La créativité en traduction

Par Nicolas Béridot, étudiant M1 TSM

Traduire, c’est rester assis à son bureau toute la journée et retranscrire vers une langue B des mots écrits par d’autres personnes dans une langue A. À première vue, il n’y a rien de bien créatif là-dedans. Mais doit-on réellement dire adieu à la créativité lorsque l’on choisit de se lancer dans une carrière qui consiste à traduire les mots de quelqu’un d’autre ?

Tout d’abord : qu’est-ce que la créativité ?

Bien qu’il fasse partie intégrante du fonctionnement de notre cerveau, il demeure difficile de bien définir le concept de créativité. D’après le CNTRL, il s’agit de « la capacité ou le pouvoir qu’a un individu de créer, c’est-à-dire d’imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau. »

Ce « quelque chose » peut être un objet, un concept ou, dans le cas de la traduction, des phrases et formulations. Ainsi, dans le contexte de ce billet de blog, il s’agit d’utiliser le contenu d’un texte écrit dans une langue étrangère (la langue source), et de le transformer dans le but de créer un texte cible adapté aux normes de la langue vers laquelle on traduit (la langue cible).

La traduction est-elle une activité créative ?

Ça dépend.Tout dépend du type de texte et de son public cible. La créativité jouera un rôle bien plus important dans une traduction publicitaire, littéraire ou encore audiovisuelle que dans la traduction d’une notice de four à micro-ondes ou d’un catalogue de références techniques, par exemple. Le traducteur disposera toujours d’une certaine marge de manœuvre dans son travail étant donné qu’il doit trouver des formulations adaptées dans la langue cible. Peu de projets font exception à la règle : de manière générale, seuls les projets très techniques, et certains projets juridiques ou institutionnels requerront des traductions particulièrement littérales et respectueuses des spécificités du texte source.

« La traduction transforme tout pour que rien ne change. »

– Günter Grass

En effet, un degré plus ou moins élevé de créativité est nécessaire afin de parvenir à transmettre un message d’une langue vers une autre. C’est tout du moins ce que l’on attend des traducteurs et traductrices aujourd’hui, bien que cela n’ait pas toujours été le cas ; en témoigne le débat qui a longtemps divisé la profession. Une traduction doit-elle être créative ou littérale ? Est-il acceptable de s’éloigner du texte source afin d’adapter le contenu à la culture cible, et de transmettre ainsi le message original (jeux de mots, expressions, références, etc.), ou doit-on, au contraire, lui rester fidèle au risque de ne pas se faire comprendre par le lecteur ? Eugène Nida recommandait d’opter, si possible, pour « l’équivalent naturel le plus proche du message de la langue source ». Lawrence Venuti qualifiait quant à lui ce choix de manque de respect envers le texte original et son auteur, et affirmait même qu’il s’agissait d’ethnocentrisme et de narcissisme culturel.

Certains secteurs poussent parfois les traducteurs à faire preuve d’un haut niveau de créativité dans leur travail : les traductions littéraires et audiovisuelles en sont de bons exemples. Comme cela a pu être abordé plus en détail dans un précédent billet disponible sur ce blog, le traducteur peut faire le choix de traduire des termes fictifs tels que des noms propres. Un cas particulièrement marquant du fait de sa popularité est celui de la série de livres Harry Potter dans laquelle « Hogwarts » a été traduit par « Poudlard », « Muggle » par « Moldu », ou encore « Hufflepuff » par « Poufsouffle », le but étant de conserver l’impression donnée par l’original tout en donnant une sonorité française au terme qui soit facile à comprendre et à prononcer.

Les traducteurs ont-ils besoin de créativité ?

Qu’il s’agisse d’audiovisuel, de tourisme, de mode, de jeux vidéo, de romans, de bandes dessinées ou encore de chansons, la majorité des domaines qui intéressent le plus les traducteurs aujourd’hui ont une chose en commun : la créativité. Mais pour quelles raisons est-elle si importante ? Comment expliquer que, malgré le casse-tête que peut représenter une traduction créative, celle-ci demeure aussi prisée des traducteurs ?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d’en aborder une autre : peut-on se contenter de traduire littéralement toute sa vie ? Chacun et chacune aura sans doute une opinion différente à ce sujet, mais il est indéniable que la traduction littérale n’est pas la plus enrichissante des traductions. Nous apprécions tous une certaine part de défi dans notre travail : un défi rend toute activité plus intéressante et stimulante. Il donne d’une part un objectif à atteindre, et d’autre part une opportunité d’apprendre de nouvelles choses, de découvrir de nouvelles formulations et de développer sa confiance en soi. En traduction, ce défi est bien souvent incarné par la créativité qui peut ainsi transformer une tâche difficile telle que la traduction de jeux de mots en une activité réellement plaisante et enrichissante. Grâce à cette stimulation, un métier peut devenir une véritable passion pour celui ou celle qui l’exerce tandis que, en ne demandant que des recherches terminologiques et en n’exigeant qu’un faible degré de réflexion et de créativité, une traduction littérale peut parfois diminuer l’intérêt du traducteur pour son travail. Bien que son importance varie en fonction des goûts de chacun, la créativité est donc omniprésente pour les traducteurs et leur permet d’être toujours surpris par leur travail, chaque jour apportant son lot de nouveautés et ses propres défis.

L’objectif premier du traducteur est de passer inaperçu, et cela devient plus facile avec le temps : plus un traducteur maîtrise un domaine et entretient une relation de confiance avec son client, plus il est à l’aise et commence à prendre des libertés, à rédiger des phrases plus fluides et moins littérales afin d’offrir un texte qui semble « naturel » au lecteur. Cet aspect de la traduction, qui démontre la place que prend la créativité, fait toute la différence entre un traducteur humain et un ordinateur : en traduisant trop littéralement, sans adaptation et sans créativité, le traducteur perdrait la qualité qu’il apporte par rapport à la traduction machine.

La créativité, une sécurité pour les traducteurs ?

Quand on parle de l’avenir de la traduction, le sujet de la traduction automatique (ou traduction machine) est bien souvent évoqué du fait des améliorations significatives que cette technologie a connues depuis quelques années. Cette constante évolution peut mettre le travail du traducteur en danger dans des secteurs très techniques qui nécessitent des traductions plus littérales car, à terme, il aura plus de chances d’être remplacé par la machine. Le travail du traducteur reste néanmoins indispensable dans certains domaines tels que le littéraire ou le marketing, et cela pour une raison principale : le cerveau humain, contrairement à la machine, est doté de créativité. Là où l’humain pourra reformuler les phrases afin de faciliter leur compréhension par le public cible, la machine traduira mot à mot et produira un résultat parfois difficile à comprendre. Déjà cités précédemment, les jeux de mots et les références culturelles, qui illustrent parfaitement la nécessité d’être créatif en traduction, peuvent être importants dans certains secteurs (audiovisuel, publicitaire, jeux vidéo, etc.) et ne peuvent à ce jour être traduits par un ordinateur. Cette capacité à la réflexion et à la créativité est ainsi un réel atout pour les traducteurs humains et leur assure une sécurité dans leur travail.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet des difficultés rencontrées par la traduction automatique face à la traduction créative, je vous conseille fortement la lecture d’un précédent billet publié sur ce blog : Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine.

Bibliographie

ANON (CNTRL). CRÉATIVITÉ : Définition de CRÉATIVITÉ [En ligne]. Disponible sur : < https://www.cnrtl.fr/definition/cr%C3%A9ativit%C3%A9 > (consulté le 26 juin 2021)

BINKS A. Creative translation – can we really call it an art form? [En ligne]. Albion Languages. 16 janvier 2019. Disponible sur : < https://albionlanguages.com/creation- creation-creation-is-translation-really-a-creative-art/ > (consulté le 7 mars 2021)

COUPAMA M. Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ? [En ligne]. MasterTSM@Lille. 2 mai 2021. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/05/02/traduire-les-noms-propres/ > (consulté le 1 juillet 2021)

GIROD P. Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine [En ligne]. MasterTSM@Lille. 17 décembre 2017. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2017/12/17/traduction-marketing-et-transcreation-remparts-contre-la-traduction-machine/ > (consulté le 29 juin 2021)

MORR K. Qu’est-ce que la créativité ? Le guide ultime pour comprendre cette aptitude indispensable. In : 99designs [En ligne]. 2019. Disponible sur : < https://99designs.fr/blog/pensee-creative/creativite-le-guide-ultime/ > (consulté le 27 juin 2021)

NIDA E. Toward a science of translating: with special reference to principles and procedures involved in Bible translating. E.J. Brill, 1964. ISBN : 978-90-04-13281-8.

VENUTI L. The Translator’s Invisibility: A History of Translation. London New York : Routledge, 1995. (Translation studies). ISBN : 978-0-415-11537-7.

VEZZARO C. « Being Creative in Literary Translation: A Practical Experience » [En ligne]. 2010. Disponible sur : < https://jyx.jyu.fi/bitstream/handle/123456789/26849/VezzaroCreativeTranslation.pdf?sequence=1 > (consulté le 10 mars 2021)

Le casse-tête de la traduction de mangas

Par Sara Quintin, étudiante M1 TSM

C’est quoi un manga ? Les mangas sont une sorte de bande dessinée d’origine asiatique en noir et blanc, qui se lisent de droite à gauche. Au Japon, les mangas sont considérés comme des objets de grande consommation. Il existe de nombreux genres, les plus connus sont les shonen qui sont destinés aux jeunes garçons, les shojo pour les jeunes filles, les seinen pour les hommes et les josei pour les femmes etc. La France est la deuxième plus grosse consommatrice de mangas au monde.

La culture japonaise est très différente de la culture française ou même occidentale et on le ressent quand on lit des mangas. Il y a bien souvent de nombreuses références dans les mangas, que ce soient des références culturelles, historiques ou religieuses et quand cela arrive les termes ne sont généralement pas traduits et suivis d’un astérisque et d’une explication. Dans le manga Noragami, par exemple, qui porte sur les divinités japonaises il y a de nombreuses références culturelles inconnues des Occidentaux comme les dates de visite des temples et pourquoi il faut aller au temple à cette date précise, des références religieuses avec les nombreuses divinités japonaises qui sont mentionnées dans le manga.

La traduction des onomatopées est un des éléments qui posent le plus de problèmes de traduction. Au Japon, les onomatopées sont utilisées aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, on trouve la plupart dans les dictionnaires mais elles ne s’y trouvent pas toutes. En japonais il en existe 3 sortes (Les giongo imitent des sons, les giseigo traduisent les voix, ils sont beaucoup utilisés dans les mangas et les gitaïgo sont des mots imitant l’état) et il n’y a pas toujours d’équivalent en français. Bien souvent, les onomatopées ne sont pas traduites, puisque très chronophage et, comme les références culturelles, historiques et religieuses, sont suivies d’un astérisque pour expliquer la signification de cette dernière ou alors elles ne sont pas traduites à la demande de l’éditeur japonais pour garder le style de l’auteur. Il est parfois même impossible de les traduire si l’onomatopée est trop liée au dessin, on rajoute alors la traduction en plus petit à côté de l’onomatopée japonaise. Elles servent à exprimer une sensation, un sentiment, une situation ou une idée. En France, les onomatopées sont considérées comme étant plutôt le mode d’expression des enfants, là où au Japon elles sont utilisées dans le langage courant. Les mangas pour filles sont considérés comme étant les plus créatifs en matière d’onomatopées. Quelques exemples d’onomatopées : kyaa est l’onomatopée correspondant aux cris d’une femme, le chat ne fait pas miaou mais nyaa nyaa, un cœur qui bat la chamade doki doki etc. Certains mangakas vont plus loin et créent même des onomatopées. Un exemple assez connu serait le zukyûûûn de Araki Hirohiko, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure qui est l’onomatopée du baiser spontané.

Une autre difficulté de traduction liée aux onomatopées est le foisonnement. On n’a pas toujours d’équivalent français d’onomatopées japonaises et donc il n’y a pas d’autre choix que d’étoffer. Néanmoins, il y a une place limitée dans les cases des mangas ce qui amène à omettre certains détails.

