J’ai testé pour vous : la traduction dans le domaine de la mode

Par Blandine Demay, étudiante M2 TSM

Au cœur de l’économie française, l’industrie de la mode est un secteur qui brasse des milliards d’euros par an et qui, malgré un recul provoqué par la crise sanitaire et le manque de clientèle touristique étrangère, a su reprendre du poil de la bête notamment en privilégiant la vente en ligne, avec près de 60 % de la population présente sur le Web en 2020.

À première vue, on pourrait penser que traduire la mode ne semble pas si difficile, mais cela implique en réalité diverses notions que j’ai eu la chance de découvrir lors de mon stage de première année au sein de l’agence Ontranslation, et que je vais tenter de résumer dans cet article.

Traduire la mode : pour quoi faire ?

La mode est présente partout, et ce, depuis toujours. Elle est d’autant plus visible depuis l’apparition du Web et donc, du E-commerce, dans les années 1990. Depuis cette époque et à l’heure de l’internationalisation, les entreprises en plein essor se sont mises à la vente en ligne dans le but de faire fructifier leur activité et de conquérir des marchés étrangers. Grâce à un catalogue de produits proposé à une clientèle du monde entier, ces dernières ont la possibilité d’accroître leur visibilité et, in fine, d’augmenter leur chiffre d’affaires. Cependant, c’est sans compter sur la traduction du contenu de leurs sites alors indispensable pour toucher des publics de divers horizons et générer davantage de ventes.

Traduire la mode : comment faire ?

Malgré les apparences, la traduction de la mode est un domaine à part entière qui répond à des caractéristiques bien spécifiques et n’est pas donné à tout le monde. En effet, la plupart des contenus de ce type étant destinés à la vente à l’échelle internationale, il s’agit d’un domaine intrinsèquement lié au marketing et, par conséquent, à l’ensemble des caractéristiques qu’implique ce dernier. À l’instar de n’importe quel type de traduction, la traduction marketing requiert bien évidemment des connaissances linguistiques approfondies dans les deux langues, et un vocabulaire spécialisé, mais également des connaissances extralinguistiques. Outre la maîtrise de la grammaire, de l’orthographe, de la terminologie, etc., un minimum de connaissances dans les deux cultures est attendu pour réaliser une traduction de qualité. Toutefois, cette traduction va bien au-delà de la simple transposition linguistique. Elle implique l’utilisation de techniques commerciales, notamment utilisées dans le domaine de la publicité, car, même si son objectif premier reste la traduction d’un document, elle vise à correspondre aux attentes du marché cible et donc à attirer le client. Rien n’est laissé au hasard : les mots et tournures de phrases sont minutieusement sélectionnés afin de susciter l’intérêt du client potentiel et de lui donner envie d’aller plus loin que la simple lecture de l’annonce, de la fiche produit, ou du slogan. L’objectif est d’adopter une communication adaptée, cohérente, et bien évidemment en accord avec les valeurs de l’entreprise car il s’agit ici de lancer ou d’asseoir l’image de la marque.

Pour l’ensemble de ces raisons, il va donc de soi que tout le monde n’est pas capable de traduire ce genre de contenu, les entreprises souhaitant externaliser leur activité doivent faire appel à des traducteurs spécialisés dans le domaine.

En ce qui concerne les principes d’applications, on pense notamment à la notion de localisation, très présente à l’heure actuelle sur le marché, s’apparentant à l’adaptation d’un produit auprès d’une zone géographique définie en veillant au respect de la culture cible. Par adaptation, on entend tout changement ou toute modification nécessaire à la bonne compréhension du texte par l’audience ciblée. Il peut par exemple être question d’adaptation au niveau de la devise, dans un contexte de traduction d’un texte de l’anglais américain vers le français de France, une conversion des dollars en euros est attendue afin que le public cible, en l’occurrence francophone, se sente concerné par ce qu’il lit et que le contenu lui soit utile.

Plus que jamais d’actualité, le principe de transcréation, défini comme « un anglicisme provenant des deux mots anglais « translation » et « creation » et qui représente une démarche marketing visant à l’adaptation d’un message publicitaire à un pays ou une culture étrangère » s’ajoute à la liste. Par opposition à la traduction littérale, la transcréation, également appelée traduction créative, est un processus de traduction où la créativité a toute sa place et s’avère même être nécessaire. En effet, il ne s’agit pas de traduire mot à mot, ou phrase par phrase, mais plutôt d’effectuer un transfert du message dans son ensemble. L’un des objectifs principaux de ce processus repose sur la spécificité culturelle qui va bien au-delà du simple transfert linguistique. Il est essentiel pour une entreprise qui souhaite accroître ses ventes et vendre à l’international d’avoir recours à ce type de procédé,  afin d’instaurer un climat de confiance entre le client potentiel et la marque : le client se sent concerné, attiré, et souhaite acheter les produits de cette marque. Cette activité ne nécessite pas forcément de matériel complexe (outils de TAO entre autres) mais « juste » de la créativité. En bref, on privilégie le fond à la forme.

Mon expérience

Lors de mon stage, la majorité de mes tâches consistait en la traduction de contenu Web et de campagnes publicitaires pour de célèbres marques : du prêt-à-porter aux robes de mariée en passant par les incontournables tongs brésiliennes, j’ai eu le temps et la chance de m’essayer à la liberté qu’offre la transcréation et laisser parler ma créativité tout en palliant l’ensemble des difficultés qu’implique cette dernière. Autant vous dire que les dentelles, le mikado et le tulle n’ont plus de secret pour moi !

Tout d’abord, il faut avoir en tête que chaque marque est différente et possède sa propre identité censée être reflétée par le contenu de ses supports de communication. Mon objectif premier était donc de conserver cette identité en visant l’adaptation à la culture cible. Par exemple, lorsque je devais traduire des descriptions de robes de mariée, une belle plume était de mise de façon à faire rêver la cliente en « enrobant » quelque peu mon propos. Il s’agissait ici de faire appel aux émotions de la future mariée et de la convaincre d’essayer telle ou telle robe. Le problème qui se pose dans ce cas est souvent la limite de caractères imposée. Si vous êtes traducteurs, le taux de foisonnement très élevé de la langue française n’est certainement pas un secret pour vous. Prenons l’exemple d’une traduction de l’anglais vers le français, le texte cible atteindra un coefficient de foisonnement avoisinant les 20 % ! Il m’arrivait donc fréquemment de devoir reformuler voire supprimer des mots ou des morceaux de phrases pour que le texte ne dépasse pas cette limite.

Au-delà de ça, j’ai été confrontée à quelques difficultés telles que le système de tailles et de pointures qui varie selon les pays : une taille 36 en France équivaut à une taille 4 aux États-Unis par exemple. Malgré ces quelques particularités, l’emploi d’anglicismes vient faciliter en quelque sorte la traduction et apporte un côté cosmopolite. Je pense par exemple à la couleur « nude » provenant de l’anglais et qui est aujourd’hui utilisée en français, ou  encore à la coupe de robe de mariée « A-line » et aux jeans « boyfriend » que l’on retrouve souvent.

Bien évidemment, ce type de traduction étant nouveau pour moi, j’ai encore beaucoup de choses à voir et à apprendre, mais c’est un domaine qui m’intéresse particulièrement et dans lequel j’aimerais me spécialiser.

Tu es étudiant en traduction et tu ne sais toujours pas dans quel domaine te spécialiser ? Tu as un penchant pour le secteur du marketing et du E-commerce ? Alors lance-toi dans la traduction de la mode ! Comme l’a si bien expliqué William Brouilly dans son article, ce n’est pas le travail qui manque !

Bibliographie

https://journals.openedition.org/traduire/833.

https://mastertsmlille.wordpress.com/2019/11/03/et-pourquoi-pas-traduire-la-mode/.

https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/07/04/la-creativite-en-traduction/.

https://transeo.io/agence-traduction/traduction-mode-pret-a-porter/.

https://www.at-languagesolutions.com/fr/atblog/traduccion-sector-moda/.

La transcription phonétique du chinois et son importance dans la traduction

Par Léa Bailleux, étudiante M2 TSM

La transcription phonétique du mandarin

D’après le Wiktionnaire, la transcription phonétique est, en linguistique, « l’écriture de mot ou d’un texte utilisant des symboles pour chaque son suivant un système défini ».

Un tel système est donc un guide de prononciation qui, si on le suit, nous permet de prononcer des mots que l’on n’a jamais entendus auparavant.

C’est le cas du Zhuyin Fuhao (注音符號) aujourd’hui utilisé à Taïwan pour enseigner le mandarin ou écrire sur les téléphones et ordinateurs avec un clavier de ce type :

Tous ces caractères sont phonétiques et, mis ensembles, permettent de lire les caractères chinois. On peut prendre pour exemple la phrase « j’aime étudier » qui s’écrit et se prononce comme suit :

Zhuyinㄨㄛˇㄒ丨ˇㄏㄨㄢ˙ㄒㄩㄝˊㄒ丨ˊ
Écriture – chinois traditionnel

Ces systèmes sont très pratiques, mais il y a quand même un problème : il faut connaître la prononciation de chacun de ces caractères de transcription pour lire les caractères chinois… Ce qui n’est pas très utile quand on parle uniquement des langues utilisant l’alphabet latin.

Fort heureusement, le système le plus utilisé actuellement est le Hanyu Pinyin qui utilise l’alphabet latin pour rendre les caractères chinois accessibles aux étrangers, et c’est pour cette même raison qu’il a été adopté en 1958 comme système officielle de transcription en république populaire de Chine, et ce même si les dirigeants chinois reconnaissaient l’efficacité du Zhuyin.

Pour mieux comprendre à quoi correspond le Hanyu Pinyin, reprenons notre exemple précédent :

Zhuyinㄨㄛˇㄒ丨ˇㄏㄨㄢ˙ㄒㄩㄝˊㄒ丨ˊ
Pinyinhuānxué
Écriture – chinois traditionnel

Il y a bien sûr des règles de prononciation avec lesquelles il faut se familiariser pour prononcer les caractères le mieux possible, mais un lecteur francophone peut lire le chinois avec l’aide de cette transcription.

Ainsi, la république populaire de Chine utilise le Hanyu Pinyin depuis 1958, mais ce n’est pas le cas de Taïwan qui l’utilise officiellement depuis 2009 seulement et qui utilisait depuis 2002 le Tongyong Pinyin. Encore avant, elle utilisait le MPS2, une version corrigée du Wade-Giles.

Tout cela est bien intéressant, mais quel est le rapport avec la traduction ?

La transcription phonétique dans la traduction

On pourrait se dire que ces systèmes nous impactent bien peu quand on n’étudie pas le mandarin, mais ces changements ont une répercussion directe : la traduction des noms de personnes du mandarin vers les langues occidentales.

Car bien qu’un public français soit capable de lire le nom de Britney Spears ou bien celui de Meghan Markle, je ne suis pas sûre que ce soit le cas pour 习近平 ou 蔡依林 qui ne sont autres Xi Jinping, l’actuel président de la république populaire de Chine, et Jolin Cai, une célèbre chanteuse taïwanaise.

Ces deux derniers noms ne sont bien sûr pas choisis au hasard : Xi Jinping est la transcription phonétique de 习近平 en Hanyu Pinyin, et Jolin Cai est un mélange entre la transcription en Hanyu Pinyin de son de famille, 蔡, et le prénom étranger qu’elle s’est choisi, Jolin.

Car un autre paramètre est à prendre en compte dans la traduction des noms de personnes : leurs noms étrangers. En effet, il n’est pas rare que des sinophones aient un nom international. C’est une pratique de plus en plus courante depuis les années 1970, c’est-à-dire depuis que la Chine a commencé à s’ouvrir à l’étranger. La plupart des personnes qui se choisissent un nom étranger travaillent dans les affaires, étudient une langue étrangère, ou bien vivent ou ont vécu à l’étranger. Ainsi, lorsque j’ai étudié à Taïwan, un de mes amis se faisait appeler Jack en anglais en Jacques en français car il a fait le choix de garder le même nom alors qu’une autre de mes amies se faisait appeler Sharon en anglais et Judith en français. Le choix du nom étranger peut être le fruit d’une longue réflexion, la traduction de ce que le nom de la personne signifie en chinois, un nom qui ressemble à la prononciation du nom chinois, …

Chacun fait son choix pour les raisons qui lui sont propres, et le traducteur doit aussi faire un choix : reprend-il le nom international de la personne ou bien la transcription phonétique ? Par respect pour la personne et pour faciliter la lecture, c’est bien souvent le premier choix qui est fait, et le nom international reste. C’est pour ça que le créateur du site Alibaba.com est connu comme Jack Ma alors que la transcription de son nom est Ma Yun.

Cet exemple nous permet de remarquer une particularité des noms chinois et asiatiques en général : en mandarin, le nom de famille se place avant le prénom, ce qui peut porter à confusion. Mais on remarque aussi que pour Jolin Cai et Jack Ma, le nom de famille est déplacé après le prénom : le nom est complètement occidentalisé. Ce qui n’est pas le cas des noms dont la transcription est utilisée : nous connaissons Xi Jinping, Deng Xiaoping, Sun Yat-sen, Jiang Qing, … pour tous ceux-là, le nom de famille reste avant le prénom.

