Certifications ISO dans le domaine de la traduction

Par Xavier Giuliani, étudiant M1 TSM

Que ce soit dans les secteurs de l’industrie, de l’agriculture, du commerce ou encore de la santé, vous avez sans doute déjà au moins une fois entendu parler des normes ISO. Elles sont présentes quasiment partout et permettent d’assurer la qualité et la sécurité d’un produit ou d’un service. Mais alors qu’est-ce que l’ISO exactement ? Et surtout, quelles sont les différentes normes en application dans le domaine de la traduction ?

Avant d’aborder les spécificités relatives au domaine de la traduction, je vous propose tout d’abord un bref récapitulatif sur le fonctionnement de l’ISO afin de mieux comprendre les tenants et les aboutissants liés à l’élaboration de ses normes.

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L’ISO, Qu’est-ce que c’est ?

Depuis son entrée en activité le 23 février 1947, l’Organisation internationale de normalisation (plus connue sous l’acronyme ISO) vise à élaborer des normes « fondées sur une expertise mondiale » et « répondant à un besoin du marché » En d’autres termes, l’ISO ne décide pas elle-même d’élaborer des normes à appliquer mais consulte les différentes parties prenantes (entreprises, associations de consommateurs, ONG, etc.) afin de définir des spécifications et des lignes directrices conformes au besoin du marché. À cet effet, l’ISO compte parmi ses membres un réseau mondial de 164 organismes nationaux de normalisation dont l’AFNOR pour la France.

À ce jour, ce sont plus de 23 090 normes qui ont été élaborées tout domaine confondu. Vous pouvez consulter l’ensemble des normes de l’ISO en vigueur dans l’ISO Store. Plus précisément, les normes sont établies par des groupes d’experts réunis par domaine en Comités techniques (TC). Le Comité technique qui s’occupe exclusivement des enjeux relatifs au domaine de la traduction est le Comité technique 37, sous-comité 5 (ISO/TC 37/SC 5) : « Traduction, interprétation et technologies apparentées ».

À présent, je vous propose d’entrer dans le vif du sujet avec les principales normes en application dans le secteur.

ISO 9001:2015 – Systèmes de management de la qualité

Selon le mode d’emploi officiel de l’Organisation internationale de normalisation, l’ISO 9001:2015 « est une norme qui établit les exigences relatives à un système de management de la qualité » (SMQ) afin d’aider les entreprises « à gagner en efficacité et à accroître la satisfaction de leurs clients ». Bien que cette norme généraliste soit applicable à l’ensemble des entreprises du secteur tertiaire, elle est fermement établie dans bon nombre d’agences de traduction.

Le management de la qualité repose sur sept principes, le plus important étant « l’orientation client » qui vise à satisfaire voire à dépasser les demandes du client. Le SMQ passe également par un « leadership » fort, c’est-à-dire par la définition d’une vision claire et par l’assignation d’objectifs à atteindre compris par tous. Le troisième pilier est « L’implication du personnel » à tous les échelons qui permet d’augmenter la productivité au sein d’une entreprise. Ce principe facilite l’organisation ainsi que l’optimisation des ressources notamment lorsqu’une « approche processus », c’est-à-dire la conception au sein de l’entreprise d’une chaîne d’activités dépendantes les unes des autres, est également mise en place. Par ailleurs, cette norme insiste sur l’importance de « l’amélioration » continue des processus ainsi que sur la « prise de décision objective fondée sur des preuves » car elles permettent de réduire le niveau d’incertitude. Enfin, « le management des relations avec les parties intéressées » est un fondement qui a été intégré dans le management de la qualité car il aide à concevoir les relations entre les partenaires sur le long terme afin de mieux optimiser les ressources en fonction des besoins.

En ce qui concerne la reconduction de la certification, la norme ISO 9001:2015 doit être renouvelée tous les trois ans par le biais d’un audit externe avec des audits intermédiaires de suivi tous les six mois.

ISO 17100:2015 – Exigences relatives aux services de traduction

Selon l’Organisation internationale de normalisation, la norme ISO 17100:2015 « spécifie les exigences relatives à tous les aspects du processus de traduction ayant une incidence directe sur la qualité et la prestation de services de traduction ». Cependant, le traitement de la traduction automatique, qui est devenu monnaie courante au sein des agences, ne relève pas de ce standard.

Dans ce document, l’ISO structure les trois étapes du processus de traduction (préproduction, production et postproduction) et ce pour des agences de traduction de toute taille. Une plus grande priorité est accordée à la traçabilité, à la révision, aux supports et outils technologiques ainsi qu’aux fonctions et responsabilités des différents professionnels concernés (chefs de projets, traducteurs, réviseurs, relecteurs-experts, correcteurs d’épreuves, etc.). En outre, la traduction doit être effectuée vers la langue maternelle du traducteur afin de fournir un produit final de qualité.

Les compétences professionnelles revêtent une importance capitale car, pour obtenir la norme ISO 17100:2015, les agences de traductions doivent obligatoirement travailler avec des traducteurs et des réviseurs qualifiés titulaires d’un diplôme d’études supérieures en traduction reconnu par l’État en plus d’accumuler au moins cinq ans d’expérience professionnelle dans le domaine.

Cette norme fixe également les principes de collaboration entre les prestataires de services linguistiques (PSL), les prestataires de services de traduction (PST) et les clients (encore appelés donneurs d’ouvrage). Le PST doit par exemple initier au préalable un processus dédié à la gestion des retours d’informations vis-à-vis de ses clients. La distinction entre PSL et PST est mince car le PSL peut être considéré comme un PST si celui-ci fournit des services de traduction. Toutefois, Le PSL est plus généralement défini selon cette norme comme étant une « personne ou une organisation fournissant des services en relation avec les langues ». À titre d’exemple, la société SDL Trados est considérée comme un PSL car elle fournit des solutions logicielles de TAO.

La norme ISO 17100:2015 fait également la distinction entre l’« auto-vérification », et plusieurs types de révisions : la « révision », la « relecture-expertise », la « correction d’épreuves » ainsi que la « révision finale ». Le travail d’auto-vérification est d’abord effectué par le traducteur qui est par la suite complété par la phase de révision obligatoirement réalisée par une tierce personne. La révision consiste à réaliser une comparaison bilingue entre la langue source et la langue cible. Cette étape peut éventuellement être accompagnée d’une relecture-expertise monolingue de la langue cible par un professionnel qui n’est pas nécessairement traducteur. Vient ensuite la phase obligatoire de correction d’épreuves avant impression. Pour terminer, la révision finale est opérée par le chef de projet afin de vérifier que les instructions du guide de style ont bien été suivies.

En ce qui concerne la reconduction de la certification, la norme ISO 17100:2015 doit être renouvelée tous les six ans par le biais d’un audit externe avec des audits intermédiaires de suivi tous les deux ans.

ISO 18587:2017 – Exigences relatives à la post édition d’un texte résultant d’une traduction automatique

Selon l’Organisation internationale de normalisation, la norme ISO 18587:2017 « spécifie les exigences relatives au processus de post-édition humaine complète d’un texte résultant d’une traduction automatique et aux compétences des post-éditeurs ». Les mesures qui y sont présentées définissent le cadre d’intervention du post-éditeur à partir de l’obtention des résultats issus de la machine. En d’autres termes, cette norme ne vise pas à réglementer les systèmes de traduction automatique (TA) à proprement parler car ces technologies sont en évolution constante.

Dans le cadre de cette norme, les PST sont dans l’obligation d’assurer une équivalence entre le texte source et le texte cible et de garantir la compréhension des résultats obtenus par le système de traduction automatique neuronale (TAN).

Par ailleurs, la norme ISO 18587:2017 distingue deux types de post-édition (PE) : la « post-édition complète » et la « post-édition superficielle ». La PE complète vise à obtenir un résultat équivalent à celui issu d’une traduction humaine. En revanche, la PE superficielle (également dénommée post-édition légère) permet d’obtenir un « produit qui soit simplement compréhensible sans tenter de parvenir à un produit comparable à celui obtenu par traduction humaine ».

Cela implique que le post-éditeur doit être formé à la reconnaissance des résultats provenant d’un système de TA mais également être capable d’apporter des modifications stylistiques, terminologiques et typographiques en plus de respecter les exigences du guide de style du client (notamment dans le cadre d’une PE complète). Ainsi, il doit être en mesure d’accéder aux ressources de références et d’estimer la difficulté ainsi que la durée de la tâche de post-édition à réaliser.

Une norme pour la traduction juridique et judiciaire prévue pour avril 2020

La norme ISO 20771 « relative aux exigences de la traduction juridique et judiciaire » sera prochainement disponible à partir d’avril 2020. Actuellement en cours de publication depuis la validation du « Final Draft International Standard » (FDIS) fin février dernier, ce standard spécifie les exigences concernant les compétences et les qualifications des professionnels de la traduction juridique en plus de définir l’ensemble des processus et des ressources liées à ce type de tâche affectant directement la qualité des prestataires de traduction spécialisés dans le domaine juridique.