Au Japon, il existe quelque chose que l’on n’utilise pas en France, il n’y a donc pas d’équivalent. Ce sont les suffixes honorifiques comme san qui est le plus connu, kun, chan, senpai, sensei, sama et dono. Ces suffixes indiquent la plupart du temps la relation entre plusieurs personnes et sert à exprimer la politesse. On les place après le nom de l’interlocuteur : Onizuka-sensei, Inumaki-senpai, Yuji-kun

San est traduit le plus souvent par monsieur ou madame pour quelqu’un dont on n’est pas très proche. Il est souvent associé avec le nom de famille.

Kun est utilisé pour un ami ou un camarade garçon, il n’est utilisé pour une fille qu’en cas de proximité.

Chan est l’équivalent de kun pour les filles, c’est très affectif.

Senpai est utilisé pour quelqu’un qui a plus d’expérience ou qui est plus âgé que ce soient des collègues ou des camarades de classe.

Sensei est le professeur, le médecin, l’artiste… il s’utilise après le nom de famille ou seul.

Sama désigne les personnes haut placées ou de grande valeur, c’est un signe de grand respect. Il est utilisé pour désigner Dieu : Kami-sama.

Et enfin dono qui est très peu utilisé de nos jours se situe entre san et sama. Il était beaucoup utilisé du temps des samouraïs.

Il existe d’autres suffixes honorifiques mais ceux-ci sont les plus fréquents. Mis à part san et sensei les autres suffixes ne sont généralement pas traduits car il n’existe pas de terme équivalent en français. Ces suffixes sont très utilisés au Japon puisqu’ils créent une sorte de hiérarchie qui est très importante pour les japonais.

Et pour ce qui est des noms des attaques ou des armes ? Dans certains mangas les attaques et les armes gardent leur nom japonais, par exemple, dans One Piece d’Eiichiro Oda, les 3 katanas de Roronoa Zoro sont Enma, Sandai Kitetsu et Wado Ichimonji que ce soit dans la version japonaise ou française, dans Bleach de Tite Kubo, les armes, appelés les Zanpakutô gardent également leurs noms japonais. Les attaques comme le Bankai pour n’en cité qu’une ne sont pas traduites mais suivies d’un astérisque et de leur signification tout comme pour les onomatopées. Parfois, quand les attaques sont traduites, c’est la traduction anglaise qui reste même dans la version française. Les noms d’attaques de la version originales peuvent même parfois être en anglais comme la Room ou le Shambles de Law (One Piece) ou encore le Bound Man de Luffy (One Piece) et dans ce cas elles restent en anglais dans la version française.

C’est la même chose pour les êtres ou créatures propres à leur manga. Dans Noragami, dans la version originale et française, ils sont appelés ayakashi, dans Bleach ce sont les hollow et les shinigami… Certains mangas traduisent ce genre de choses, d’autres non, tout dépend des éditeurs et de l’auteur.

Les traducteurs font face à de nombreux problèmes concernant la traduction des mangas, il en existe d’autres mais ceux-ci sont des exemples de la difficulté du métier dû à la grande différence culturelle entre autres. 

Ressources documentaires :

https://www.koomeo.com/fr/traducteur-de-mangas-et-animes/
https://www.msn.com/fr-fr/actualite/technologie-et-sciences/traduire-des-mangas-un-d%C3%A9fi-%C3%A0-l-heure-des-scantrads-les-traductions-pirates/ar-BB1f330r
http://konishimanga.fr/2017/10/11/interview-xavier-hebert/
https://www.japoninfos.com/quelques-suffixes-japonais-san-kun.html
Poupée, Karyn. Histoire du manga. Tallandier, 2014
Nouhet-Roseman, Joëlle. Les mangas pour jeunes filles, figures du sexuel à l’adolescence. Érès, 2011.
Nouhet-Roseman, Joëlle. « Maji maji, regard sur les onomatopées ». Cliniques mediterraneennes n° 81, n°1 (18 juin 2010): 167-79.

La langue des signes française, une langue enfin (re)connue ?

Par Chloë Tanguy, étudiante M1 TSM

Tandis qu’elle a reçu officiellement le statut de « langue à part entière » en 2005, la langue des signes française (ou LSF) gagne de plus en plus en visibilité, en particulier depuis le début de la crise sanitaire. La traduction des allocutions officielles en langue des signes a notamment permis une réelle prise de conscience quant au manque d’accessibilité de l’information et à la reconnaissance insuffisante de la communauté Sourde.

Ainsi, face aux diverses actions mises en place à l’échelle nationale et internationale, un certain intérêt pour cette langue s’est développé. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais vous présenter la langue des signes (française principalement), une langue encore trop peu (re)connue aux yeux de la société.

Un grand merci à Pénélope Houwenaghel, interprète FR/LSF et fondatrice de la SCOP Via, pour avoir pris de son temps afin de m’aider mais également pour ses précieux conseils.

Lettres L, S et F en langue des signes française


Un peu d’histoire pour commencer

Selon plusieurs études, l’origine des langues des signes (ou LS) serait aussi ancienne que l’humanité. En effet, certains estiment que les personnes qui ne pouvaient pas parler utilisaient une forme de communication gestuelle afin de s’exprimer. Au cours de l’Antiquité, les sourds alors perçus comme « simples d’esprit » étaient isolés et n’avaient pas accès à l’éducation. Ne pouvant pas développer la langue des signes telle que nous la connaissons aujourd’hui, ils ne se contentaient que d’un nombre de signes bien plus limité.

Ce n’est qu’au milieu du XVIIIe siècle, grâce à l’abbé Charles-Michel de l’Épée, que nombre d’enfants sourds ont eu un accès gratuit à l’éducation. Avant cela, seuls ceux qui étaient issus de familles riches avaient les moyens de payer un précepteur (qui, par ailleurs, ne leur enseignait pas la langue des signes mais les éduquait oralement). Après avoir inventé quelques gestes (qui n’ont rien à voir avec la LSF) auxquels il ajouta quelques notions grammaticales spécifiques à la langue française, l’abbé de l’Épée créa, à Paris, la première école accueillant des enfants sourds. C’est grâce à cet établissement que les premiers Instituts pour jeunes sourds ont été créés, permettant ainsi l’émergence de la LSF au fil des générations.

Estimant toutefois que la LSF n’est pas une « vraie langue » ou qu’elle « favoriserait le développement de tuberculoses » (puisqu’on pensait que signer empêchait de bien respirer), il fut décidé, en 1880, lors du Congrès de Milan, de privilégier la méthode orale dans l’éducation des enfants sourd. Le résultat ? La LSF a été proscrite pendant près d’un siècle, et ce, jusqu’en 1975, année durant laquelle un mouvement a été lancé : le Réveil Sourd. Ce mouvement est né d’une forte volonté de la communauté sourde de s’émanciper sur le plan social, culturel et linguistique. Ce n’est qu’après plus de 30 ans de revendications pour la reconnaissance de la LSF qu’elle devient finalement, le 11 février 2005, une langue à part entière aux yeux de la loi française. Depuis 2008, il est d’ailleurs possible de choisir la LSF comme option au Bac ou encore, depuis 2010, de passer un CAPES de LSF.

En février 2020, dans le cadre des 15 ans de la loi n° 2005-102 du 11 février 2005, s’est tenue la 5e Conférence nationale sur le handicap. Lors de cet évènement, le gouvernement français a décidé d’intensifier les campagnes de sensibilisation, mais aussi de renforcer l’accompagnement des personnes en situation de handicap sur divers points : l’accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, ou encore l’accès à l’information (en traduisant par exemple l’ensemble des allocutions gouvernementales en LSF).

La langue des signes, c’est quoi exactement ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’ensemble des LS s’appuient sur plusieurs paramètres :

  • La position/configuration des doigts, ainsi que les mouvements et l’orientation des mains ;
  • Les expressions du visage : les expressions faciales (ou encore le mouvement des épaules) permettent d’accentuer les nuances du discours.

La LSF ne « traduit » pas littéralement le français parlé. Comme n’importe quelle autre langue, elle possède sa propre structure, à savoir : temps + lieu + sujet + action. Il faut savoir aussi que chaque langue des signes possède son propre lexique et, accessoirement, son alphabet dactylologique (il retranscrit gestuellement chaque lettre de l’alphabet ; cet alphabet n’est utilisé que pour épeler certains noms propres ou lieux inconnus). Selon les pays, l’alphabet s’effectue avec une main (la main droite pour les droitiers ou la gauche pour les gauchers) mais certains utilisent les deux mains (notamment en langue des signes britannique, néo-zélandaise ou encore australienne).

D’ailleurs, en parlant de prénoms, saviez-vous qu’il est courant, au sein de la communauté sourde, de donner des surnoms ? Il se compose généralement de la première lettre du prénom suivi d’un signe attribué selon une caractéristique physique ou morale, une particularité, un matricule, etc. qui distingue la personne.

En plus de ces signes dactylologiques, trois autres types de signes constituent la LSF :

  • Il existe des signes iconiques : le signeur mime un objet ou une action (comme pour les termes « manger », « boire », « maison », etc.) ;
  • À la différence des signes iconiques, certains signes sont moins concrets : ils permettent de parler d’un concept ou d’une idée plus abstraite (même s’il est possible d’utiliser un signe iconique dans une métaphore, une expression idiomatique, etc.) ;
  • On retrouve aussi des signes issus des langues vocales : le signeur utilise la première lettre dactylologique du mot suivi du reste du signe (mouvement ou position de la main/des doigts). Certains signes sont également issus des LS étrangères, tout comme on pourrait retrouver des emprunts aux langues étrangères dans les langues vocales.

Malgré ce que l’on pourrait penser, non, la langue des signes n’est pas universelle. Eh oui, les signes peuvent différer d’un pays à l’autre, voire même d’une région à une autre (on en recense près de 121 à travers le monde). Même si la base grammaticale est la même, chaque pays (ou région) possède une culture, un accent et un vocabulaire différent. Comme vous avez pu le remarquer un peu plus haut, j’évoque la LS britannique, néo-zélandaise et australienne. Ces trois langues font partie de la même « famille » du fait de leur similarité, toutefois, chacune conserve une certaine singularité. De plus, à l’instar des langues vocales, les LS ont, elles aussi, tendance à évoluer au fil du temps.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Fédération mondiale des Sourds a tenté de créer une langue universelle : le gestuno (d’ailleurs si le sujet des langues universelles vous intéresse, je vous conseille un billet sur l’espéranto rédigé en 2020 par Gabriel Lacroix). Cependant, il existe à ce jour une langue des signes internationale (LSI également appelée Signes Internationaux) La LSI est principalement employée afin de faciliter la communication et la compréhension entre plusieurs Sourds qui ne sont pas de la même nationalité ou lors d’évènements internationaux (colloques, échanges transnationaux, etc.).

Traduction ou interprétation ?

Pour les langues orales, il ne faut pas confondre la traduction et l’interprétation et pour la langue des signes, c’est pareil ! Enfin… à quelques détails près. Vous me direz donc « Oui, mais on ne peut pas écrire la langue des signes, alors où est la différence ? ». Eh bien, la différence est que la traduction en langue des signes s’effectue d’un format écrit vers un format vidéo (que certains appellent LS-vidéos), tandis que l’interprète va transposer oralement un discours depuis ou vers la LSF, voire entre deux langues des signes.

Saviez-vous que les interprètes en LSF sont (en théorie) les seuls à transposer un discours vers une langue qui n’est pas leur langue maternelle ?

Comme on peut souvent l’entendre : « ceux qui connaissent le mieux une langue sont ceux qui la pratiquent depuis l’enfance », et cela vaut pour toutes les langues. En effet, il est plus naturel de traduire vers sa langue maternelle, parce qu’on en maîtrise bien mieux les subtilités et les nuances qu’un traducteur/interprète non-natif.

Néanmoins, cette exception qui confirme la règle se justifie à deux titres :

  • La langue des signes n’est pas la langue naturelle[1] de tous les sourds, car beaucoup d’entre eux ne l’utilisent pas (pour ceux qui le sont devenus à un grand âge, dans ce cas, les sous-titres seront privilégiés[2]). On remarque d’ailleurs qu’une grande partie des personnes qui maîtrisent la langue des signes sont entendants ;
  • L’interprétation en LSF s’effectue majoritairement depuis un discours oral, vers la langue des signes (et vice-versa).