Nous l’avons vu, en Chine le Hanyu Pinyin n’est utilisé que depuis 1958, et à Taïwan les systèmes de transcription ont changé par trois fois en une vingtaine d’années, ce qui ne facilite pas le travail du traducteur : doit-il suivre les changements de système ou bien garder les anciennes transcriptions avec lesquelles le lecteur est familier ?

Ce n’est pas un changement qui se fait en un jour. Si nous reprenons l’exemple de Jolin Cai, elle s’est longtemps fait appeler Jolin Tsai, Tsai qui est la retranscription de 蔡 en MPS2, et c’est encore comme ça que l’on retrouve son nom dans la presse :

Alors que sur sa propre page Instagram, elle s’appelle Jolin Cai, Cai qui est la transcription de 蔡 en Hanyu Pinyin :

On voit donc que les changements prennent du temps à être appliqués, mais ils finissent par l’être : nous connaissons tous aujourd’hui 毛泽东 sous le nom de Mao Zedong, mais auparavant il était connu sous le nom de Mao Tsé-toung.

Les systèmes de transcriptions évoluent en même temps que les langues et les sociétés de leurs locuteurs, c’est pour ça qu’il est important pour les traducteurs de savoir quels systèmes sont utilisés et où, mais aussi suivre leurs changements pour rester à jour et ne pas produire de traductions de noms qui seraient obsolètes.

Bibliographie

Alleton, Viviane. « Transcriptions alphabétiques du chinois ». Dans L’écriture chinoise. France : Presses Universitaires de France, 2002, pages 116 à 126.

A Little Dynasty LLC. (2020). « History of Pinyin », Dans A Little Dynasty. [En ligne]. Disponible sur : <https://www.alittledynasty.com/history-of-pinyin.html>.

Cai, Jolin. Instagram. [En ligne]. Disponible sur : <https://www.instagram.com/jolin_cai/>.

Lu, Fran. (2018) « Why Do Chinese People Have Western Names? ». Culture Trip. [En ligne]. Disponible sur : <https://theculturetrip.com/asia/china/articles/chinese-people-western-names/>.

Romanization. « Taiwan’s official romanization system: MPS2 ». Dans Romanization. [En ligne]. Disponible sur : < http://www.romanization.com/tongyong/mps2.html>.

Shih Hsiu-Chuan. (2008) « Hanyu Pinyin to Be Standard System in 2009 ». Dans Taipei Times. [En ligne]. Disponible sur : <https://www.taipeitimes.com/News/taiwan/archives/2008/09/18/2003423528>.

The Independent. « Jolin Tsai accused of insulting China after showing her support for Taiwan’s Olympians ». Dans The Independent. [En ligne]. Disponible sur : <https://theindependent.sg/jolin-tsai-accused-of-insulting-china-after-showing-her-support-for-taiwans-olympians/>.

Wiktionnaire. (2020) « Transcription phonétique », Dans Wiktionnaire. En ligne]. Disponible sur : <https://fr.wiktionary.org/wiki/transcription_phon%C3%A9tique>.

Wu, Haiyun. (2016) « How Chinese People Make Western Names for Themselves ». Sixth Tone. [En ligne]. Disponible sur : <https://www.sixthtone.com/news/1521/https%3A%2F%2Fwww.sixthtone.com%2Fnews%2F1521%2Fhow-chinese-people-make-western-names-for-themselves>.

Réussir son installation en tant que traducteur indépendant

Par Antoine Deruy, étudiant M2 TSM

Après l’obtention de leur diplôme, il faut en moyenne trois à quatre mois aux jeunes traducteurs rejoignant le marché pour terminer leur installation en tant qu’indépendant. Ces chiffres varient énormément, certains s’installant en moins d’un mois, et d’autres obtenant leur premier client après plusieurs mois de préparation.

Ce billet de blog est destiné principalement aux étudiants en traduction, mais également aux personnes en reconversion professionnelle souhaitant créer leur entreprise de traduction. Du haut de ma 5e année d’études post-baccalauréat, et trépignant d’impatience à l’idée de démarrer enfin mon activité professionnelle, c’est tout naturellement que j’ai mené quelques recherches afin de savoir comment réussir du mieux que possible son installation en tant qu’indépendant, pour pouvoir travailler le plus rapidement possible après l’obtention de mon diplôme.

Je vous propose donc aujourd’hui de vous faire part de mes découvertes.

Se renseigner sur la création d’entreprise

En premier lieu, il est important de prendre le temps de vous renseigner sur les différents types de statuts disponibles pour les traducteurs. Choisissez celui qui vous conviendra le plus. Par la suite, n’hésitez pas à vous intéresser à toutes les procédures à remplir pour pouvoir obtenir ledit statut. En général, la plupart des traducteurs indépendants optent pour une microentreprise.

Il s’agit d’une entreprise individuelle bénéficiant d’une régime micro-social simplifié. Pour ne citer que certaines de ses caractéristiques, elle permet de réaliser jusqu’à un maximum de 72 600 € de chiffre d’affaires hors taxes par an. Dans le cas de l’activité de traduction, les bénéfices issus de la prestation de services seront d’ailleurs considérés comme des bénéfices non commerciaux (BNC), et devront donner lieu à des charges sociales à hauteur de 22% du chiffre d’affaires.

L’avantage de ces charges sociales est qu’elles ne s’appliquent qu’en cas de chiffre d’affaires non nul. Pour faire simple, si vous ne faites pas de recettes, vous n’aurez pas à payer de charges sociales.

Il reste ensuite à choisir si vous souhaitez opter pour une imposition « classique », calculé par tranches, ou si vous préférez opter pour le versement libératoire de l’impôt sur le revenu à hauteur de 2,2% du chiffre d’affaires. Ce versement libératoire est plus intéressant à mesure que le chiffre d’affaires augmente, alors qu’il est plus intéressant d’opter pour le régime d’imposition par tranches dans le cas d’un faible chiffre d’affaires.

Cela dit, bien qu’il soit important de s’intéresser à la création de son entreprise dès maintenant, il vaut mieux éviter de la créer sans utilité directe : en effet, il existe un dispositif appelé aide à la création et à la reprise d’entreprise (ACRE) permettant d’être exonéré de ses cotisations sociales pendant les 12 premiers mois suivant la création de son entreprise, en fonction de ses revenus. Autant dire qu’il vaut mieux attendre d’avoir son premier client, ou au moins de se lancer sur le marché pour créer son entreprise, pour en bénéficier de manière optimale.

Il existe encore de nombreuses subtilités, avantages et inconvénients propres à la microentreprise que je ne listerai pas ici, ce n’est pas le but de cet article. De très bons billets existent déjà à ce sujet (comme celui de tradupreneurs). Je vous invite donc vivement à vous renseigner plus en détails sur ce sujet.

Mettre au point une stratégie

Il est important de commencer dès maintenant à mettre au point une stratégie. De nombreux traducteurs commencent par se lancer en tant qu’indépendant, et se posent toutes les questions ensuite.

Définir au préalable quelle approche marketing utiliser pour se faire connaître et ainsi obtenir des clients directs et/ou entrer dans les bases de données des agences de traduction est essentiel. Ainsi, il est primordial de se demander pour quel genre de clients nous souhaitons travailler, et de commencer à répertorier des noms d’entreprises à contacter dès le lancement de l’activité indépendante. De la même manière, il peut être judicieux de préparer une liste des agences avec qui l’on souhaite travailler, afin de pouvoir les démarcher directement après l’installation. Pour ce faire, on peut déjà préparer des CV dans nos principales langues de travail, pour parer à toute éventualité. Cette préparation en amont permet de maximiser sa rentabilité et de minimiser le temps de période creuse suivant généralement le lancement d’une activité indépendant.

Faire le point sur soi-même

Je vous propose ensuite une petite activité d’introspection. Afin d’aborder sereinement le lancement de votre activité, vous devez avoir une très bonne connaissance de vos points forts et de vos faiblesses. Cet exercice vous permettra non seulement de mieux vous connaître, mais également de définir ce que vous souhaitez faire avec votre entreprise. Avez-vous des compétences particulières en PAO (publication assistée par ordinateur) ? Dans ce cas, vous pouvez envisager de proposer à vos clients des services de mise en page. Avez-vous une formation particulière en sous-titrage ou en transcription ? N’hésitez pas à vous en servir. Un bon traducteur doit briller par son adaptabilité et sa polyvalence. N’ayez pas peur de faire feu de tout bois. Établissez une liste de vos connaissances et compétences et analysez celles dont vous pouvez vous servir pour votre activité professionnelle.

Réfléchir à une éventuelle spécialisation

Commencez également au plus vite à réfléchir à une ou plusieurs spécialisations éventuelles, et commencez pourquoi pas à vous former en amont ! C’est bien connu, on recommande à tous les traducteurs de se spécialiser, pour éviter de rester trop généraliste et ainsi n’avoir aucun profil de client cible à privilégier. En vous spécialisant, vous pourrez viser un marché plus précis, et vous démarquer des autres traducteurs en étant l’un des meilleurs sur un domaine de niche. Une fois de plus, n’hésitez pas à faire feu de tout bois ! On ne choisit pas une spécialisation par hasard. Si vous avez des connaissances spécifiques sur un domaine particulier, n’hésitez pas à en tirer parti ! De même, n’hésitez pas à vous spécialiser dans un domaine qui vous intéresse : Vous avez toujours aimé l’informatique, et connaissez les composants de votre ordinateur sur le bout des doigts ? Devenez traducteur spécialisé en informatique ! Il n’y a aucun mal à joindre l’utile à l’agréable, alors autant traduire des textes qui nous intéressent ! Enfin, vous pouvez également tirer parti des connaissances de votre entourage pour votre choix de spécialisation : si vos deux parents sont avocats, vous pourrez plus facilement vous spécialiser dans la traduction juridique.

Même s’il n’est pas essentiel de choisir une spécialisation lors de la création de son entreprise, en avoir déjà au moins une petite idée est un plus, puisque cela vous permettra de voir clairement où vous souhaitez vous diriger.

L’importance d’avoir un site web pour son activité de traduction professionnelle

À des fins de prospection, créer son site web pour son activité de traduction pendant sa dernière année d’études est selon moi une très bonne idée. Cela permet non seulement d’économiser un temps précieux au moment de l’installation, ou plus tard pendant sa carrière, mais également de gagner en visibilité. A la manière du vin, il faut longtemps aux sites internet pour gagner en maturité et donc en « réputation ». Un site web tout juste lancé ne sera pas bien référencé, il faut l’entretenir petit à petit et jouer de SEO (Search Engine Optimization, un processus visant à améliorer le référencement d’un site via des étapes techniques) pour avoir une chance d’apparaître en haut du classement des moteurs de recherche. Autrement dit, au plus tôt un site web est lancé, au plus tôt on peut en espérer en tirer parti. C’est pourquoi je vous recommande d’en créer un le plus rapidement possible.

De nos jours, créer un site web est vraiment bien plus simple qu’avant ! Nombreux sont ceux qui pensent qu’il faut maitriser sur le bout des doigts plusieurs langages complexes de programmation pour être en mesure de créer son site web. Si ce mythe était réalité il y a une dizaine d’années, il n’est plus du tout d’actualité aujourd’hui. Avec l’essor des CMS (Content Management System, ou système de gestion de contenu en français), plus besoin d’être un expert en informatique ! Ces plateformes telles que WordPress, dont je suis prêt à parier que vous avez déjà entendu parler avant aujourd’hui simplifient énormément la création d’un site web. Pour faire simple, elles vous permettent grâce à un affichage WYSIWYG (what you see is what you get) de « coder » votre site web à partir de thèmes et d’éléments assez visuels. Autrement dit, vous pouvez directement modifier votre site web visuellement, sans passer par des lignes de code barbantes.

Aujourd’hui, 42% des sites internet (comme ce blog par exemple) fonctionnent grâce à WordPress, et ce n’est pas pour rien !

De plus, ce CMS étant particulièrement populaire auprès de ses utilisateurs du fait de sa facilité à prendre en main, de nombreux tutos et autres cours sont disponibles sur le web, permettant à tous de se former intégralement.

Enfin, il faut savoir qu’un site web doit être hébergé sur un serveur pour pouvoir être maintenu en ligne. De nombreux hébergeurs sont prêts à héberger votre site en échange d’une contrepartie financière (sous la forme d’un abonnement mensuel). Cependant, si vous souhaitez commencer à vous former et à construire votre propre site web, je vous recommande le logiciel Local. Cet outil vous permet d’héberger vos propres sites en local (sur votre ordinateur), afin de pouvoir tester certaines fonctionnalités, de vous faire à l’architecture WordPress et de construire votre site à votre propre rythme. Une fois votre site prêt à être lancé, vous n’avez qu’à effectuer une copie de votre site grâce à un plugin, et à déposer cette copie chez l’hébergeur de votre choix.

Disposer d’un site web en tant que traducteur indépendant offre plusieurs avantages :

  • Il peut permettre d’obtenir de nouveaux clients
  • Au-delà du point de vue commercial, un site web vitrine peut faire office de carte de visite ou de CV en ligne. Cela peut vous permettre de gagner beaucoup de points et de paraître plus professionnel auprès d’agences par exemple.
  • Une fois créé et selon la stratégie choisie, un site web demande un investissement plus ou moins passif.