Pour finir, je voudrais mettre à disposition quelques informations pratiques pour celles et ceux qui envisagent éventuellement d’obtenir une certification ISO. L’Organisation internationale de normalisation n’est pas un organisme de certification. Elle recommande sur son site de comparer différents organismes d’accréditation et de vérifier si elles appliquent les « normes appropriées » du Comité pour l’évaluation de la conformité (CASCO). Il vous est possible, entre autres, de vous renseigner sur les organismes de certifications accrédités auprès de l’International Accreditation Forum (site en anglais) ou bien auprès du Comité français d’accréditation (COFRAC).

 

Sources :

http://www.telelingua.com/uploaded/pdfs/telelingua_iso_standards_2018-09_-_fr_lrs_plano.pdf

https://blog.m21global.fr/quest-ce-la-nouvelle-norme-iso-171002015/

https://blog.supertext.ch/fr/2020/02/meme-la-post-edition-devient-super-supertext-est-certifiee-iso-18587/

https://infostore.saiglobal.com/en-au/standards/iso-fdis-20771-2020-1173180_saig_iso_iso_2795867/

https://norminfo.afnor.org/norme/PR%20NF%20ISO%2020771/traduction-juridique-et-judiciaire-exigences/112685

https://www.afnor.org/le-groupe/qui-sommes-nous/

https://www.cofrac.fr/qui-sommes-nous/

https://www.cpsl.com/fr/pourquoi-travailler-avec-des-fournisseurs-de-services-linguistiques-certifies/

https://www.inter-contact.de/fr/blog/traductions-certifiees-iso-17100

https://www.iso.org/files/live/sites/isoorg/files/store/fr/PUB100373_fr.pdf

https://www.iso.org/fr/casco.html

https://www.iso.org/fr/certification.html

https://www.iso.org/fr/committee/654486.html

https://www.iso.org/fr/developing-standards.html

https://www.iso.org/fr/standard/69032.html?browse=tc

https://www.iso.org/fr/standards-catalogue/browse-by-ics.html

https://www.iso.org/obp/ui/#iso:std:iso:17100:ed-1:v1:fr

https://www.iso.org/obp/ui/#iso:std:iso:18587:ed-1:v1:fr

https://www.tradonline.fr/blog/quest-ce-que-la-nouvelle-norme-de-traduction-iso-17100/

VF ou VOST : entre confort audiovisuel et fidélité artistique

Par Matthieu Lozay, étudiant M1 TSM

 

Les débats houleux entre défenseurs et détracteurs de la version française dans le domaine de l’audiovisuel ne datent pas d’hier. Ils sont néanmoins toujours très présents, notamment dans la sphère linguistique. L’objectif de ce billet n’est pas de dire quel « camp » a raison ou tort, mais d’analyser les deux argumentaires et d’établir une conclusion la plus objective possible. Mais alors, d’où vient cette divergence ? La version française est-elle le côté obscur comme certains le prétendent ? Quelles sont les différences entre la traduction de doublage et de sous-titrage ? Here we go! / C’est parti !

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Au temps du noir et blanc

Le dilemme entre doublage et sous-titrage est apparu dès les débuts du cinéma parlant (ou plus précisément sonore), avec The Jazz Singer en 1927. Malgré ses quelque 300 mots, ce film a dès lors posé les bases du problème qui nous intéresse aujourd’hui : comment rendre accessible une œuvre audiovisuelle à un public qui ne parle pas (ou peu) la langue d’origine de celle-ci ? Les pratiques du doublage et du sous-titrage se sont rapidement distinguées. Il a toutefois été question de tourner chaque scène d’un film en différentes langues, mais l’idée n’a pas fait long feu : cela rendait le tournage beaucoup trop long et difficile à mettre en œuvre, et incombait aux acteurs et actrices de parler (ou d’imiter au mieux) un grand nombre de langues étrangères.

À l’époque, le doublage était complexe à réaliser sur le plan technique et matériel. La synchronisation labiale était bien souvent maladroite. C’est toutefois cette méthode qui a été rapidement privilégiée en France, au grand désarroi d’une majeure partie de la communauté cinéphile qui défendait le recours au sous-titrage. L’utilisation du doublage a même été favorisée par des lois nationales au cours des années 40, au détriment des versions sous-titrées. Cela explique (en partie) d’où vient cette préférence française pour le doublage.

La traduction de doublage et de sous-titrage : deux exercices diamétralement opposés

La tâche de traduction dans le cadre du doublage et du sous-titrage relève de contraintes très diverses et variées. La différence fondamentale tient à l’essence même de l’objectif du texte alors traduit : pour un doublage, le texte sera écouté par le public ; pour le sous-titrage, le texte sera lu par celui-ci. Cela suppose donc de faire des choix dans le processus de traduction vis-à-vis de ces contraintes imposées.

La principale contrainte du doublage est son caractère oral. Les mots devront donc être fluides et les tournures adaptées en conséquence. Le traducteur partira donc du principe que le texte sera lu par un comédien de doublage, et que la sonorité de la traduction entre particulièrement en jeu à cet égard. En outre, l’autre défi principal est la synchronisation labiale (mentionnée précédemment). Pour que le « trucage » que représente le doublage fonctionne sur le public qui visionne l’œuvre, les mots doivent être crédibles par rapport à l’image à l’écran. Une synchronisation ratée ou des dialogues qui ne semblent pas fluides lorsque joués par le ou la comédien.ne peuvent faire sortir le spectateur du film. Toutes ces contraintes font de la traduction destinée au doublage une tâche très complexe, et requiert une adaptabilité et une créativité permanentes pour que le subterfuge du doublage soit le plus invisible possible aux yeux et aux oreilles du spectateur.

Concernant la traduction destinée au sous-titrage, les contraintes sont très différentes. Le traducteur doit synthétiser au mieux les dialogues afin de ne pas rendre indigeste la lecture des sous-titres pour le spectateur, mais tout en conservant au mieux le sens et l’intention de l’œuvre originale. Il existe un nombre maximum de caractères défini au préalable notamment en fonction du support (télévision ou cinéma) dans lequel le texte doit être inséré. Cela contraint le traducteur à faire en permanence des choix, et l’oblige parfois à ôter une idée jugée moins pertinente à l’histoire si les restrictions de caractères l’exigent. Tout comme pour le cas du doublage, les sous-titres ne doivent pas être trop invasifs, au risque de sortir le spectateur de l’œuvre. En effet, l’un des défauts du sous-titrage (et nous y reviendrons plus tard dans ce billet) est de détourner le regard du spectateur, aussi brièvement que cela soit, de la mise en scène en elle-même. Il faut donc « résumer » au mieux les propos de l’œuvre source.

Mais alors, quels sont les principaux avantages et défauts des deux pratiques ? Le sous-titrage est-il si parfait ? Faut-il interdire le doublage (comme le proposent certaines pétitions) ?

Le sous-titrage, ou le souhait de respecter au mieux l’authenticité de l’œuvre originale

Le principal argument des défenseurs de la VOST est de mettre en avant l’aspect artistique de l’œuvre originale. Ainsi, le doublage « dénaturerait » la voix des comédien.ne.s d’origine. La réflexion est la suivante : si le réalisateur a choisi tel.le ou tel.le acteur ou actrice, c’est en partie pour sa voix (qui fait partie intégrante de son jeu d’acteur). Le processus de doublage nuirait donc à cette intention.

D’autre part, le principe même de synchronisation labiale dérange les partisans du sous-titrage. Il est en effet très rare, selon eux, que les mouvements de lèvres d’un anglophone, par exemple, correspondent sémantiquement et visuellement à la traduction jouée par un.e comédien.ne de doublage de manière crédible. Cela aurait pour conséquence de sortir indéniablement le spectateur du film.

Par ailleurs, il existe de nombreux cas d’œuvres où le fait que tous les personnages parlent français pose problème à la compréhension scénaristique. L’un des exemples les plus connus est celui de la version française de Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Dans ce film, de nombreuses langues sont utilisées, ainsi que divers accents très prononcés. En outre, certains personnages parlent déjà français dans le film original. Il était donc complexe de retransmettre ce jeu entre les différents langages dans la version doublée, problème qui ne se pose pas dans la version sous-titrée.

Enfin, il va de soi qu’écouter davantage d’œuvres audiovisuelles dans leurs langues originales (pas seulement l’anglais) aide à la maîtrise de la langue, notamment à la compréhension orale, mais aussi au vocabulaire, à la prononciation des mots, aux accents, etc. Toutefois, face à (presque) la totalité des autres arguments cités précédemment, les défenseurs de la version française ont un avis à faire valoir.

Le doublage, ou le choix du confort et d’une suspension d’incrédulité accrue

Face au premier argument des détracteurs du doublage, qui met en avant le caractère artistique d’une œuvre, les partisans de la version française avancent bien souvent une idée : là où le doublage d’un.e comédien.ne d’origine dénaturerait intrinsèquement sa voix originale et son jeu d’acteur, l’apparition à l’écran de textes de sous-titrage, qui ne sont pas (non plus) prévus initialement par le réalisateur, nuirait également à l’intention visuelle de celui-ci. Il s’agit là de répercussions soit sur le son et la voix (avec le doublage), soit sur l’image et la scénographie d’une œuvre (avec le sous-titrage). Et à ce jeu-là, difficile d’objectivement dire laquelle des deux méthodes est la moins invasive.