La demande en traduction et interprétation FR/LSF est assez variée. En effet, elle peut aussi bien être effectuée pour un particulier, que pour un professionnel ou une association, et elle peut être formulée dans le cadre d’une réunion, d’une formation, voire d’un rendez-vous (médical, bancaire, judiciaire, etc.), d’un entretien professionnel ou encore, dans le cadre d’évènements : conférences, colloques, etc.

Ces dernières années, on observe également le développement de la « visio-interprétation » : l’interprète traduit à distance depuis et vers la LSF un appel téléphonique, un rendez-vous, un entretien, etc. et ce, entre au moins une personne entendante et une personne sourde.

En ce qui concerne les traductions en LSF dans le format vidéo, il sera plus approprié de faire appel à un traducteur dont la langue naturelle (ou première langue) est la LSF. Ce genre de vidéos, on peut par exemple en retrouver, depuis 2018, sur 6Play. En effet, le groupe M6 a mis en place sur sa plateforme web « le 10 minutes », un magazine d’actualité présenté de bout en bout par des traducteurs en LSF. Contrairement aux programmes d’informations quotidiens (comme le journal télévisé), son contenu est adapté à un public sourd ou malentendant. Par ailleurs, des journalistes et traducteurs sourds publiaient des articles, des reportages, des journaux télévisés etc. au format vidéo sur le site Websourd, et ce, jusqu’à sa fermeture en 2015. Websourd était une société coopérative qui avait pour activité : un service de traduction, un service de visio-interprétation, un site d’information à destination des sourds signeurs.

On remarque également un développement de l’accessibilité dans le secteur culturel. En effet, de plus en plus de musées et galeries d’art font appel à des traducteurs et interprètes afin de traduire leur contenu visuel et retranscrire les explications des guides dans le cadre des visites. Au Louvre-Lens, par exemple, des visites guidées sont proposées en LSF et un parcours en totale autonomie en LSF a été mis en place par le biais d’un Guide multimédia.

Et les nouvelles technologies dans tout ça ?

Ces dernières années, plusieurs applications et sites internet ont été mis en place afin de faciliter la compréhension, l’échange et l’intégration de la communauté sourde. De ce fait, je vais, dans cette dernière partie, vous présenter deux applications qui permettent de traduire vers la langue des signes.

La première que je souhaite mettre en avant est Elix. Créé en 2010, Elix est un dictionnaire bilingue FR/LSF. Son utilisation est assez simple : comme pour tout dictionnaire bilingue, on tape un terme dans la barre de recherche puis apparaît, non seulement la définition, mais aussi une vidéo sur laquelle un traducteur signe le terme recherché et/ou sa définition vers la LSF. Au total, ce dictionnaire recense plus de 15 000 signes et plus de 22 000 définitions traduites en LSF. Néanmoins, même si ce dictionnaire est constamment en développement, il arrive que certains signes ou définitions ne soient pas encore traduits.

La seconde application qu’il me semblait intéressant de présenter est Hand Talk. À la différence d’Elix, il s’agit ici d’un traducteur, et non pas d’un dictionnaire. Ainsi, comme sur Google Traduction ou DeepL, il est possible de traduire plusieurs phrases (à une limite de 140 caractères) qu’Hugo ou Maya, des traducteurs virtuels, transposeront vers la langue des signes. Cette application n’est toutefois pas disponible en FR/LSF mais en EN(US)/ASL ainsi qu’en PT/LSB (langue des signes brésilienne également connue sous le nom de Libras) puisque Hand Talk a été créé par Acesso para todos, une entreprise brésilienne dont l’objectif est de créer un web plus innovant et accessible à tous. En plus d’une application, Hand Talk met à la disposition des entreprises une fonction « traduction de texte et d’images ». Cette fonctionnalité permet de traduire en Libras le texte ou les images disponibles sur le site internet de l’entreprise, afin de le rendre plus accessible aux Sourds signeurs.

Pour conclure

La LSF est une langue riche culturellement et ne cesse d’évoluer. Grâce aux diverses actions nationales et internationales, nous aurons de plus en plus l’occasion de découvrir cette langue, favorisant une évolution de la demande et du nombre de traducteurs et interprètes en LSF, et facilitant ainsi l’inclusion de la communauté sourde au sein de la société.

J’espère que ce billet vous aura permis d’en savoir plus sur la langue des signes. Si ce sujet vous intéresse et que vous souhaitez en savoir plus, n’hésitez pas à consulter aussi des chaînes YouTube dédiées à la LSF (je vous conseille celles de Aymeline LSF et de MélanieDeaf qui donnent toutes les deux des conseils quant à l’apprentissage de la LSF et vous permettront d’en savoir plus sur la culture sourde).

Bibliographie

‘AFILS : Association française des interprètes et traducteurs en langue des signes’ <http://www.afils.fr/&gt;

Delaporte, Yves, ‘Des noms silencieux. Le système anthroponymique des sourds français’, Homme, 38.146 (1998), 7–45 <https://doi.org/10.3406/hom.1998.370454&gt;

Fusellier-Souza, Ivani, ‘Sémiogenèse Des Langues Des Signes. Etude de Langues de Signes Emergentes (LSE) Pratiquées Par Des Sourds Brésiliens’ (unpublished Theses, Université Paris 8 – École Doctorale ”Cognition, Langage, Interaction” (ED 224), 2004) <https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01701214>

‘Handicap sensoriel : déficience auditive’, Louvre-Lens <https://www.louvrelens.fr/informations-pratiques/accessibilite/handicap-auditif/>

‘HCDH | Convention Relative Aux Droits Des Personnes Handicapées’ <https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/conventionrightspersonswithdisabilities.aspx>

‘Histoire de la langue des signes’, Signes & Formations <https://www.signesetformations.com/cours-langue-des-signes/histoire-de-la-langue-des-signes/>

Langues, Publié par Éditions Assimil | 20 Mai 2016 |, and Mondes | 0 |, ‘La langue des signes n’est pas universelle – Assimil’, 2016 <https://blog.assimil.com/non-la-langue-des-signes-nest-pas-universelle/, https://blog.assimil.com/non-la-langue-des-signes-nest-pas-universelle/>

‘Le Dico Elix – Le dictionnaire vivant en langue des signes française (LSF)’, Le Dico Elix <https://dico.elix-lsf.fr/&gt;

Leroy, Élise, Aurélia Nana Gassa Gonga, Gaëlle Eichelberger, and Alain Bacci, ‘Traduire vers la langue des signes française : plein phare sur la formation’, Traduire. Revue française de la traduction, 241, 2019, 19–30 <https://doi.org/10.4000/traduire.1812&gt;

‘Qu’est-ce que la langue des signes française ?’ <https://www.surdi.info/langue-des-signes-francaise-lsf/langue-des-signes-francaise/>

Séguillon, Didier, ‘Du langage des Signes à l’apprentissage de la parole ou l’échec d’une réforme’, Staps, no 58.2 (2002), 21–34

Todos, Acesso para, ‘Hand Talk’ <https://handtalk.me/>


[1] Pour la population sourde, il sera plus approprié d’utiliser le terme « langue naturelle » que « langue maternelle ».

[2] Toutefois, il sera plus compliqué (mais pas impossible) pour une personne sourde de naissance de lire des sous-titres puisque l’apprentissage de la lecture s’effectue par le biais de la sonorité, c’est pour cela qu’une traduction en LSF et l’ajout de sous-titres sera favorisée.

Traduire les noms propres… Oui ? Non ? Peut-être ?

Par Marion Coupama, étudiante M1 TSM

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Les noms propres ne se traduisent pas ! »

En êtes-vous certains ? Parce que je trouve que Christophe Colomb et Léonard de Vinci sont des noms aux sonorités très françaises… N’est-ce pas un peu étrange pour des personnalités d’origines italiennes ? Eh oui, vous l’aurez compris, certains noms propres ont bien fait office de traduction ! Christophe Colomb se nommait en réalité « Cristoforo Colombo », tout comme Léonard de Vinci portait le nom de« Leonardo da Vinci ». Cette tendance visant à traduire les noms propres remonte donc à très longtemps dans l’histoire, mais est-elle toujours d’actualité ? Dans quel cas peut-on songer à traduire des noms propres ? Les questions peuvent continuer à se multiplier sur le sujet tant il est vaste. Cet article visera à vous donner de nombreux exemples ainsi que des éléments de réflexion.

Avant de commencer, passons bien évidemment par la case habituelle, une petite définition.

 Qu’est-ce qu’un nom propre ?

Selon le grammairien Maurice Grévisse dans son ouvrage Le Bon Usage, un nom propre correspond à « celui qui ne peut s’appliquer qu’à un seul être ou objet, ou à une catégorie d’êtres ou d’objets pris en particulier ; il individualise l’être, l’objet ou la catégorie qu’il désigne ». Nous avons bien souvent tendance à l’oublier, mais le champ des noms propres est beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Rappelons ainsi que les noms propres peuvent être classés selon six grands types :

  1. Les anthroponymes (noms de personnes, gentilés, organisations, etc.)
  2. Les toponymes (noms de lieux, édifices, etc.)
  3. Les ergonymes (noms d’objets et produits fabriqués, marques, titres d’œuvres)
  4. Les praxonymes (noms d’événements ou de fêtes)
  5. Les phénonymes (phénomènes environnementaux, comètes, astres, etc.)
  6. Les zoonymes (noms d’animaux)

Dans le cadre de cet article, je vais principalement m’intéresser aux deux premières catégories, à commencer par les anthroponymes : dans quel cas sont-ils traduits ?

Comme vous pouvez vous en douter, suite aux exemples mentionnés lors de mon  introduction, les noms propres peuvent se traduire lorsqu’il s’agit de personnages historiques. Voici donc quelques exemples intéressants dans diverses langues :

  • Le célèbre empereur romain « Caius Julius Caesar » devient « Jules César » en français et « Júlio César » en portugais ;
  • L’humaniste hollandais « Desiderius Erasmus » devient « Érasme » en français et « Erasmo » en espagnol ;
  • Le Pape polonais « Jan Paweł II » devient « Jean Paul II » en français et « John Paul II »en anglais.

Cette tendance à traduire les noms de personnages historiques ne se fait donc pas uniquement en français, de nombreuses autres langues adoptent cette pratique depuis plusieurs siècles. Mais alors, qu’en est-il d’aujourd’hui ?

Avons-nous cessé de traduire les noms et prénoms ?

Détrompez-vous, car mon prochain exemple ne date pas de très longtemps et je suis sûre que vous aurez la référence. Si je vous parle d’Harry Potter, peut-être que vous verrez où je veux en venir, car dans mon cas, je me rappelle très bien de la première fois où j’ai appris que Poudlard n’était pas le « vrai » nom de cette école de magie célèbre. En effet, dans la saga littéraire Harry Potter de JK Rowling, l’école de sorcellerie porte en réalité le nom de « Hogwarts » en anglais. Mais alors, pourquoi avoir effectué ce changement ? Pour répondre à cette question, je vous invite à regarder cette interview de Jean-François Ménard, le traducteur français de la saga.

Comme l’explique le journaliste dans cette vidéo, traduire un nom propre demande une interprétation de ce nom ainsi qu’une « re-création ». En ce qui concerne la traduction de « Hogwarts » en « Poudlard », le traducteur littéraire nous affirme que le changement devait s’opérer car le mot en langue source « signifie quelque chose ». En effet, « hog » en anglais signifie « cochon » que le traducteur transforme en « lard ». « Wart » signifie « verrue » qu’il décide de traduire par « poux ». Le tout nous a donné le très célèbre « Poudlard ». Jean-François Ménard ajoute par ailleurs que ce choix de traduction fut un triomphe, car non seulement ce nom signifiait quelque chose, mais de plus, il gardait « une sonorité un peu anglaise », ce qui a son importance. En effet, selon Michel Ballard, auteur de La traduction des noms propres, il est important de conserver les noms propres dans leur version originale afin de pouvoir préserver leur origine culturelle. Ainsi, en choisissant de traduire « Hogwarts » par un nom aux sonorités anglaises, Jean-François Ménard respectait ce principe.

Une histoire de choix ?