Justement, venons-en à cette notion de stratégie. Vous pouvez en effet créer votre site web à différentes fins, qui vous demanderont un investissement plus ou moins conséquent. Si vous souhaitez créer un site vitrine uniquement, et que le référencement ne vous intéresse pas, alors vous n’aurez plus grand-chose à faire une fois le site lancé. Cependant, si vous voulez vous faire repérer via votre site, obtenir un bon référencement est essentiel. Pour ce faire, vous aurez besoin d’opter pour une stratégie SEO : vous pouvez par exemple publier du nouveau contenu régulièrement, ou mettre à jour votre site en permanence afin qu’il soit le plus optimisé possible (Google adore les sites qui chargent rapidement). Cependant, le monde du référencement est un monde sans pitié, et se faire sa place est maintenant devenu très compliqué, même en étant le meilleur référenceur du monde ! Vous voilà maintenant prévenus. Si vous souhaitez tout de même vous lancer dans cette guerre sans pitié, sachez que de nombreuses ressources pour se former gratuitement sont trouvables sur internet.

Enquête menée auprès de traducteurs indépendants

Afin de pouvoir mesurer plus précisément l’impact que pouvait avoir un site web pour les indépendants, j’ai décidé en août 2021 de mener une petite enquête. J’ai donc posé certaines questions à un échantillon d’indépendants (que je remercie encore une fois de s’être prêtés au jeu) sur LinkedIn. J’ai pu recueillir un total de 35 témoignages, que je vous partage aujourd’hui.

Depuis combien de temps travaillez-vous en tant qu’indépendant ? (35 réponses)

J’ai commencé par sonder les répondants, pour connaître leur expérience et leur ancienneté en tant que traducteurs indépendants. J’ai eu la chance d’avoir un échantillon plutôt homogène, même si l’on remarque qu’environ 50% des répondants sont des « jeunes » traducteurs (travaillant depuis moins de 5 ans).

Avez-vous un site web pour votre activité de traduction ? (35 réponses)

Le constat ici est frappant. Malgré la mixité des répondants, plus de 70% d’entre eux possèdent un site web dédié à leur activité de traduction.

J’ai ensuite décidé de questionner ceux qui avaient fait le choix de ne pas avoir de sites web.

Si non, pour quelle(s) raison(s) ? (10 réponses)

Ces données prouvent une fois de plus que certaines personnes sont encore convaincues que créer un site web est plus compliqué que de gravir le mont Everest. Même si certains des répondants n’ont tout simplement pas de temps à consacrer à un site web, beaucoup d’autres évoquent un manque de connaissance les freinant dans ce processus. Ces données montrent bien que même si des CMS comme WordPress ou d’autres sont venus révolutionner le marché, ils ne sont peut-être pas encore assez connus du grand public. Mais revenons maintenant aux indépendants ayant fait le choix d’avoir un site web, et intéressons-nous au moment qu’ils ont choisi pour le mettre en place.

Si oui, au bout de combien de temps l’avez-vous créé après votre installation en tant qu’indépendant ? (25 réponses)

Une fois de plus, le constat est plutôt frappant : 64% des répondants ont créé leur site web soit avant même leur installation (par anticipation), soit dans les 6 premiers mois de leur activité. On voit donc qu’il s’agit d’une priorité absolue pour la plupart des indépendants.

Si oui, l’alimentez-vous régulièrement (mises à jour du contenu, blog, SEO) ? (25 réponses)

J’ai ici choisi de les questionner quant à la stratégie qu’ils avaient adoptée pour leur site web. C’était à prévoir, la plupart des indépendants se servent de leur site web uniquement comme une vitrine, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas spécialement d’intérêt à mettre en place des stratégies SEO supplémentaires, ou de temps à investir. Il semblerait donc qu’un site vitrine soit l’option préférée des indépendants.

Si vous avez un site web, considérez-vous qu’il vous permette d’obtenir de nouveaux clients ? (26 réponses)

Voici enfin la question que vous attendez-tous ! Cet « investissement » peut-il être rentable ? Je vous laisse regarder les chiffres par vous-même :

On peut constater qu’une assez grosse partie des traducteurs ne considère pas que leur site web leur permette d’obtenir de nouveaux clients. Ces chiffres, bien que décevants, peuvent en partie être expliqués par la question précédente. En effet, il est assez simple de déduire que les traducteurs ne trouvant pas que leur site leur rapporte des clients sont les mêmes que ceux qui ne font pas grand-chose pour rendre leur site « compétitif ». Ainsi, les 30% des traducteurs parvenant à obtenir des clients grâce à leur site sont certainement ceux qui y consacrent le plus de temps, à travers une stratégie plus compétitive. Intéressons-nous désormais à la proportion de « clients » que les traducteurs estiment obtenir grâce à leur site web

Si oui, quel pourcentage de votre clientèle ? (10 réponses)

Une fois n’est pas coutume, les réponses sont loin d’être unanimes. Cependant, on peut rapidement constater que 60% des traducteurs considérant que leur site web leur rapporte des clients pensent que ceux-ci ne représentent pas plus de 25% de leur clientèle, ce qui est plutôt peu.

Nous l’avons bien compris, il ne faut pas se créer un site web en espérant obtenir en un claquement de doigts une clientèle régulière et complète. Même si l’on peut espérer en tirer certains clients, il est un peu dangereux de tout miser dessus, surtout sans stratégie SEO solide. Il faut plutôt voir son site web comme un plus, un outil qui une fois mis en ligne peut nous rapporter quelques clients « bonus » de manière irrégulière. Afin de ne pas tomber de haut, il peut être intéressant de créer son site web avec pour objectif d’en faire une carte de visite professionnelle, plutôt que d’en espérer quoi que ce soit (en tous cas à court terme).

Tirer le plein parti de ses enseignements et des stages

Enfin, en tant que futur professionnel de la traduction, je pense qu’il vous faut tirer le plein parti de vos enseignements et de vos stages, quels qu’ils soient : même si une expérience ou un stage peut s’avérer rébarbative, il y aura toujours quelque chose à apprendre, même si ce n’est pas ce qu’on aurait préféré découvrir. Il faut profiter de toutes ces expériences pour accumuler un maximum de connaissances, car on ne sait jamais à l’avance ce que l’avenir nous réserve, et un thème que l’on ne trouvait pas intéressant peut en fait devenir notre spécialisation cinq ans plus tard.

Bibliographie

« Aide à la création ou à la reprise d’une entreprise (Acre) ». https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F11677.

Gagné, Gaëlle. « Créer un site web pour votre entreprise de traduction ». Tradupreneurs (blog), 17 décembre 2019. https://www.tradupreneurs.fr/creer-un-site-web-pour-votre-entreprise-de-traduction/.

Gagné, Gaëlle. « Devenir traducteur indépendant en microentreprise ». Tradupreneurs (blog), 18 août 2020. https://www.tradupreneurs.fr/devenir-traducteur-independant-en-microentreprise/.

« Imposition du micro-entrepreneur (régime micro-fiscal et social) ». https://www.service-public.fr/professionnels-entreprises/vosdroits/F23267.

Wisniewski, Anaïs. « Jeunes traducteurs indépendants : entre attentes et réalité » MasterTSM@Lille (blog), 31 janvier 2021. https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/01/31/jeunes-traducteurs-independants-entre-attentes-et-realite/.

Deneufbourg, Guillaume | Translatologic. « La Traduction Spécialisée En Sept Questions », 13 juillet 2021. https://translatologic.com/2021/07/13/la-traduction-specialisee-en-sept-questions/.

« L’essentiel du statut – Autoentrepreneur.urssaf.fr ». https://www.autoentrepreneur.urssaf.fr/portail/accueil/sinformer-sur-le-statut/lessentiel-du-statut.html.

Rioux, Chantal. « Créer un site WordPress de développement en local ». La Plume WordPress (blog), 21 septembre 2018. https://laplumewordpress.com/creer-un-site-wordpress-de-developpement-en-local/.

« Statut Auto-Entrepreneur 2021 – Tout savoir en 1 seul clic ». https://www.portail-autoentrepreneur.fr/statut-auto-entrepreneur.

La créativité en traduction

Par Nicolas Béridot, étudiant M1 TSM

Traduire, c’est rester assis à son bureau toute la journée et retranscrire vers une langue B des mots écrits par d’autres personnes dans une langue A. À première vue, il n’y a rien de bien créatif là-dedans. Mais doit-on réellement dire adieu à la créativité lorsque l’on choisit de se lancer dans une carrière qui consiste à traduire les mots de quelqu’un d’autre ?

Tout d’abord : qu’est-ce que la créativité ?

Bien qu’il fasse partie intégrante du fonctionnement de notre cerveau, il demeure difficile de bien définir le concept de créativité. D’après le CNTRL, il s’agit de « la capacité ou le pouvoir qu’a un individu de créer, c’est-à-dire d’imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau. »

Ce « quelque chose » peut être un objet, un concept ou, dans le cas de la traduction, des phrases et formulations. Ainsi, dans le contexte de ce billet de blog, il s’agit d’utiliser le contenu d’un texte écrit dans une langue étrangère (la langue source), et de le transformer dans le but de créer un texte cible adapté aux normes de la langue vers laquelle on traduit (la langue cible).

La traduction est-elle une activité créative ?

Ça dépend.Tout dépend du type de texte et de son public cible. La créativité jouera un rôle bien plus important dans une traduction publicitaire, littéraire ou encore audiovisuelle que dans la traduction d’une notice de four à micro-ondes ou d’un catalogue de références techniques, par exemple. Le traducteur disposera toujours d’une certaine marge de manœuvre dans son travail étant donné qu’il doit trouver des formulations adaptées dans la langue cible. Peu de projets font exception à la règle : de manière générale, seuls les projets très techniques, et certains projets juridiques ou institutionnels requerront des traductions particulièrement littérales et respectueuses des spécificités du texte source.

« La traduction transforme tout pour que rien ne change. »

– Günter Grass

En effet, un degré plus ou moins élevé de créativité est nécessaire afin de parvenir à transmettre un message d’une langue vers une autre. C’est tout du moins ce que l’on attend des traducteurs et traductrices aujourd’hui, bien que cela n’ait pas toujours été le cas ; en témoigne le débat qui a longtemps divisé la profession. Une traduction doit-elle être créative ou littérale ? Est-il acceptable de s’éloigner du texte source afin d’adapter le contenu à la culture cible, et de transmettre ainsi le message original (jeux de mots, expressions, références, etc.), ou doit-on, au contraire, lui rester fidèle au risque de ne pas se faire comprendre par le lecteur ? Eugène Nida recommandait d’opter, si possible, pour « l’équivalent naturel le plus proche du message de la langue source ». Lawrence Venuti qualifiait quant à lui ce choix de manque de respect envers le texte original et son auteur, et affirmait même qu’il s’agissait d’ethnocentrisme et de narcissisme culturel.

Certains secteurs poussent parfois les traducteurs à faire preuve d’un haut niveau de créativité dans leur travail : les traductions littéraires et audiovisuelles en sont de bons exemples. Comme cela a pu être abordé plus en détail dans un précédent billet disponible sur ce blog, le traducteur peut faire le choix de traduire des termes fictifs tels que des noms propres. Un cas particulièrement marquant du fait de sa popularité est celui de la série de livres Harry Potter dans laquelle « Hogwarts » a été traduit par « Poudlard », « Muggle » par « Moldu », ou encore « Hufflepuff » par « Poufsouffle », le but étant de conserver l’impression donnée par l’original tout en donnant une sonorité française au terme qui soit facile à comprendre et à prononcer.

Les traducteurs ont-ils besoin de créativité ?

Qu’il s’agisse d’audiovisuel, de tourisme, de mode, de jeux vidéo, de romans, de bandes dessinées ou encore de chansons, la majorité des domaines qui intéressent le plus les traducteurs aujourd’hui ont une chose en commun : la créativité. Mais pour quelles raisons est-elle si importante ? Comment expliquer que, malgré le casse-tête que peut représenter une traduction créative, celle-ci demeure aussi prisée des traducteurs ?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d’en aborder une autre : peut-on se contenter de traduire littéralement toute sa vie ? Chacun et chacune aura sans doute une opinion différente à ce sujet, mais il est indéniable que la traduction littérale n’est pas la plus enrichissante des traductions. Nous apprécions tous une certaine part de défi dans notre travail : un défi rend toute activité plus intéressante et stimulante. Il donne d’une part un objectif à atteindre, et d’autre part une opportunité d’apprendre de nouvelles choses, de découvrir de nouvelles formulations et de développer sa confiance en soi. En traduction, ce défi est bien souvent incarné par la créativité qui peut ainsi transformer une tâche difficile telle que la traduction de jeux de mots en une activité réellement plaisante et enrichissante. Grâce à cette stimulation, un métier peut devenir une véritable passion pour celui ou celle qui l’exerce tandis que, en ne demandant que des recherches terminologiques et en n’exigeant qu’un faible degré de réflexion et de créativité, une traduction littérale peut parfois diminuer l’intérêt du traducteur pour son travail. Bien que son importance varie en fonction des goûts de chacun, la créativité est donc omniprésente pour les traducteurs et leur permet d’être toujours surpris par leur travail, chaque jour apportant son lot de nouveautés et ses propres défis.

