : ma liberté ! Je sais que ce n’est pas lié au métier de traducteur per se, mais c’est un métier qui me permet de faire ce que je veux, quand je veux. Ce n’est pas pour tout le monde, mais j’adore travailler seule et d’où je veux (j’ai juste besoin d’une connexion Internet et c’est parti). Ces jours-ci, je travaille de plus en plus souvent sur des missions dans les bureaux de mes clients et c’est agréable aussi : ça me permet de rencontrer de nouvelles personnes et de continuer à apprendre.

On me demande parfois ce que je veux faire plus tard, comme s’il fallait absolument que je lance ma propre agence ou que je réintègre une boîte pour progresser. Mais c’est absurde. Dans 5 ans je serai peut-être éditrice d’un magazine, j’aurai lancé mon agence de traduction ou autre. Et c’est génial de ne pas savoir. Je pense qu’il faut être ouvert et aimer une part d’incertitude pour faire ce métier (en freelance en tout cas). Si ce n’est pas pour vous, ce n’est pas grave du tout – vous pouvez trouver un job de chef de projet et grimper les échelons comme ça. Je ne le redirai jamais assez : vos études et votre premier job ne vont pas déterminer le reste de votre vie.

Et puis, je ne fais jamais la même chose. Ce mois-ci, je suis partie à Marseille réaliser des interviews pour le magazine d’ASOS que je traduis et édite aussi. J’ai travaillé sur un gros projet de relecture de traduction et passé des entretiens chez Apple et Sonos pour des projets de conception-rédaction. Ça change tout le temps et je peux aujourd’hui refuser les projets qui ne me plaisent pas : je dis non très souvent et c’est un luxe incroyable.

Enfin, (presque) rien ne me fait autant vibrer que de passer des heures sur des forums de geeks de grammaire ou d’ajouter mes espaces insécables quand j’édite des articles sur InDesign…

 

Encore un grand merci à Sandrine d’avoir accepté de répondre à toutes mes questions. Avant de reprendre votre burger et vos frites, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil au site Internet de Sandrine (juste ici) et à son portfolio (juste là) ; croyez-moi ça vaut le détour !

Cheers Sandrine !