Bien sûr, n’oublions pas qu’en traduction, il s’agit toujours d’une histoire de choix ! En effet, le traducteur d’Harry Potter a choisi de traduire certains noms et pas d’autres, même si ces noms avaient un sens. Par exemple, le célèbre nom du professeur « Dumbledore » signifie « bumblebee », autrement dit, « bourdon » en français. Mais alors, pourquoi ne pas avoir choisi de traduire son nom par le professeur « Bourdon » ? Jean-François Ménard nous répond qu’il trouvait cela tout simplement ridicule ! Autre exemple du même genre, j’ai eu le plaisir de lire la préquelle d’une autre saga, celle d’Hunger Games, de Suzanne Collins, intitulée La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur. Dans ce roman nous suivons l’aventure d’un certain « Coriolanus Snow » et sa phrase fétiche est la suivante :

« La neige se pose toujours au sommet. »

Pour comprendre tout l’intérêt de cette phrase, il faut faire le lien entre le nom de famille du personnage et sa traduction. En effet, son nom de famille « Snow » se traduit en français par « neige », d’où cette fameuse phrase signifiant la montée de la famille Snow (neige) au pouvoir (sommet). Ainsi, sans une traduction du nom de famille, impossible de comprendre le jeu de langue. Mais alors pourquoi ne pas avoir traduit le nom de famille de Coriolanus Snow pour nous offrir un sublime « Coriolanus Neige » ? Seul Guillaume Fournier, traducteur de la saga, détient la réponse… Mais, j’imagine qu’encore une fois, il s’agit d’une histoire de choix.

Je traduis si je veux ?

La confusion règne grandement concernant la traduction des noms propres mais une seule chose est sûre, il n’existe pas de règle précise. Certains sont traduits et pas d’autres. Certains doivent être traduits et pas d’autres. Certains peuvent être traduits et pas d’autres. Dans le cas des personnages historiques, certaines pratiques sont automatiques. Par exemple, le nom du Pape est toujours traduit dans la langue cible, peu importe la langue. De la même façon, les noms des membres de la famille royale britannique sont toujours traduits en espagnol. On parle alors de la « Reina Isabel II » pour la reine Elizabeth II et du « príncipe Carlos » pour le prince Charles. Cette pratique peut paraître très étrange pour nous en France, vous imaginez si le prince William se transformait subitement en « prince Guillaume » ?

De même, j’imagine que pour les Britanniques, il est tout aussi étrange que nous nommions leur capitale par un très français « LonDRES » plutôt que par un simple « London » en version originale. Pourtant, de nombreux noms de villes étrangères possèdent des équivalents : Grenade en Espagne équivaut à « Granada », « Lisboa » se fait appeler Lisbonne, « München » devient Munich, sans oublier le très surprenant « Wales » qui devient le pays de Galles. Bref la liste est très longue. Néanmoins, cela n’explique toujours pas pourquoi Madrid est resté Madrid, ou pourquoi Budapest n’est pas devenu « Boudapest » ? Les mystères de la langue sont parfois bien difficiles à comprendre et je ne vous ai même pas encore parlé des enjeux de la translittération. Vous savez, cette méthode qui vous permet de comprendre que 北京 signifie « Pékin » en utilisant une transcription phonétique ? Elle présente elle aussi son lot de soucis. Les transcriptions ne respectent pas toujours la phonétique de la langue cible et les graphies varient d’une langue à l’autre. En effet, même si deux langues possèdent le même alphabet, les sons ne s’écrivent pas de la même façon. C’est donc pour cette raison que pour la capitale « Москва », vous verrez « Moscou » en français, mais « Moscow » en anglais !

Conclusion

S’il y a bien une chose à retenir c’est que les noms propres se traduisent bel et bien contrairement à ce que l’on pourrait penser si l’on ne creuse pas un peu. En revanche, il faut bien évidemment nuancer. Oui, les noms propres se traduisent, mais uniquement dans certains cas et selon le choix du traducteur. Sans oublier bien évidemment les automatismes de la langue et l’importance de l’usage. Pour comprendre plus profondément tout ce qu’implique la traduction des noms propres il faudrait faire un tour dans les profondeurs de l’histoire et de la linguistique. Cela pourrait notamment vous aider à comprendre comment nous sommes passés de «Londinium » en latin à « Londres » que l’on connaît aujourd’hui. Et puis d’ailleurs, il vient d’où ce -s à la fin ?

Bibliographie :

AGAFONOV, Claire, GRASS, Thierry, MAUREL, Denis, ROSSI-GENSANE, Nathalie et SAVARY, Agata, 2006. La traduction multilingue des noms propres dans PROLEX. Meta : journal des traducteurs / Meta: Translators’ Journal. 2006. Vol. 51, n° 4, pp. 622‑636. DOI 10.7202/014330ar.

ANDRE RACICOT, 2013. Traduire les noms de personnalités? André Racicot : Au cœur du français [en ligne]. 8 août 2013. [Consulté le 13 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://andreracicot.ca/traduire-les-noms-de-personnalites/

BALLARD MICHEL, 2001. Le nom propre en traduction: anglais-français / Michel Ballard. Gap : Ophrys. ISBN 978-2-7080-0990-5.

BIHAN, Guy le, 2006. Le nom propre : identification, appropriation, valorisation. Cahiers de sociolinguistique. 2006. Vol. n° 11, n° 1, pp. 9‑26.

DAILLE, Béatrice, FOUROUR, Nordine et MORIN, Emmanuel, 2000. Catégorisation des noms propres : une étude en corpus. . 2000. pp. 15.

GULLI, 2013. Harry Potter : à propos des traductions des noms propres [en ligne]. 10 octobre 2013. [Consulté le 14 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=qLp8FzHEMpw

JEANSON, Pierre, 2019. Traduire les prénoms. [en ligne]. 10 novembre 2019. [Consulté le 13 mars 2021]. Disponible à l’adresse : https://www.linkedin.com/pulse/traduire-les-pr%C3%A9noms-pierre-jeanson/

LECUIT, Emeline, MAUREL, Denis et VITAS, Duško, 2011. La traduction des noms propres : une étude en corpus. Corpus. 1 novembre 2011. N° 10, pp. 201‑218. DOI 10.4000/corpus.2086.

Les enjeux derrière les expressions idiomatiques

Par Antoine Deruy, étudiant M1 TSM

Ce n’est un secret pour personne, la traduction est une discipline complexe nécessitant une formation poussée et un maximum d’expérience. En effet, les traducteurs professionnels se heurtent sans cesse à des difficultés de tous types, qu’elles soient linguistiques, terminologiques, ou encore syntaxiques. Au cours de ma formation au sein du master de traduction spécialisée multilingue, j’ai été marqué par l’un de ces défis en particulier : les expressions idiomatiques. Voyons un peu de quoi il s’agit.

Les expressions idiomatiques, kézako ?

Pour dire simplement, il s’agit d’expressions particulières à une langue, généralement imagées ou métaphoriques. Elles font souvent référence à un fait culturel ou historique. Par ailleurs, elles sont généralement compliquées à traduire, car il existe très rarement des équivalents littéraux pour ces expressions. Il n’est cependant pas rare de retrouver dans deux langues différentes deux expressions renvoyant le même sens. Dans ces cas-là, on considère que les deux expressions sont équivalentes et doivent être traduites impérativement de la sorte. A mon sens, et dans un contexte de traduction, on peut distinguer plusieurs types d’expressions idiomatiques.

Les expressions idiomatiques « simples »

Ces expressions sont du pain béni pour les traducteurs. Ils n’ont même pas besoin de se rendre compte qu’ils ont affaire à une expression idiomatique, puisque leur traduction est transparente. Une traduction littérale permet d’obtenir le bon équivalent dans la langue cible. Par exemple, « put all your eggs in one basket » se traduit en français par « mettre tous les œufs dans le même panier ». Le risque de se tromper lors de la traduction est donc vraiment minime.

Les expressions idiomatiques « dont la mauvaise traduction est tolérable »

Catégorie nommée de manière assez folklorique, je vous l’accorde, j’y regroupe en fait toutes les expressions dont le meilleur équivalent dans une autre langue n’est pas une traduction littérale, mais une autre solution. Cependant, une traduction littérale de ces expressions ne s’avère jamais vraiment problématique, puisque qu’elle transmet tout de même la même idée. Si cette catégorie est encore un peu floue pour vous, je vous propose de l’illustrer avec un exemple connu de tous : l’expression en anglais « when pigs fly ». La traduction littérale de cette expression est « quand les cochons voleront ». Pourtant, en français, il existe une expression bien plus répandue renvoyant exactement la même idée. Ça y est, vous l’avez ? Et oui, en français, on utilise « quand les poules auront des dents ». Cet exemple illustre parfaitement le concept d’équivalence dynamique dont nous parlait Nida : il s’agit d’un principe de traduction visant à traduire le sens plutôt que les mots. Cette approche de la traduction est d’ailleurs devenue plus ou moins la norme aujourd’hui, remplaçant petit à petit le principe d’équivalence formelle, visant à traduire les mots plutôt que le sens.

Photo d’une poule ayant des dents

Les expressions idiomatiques « difficiles »

J’ai regroupé dans cette catégorie les expressions dont la traduction littérale change complètement le sens, et dont l’erreur de traduction constitue généralement une faute grave. En effet, un traducteur se doit d’effectuer des recherches et d’assurer l’entière qualité de sa traduction. Prenons l’exemple de l’expression « to be as thick as a brick » : elle ne doit jamais être traduite littéralement « être aussi épais qu’une brique » ! L’expression, au sens figuré en langue source, est utilisée pour constater la bêtise ou la simplicité d’esprit d’une personne. Une bonne traduction française serait « être bête comme ses pieds ».

Les expressions « impossibles »

Si jusque-là vous pensiez que traduire des expressions idiomatiques était assez compliqué, attendez de découvrir celles-ci. Pour ces expressions, que l’on rencontre tout de même assez régulièrement, il n’existe littéralement aucun équivalent pour transmettre le sens. Le traducteur doit donc s’adapter et pourquoi pas utiliser une glose (une annotation visant à expliciter une partie d’un texte, ou un terme en particulier) pour transmettre le plus fidèlement possible l’idée source. Par exemple, « c’est abusé » n’a pas d’équivalent direct en anglais. On peut cependant le traduire « that’s ridiculous », ou encore « what the hell », ou bien « come on ». L’idée est toujours de garantir une traduction la plus idiomatique possible, en utilisant au maximum les codes de la culture pour laquelle on traduit.

Comment s’améliorer et les distinguer ?

Tout d’abord, il n’y a que l’expérience et l’approfondissement de la connaissance d’une langue qui permettent de distinguer les expressions idiomatiques. Vous pouvez être aussi bon en grammaire, en conjugaison, ou en vocabulaire que vous le voulez sans pour autant connaître les expressions idiomatiques de cette langue : on ne les apprend jamais à l’école. A mon sens, le meilleur moyen d’apprendre et d’assimiler des expressions idiomatiques est de se plonger dans la culture du pays qui vous intéresse. Si vous avez l’occasion de vous rendre dans le pays, profitez-en, et discutez avec un maximum de natifs, vous apprendrez beaucoup d’expressions de ce genre de manière passive. Cependant, si vous n’avez pas la possibilité de voyager, et que vous n’avez aucun contact avec qui vous pouvez vous entrainer, vous pouvez tout aussi bien regarder vos films et vos séries en version originale : là aussi, vous entendez un paquet d’expressions ! Vous pouvez aussi choisir de lire vos livres en version originale.

Toutefois, et comme il est presque impossible de connaître toutes les expressions idiomatiques sur le bout des doigts, voici quelques astuces pour les repérer :

  • Observez la manière dont la phrase est construite : Quand vous ne connaissez pas une structure, analysez-là. Il est assez simple de repérer les expressions idiomatiques car elles se ressemblent toutes, et sont généralement très imagées.
  • Analysez le contexte : ces expressions étant très imagées, elles contrastent souvent avec le reste du texte que vous êtes en train de traduire. Leur traduction littérale doit d’ailleurs vous paraître étrange, surtout si vous ne l’avez jamais entendue.
  • Faites des recherches : au moindre doute, n’hésitez pas, et tapez au moins la structure sur internet ; dans la majeure partie des cas, vous trouverez qu’il s’agit d’une expression, et internet vous aidera à la comprendre pour que vous puissiez trouver la solution la plus adaptée. Et au pire, vous aurez perdu quoi, 10 secondes ?