L’objectif premier du traducteur est de passer inaperçu, et cela devient plus facile avec le temps : plus un traducteur maîtrise un domaine et entretient une relation de confiance avec son client, plus il est à l’aise et commence à prendre des libertés, à rédiger des phrases plus fluides et moins littérales afin d’offrir un texte qui semble « naturel » au lecteur. Cet aspect de la traduction, qui démontre la place que prend la créativité, fait toute la différence entre un traducteur humain et un ordinateur : en traduisant trop littéralement, sans adaptation et sans créativité, le traducteur perdrait la qualité qu’il apporte par rapport à la traduction machine.

La créativité, une sécurité pour les traducteurs ?

Quand on parle de l’avenir de la traduction, le sujet de la traduction automatique (ou traduction machine) est bien souvent évoqué du fait des améliorations significatives que cette technologie a connues depuis quelques années. Cette constante évolution peut mettre le travail du traducteur en danger dans des secteurs très techniques qui nécessitent des traductions plus littérales car, à terme, il aura plus de chances d’être remplacé par la machine. Le travail du traducteur reste néanmoins indispensable dans certains domaines tels que le littéraire ou le marketing, et cela pour une raison principale : le cerveau humain, contrairement à la machine, est doté de créativité. Là où l’humain pourra reformuler les phrases afin de faciliter leur compréhension par le public cible, la machine traduira mot à mot et produira un résultat parfois difficile à comprendre. Déjà cités précédemment, les jeux de mots et les références culturelles, qui illustrent parfaitement la nécessité d’être créatif en traduction, peuvent être importants dans certains secteurs (audiovisuel, publicitaire, jeux vidéo, etc.) et ne peuvent à ce jour être traduits par un ordinateur. Cette capacité à la réflexion et à la créativité est ainsi un réel atout pour les traducteurs humains et leur assure une sécurité dans leur travail.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet des difficultés rencontrées par la traduction automatique face à la traduction créative, je vous conseille fortement la lecture d’un précédent billet publié sur ce blog : Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine.

Bibliographie

ANON (CNTRL). CRÉATIVITÉ : Définition de CRÉATIVITÉ [En ligne]. Disponible sur : < https://www.cnrtl.fr/definition/cr%C3%A9ativit%C3%A9 > (consulté le 26 juin 2021)

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COUPAMA M. Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ? [En ligne]. MasterTSM@Lille. 2 mai 2021. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/05/02/traduire-les-noms-propres/ > (consulté le 1 juillet 2021)

GIROD P. Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine [En ligne]. MasterTSM@Lille. 17 décembre 2017. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2017/12/17/traduction-marketing-et-transcreation-remparts-contre-la-traduction-machine/ > (consulté le 29 juin 2021)

MORR K. Qu’est-ce que la créativité ? Le guide ultime pour comprendre cette aptitude indispensable. In : 99designs [En ligne]. 2019. Disponible sur : < https://99designs.fr/blog/pensee-creative/creativite-le-guide-ultime/ > (consulté le 27 juin 2021)

NIDA E. Toward a science of translating: with special reference to principles and procedures involved in Bible translating. E.J. Brill, 1964. ISBN : 978-90-04-13281-8.

VENUTI L. The Translator’s Invisibility: A History of Translation. London New York : Routledge, 1995. (Translation studies). ISBN : 978-0-415-11537-7.

VEZZARO C. « Being Creative in Literary Translation: A Practical Experience » [En ligne]. 2010. Disponible sur : < https://jyx.jyu.fi/bitstream/handle/123456789/26849/VezzaroCreativeTranslation.pdf?sequence=1 > (consulté le 10 mars 2021)

Le casse-tête de la traduction de mangas

Par Sara Quintin, étudiante M1 TSM

C’est quoi un manga ? Les mangas sont une sorte de bande dessinée d’origine asiatique en noir et blanc, qui se lisent de droite à gauche. Au Japon, les mangas sont considérés comme des objets de grande consommation. Il existe de nombreux genres, les plus connus sont les shonen qui sont destinés aux jeunes garçons, les shojo pour les jeunes filles, les seinen pour les hommes et les josei pour les femmes etc. La France est la deuxième plus grosse consommatrice de mangas au monde.

La culture japonaise est très différente de la culture française ou même occidentale et on le ressent quand on lit des mangas. Il y a bien souvent de nombreuses références dans les mangas, que ce soient des références culturelles, historiques ou religieuses et quand cela arrive les termes ne sont généralement pas traduits et suivis d’un astérisque et d’une explication. Dans le manga Noragami, par exemple, qui porte sur les divinités japonaises il y a de nombreuses références culturelles inconnues des Occidentaux comme les dates de visite des temples et pourquoi il faut aller au temple à cette date précise, des références religieuses avec les nombreuses divinités japonaises qui sont mentionnées dans le manga.

La traduction des onomatopées est un des éléments qui posent le plus de problèmes de traduction. Au Japon, les onomatopées sont utilisées aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, on trouve la plupart dans les dictionnaires mais elles ne s’y trouvent pas toutes. En japonais il en existe 3 sortes (Les giongo imitent des sons, les giseigo traduisent les voix, ils sont beaucoup utilisés dans les mangas et les gitaïgo sont des mots imitant l’état) et il n’y a pas toujours d’équivalent en français. Bien souvent, les onomatopées ne sont pas traduites, puisque très chronophage et, comme les références culturelles, historiques et religieuses, sont suivies d’un astérisque pour expliquer la signification de cette dernière ou alors elles ne sont pas traduites à la demande de l’éditeur japonais pour garder le style de l’auteur. Il est parfois même impossible de les traduire si l’onomatopée est trop liée au dessin, on rajoute alors la traduction en plus petit à côté de l’onomatopée japonaise. Elles servent à exprimer une sensation, un sentiment, une situation ou une idée. En France, les onomatopées sont considérées comme étant plutôt le mode d’expression des enfants, là où au Japon elles sont utilisées dans le langage courant. Les mangas pour filles sont considérés comme étant les plus créatifs en matière d’onomatopées. Quelques exemples d’onomatopées : kyaa est l’onomatopée correspondant aux cris d’une femme, le chat ne fait pas miaou mais nyaa nyaa, un cœur qui bat la chamade doki doki etc. Certains mangakas vont plus loin et créent même des onomatopées. Un exemple assez connu serait le zukyûûûn de Araki Hirohiko, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure qui est l’onomatopée du baiser spontané.

Une autre difficulté de traduction liée aux onomatopées est le foisonnement. On n’a pas toujours d’équivalent français d’onomatopées japonaises et donc il n’y a pas d’autre choix que d’étoffer. Néanmoins, il y a une place limitée dans les cases des mangas ce qui amène à omettre certains détails.

Au Japon, il existe quelque chose que l’on n’utilise pas en France, il n’y a donc pas d’équivalent. Ce sont les suffixes honorifiques comme san qui est le plus connu, kun, chan, senpai, sensei, sama et dono. Ces suffixes indiquent la plupart du temps la relation entre plusieurs personnes et sert à exprimer la politesse. On les place après le nom de l’interlocuteur : Onizuka-sensei, Inumaki-senpai, Yuji-kun

San est traduit le plus souvent par monsieur ou madame pour quelqu’un dont on n’est pas très proche. Il est souvent associé avec le nom de famille.

Kun est utilisé pour un ami ou un camarade garçon, il n’est utilisé pour une fille qu’en cas de proximité.

Chan est l’équivalent de kun pour les filles, c’est très affectif.

Senpai est utilisé pour quelqu’un qui a plus d’expérience ou qui est plus âgé que ce soient des collègues ou des camarades de classe.

Sensei est le professeur, le médecin, l’artiste… il s’utilise après le nom de famille ou seul.

Sama désigne les personnes haut placées ou de grande valeur, c’est un signe de grand respect. Il est utilisé pour désigner Dieu : Kami-sama.

Et enfin dono qui est très peu utilisé de nos jours se situe entre san et sama. Il était beaucoup utilisé du temps des samouraïs.

Il existe d’autres suffixes honorifiques mais ceux-ci sont les plus fréquents. Mis à part san et sensei les autres suffixes ne sont généralement pas traduits car il n’existe pas de terme équivalent en français. Ces suffixes sont très utilisés au Japon puisqu’ils créent une sorte de hiérarchie qui est très importante pour les japonais.

Et pour ce qui est des noms des attaques ou des armes ? Dans certains mangas les attaques et les armes gardent leur nom japonais, par exemple, dans One Piece d’Eiichiro Oda, les 3 katanas de Roronoa Zoro sont Enma, Sandai Kitetsu et Wado Ichimonji que ce soit dans la version japonaise ou française, dans Bleach de Tite Kubo, les armes, appelés les Zanpakutô gardent également leurs noms japonais. Les attaques comme le Bankai pour n’en cité qu’une ne sont pas traduites mais suivies d’un astérisque et de leur signification tout comme pour les onomatopées. Parfois, quand les attaques sont traduites, c’est la traduction anglaise qui reste même dans la version française. Les noms d’attaques de la version originales peuvent même parfois être en anglais comme la Room ou le Shambles de Law (One Piece) ou encore le Bound Man de Luffy (One Piece) et dans ce cas elles restent en anglais dans la version française.

C’est la même chose pour les êtres ou créatures propres à leur manga. Dans Noragami, dans la version originale et française, ils sont appelés ayakashi, dans Bleach ce sont les hollow et les shinigami… Certains mangas traduisent ce genre de choses, d’autres non, tout dépend des éditeurs et de l’auteur.

Les traducteurs font face à de nombreux problèmes concernant la traduction des mangas, il en existe d’autres mais ceux-ci sont des exemples de la difficulté du métier dû à la grande différence culturelle entre autres. 

Ressources documentaires :

https://www.koomeo.com/fr/traducteur-de-mangas-et-animes/
https://www.msn.com/fr-fr/actualite/technologie-et-sciences/traduire-des-mangas-un-d%C3%A9fi-%C3%A0-l-heure-des-scantrads-les-traductions-pirates/ar-BB1f330r
http://konishimanga.fr/2017/10/11/interview-xavier-hebert/
https://www.japoninfos.com/quelques-suffixes-japonais-san-kun.html
Poupée, Karyn. Histoire du manga. Tallandier, 2014
Nouhet-Roseman, Joëlle. Les mangas pour jeunes filles, figures du sexuel à l’adolescence. Érès, 2011.
Nouhet-Roseman, Joëlle. « Maji maji, regard sur les onomatopées ». Cliniques mediterraneennes n° 81, n°1 (18 juin 2010): 167-79.

La langue des signes française, une langue enfin (re)connue ?

Par Chloë Tanguy, étudiante M1 TSM

Tandis qu’elle a reçu officiellement le statut de « langue à part entière » en 2005, la langue des signes française (ou LSF) gagne de plus en plus en visibilité, en particulier depuis le début de la crise sanitaire. La traduction des allocutions officielles en langue des signes a notamment permis une réelle prise de conscience quant au manque d’accessibilité de l’information et à la reconnaissance insuffisante de la communauté Sourde.

Ainsi, face aux diverses actions mises en place à l’échelle nationale et internationale, un certain intérêt pour cette langue s’est développé. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais vous présenter la langue des signes (française principalement), une langue encore trop peu (re)connue aux yeux de la société.

Un grand merci à Pénélope Houwenaghel, interprète FR/LSF et fondatrice de la SCOP Via, pour avoir pris de son temps afin de m’aider mais également pour ses précieux conseils.

Lettres L, S et F en langue des signes française


Un peu d’histoire pour commencer

Selon plusieurs études, l’origine des langues des signes (ou LS) serait aussi ancienne que l’humanité. En effet, certains estiment que les personnes qui ne pouvaient pas parler utilisaient une forme de communication gestuelle afin de s’exprimer. Au cours de l’Antiquité, les sourds alors perçus comme « simples d’esprit » étaient isolés et n’avaient pas accès à l’éducation. Ne pouvant pas développer la langue des signes telle que nous la connaissons aujourd’hui, ils ne se contentaient que d’un nombre de signes bien plus limité.

Ce n’est qu’au milieu du XVIIIe siècle, grâce à l’abbé Charles-Michel de l’Épée, que nombre d’enfants sourds ont eu un accès gratuit à l’éducation. Avant cela, seuls ceux qui étaient issus de familles riches avaient les moyens de payer un précepteur (qui, par ailleurs, ne leur enseignait pas la langue des signes mais les éduquait oralement). Après avoir inventé quelques gestes (qui n’ont rien à voir avec la LSF) auxquels il ajouta quelques notions grammaticales spécifiques à la langue française, l’abbé de l’Épée créa, à Paris, la première école accueillant des enfants sourds. C’est grâce à cet établissement que les premiers Instituts pour jeunes sourds ont été créés, permettant ainsi l’émergence de la LSF au fil des générations.

Estimant toutefois que la LSF n’est pas une « vraie langue » ou qu’elle « favoriserait le développement de tuberculoses » (puisqu’on pensait que signer empêchait de bien respirer), il fut décidé, en 1880, lors du Congrès de Milan, de privilégier la méthode orale dans l’éducation des enfants sourd. Le résultat ? La LSF a été proscrite pendant près d’un siècle, et ce, jusqu’en 1975, année durant laquelle un mouvement a été lancé : le Réveil Sourd. Ce mouvement est né d’une forte volonté de la communauté sourde de s’émanciper sur le plan social, culturel et linguistique. Ce n’est qu’après plus de 30 ans de revendications pour la reconnaissance de la LSF qu’elle devient finalement, le 11 février 2005, une langue à part entière aux yeux de la loi française. Depuis 2008, il est d’ailleurs possible de choisir la LSF comme option au Bac ou encore, depuis 2010, de passer un CAPES de LSF.