Par ailleurs, il n’est pas rare que des scènes d’un film ou d’une série soient elles-mêmes redoublées par la suite en studio, afin d’obtenir une prise son d’une qualité parfaite : c’est la post-synchronisation. Les émotions ne sont donc techniquement pas les mêmes entre la prise vidéo et l’audio qui y sera associé dans le produit final.

Bien qu’une grande majorité de la communauté cinéphile défende le sous-titrage, il existe quelques voix qui s’élèvent et argumentent en faveur du doublage. Ainsi, le réalisateur Alfred Hitchcock estimait que « quand un film circule dans le monde, il perd 15 % de sa force s’il est sous-titré et seulement 10 % s’il est bien doublé ». Son avis était donc que le visuel et la mise en scène d’une œuvre prennent une place plus importante que la voix originale (ou non) des acteurs et actrices. Cette prise de position est loin de faire l’unanimité ; Stanley Kubrick s’y opposait fermement par exemple.

Par ailleurs, le caractère restreint des sous-titres oblige parfois à omettre certains détails qui sont plus facilement transposables dans le processus de doublage. Georges Sadoul, critique et historien de cinéma du siècle dernier, déclarait que les sous-titres ne contiendraient « tout au plus que 60 % du texte dit par les acteurs ». Par ailleurs, il arrive que l’on se « gâche » un dialogue en finissant de lire les sous-titres avant que la chute ne se produise (les points de suspension en fin de sous-titres sont souvent synonymes de scène interrompue, cela pouvant indiquer au spectateur à l’avance que quelque chose va se passer à la fin de la ligne dialogue). Chose qui ne se produit pas avec le doublage.

En outre, un public très néophyte qui ne se tiendrait qu’aux sous-titres pourrait avoir des difficultés à comprendre certaines subtilités linguistiques, comme les accents ou certaines intentions (ironie, etc.). Le doublage lui permettrait de mieux comprendre ces effets. Aussi, pour les personnes malvoyantes, dyslexiques ou ayant des difficultés à lire des sous-titres parfois trop petits à leurs yeux (mais aussi les enfants et les adultes qui ne savent pas forcément lire), le doublage est une manière d’accéder tout de même à une œuvre dans une langue étrangère d’origine.

L’appréciation du doublage ne dépendra en réalité que d’une chose (outre la qualité de celui-ci) : la suspension d’incrédulité, c’est-à-dire la capacité à faire « comme si » les voix que l’on entend dans l’œuvre sont celles des comédien.ne.s d’origine (même si on sait pertinemment que ce n’est pas le cas). Le doublage est l’un des nombreux trucages de cinéma qui requièrent cette suspension d’incrédulité. Les doublages sont bien souvent qualitatifs de nos jours (surtout en France), et même s’il existe de nombreux exemples où la version française est ratée (voire pire…), il y a également des cas où la version doublée est aussi bien, sinon meilleure, que la version d’origine (Retour vers le futur est souvent cité en exemple à cet égard.). Mais alors, quelles conclusions pouvons-nous tirer de tout cela ?

Des modes de consommation différents

Comme précisé dans l’introduction de ce billet, l’objectif n’était pas de mettre en avant l’une ou l’autre de ces pratiques, mais plutôt de plaider une forme d’ouverture, de recul et d’esprit critique. Aucune méthode n’est parfaite, aucune méthode n’est à interdire. Toute la question réside dans la manière dont nous souhaitons consommer une œuvre audiovisuelle. Il en faut pour tout le monde, pour tous les publics.

Il ne faut toutefois pas nier le fait que les séances sous-titrées ne sont que trop rares dans la plupart des cinémas. Néanmoins, avec l’essor des plateformes de streaming (dont la mise à disposition des sous-titres est quasi-systématique), les pratiques évoluent et la version originale sous-titrée est de plus en plus convoitée, notamment par les jeunes. Peut-être que la divergence réside en fait davantage dans une question de générations. Les versions sous-titrées étant beaucoup moins accessibles par le passé, les générations précédentes n’ont majoritairement connu que la version française. De nombreuses personnes ont par la suite continué de suivre ce mode de consommation.

 

Sources :

https://doi.org/10.4000/decadrages.701

https://doi.org/10.4000/decadrages.695

https://doi.org/10.21992/T9GW8M

https://www.20minutes.fr/culture/1821263-20160505-profession-danger-veut-peau-doubleurs-francais

https://www-erudit-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/fr/revues/meta/2009-v54-n3-meta3474/038311ar/

https://beta.ataa.fr/revue/numéro-3/georges-sadoul-le-doublage-et-le-sous-titrage/la-traduction-des-films-sous-titrage-ou-doublage-les-lettres-françaises-n-1072-18-mars-1965

https://www-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr/revue-vacarme-1999-4-page-42.htm

http://larevuedesmedias.ina.fr/pourquoi-le-doublage-suscite-le-trouble

https://www.erudit.org/fr/revues/cb/1989-v9-n1-cb1130779/34257ac/

Traduire vers une langue étrangère ? It depends

Par Elena Valevska, étudiante M2 TSM

 

En 2017, Lucie Lhuillier, ancienne étudiante TSM, s’était déjà penchée sur le sujet de la traduction dite non native dans son billet. Ses conclusions claires, conformes aux normes de l’industrie : traduire vers une langue étrangère, c’est un grand faux pas, et elle explique bien pourquoi.

Aujourd’hui, je veux me faire l’avocat du diable, et essayer de mettre cet axiome à l’épreuve.

Nous, les étudiants en traduction, on nous apprend dès le début à quel point il est important de traduire vers sa langue maternelle. Ne pas le faire, c’est dire au revoir à la qualité, bye-bye ! Après tout, traduire, c’est trahir, dixit quelqu’un, peu importe son nom mais son message importe. Ainsi, si on veut réduire, contenir cette trahison, cette désertion de sens, on n’a pas le choix : il faut faire appel à des native speakers. Sinon, quality has left the chat.

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Cette notion de « natif » m’a toujours intriguée, sans doute en raison de mon cas particulier. Ayant grandi dans une famille où on parle trois langues à la maison, je les ai apprises plus ou moins à la fois : le néerlandais (ou le flamand, si vous insistez vraiment) avec papa, le bulgare avec maman, et leur langue en commun, c’était l’anglais. Aujourd’hui c’est aussi ma langue à moi, sans doute la langue que je maîtrise le mieux, grâce à mon enfance, à l’internet (#90kidsunite), mais aussi aux nombreuses heures passées à la bibliothèque, dévorant des livres comme un gamin un peu obèse se plonge sur le gâteau le jour de son anniversaire. J’avoue que le fait d’avoir un British à mon côté pendant les six dernières années y a contribué également. (Blimey ! Il a heureusement fait défection vers la Belgique avant le fiasco du vous-savez-quoi, mais ça reste un vrai rosbif). Dans ce délicieux mélange linguistique, quelle est ma langue maternelle ? Est-ce, comme le mot l’indique, la langue de ma mère ; ou bien la langue de ma formation et culture ; ou encore la langue que j’utilise le plus souvent dans ma vie quotidienne ? Est-ce les trois ? Et si je passais les 15 années suivantes en France, lissant toutes les erreurs que je fais aujourd’hui, pourrais-je un jour atteindre un niveau dit natif ? Voilà la question.

Maintenant que j’ai partagé ma backstory un peu, vous comprenez peut-être mieux d’où vient mon intéresse pour un phénomène plutôt polarisant. J’y ai dédié une part de mon rapport de stage, et je souhaite partager avec vous quelques de mes trouvailles (fini les plaisanteries, place aux choses sérieuses).

La traduction non native dans l’industrie de la langue

En 1965, Chomsky avança le modèle du locuteur-auditeur idéal [1], celui qui maîtrise sa langue à la perfection, ainsi que la notion de l’intuition du locuteur natif (native speaker intuition), estimant qu’il s’agissait d’une aptitude innée. En effet, les linguistes ont longtemps jugé que le native speaker était l’autorité absolue en matière de langue, sentiment à première vue largement partagé par les principaux acteurs du marché de la traduction. Dans une enquête menée sur le sujet par l’Association internationale des traducteurs et interprètes professionnels (IAPTI), les opinions sur l’admissibilité de la traduction vers la langue B ont unanimes ; en voici quelques extraits.