Parfois, que ce soit pour des expressions idiomatiques ou même pour des mots, il arrive qu’il n’existe pas d’équivalent direct dans une autre langue (Tirkkonen-Condit), comme c’est le cas pour les expressions « impossibles » mentionnées ci-dessus. Dans ces cas-là, on parle d’items uniques. Ce concept d’item unique est extrêmement important en traduction, car même s’il peut venir poser problème lorsqu’il n’existe pas de correspondance dans votre langue cible pour un terme source, il peut également vous permettre d’améliorer la qualité de vos traductions en les rendant plus idiomatiques dans le cas contraire. Alors, lorsque vous pensez à une expression ou à un mot qui s’éloigne un peu de la traduction littérale, mais qui retransmet le même sens, n’hésitez pas à l’utiliser dans vos traductions, leur qualité et votre transparence n’en sera qu’amplifiée.

Bibliographie

Gambier, Yves, Miriam Shlesinger, et Radegundis Stolze. Doubts and Directions in Translation Studies: Selected Contributions from the EST Congress, Lisbon 2004. John Benjamins Publishing, 2007.

Hattouti, Jamila, Sandrine Gil, et Virginie Laval. « Le développement de la compréhension des expressions idiomatiques : une revue de littérature ». LAnnee psychologique Vol. 116, no 1 (2016): 105‑36.

 « Expressions françaises et leur traduction en anglais ». MosaLingua, 21 août 2019. http://www.mosalingua.com/blog/2019/08/21/expressions-francaises-et-traduction-en-anglais/.

 « Les 70 expressions idiomatiques à connaître en anglais ». Consulté le 12 mars 2021. https://www.ispeakspokespoken.com/expressions-idiomatiques-anglais/.

Tirkkonen-Condit, Sonja. « Translationese – A myth or an empirical fact?: A study into the linguistic identifiability of translated language ». Target 14 (31 décembre 2002): 207‑20. https://doi.org/10.1075/target.14.2.02tir.

 « Unique items — over- or under-represented in translated language? », 177‑84, 2004. https://doi.org/10.1075/btl.48.14tir.

« Idioms anglais à connaître pour parler de façon plus naturelle ! » MosaLingua, 28 janvier 2015. http://www.mosalingua.com/blog/2015/01/28/20-idioms-anglais-a-connaitre/.

Kenny, Dorothy, et Mali Satthachai. « Explicitation, Unique Items and the Translation of English Passives in Thai Legal Texts ». Meta : Journal Des Traducteurs / Meta: Translators’ Journal 63, no 3 (2018): 604‑26. https://doi.org/10.7202/1060165ar.

Le coréen : impossible à traduire ?

Par Marine Auguste, étudiante M1 TSM

Le coréen : une langue empreinte de la culture, de l’histoire et des traditions coréennes, une langue en plein essor en France. La traduction du coréen vers le français commence à se développer, c’est pour cela qu’aujourd’hui je voulais aborder une question qui me semble importante : est-il vraiment possible de traduire dans son intégralité une langue tant influencée par la culture d’un pays vers une langue dont la culture est aux antipodes de celle-ci ?

Statue du Grand Roi Sejeong. Il est à l’origine de la création de l’alphabet coréen, le 한글 (« hangŭl »).

Origines de ces interrogations

En 2020, alors que je visionnais le film #Jesuislà, une question m’a traversé l’esprit : « Et si le coréen était impossible à traduire dans son intégralité ? » Loin de moi l’idée d’abandonner la tâche qui m’incombe, mais il me semble intéressant de soulever cette question alors que la demande en traduction du coréen vers le français se développe. La culture coréenne est à l’opposé de la culture française et le coréen, en tant que langue, reflète cette culture, ainsi que des traditions ou des concepts historiques qui nous sont étrangers en France. À de nombreuses reprises je me suis trouvée face à des concepts culturels coréens tels que le 눈치 (« nunch’i ») ou le 한 (« han ») et je me suis toujours demandé comment faire pour traduire ces termes si je venais à les rencontrer dans un texte.

Mais revenons un instant au film #Jesuislà et donc à l’origine de mon questionnement. Il s’agit d’un film franco-belge qui se déroule principalement en Corée du Sud. Nous y suivons la rencontre peu ordinaire d’un Français et d’une Coréenne. L’histoire est centrée sur le concept du 눈치 (« nunch’i »), un concept purement coréen qui se fonde sur les non-dits. En visionnant ce film, je me suis demandé si la traduction de la culture coréenne, si différente des cultures belge et française, aurait pu aider les deux protagonistes à se comprendre. J’y ai longtemps réfléchi, et cet article me permet d’avancer dans cette réflexion car je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

De manière générale, comment faire pour traduire ces concepts ? Pour y répondre, je vais m’intéresser à différentes techniques de traduction : l’équivalence, la glose et l’explicitation, ainsi que l’absence de traduction. Mais pour vous donner un bref aperçu, la réponse est aussi simple qu’elle est complexe : cela dépend. En effet, face à ces concepts traditionnels s’ajoute le concept fondamental de la traduction : le concept du « ça dépend ».

Présentation de quelques concepts

Avant de discuter des techniques de traduction qui peuvent être mises en place, il me semble fondamental de vous expliquer la signification des quelques concepts que je vais mentionner dans la suite de ce billet. En effet, avant de chercher à traduire quoi que ce soit (quelles que soient les langues, les domaines, etc.), il faut comprendre ce que l’on est en train de lire afin d’être en mesure de le traduire de la meilleure façon possible. J’ai choisi de vous présenter aujourd’hui quatre des concepts coréens les plus importants.

눈치 (« nunch’i »)

J’ai déjà commencé à vous expliquer ce qu’est le 눈치 (« nunch’i ») dans mon introduction, mais laissez-moi le faire ici plus en détail. L’institut national de la langue coréenne donne la définition suivante : « Capacité de connaître et de comprendre la pensée ou la situation de son interlocuteur bien que ce dernier n’en parle pas. » En France, il est courant de parler de ses sentiments, ses problèmes, ses difficultés, etc. Mais en Corée cela se fait très peu, il faut malgré tout être en mesure de comprendre la situation de son interlocuteur afin d’éviter toute maladresse. Parfois même, ils vous diront ou feront l’inverse de ce qu’ils pensent et le 눈치 (« nunch’i ») consiste donc à comprendre ce qu’ils attendent réellement. C’est un concept que l’on retrouve souvent dans les contenus coréens, comme par exemple dans le film #Jesuislà que j’ai mentionné plus tôt, mais qui est très compliqué à comprendre, voire à accepter, pour des étrangers.

한 (« han »)

En ce qui concerne le 한 (« han »), l’institut national de la langue coréenne le définit ainsi : « Cœur peiné et mécontent à cause d’une chose injuste ou dépitante. » Le 한 (« han ») correspond à une émotion compliquée qui survient suite à l’accumulation de sentiments négatifs tels que la colère, la rancœur, le chagrin, la haine ou le ressentiment. C’est une sorte d’amertume, de souffrance et de fatalité négative qui s’abat très fort sur les Coréens et qui ne peut, bien souvent, pas être guéri. J’ai toujours associé le 한 (« han ») au spleen baudelairien bien que cela ne soit pas tout à fait la même chose. Le 한 (« han ») possède une dimension historique et peut ainsi être vu comme le mal-être du peuple coréen.

엄친아 (« ŏmch’ina »)

엄친아 (« ŏmch’ina ») est l’abréviation de 엄마의 친구 아들 (« ŏmmaŭi ch’ingu adŭl ») ce qui signifie littéralement « le fils de l’amie de maman ». Il existe aussi 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») pour les filles, bien que cela soit moins souvent entendu. En Corée du Sud, la scolarité est à prendre très au sérieux. Le système éducatif est réputé pour être l’un des meilleurs, mais aussi l’un des plus durs et compétitifs. Il faut être le meilleur à l’école afin de pouvoir réussir dans la vie. C’est un concept très ancré dans la culture coréenne bien que les mœurs tendent à changer, mais ce n’est pas le sujet de ce billet. À l’origine, les mères coréennes se dédiaient corps et âme à l’éducation de leurs enfants afin que ceux-ci aient toutes les clés en main pour réussir sans n’avoir à se préoccuper de rien d’autre que leurs études. Même de nos jours elles ont souvent tendance à comparer la réussite de leurs enfants respectifs. Et bien souvent, elles vont rentrer à la maison et parler à leurs enfants du fils ou de la fille d’une autre mère qui a de meilleurs résultats qu’eux en leur donnant pour objectif de les surpasser. Les termes 엄친아 (« ŏmch’ina ») et 엄친딸 (« ŏmch’inttal ») font donc références à ces étudiants qui ont de très bons résultats académiques et qui seront souvent pris pour références par les parents d’autres étudiants afin de les pousser à se surpasser et à les battre.

밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »)

Pour terminer, je voulais parler d’une question que vous entendrez très souvent en Corée, ou même dans les séries et films tournés dans la péninsule : 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») Cela signifie littéralement « Avez-vous mangé du riz ? » En réalité, lorsque l’on se concentre sur le sens de cette expression, cela revient plutôt à demander si l’interlocuteur est en bonne santé. Derrière cette phrase à l’apparence si simple se cache toute une importance culturelle : l’importance du riz dans la culture coréenne. Si vous avez pu manger du riz aujourd’hui cela veut dire que vous avez assez d’argent pour vous en acheter et donc que, par extension, vous avez les moyens d’être en bonne santé.

La plupart de ces concepts n’ont pas d’équivalence directe en français et même lorsqu’une équivalence directe existe cela ne signifie pas qu’elle est correcte. Voyons donc dès à présent les différentes possibilités qui s’offrent à nous en matière de traduction.

Équivalence dans la culture cible

D’après Eugene Nida, il n’existe pas d’équivalence totale entre deux langues. En effet, même lorsqu’une équivalence directe existe, le terme utilisé en langue source ne produira pas nécessairement le même effet sur le lecteur cible que sur le lecteur source. Selon le linguiste, il est impossible de lier parfaitement équivalence formelle, dont le principe est de retransmettre le message le plus littéralement possible, et équivalence dynamique, dont le principe est de tenir un discours qui paraît naturel dans la langue cible. Nous pouvons ainsi nous demander, dans le cadre de la traduction de concepts culturels du coréen vers le français, s’il est judicieux d’utiliser le procédé d’équivalence. Et si tel est le cas, quelle équivalence faut-il utiliser ?

Regardons tout d’abord ce qu’il se passe avec la phrase 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? »). Une traduction littérale, équivalence directe donc, existe : « Avez-vous mangé du riz ? » et la question obtenue veut dire quelque chose en français. En revanche, cette traduction serait de l’ordre de la traduction mot à mot. En effet, l’équivalence ne traduit pas le sens de la question et le lecteur français ne pourra donc pas comprendre la portée du message. Au contraire, si nous traduisons cette question par « Est-ce que vous allez bien ? », nous obtenons alors une équivalence dynamique qui fait sens en français. Le sens « caché » de la question coréenne est alors retransmis, le lecteur français comprend de quoi il s’agit mais l’aspect culturel coréen est malgré tout perdu. C’est en ce sens qu’il faut être très prudent lorsque l’on choisit d’utiliser l’équivalence. Cela peut être utile, mais dans certaines situations cela fait perdre tout un aspect culturel riche et parfois recherché.

En ce qui concerne le 한 (« han »), bien qu’il n’existe pas d’équivalence directe, ce concept s’apparente au spleen, concept relativement connu en France. Bien que les deux sentiments ne soient pas exactement les mêmes, le sens reste suffisamment proche pour pouvoir utiliser cette équivalence. Cela pourrait notamment faire partie d’un travail de localisation, afin d’inscrire réellement le terme traduit dans la culture française en se détachant de la culture source. Il s’agirait donc ici d’une équivalence dynamique et même d’un comportement cibliste car on ferme, en quelque sorte, les yeux sur la source.

Il n’existe ni traduction officielle, ni équivalence dans la culture française du concept du 눈치 (« nunch’i »). L’institut national de la langue coréenne propose comme traduction « sens », ou encore « intuition ». Prenons la phrase suivante : 눈치가 없다 (« nunch’iga ŏpta »). En utilisant ces propositions de traduction, cela donnerait « Vous n’avez aucun sens. » ce qui ne fait pas référence à la même chose en français, ou encore « Vous n’avez aucune intuition. » Cette dernière proposition pourrait fonctionner selon le contexte, bien que l’intuition et le 눈치 (« nunch’i ») ne représentent pas exactement le même concept. La traduction est faite, mais nous perdons alors toute référence à l’interlocuteur, à ses sentiments et sa situation, et il n’est alors plus fait mention de cette compréhension mutuelle implicite qu’exige le 눈치 (« nunch’i »).