En février 2020, dans le cadre des 15 ans de la loi n° 2005-102 du 11 février 2005, s’est tenue la 5e Conférence nationale sur le handicap. Lors de cet évènement, le gouvernement français a décidé d’intensifier les campagnes de sensibilisation, mais aussi de renforcer l’accompagnement des personnes en situation de handicap sur divers points : l’accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, ou encore l’accès à l’information (en traduisant par exemple l’ensemble des allocutions gouvernementales en LSF).

La langue des signes, c’est quoi exactement ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’ensemble des LS s’appuient sur plusieurs paramètres :

  • La position/configuration des doigts, ainsi que les mouvements et l’orientation des mains ;
  • Les expressions du visage : les expressions faciales (ou encore le mouvement des épaules) permettent d’accentuer les nuances du discours.

La LSF ne « traduit » pas littéralement le français parlé. Comme n’importe quelle autre langue, elle possède sa propre structure, à savoir : temps + lieu + sujet + action. Il faut savoir aussi que chaque langue des signes possède son propre lexique et, accessoirement, son alphabet dactylologique (il retranscrit gestuellement chaque lettre de l’alphabet ; cet alphabet n’est utilisé que pour épeler certains noms propres ou lieux inconnus). Selon les pays, l’alphabet s’effectue avec une main (la main droite pour les droitiers ou la gauche pour les gauchers) mais certains utilisent les deux mains (notamment en langue des signes britannique, néo-zélandaise ou encore australienne).

D’ailleurs, en parlant de prénoms, saviez-vous qu’il est courant, au sein de la communauté sourde, de donner des surnoms ? Il se compose généralement de la première lettre du prénom suivi d’un signe attribué selon une caractéristique physique ou morale, une particularité, un matricule, etc. qui distingue la personne.

En plus de ces signes dactylologiques, trois autres types de signes constituent la LSF :

  • Il existe des signes iconiques : le signeur mime un objet ou une action (comme pour les termes « manger », « boire », « maison », etc.) ;
  • À la différence des signes iconiques, certains signes sont moins concrets : ils permettent de parler d’un concept ou d’une idée plus abstraite (même s’il est possible d’utiliser un signe iconique dans une métaphore, une expression idiomatique, etc.) ;
  • On retrouve aussi des signes issus des langues vocales : le signeur utilise la première lettre dactylologique du mot suivi du reste du signe (mouvement ou position de la main/des doigts). Certains signes sont également issus des LS étrangères, tout comme on pourrait retrouver des emprunts aux langues étrangères dans les langues vocales.

Malgré ce que l’on pourrait penser, non, la langue des signes n’est pas universelle. Eh oui, les signes peuvent différer d’un pays à l’autre, voire même d’une région à une autre (on en recense près de 121 à travers le monde). Même si la base grammaticale est la même, chaque pays (ou région) possède une culture, un accent et un vocabulaire différent. Comme vous avez pu le remarquer un peu plus haut, j’évoque la LS britannique, néo-zélandaise et australienne. Ces trois langues font partie de la même « famille » du fait de leur similarité, toutefois, chacune conserve une certaine singularité. De plus, à l’instar des langues vocales, les LS ont, elles aussi, tendance à évoluer au fil du temps.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Fédération mondiale des Sourds a tenté de créer une langue universelle : le gestuno (d’ailleurs si le sujet des langues universelles vous intéresse, je vous conseille un billet sur l’espéranto rédigé en 2020 par Gabriel Lacroix). Cependant, il existe à ce jour une langue des signes internationale (LSI également appelée Signes Internationaux) La LSI est principalement employée afin de faciliter la communication et la compréhension entre plusieurs Sourds qui ne sont pas de la même nationalité ou lors d’évènements internationaux (colloques, échanges transnationaux, etc.).

Traduction ou interprétation ?

Pour les langues orales, il ne faut pas confondre la traduction et l’interprétation et pour la langue des signes, c’est pareil ! Enfin… à quelques détails près. Vous me direz donc « Oui, mais on ne peut pas écrire la langue des signes, alors où est la différence ? ». Eh bien, la différence est que la traduction en langue des signes s’effectue d’un format écrit vers un format vidéo (que certains appellent LS-vidéos), tandis que l’interprète va transposer oralement un discours depuis ou vers la LSF, voire entre deux langues des signes.

Saviez-vous que les interprètes en LSF sont (en théorie) les seuls à transposer un discours vers une langue qui n’est pas leur langue maternelle ?

Comme on peut souvent l’entendre : « ceux qui connaissent le mieux une langue sont ceux qui la pratiquent depuis l’enfance », et cela vaut pour toutes les langues. En effet, il est plus naturel de traduire vers sa langue maternelle, parce qu’on en maîtrise bien mieux les subtilités et les nuances qu’un traducteur/interprète non-natif.

Néanmoins, cette exception qui confirme la règle se justifie à deux titres :

  • La langue des signes n’est pas la langue naturelle[1] de tous les sourds, car beaucoup d’entre eux ne l’utilisent pas (pour ceux qui le sont devenus à un grand âge, dans ce cas, les sous-titres seront privilégiés[2]). On remarque d’ailleurs qu’une grande partie des personnes qui maîtrisent la langue des signes sont entendants ;
  • L’interprétation en LSF s’effectue majoritairement depuis un discours oral, vers la langue des signes (et vice-versa).

La demande en traduction et interprétation FR/LSF est assez variée. En effet, elle peut aussi bien être effectuée pour un particulier, que pour un professionnel ou une association, et elle peut être formulée dans le cadre d’une réunion, d’une formation, voire d’un rendez-vous (médical, bancaire, judiciaire, etc.), d’un entretien professionnel ou encore, dans le cadre d’évènements : conférences, colloques, etc.

Ces dernières années, on observe également le développement de la « visio-interprétation » : l’interprète traduit à distance depuis et vers la LSF un appel téléphonique, un rendez-vous, un entretien, etc. et ce, entre au moins une personne entendante et une personne sourde.

En ce qui concerne les traductions en LSF dans le format vidéo, il sera plus approprié de faire appel à un traducteur dont la langue naturelle (ou première langue) est la LSF. Ce genre de vidéos, on peut par exemple en retrouver, depuis 2018, sur 6Play. En effet, le groupe M6 a mis en place sur sa plateforme web « le 10 minutes », un magazine d’actualité présenté de bout en bout par des traducteurs en LSF. Contrairement aux programmes d’informations quotidiens (comme le journal télévisé), son contenu est adapté à un public sourd ou malentendant. Par ailleurs, des journalistes et traducteurs sourds publiaient des articles, des reportages, des journaux télévisés etc. au format vidéo sur le site Websourd, et ce, jusqu’à sa fermeture en 2015. Websourd était une société coopérative qui avait pour activité : un service de traduction, un service de visio-interprétation, un site d’information à destination des sourds signeurs.

On remarque également un développement de l’accessibilité dans le secteur culturel. En effet, de plus en plus de musées et galeries d’art font appel à des traducteurs et interprètes afin de traduire leur contenu visuel et retranscrire les explications des guides dans le cadre des visites. Au Louvre-Lens, par exemple, des visites guidées sont proposées en LSF et un parcours en totale autonomie en LSF a été mis en place par le biais d’un Guide multimédia.

Et les nouvelles technologies dans tout ça ?

Ces dernières années, plusieurs applications et sites internet ont été mis en place afin de faciliter la compréhension, l’échange et l’intégration de la communauté sourde. De ce fait, je vais, dans cette dernière partie, vous présenter deux applications qui permettent de traduire vers la langue des signes.

La première que je souhaite mettre en avant est Elix. Créé en 2010, Elix est un dictionnaire bilingue FR/LSF. Son utilisation est assez simple : comme pour tout dictionnaire bilingue, on tape un terme dans la barre de recherche puis apparaît, non seulement la définition, mais aussi une vidéo sur laquelle un traducteur signe le terme recherché et/ou sa définition vers la LSF. Au total, ce dictionnaire recense plus de 15 000 signes et plus de 22 000 définitions traduites en LSF. Néanmoins, même si ce dictionnaire est constamment en développement, il arrive que certains signes ou définitions ne soient pas encore traduits.

La seconde application qu’il me semblait intéressant de présenter est Hand Talk. À la différence d’Elix, il s’agit ici d’un traducteur, et non pas d’un dictionnaire. Ainsi, comme sur Google Traduction ou DeepL, il est possible de traduire plusieurs phrases (à une limite de 140 caractères) qu’Hugo ou Maya, des traducteurs virtuels, transposeront vers la langue des signes. Cette application n’est toutefois pas disponible en FR/LSF mais en EN(US)/ASL ainsi qu’en PT/LSB (langue des signes brésilienne également connue sous le nom de Libras) puisque Hand Talk a été créé par Acesso para todos, une entreprise brésilienne dont l’objectif est de créer un web plus innovant et accessible à tous. En plus d’une application, Hand Talk met à la disposition des entreprises une fonction « traduction de texte et d’images ». Cette fonctionnalité permet de traduire en Libras le texte ou les images disponibles sur le site internet de l’entreprise, afin de le rendre plus accessible aux Sourds signeurs.

Pour conclure

La LSF est une langue riche culturellement et ne cesse d’évoluer. Grâce aux diverses actions nationales et internationales, nous aurons de plus en plus l’occasion de découvrir cette langue, favorisant une évolution de la demande et du nombre de traducteurs et interprètes en LSF, et facilitant ainsi l’inclusion de la communauté sourde au sein de la société.

J’espère que ce billet vous aura permis d’en savoir plus sur la langue des signes. Si ce sujet vous intéresse et que vous souhaitez en savoir plus, n’hésitez pas à consulter aussi des chaînes YouTube dédiées à la LSF (je vous conseille celles de Aymeline LSF et de MélanieDeaf qui donnent toutes les deux des conseils quant à l’apprentissage de la LSF et vous permettront d’en savoir plus sur la culture sourde).

Bibliographie

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Delaporte, Yves, ‘Des noms silencieux. Le système anthroponymique des sourds français’, Homme, 38.146 (1998), 7–45 <https://doi.org/10.3406/hom.1998.370454&gt;

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‘Qu’est-ce que la langue des signes française ?’ <https://www.surdi.info/langue-des-signes-francaise-lsf/langue-des-signes-francaise/>

Séguillon, Didier, ‘Du langage des Signes à l’apprentissage de la parole ou l’échec d’une réforme’, Staps, no 58.2 (2002), 21–34

Todos, Acesso para, ‘Hand Talk’ <https://handtalk.me/>


[1] Pour la population sourde, il sera plus approprié d’utiliser le terme « langue naturelle » que « langue maternelle ».

[2] Toutefois, il sera plus compliqué (mais pas impossible) pour une personne sourde de naissance de lire des sous-titres puisque l’apprentissage de la lecture s’effectue par le biais de la sonorité, c’est pour cela qu’une traduction en LSF et l’ajout de sous-titres sera favorisée.

Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ?

Par Marion Coupama, étudiante M1 TSM

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Les noms propres ne se traduisent pas ! »

En êtes-vous certains ? Parce que je trouve que Christophe Colomb et Léonard de Vinci sont des noms aux sonorités très françaises… N’est-ce pas un peu étrange pour des personnalités d’origines italiennes ? Eh oui, vous l’aurez compris, certains noms propres ont bien fait office de traduction ! Christophe Colomb se nommait en réalité « Cristoforo Colombo », tout comme Léonard de Vinci portait le nom de« Leonardo da Vinci ». Cette tendance visant à traduire les noms propres remonte donc à très longtemps dans l’histoire, mais est-elle toujours d’actualité ? Dans quel cas peut-on songer à traduire des noms propres ? Les questions peuvent continuer à se multiplier sur le sujet tant il est vaste. Cet article visera à vous donner de nombreux exemples ainsi que des éléments de réflexion.

Avant de commencer, passons bien évidemment par la case habituelle, une petite définition.

 Qu’est-ce qu’un nom propre ?

Selon le grammairien Maurice Grévisse dans son ouvrage Le Bon Usage, un nom propre correspond à « celui qui ne peut s’appliquer qu’à un seul être ou objet, ou à une catégorie d’êtres ou d’objets pris en particulier ; il individualise l’être, l’objet ou la catégorie qu’il désigne ». Nous avons bien souvent tendance à l’oublier, mais le champ des noms propres est beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Rappelons ainsi que les noms propres peuvent être classés selon six grands types :

  1. Les anthroponymes (noms de personnes, gentilés, organisations, etc.)
  2. Les toponymes (noms de lieux, édifices, etc.)
  3. Les ergonymes (noms d’objets et produits fabriqués, marques, titres d’œuvres)
  4. Les praxonymes (noms d’événements ou de fêtes)
  5. Les phénonymes (phénomènes environnementaux, comètes, astres, etc.)
  6. Les zoonymes (noms d’animaux)

Dans le cadre de cet article, je vais principalement m’intéresser aux deux premières catégories, à commencer par les anthroponymes : dans quel cas sont-ils traduits ?

Comme vous pouvez vous en douter, suite aux exemples mentionnés lors de mon  introduction, les noms propres peuvent se traduire lorsqu’il s’agit de personnages historiques. Voici donc quelques exemples intéressants dans diverses langues :

  • Le célèbre empereur romain « Caius Julius Caesar » devient « Jules César » en français et « Júlio César » en portugais ;
  • L’humaniste hollandais « Desiderius Erasmus » devient « Érasme » en français et « Erasmo » en espagnol ;
  • Le Pape polonais « Jan Paweł II » devient « Jean Paul II » en français et « John Paul II »en anglais.

Cette tendance à traduire les noms de personnages historiques ne se fait donc pas uniquement en français, de nombreuses autres langues adoptent cette pratique depuis plusieurs siècles. Mais alors, qu’en est-il d’aujourd’hui ?

Avons-nous cessé de traduire les noms et prénoms ?

Détrompez-vous, car mon prochain exemple ne date pas de très longtemps et je suis sûre que vous aurez la référence. Si je vous parle d’Harry Potter, peut-être que vous verrez où je veux en venir, car dans mon cas, je me rappelle très bien de la première fois où j’ai appris que Poudlard n’était pas le « vrai » nom de cette école de magie célèbre. En effet, dans la saga littéraire Harry Potter de JK Rowling, l’école de sorcellerie porte en réalité le nom de « Hogwarts » en anglais. Mais alors, pourquoi avoir effectué ce changement ? Pour répondre à cette question, je vous invite à regarder cette interview de Jean-François Ménard, le traducteur français de la saga.

Comme l’explique le journaliste dans cette vidéo, traduire un nom propre demande une interprétation de ce nom ainsi qu’une « re-création ». En ce qui concerne la traduction de « Hogwarts » en « Poudlard », le traducteur littéraire nous affirme que le changement devait s’opérer car le mot en langue source « signifie quelque chose ». En effet, « hog » en anglais signifie « cochon » que le traducteur transforme en « lard ». « Wart » signifie « verrue » qu’il décide de traduire par « poux ». Le tout nous a donné le très célèbre « Poudlard ». Jean-François Ménard ajoute par ailleurs que ce choix de traduction fut un triomphe, car non seulement ce nom signifiait quelque chose, mais de plus, il gardait « une sonorité un peu anglaise », ce qui a son importance. En effet, selon Michel Ballard, auteur de La traduction des noms propres, il est important de conserver les noms propres dans leur version originale afin de pouvoir préserver leur origine culturelle. Ainsi, en choisissant de traduire « Hogwarts » par un nom aux sonorités anglaises, Jean-François Ménard respectait ce principe.

Une histoire de choix ?

Bien sûr, n’oublions pas qu’en traduction, il s’agit toujours d’une histoire de choix ! En effet, le traducteur d’Harry Potter a choisi de traduire certains noms et pas d’autres, même si ces noms avaient un sens. Par exemple, le célèbre nom du professeur « Dumbledore » signifie « bumblebee », autrement dit, « bourdon » en français. Mais alors, pourquoi ne pas avoir choisi de traduire son nom par le professeur « Bourdon » ? Jean-François Ménard nous répond qu’il trouvait cela tout simplement ridicule ! Autre exemple du même genre, j’ai eu le plaisir de lire la préquelle d’une autre saga, celle d’Hunger Games, de Suzanne Collins, intitulée La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur. Dans ce roman nous suivons l’aventure d’un certain « Coriolanus Snow » et sa phrase fétiche est la suivante :

« La neige se pose toujours au sommet. »

Pour comprendre tout l’intérêt de cette phrase, il faut faire le lien entre le nom de famille du personnage et sa traduction. En effet, son nom de famille « Snow » se traduit en français par « neige », d’où cette fameuse phrase signifiant la montée de la famille Snow (neige) au pouvoir (sommet). Ainsi, sans une traduction du nom de famille, impossible de comprendre le jeu de langue. Mais alors pourquoi ne pas avoir traduit le nom de famille de Coriolanus Snow pour nous offrir un sublime « Coriolanus Neige » ? Seul Guillaume Fournier, traducteur de la saga, détient la réponse… Mais, j’imagine qu’encore une fois, il s’agit d’une histoire de choix.

Je traduis si je veux ?

La confusion règne grandement concernant la traduction des noms propres mais une seule chose est sûre, il n’existe pas de règle précise. Certains sont traduits et pas d’autres. Certains doivent être traduits et pas d’autres. Certains peuvent être traduits et pas d’autres. Dans le cas des personnages historiques, certaines pratiques sont automatiques. Par exemple, le nom du Pape est toujours traduit dans la langue cible, peu importe la langue. De la même façon, les noms des membres de la famille royale britannique sont toujours traduits en espagnol. On parle alors de la « Reina Isabel II » pour la reine Elizabeth II et du « príncipe Carlos » pour le prince Charles. Cette pratique peut paraître très étrange pour nous en France, vous imaginez si le prince William se transformait subitement en « prince Guillaume » ?

De même, j’imagine que pour les Britanniques, il est tout aussi étrange que nous nommions leur capitale par un très français « LonDRES » plutôt que par un simple « London » en version originale. Pourtant, de nombreux noms de villes étrangères possèdent des équivalents : Grenade en Espagne équivaut à « Granada », « Lisboa » se fait appeler Lisbonne, « München » devient Munich, sans oublier le très surprenant « Wales » qui devient le pays de Galles. Bref la liste est très longue. Néanmoins, cela n’explique toujours pas pourquoi Madrid est resté Madrid, ou pourquoi Budapest n’est pas devenu « Boudapest » ? Les mystères de la langue sont parfois bien difficiles à comprendre et je ne vous ai même pas encore parlé des enjeux de la translittération. Vous savez, cette méthode qui vous permet de comprendre que 北京 signifie « Pékin » en utilisant une transcription phonétique ? Elle présente elle aussi son lot de soucis. Les transcriptions ne respectent pas toujours la phonétique de la langue cible et les graphies varient d’une langue à l’autre. En effet, même si deux langues possèdent le même alphabet, les sons ne s’écrivent pas de la même façon. C’est donc pour cette raison que pour la capitale « Москва », vous verrez « Moscou » en français, mais « Moscow » en anglais !

Conclusion

S’il y a bien une chose à retenir c’est que les noms propres se traduisent bel et bien contrairement à ce que l’on pourrait penser si l’on ne creuse pas un peu. En revanche, il faut bien évidemment nuancer. Oui, les noms propres se traduisent, mais uniquement dans certains cas et selon le choix du traducteur. Sans oublier bien évidemment les automatismes de la langue et l’importance de l’usage. Pour comprendre plus profondément tout ce qu’implique la traduction des noms propres il faudrait faire un tour dans les profondeurs de l’histoire et de la linguistique. Cela pourrait notamment vous aider à comprendre comment nous sommes passés de «Londinium » en latin à « Londres » que l’on connaît aujourd’hui. Et puis d’ailleurs, il vient d’où ce -s à la fin ?

Bibliographie :

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BALLARD MICHEL, 2001. Le nom propre en traduction: anglais-français / Michel Ballard. Gap : Ophrys. ISBN 978-2-7080-0990-5.

BIHAN, Guy le, 2006. Le nom propre : identification, appropriation, valorisation. Cahiers de sociolinguistique. 2006. Vol. n° 11, n° 1, pp. 9‑26.

DAILLE, Béatrice, FOUROUR, Nordine et MORIN, Emmanuel, 2000. Catégorisation des noms propres : une étude en corpus. . 2000. pp. 15.

GULLI, 2013. Harry Potter : à propos des traductions des noms propres [en ligne]. 10 octobre 2013. [Consulté le 14 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=qLp8FzHEMpw

JEANSON, Pierre, 2019. Traduire les prénoms. [en ligne]. 10 novembre 2019. [Consulté le 13 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.linkedin.com/pulse/traduire-les-pr%C3%A9noms-pierre-jeanson/

LECUIT, Emeline, MAUREL, Denis et VITAS, Duško, 2011. La traduction des noms propres : une étude en corpus. Corpus. 1 novembre 2011. N° 10, pp. 201‑218. DOI 10.4000/corpus.2086.

Les enjeux derrière les expressions idiomatiques

Par Antoine Deruy, étudiant M1 TSM

Ce n’est un secret pour personne, la traduction est une discipline complexe nécessitant une formation poussée et un maximum d’expérience. En effet, les traducteurs professionnels se heurtent sans cesse à des difficultés de tous types, qu’elles soient linguistiques, terminologiques, ou encore syntaxiques. Au cours de ma formation au sein du master de traduction spécialisée multilingue, j’ai été marqué par l’un de ces défis en particulier : les expressions idiomatiques. Voyons un peu de quoi il s’agit.

Les expressions idiomatiques, kézako ?

Pour dire simplement, il s’agit d’expressions particulières à une langue, généralement imagées ou métaphoriques. Elles font souvent référence à un fait culturel ou historique. Par ailleurs, elles sont généralement compliquées à traduire, car il existe très rarement des équivalents littéraux pour ces expressions. Il n’est cependant pas rare de retrouver dans deux langues différentes deux expressions renvoyant le même sens. Dans ces cas-là, on considère que les deux expressions sont équivalentes et doivent être traduites impérativement de la sorte. A mon sens, et dans un contexte de traduction, on peut distinguer plusieurs types d’expressions idiomatiques.

Les expressions idiomatiques « simples »

Ces expressions sont du pain béni pour les traducteurs. Ils n’ont même pas besoin de se rendre compte qu’ils ont affaire à une expression idiomatique, puisque leur traduction est transparente. Une traduction littérale permet d’obtenir le bon équivalent dans la langue cible. Par exemple, « put all your eggs in one basket » se traduit en français par « mettre tous les œufs dans le même panier ». Le risque de se tromper lors de la traduction est donc vraiment minime.

Les expressions idiomatiques « dont la mauvaise traduction est tolérable »

Catégorie nommée de manière assez folklorique, je vous l’accorde, j’y regroupe en fait toutes les expressions dont le meilleur équivalent dans une autre langue n’est pas une traduction littérale, mais une autre solution. Cependant, une traduction littérale de ces expressions ne s’avère jamais vraiment problématique, puisque qu’elle transmet tout de même la même idée. Si cette catégorie est encore un peu floue pour vous, je vous propose de l’illustrer avec un exemple connu de tous : l’expression en anglais « when pigs fly ». La traduction littérale de cette expression est « quand les cochons voleront ». Pourtant, en français, il existe une expression bien plus répandue renvoyant exactement la même idée. Ça y est, vous l’avez ? Et oui, en français, on utilise « quand les poules auront des dents ». Cet exemple illustre parfaitement le concept d’équivalence dynamique dont nous parlait Nida : il s’agit d’un principe de traduction visant à traduire le sens plutôt que les mots. Cette approche de la traduction est d’ailleurs devenue plus ou moins la norme aujourd’hui, remplaçant petit à petit le principe d’équivalence formelle, visant à traduire les mots plutôt que le sens.

Photo d’une poule ayant des dents

Les expressions idiomatiques « difficiles »

J’ai regroupé dans cette catégorie les expressions dont la traduction littérale change complètement le sens, et dont l’erreur de traduction constitue généralement une faute grave. En effet, un traducteur se doit d’effectuer des recherches et d’assurer l’entière qualité de sa traduction. Prenons l’exemple de l’expression « to be as thick as a brick » : elle ne doit jamais être traduite littéralement « être aussi épais qu’une brique » ! L’expression, au sens figuré en langue source, est utilisée pour constater la bêtise ou la simplicité d’esprit d’une personne. Une bonne traduction française serait « être bête comme ses pieds ».

Les expressions « impossibles »

Si jusque-là vous pensiez que traduire des expressions idiomatiques était assez compliqué, attendez de découvrir celles-ci. Pour ces expressions, que l’on rencontre tout de même assez régulièrement, il n’existe littéralement aucun équivalent pour transmettre le sens. Le traducteur doit donc s’adapter et pourquoi pas utiliser une glose (une annotation visant à expliciter une partie d’un texte, ou un terme en particulier) pour transmettre le plus fidèlement possible l’idée source. Par exemple, « c’est abusé » n’a pas d’équivalent direct en anglais. On peut cependant le traduire « that’s ridiculous », ou encore « what the hell », ou bien « come on ». L’idée est toujours de garantir une traduction la plus idiomatique possible, en utilisant au maximum les codes de la culture pour laquelle on traduit.

Comment s’améliorer et les distinguer ?

Tout d’abord, il n’y a que l’expérience et l’approfondissement de la connaissance d’une langue qui permettent de distinguer les expressions idiomatiques. Vous pouvez être aussi bon en grammaire, en conjugaison, ou en vocabulaire que vous le voulez sans pour autant connaître les expressions idiomatiques de cette langue : on ne les apprend jamais à l’école. A mon sens, le meilleur moyen d’apprendre et d’assimiler des expressions idiomatiques est de se plonger dans la culture du pays qui vous intéresse. Si vous avez l’occasion de vous rendre dans le pays, profitez-en, et discutez avec un maximum de natifs, vous apprendrez beaucoup d’expressions de ce genre de manière passive. Cependant, si vous n’avez pas la possibilité de voyager, et que vous n’avez aucun contact avec qui vous pouvez vous entrainer, vous pouvez tout aussi bien regarder vos films et vos séries en version originale : là aussi, vous entendez un paquet d’expressions ! Vous pouvez aussi choisir de lire vos livres en version originale.

Toutefois, et comme il est presque impossible de connaître toutes les expressions idiomatiques sur le bout des doigts, voici quelques astuces pour les repérer :

  • Observez la manière dont la phrase est construite : Quand vous ne connaissez pas une structure, analysez-là. Il est assez simple de repérer les expressions idiomatiques car elles se ressemblent toutes, et sont généralement très imagées.
  • Analysez le contexte : ces expressions étant très imagées, elles contrastent souvent avec le reste du texte que vous êtes en train de traduire. Leur traduction littérale doit d’ailleurs vous paraître étrange, surtout si vous ne l’avez jamais entendue.
  • Faites des recherches : au moindre doute, n’hésitez pas, et tapez au moins la structure sur internet ; dans la majeure partie des cas, vous trouverez qu’il s’agit d’une expression, et internet vous aidera à la comprendre pour que vous puissiez trouver la solution la plus adaptée. Et au pire, vous aurez perdu quoi, 10 secondes ?

Parfois, que ce soit pour des expressions idiomatiques ou même pour des mots, il arrive qu’il n’existe pas d’équivalent direct dans une autre langue (Tirkkonen-Condit), comme c’est le cas pour les expressions « impossibles » mentionnées ci-dessus. Dans ces cas-là, on parle d’items uniques. Ce concept d’item unique est extrêmement important en traduction, car même s’il peut venir poser problème lorsqu’il n’existe pas de correspondance dans votre langue cible pour un terme source, il peut également vous permettre d’améliorer la qualité de vos traductions en les rendant plus idiomatiques dans le cas contraire. Alors, lorsque vous pensez à une expression ou à un mot qui s’éloigne un peu de la traduction littérale, mais qui retransmet le même sens, n’hésitez pas à l’utiliser dans vos traductions, leur qualité et votre transparence n’en sera qu’amplifiée.

Bibliographie

Gambier, Yves, Miriam Shlesinger, et Radegundis Stolze. Doubts and Directions in Translation Studies: Selected Contributions from the EST Congress, Lisbon 2004. John Benjamins Publishing, 2007.

Hattouti, Jamila, Sandrine Gil, et Virginie Laval. « Le développement de la compréhension des expressions idiomatiques : une revue de littérature ». LAnnee psychologique Vol. 116, no 1 (2016): 105‑36.

 « Expressions françaises et leur traduction en anglais ». MosaLingua, 21 août 2019. http://www.mosalingua.com/blog/2019/08/21/expressions-francaises-et-traduction-en-anglais/.

 « Les 70 expressions idiomatiques à connaître en anglais ». Consulté le 12 mars 2021. https://www.ispeakspokespoken.com/expressions-idiomatiques-anglais/.

Tirkkonen-Condit, Sonja. « Translationese – A myth or an empirical fact?: A study into the linguistic identifiability of translated language ». Target 14 (31 décembre 2002): 207‑20. https://doi.org/10.1075/target.14.2.02tir.

 « Unique items — over- or under-represented in translated language? », 177‑84, 2004. https://doi.org/10.1075/btl.48.14tir.

« Idioms anglais à connaître pour parler de façon plus naturelle ! » MosaLingua, 28 janvier 2015. http://www.mosalingua.com/blog/2015/01/28/20-idioms-anglais-a-connaitre/.

Kenny, Dorothy, et Mali Satthachai. « Explicitation, Unique Items and the Translation of English Passives in Thai Legal Texts ». Meta : Journal Des Traducteurs / Meta: Translators’ Journal 63, no 3 (2018): 604‑26. https://doi.org/10.7202/1060165ar.

Le coréen : impossible à traduire ?

Par Marine Auguste, étudiante M1 TSM

Le coréen : une langue empreinte de la culture, de l’histoire et des traditions coréennes, une langue en plein essor en France. La traduction du coréen vers le français commence à se développer, c’est pour cela qu’aujourd’hui je voulais aborder une question qui me semble importante : est-il vraiment possible de traduire dans son intégralité une langue tant influencée par la culture d’un pays vers une langue dont la culture est aux antipodes de celle-ci ?

Statue du Grand Roi Sejeong. Il est à l’origine de la création de l’alphabet coréen, le 한글 (« hangŭl »).

Origines de ces interrogations

En 2020, alors que je visionnais le film #Jesuislà, une question m’a traversé l’esprit : « Et si le coréen était impossible à traduire dans son intégralité ? » Loin de moi l’idée d’abandonner la tâche qui m’incombe, mais il me semble intéressant de soulever cette question alors que la demande en traduction du coréen vers le français se développe. La culture coréenne est à l’opposé de la culture française et le coréen, en tant que langue, reflète cette culture, ainsi que des traditions ou des concepts historiques qui nous sont étrangers en France. À de nombreuses reprises je me suis trouvée face à des concepts culturels coréens tels que le 눈치 (« nunch’i ») ou le 한 (« han ») et je me suis toujours demandé comment faire pour traduire ces termes si je venais à les rencontrer dans un texte.

Mais revenons un instant au film #Jesuislà et donc à l’origine de mon questionnement. Il s’agit d’un film franco-belge qui se déroule principalement en Corée du Sud. Nous y suivons la rencontre peu ordinaire d’un Français et d’une Coréenne. L’histoire est centrée sur le concept du 눈치 (« nunch’i »), un concept purement coréen qui se fonde sur les non-dits. En visionnant ce film, je me suis demandé si la traduction de la culture coréenne, si différente des cultures belge et française, aurait pu aider les deux protagonistes à se comprendre. J’y ai longtemps réfléchi, et cet article me permet d’avancer dans cette réflexion car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

De manière générale, comment faire pour traduire ces concepts ? Pour y répondre, je vais m’intéresser à différentes techniques de traduction : l’équivalence, la glose et l’explicitation, ainsi que l’absence de traduction. Mais pour vous donner un bref aperçu, la réponse est aussi simple qu’elle est complexe : cela dépend. En effet, face à ces concepts traditionnels s’ajoute le concept fondamental de la traduction : le concept du « ça dépend ».

Présentation de quelques concepts

Avant de discuter des techniques de traduction qui peuvent être mises en place, il me semble fondamental de vous expliquer la signification des quelques concepts que je vais mentionner dans la suite de ce billet. En effet, avant de chercher à traduire quoi que ce soit (quelles que soient les langues, les domaines, etc.), il faut comprendre ce que l’on est en train de lire afin d’être en mesure de le traduire de la meilleure façon possible. J’ai choisi de vous présenter aujourd’hui quatre des concepts coréens les plus importants.

눈치 (« nunch’i »)

J’ai déjà commencé à vous expliquer ce qu’est le 눈치 (« nunch’i ») dans mon introduction, mais laissez-moi le faire ici plus en détail. L’institut national de la langue coréenne donne la définition suivante : « Capacité de connaître et de comprendre la pensée ou la situation de son interlocuteur bien que ce dernier n’en parle pas. » En France, il est courant de parler de ses sentiments, ses problèmes, ses difficultés, etc. Mais en Corée cela se fait très peu, il faut malgré tout être en mesure de comprendre la situation de son interlocuteur afin d’éviter toute maladresse. Parfois même, ils vous diront ou feront l’inverse de ce qu’ils pensent et le 눈치 (« nunch’i ») consiste donc à comprendre ce qu’ils attendent réellement. C’est un concept que l’on retrouve souvent dans les contenus coréens, comme par exemple dans le film #Jesuislà que j’ai mentionné plus tôt, mais qui est très compliqué à comprendre, voire à accepter, pour des étrangers.

한 (« han »)

En ce qui concerne le 한 (« han »), l’institut national de la langue coréenne le définit ainsi : « Cœur peiné et mécontent à cause d’une chose injuste ou dépitante. » Le 한 (« han ») correspond à une émotion compliquée qui survient suite à l’accumulation de sentiments négatifs tels que la colère, la rancœur, le chagrin, la haine ou le ressentiment. C’est une sorte d’amertume, de souffrance et de fatalité négative qui s’abat très fort sur les Coréens et qui ne peut, bien souvent, pas être guéri. J’ai toujours associé le 한 (« han ») au spleen baudelairien bien que cela ne soit pas tout à fait la même chose. Le 한 (« han ») possède une dimension historique et peut ainsi être vu comme le mal-être du peuple coréen.

엄친아 (« ŏmch’ina »)

엄친아 (« ŏmch’ina ») est l’abréviation de 엄마의 친구 아들 (« ŏmmaŭi ch’ingu adŭl ») ce qui signifie littéralement « le fils de l’amie de maman ». Il existe aussi 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») pour les filles, bien que cela soit moins souvent entendu. En Corée du Sud, la scolarité est à prendre très au sérieux. Le système éducatif est réputé pour être l’un des meilleurs, mais aussi l’un des plus durs et compétitifs. Il faut être le meilleur à l’école afin de pouvoir réussir dans la vie. C’est un concept très ancré dans la culture coréenne bien que les mœurs tendent à changer, mais ce n’est pas le sujet de ce billet. À l’origine, les mères coréennes se dédiaient corps et âme à l’éducation de leurs enfants afin que ceux-ci aient toutes les clés en main pour réussir sans n’avoir à se préoccuper de rien d’autre que leurs études. Même de nos jours elles ont souvent tendance à comparer la réussite de leurs enfants respectifs. Et bien souvent, elles vont rentrer à la maison et parler à leurs enfants du fils ou de la fille d’une autre mère qui a de meilleurs résultats qu’eux en leur donnant pour objectif de les surpasser. Les termes 엄친아 (« ŏmch’ina ») et 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») font donc références à ces étudiants qui ont de très bons résultats académiques et qui seront souvent pris pour références par les parents d’autres étudiants afin de les pousser à se surpasser et à les battre.

밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »)

Pour terminer, je voulais parler d’une question que vous entendrez très souvent en Corée, ou même dans les séries et films tournés dans la péninsule : 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») Cela signifie littéralement « Avez-vous mangé du riz ? » En réalité, lorsque l’on se concentre sur le sens de cette expression, cela revient plutôt à demander si l’interlocuteur est en bonne santé. Derrière cette phrase à l’apparence si simple se cache toute une importance culturelle : l’importance du riz dans la culture coréenne. Si vous avez pu manger du riz aujourd’hui cela veut dire que vous avez assez d’argent pour vous en acheter et donc que, par extension, vous avez les moyens d’être en bonne santé.

La plupart de ces concepts n’ont pas d’équivalence directe en français et même lorsqu’une équivalence directe existe cela ne signifie pas qu’elle est correcte. Voyons donc dès à présent les différentes possibilités qui s’offrent à nous en matière de traduction.

Équivalence dans la culture cible

D’après Eugene Nida, il n’existe pas d’équivalence totale entre deux langues. En effet, même lorsqu’une équivalence directe existe, le terme utilisé en langue source ne produira pas nécessairement le même effet sur le lecteur cible que sur le lecteur source. Selon le linguiste, il est impossible de lier parfaitement équivalence formelle, dont le principe est de retransmettre le message le plus littéralement possible, et équivalence dynamique, dont le principe est de tenir un discours qui paraît naturel dans la langue cible. Nous pouvons ainsi nous demander, dans le cadre de la traduction de concepts culturels du coréen vers le français, s’il est judicieux d’utiliser le procédé d’équivalence. Et si tel est le cas, quelle équivalence faut-il utiliser ?

Regardons tout d’abord ce qu’il se passe avec la phrase 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »). Une traduction littérale, équivalence directe donc, existe : « Avez-vous mangé du riz ? » et la question obtenue veut dire quelque chose en français. En revanche, cette traduction serait de l’ordre de la traduction mot à mot. En effet, l’équivalence ne traduit pas le sens de la question et le lecteur français ne pourra donc pas comprendre la portée du message. Au contraire, si nous traduisons cette question par « Est-ce que vous allez bien ? », nous obtenons alors une équivalence dynamique qui fait sens en français. Le sens « caché » de la question coréenne est alors retransmis, le lecteur français comprend de quoi il s’agit mais l’aspect culturel coréen est malgré tout perdu. C’est en ce sens qu’il faut être très prudent lorsque l’on choisit d’utiliser l’équivalence. Cela peut être utile, mais dans certaines situations cela fait perdre tout un aspect culturel riche et parfois recherché.

En ce qui concerne le 한 (« han »), bien qu’il n’existe pas d’équivalence directe, ce concept s’apparente au spleen, concept relativement connu en France. Bien que les deux sentiments ne soient pas exactement les mêmes, le sens reste suffisamment proche pour pouvoir utiliser cette équivalence. Cela pourrait notamment faire partie d’un travail de localisation, afin d’inscrire réellement le terme traduit dans la culture française en se détachant de la culture source. Il s’agirait donc ici d’une équivalence dynamique et même d’un comportement cibliste car on ferme, en quelque sorte, les yeux sur la source.

Il n’existe ni traduction officielle, ni équivalence dans la culture française du concept du 눈치 (« nunch’i »). L’institut national de la langue coréenne propose comme traduction « sens », ou encore « intuition ». Prenons la phrase suivante : 눈치가 없다 (« nunch’iga ŏpta »). En utilisant ces propositions de traduction, cela donnerait « Vous n’avez aucun sens. » ce qui ne fait pas référence à la même chose en français, ou encore « Vous n’avez aucune intuition. » Cette dernière proposition pourrait fonctionner selon le contexte, bien que l’intuition et le 눈치 (« nunch’i ») ne représentent pas exactement le même concept. La traduction est faite, mais nous perdons alors toute référence à l’interlocuteur, à ses sentiments et sa situation, et il n’est alors plus fait mention de cette compréhension mutuelle implicite qu’exige le 눈치 (« nunch’i »).

La recherche d’équivalence, et notamment d’équivalence dynamique, est souvent critiquée dans la traduction de concepts culturels car elle tend à invisibiliser le texte source et ainsi la langue et la culture source, ce qui n’est pas toujours l’effet recherché. Cela dépendra du skopos de la traduction. Par exemple si l’objectif est de localiser le contenu ou d’impliquer pleinement le lecteur cible, l’utilisation d’une équivalence semble être la technique la plus adaptée. En revanche, s’il s’agit de montrer l’existence de cette culture cible, d’autres techniques seront plus appropriées.

Glose et explicitation

La glose permet de conserver le terme d’origine puis de l’expliciter entre parenthèses, dans la marge ou encore en note de bas de page. Puisque les équivalences directes n’existent pas, il pourrait sembler correct d’expliciter chaque concept. C’est d’ailleurs le procédé le plus fréquemment utilisé dans les livres coréens traduits en français. Cela pourrait donner par exemple :

  • 눈치가 없다. (« nunch’iga ŏpta. ») : Vous n’avez pas de nunch’i (capacité à comprendre les sentiments de son interlocuteur sans qu’il n’en parle).
  • 삼이 엄친아다. (« sami ŏmch’inada. ») : Sam est un ŏmch’ina (étudiant qui a de très bons résultats avec lequel une mère coréenne compare ses propres enfants).
  • 한이 맺히다. (« hani maechida. ») : Le han (sorte de ressentiment et de fatalité négative qui s’abat sur les coréens) se développe.

Cela représente en effet une solution parmi d’autres. En revanche, dans certaines situations cela risque de paraître étrange en français :

  • 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») : Avez-vous mangé du riz ? (En Corée il est typique de demander à son interlocuteur s’il a mangé du riz pour savoir s’il est en bonne santé.)

Dans ce cas, certes le terme est explicité et le lecteur comprendra de quoi il s’agit, mais cela risque de le rendre confus puisque la question est peu usuelle d’un point de vue français. De plus, il ne semble pas possible de laisser la phrase dans son intégralité en coréen alors que le cotexte serait lui traduit. En revanche, remplacer la question par « Est-ce que vous allez bien ? », comme mentionné dans la partie sur l’équivalence, et faire un appel de note pour donner plus d’informations sur les pratiques coréennes traditionnelles, bien que celles-ci ne soient pas retranscrites dans la traduction, peut constituer une autre solution. Cet exemple nous montre qu’il est tout à fait possible de conjuguer les différentes techniques de traduction afin d’obtenir le rendu souhaité.

Bien que la glose soit courante dans la traduction du coréen vers le français, celle-ci est aussi particulièrement critiquée, et il me semblait important d’en parler. Une critique qui revient souvent serait que l’explicitation (qu’elle soit au milieu du texte ou en note de bas de page) sort le lecteur de son expérience littéraire, ce qui n’est pas l’effet recherché par une traduction. Marianne Lederer va même jusqu’à parler des « explicitations superflues », celles qui, selon elle, n’apportent rien de plus au texte et ne font que distraire le lecteur. C’est en effet quelque chose auquel il faut faire attention lorsque l’on choisit de faire une glose dans un texte, car parfois ce n’est pas nécessaire pour la compréhension. Cela dépend bien entendu du contexte, mais aussi des demandes des clients et du public qui est visé par la traduction. De plus, pour qu’une explicitation soit efficace, il faut qu’elle soit la plus courte possible, qu’elle ne fasse pas plusieurs lignes, ce qui découragerait alors le lecteur. Mais réduire l’explicitation est parfois bien compliqué. Par exemple, pour les concepts que j’ai traduits plus haut, j’ai été obligée de faire un choix et de ne pas expliquer le concept dans son intégralité, tout en restant compréhensible, afin que l’explicitation ne soit pas trop longue.

Absence de traduction

Une solution pour pallier ces problèmes est de ne pas toucher au concept : ne pas le traduire et ne pas l’expliciter. Ce choix a été fait dans diverses traductions pour trois raisons différentes. Premièrement, il arrive que le terme ait été expliqué plus tôt dans l’ouvrage et il est donc inutile de l’expliquer ou de le traduire lors des occurrences suivantes. Deuxièmement, il arrive que le client demande expressément que ces concepts soient laissés tels quels. Et, dernièrement, ce choix est lié au contexte et au public cible : si nous traduisons un livre d’histoire à destination d’un public spécialisé dans la culture coréenne, il n’est pas utile de traduire ou d’expliciter ces concepts car les spécialistes sont censés les connaître. De même, certains auteurs font le choix de laisser le terme tel quel car le contexte aide à comprendre grossièrement de quoi il s’agit et, si le lecteur est curieux de connaître la signification exacte, il pourra aller faire des recherches de son côté.

Conclusion

Pour conclure, cela dépend. Chacune de ces techniques est correcte, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de traduire ces concepts. Il faut réussir à trouver la méthode la plus adaptée au public cible et au contexte, celle qui semble alors la plus juste. La traduction ressemble fortement à la musique : il faut l’écouter attentivement pour vérifier que chaque note sonne juste et que le tout soit harmonieux avant de l’offrir au monde. Et tout comme une musique qui peut être interprétée de bien des façons, la traduction unique et correcte d’un mot, segment ou texte n’existe pas. Différentes possibilités s’offrent aux traducteurs et il faut savoir les mettre en œuvre dans le contexte qui leur convient le mieux afin de pouvoir les mettre en valeur mais aussi afin de les faire s’aligner avec le reste du texte.

Je n’ai donc pas de réponse précise à vous fournir car la réponse juste n’existe pas en traduction. Il faut savoir réfléchir, cerner le texte source et le public cible et savoir s’adapter au skopos afin de produire une traduction qui corresponde aux attentes et aux exigences du client mais aussi du lectorat cible.

J’espère que cette lecture vous aura intéressés et vous aura permis d’entrevoir les difficultés rencontrées lors de la traduction de concepts culturels, que ce soit du coréen vers le français ou d’une autre langue source vers une langue cible culturellement opposée.

Bibliographie

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Traduction vs Interprétation !

Par Anna MAN, étudiante M1 TSM

« Ah tu fais de la traduction ? Comment tu traduirais … ? », « traducteur = bilingue, voire trilingue, voire… », « traducteur = interprète à l’ONU ». Alors non ! Bien que la traduction et l’interprétation soient intimement liées, ce sont deux métiers à part entière. En effet, ils visent tous deux à transposer un message, un texte, un document d’une langue source vers une langue cible. Cependant, traduire n’est pas interpréter et interpréter n’est pas traduire.

Avant toutes choses, commençons par poser les bases. La traduction s’effectue de manière écrite, tandis que l’interprétation se fait à l’oral. Demander à un traducteur de vous traduire en direct une phrase ou un document à l’oral sans lui laisser de contexte ni même le temps d’y réfléchir est tout bonnement inenvisageable. Dire qu’un traducteur est forcément bilingue, trilingue voire plus, n’est pas vrai non plus. Le traducteur travaille principalement à l’écrit et vers sa langue maternelle, dans notre cas, le français en l’occurrence. Un très bon traducteur n’est pas forcément bon orateur.

Voici quelques points fondamentaux à savoir sur ces deux métiers.

Le Délai

Qu’entendons-nous par délai ? Eh bien, c’est le temps accordé pour livrer une prestation au client. Dans le cas de la traduction, les traducteurs disposent de bien plus de temps pour exploiter les ressources technologiques et documents de référence en vue de produire des traductions d’excellente qualité. Les interprètes doivent, quant à eux, fournir une prestation en temps réel que ce soit en personne, par téléphone ou par visioconférence.

La Recherche Documentaire

Pour l’interprète, la recherche documentaire se fait en amont, il doit rassembler le maximum d’informations concernant les personnes avec qui il rencontrera et parlera, les contextes et situations qui se présenteront à lui, mais également la terminologie utilisée afin d’offrir la prestation la plus optimale. Le traducteur, quant à lui, peut consacrer tout le temps qu’il estime nécessaire pour ses recherches (dans la limite du raisonnable et du délai prévu). Dans les deux cas, le client peut fournir ou non des documents de références (glossaires, mémoire de traduction, etc.)

La précision

Le niveau de précision est très exigeant en traduction, mais l’est un peu moins en interprétation. Tous deux visent la perfection même si elle est difficilement atteignable. Le traducteur dispose de plus de temps pour la relecture et la correction de son texte pour s’assurer une précision optimale. Quant à l’interprète, son travail demande une recherche physique et mentale instantanée, il se peut qu’il soit amené à périphraser (ex : le roi-soleil pour Louis XIV, le septième art pour le cinéma, etc.), changer la tournure des phrases, ce qui peut donc diminuer la précision. En d’autres termes, le traducteur tape sur son clavier derrière un ordinateur et retranscrit le message ; sa traduction est fluide, compréhensible, ne doit pas sentir la traduction, elle doit être conforme aux consignes et exigences du client. Tandis que l’interprète écoute puis retranscrit le message ; son écoute est neutre (sans porter de jugement à ce qui est dit), bienveillante (il écoute tout ce qui est dit) et active (analyse de ce qu’il entend, compréhension du sens en utilisant toutes ses connaissances).

La Formation

Pour l’interprétation, il ne s’agit pas seulement de suivre une formation linguistique. Cette dernière doit se faire et être acquise en amont. L’interprétariat est un métier qui s’expertise en communication en plus de l’enrichissement linguistique. Écoute et restitution du sens de discours simples au début puis de plus en plus compliqués. Il suffit d’un cerveau et des oreilles pour interpréter. La langue maternelle est donc capitale pour faire passer le sens du message et non des mots bien que l’interprète ait besoin des mots pour le dire.

L’importance de la langue maternelle

Contrairement à l’interprète qui doit à la fois maîtriser à la perfection les langues cible et source (que ce soit sa langue maternelle ou non) mais aussi être capable de traduire instantanément dans les deux sens, le traducteur travaille généralement dans une seule langue, c’est-à-dire depuis une langue étrangère vers sa propre langue maternelle. L’importance de la langue maternelle réside dans le style rédactionnel, il doit être compréhensible, clair et fluide. Le texte traduit ne doit pas sentir la traduction.

Les voyages d’affaires

En effet, l’interprète peut être amené à offrir ses services lors de réunions, conférences, témoignages dans un tribunal ou même au cours d’entrevues entre chefs d’État et ce, dans d’autres pays. Il doit donc garantir sa disponibilité envers ses clients. Ainsi, cela lui offre l’opportunité de voyager, de visiter d’autres pays, de découvrir d’autres cultures et de goûter à la cuisine locale par la même occasion. Le traducteur, quant à lui, pratique son métier à domicile, il se peut que pour un projet de traduction par exemple, il soit amené se rendre sur place pour voir un produit ou le fonctionnement d’une machine dans le but de s’imprégner de l’atmosphère ou de la terminologie mais cela reste rare. Le métier de traducteur est davantage un métier sédentaire et casanier.

En conclusion, les métiers d’interprète et de traducteur sont très proches mais restent bien distincts. Malgré un service similaire que ce soit à l’écrit ou à l’oral, la performance reste très différente. De ce fait, voici les qualités à acquérir pour être traducteur et/ou interprète.

Qualités d’un traducteur

  • Curiosité
  • Organisation
  • Rigueur
  • Humilité
  • Maitrise des langues de travail ainsi que des outils informatiques (CAT Tools)
  • Souci du client

Qualités d’un Interprète

  • Ponctualité
  • Excellente mémoire
  • Bonne concentration
  • Bonne intuition
  • Connaissance approfondie des langues et de leur culture
  • Outils à sa disposition (ordinateur, bloc-notes…)

Sources :

Petrica.BARAGAN. « Trois Ou Quatre Choses Que Vous Ne Saviez Peut Être Pas Sur l’interprétation ». Text. Speech Repository – European Commission, 21 août 2014. https://webgate.ec.europa.eu/sr/speech/trois-ou-quatre-choses-que-vous-ne-saviez-peut-%C3%AAtre-pas-sur-linterpr%C3%A9tation

Driesen, Christiane J. « L’interprétation juridique : surmonter une apparente complexité ». Revue francaise de linguistique appliquee Vol. XXI, no 1 (1 juin 2016): 91‑110.

Gile, Daniel. La traduction. La comprendre, l’apprendre. Presses Universitaires de France, 2005. https://doi.org/10.3917/puf.gile.2005.01.

GUILLEMIN-FLESCHER, Jacqueline. « TRADUCTION ». Encyclopædia Universalis. Consulté le 16 février 2021. http://www.universalis-edu.com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/encyclopedie/traduction/.

Lionbridge. « 5 différences clés entre interprétation et traduction ». Consulté le 13 février 2021. https://www.lionbridge.com/fr/blog/translation-localization/5-major-differences-interpretation-translation/

Oustinoff, Michaël. « Traduction et interprétation ». Que sais-je? 5e éd. (29 mai 2015): 87‑104.

Ticca, Anna Claudia, et Véronique Traverso. « Interprétation, traduction orale et formes de médiation dans les situations sociales Introduction ». Langage et societe N° 153, no 3 (7 août 2015): 7‑30.

« Traducteur – interprète : connaissez-vous la différence ? » Consulté le 13 février 2021. https://www.global-translations.ch/fr/interpretation/difference-interprete-traducteur.