  • […] the hallmark of a professional translator is excellent writing skills, and achieving a ‘native’ level of excellence is almost impossible for non-natives. I have been correcting translation certification examinations in Canada for close to 15 years, and have encountered only one instance in which a person’s level of ability, in writing, was almost ‘native’. One.
  • Of my nearly 15 years as a translator, editor and project manager, I have seen the work of some roughly 500 translators. I can attest only three (3) (ONLY 3!) of that lot were capable enough to translate into a non-native language competently.
  • I have done this once or twice, into Spanish, following considerable pressure from the client and after telling them clearly why I didn’t think this was a good idea. Each time, I had a Spanish native speaker proofread the target text before delivery. This is not a service I advertise, or even want to provide. I will only do it as a last resort and as a favour for a good client.
  • I consider it unprofessional to translate into one’s non-native language, unless it’s a true emergency for someone. The resulting prose NEVER reads native – and believe me, I’ve edited and proofread an awful lot of writing by pretty good non-native speakers and writers.

 

Il n’y a aucun doute à ce sujet, si l’on veut prôner la qualité, il faut faire appel aux natifs.

Ce que je trouve curieux, c’est le fait que de nombreuses associations de traducteurs soulignent également l’importance de la traduction vers la langue maternelle (L1), mais cela sans exclure totalement la possibilité de la traduction vers sa deuxième langue (L2). Voyons ce qu’elles disent :

  • Le traducteur […] s’engage à travailler dans les règles de l’art, à savoir : traduire uniquement vers sa langue maternelle ou une langue cultivée, maniée avec précision et aisance ;

(Code de déontologie de la SFT)

  • [Les traducteurs doivent] maîtriser à la perfection leur langue maternelle et une ou plusieurs langues étrangères, avoir une bonne culture générale et des connaissances approfondies d’un ou plusieurs domaines de spécialisation ;

(ALTI, Association luxembourgeoise des traducteurs et interprètes)

La Chambre belge des traducteurs et interprètes (CBTIP) est encore plus ambiguë dans sa formulation, indiquant simplement que les traducteurs « s’interdisent […] d’accepter, d’exécuter ou de faire exécuter un travail, dont ils ne peuvent garantir la qualité […] d’exécuter personnellement un travail dans une combinaison linguistique autre que celle(s) pour laquelle (lesquelles) ils ont été agréés par la CBTIP ».

Ce qui, à mon avis, n’exclurait pas le traducteur near-native, qui ne maîtrise pas la langue « à la perfection » mais se laisse réviser par un linguiste natif.

Un autre exemple : Enissa Amani

En 2018, Netflix a diffusé une émission de comédie spéciale de l’humoriste allemande Enissa Amani, intitulée Ehrenwort. Mme Amani est originaire de Francfort et parle avec un accent hessois. Pendant l’émission, elle utilise beaucoup un mot argotique, Alter [al-teuh], signifiant « mec, frérot », qui, prononcé à l’accent hessois laisse tomber le ‘t’, donnant ‘Aller*’ [al-euh]. Ainsi, elle dit « Aller*, ich weiß selber nicht » (« mec, je ne sais même pas », en réponse de ce qu’est Netflix), ce qui a été traduit par « Allah, I don’t even know » dans les sous-titres anglais, une inférence vraisemblablement due aux origines iraniennes de l’humoriste. Un traducteur allemand n’aurait peut-être pas commis cette erreur, conscient du fait que Aller* se prononce [alɐ], et Allah [ala:]. De tels exemples « lost in translation » étant si récurrents dans le sous-titrage, la mauvaise compréhension de la langue source dans d’autres domaines reste également probable (d’ailleurs, selon Eugene Nida, c’est la raison principale des erreurs de traduction). Si les précautions nécessaires sont prises pour assurer une qualité irréprochable, le traducteur non-natif, mais presque natif, pourrait apporter une vraie valeur ajoutée. Food for thought ?

 

[1] Chomsky, Noam. 1965. Aspects of the Theory of Syntax. Massachusetts: MIT Press.

Le management de projets de traduction en bref : compétences, outils, conseils

Par Medge Allouchery, étudiante M2 TSM

Comme dans mon précédent billet, pour l’expérience, la forme féminine sera employée par défaut. Je souhaite que cela puisse contribuer à sensibiliser à la nécessité d’une écriture plus inclusive.

gestion projet

Bien savoir gérer des projets est fondamental pour de nombreuses raisons : assurer la qualité, garantir une livraison dans les délais, satisfaire et fidéliser les clientes, ne pas subir les effets d’une mauvaise organisation, fédérer une équipe et la garder motivée tout en préservant son bien-être, être plus efficace et performante, etc. Dans ce billet, j’ai eu envie de me pencher sur ce personnage central de chef de projets de traduction, et les ingrédients nécessaires pour l’incarner.

Dans son article (en anglais ) traitant des compétences clés des chefs de projets, Nancy Matis, gérante de société de traduction, enseignante et formatrice en gestion de projets de traduction, propose la sélection suivante : organisation, responsabilité, indépendance, compétences informatiques, capacités d’organisation et de communication, flexibilité, leadership, gestion du stress, et quelques connaissances comptables de base, pour savoir établir un devis par exemple. Nancy Matis préconise également d’avoir suivi une formation en traduction ou d’avoir travaillé dans le domaine, afin d’être capable de comprendre les enjeux de ces projets.

Je me propose de rassembler ces compétences fondamentales en trois grands axes, la planification, la responsabilité et la communication, que je ponctuerai de conseils de spécialistes. Enfin, je vous ferai découvrir sept outils issus du management, qui vous aideront à optimiser la performance de votre équipe.

 

Penser à tout

Planifier, c’est LA compétence clé de la chef de projet. Bien planifier, c’est avant tout savoir analyser le projet que l’on gère, et estimer le temps que prendra chaque tâche, tout en prévoyant toujours une marge de sécurité (Matis, s.d-a). Il faudra aussi penser à adapter le planning aux caractéristiques du projet, et par exemple, garder en tête que l’on traduit rarement un contenu ultraspécialisé et sensible aussi rapidement qu’un document plus général (contrat vs. brochure destinée au grand public). Par ailleurs, une bonne analyse évitera quelques mauvaises surprises en cours de projet, et vous épargnera donc bien des situations stressantes (Matis, 2015).

Dans le planning, le chevauchement des tâches et leur répartition entre plusieurs intervenantes permettront de raccourcir les délais de livraison et faciliteront la régression (retour aux tâches antérieures) en cas de problème (Matis, s.d-a). Attention à ne pas oublier de prendre en compte les disponibilités de toutes les intervenantes, notamment les jours fériés de leurs pays respectifs (Matis, s.d-a) ! Enfin, il sera crucial d’avoir conscience de l’interdépendance entre les diverses tâches d’un projet, pour éviter, par exemple, de prévoir la réalisation de captures d’écran d’un logiciel à insérer dans une documentation, avant la traduction de celui-ci (Matis, 2019).

La chef de projet est à la croisée des chemins entre toutes les actrices d’un projet. Elle doit donc rester alerte, avoir l’œil sur tout et donner les bonnes informations au bon moment. Selon Sabine Allouchery (entretien du 15/01/2020), consultante depuis 20 ans en management, en gestion de projets et en leadership, c’est la chef de projet qui a la responsabilité de rythmer le projet, et notamment de gérer les risques relatifs à la qualité et au planning (voire au budget [Nancy Matis, communication du 17/01/2020]). Pour gérer tout cela de façon efficace, se constituer des to-do lists et créer des notifications de rappel sur son agenda lui seront d’une aide précieuse.

Vous l’aurez compris, sans une bonne structure, le projet de traduction s’effondrera comme un château de cartes. Maintenant que nous avons abordé l’aspect « pratique » des choses, découvrons les secrets de la « posture » de chef de projets, et du fameux « leadership ».

 

Avoir le sens des responsabilités

Bien manager, c’est aussi savoir porter un projet en s’appuyant sur les compétences de chacune (Allouchery, 2020), tout en assumant, devant la cliente, la responsabilité de sa qualité et de son déroulement, et ce, du premier contact à la livraison. Cela implique d’être autonome, proactive dans la recherche de solutions, mais aussi d’utiliser l’intelligence collective pour responsabiliser les différentes actrices (Allouchery, 2020). Il faudra également faire preuve de « leadership ». Mais alors, concrètement, qu’est-ce que ce « leadership » dont on entend si souvent parler ? Pour Sabine Allouchery, il s’agit de donner confiance, de savoir guider, d’être à l’écoute de l’équipe, de ne pas avoir peur de prendre des décisions et de les assumer. La posture de la chef de projet est un savant équilibre entre exigence, fermeté, flexibilité et ouverture (Allouchery, 2020). Sabine Allouchery précise que : « Le leadership de la chef de projet se révèlera d’autant plus qu’elle aura valorisé le savoir-faire de l’équipe. »

Enfin, être responsable d’un projet nécessite de tout mettre en œuvre pour qu’il se déroule dans les meilleures conditions. Cela demande d’être flexible, de savoir rebondir et faire face aux obstacles. En somme, être une bonne manager, c’est s’adapter aux conditions externes (client et marché) et aux conditions internes (l’équipe projet) (Allouchery, 2020).

 

Jouer le rôle de la moutarde dans la mayonnaise

En lisant ce titre, vous avez sûrement dû vous demander si vous n’aviez pas été redirigée par erreur sur la page d’une recette de cuisine. Rassurez-vous, on parle toujours de gestion de projets. Eh oui, la chef de projet est au projet ce que la moutarde est à la mayonnaise : elle lie les ingrédients (ou les intervenantes) entre eux. Selon Sabine Allouchery, incarner ce liant consiste à mettre en place une communication fluide entre toutes les actrices du projet, et à communiquer les éléments nécessaires pour satisfaire l’exigence qualité, tout en prenant soin de ne pas noyer l’équipe sous trop d’informations. Elle explique que grâce à une bonne communication, on pourra non seulement responsabiliser et motiver le collectif, mais aussi maintenir l’engagement de l’équipe jusqu’à la livraison du projet, ou encore rectifier le tir en cas de « dérive » du projet. Pour développer une bonne communication, il convient de choisir quoi communiquer, quand et à qui, de savoir pourquoi et pour quoi on le communique, mais surtout de soigner la forme, et de montrer sa confiance et son respect des personnes et de leur savoir-faire (Allouchery, 2020). Dans son article (en anglais) sur la gestion des questions dans les projets de traduction, Nancy Matis recommande également de poser des questions fermées, claires et concises à la cliente, et de vérifier les questions posées par les intervenantes, voire de les réécrire si besoin, mais aussi de s’assurer que la cliente n’y a pas déjà répondu.

Pour terminer ce tour d’horizon des ingrédients d’une gestion de projets réussie, je vous propose de découvrir les sept outils que Sabine Allouchery identifie comme les facteurs clés de la performance d’une équipe :

Benchmarking : il s’agit ici d’utiliser des indicateurs de comparaison avec la concurrence ou des collègues, pour évaluer sa propre performance ou pour identifier de nouvelles bonnes pratiques et se les approprier.

Débriefing : il est important de « débriefer », soit de s’informer des difficultés et des avancées, et ce, à toutes les étapes du projet. En fin de projet, c’est aussi l’objectif du post-mortem. On débriefe alors sur ce qui a fonctionné et ce qui a été plus difficile, pour être encore plus performante la prochaine fois.

Outils de pilotage : les outils de pilotage sont essentiels à la mise en place d’une communication efficace. Aujourd’hui, le pilotage se voit optimisé grâce à l’utilisation des nouvelles technologies (WhatsApp, Slack, etc.). Parmi les outils de pilotage, on peut citer, entre autres, les fichiers de suivi, qui facilitent le suivi du projet et de son avancée à tout moment, et peuvent être partagés, mais également les rapports de suivi, qui permettent de tenir la cliente informée tout au long du projet, et ainsi d’établir une relation de confiance avec elle.

Communication : la chef de projet devra, au-delà du soin apporté à sa communication, mettre en place un réel process en la matière, établir ce qui doit être dit et à quelle fréquence, mais aussi savoir demander et recevoir du feedback, et ce, sans tomber dans la justification.

Encadrement du projet : la chef de projet doit absolument questionner les actrices du projet et leur donner la parole pour s’assurer qu’elles ont bien compris ses enjeux et ses objectifs. Il ne suffit pas de dire les choses, il faut veiller à ce qu’elles soient comprises. En pratiquant l’écoute active, la chef de projet va donc poser des questions ouvertes à ses équipes, par exemple : « Quelles difficultés penses-tu rencontrer ? »

Simulation : il est crucial que l’équipe puisse s’entraîner grâce à des simulations. Plus on s’entraîne, plus on sera performante, parce que l’on va réaliser les tâches de façon plus automatique. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans le cadre du master TSM, avec une agence de traduction virtuelle, des projets de traductions fictifs et un exercice de simulation de gestion de projet.

Répartition modérée : un trop grand nombre de personnes impliquées dans le projet entraînera un souci d’homogénéité, et donc une baisse des performances, car il faudra tout réharmoniser. Ne multiplions pas de façon infinie les intervenantes, mais faisons appel à assez de ressources pour pouvoir proposer une date de livraison raisonnable.

 

J’espère que ce billet vous aura donné envie de vous renseigner plus en profondeur sur ce domaine passionnant. Vous trouverez davantage d’informations en consultant les sources ci-dessous 😊 !

 

Sources

Allouchery, S. https://www.therapie-id.com/

Matis, N. (2015). Translation project managers and translators share many skills. [article en ligne]. Disponible sur le lien http://www.translation-project-management.com/en/articles/translation-project-managers-translators-share-many-skills

Matis, N. (s.d-a). Scheduling translation projects [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.online/featured/scheduling-translation-projects/#sthash.mxND96Bf.wzHv0iLZ.dpbs

Matis, N. (s.d-b). How to deal with questions during a translation project?. [article en ligne]. Disponible sur le lien https://www.ata-chronicle.org/featured/how-to-deal-with-questions-during-a-translation-project/#sthash.mJQMAC93.YbCthiiV.dpbs

 

Netflix et la traduction

Par Célia Wisniewski, étudiante M2 TSM

NetflixTraduction

 

Avec les réseaux sociaux et les autres moyens de communication, il est assez courant de reporter la moindre erreur, et malheureusement pour Netflix, ils n’ont pas échappé à cette nouvelle réalité. Les erreurs de traduction se sont multipliées, donnant parfois des résultats frôlant le ridicule. Un hashtag TraduisCommeNetflix, un classement Topito ou encore une page Tumblr ont vu le jour. Cette mauvaise publicité a vite fait prendre conscience à Netflix de la faiblesse de son processus de traduction. Quelles étaient les failles de ce processus ? Quelles améliorations ont été apportées ? C’est à ces questions que nous allons répondre. Netflix et la traduction, une histoire au passif mitigé, mais en voie d’amélioration.

En 1997, Netflix voit le jour. En 2010, la plateforme connaît un développement fulgurant grâce à l’accélération du débit internet rendant possible le visionnement en streaming de contenu vidéo. Aujourd’hui, Netflix est présent dans 190 pays pour un chiffre d’affaires de 12 milliards d’euros (2017) pour 158,33 millions de clients (2019). C’est un des leaders incontestés du marché. Ces performances s’expliquent avant tout grâce à la disponibilité de son contenu dans de nombreuses langues (sous-titres et/ou bande audio). Pour exemple, la série « Stranger Things », l’un des contenus originaux phares de Netflix propose 6 bandes audio différentes et 5 langues sont disponibles en sous-titre. Au total, cela permet de toucher sept langues différentes. Ces langues représentent la majeure partie de la cible Netflix (allemand, anglais, espagnol, français, portugais et arabe). Cela démontre bien que la croissance de Netflix est étroitement liée à sa capacité de traduction.

Dans un environnement concurrentiel comme celui du streaming vidéo où seule l’exclusivité de contenu permet de tirer son épingle du jeu, Netflix a fait le choix de produire et/ou de financer son propre contenu. En effet, le nombre de programmes originaux Netflix ne cesse de croître (Orange is the new black, 13 Reasons Why, Narcos, BoJack Horseman, etc.). Mais qui dit production vidéo dit également traduction. La variété de langues sources (anglais, français, coréen, portugais, espagnol, allemand, italien, etc.) et  le nombre de langues cibles rendaient les projets de traduction compliqués et avait comme conséquence finale un coût de traduction important.

Pour y remédier, Netflix a revu son processus de traduction et a lancé en 2017 une plateforme dédiée nommée Hermes. Pour être répertorié sur cette plateforme en tant que traducteur, il faut passer un QCM de 2 heures qui prend en compte la compréhension de l’anglais, mais surtout la rapidité. Ceux qui réussissent le test peuvent ensuite traduire les contenus que Neflix publie au fur et à mesure. Bien sûr, la cohérence entre les épisodes n’est pas respectée puisque les épisodes sortent petit à petit, et les traducteurs changent d’un épisode à un autre. Le salaire proposé est un salaire à la minute de contenu, et non à la minute traduite comme c’est souvent le cas pour la traduction de contenu audiovisuel. Cela signifie donc que le salaire touché peut passer du simple au double voire au triple en fonction du nombre de dialogues dans le film.

Mais les critiques ne se font pas attendre. En effet, contrairement au milieu professionnel de la traduction, les traducteurs Netflix ne sont pas des traducteurs reconnus. Le métier de la traduction admet aujourd’hui une diversité de formations et donc une diversité des profils. De ce fait, les contrats moins rémunérés à l’image de ceux de Netflix, sont choisis par des traducteurs n’ayant pas forcément les capacités de traduction nécessaires. Il en résulte donc une qualité de traduction discutable, surtout lorsque le contexte de la série n’est pas connu lors de la traduction. On trouve souvent dans ces sous-titres des abréviations, des fautes d’orthographe ou même des contresens. Netflix ferme finalement cette plateforme en 2018, prétendument à cause d’une base de données suffisamment étoffée.