La recherche d’équivalence, et notamment d’équivalence dynamique, est souvent critiquée dans la traduction de concepts culturels car elle tend à invisibiliser le texte source et ainsi la langue et la culture source, ce qui n’est pas toujours l’effet recherché. Cela dépendra du skopos de la traduction. Par exemple si l’objectif est de localiser le contenu ou d’impliquer pleinement le lecteur cible, l’utilisation d’une équivalence semble être la technique la plus adaptée. En revanche, s’il s’agit de montrer l’existence de cette culture cible, d’autres techniques seront plus appropriées.

Glose et explicitation

La glose permet de conserver le terme d’origine puis de l’expliciter entre parenthèses, dans la marge ou encore en note de bas de page. Puisque les équivalences directes n’existent pas, il pourrait sembler correct d’expliciter chaque concept. C’est d’ailleurs le procédé le plus fréquemment utilisé dans les livres coréens traduits en français. Cela pourrait donner par exemple :

  • 눈치가 없다. (« nunch’iga ŏpta. ») : Vous n’avez pas de nunch’i (capacité à comprendre les sentiments de son interlocuteur sans qu’il n’en parle).
  • 삼이 엄친아다. (« sami ŏmch’inada. ») : Sam est un ŏmch’ina (étudiant qui a de très bons résultats avec lequel une mère coréenne compare ses propres enfants).
  • 한이 맺히다. (« hani maechida. ») : Le han (sorte de ressentiment et de fatalité négative qui s’abat sur les coréens) se développe.

Cela représente en effet une solution parmi d’autres. En revanche, dans certaines situations cela risque de paraître étrange en français :

  • 밥을 먹었어요? (« pabŭl mŏgŏssŏyo? ») : Avez-vous mangé du riz ? (En Corée il est typique de demander à son interlocuteur s’il a mangé du riz pour savoir s’il est en bonne santé.)

Dans ce cas, certes le terme est explicité et le lecteur comprendra de quoi il s’agit, mais cela risque de le rendre confus puisque la question est peu usuelle d’un point de vue français. De plus, il ne semble pas possible de laisser la phrase dans son intégralité en coréen alors que le cotexte serait lui traduit. En revanche, remplacer la question par « Est-ce que vous allez bien ? », comme mentionné dans la partie sur l’équivalence, et faire un appel de note pour donner plus d’informations sur les pratiques coréennes traditionnelles, bien que celles-ci ne soient pas retranscrites dans la traduction, peut constituer une autre solution. Cet exemple nous montre qu’il est tout à fait possible de conjuguer les différentes techniques de traduction afin d’obtenir le rendu souhaité.

Bien que la glose soit courante dans la traduction du coréen vers le français, celle-ci est aussi particulièrement critiquée, et il me semblait important d’en parler. Une critique qui revient souvent serait que l’explicitation (qu’elle soit au milieu du texte ou en note de bas de page) sort le lecteur de son expérience littéraire, ce qui n’est pas l’effet recherché par une traduction. Marianne Lederer va même jusqu’à parler des « explicitations superflues », celles qui, selon elle, n’apportent rien de plus au texte et ne font que distraire le lecteur. C’est en effet quelque chose auquel il faut faire attention lorsque l’on choisit de faire une glose dans un texte, car parfois ce n’est pas nécessaire pour la compréhension. Cela dépend bien entendu du contexte, mais aussi des demandes des clients et du public qui est visé par la traduction. De plus, pour qu’une explicitation soit efficace, il faut qu’elle soit la plus courte possible, qu’elle ne fasse pas plusieurs lignes, ce qui découragerait alors le lecteur. Mais réduire l’explicitation est parfois bien compliqué. Par exemple, pour les concepts que j’ai traduits plus haut, j’ai été obligée de faire un choix et de ne pas expliquer le concept dans son intégralité, tout en restant compréhensible, afin que l’explicitation ne soit pas trop longue.

Absence de traduction

Une solution pour pallier ces problèmes est de ne pas toucher au concept : ne pas le traduire et ne pas l’expliciter. Ce choix a été fait dans diverses traductions pour trois raisons différentes. Premièrement, il arrive que le terme ait été expliqué plus tôt dans l’ouvrage et il est donc inutile de l’expliquer ou de le traduire lors des occurrences suivantes. Deuxièmement, il arrive que le client demande expressément que ces concepts soient laissés tels quels. Et, dernièrement, ce choix est lié au contexte et au public cible : si nous traduisons un livre d’histoire à destination d’un public spécialisé dans la culture coréenne, il n’est pas utile de traduire ou d’expliciter ces concepts car les spécialistes sont censés les connaître. De même, certains auteurs font le choix de laisser le terme tel quel car le contexte aide à comprendre grossièrement de quoi il s’agit et, si le lecteur est curieux de connaître la signification exacte, il pourra aller faire des recherches de son côté.

Conclusion

Pour conclure, cela dépend. Chacune de ces techniques est correcte, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de traduire ces concepts. Il faut réussir à trouver la méthode la plus adaptée au public cible et au contexte, celle qui semble alors la plus juste. La traduction ressemble fortement à la musique : il faut l’écouter attentivement pour vérifier que chaque note sonne juste et que le tout soit harmonieux avant de l’offrir au monde. Et tout comme une musique qui peut être interprétée de bien des façons, la traduction unique et correcte d’un mot, segment ou texte n’existe pas. Différentes possibilités s’offrent aux traducteurs et il faut savoir les mettre en œuvre dans le contexte qui leur convient le mieux afin de pouvoir les mettre en valeur mais aussi afin de les faire s’aligner avec le reste du texte.

Je n’ai donc pas de réponse précise à vous fournir car la réponse juste n’existe pas en traduction. Il faut savoir réfléchir, cerner le texte source et le public cible et savoir s’adapter au skopos afin de produire une traduction qui corresponde aux attentes et aux exigences du client mais aussi du lectorat cible.

J’espère que cette lecture vous aura intéressés et vous aura permis d’entrevoir les difficultés rencontrées lors de la traduction de concepts culturels, que ce soit du coréen vers le français ou d’une autre langue source vers une langue cible culturellement opposée.

Bibliographie

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Traduction vs Interprétation !

Par Anna MAN, étudiante M1 TSM

« Ah tu fais de la traduction ? Comment tu traduirais … ? », « traducteur = bilingue, voire trilingue, voire… », « traducteur = interprète à l’ONU ». Alors non ! Bien que la traduction et l’interprétation soient intimement liées, ce sont deux métiers à part entière. En effet, ils visent tous deux à transposer un message, un texte, un document d’une langue source vers une langue cible. Cependant, traduire n’est pas interpréter et interpréter n’est pas traduire.

Avant toutes choses, commençons par poser les bases. La traduction s’effectue de manière écrite, tandis que l’interprétation se fait à l’oral. Demander à un traducteur de vous traduire en direct une phrase ou un document à l’oral sans lui laisser de contexte ni même le temps d’y réfléchir est tout bonnement inenvisageable. Dire qu’un traducteur est forcément bilingue, trilingue voire plus, n’est pas vrai non plus. Le traducteur travaille principalement à l’écrit et vers sa langue maternelle, dans notre cas, le français en l’occurrence. Un très bon traducteur n’est pas forcément bon orateur.

Voici quelques points fondamentaux à savoir sur ces deux métiers.

Le Délai

Qu’entendons-nous par délai ? Eh bien, c’est le temps accordé pour livrer une prestation au client. Dans le cas de la traduction, les traducteurs disposent de bien plus de temps pour exploiter les ressources technologiques et documents de référence en vue de produire des traductions d’excellente qualité. Les interprètes doivent, quant à eux, fournir une prestation en temps réel que ce soit en personne, par téléphone ou par visioconférence.

La Recherche Documentaire

Pour l’interprète, la recherche documentaire se fait en amont, il doit rassembler le maximum d’informations concernant les personnes avec qui il rencontrera et parlera, les contextes et situations qui se présenteront à lui, mais également la terminologie utilisée afin d’offrir la prestation la plus optimale. Le traducteur, quant à lui, peut consacrer tout le temps qu’il estime nécessaire pour ses recherches (dans la limite du raisonnable et du délai prévu). Dans les deux cas, le client peut fournir ou non des documents de références (glossaires, mémoire de traduction, etc.)

La précision

Le niveau de précision est très exigeant en traduction, mais l’est un peu moins en interprétation. Tous deux visent la perfection même si elle est difficilement atteignable. Le traducteur dispose de plus de temps pour la relecture et la correction de son texte pour s’assurer une précision optimale. Quant à l’interprète, son travail demande une recherche physique et mentale instantanée, il se peut qu’il soit amené à périphraser (ex : le roi-soleil pour Louis XIV, le septième art pour le cinéma, etc.), changer la tournure des phrases, ce qui peut donc diminuer la précision. En d’autres termes, le traducteur tape sur son clavier derrière un ordinateur et retranscrit le message ; sa traduction est fluide, compréhensible, ne doit pas sentir la traduction, elle doit être conforme aux consignes et exigences du client. Tandis que l’interprète écoute puis retranscrit le message ; son écoute est neutre (sans porter de jugement à ce qui est dit), bienveillante (il écoute tout ce qui est dit) et active (analyse de ce qu’il entend, compréhension du sens en utilisant toutes ses connaissances).

La Formation

Pour l’interprétation, il ne s’agit pas seulement de suivre une formation linguistique. Cette dernière doit se faire et être acquise en amont. L’interprétariat est un métier qui s’expertise en communication en plus de l’enrichissement linguistique. Écoute et restitution du sens de discours simples au début puis de plus en plus compliqués. Il suffit d’un cerveau et des oreilles pour interpréter. La langue maternelle est donc capitale pour faire passer le sens du message et non des mots bien que l’interprète ait besoin des mots pour le dire.

L’importance de la langue maternelle

Contrairement à l’interprète qui doit à la fois maîtriser à la perfection les langues cible et source (que ce soit sa langue maternelle ou non) mais aussi être capable de traduire instantanément dans les deux sens, le traducteur travaille généralement dans une seule langue, c’est-à-dire depuis une langue étrangère vers sa propre langue maternelle. L’importance de la langue maternelle réside dans le style rédactionnel, il doit être compréhensible, clair et fluide. Le texte traduit ne doit pas sentir la traduction.

Les voyages d’affaires

En effet, l’interprète peut être amené à offrir ses services lors de réunions, conférences, témoignages dans un tribunal ou même au cours d’entrevues entre chefs d’État et ce, dans d’autres pays. Il doit donc garantir sa disponibilité envers ses clients. Ainsi, cela lui offre l’opportunité de voyager, de visiter d’autres pays, de découvrir d’autres cultures et de goûter à la cuisine locale par la même occasion. Le traducteur, quant à lui, pratique son métier à domicile, il se peut que pour un projet de traduction par exemple, il soit amené se rendre sur place pour voir un produit ou le fonctionnement d’une machine dans le but de s’imprégner de l’atmosphère ou de la terminologie mais cela reste rare. Le métier de traducteur est davantage un métier sédentaire et casanier.

En conclusion, les métiers d’interprète et de traducteur sont très proches mais restent bien distincts. Malgré un service similaire que ce soit à l’écrit ou à l’oral, la performance reste très différente. De ce fait, voici les qualités à acquérir pour être traducteur et/ou interprète.

Qualités d’un traducteur

  • Curiosité
  • Organisation
  • Rigueur
  • Humilité
  • Maitrise des langues de travail ainsi que des outils informatiques (CAT Tools)
  • Souci du client

Qualités d’un Interprète

  • Ponctualité
  • Excellente mémoire
  • Bonne concentration
  • Bonne intuition
  • Connaissance approfondie des langues et de leur culture
  • Outils à sa disposition (ordinateur, bloc-notes…)

Sources :

Petrica.BARAGAN. « Trois Ou Quatre Choses Que Vous Ne Saviez Peut Être Pas Sur l’interprétation ». Text. Speech Repository – European Commission, 21 août 2014. https://webgate.ec.europa.eu/sr/speech/trois-ou-quatre-choses-que-vous-ne-saviez-peut-%C3%AAtre-pas-sur-linterpr%C3%A9tation

Driesen, Christiane J. « L’interprétation juridique : surmonter une apparente complexité ». Revue francaise de linguistique appliquee Vol. XXI, no 1 (1 juin 2016): 91‑110.

Gile, Daniel. La traduction. La comprendre, l’apprendre. Presses Universitaires de France, 2005. https://doi.org/10.3917/puf.gile.2005.01.

GUILLEMIN-FLESCHER, Jacqueline. « TRADUCTION ». Encyclopædia Universalis. Consulté le 16 février 2021. http://www.universalis-edu.com.ressources-electroniques.univ-lille.fr/encyclopedie/traduction/.

Lionbridge. « 5 différences clés entre interprétation et traduction ». Consulté le 13 février 2021. https://www.lionbridge.com/fr/blog/translation-localization/5-major-differences-interpretation-translation/

Oustinoff, Michaël. « Traduction et interprétation ». Que sais-je? 5e éd. (29 mai 2015): 87‑104.

Ticca, Anna Claudia, et Véronique Traverso. « Interprétation, traduction orale et formes de médiation dans les situations sociales Introduction ». Langage et societe N° 153, no 3 (7 août 2015): 7‑30.

« Traducteur – interprète : connaissez-vous la différence ? » Consulté le 13 février 2021. https://www.global-translations.ch/fr/interpretation/difference-interprete-traducteur.

Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

Rencontre avec Orane Desnos : traductrice pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Allier passion et traduction ? C’est possible !

Quelle spécialisation choisir ? C’est sûrement la question que l’on se pose toutes et tous en cette (presque) fin de master. Il peut être judicieux de se tourner vers des domaines auxquels on n’aurait jamais pensé, et se demander : qu’ai-je réellement envie de traduire, quels sont mes centres d’intérêt, même sans diplômes, ai-je assez de connaissances pour me spécialiser ? Après tout, nous avons tous des activités et hobbies différents, qui pourraient constituer de bonnes pistes quant à une future spécialisation. Ce sont en tout cas des réflexions à creuser pour être certain de s’épanouir dans son travail, surtout sur le long terme.

Pour montrer qu’il est possible de sortir des sentiers battus en alliant ses passions à son métier, j’avais envie de vous partager une interview avec une jeune traductrice indépendante, Orane Desnos, qui a récemment monté sa microentreprise de traduction, Tradistica.

Aussi créative qu’adorable, elle a très gentiment accepté de répondre à quelques questions. Je vous laisse maintenant en compagnie sa compagnie !

Bonjour Orane ! Comme les lecteurs et lectrices de ce blog ne te connaissent pas, pourrais-tu nous résumer un peu ton parcours ?

Bonjour Sarah !

Bien sûr 😊

J’ai tout d’abord un riche parcours musical. J’ai commencé la flûte traversière à sept ans et le piano deux ans plus tard. Dès mes 11 ans, j’ai quitté le nid familial dans mes Côtes-d’Armor natales pour intégrer, pendant quatre ans (c’est-à-dire tout mon collège) et en internat, une classe horaire aménagée musique en collaboration avec le conservatoire de Rennes. J’ai poursuivi ma scolarité en lycée général et j’ai obtenu mon bac S en 2010.

J’ai ensuite entamé une licence de LEA spécialisation traduction à l’Université de Rennes 2 en parallèle de mes études au conservatoire. En juin 2010, j’ai obtenu mon DEM (diplôme d’études musicales) de flûte traversière, puis j’ai passé ma 3e année de licence en ERASMUS à Barcelone.

Après une année consacrée à la musique, j’ai suivi le master Métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (MTLC2M), toujours à l’Université de Rennes 2, qui m’a conduit à passer cinq mois à Montréal dans le cadre d’un stage dans l’audiovisuel, puis je suis sortie diplômée de cette formation en octobre 2016.

Par la suite, j’ai travaillé deux ans au sein d’une importante agence de traduction parisienne en tant que traductrice, relectrice et cheffe de projet. Je me suis ensuite lancée dans l’aventure de l’indépendance et de l’entrepreneuriat à l’été 2018, puis de Tradistica (services linguistiques pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant) en 2020.

Était-ce une évidence pour toi de traduire pour la musique et le spectacle vivant lorsque tu as commencé tes études en traduction ?

Au départ non, mais cette idée a bien vite germé et ne m’a plus quittée. Je voulais pouvoir mettre au service des professionnels de ces secteurs tant mon expérience musicale que mes compétences en traduction.

Comment s’est passé le lancement de Tradistica ? Comment as-tu envisagé la transition entre un emploi stable pour une importante société de traduction et le travail en tant que free-lance ?

Je savais dès mes années de master que je souhaitais devenir traductrice indépendante, mais je ne me voyais pas me lancer au sortir des études. C’est pourquoi j’ai travaillé deux ans au sein d’une agence dans le but d’acquérir l’expérience nécessaire pour pouvoir me lancer avec plus de sérénité. Et dès que l’occasion s’est présentée, c’est ce que j’ai fait ! J’ai eu la chance de continuer à collaborer avec l’agence dans laquelle j’étais employée, ce qui m’a tout de suite assuré du travail et une transition plutôt douce.

Aujourd’hui, comment partages-tu ton temps entre les agences de traduction et tes clients ? Penses-tu bientôt pouvoir ne travailler que pour des clients directs ?

Pour le moment, je consacre 2/3 de mon temps aux agences de traduction et le dernier tiers au développement de Tradistica. Travailler presque exclusivement pour des clients directs dans les secteurs de la musique et du spectacle est d’ailleurs un de mes grands objectifs de l’année 2021. Je souhaite également poursuivre les collaborations avec les agences sur des projets concernant mes domaines de spécialité.

Comment as-tu trouvé tes premiers clients ? Comment se passe le démarchage ? Les stratégies à adopter sont-elles spécifiques au milieu artistique ? Faut-il être plus créatif, et davantage mettre en avant sa personnalité et ses passions que pour un autre domaine ?

Pour trouver ses premiers clients, il n’y a pas de recette magique, il faut aller à leur rencontre. J’utilise donc beaucoup les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram) dans ma stratégie de démarchage, ainsi que mon site Internet qui me sert de vitrine. Selon moi, l’important est de semer progressivement des graines, ce qui permet de développer à moyen et long terme son portefeuille de clients. Toute relation, qu’elle soit professionnelle ou non, repose sur la confiance, et il est primordial de consacrer du temps à construire ce lien privilégié.

Faut-il être plus créatif ! Sûrement, mais surtout être authentique en mettant en avant sa personnalité, son expertise et les solutions que l’on propose. Après, libre à chacun de partager ce qu’il souhaite avec sa communauté. Je pense que le plus important c’est de rester soi-même et d’être en adéquation avec ses valeurs et sa manière de fonctionner.

Peux-tu nous donner des exemples de projets que tu reçois ?

Oui. J’ai réalisé récemment le sous-titrage de l’anglais vers le français d’une vidéo YouTube d’une flûtiste de renommée internationale dans laquelle elle prodiguait ses conseils pour apprendre plus facilement par cœur un morceau. Je traduis également régulièrement des communiqués de presse pour des lancements de produits, comme des micros-casques.

Fais-tu parfois appel à des collègues pour tes projets de traduction ?

Je collabore avec d’autres traducteurs dans mes paires de langues (anglais et espagnol vers le français) pour des projets de relecture, sinon je redirige généralement mes clients vers d’autres traducteurs indépendants spécialisés lorsqu’il s’agit d’une autre paire de langues. La relation unique qui s’établit entre un client direct et son/ses traducteur(s) indépendant(s) est pour moi capitale.

Utilises-tu souvent des outils de TAO ? Si oui, sont-ils différents en fonction du projet ?

Oui. J’utilise principalement SDL Trados Studio 2019 pour les projets de traduction et Subtitle Edit pour les projets de sous-titrage.

Tu utilises notamment Instagram et Pinterest pour promouvoir ton activité : pourquoi avoir choisi ces réseaux disons, assez peu usités je crois, par la plupart des professionnels ? Sont-ils plus adaptés à tes domaines de spécialité ? Arrives-tu à poster régulièrement sur tous tes réseaux sociaux ?

Instagram et Pinterest sont des réseaux sociaux très utilisés dans la sphère artistique, et c’est donc la raison pour laquelle je les utilise aussi. Mais à dire vrai, au fil des mois, je teste plusieurs stratégies, et je vois ce qui marche. Je m’inspire notamment de blogueuses et entrepreneures telles qu’Aline Bartoli de TheBBoost et Safia Gourari de MyTrendyLifestyle. C’est difficile de poster régulièrement et il faut être organisé. J’essaie donc de planifier, par exemple consacrer 1 h le lundi matin pour programmer mes publications Instagram de la semaine. C’est vraiment efficace !

D’ailleurs, tu n’hésites pas à poster des vidéos où tu joues de ton instrument de prédilection, des photos un peu plus « persos », mais toujours en rapport avec la musique ! Cela attire-t-il de nouveaux clients ? Est-ce que cela est venu naturellement, ou bien as-tu hésité avant de poster du contenu parfois un peu humoristique ? En tout cas, c’est très rafraîchissant !

J’ai bien sûr hésité de nombreuses fois avant de publier certains contenus, mais j’essaie de mettre sans cesse en application de nouvelles choses, toujours avec le même fil conducteur : la musique. Et je me rends compte que plus j’ose des choses différentes, moins faire dans la nouveauté me fait peur. Je sais que ce chemin sera composé d’erreurs et de réussites, et je l’accepte. C’est à la fois difficile et tellement gratifiant !

Que conseillerais-tu à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans des domaines de traduction tournés vers la culture et l’art ? Est-ce plus difficile d’y trouver du travail ? Y a-t-il beaucoup d’agences avec lesquelles collaborer dans ces domaines avant d’avoir assez de clients directs ? Quelles sont les qualités à avoir pour se démarquer ?

Mon conseil se résumerait en un seul mot : tentez ! Il n’y a pas de recette miracle et c’est à chacun de trouver sa voie. En tout cas, moi je tente, et j’adore ça !

J’espère que cette lecture vous inspirera, motivera, encouragera à suivre vos envies et à vous lancer ! Encore merci à Orane Desnos d’avoir répondu à mes questions.

Vous pouvez la retrouver sur son site Internet https://www.tradistica.com et sur ses différents réseaux sociaux :

https://twitter.com/tradistica
https://www.facebook.com/tradistica/
https://www.linkedin.com/company/tradistica/
https://www.instagram.com/tradistica/

Portrait de Jenny Ollars : traductrice au Parlement européen

Par Mathilde Motte, étudiante M2 TSM

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ton parcours, aussi bien universitaire que professionnel ?

Je m’appelle Jenny Ollars, j’ai 36 ans, je suis suédoise et je vis à l’étranger depuis 2007. J’ai vécu en Irlande, en France et au Luxembourg. En Suède, j’ai fait des études d’histoire contemporaine et de français. J’ai travaillé quelques années dans des domaines plutôt administratifs et linguistiques.

Je me suis intéressée à la traduction assez tôt. Ayant déjà fait des études de langues, je voulais trouver un domaine qui me permettrait d’exploiter ces connaissances linguistiques.

En 2012, j’ai eu l’occasion, lorsque j’habitais à Lyon, de postuler pour un stage au Parlement européen. À l’époque, je travaillais comme relectrice en anglais, j’ai donc pris un congé sans solde pour faire ce stage de 3 mois qui m’a beaucoup plu. Tout devenait plus concret, je me suis rendu compte que c’était une chose de bien connaître les langues mais c’en était une autre de savoir traduire et d’avoir une approche plus structurée.

J’ai donc quitté mon travail de relectrice, puis, par le hasard des choses, j’ai déménagé en Alsace, où j’ai postulé pour un Master de traduction à Strasbourg, mais la formation ne s’est pas ouverte, faute d’étudiants en suédois. Je me suis donc rabattue sur un Master de relations internationales et gestion de projets de l’Union européenne. J’ai toujours été un peu intéressée par tout ce qui était en rapport avec les institutions européennes. Cela m’a également permis de continuer mon apprentissage de l’allemand, et de commencer une autre langue : le polonais, seule autre langue européenne disponible.