Toutes ces problématiques ont contraint Netflix à abandonner cette plateforme afin de revenir à un processus plus traditionnel. Aujourd’hui, Netflix externalise sa fonction de traduction grâce à l’utilisation des partenaires locaux (appelés « Vendor »). Ces partenaires sont ensuite responsables de la qualité des traductions fournies et donc du choix des traducteurs. Côté traducteurs, le travail reste le même avec une méthode de paiement similaire. À titre d’exemple, une traduction de l’anglais vers le français est aujourd’hui rémunérée 7,2$ la minute (soit environ 6 euros) qu’importe le type de contenu traduit (le nombre de mots n’a aucune incidence). Cette traduction est toujours réalisée sur une plateforme développée par Netflix sur laquelle tous les traducteurs employés par Netflix travaillent. Cette plateforme fait également l’objet de vives critiques : chronométrage du temps de traduction, impossibilité d’enregistrer son travail, ou encore, envoi direct au partenaire Netflix sans vérification possible. La critique la plus dénoncée concerne la relecture des traductions. En effet, une relecture est censée être réalisée par une personne tierce physique et non un programme. C’est sur ce point que de nombreux doutes émergent. En effet, même si ce processus permet de réduire le nombre d’erreurs sur les traductions, les erreurs restantes pourraient être évitées par une relecture.

Il y a 5 ans, Netflix était le leader incontesté du streaming vidéo sur le marché. Depuis deux ans, le nombre d’acteurs s’est démultiplié (Amazon Prime, HBO, Canal +, etc.) et les politiques commerciales appliquées par ces derniers sont des plus agressives. De nombreuses séries sont retirées d’une plateforme pour repartir sur une autre et de ce fait, des contenus sont subitement supprimés de Netflix. Ce dernier point est l’autre problème de Netflix. Mais la remise en question de cette industrie pourrait avoir des conséquences sur la totalité des acteurs ayant un rôle à y jouer. Le rôle du traducteur est donc remis en cause. Il est donc normal de se demander si ce changement aura des conséquences sur la traduction de contenu multimédia.

 

Sources :

https://www.alltradis.com/sous-titrages-netflix/

http://www.slate.fr/story/169668/netflix-sous-titrage-traduction-recrutement-remuneration

https://www.assimil.com/blog/que-peut-on-dire-des-sous-titrages-des-programmes-netflix/

https://www.lesechos.fr/2017/04/netflix-a-la-recherche-de-traducteurs-pour-ameliorer-ses-sous-titres-165550

http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Les-mauvais-sous-titres-de-Netflix-enervent-les-professionnels

https://www.lepoint.fr/pop-culture/series/pourquoi-les-sous-titres-de-netflix-frisent-l-amateurisme-06-05-2019-2310985_2957.php

http://www.topito.com/top-traduction-netflix

https://slator.com/demand-drivers/why-netflix-shut-down-its-translation-portal-hermes/

https://beta.ataa.fr/blog/article/le-sous-titrage-francais-de-roma

L’insertion professionnelle dans le monde de la traduction : expectations vs reality

Par Maximilien Dusautois, étudiant M2 TSM

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Si vous arrivez sur ce billet de blog, les chances sont grandes pour que vous soyez impliqué dans le monde de la traduction, que vous soyez professionnel, étudiant ou simple quidam intéressé par la question. Ce monde merveilleux où il peut parfois sembler compliqué de s’insérer professionnellement (« quoi, t’es étudiant en traduction ? Mais ça sert à rien, y a Google Trad maintenant non ? »). Ce monde merveilleux où, lorsque vous êtes parfaitement bilingue français-suédois, on vous propose un poste où l’allemand est requis (« ben quoi, c’est pas la même chose ? »). En tant qu’étudiant de deuxième année de master, presque diplômé et futur entrant sur le marché du travail, il me semblait utile et nécessaire de poser la question qui fâche : comment se passe réellement l’insertion professionnelle sur le marché après des études de traduction?

Si l’on regarde les chiffres et uniquement les chiffres, le monde de la traduction est un monde merveilleux où l’on s’insère sans souci et où l’argent coule à flots. Des milliards et des milliards de dollars sont brassés chaque année et le marché est en croissance exponentielle[i]. Les différentes formations de traduction offrent des chiffres d’insertion professionnelle mirobolants qui feraient baisser la courbe du chômage à eux tout seul. Par exemple, l’ISIT parle de 93% des diplômés qui trouvent un emploi 3 mois après le diplôme, dont 62% avant d’être sortis de l’ISIT[ii] ; les chiffres d’insertion professionnelle du master TSM sont également très prometteurs (94% en 2011, 98% en 2012, 95% en 2013, 93% en 2014, 100% en 2015…)[iii], tout comme ceux de l’ESIT à Paris (87% d’insertion professionnelle)[iv].

Mais les chiffres restent des chiffres. Il convient d’exercer son esprit critique : on peut leur faire dire ce que l’on veut, surtout lorsque ceux-ci deviennent des arguments de vente pour une formation. On ne peut également, en 2019, se baser uniquement sur une analyse quantitative : la qualité du travail et le bien-être dans l’exercice de son activité professionnelle sont des valeurs importantes à prendre en compte.

J’ai donc décidé de mener ma propre enquête*, et j’ai recueilli pour cela les avis de 23 étudiants en traduction spécialisée et de 30 professionnels. Cela m’a permis de comparer les attentes des étudiants à quelques mois de leur diplôme avec la réalité du marché. Les attentes des étudiants sont-elles en adéquation avec ce que le marché a à leur offrir ?

Les rémunérations : ce qui est attendu vs les réalités du terrain

Commençons par le nerf de la guerre et le grand tabou français : les rémunérations ! Je me suis intéressé à la rémunération que souhaiteraient avoir les étudiants après leur diplôme. Après tout, on nous promet monts et merveilles et l’industrie n’est pas en difficulté. Qu’en est-il dès lors des prétentions salariales ?

Sur 23 étudiants, 65% ont répondu espérer toucher entre 25 000 et 31 999€ nets par an, soit une rémunération mensuelle comprise entre 2000€ et 2600€ par mois. Moins nombreux (39%) étaient ceux qui répondaient espérer toucher une rémunération légèrement inférieure, entre 18 000 et 24 999€ par an (soit entre 1500 et 1999€ par mois). 13% ont répondu vouloir ou espérer toucher au-delà de 32 000€ nets par an. (Merci de noter que plusieurs réponses étaient possibles pour cette question. Certains étudiants ont choisi une fourchette plus large en cochant plusieurs réponses, notamment dans les catégories les plus fréquemment choisies. Cela explique le chiffre total supérieur à 100%).

Maintenant, qu’en est-il des réalités du marché ? Sur les 30 répondants, 56,7% ont indiqué toucher une rémunération comprise entre 18 000 et 32 000€ (dans le détail, 36,7% entre 18 000 et 24 999€ et 20% entre 25 000 et 31 999€), ce qui correspond assez bien à ce que souhaitent les étudiants. Une seule personne (3,3% des sondés) a répondu toucher une rémunération supérieure à 38 000€ annuels. Les réponses tendent donc à prouver que les attentes salariales et les rémunérations effectives se situent bel et bien dans la même fourchette, ce qui ne manquera pas de rassurer les étudiants. Ce qui pourrait en revanche inquiéter à la fois étudiants et professionnels, c’est que le salaire moyen des diplômés bac +5 en France s’établit en moyenne à 46 050€[v] par an… Le delta est important, mais il est raisonnable de penser que le grand nombre de jeunes diplômés ayant répondu au sondage (la majorité des répondants ayant entre 25 et 27 ans) fausse le résultat à la baisse. En tout cas, le marché semble répondre aux attentes des futurs professionnels du point de vue salarial.

L’adéquation entre aspirations professionnelles et opportunités offertes par le marché

Un autre aspect intéressant à prendre en compte dans l’insertion professionnelle était pour moi le métier souhaité à la fin des études, et la façon de trouver un emploi.

Sur la première question, une majorité écrasante d’étudiants (82,6%) déclarent déjà savoir le métier qu’ils souhaitent exercer à l’issue de leurs études : traducteur indépendant, gestionnaire de projet, vendor manager… Et la deuxième bonne nouvelle de ce billet, c’est que 96,7% des professionnels sondés ont déclaré avoir exercé, dès la fin de leurs études, le métier qu’ils souhaitaient. Il semble donc possible, voire aisé, de trouver chaussure à son pied sur ce vaste marché.

Ensuite, en ce qui concerne la manière de trouver un emploi, les étudiants semblent assez bien informés de la meilleure manière de procéder. Environ la moitié d’entre eux estiment que le meilleur moyen de trouver un emploi reste le stage ; et un peu moins d’un sur cinq estime que le meilleur moyen est de créer sa propre activité. Des chiffres confirmés par les jeunes professionnels, qui sont 56% à déclarer avoir trouvé leur emploi grâce à leur stage, et 25% en créant leur activité. Les étudiants semblent cependant surestimer la capacité des canaux « classiques » tels que Pôle emploi ou des réseaux sociaux professionnels : s’ils sont 26% à estimer que ceux-ci peuvent leur permettre de trouver un emploi, dans les faits, seuls 10% des professionnels déclarent avoir trouvé un emploi de cette manière. Certains professionnels sont même plutôt critiques des institutions publiques, déclarant que le travail de traducteur est peu ou pas reconnu par les autorités et que les conseillers ne connaissent pas vraiment les spécificités de la branche.

Il m’a également semblé intéressant de demander l’avis des étudiants et des professionnels sur l’auto-entrepreneuriat. Malgré tout le bien qui en est dit lors des études, 71% (hors abstention) des étudiants se sentent freinés dans leur volonté de se lancer par la lourdeur administrative que ce statut implique. Cette proportion s’inverse totalement pour les professionnels de la traduction qui envisagent une reconversion (9 sondés), qui semblent peu effrayés par l’auto-entrepreneuriat (22% se sentent freinés contre 78% non).

Le bien-être au travail

Maintenant, intéressons-nous au bien-être au travail, grand débat du 21e siècle et qui se hisse en tête des priorités des étudiants en traduction dans la recherche d’un emploi (65,2%, contre 26,1% pour la sécurité financière et 8,7% pour l’absence de hiérarchie). Encore une fois, les étudiants peuvent se rassurer grâce aux réponses fournies par leurs aînés diplômés : 63,3% déclarent que leur bien-être au travail est élevé ou très élevé. 33,3% déclarent leur bien-être « moyen » (3 sur une échelle de 5), et seule une personne sondée se déclare peu heureuse au travail. À l’heure de l’explosion des burn-out et de la prise de conscience de la nécessité du soft-management[vi], ces chiffres sont de bon augure.

Le type de contrat signé est également une mesure intéressante du bien-être au travail. Plusieurs études tendent à montrer que l’emploi en CDI reste un marqueur important du bien-être au travail[vii] (pour plusieurs raisons : stabilité, reconnaissance sur le long terme, management inscrit dans la durée, peu de turn-over…). Et là encore, les étudiants peuvent se rassurer : 36,6% des primo-entrants sur le marché du travail ont trouvé tout de suite un emploi en CDI, contre seulement 16,7% en CDD. 46,7% ont créé leur propre activité, ce qui semble confirmer le peu d’aversion pour les jeunes professionnels pour cette forme d’emploi.

Peurs et difficultés d’insertion

Enfin, j’ai interrogé les étudiants sur leurs peurs et leurs doutes quant à leur insertion professionnelle. Ce qui revient le plus fréquemment (13 mentions parmi les 23 réponses), c’est la peur de la concurrence, que d’aucuns qualifieraient de déloyale, des autres traducteurs pratiquant des tarifs très bas, et des salaires qui en découlent et qui peuvent paraître bas pour un niveau bac +5. Vient ensuite la peur d’un démarrage difficile pour ceux qui souhaiteraient s’établir comme indépendants (5 mentions), puis des doutes sur les capacités à l’issue du master (4 mentions). Quelques autres peurs sont mentionnées une fois seulement : l’avenir du métier avec la traduction automatique, l’absence d’emploi à l’issue du stage, l’épanouissement personnel ou entre le statut à adopter. Une seule réponse ne mentionne aucune peur.

Les réponses des professionnels se montrent en partie rassurantes puisque 23 sur 30 ont répondu n’avoir éprouvé aucune difficulté à s’insérer sur le marché du travail. Pour les 7 professionnels ayant éprouvé des difficultés, 6 ont admis avoir eu des difficultés à se constituer un portefeuille client suffisant pour en vivre. Un autre problème rencontré par 2 professionnels a été l’impossibilité de trouver un emploi dans leur branche et dans leur région. Un seul répondant a déclaré que sa formation ne lui avait pas permis de prétendre à l’emploi qu’il souhaitait obtenir.

Au regard de ces résultats, la peur des étudiants concernant le portefeuille client semble être une réalité dans le métier ; cependant, il convient de rappeler que tous les professionnels interrogés semblent avoir surmonté cette difficulté puisqu’ils continuent d’exercer et de percevoir des salaires. La peur concernant les capacités à l’issue du master ne semble pas contre pas confirmée, puisqu’une seule personne n’a pu décrocher d’emploi à cause de cela.

Enfin, achevons de rassurer les étudiants sur leur employabilité : 63,3% des répondants ont déclaré avoir trouvé un emploi dans le mois suivant l’obtention de leur diplôme, 16,7% dans les 3 mois et 16,7% dans les 6 mois. Seuls 3,3% (un répondant !) ont déclaré avoir attendu plus d’un an avant d’obtenir un emploi.

 

Je dois moi-même avouer que les résultats de cette enquête m’ont surpris. Dans le contexte économique actuel, des résultats contraires ne m’auraient pas étonné plus que cela, mais le marché de la traduction semble bel et bien être un marché robuste qui permet à chacun de s’y insérer à l’issue de ses études. Les chiffres communiqués par les différentes formations semblent être conformes à la réalité, et la quantité de travail semble rejoindre dans la majorité de cas une certaine qualité du travail.  J’espère que ce billet de blog rassurera les étudiants bientôt diplômés et convaincra les indécis de se lancer dans le monde de la traduction professionnelle !

 

Un grand merci aux étudiants du master TSM de Lille et à tous les professionnels de la traduction qui ont pris le temps de répondre à mon enquête.

 

*Enquête composée de deux questionnaires anonymisés, un destiné aux étudiants du master TSM de Lille (23 répondants) et un autre aux professionnels de la traduction, tous métiers confondus (30 répondants). Vous pouvez demander un accès aux résultats complets de l’enquête en me contactant par mail (maximilien.dusautois.etu@univ-lille.fr).

 

[i] Source : https://www.tradutec.com/a-propos-de-tradutec/actualites/311-les-chiffres-de-la-traduction-professionnelle-en-2017.html

[ii] Source : https://www.isit-paris.fr/carriere-entreprises/insertion-professionnelle/

[iii] Chiffres communiqués par Rudy Loock, responsable du Master TSM au sein de l’Université de Lille, et issus des enquêtes de l’Observatoire de la Direction des Formations, qui sonde les diplômés 30 mois après l’obtention de leur diplôme, conformément aux demandes du ministère.

[iv] Source : http://www.univ-paris3.fr/medias/fichier/m2p-traduction-editoriale-economique-technique_1546955232570.pdf

[v] Source : https://start.lesechos.fr/emploi-stages/reseau-carriere/bac-2-vs-bac-5-le-match-des-salaires-11581.php

[vi] Définition et explication : https://www.expert-activ.com/soft-management-indispensable-entreprise/

[vii] Pour en savoir plus : https://start.lesechos.fr/emploi-stages/vie-en-entreprise/pour-ou-contre-etre-en-cdi-8904.php

Art : traduire les expositions

Par Angel Bouzeret, étudiante M2 TSM

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Well well, le titre en dit long, alors je ne vais pas laisser plus de suspens : cette année, j’ai décidé de vous parler d’art et même d’Art avec un grand A. L’Art étant un sujet plus qu’étendu, je vais me pencher sur les expositions d’art. Mon but n’est bien évidemment pas de réduire cette vaste discipline, mais justement de vous en détailler une infime partie.

L’art n’a pas de frontière ni de langage, il se vit et se ressent mais sa traduction n’est pas nécessaire dans l’appréhension d’une œuvre. En ce qui concerne sa compréhension, c’est une toute autre histoire. Je ne vais pas m’épancher sur des sujets philosophiques comme « qu’est-ce que l’Art ? » ou « comment comprendre l’Art ? », mais il est évident que le contexte modifie la perception des choses. Par exemple, la très célèbre œuvre Guernica de Pablo Picasso ne sera pas du tout comprise de la même manière, si le contexte de l’œuvre est exposé ou non, ou bien plus ou moins connu du « regardeur » en amont. C’est à ce moment que l’importance du travail du traducteur entre en ligne de compte. Faire en sorte que toute personne, qu’importe sa nationalité et ses connaissances antérieures, soit en mesure de comprendre.

Laissez-moi vous dresser le tableau : dimanche après-midi, jour d’automne, temps pluvieux et froid, vous vous baladez au musée, tout en faisant de votre mieux pour ne pas penser – plus facile à dire qu’à faire – à tous les projets de traduction qui vous attendent. Au cœur du musée, vous vous arrêtez pour lire un panneau explicatif sur les œuvres de Gustave Caillebotte. En vous prenant au jeu, vous continuez de lire et puis déformation professionnelle oblige, votre regard se perd sur les paragraphes en anglais, en italien, en espagnol et en allemand. Essayer de ne pas penser à la traduction ? Raté. Vous commencez à analyser le paragraphe anglais, puis ensuite ceux de vos autres langues de travail. Le résultat vous plaît, oui, non ? Je laisse votre imagination faire le reste, mais vous êtes arrivés à destination.

Au sein des expositions temporaires ou bien permanentes se cachent aussi des traductions qui attirent moins le regard. Il y existe une multitude de supports autres que les panneaux explicatifs à l’entrée des salles comme par exemple les cartels, mais si vous savez ce que c’est : les petites notices autour des œuvres permettant de connaître le nom de l’artiste, le titre de l’œuvre, les matériaux la composant, parfois ses dimensions, ainsi que sa provenance – à savoir le prêteur ; ces éléments composent le « cartel simple ». Ces fameux cartels détaillent aussi l’œuvre en elle-même parfois, par exemple comment le sculpteur a façonné sa statue en décrivant les techniques utilisées, la provenance historique de l’œuvre, le courant artistique ou des éléments descriptifs ; on nomme ce type d’informations le « cartel développé ». C’est pour cela que la traduction d’art se trouve à mi-chemin entre la traduction technique et la traduction créative. Bien sûr selon le cas, il peut s’agir d’une traduction entièrement technique ou que de transcréation, le mélange des deux domaines n’est certainement pas une obligation.

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Eve Bouzeret, cheffe de projets expositions temporaires au Centre des monuments nationaux à Paris depuis 4 ans, a accepté de bien vouloir nous en dire plus sur la création des expositions temporaires.

Dans le processus de création d’une exposition, quand la traduction des supports entre-t-elle en ligne de compte ?

« Nous avons une méthodologie de production pour les expositions temporaires, qui jalonne notre travail, que nous travaillions sur une exposition comme Godard-Picasso : collage(s) à l’abbaye de Montmajour (Arles) ou Victor Hugo, la Liberté au Panthéon, au Panthéon (Paris).

Dès le début de la phase de production du projet, avec le commissaire d’exposition et l’administrateur (directeur) du lieu accueillant l’exposition, nous décidons globalement des éléments de médiation que nous souhaitons mettre en œuvre. Pour faire simple, le texte est l’élément principal de médiation dans une exposition. En fonction du site et donc du type de visiteurs qui y viennent, ainsi que des visiteurs potentiels de l’exposition, nous choisissons le nombre de langues présentes dans le circuit de visite. Contrairement aux expositions permanentes, ou au circuit de visite dans l’ensemble du monument historique, qui sont pérennes, et peuvent bénéficier d’une traduction en une dizaine de langues, les expositions temporaires ne durent souvent que 3 mois en raison des normes internationales de conservation préventive des objets de collection et ont des surfaces restreintes. Ainsi, nous devons souvent nous limiter à des textes en 2, 3 ou 4 langues, sachant que les textes sur les cimaises (murs temporaires) ne seront qu’en français, parfois en anglais, mais très rarement traduits dans une troisième langue. De manière générale, les troisième et quatrième langue se trouvent sur des fiches de salle (document imprimé en petit format, avec lequel le visiteur peut se mouvoir dans l’exposition). L’audioguide multilingue existe pour les expositions temporaires au sein de très grands lieux parisiens mais nous avons rarement les moyens financiers d’en créer.

Enfin, dès que les textes sont rédigés et validés en français, nous pouvons les faire traduire. Cela prend du temps et est assez coûteux, il nous faut donc avoir la version définitive des textes avant de les transmettre aux traducteurs, surtout quand nous ne sommes pas capables de relire ensuite pour vérifier la traduction (il faut avoir un bon niveau pour relire 15 000 signes en langue étrangère et voir où se trouve les erreurs d’un traducteur professionnel, mis à part en anglais aucun d’entre nous ne maîtrise suffisamment d’autres langues). Cela peut d’ailleurs causer problèmes si le traducteur s’estime mal rémunéré, il effectuera son travail au plus vite et ne nous posera pas de questions, alors même que certaines notions sont très spécifiques, impliquant parfois des contre-sens. Avec le coordinateur de traduction, nous essayons donc d’anticiper quelques écueils, comme un lexique de certains termes ou des visuels des œuvres exposées, accompagnant ici les textes à traduire. »

Comment le CMN – Centre des monuments nationaux – choisit-il ses traducteurs ?

« Malheureusement, et contrairement à d’autres prestataires, notre service – le département des manifestations culturelles – n’est pas associé au choix des traducteurs. La traduction étant un domaine très vaste et qui sert pour l’ensemble des services du CMN ou presque, nous avons ce que l’on appelle un accord-cadre, puisque notre établissement public est soumis aux règles des marchés publics. Cet accord-cadre permet de sélectionner une entreprise (parfois il peut être multi-attributaire) de traduction avec laquelle nous aurons des prix fixes au mot selon la langue et les délais grâce à un BPU (bordereau de prix unitaire) à respecter pour la période donnée (généralement 3 à 4 ans). L’entreprise, après mise en concurrence ouverte à tous et sélection suivant des critères techniques et de prix, est notre seul interlocuteur. Nous communiquons par e-mail pour les demandes de devis respectant les prix du BPU pour chaque besoin de traduction. Nous demandons tout de même le CV du traducteur travaillant sur le projet mais nous n’échangeons qu’avec une unique personne, le coordinateur, qui est toujours le même. C’est très pratique, mais cela a aussi des limites. »

Que penses-tu de la traduction dans le domaine de l’art ?

« C’est essentiel car nous avons des visiteurs du monde entier, une partie des visiteurs parle anglais mais pas tous. Si nous proposons le français, l’anglais et l’espagnol (parfois avec des abstracts par manque de place) nous pouvons déjà transmettre des informations et du savoir, à une large part de la population mondiale, et donc de nos visiteurs. Les visiteurs étrangers, doivent aussi se sentir à l’aise dans nos monuments, afin de pouvoir se délecter des œuvres qui sont autour d’eux. Acquérir des informations au cours d’une exposition, et se sentir bien, car ces informations sont données dans une langue maîtrisée, sont des raisons qui peuvent pousser le visiteur à avoir envie de revenir ou bien l’inciter à visiter d’autres lieux du réseau CMN – composé de 100 sites sur toute la France. Néanmoins, la traduction dans le domaine de l’art est difficile car elle fait appel à de nombreuses disciplines : l’histoire de l’art en premier lieu mais renvoie aussi au domaine de la création, de la technique de fabrication, de l’histoire, de la géographie, des échanges géopolitiques, de la philosophie, de la philosophie de l’art, du sensible et des idées des artistes, qui sont parfois saugrenues. Le traducteur doit donc d’abord comprendre les nuances du texte en français, sinon il en découle une perte des niveaux de lecture et de sensibilité liés à la traduction. En général, nous trouvons que les traductions – en anglais tout du moins car nous les comprenons – sont trop littérales et simplistes, mais cela doit aussi venir de la commande initiale à travers l’accord-cadre et des faibles prix négociés. »

Quelles sont les difficultés des traducteurs qui ressortent sur les supports ?

« Si le traducteur n’a jamais fait d’histoire de l’art et ne fréquente pas les musées, c’est un problème majeur. Mais même avec cela, il y a aussi une question de recherches en amont de la traduction et aussi les échanges avec nous. Quand je relis les textes du commissaire d’exposition, j’ai souvent des remarques, quelques suggestions à apporter dans la forme et aussi des questions de fond car certaines idées me paraissent trop complexes pour les visiteurs, certaines phrases sont trop longues, des mots sont à définir, parfois je ne comprends pas moi-même la notion mentionnée. Dès lors, quand je n’ai aucune question du traducteur, je me dis soit qu’il est très très fort, soit qu’il y a un problème. Je trouve donc qu’il faudrait plus échanger, faire des lexiques des mots techniques pour chaque projet, faire des résumés de nos idées générales, outre les textes, afin que le traducteur puisse comprendre les idées principales à transmettre. Dans une exposition, 15 à 25 000 signes par langue sont présents, nous pouvons résumer les idées principales que nous voulons véritablement transmettre aux visiteurs en 1 500 signes, il s’agit du synopsis du projet en réalité. Il nous faudrait peut-être donner ce synopsis et la façon dont nous le matérialisons dans l’espace afin d’immerger le traducteur. En effet, une exposition temporaire n’est pas un livre, ce n’est pas un texte illustré de visuel mais un média à part entière composée d’œuvres d’art et/ou d’objets ethnographiques s’inscrivant dans un espace donné, magnifié par la scénographie et entouré d’expôts – œuvres et tout autre élément de médiation, jeux à manipuler, vidéos, textes, maquettes, etc. »

En effet, la traduction que ce soit pour les expositions temporaires ou pour tout autre domaine reprend les mêmes codes : traduire par rapport au public visé mais aussi adapter la traduction à l’usage prévu. Et comme toujours, un écart se creuse entre la théorie et la pratique. Le traducteur ne pourra pas visiter l’exposition puisque cette dernière est en cours de création, la clef de voûte est donc la communication entre les différentes parties afin de pouvoir saisir au mieux les enjeux et les utilisations de chacun des supports mais aussi appréhender les détails techniques. Néanmoins, des réunions générales entre le coordonnateur et les clients – chefs de projets expositions ici – pourraient permettre de mieux cerner les contraintes et attentes des deux parties. Mais la réalité c’est que le temps et l’argent définissent beaucoup de paramètres dans le secteur de la traduction, si ce n’est tous les paramètres, et que cela laisse peu de place pour modifier les procédures.

Pour ne pas vous donner le cafard, je vais conclure en vous disant que même si nous traducteurs ne pouvons pas modifier les façons de faire sur le marché, nous pouvons toujours essayer de les améliorer et que la traduction dans le secteur de l’art a encore de beaux de jours devant elle, tant le domaine est international, créatif et technique.

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