Lorsque j’étais relectrice, j’avais déjà la possibilité de suivre des cours de langue. J’ai travaillé à Interpol pendant 3 ans et l’une des langues officielles était l’espagnol. Ainsi, j’ai pu cumuler les langues petit à petit.

Après ce Master, je me suis retrouvée à Lille, j’ai donc cherché du travail à Lille et à Bruxelles.
Pendant que je cherchais du travail, j’ai également postulé pour une formation à distance en traduction, à Linnéuniversitetet à Växjö. Mon but était de renforcer mes connaissances techniques avant de postuler dans des institutions européennes dans le domaine de la traduction. En parallèle de cette formation, j’ai travaillé au secrétariat de l’unité de traduction suédoise de la Commission européenne à Bruxelles pendant 4 mois, puis j’ai enseigné le suédois à l’Université de Lille pendant 1 an. C’était vraiment pas mal car je pouvais finir ma formation de traduction à distance en parallèle.

Après cela, j’ai fait de la traduction en freelance pendant 6 mois, la plupart du temps pour des agences, mais je n’ai pas vraiment eu le temps de me constituer un vrai réseau.

Pendant cette période, j’ai tenté quelques concours de l’Union européenne. J’ai réussi un concours pour être contractuelle, ce que l’on appelle aujourd’hui « CAST Permanent », soit la procédure de sélection d’agents contractuels. J’étais donc sur une sorte de liste à partir de laquelle on pouvait être recruté. Après avoir fini mes formations, j’ai contacté tou·te·s les chef·fe·s des unités suédoises dans les institutions européennes. Un chef d’unité du Parlement m’a recontactée un mois plus tard pour me proposer un poste de contractuelle. Après de nombreuses étapes, j’ai pu commencer à travailler quatre mois plus tard.

Voilà maintenant 2 ans et demi que je travaille au sein de la Direction générale de la traduction. Depuis cet été, je suis dans une unité appelée « Citizens’ language » (Langage des citoyens) dont le but est de s’adresser plus particulièrement aux citoyens européens. L’idée est de séparer les textes législatifs du contenu plus créatif et destiné à la communication. Les textes sont ainsi plus faciles à lire et à comprendre pour un citoyen lambda.

Si je comprends bien, cela s’inscrit dans cette volonté qu’a le Parlement européen de rendre les informations plus accessibles pour les citoyens européens ?

Le Parlement européen est l’institution européenne qui représente les citoyens. Si les citoyens ne comprennent pas ce qu’il s’y passe, il y a manifestement un problème. C’est donc effectivement l’idée de ces nouvelles unités.

À titre d’exemple, cette année, les services du Parlement européen sont chargés de sous-titrer les films nommés pour le prix Lux (lumière en latin) discerné tous les ans, c’est un projet pilote.
On sous-titre donc les trois films qui seront ensuite diffusés dans les « Europa cinemas », réseau de cinémas d’art et essai en Europe.

C’est donc un projet totalement différent de ce que tu fais habituellement ?

C’est effectivement une approche et une logique totalement différentes. D’habitude, pour les textes du Parlement, on traduit tout. Mais lorsque l’on fait du sous-titrage, il faut comprimer un maximum. On a forcément eu besoin d’une formation pour ce type de projet, avec des formateurs internes et externes au Parlement européen, mais aussi des formations pour chaque langue.
La préparation a donc été assez conséquente et on a vraiment hâte de voir le résultat de tous ces efforts.

Utilisez-vous une langue pivot pour un projet d’une telle envergure ?

Étant donné qu’il y a 23 traductions à produire pour que le film soit accessible dans toutes les langues européennes et que toutes les combinaisons linguistiques ne sont pas disponibles, un modèle a été préparé en anglais. On a donc accès au scénario dans la langue source mais aussi à une traduction anglaise très fidèle à l’original de manière à ce que tout le monde puisse exploiter son contenu.

As-tu souvent dû faire de nouvelles formations au fur et à mesure des nouveaux types de projets que propose le Parlement ?

Avec la création de ces nouvelles unités, qui nous demandent de beaucoup nous diversifier, ça arrive de plus en plus. Nous avons eu des cours sur comment utiliser notre voix quand on enregistre divers podcasts ou encore des « flash news », soit de petits enregistrements journaliers sur ce que fait le Parlement européen. Le but reste de faciliter l’accès aux informations. Nous avons aussi des formations pour apprendre à mieux écrire un texte qui sera écouté, ou encore des formations sur le sous-titrage…

Avais-tu des craintes/appréhensions avant de commencer à travailler au Parlement européen ?

Pas vraiment, j’avais déjà fait un stage donc je savais un peu où je mettais les pieds. Je dirais quand même qu’il faut un peu de temps pour avoir vraiment confiance en soi dans ce que l’on fait, surtout lorsqu’on est amené à traduire des types de textes très variés. La maîtrise vient petit à petit et on apprend continuellement. Mais lorsqu’on est bien accompagné, dans une bonne ambiance et avec beaucoup de soutien de la part des autres collègues, ce qui a été mon cas, on se sent vite à l’aise.

Tu traduis donc vers le suédois, mais de quelles langues traduis-tu ?

80 % des textes que je traduis sont depuis l’anglais, il y a quand même pas mal de contenu en français malgré tout. J’ai parfois de l’espagnol, notamment des amendements que les députés écrivent dans leurs langues maternelles.
Il m’est également arrivé de traduire quelques textes bien spécifiques du polonais vers le suédois.

Continues-tu à apprendre d’autres langues ?

Oui, je continue mon apprentissage du polonais. Le Parlement européen a un système de 12 niveaux, on passe un niveau par semestre et il est possible de prendre des cours intensifs pendant l’été. Sinon, une demi-journée de cours de langue par semaine est prévue. Depuis l’automne 2019, je fais du polonais au Parlement. Je suis arrivée au niveau 7, et à partir du niveau 6 (B1), on peut partir à l’étranger pour assister à un cours de langue intensif, financé en partie par le Parlement.
Normalement, on commence à traduire depuis la langue en question à partir du niveau 7.
Donc, officiellement, j’ai le droit de traduire depuis le polonais.

Peux-tu nous en dire plus sur l’organisation et la gestion des projets ?

Dans mon ancienne unité de traduction suédoise, un·e chef·fe d’unité distribue le travail et on peut également récupérer des projets, en fonction de nos disponibilités et de nos envies, sur une plateforme en self-service.

Concernant l’organisation de la nouvelle entité dans laquelle je travaille, il y a 4 unités avec un·e chef·fe d’unité pour 6 langues. Le suédois se trouve dans la même unité que le polonais, le portugais, le roumain, le slovène et le slovaque, constituant ainsi une petite communauté plurilingue. On a un peu plus de contact avec les collègues des autres langues que dans un service où il y a 40 personnes.
Dans les nouvelles unités, c’est une équipe restreinte de deux traducteur·rice·s par langue et un·e relecteur·rice. Il est donc beaucoup plus facile de se mettre d’accord entre nous. On reçoit les demandes de traduction et on s’arrange directement, l’organisation est très simplifiée.

Vous vous révisez donc entre vous ?

Généralement, oui. Notre collègue relectrice effectue les vérifications finales et envoie les fichiers finis. Elle peut aussi revenir vers nous en cas de doutes, mais ce sont les traducteur·rice·s qui choisissent d’accepter ou non la modification suggérée. Un vrai travail d’équipe donc.

À quoi ressemble une journée type pour toi ?

Tout d’abord, on se met d’accord sur ce que l’on va faire pendant la journée. On a aussi régulièrement des réunions avec notre unité, aussi bien pour l’aspect pratique que pour le côté convivial et pour s’assurer que tout va bien en télétravail.

En ce qui concerne les types de documents à traiter, c’est très varié. En ce moment, je sous-titre une petite vidéo d’information. C’est une vidéo produite par le service de recherches documentaires. Il peut également y avoir des textes plus longs, comme ceux prévus pour les expositions ou pour les campagnes d’information. Par exemple, pendant la pandémie, nous avons eu des textes sur la façon dont les pays européens géraient la crise, mais aussi sur les initiatives citoyennes d’entraide. On peut également avoir des affiches, de petits articles et du contenu pour les réseaux sociaux. Ce sont généralement des textes assez courts, mais certains contenus sont beaucoup plus longs, comme les communiqués de presse, plutôt destinés aux journalistes.

Utilises-tu toujours le même logiciel ?

Oui, on utilise Trados Studio. Et pour le sous-titrage on utilise le logiciel Plint, qui est développé en Suède, à Göteborg.


Utilises-tu parfois un outil de traduction automatique entraîné avec les mémoires de traduction du Parlement ?

C’est une bonne question. On a toujours des mémoires de traduction classiques, souvent préparées par une unité en charge des « pré-traductions ». Cette équipe prépare quels documents doivent faire partie des mémoires de traduction pour que les résultats soient vraiment optimaux. On peut également chercher dans la base de données linguistiques regroupant tous les documents ou presque.
Il nous est également possible d’activer ou non l’outil de traduction automatique.
Je trouve cet outil très utile, car il propose des formulations complètes, surtout pour les textes très procéduriers : il prévoit presque tout ce que l’on doit écrire. Mais pour d’autres types de texte, les résultats ne sont pas très intéressants, notamment pour les textes plus créatifs. Tout dépend du type de texte, mais cet outil nous permet souvent de gagner du temps.

L’outil de traduction automatique exploite donc les documents du Parlement européen ?

Oui, l’algorithme est entraîné sur le corpus du Parlement européen. Les résultats sont généralement très intéressants. Mais il y a évidemment des pièges : si le temps presse et que l’on souhaite gagner du temps avec cet outil, il faut rester très vigilant car les erreurs de traduction tiennent parfois à peu de choses.

Quels sont, selon toi, les profils/parcours intéressants pour le Parlement européen ?

Je dirais que, dans l’absolu, toute personne ayant une licence et de bonnes connaissances dans deux langues européennes en plus de sa langue maternelle peut postuler pour un stage en traduction dans une institution européenne. Un domaine d’expertise différent, comme un cursus en droit ou en économie, sera forcément un plus, car beaucoup de personnes sont « linguistes classiques ».
Tout dépend aussi des générations, les plus ancien·ne·s dans l’équipe de suédois n’ont pas eu l’occasion d’avoir une formation en traduction, il·elle·s ont donc appris sur le tas. Mais la plupart des plus jeunes ont une formation en traduction. Il est surtout très important de maîtriser parfaitement sa langue maternelle. On peut très bien cumuler une multitude de langues, mais si nos connaissances ne sont pas assez solides dans notre langue maternelle, cela ne suffit pas. Il est également toujours utile d’avoir une bonne culture générale, de s’intéresser à ce qu’il se passe dans le monde, de lire beaucoup et de s’intéresser aux institutions.

Aurais-tu des conseils à donner aux personnes intéressées par un stage en traduction au Parlement européen ?

Tout d’abord, postuler. Il faut également se renseigner sur les périodes de recrutement. Généralement, les périodes sont fixes dans l’année, il ne faut donc pas les rater. La lettre de motivation doit évidemment être soignée, très réfléchie et personnalisée. Il faut exprimer clairement ses motivations et peut-être montrer que l’on s’est renseigné sur le Parlement et les autres institutions.

Mon stage au Parlement était, en quelque sorte, mon vrai Erasmus. Lorsque j’ai fait mon premier échange Erasmus en France, je voulais parler français à tout prix. Mais pendant ce stage, j’ai pu parler à beaucoup de personnes venues de toute l’Europe. Les gens étaient très ouverts.
Un programme de formation et des ateliers sont prévus pour les stagiaires : on noue des contacts très précieux pour l’avenir. Peu importe si l’on veut travailler dans ces institutions plus tard, cette expérience reste très enrichissante car il n’existe pas de service de traduction aussi massif ailleurs, avec 24 langues dans un même bâtiment, des milliers de gens qui travaillent dans ces unités, et des informaticiens qui développent de nouveaux outils. Il s’agit là d’une coopération supranationale : on produit beaucoup de textes qui impactent directement la vie des citoyens européens. Pour toutes ces raisons, rien que pour l’expérience, c’est très intéressant. Faire un stage dans une infrastructure aussi bien doté en moyen est extrêmement formateur.

Transcription d’une entrevue d’une heure. Je remercie chaleureusement Jenny Ollars d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions.