Les langues à grande variabilité géographique et les difficultés qu’elles posent en traduction

Héloïse Goubin, M1 TSM

“Tu sais me passer le sel ?”

Question étrange. Une compétence rarement remise en question.

Sauf que ce n’était en rien le but le la question. C’est en revanche un bel exemple de variabilité géographique des langues. La question ne nous est pas étrangère : le français, comme l’anglais, ou toute autre langue parlée dans plusieurs pays, présente plusieurs variantes, plus ou moins différentes les unes des autres en fonction de leur éloignement géographique, du contexte culturel, historique… D’ordinaire on s’en préoccupe peu, mais en tant que traducteur.ice.s, être expert.e.s dans nos langues de travail dans toutes leurs subtilités est au cœur de notre travail. Les nombreux dialectes que la plupart de celles-ci comportent sont un élément non négligeable à prendre en compte afin d’appréhender correctement un projet de traduction, peu importe notre rôle au sein du processus.

Quelques exemples pratiques :

Exemple du portugais:

“J’ai vu que vous parliez portugais ?” m’a-t-on demandé lors de mon dernier entretien téléphonique, ce à quoi je me suis empressée de répondre “Du Brésil !”.

La majorité des lusophones de France parlant le portugais du Portugal, je prends toujours le soin de le préciser afin d’éviter toute confusion. En effet, parmi tous les dialectes que compte cette langue, celui du Brésil est probablement l’un des plus éloignés de celui que nous connaissons en Europe. Il en est même si différent que beaucoup le considèrent comme une langue à part entière. Le portugais du Brésil possède même ses propres dialectes, avec des différences d’accent, de vocabulaire, et même de grammaire, mais ceux-ci restent plus apparentés entre eux qu’ils ne le sont à la variante européenne.

La différence la plus frappante se remarque à l’oral. De manière générale, les Brésiliens tendent à élonguer leurs voyelles, tandis que les Portugais les raccourcissent, et selon la région, les lettres “s”, “t”, “d” et “r” seront prononcées très différemment.

En termes de vocabulaire, le portugais du Brésil se dénote par l’utilisation bien plus importante de mots empruntés à l’anglais, comme “notebook” (PC), et de verbes créés à partir de l’anglais, comme “postar” (poster une photo) ou “logar” (se connecter à un site internet), ou encore de mots issus des langues autochtones, comme “abacaxi” (ananas) ou “maracuja” (fruit de la passion).

Dernière différence notable, et non des moindres : la grammaire, et en particulier l’utilisation des pronoms et la conjugaison des verbes. En portugais européen par exemple, le pronom “tu” se traduit par “tu” et, comme en français, est suivi d’un verbe conjugué à la deuxième personne du singulier. En portugais du Brésil, “tu” se traduit généralement par “você” et est suivi d’un verbe conjugué à la troisième personne du singulier. “Tu vas” se traduirait donc par “tu vais” en portugais européen et pas “você vai” en portugais du Brésil.

En somme, lorsque l’on me parle en portugais du Portugal, je ne comprends pas grand chose.

Exemple du coréen:

Ces réflexions m’ont poussée à m’interroger sur les difficultés que je pourrais rencontrer dans la dernière langue à laquelle j’ai entrepris de me consacrer : le coréen.

Le cas du coréen m’intéressait particulièrement car, si l’évolution respective du portugais européen et du portugais du Brésil s’est faite au fil des siècles avec la colonisation Portugaise du XVe au XXe siècles, la division de la Corée en deux pays différents ne date que de 1945. Une séparation récente donc, mais plus radicale, les échanges entre les habitants des deux pays étant depuis presque impossibles, ce qui a pu engendrer là aussi un éloignement des dialectes parlés dans le Nord et dans le Sud de la péninsule.

Déjà avant la Deuxième Guerre mondiale, le coréen comportait de nombreux dialectes, principalement en raison de la géographie montagneuse du pays qui rendait les échanges difficiles entre les populations avant l’invention des moyens de transport modernes. Le Coréen Standard parlé au Sud et le Coréen Standard du Nord sont respectivement basés sur deux dialectes appartenant tous deux au dialecte Central : le dialecte de Gyeonggi-Séoul au sud et le dialecte de Hwanghae au Nord. Ils sont donc, sur le papier, largement mutuellement intelligibles.

Dans les faits, on observe de nombreuses différences, non seulement dans le vocabulaire, mais également dans la grammaire.

Un exemple frappant de ces différences se remarque dans la présence ou l’absence de mots d’origine étrangère dans les deux dialectes, principalement en ce qui concerne les mots empruntés à l’anglais. Du fait de l’influence américaine très marquée en Corée du Sud depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le coréen parlé au Sud en comporte de nombreux, comme 케이크 (keikeu – de “cake”) ou 아파트 (apateu – de “apartment”). Ce genre d’influence étrangère a été balayée par l’ancien dirigeant Nord-coréen Kim Il-Sung, qui imposa la création de nouveaux mots coréens afin de remplacer les mots d’origine anglaise, tels que 손전화 (sonjeonhwa, smartphone), qui remplace 핸드폰 (haendeupon – pour “hand-phone”, soit smaprtphone).

Concrètement, quels problèmes cela pose-t-il en traduction ?

En tant que traducteur.ice.s, la déontologie veut que nous ne traduisons que vers notre langue maternelle. Inutile donc de maîtriser toutes les variations grammaticales possibles de nos langues de travail. Les différences de grammaire, d’orthographe ou de vocabulaire ne posent donc pas nécessairement de difficultés tant que nous parvenons à comprendre correctement notre document source. Le principal défi réside dans les nuances historiques, politiques, les références culturelles ou encore les expressions idiomatiques. Chaque choix de traduction doit prendre en compte le contexte dans lequel il a été écrit, et ce n’est donc pas tant à la grammaire d’un dialecte particulier qu’il nous faut nous adapter, mais bien à ses locuteurs eux-mêmes.

Sources

  • Côté M.-H., Knooihuizen R., Nerbonne J., Nagy N., Ghyselen A.-S., Naya A. L., Pickl S., Mathussek A., Montemagni S., Wieling M., Brun-Trigaud G., Solliec T., Dû J. L., Bloem J., Kendall T. et al., 2016. – The future of dialects. Language Science Press doi : 10.17169/langsci.b81.78.
  • 2013. – Front Matter. Dans : The Handbook of Language Variation and Change. John Wiley & Sons, Ltd, p. i‑16. doi : 10.1002/9781118335598.fmatter.
  • Kim H.-J., 2015. – After 70 years of division, North and South Koreans losing shared language. The Globe and Mail, .
  • 2020. – The Korean Language: The Key Differences Between North and South. Legal Translations, .
  • Variações linguísticas: o que são, tipos, exemplos. Mundo Educação, https://mundoeducacao.uol.com.br/gramatica/variacoes-linguisticas.htm Consulté le 23/3/2022.
  • Smith D., 2017. – Do North and South Korea speak the same language? Yes, but not quite. The Guardian, .

Le taux de foisonnement : quels problèmes pose-t-il et comment y remédier ?

Par Romain Guyot, étudiant M1 TSM

Tout d’abord, le taux de foisonnement, c’est quoi ? On entendra également parler de « coefficient de foisonnement ». C’est une notion avec laquelle les traducteurs sont très familiers. Il s’agit du pourcentage d’augmentation (ou de réduction) du nombre de mots après le processus de traduction. Comme vous le savez sûrement, dans la grande majorité des cas, un texte au contenu identique s’avère être plus long en français qu’en anglais. C’est un phénomène qu’il est difficile de contrer lorsque l’on traduit, et parfois, ce n’est pas sans poser souci ! Dans ce billet, je vais donc vous montrer les problèmes liés au taux de foisonnement et je tenterai de vous donner quelques astuces pour y remédier.

À quoi le phénomène est-il dû ?

Prenons l’exemple de l’anglais et de l’allemand, qui sont deux langues que je pratique. Lorsque l’on traduit depuis ces langues vers le français, le taux de foisonnement est, la plupart du temps, positif. Autrement dit, le français est plus long. Cela s’explique par le fait que l’anglais et l’allemand sont des langues d’origine germanique. Par définition, elles sont donc concises et permettent l’usage de structures impossibles à former en français. Elles présentent notamment d’importantes similitudes sur le plan syntaxique. En effet, la langue française, d’origine romane, se construit différemment. Ainsi, un francophone aura besoin de plus de mots qu’un anglophone ou un germanophone pour exprimer une même idée. J’ai tenté de dénicher pour vous quelques exemples concrets pour illustrer mes propos.

Bien sûr, il s’agit là d’une liste non exhaustive. L’objectif est simplement de vous montrer que l’allemand et l’anglais ont tendance à être des langues plus compactes que le français. J’ai volontairement choisi des structures composées, qui sont des structures largement utilisées en anglais et en allemand. De l’autre côté, on voit qu’en français, il est nécessaire d’avoir recours à des prépositions telles que « à » ou « de ». Ici, la différence n’est que de quelques caractères, mais lorsqu’il s’agit de textes de plusieurs milliers de mots, l’écart finit par se creuser de manière non négligeable. Comme vous pouvez vous en douter, l’anglais et l’allemand ne sont pas les seules langues à poser ce problème dans le cas de traductions vers le français. J’ai donc tenté de dénicher les taux de foisonnement fréquemment observés en fonction de différentes langues sources. Voici, en règle générale, les résultats auxquels on peut s’attendre :

Attention, ces chiffres ne sont que des estimations et le taux de foisonnement pourra également varier selon les domaines. En effet, les taux de foisonnement observés en traduction littéraire, scientifique, économique, ou encore technique ne sont pas les mêmes. Il est finalement assez difficile de faire des prédictions à ce sujet, et les résultats peuvent parfois être surprenants. D’ailleurs, je vous invite à consulter cet autre billet de blog qui traite également de la question. Vous verrez notamment que, dans certains cas, le taux de foisonnement peut tout aussi bien être positif lorsque l’on passe du français à l’anglais. Ce n’est bien sûr pas le résultat auquel on pourrait s’attendre lorsque l’on s’attarde sur ce tableau.

Finalement, quels problèmes peut poser un taux de foisonnement positif ?

Après tout, on pourrait simplement se dire que ce n’est pas grave et que notre texte d’arrivée sera simplement plus long que notre texte de départ, mais cela va beaucoup plus loin… En effet, la qualité de la langue n’est pas la seule chose qui compte aux yeux de vos clients. La plupart du temps, il leur importe également de retrouver leurs documents traduits dans leur mise en page d’origine. Vous voyez où je veux en venir ? Lorsqu’il s’agit de documents texte (de type Word) à la mise en page simple, nous serons tous d’accord pour dire que le taux de foisonnement ne pose pas de problèmes majeurs. Si votre client ne vous donne aucune consigne particulière concernant la longueur du texte, vous pouvez tout à fait vous permettre de lui rendre un document cible comprenant une ou plusieurs pages supplémentaires.

Les choses se compliquent lorsqu’il s’agit de projets à la mise en page plus complexe. J’ai bien sûr nommé les présentations de type Powerpoint, les brochures, les publicités, ou encore les sites Web. Comme vous pouvez vous en douter, après traduction, il arrive fréquemment que le texte ne rentre plus dans les zones prévues à cet effet. Plusieurs solutions sont alors envisageables pour pallier le problème. Si votre traduction n’est que légèrement plus longue que le texte original, vous pouvez tout simplement tenter de modifier légèrement la taille de la police ou de déplacer certains éléments de quelques centimètres (si votre client vous y autorise, bien entendu). Dans ce cas, veillez tout de même à conserver une mise en page conforme au document original ! Vous pouvez aussi opter pour une autre traduction, plus concise. Vous risquez cependant de perdre en qualité. Si aucune solution ne s’offre à vous et que cela dépasse vos compétences, faites le savoir au chef de projet. Il ou elle pourra demander de l’aide à un graphiste, par exemple. C’est une solution comme une autre, mais il est important de garder en tête qu’elle allongera possiblement le délai de livraison et fera augmenter les coûts ; tout dépendra de l’ampleur de la tâche à réaliser. Même si chaque problème trouve sa solution, il existe un bon moyen de limiter les soucis de mise en page liés au taux de foisonnement : « éduquer » les clients. En effet, ces derniers n’ont pas forcément conscience de ce phénomène et n’en tiennent donc pas compte lors de la création de leurs contenus. Les zones de texte sont donc souvent prévues pour accueillir le texte original, mais pas une traduction potentiellement plus longue. Leur faire comprendre l’intérêt de créer des documents à la mise en page plus flexible peut s’avérer être un bon point de départ pour éviter d’avoir à se transformer en graphiste.

En traduction de jeux vidéo ou audiovisuelle, le taux de foisonnement est également l’ennemi juré des traducteurs. En effet, les traducteurs spécialisés dans ces secteurs sont tenus de respecter des limites de caractères. En traduction de jeux vidéo, cela s’explique par le fait que les développeurs vont devoir incruster le texte traduit à des endroits bien précis du jeu. Pour des raisons esthétiques, il est évidemment préférable que le texte soit ajusté. Aussi, le confort du joueur est très important. Il doit pouvoir distinguer les différentes commandes du jeu et lire les éventuels dialogues avec aisance. En traduction audiovisuelle, et plus particulièrement en traduction de sous-titres, c’est également le confort du lecteur que l’on va mettre en péril si l’on ne respecte pas les limites de caractères imposées. Pour vous donner une idée, parlons un peu des métriques : un lecteur moyen lit 12 caractères par seconde, espaces comprises. De plus, il est préférable qu’une ligne de sous-titres ne dépasse pas les 35-40 caractères. En fonction de la durée de la réplique, il sera donc demandé au traducteur de ne pas dépasser un certain nombre de caractères. Nous l’avons constaté, en traduisant vers une langue telle que le français, il y a de fortes chances pour que cette limite soit dépassée… Alors, que faire ? C’est le moment pour le traducteur de mobiliser ses compétences linguistiques pour alléger son texte, sans perdre d’éléments de sens ! Même s’il est parfois nécessaire de se creuser les méninges pendant de longues minutes avant de trouver la traduction qui paraisse la plus appropriée, des solutions existent. Dans les cas les plus simples, opter pour un synonyme ou modifier légèrement une tournure peut suffire à respecter la limite de caractères. Lorsqu’il devient inévitable de supprimer des mots, il est alors préférable de commencer par les synonymes. En effet, dans la plupart des cas, ce ne sont pas des éléments essentiels à la compréhension. Aussi, il peut être utile de se fier aux images qui apparaissent à l’écran en même temps que le texte, car elles sont susceptibles d’apporter du contexte. Il devient alors possible de supprimer des mots sans pour autant perdre le lecteur. Les traducteurs de sous-titres peuvent s’aider de la vidéo, qui leur est normalement fournie. En traduction de jeux vidéo, il est toujours envisageable de demander des captures d’écran du jeu au client.

Le taux de foisonnement, c’est donc un phénomène naturel qui s’explique par les origines et les constructions de chaque langue. Certains avancent même que c’est le processus de traduction lui-même qui favoriserait le phénomène. Quoi qu’il en soit, comme nous l’avons vu, cela pose parfois de sérieux problèmes. Or, qu’elles soient simples, complexes, coûteuses, ou encore chronophages, des solutions existent. Certains traducteurs en quête de challenge chercheront à proposer la traduction la plus courte possible tandis que d’autres seront frustrés à l’idée de ne pas pouvoir proposer leur meilleure traduction à cause d’une limite de caractères ou parce que cela débouche sur de gros soucis de mise en page. Quoi qu’il en soit, le taux de foisonnement est une règle du jeu et chacun doit trouver son moyen de le faire passer inaperçu. Des solutions, il y en a à foison !

Bibliographie :

Aubert J.-P., Marti M., De Nice U. « Quelques conseils pour le sous-titrage ».

Cochrane G. « Le foisonnement, phénomène complexe ». ttr [En ligne]. 23 février 2007. Vol. 8, n°2. Disponible sur : < https://doi.org/10.7202/037222ar >

Durieux C. « Le foisonnement en traduction technique d’anglais en français ». meta [En ligne]. 1990. Vol. 35, n°1. Disponible sur : < https://doi.org/10.7202/002689ar >

Ishida R. « La taille des textes dans les traductions ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://www.w3.org/International/articles/article-text-size.fr > (consulté le 23 mai 2022)

Laget L. « Des mots à foison ». In : Laurent Laget [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2009. Disponible sur : < https://www.anothertranslator.eu/des-mots-a-foison/ > (consulté le 23 mai 2022)

Malblanc Alfred. Stylistique comparée du français et de l’allemand: essai de représentation linguistique comparée et étude de traduction. 5e édition revue. Paris : Didier, 1968. 353 p. (Bibliothèque de stylistique comparée). ISBN : 978-2-278-00570-3.

Rouleaum. Stylist. comparée 12- Foisonnement [En ligne]. La langue française et ses caprices. 7 avril 2014. Disponible sur : < https://rouleaum.wordpress.com/2014/04/07/stylist-comparee-12-foisonnement/ > (consulté le 27 mai 2022)

Vinay Jean-Paul, Darbelnet Jean. Stylistique comparée du français et de l’anglais : méthode de traduction. Nouvelle édition revue et corrigée. Paris : Didier, 1960. 331 p. (Bibliothèque de stylistique comparée). ISBN : 978-2-278-00894-0.

Langue : quel est le coefficient de foisonnement d’une traduction de l’arabe vers le français ? [En ligne]. Eurêkoi. 15 février 2020. Disponible sur : < https://www.eurekoi.org/langue-quel-est-le-coefficient-de-foisonnement-dune-traduction-de-larabe-vers-le-francais/ > (consulté le 1 juin 2022)

Qu’est-ce que le foisonnement et pourquoi faut-il en tenir compte ? [En ligne]. Scriptis. 26 avril 2021. Disponible sur : < https://scriptis.com/fr/foisonnement/ > (consulté le 28 mai 2022)

Taux de foisonnement en traduction [En ligne]. Agence de traduction Lyon Version internationale. 24 juin 2018. Disponible sur : < https://www.versioninternationale.com/taux-de-foisonnement-en-traduction/ > (consulté le 30 mai 2022)

« Traduction et mise en page | Over the Word : Agence de traduction Lyon ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://overtheword.com/traduction-et-mise-en-page-une-liaison-dangereuse/ > (consulté le 31 mai 2022)

Comment éviter les mauvaises traductions ?

Par Tifanny Cattez, étudiante M1 TSM

L’objectif premier d’une traduction étant bien souvent d’être invisible, de façon à ce que le lecteur ne se doute de rien, dès lors qu’une erreur apparaît, elle peut alors facilement passer à la trappe, et de ce fait, avoir des conséquences plus ou moins dramatiques selon la gravité de l’erreur et le domaine de traduction. Au cours de l’histoire on a d’ailleurs pu voir que certaines mauvaises traductions avaient eu de terribles répercussions (ma collègue Audrey Duchesne en a d’ailleurs traité quelques-unes en 2017, dans son billet de blog : ces erreurs de traduction qui ont (dé)fait l’Histoire).

Tous les traducteurs commettent des erreurs au cours de leur carrière, en particulier à leurs débuts, mais même après, et si cela peut en effrayer plus d’un, ces erreurs permettent généralement au traducteur d’apprendre et de s’améliorer. On peut alors s’interroger sur la cause de mauvaises traductions, qui peuvent être bien plus nombreuses que l’on ne le pense.

La spécialisation du traducteur

Tout d’abord, la traduction est présente partout autour de nous. On la retrouve dans les notices de nos appareils, dans les livres et les articles que l’on lit, dans des rapports très pointus ou encore sur nos réseaux sociaux.
Ainsi, si le champ des possibilités est assez large, chaque secteur dispose de ses propres caractéristiques et traduire un rapport financier n’aura rien à voir avec la traduction d’une brochure touristique. C’est pour cette raison que la plupart des traducteurs se spécialisent souvent dans un ou plusieurs domaines en particulier. En effet, la spécialisation permet d’acquérir de solides connaissances et d’avoir plus de facilité à traiter des projets assez complexes. Le traducteur spécialisé aura ainsi moins de chances de commettre des erreurs notamment liées à la terminologie, qui est souvent subtile et pointilleuse. Le vocabulaire médical par exemple regorge de termes et d’expressions complexes, et il est facile de proposer une mauvaise traduction lorsque l’on ne dispose pas de suffisamment d’expertise. Il en va de même pour tous les secteurs, même les plus petits et les plus méconnus, qui possèdent leur propre terminologie et où les erreurs sont souvent la conséquence de l’ignorance du traducteur. Le traducteur spécialisé sera moins enclin à commettre des erreurs car au fil de l’expérience et du temps, il accumulera des connaissances concernant son domaine, qui lui offriront un solide bagage pour améliorer sa productivité et avoir plus de facilité à traduire des sujets complexes, qui seraient complètement obscurs pour un traducteur novice dans le secteur, qui devra faire de nombreuses recherches très chronophages, sans aboutir à la fluidité et à la fidélité d’un spécialiste.

La communication avec le client

Parfois, vouloir respecter religieusement les souhaits de son client peut également amener à des soucis de traduction. Si, en théorie ce sont les consignes du client qui doivent primer la plupart du temps, c’est un peu plus complexe dans la pratique. Comme les professionnels ont l’habitude de le dire, il faut bien souvent « éduquer le client ». En effet, ceux qui ne sont pas familiers avec la traduction peuvent être très vagues sur l’objectif de leur projet ou au contraire fournir une foule de consignes parfois impossible à respecter. Il est donc nécessaire de bien communiquer avec le client, toujours dans la plus grande bienveillance pour demander des informations supplémentaires ou pour expliquer l’impossibilité de suivre certaines instructions pour le bon déroulement du projet. Le client préfèrera bien souvent un traducteur qui remet en question certaines de ses directives et qui n’hésite pas à échanger au besoin, qu’un autre qui se contentera de traduire avec les données qu’il dispose sans jamais rien contester, et qui livrera un travail ne correspondant pas du tout aux attentes réelles de son client et où les erreurs peuvent être nombreuses.

Se conformer absolument au glossaire fourni en est d’ailleurs un exemple concret. Même s’il est d’une aide précieuse pour le traducteur, ce dernier peut tout autant se révéler problématique dans certains cas. En effet, il sera parfois impossible ou étrange de traduire par le terme imposé car s’y plier n’aura pour effet que de provoquer l’incompréhension voire une réelle méprise. C’est pourquoi en tant que professionnel il est de notre devoir d’aller parfois à l’encontre des consignes, toujours en argumentant et en défendant les choix effectués. Si malgré tout le client n’accepte pas les changements, le traducteur devra s’y soumettre, mais au moins il l’aura prévenu des risques, même si le résultat peut parfois faire grincer des dents et présenter quelques incohérences. Les désirs du client peuvent donc être à l’origine de traductions pas entièrement satisfaisantes pour le professionnel, même si son rôle ne consiste pas à suivre aveuglément les consignes, mais à se poser des questions, à s’interroger sur l’objectif de la traduction et la cible visée, afin de déterminer si les consignes sont en adéquation avec ces critères.

Savoir utiliser la traduction automatique

De même, en ce qui concerne les erreurs de traduction, la traduction automatique (sans aucune intervention humaine ultérieure) triomphe haut la main. En dépit du fait que les traducteurs en ligne ont désormais une importance notable dans le milieu de la traduction, ils doivent être utilisés avec précaution au risque d’aboutir à des absurdités. En effet, qui n’est pas déjà tombé sur une phrase qui semblait faire tache dans son contexte, ou sur un terme qui détonnait avec le sens de la phrase. Un mot pouvant avoir plusieurs traductions possibles et le traducteur automatique ne prenant pas en compte le contexte de la phrase, un faux-sens peut vite arriver. Par exemple, sur les réseaux sociaux on a pu apprécier des traductions assez loufoques comme celle de « François Hollande » par « François Pays-Bas ». Et si certaines erreurs peuvent faire sourire, d’autres peuvent être lourdes de conséquences comme en 2008 où le groupe bancaire HSBC avait choisi comme slogan de sa nouvelle campagne publicitaire « Assume Nothing », signifiant « ne supposez rien ». Toutefois, dans certains pays la formule avait été transformée en « Do Nothing », littéralement « ne faites rien ». Moins vendeur en effet, et cette erreur a coûté pas moins de 10 millions de dollars à l’entreprise.
Néanmoins, le recours à la traduction automatique n’est pas forcément à proscrire tout le temps, elle peut même très bien fonctionner pour certains projets, à condition d’y trouver derrière un traducteur professionnel qui pourra vérifier l’exactitude de la traduction et corriger les fautes les plus importantes. À l’inverse, la traduction automatique sera à bannir pour des documents très spécialisés, nécessitant une terminologie et une phraséologie pointues, que la machine ne sera pas en mesure de fournir.

En conclusion, la traduction est un domaine bien plus complexe et plus vaste qu’il n’y paraît au premier abord. Il ne suffit pas d’être bilingue pour être en mesure d’être un bon traducteur. Il faut avant tout connaître son sujet, savoir analyser son projet et communiquer efficacement avec ses clients, se remettre très souvent en question, avoir une bonne utilisation des outils informatiques, et j’en passe. C’est pourquoi, aujourd’hui à l’heure où la traduction n’est toujours pas une profession règlementée et où quiconque peut se décréter traducteur, il est important de faire appel à un traducteur professionnel et qualifié, pour s’assurer d’obtenir une traduction de qualité et sérieuse qui satisfera toutes les parties.

Bibliographie

Barège, Thomas, Cristina Castellani, Laurence Chamlou, Asma Mejri Chaudey, Isabelle Chauveau, Isabelle Collombat, Laurence Denooz, et al. L’erreur culturelle en traduction. Presses universitaires du Septentrion, 2020. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.88293.

« Erreur de traduction : 10 fautes qui ont coûté de l’argent ! | Beelingwa – société de traduction basé à Bruxelles ». Consulté le 29 avril 2022. https://beelingwa.com/fr/blog/erreur-de-traduction-10-exemples.

Cultures Connection. « Les erreurs de traduction automatique », 12 août 2016. https://culturesconnection.com/fr/les-erreurs-de-traduction-automatique/.

Transcréation : quand traduction rime avec imagination

Par Simon Tournel, étudiant M1 TSM

La traduction est un processus qui fait appel à de nombreuses capacités chez les traducteurs qui y consacrent leurs carrières. Outre les connaissances linguistiques évidentes, le traducteur doit également faire preuve, la plupart du temps, d’imagination afin de restituer au mieux l’information depuis la langue source jusqu’à la langue cible, car le transfert linguistique n’est pas une science exacte, et il incombe au traducteur de faire des choix, car il arrive que la langue cible ne possède, par exemple, pas d’équivalent exact du terme ou de l’expression de la langue source.

Ces choix, bien que motivés par les connaissances linguistiques des traducteurs, restent cependant subjectifs, et de nombreux traducteurs ont notamment théorisé sur ces derniers, comme Eugene Nida qui avançait sa théorie de l’équivalence « formelle » et de l’équivalence « dynamique ». Le marché actuel s’orientant désormais davantage vers un idéal d’équivalence dynamique (ou fonctionnelle), le traducteur est plus que jamais amené à user de créativité dans son travail de traduction, d’où l’émergence d’un nouveau terme pour qualifier cette traduction d’un nouveau genre : la transcréation.

La transcréation, qu’est-ce que c’est ?

Le mot « transcreation » (synthèse de « traduction » et « création » en anglais) est apparu dans les années 1960 -1970, et désigne un processus de traduction créatif qui vise à non plus seulement retranscrire un message depuis une langue source vers une langue cible, mais à véritablement adapter son contenu à un public ou une culture cible, afin que sa réception soit optimale. Cela ne veut évidemment pas dire qu’une traduction « standard » ne fait preuve d’aucune créativité, mais la transcréation aborde le processus de traduction d’une autre manière : elle permet une plus grande liberté, notamment car elle peut davantage s’écarter du texte source, si une reformulation dans la langue cible paraît plus adaptée à la demande. En cela, la transcréation est très proche de la localisation, qui est également l’adaptation d’un contenu non pas seulement vers une langue mais vers une culture cible : la localisation est en quelque sorte l’étape intermédiaire entre une traduction « standard » et une véritable transcréation. Une localisation ne pourra pas altérer le message original ni même modifier sa mise en page, là où une transcréation en sera capable si l’on juge cela nécessaire.

Bien qu’elle tire ses origines de la traduction littéraire, la transcréation est aujourd’hui utilisée majoritairement pour des contenus publicitaires ou marketing. Elle sert notamment à traduire des titres, des slogans, mais aussi des publications sur les réseaux sociaux ou encore des contenus de sites web. Les expressions idiomatiques, les rimes ou encore la musicalité sont des éléments qui nécessitent une attention toute particulière lors de leur traduction, car il en va de la réussite de la stratégie marketing employée.

Un exemple réussi serait par exemple la traduction du slogan de la marque de sucreries allemandes Haribo :

“Haribo macht Kinder froh, und Erwachsene ebenso“ qui, traduit littéralement, donnerait « Haribo rend les enfants heureux, et les adultes aussi ». La traduction française s’est cependant légèrement éloignée du texte original, et ce afin de respecter un point crucial : la musicalité.

En effet, le slogan est chanté dans les publicités, aussi il était nécessaire d’en faire de même en français, et par conséquent de conserver une rime, ce qui a donné : « Haribo c’est beau la vie, pour les grands et les petits ».

Crédits : © 2022 HARIBO GmbH & Co. KG

Au-delà d’une simple adaptation réussie, la transcréation permet d’ancrer un produit ou un service dans le pays ou la culture cible, de l’intégrer au paysage culturel afin que les clients aillent jusqu’à oublier la traduction, et à la percevoir comme l’originale.

De nouvelles applications de la transcréation : le jeu vidéo

En effet, depuis son émergence vers la fin du XXème siècle, le jeu vidéo est devenu un médium extrêmement populaire et lucratif, en témoignent les 174 milliards de dollars de bénéfice engendrés par le secteur en 2020, loin devant le cinéma ou la musique. Ce divertissement mondial génère donc naturellement de l’activité dans le secteur linguistique, car il dispose d’énormément de ressources à traduire ou adapter : que ce soit le contenu en jeu (dialogues, titres, noms, descriptions…) ou les ressources plus standard (marketing, communication, conférences…). Ce contenu pouvant être de nature créative, il nécessite un soin particulier dans son adaptation auprès des différentes langues vers lesquelles il s’exporte, ainsi la localisation et la transcréation lui sont essentielles.

Ainsi la transcréation dans le jeu vidéo revient à la base même du terme et fait appel à la créativité des traducteurs, tout comme peut l’être la traduction littéraire : il peut s’agir de difficultés de traductions, de limitations techniques (limites de caractères), ou tout simplement de néologismes propres au jeu en question qui nécessitent une adaptation non pas forcément fidèle à l’originale mais juste, en vue d’une compréhension par le joueur dans la langue cible.

Prenons par exemple la série de jeux la plus lucrative de l’histoire : Pokémon.

Celle-ci dispose d’un défi de taille quant à sa traduction : chaque créature porte un nom, nom qu’il va falloir adapter. Pire encore : lesdits noms ont un sens, puisqu’ils qualifient les Pokémon selon différents critères (Élément du Pokémon, animal dont il s’inspire, etc.).

Voici un exemple : dans le premier jeu, il existe trois oiseaux légendaires.

Crédits : ©2022 Pokémon. ©1995 – 2022 Nintendo/Creatures Inc./GAME FREAK inc. TM, ®Nintendo.

Et voici leurs noms japonais :

  • フリーザー (qui se prononce « Freezer »), l’oiseau de glace
  • サンダー (qui se prononce « Thunder »), l’oiseau de foudre
  • Et enfin ファイヤー (qui se prononce « Fire »), l’oiseau de feu

Voici à présent leurs noms anglais :

  • Articuno
  • Zapdos
  • Moltres

On note déjà qu’il y a eu transcréation lors du passage du japonais à l’anglais : les noms possèdent des « préfixes » en rapport avec leurs éléments respectifs, ainsi que des « suffixes » qui eux font échos à leur nature de trio grâce aux chiffres « un », « deux » et « trois » écrits en espagnol « un », « dos », « tres ».

Enfin, voici leurs noms en français :

  • Artikodin
  • Électhor
  • Sulfura

C’est donc un autre exemple de transcréation, qui bien que similaire à la version anglaise (notamment avec le même principe de préfixe désignant l’élément associé), fait quant à lui le choix d’associer le suffixe avec des noms de divinités (Odin, Thor et) afin de faire écho à la nature « légendaire » de ces créatures.

Le choix fait ici ne tenait pas tant du rapprochement culturel (en effet tous les enfants jouant au jeu à l’époque n’étaient pas forcément des amateurs de mythologie nordique ou égyptienne), sinon du besoin de représentation : il fallait que le nom de ces Pokémon fasse écho à leur apparence afin de leur créer une identité propre, comme c’était déjà le cas dans la version japonaise originelle.

Pokémon n’est pas un cas isolé, puisque bon nombre de jeux ont recours à ce genre de choix de traductions, qui servent un but précis dans la compréhension du jeu par le public cible. Ainsi, la transcréation est indispensable au secteur du jeu vidéo, et le traducteur doit user de sa créativité pour fournir un travail à la fois naturel et compréhensible. Deux caractéristiques qui font encore défaut à un type de traduction qui prend de plus en plus d’ampleur…

La transcréation : un rempart face à la traduction machine ?

Tout traducteur le sait, le secteur de la traduction se développe peu à peu autour de ce que l’on appelle la « traduction machine » ou « traduction automatique » (TA). Celle-ci s’utilise selon trois modèles couramment utilisés, en fonction des besoins du projet de traduction. Tout d’abord, la traduction automatique à base de règles (Rule-based MT), qui effectue un transfert linguistique simple grâce à l’utilisation de règles linguistiques, ainsi de millions d’entrées de dictionnaires pour chaque paire de langues. Ensuite, la traduction automatique dite « statistique » (SMT), qui elle utilise des modèles statistiques préétablis à l’aide de corpus monolingues et bilingues. Enfin, la traduction automatique la plus poussée, bien qu’encore incomplète, la traduction automatique neuronale, qui utilise le deep learning, suivant donc le principe de l’intelligence artificielle, afin de produire des traductions proches de celles réalisées par des traducteurs humains. La traduction machine est notamment utilisée car elle fournit un gain de temps considérable, bien qu’elle nécessite une relecture de la part d’un traducteur humain.

Avec de telles avancées dans le domaine des technologies, on pourrait facilement croire que le métier de traducteur est voué à disparaître dans un avenir proche, mais comme le démontrait déjà un ancien billet de ce blog, la traduction machine possède encore certaines faiblesses, et notamment une de taille : un ordinateur n’est pas (encore) en mesure de répliquer le processus de transcréation. Rimes, jeux de mots, subtilité et sous texte : tant de paramètres qu’une machine n’est pas capable d’intégrer dans une traduction, car ceux-ci relèvent des émotions et de la perception humaine qui, à l’heure actuelle, n’ont pas encore pu être codés en 1 et en 0.

Conclusion

L’imagination est au cœur du processus de transcréation, et sans elle les traducteurs du monde entier seraient voués à l’obsolescence face à la traduction automatique qui ne cesse de s’améliorer et de prendre du terrain. La transcréation sert évidemment d’autres spécialisations que celles citées dans ce billet : chaque traducteur est amené à l’utiliser, consciemment ou non, pour contourner des difficultés de traduction, et ainsi il appose une sorte de signature sur son travail sans pour autant briser l’invisibilité du traducteur, dont le rôle reste celui intermédiaire entre deux langues.

Bibliographie

BÉRIDOT N. La créativité en traduction [En ligne]. MasterTSM@Lille. 4 juillet 2021. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/07/04/la-creativite-en-traduction/ > (consulté le 9 mars 2022)

DABI-SCHWEBEL G. C’est quoi la Transcréation ? Explication [En ligne]. Disponible sur : < https://www.1min30.com/dictionnaire-du-web/transcreation > (consulté le 22 mars 2022)

« Traduction créative – Revue – Élisabeth Chevillet Rédactrice ». Élisabeth Chevillet – Rédactrice [En ligne]. 6 octobre 2014. Disponible sur : < https://elisabethchevillet.com/transcreation-la-traduction-creative-en-pratique/ > (consulté le 22 mars 2022)

« Infographie: Le jeu vidéo, plus que jamais roi du divertissement ». In : Statista Infographies [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://fr.statista.com/infographie/22382/chiffre-affaires-mondial-industrie-du-divertissement-jeux-video-cinema-musique-enregistree/ > (consulté le 27 avril 2022)

Transcréation et traduction : quelles différences ? [En ligne]. 18 mai 2016. Disponible sur : < https://tradutec.com/blog/transcreation-une-strategie-de-traduction-pour-un-marketing-de-marque/ > (consulté le 9 mars 2022)

SHERMAN J. The Linguistic Art of Transcreation in Video Game Localization [En ligne]. Terra Localizations. 12 février 2021. Disponible sur : < https://terralocalizations.com/2021/02/12/the-linguistic-art-of-transcreation-in-video-game-localization/ > (consulté le 23 mars 2022)

Qu’est ce que la traduction automatique ? | SYSTRAN [En ligne]. Disponible sur : < https://www.systransoft.com/fr/systran/technologie/traduction-automatique/ > (consulté le 28 avril 2022)

Qu’est-ce que la traduction neuronale ? [En ligne]. AT Language Solutions. 30 novembre 2018. Disponible sur : < https://www.at-languagesolutions.com/fr/atblog/traduccion-neuronal/ > (consulté le 28 avril 2022)

GIROD P. Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine [En ligne]. MasterTSM@Lille. 17 décembre 2017. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2017/12/17/traduction-marketing-et-transcreation-remparts-contre-la-traduction-machine/ > (consulté le 9 mars 2022)

La question complexe de la traduction de mangas

Par Dylan Ponchant, étudiant M1 TSM

Goku, Luffy, Ichigo et Naruto, protagonistes respectifs des mangas Dragon Ball, One Piece, Bleach et Naruto
Source : https://www.booska-p.com/pop-culture/manga-anime/ils-se-retrouvent-face-a-la-justice-a-cause-de-mangas-pirates/

Qu’est-ce qu’un manga ?

Un manga est une bande dessinée japonaise en noir et blanc qui se lit de droite à gauche et écrit par un mangaka. Il existe de nombreux genres de mangas, de ce fait, le manga peut convenir à tout le monde. La France représente le deuxième pays consommateur de mangas, après le Japon.

Les difficultés de la traduction de mangas

La traduction de mangas, comme tous les types de traductions, comporte son lot de difficultés. En effet, comme le dit Sara Quintin dans son billet de blog, la culture japonaise est très différente de la culture occidentale, et cela se ressent dans les mangas. On y trouve énormément de références culturelles ou historiques propres au Japon que les lecteurs français ne comprennent pas forcément et pour lesquelles il n’y a très souvent pas d’équivalent dans la langue cible. C’est pour cela qu’on retrouve de nombreux astérisques dans les planches de mangas qui donnent des explications sur certaines références. Par exemple, on rencontre énormément de références aux temples japonais dans les mangas, une explication pour le public occidental est donc nécessaire. Autre exemple de difficulté liée à la traduction de mangas : les suffixes. Ceux-ci (-san, -sensei, pour ne citer qu’eux) témoignent de la relation entre deux personnes. Ces suffixes sont précédés par le nom de la personne. Ainsi, dans Assassination Classroom, le professeur est appelé Koro-sensei par ses élèves. Pour la traduction vers le français, les suffixes ne sont généralement pas traduits, car il n’y a pas d’équivalent en français.

Koro-sensei, issu du manga Assassination Classroom
Source : https://animesher.com/entry/manga-assasination-classroom-koro-sensei-1417809/

Le plus important et surtout le plus difficile dans la traduction de mangas, c’est de s’assurer de la compréhension du texte et de savoir retranscrire les différentes ambiances, l’humour, les jeux de mots, l’énergie, etc. mis en place par l’auteur. Traducteur de mangas est un métier qui requiert d’autant plus de rigueur du fait de la communauté toujours grandissante qui suit chaque nouvelle sortie de leurs mangas préférés.

Le marché de la traduction de mangas

Tout d’abord, la traduction française de mangas se fait généralement depuis la version anglaise ou chinoise, c’est assez rare de traduire directement depuis le japonais.

Ce ne serait pas exagéré d’affirmer que ce sont les fans qui « contrôlent » l’industrie du manga.

C’est pour cette raison que chaque année, des salons dédiés aux mangas et plus généralement à la culture japonaise attirent des dizaines de milliers de personnes (ex. : Paris Manga ou Japan Expo en France). C’est l’occasion pour les fans de se retrouver, de se déguiser en leur personnage favori (cosplay) ou de pouvoir se procurer certains produits dérivés.

Cependant, cette influence des fans touche aussi la traduction. En effet, ces derniers étant de plus en plus nombreux, c’est au travail du traducteur d’essayer de satisfaire un maximum de personnes tout en restant fidèle aux idées de l’auteur. Comme dit précédemment, la culture japonaise est très différente de la culture occidentale. De ce fait, durant le processus de traduction, on peut retrouver certaines censures qui, pour la plupart du temps, déplaisent fortement aux fans. Par exemple, dans des mangas comme Dragon Ball, la présence de sang lors de combats est parfois réduite, voire supprimée, dans d’autres il y a des rajouts de tissus sur les vêtements des personnages pour éviter toute nudité, des armes sont remplacées par des objets moins « dangereux », etc. Tout cela dans le but de ne pas influencer les jeunes, car oui, les mangas sont avant tout destinés aux jeunes adolescents (même si de nombreuses catégories de mangas existent pour toute tranche d’âge).

Les fans des différentes communautés sont également très engagés dans les choix de traductions. Certains traducteurs sont même harcelés par des fans, car ceux-ci n’étaient pas d’accord avec certaines traductions (noms d’attaques, de personnages, etc.).

Ces fans estiment que les traducteurs officiels ne sont pas « légitimes » de traduire leurs mangas préférés. C’est en partie pour cette raison que le « phénomène qui bouleverse l’industrie du manga » est né : le scantrad.

Le scantrad

Le scantrad désigne la traduction d’un manga de façon numérique par des amateurs (bénévoles) et donc par les fans eux-mêmes. On les consulte sur des sites web accessibles par tout le monde. Cependant, la législation concernant les droits d’auteur n’est pas respectée, cette pratique est ainsi illégale. En effet, ces traductions sont effectuées sans l’accord de l’auteur ou de l’éditeur, on peut ainsi considérer que le scantrad est une forme de piratage.

Mais pourquoi le scantrad existe-t-il ? L’existence des scantrads se justifie par un mécontentement général des fans vis-à-vis de l’industrie de la traduction. En effet, les délais toujours plus longs de la traduction officielle (plus d’un an généralement) combinés à leur envie de connaître la suite de leurs mangas favoris font que des groupes de scantrad se créent. C’est également un moyen pour eux de contourner la censure qu’ils jugent inutile. Leurs traductions sont d’après eux plus fidèles aux idées du mangaka, ils considèrent être les plus légitimes à traduire, car ce sont eux qui connaissent le mieux l’œuvre en question.

Le scantrad a bien évidemment des conséquences sur l’industrie. La plus importante est la baisse des ventes, car lorsque la traduction officielle est disponible, les fans les plus aguerris ont déjà plusieurs chapitres d’avance et sont donc moins susceptibles d’acheter le nouveau tome mis à part pour la collection.

Au départ, les auteurs et éditeurs prenaient le scantrad comme une reconnaissance envers leurs œuvres lorsque ce n’était encore qu’une activité de niche. Cependant, depuis que la pratique s’est popularisée à travers le monde ces dernières années, le scantrad est pratiquement devenu un concurrent des éditeurs. C’est pour cela qu’ils ont dû imaginer un moyen de lutter contre cette pratique illégale : sortir les chapitres en version numérique. En effet, les éditeurs rendent disponibles les traductions de mangas presque en simultané avec le Japon sur des plateformes officielles. Parmi ces plateformes, on retrouve Manga Plus sortie en 2019, disponible en plusieurs langues comme l’anglais, le français ou l’espagnol. Cette application aussi disponible sur smartphone a été mise en place par la Shūeisha, une maison d’édition de mangas. Sur Manga Plus, on peut retrouver certains mangas très populaires comme One Piece, My Hero Academia ou Jujutsu Kaisen.

Ces services de lecture de mangas permettent aux fans de lire de manière légale les nouveaux chapitres qu’ils attendent.

Cependant, tout n’est pas à jeter dans la pratique du scantrad. Le scantrad a permis d’amplifier la popularisation du genre du manga pour ainsi développer une notoriété mondiale aujourd’hui. Les communautés augmentent de jour en jour. Sur les réseaux sociaux, et en particulier Twitter, ces communautés se retrouvent pour discuter des dernières sorties et un véritable engouement se crée à chaque nouveau chapitre. Prenons l’exemple de One Piece qui se retrouve en première place des tendances chaque semaine lors de la sortie du chapitre hebdomadaire.

Source : Twitter

Le scantrad est-il donc vraiment nuisible à l’industrie de la traduction de mangas ou bien n’est-il pas justement un moyen de faciliter l’accès à certaines œuvres qui méritent d’être lues ?

La traduction de mangas constitue un véritable défi pour les traducteurs qui doivent faire face aux critiques toujours plus nombreuses de fans exigeants, mais aussi pour les auteurs et les éditeurs qui tentent tant bien que mal de lutter contre la diffusion illégale de ces œuvres qui constituent le pilier de la culture japonaise.

Bibliographie

Bouissou J.-M. « Le manga en douze questions ». Le Débat [En ligne]. 2017. Vol. 195, n°3, p. 91‑99. Disponible sur : < https://doi.org/10.3917/deba.195.0091 >

Quintin S. Le casse-tête de la traduction de mangas [En ligne]. MasterTSM@Lille. 27 juin 2021. Disponible sur : < https://mastertsmlille.wordpress.com/2021/06/27/le-casse-tete-de-la-traduction-de-mangas/ > (consulté le 9 mars 2022)

Poupée K. Histoire du manga. L’école de la vie japonaise [En ligne]. Paris : Tallandier, 2014. 400 p.(Histoire de…). Disponible sur : < https://www.cairn.info/histoire-du-manga–9782847346688.htm >ISBN : 978-2-84734-668-8.

« Exposition : les traducteurs de mangas racontent leur métier ». In : ActuaLitté.com [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://actualitte.com/article/20988/edition/exposition-les-traducteurs-de-mangas-racontent-leur-metier > (consulté le 22 mars 2022a)

« Scantrad : tout savoir sur le phénomène qui bouleverse l’industrie du manga ». In : TECHNPLAY.COM [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], 2022. Disponible sur : < https://technplay.com/scantrad-tout-savoir/ > (consulté le 22 mars 2022)

« Traduire des mangas, un défi à l’heure des “scantrads”, les traductions pirates ». In : BFMTV [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://www.bfmtv.com/people/traduire-des-mangas-un-defi-a-l-heure-des-scantrads-les-traductions-pirates_AN-202103280092.html > (consulté le 22 mars 2022b)

Traduire le nom des villes : quels en sont les enjeux ?

Par Cléa Lechat, étudiante M1 TSM

Crédits : Commons Wikimedia

Le nom des villes fait partie de la catégorie dite des toponymes, c’est-à-dire les noms propres qui désignent les lieux géographiques. Dans ce billet, je tâcherai d’expliquer les enjeux que comporte la traduction des toponymes en me concentrant sur la traduction du nom des villes.

Tout d’abord, il faut savoir que lorsqu’une ville a un nom différent dans une langue étrangère à celle du pays où elle se situe, on appelle cette version étrangère un exonyme. Par exemple, Londres est l’exonyme français de la capitale anglaise London et Parigi est l’exonyme italien de Paris.

Sur ce site réalisé à l’initiative du groupe d’experts des Nations Unies pour les noms géographiques (GENUNG), vous pourrez vous amuser à rechercher les différents exonymes français qui existent dans le monde.

Pourquoi traduire le nom des villes ?

Le premier constat que l’on peut faire, c’est que certains noms de villes sont traduits alors que d’autres ne le sont pas. En effet, un certain nombre de villes ne possède pas d’exonyme car on considère qu’elles ne présentent pas assez d’intérêt sur la scène mondiale.

Mais alors quelles sont les raisons qui amènent à traduire le nom de certaines villes ?

La raison principale, c’est que ces villes revêtent généralement de l’importance sur le plan mondial : il peut s’agir de villes importantes d’un point de vue commercial ou politique par exemple.

Les raisons sont parfois historiques. Après certaines guerres de territoire, des villes se sont vu changer de nom : c’est le cas de Nice, qui s’appelait autrefois Nizza car elle a longtemps fait partie du Royaume d’Italie avant d’être une ville française. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui encore, son exonyme italien est Nizza.

Leur traduction s’explique également par des raisons géographiques ou linguistiques. En effet, lorsque plusieurs langues sont parlées au sein d’une même région ou lorsque des régions locutrices de langues différentes sont frontalières, il n’est pas rare que le nom des villes soit traduit. En Bretagne par exemple, les panneaux à l’entrée des villes sont à la fois écrits en français et en breton car les deux langues sont parlées au sein de la région. Nous pouvons aussi prendre l’exemple de Ventimiglia, ville italienne qui a pour exonyme français Vintimille car elle se situe à la frontière de l’Hexagone.

Ainsi, comme certaines villes sont connues au-delà du pays où elles sont situées, des traductions ont été proposées pour des soucis pratiques, notamment pour faciliter leur prononciation et leur écriture à l’étranger. Pour d’autres, ce sont pour des raisons géographiques et linguistiques qu’elles ont été traduites.

Comment le nom des villes est-il traduit ?

Lorsque le nom d’une ville provient d’un alphabet différent du nôtre, on peut simplement transposer l’alphabet étranger pour l’adapter au nôtre : on appelle cela la translittération. Par exemple, Beijing est la translittération du mandarin 北京.

Lorsque les alphabets sont les mêmes, la traduction ne semble pas suivre une quelconque logique. Elle se fait généralement par adaptation phonétique (ou transcription) pour que les différentes populations puissent prononcer et écrire le nom plus facilement (par exemple Cologne pour la ville allemande Köln). Mais parfois la traduction est plus littérale, comme c’est le cas pour Lille, qui en néerlandais se dit Rijsel, littéralement L’Isle. Il s’agit dans ce cas d’une stratégie de traduction que l’on appelle le calque.

Parfois encore, des villes n’ont pas ou peu de traductions malgré leur importance sur la scène mondiale. C’est le cas de Madrid et d’Amsterdam, qui dans notre alphabet en tout cas, ont une écriture unique dans la quasi-totalité des langues. Chaque pays a probablement estimé que leur prononciation et leur écriture étaient simples et a donc décidé de faire un emprunt du toponyme, c’est-à-dire conserver sa version originale sans en changer la structure graphique.

Savoir comment est traduit le nom des villes est une chose, mais qui se charge d’unifier ces exonymes ?

Au niveau international, c’est le GENUNG, mentionné dans l’introduction, qui a pour mission de normaliser la toponymie dans les différentes langues des organisations internationales. Dans ce groupe, on trouve une « Division francophone », où la France est représentée par l’Institut géographique national (IGN).

Au niveau de la France, c’est le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères qui est responsable de la détermination des appellations officielles de la toponymie en français. Pour ce faire, ils doivent prendre en compte les évolutions politiques et historiques, et tenir compte de l’usage français. En effet, l’Histoire a montré que le nom des villes n’était pas fixe et que par conséquent leurs exonymes non plus. Par exemple, dans cette vidéo consacrée à la traduction des toponymes, le youtubeur Linguisticae nous explique l’évolution de certains exonymes. Il y cite notamment la ville croate Zadar, qui était auparavant appelée Jadres en France. Au fil du temps, le nom utilisé dans l’Hexagone a changé, les Français ayant par la suite adopté le nom italien donné à la ville, Zara, avant d’emprunter le nom que la ville possède actuellement en croate : Zadar.

Vous trouverez ici la liste que la Commission d’enrichissement de la langue française a publié au Journal officiel du 21 avril 2019. Il s’agit de la dernière liste d’exonymes français établie par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères à ce jour.

Les enjeux de la traduction du nom des villes

Si la traduction des toponymes a parfois des origines politiques, elle entraîne alors inévitablement des conséquences politiques. Outre la facilité de prononciation et d’écriture qu’elle offre, elle représente un véritable moyen d’appropriation.

C’est un phénomène que l’on peut constater en suivant l’actualité entre l’Ukraine et la Russie. En effet, l’influence de la Russie en Ukraine est telle que de nombreux noms de villes ukrainiennes découlent du russe et marquent ainsi une certaine dépendance du pays à la Russie. Récemment, nous avons d’ailleurs pu observer un débat entre l’utilisation de Kyiv ou de Kiev pour désigner la capitale ukrainienne, ce qui montre tout l’enjeu que comporte le choix d’un nom ou d’un autre. Comme l’explique le traducteur Jean-François Allain, utiliser Kyiv est un moyen pour l’Ukraine de se détacher de la Russie et de lui montrer son opposition, et constituerait ainsi un moyen de se réapproprier son histoire. Il s’agit donc également d’un moyen pour les pays étrangers d’afficher leur soutien à l’Ukraine. Autre exemple, Auschwitz en langue allemande désigne à la fois le camp d’extermination nazi et la ville polonaise, tandis qu’en polonais la ville est appelée Oświęcim, mais le camp a gardé le nom allemand, comme une marque de l’horreur perpétrée par le IIIe Reich lors de la Seconde Guerre mondiale.

C’est également un moyen de se réclamer d’une communauté, comme cela a été le cas à Perpignan cette année, lorsque des indépendantistes catalans ont écrit Perpinyà sur les panneaux de la ville car ils étaient auparavant écrits en français et en catalan. La mairie les avait en effet retirés, officiellement à des fins de nettoyage, mais cela n’a pas été interprété de cette manière par les indépendantistes. En agissant de la sorte, ils nous montrent à quel point la traduction ou la non-traduction des villes n’est pas un acte anodin et suggère de fortes revendications politiques.

Ainsi, la traduction du nom des villes n’est pas neutre politiquement et est elle-même influencée par la situation politique, géographique et historique de ces villes. Traduire ces noms propres entraîne des conséquences suffisamment importantes pour qu’on y prête attention et pour qu’on suive leur constante évolution.

Bibliographie

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SAID, Afaf, 2019. Enjeux politiques de la traduction des toponymes. Traduire. Revue française de la traduction [en ligne]. 20 juin 2019. N° 240, pp. 48‑58. [Consulté le 1 mars 2022]. DOI 10.4000/traduire.1670. Disponible à l’adresse : https://journals.openedition.org/traduire/1670

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MANDOLA, Malgorzata, 2017. Les équivalents français des noms géographiques polonais : l’exonymisation en français des toponymes du territoire de la Pologne [en ligne]. phdthesis. Université Rennes 2. [Consulté le 1 mars 2022]. Disponible à l’adresse : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01585303

LINGUISTICAE, 2019. Pourquoi TRADUIRE les NOMS DE VILLE ? – MLTP#35 [en ligne]. 28 février 2019. [Consulté le 1 mars 2022]. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=PJ7EN2YGX4Q

GUEDON, Claire, 2022. Des dizaines de panneaux de Perpignan modifiés en version catalane, « Perpinyà ». France Bleu [en ligne]. 7 janvier 2022. [Consulté le 2 avril 2022]. Disponible à l’adresse : https://www.francebleu.fr/amp/infos/faits-divers-justice/des-dizaines-de-panneaux-de-perpignan-modifies-en-version-catalane-perpinya-1641576427

Traduction et langues autochtones au Canada

Par Jade Kacedan, étudiante M1 TSM

Le 10 février 2022, le gouvernement du Manitoba, province canadienne, a annoncé un financement pour former des traducteurs autochtones au cours des trois prochaines années. Dans son communiqué de presse, il déclare qu’il investira 300 000 dollars « dans la prestation de programmes visant à accroître la maîtrise des langues autochtones, la littératie et la capacité de traduction ». Alors que la demande de services en langue autochtone augmente, la province souhaite pourvoir 45 postes de locuteurs et de traducteurs dans quatre des sept langues autochtones reconnues en vertu de la Loi sur la reconnaissance des langues autochtones du Manitoba.

Cette nouvelle témoigne d’un intérêt de la part des institutions canadiennes pour la traduction depuis et vers les langues autochtones du Canada.

D’abord, qu’est-ce qu’une langue autochtone ?

C’est une langue parlée par une population issue du sol où elle habite.  Le recensement de 2016, qui contient les dernières données linguistiques disponibles, comptabilise plus de 70 langues autochtones au Canada, réparties en 12 familles de langues : les langues inuites, algonquiennes, athapascanes, siouennes, salishennes, tsimshennes, wakashanes et iroquoiennes ainsi que le tligit, le haïda, le mitchif et le kutenai. Les locuteurs de ces langues sont en majorité issus des trois groupes de populations autochtones du Canada : les Métis, les Inuits et les « Premières Nations ».

Une grande partie de ces langues sont aujourd’hui en danger à cause de nombreuses politiques coloniales qui interdisaient aux Autochtones de parler leur langue maternelle. Historiquement, la traduction et l’interprétation ont servi les intérêts des colonisateurs européens dans un processus d’assimilation des populations autochtones. La traduction était un moyen pour les missionnaires d’évangéliser les populations autochtones. La culture et les langues autochtones étant considérées comme inférieures, des tentatives d’assimilation ont été menées par les missionnaires puis par l’État canadien. La Loi sur les Indiens, introduite en 1876, visait à éradiquer la culture des Premières Nations et à favoriser leur assimilation. Elle a été modifiée pour la dernière fois en 1985 afin de supprimer les articles discriminatoires. Les pensionnats canadiens, écoles religieuses financées par le gouvernement, avaient pour but d’intégrer les communautés indiennes par l’école anglophone. Ces pensionnats ont été ouverts pendant plus de 160 ans ; ce n’est qu’en 1996 que le dernier pensionnat a fermé ses portes.

Quel est le statut de ces langues ?

Ces langues ne sont pas reconnues comme langues officielles du Canada : seuls l’anglais et le français disposent de ce statut. La Loi constitutionnelle de 1982 reste floue sur les droits linguistiques des Autochtones et ne mentionne pas les langues autochtones. Chaque province ou territoire a néanmoins sa propre politique linguistique, mais seulement deux territoires fédéraux reconnaissent des langues autochtones comme langues officielles. Au Nunavut, les langues officielles sont l’anglais, le français, l’inuktitut et l’inuinnaqtun, tandis que dans les Territoires du Nord-Ouest, ce sont l’anglais, le français ainsi que 9 langues autochtones. Ainsi, la Loi sur les eaux de Nunavut et le Tribunal des droits de surface du Nunavut (2002) engage le Tribunal à fournir des services de traduction et d’interprétation aux locuteurs de l’inuktitut, mais cette loi ne concerne que le Nunavut.

Lors de ces dernières années, des efforts ont été fournis afin de préserver ces langues. La Loi sur les langues autochtones, sanctionnée le 21 juin 2019, reconnaît que « les langues autochtones font partie intégrante des cultures et des identités des peuples autochtones et de la société canadienne ». Les institutions fédérales peuvent désormais veiller à ce que les documents acheminés aux Autochtones soient traduits et à ce qu’il y ait des services d’interprétation en langues autochtones. La loi permet également la création d’un Bureau du commissaire aux langues autochtones qui devra représenter les intérêts des peuples autochtones et soutenir les initiatives concernant les langues autochtones.

Le Bureau de la traduction au Canada est l’organisme qui fournit des services de traductions dans plus d’une centaine de langues autochtones et étrangères en plus des deux langues officielles pour le Parlement, les tribunaux, les ministères et organismes fédéraux. Sur le site officiel du gouvernement du Canada, il met à disposition des dictionnaires, des lexiques ainsi que des ressources pour la rédaction en langues autochtones.

Caractéristiques de la traduction depuis et vers les langues autochtones

Il existe actuellement peu de programmes de traduction avec des combinaisons de langues autochtones, peu de productions littéraires en langue autochtone et peu de traductions vers ou depuis ces langues.

La colonisation et les politiques qui l’ont suivie expliquent la situation actuelle de la traduction de ces langues. Comment traduire les écrits autochtones dans une perspective décolonisatrice ? Certains auteurs autochtones traduisent eux-mêmes leurs œuvres. Si l’œuvre est traduite par une personne autre que l’auteur, cette personne doit avoir conscience des enjeux politiques qui s’y trouvent et doit collaborer avec des spécialistes de la langue autochtone ainsi qu’avec des détenteurs de savoirs ancestraux qui sauront éclairer les choix de traduction. Selon des études autochtones, les traducteurs allochtones (« qui n’est pas originaire du pays qu’il habite », d’après le TLFI) devraient appréhender la littérature autochtone dans une perspective particulière, car les auteurs se réclament d’une tradition littéraire qui diffère selon les peuples : la grammaire narrative, les thèmes, les motifs et les récits varient. Dans l’ouvrage Elements of Indigenous Style : Guide for Writing By and About Indigenous Peoples, Gregory Younging énonce 22 principes selon lesquels il faudrait traduire les textes d’auteurs autochtones : il faudrait, entre autres, utiliser la terminologie préférée par la nation (par exemple, utiliser le mot Innu au lieu du mot Montagnais pour désigner ce peuple autochtone), ou conserver les styles de narration issus de l’oralité (comme la répétition ou le langage familier). L’ajout de notes de bas de page par les traducteurs permet de conserver des mots dans la langue source tout en expliquant leur signification aux lecteurs qui ne connaissent pas la langue source.

Traduire vers ou depuis les langues autochtones présente de nombreuses difficultés. Ces langues sont en général agglutinantes, c’est-à-dire que les mots sont formés à partir d’une racine lexicale à laquelle se rajoutent des affixes. Ces langues peuvent parfois appartenir au groupe des langues polysynthétiques : les mots sont composés de morphèmes lexicaux, « unités minimales de signification » d’après le CNRTL, et peuvent être l’équivalent de toute une phrase. Akwiratékha’ Martin est un traducteur de kanien’kéha ou mohawk, une langue iroquoise polysynthétique et agglutinante, et s’exprime sur les difficultés et les enjeux des traductions depuis et vers cette langue de travail dans une interview (en anglais) accordée à René Lemieux. Akwiratékha’ Martin déclare qu’à cause de l’absence de dictionnaire pour son dialecte (Kahnawa’kéha), les anciens constituent ses seules ressources. Certains concepts en anglais ou en français sont compliqués à traduire : Akwiratékha’ Martin prend comme exemple le mot « développement durable ». Pour traduire ce mot, il a travaillé avec d’autres personnes. Alors que l’anglais et le français s’articulent autour du nom, sa langue est axée sur le verbe. Ainsi, le mot a dû être déconstruit et reconstruit pour donner « Tsi ní:ioht tsi eniontáthawe’ ne onhontsà:ke tánon’ ne tóhsa iaiéhsa’ahste’ nahò:ten onhóntsakon í:wa » (qui se traduit littéralement en anglais par « how to carry yourself, or support yourself, on the Earth without using up what the Earth gives you »).

La morphologie de la langue et le manque de ressources disponibles pour traduire, qu’elles soient humaines, financières ou matérielles (par exemple, des ressources terminologiques bilingues spécialisées et normalisées) sont donc des difficultés que peuvent rencontrer les traducteurs de langues autochtones. Les documents de références (grammaires, dictionnaires), lorsqu’ils existent, sont en général incomplets. Ils sont également bilingues et les entrées ne permettent pas d’appréhender tout le champ sémantique du mot. La traduction spécialisée nécessite des glossaires spécialisés qui doivent être réalisés avec l’aide de plusieurs traducteurs, de linguistes et d’experts du domaine. Un autre problème réside dans l’usage parallèle des deux systèmes de graphie utilisés pour les langues autochtones : le système d’écriture syllabique autochtone canadien et l’alphabet romain. Il faut savoir écrire la traduction que l’on a choisie.

En général, les traductions vers les langues autochtones ont comme langues sources l’anglais et le français. Les documents traduits sont, pour la plupart, des œuvres religieuses (la Bible), des publications du gouvernement (livres, affiches, etc) et des documents éducatifs. Les traductions depuis les langues autochtones vers l’anglais et le français concernent souvent des déclarations orales qu’il s’agit d’abord de transcrire.

Traduction automatique et langues autochtones

Google Traduction n’offre pas de traduction depuis ou vers le cri, langue algonquienne parlée par plus de 95 000 personnes au Canada. Joseph John, auteur de bandes dessinées, a donc lancé une pétition pour que Google Traduction ajoute le cri à ses services. L’entreprise a expliqué que le manque de ressources disponibles (pas assez de traductions écrites de documents en cri) ne permettait pas de constituer une base suffisante de données pour le système de traduction automatique de Google, mais qu’elle travaillait néanmoins à l’élaboration de nouvelles techniques de machine learning qui nécessitent moins de ressources linguistiques. Selon Andrew Cowell, professeur de linguistique à l’université du Colorado, il faudrait un apport de centaines de millions de mots pour ajouter une langue à Google Traduction. Ces données doivent également être épurées, c’est-à-dire que l’on devrait y trouver la même orthographe et les mêmes conventions grammaticales. De plus, le cri est en réalité un ensemble de dialectes qui varient selon l’emplacement géographique, ce qui complique la tâche.

Bien que la traduction automatique des langues autochtones ne soit pas encore très répandue, on observe quelques évolutions. Grâce aux données linguistiques fournies par le gouvernement du Nunavut et grâce au travail bénévole de plusieurs personnes, la traduction depuis et vers l’inuktitut, dialecte principal de l’inuktut et parlé par environ 40 000 Inuits, est possible depuis janvier 2021 dans les applications Microsoft Traducteur, Office et Traducteur pour Bing. L’ajout de l’inuktitut dans ces applications s’inscrit dans la voie de la revitalisation des langues autochtones.

Enjeux de la traduction depuis et vers les langues autochtones

De nombreuses langues autochtones au Canada sont de moins en moins parlées et beaucoup d’entre elles n’ont plus aucun locuteur. Bien qu’il reste peu d’unilingues en langues autochtones, la présence de traducteurs autochtones reste importante, notamment pour les personnes qui souhaitent apprendre ces langues. En 2021, grâce à l’aide de neuf traducteurs et traductrices, Cameron Adams a créé une application gratuite, « nēhinawēwin », qui permet d’apprendre le cri.

Traducteurs, terminologues et interprètes contribuent à la revitalisation des langues autochtones. Ils jouent un rôle essentiel dans la promotion et la protection des langues autochtones. Ils font connaître les récits et savoirs des cultures autochtones, entre autres. De plus, la traduction depuis et vers les langues autochtones permet aux locuteurs d’avoir accès à l’information et aux services de base (santé, éducation et justice) ainsi que de participer à la vie culturelle et politique de la société canadienne. L’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu en 2017 l’importance de la traduction professionnelle « dans le rapprochement des nations et la promotion de la paix, de la compréhension et du développement » (traduction du titre de la résolution 1/RES/71/288 sur https://www.fit-ift.org/fr/international-translation-day/itdjmt2019/).

Conclusion

Il existe peu de ressources matérielles, financières et humaines pour la traduction depuis et vers les langues autochtones au Canada, qui reste une activité marginale. Cependant, depuis quelques années, on peut constater un intérêt pour la sauvegarde des langues autochtones, qui se traduit par des initiatives politiques, par des études universitaires et par des projets qui s’intéressent à la traduction des langues autochtones. La traduction a son rôle à jouer dans la préservation de ces langues, et c’est pourquoi l’existence et la mise en place de ressources financières, humaines et matérielles sont primordiales.

Sources

« Canadian Flag » by Open Grid Scheduler / Grid Engine is marked with CC0 1.0.

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Cultures diversifiées et hispanismes dans les nouveaux films Disney

Par Cloé Hayez, étudiante M1 TSM

Disney, ce studio d’animation qui a bercé notre enfance par ses tout premiers longs métrages comme Blanche-Neige et les Sept Nains, Le Roi Lion et bien d’autres, ne cesse de se diversifier d’année en année sur le contenu de ses films. Fini le temps des princesses sauvées par leur prince charmant, Disney se modernise et se renouvèle, et c’est tant mieux !

En effet, depuis quelques années, Disney nous emmène vers de nouveaux horizons et nous fait découvrir des cultures qu’on ne voyait pas du tout dans leurs anciens dessins animés. Qui dit nouvelle culture dit nouvelle langue et nouvelles coutumes. Un nouvel enjeu pour les traducteurs et doubleurs qui vont avoir recours à des techniques qu’on peut appeler « foreignization », ils vont garder les mots de la langue source et ainsi conserver tout l’aspect culturel (ou presque) de celle-ci.

Les hispanismes

Un hispanisme est une locution propre à la langue espagnole, empruntée par une autre langue. Si les hispanismes et les anglicismes sont monnaie courante dans notre quotidien, en particulier sur les réseaux sociaux, et que les emprunts de l’anglais sont anciens, en espagnol, ce n’est pas vraiment le cas à l’inverse. Cependant, un espagnol populaire et familier utilisé aux États-Unis, communément appelé le spanglish, réunit les deux langues. Il est beaucoup parlé par les Américains hispanophones et est loin d’être minoritaire : il était parlé par environ cinquante millions de personnes en 2021. Le spanglish est une pratique linguistique avec des pourcentages variables de mélange espagnol et anglais.

Source image : López García-Molins Á., 2021. – Les anglicismes en spanglish : sens linguistique et conscience métalinguistique. Bulletin hispanique

Par exemple, à Puerto Rico, l’anglais et l’espagnol sont toutes les deux les langues officielles de l’île. Le mélange de l’espagnol portoricain et de l’anglais américain existe depuis les années 1960 et aujourd’hui, on peut aussi le qualifier de spanglish.

Encanto

Spanglish, c’est le terme parfait pour décrire ce à quoi j’ai pensé la première fois que j’ai regardé le nouveau Disney : Encanto : La Fantastique Famille Madrigal. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans un village des montagnes colombiennes dont chaque membre possède un pouvoir magique sauf le personnage principal, Mirabel. Leur magie est exposée à la menace et Mirabel veut tout tenter pour la sauver. C’est ce film qui m’a donné l’idée du sujet de cet article. Déformation professionnelle peut-être depuis que je suis en master de traduction, mais je n’ai pas pu m’empêcher de relever toutes les utilisations de l’espagnol conservées dans la version originale et heureusement ! Les chansons du film auraient perdu tout leur charme sans les expressions espagnoles, les accents et les sonorités colombiennes que les traducteurs ont réussi à retranscrire aussi bien en anglais dans la version originale que dans la version française !

Je vous montre quelques traductions de lyrics :

La chanson phare du film « We Don’t Talk About Bruno » inclut quelques mots en espagnol et est interprétée par des artistes colombiens pour la grande majorité du cast de la version originale. Pour la version française, la majorité des doubleurs sont français mais ils ont néanmoins gardé l’accent espagnol et bien sûr le roulage du R de Bruno à chaque refrain.

You telling this story, or am I? (I’m sorry, mi vida, go on)

Bruno says, « It looks like rain » (Why did he tell us?)

In doing so, he floods my brain (Abuela, get the umbrellas)

À moi de le dire à Mirabel (continue, mi vida, pardon)

Bruno prédit une tempête (pourquoi lui dire ça?)

Tout se mélangea dans ma tête (sous les parapluies d’Abuela)

Les expressions comme « mi vida » et « Abuela » sont conservées. « Abuela » est d’ailleurs utilisé dans tout le film (dans les deux versions) et par tous les personnages qui s’adressent à Alma Madrigal, la grand-mère de la famille.

Pour l’anecdote, cette chanson bat des records depuis la sortie du film le 24 novembre 2021. Elle a détrôné le fameux « Let It Go » (Libérée, délivrée) de Frozen (La Reine des neiges) et a atteint la première place dans le palmarès Billboard Hot 100 le 5 février.

Deux chansons composées en espagnol ont été gardées telles quelles dans toutes les versions du film : « Dos Oruguitas » et « Colombia, Mi Encanto ». Les chansons instrumentales, composées par Germaine Franco et Lin-Manuel Miranda, aux sonorités typiques de la Colombie, sont appréciables tout au long du film dans les deux versions.

Ces éléments peuvent paraître anodins et même naturels mais ils sont très importants pour conserver toute la culture colombienne montrée dans ce film. C’est pourquoi la représentation des cultures est primordiale dans les films et notamment dans les dessins animés destinés à un public jeune. Les chansons, les langues, les coutumes, les vêtements, les corps… tout cumulé crée ce qu’on appelle de la « représentation » et tous les enfants ne peuvent pas se sentir représentés dans les dessins animés, c’est pourquoi Disney se diversifie dans les cultures de ses films.

Crédit : Kaheisha Brand/POPSUGAR
Crédit : Instagram @manumirabel

Ces deux enfants se sont reconnus dans Encanto et ces images ont beaucoup été partagées sur les réseaux sociaux, preuves parfaites de l’importance de la représentation à la télévision.

Coco

Déjà en 2017 et comme Encanto, le film d’animation Coco a eu recours à l’utilisation d’hispanismes et la conservation de la culture, cette fois-ci mexicaine. À Santa-Cecilia, petite ville mexicaine, Miguel rêve de devenir musicien mais sa famille l’en interdit. Il veut prouver son talent lors du jour des morts (el dia de los muertos) mais il se retrouve au Pays des Morts où il va découvrir l’histoire de sa famille. Les images sont très colorées, l’univers est festif, on y retrouve toute la culture mexicaine du dia de los muertos, avec par exemple les autels érigés pour honorer les défunts de chaque famille.

Crédit : ©2017 Disney•Pixar. All Rights Reserved.

La chanson phare du film, « Un Poco Loco » inclut de nombreux hispanismes ainsi que l’accent et les onomatopées :

You say put them on your head

¡Ay, mi amor! ¡Ay, mi amor!

You make me

Un poco loco

Un poquititito loco

The way you keep me guessing

Tu dis « mets-les sur ta tête »

Ay mi amor, ay mi amor

Et tu me rends

Un poco loco

Un poquititito loco

Je suis un homme amoureux

La version originale comme la version française traduite laisse place à tous les éléments culturels de la chanson et nous en apprend énormément sur les coutumes mexicaines lors de la Fête des Morts. Rien n’est laissé au hasard, que ce soient les chansons, les couleurs utilisées, les instruments, les tenues… Même effet que pour Encanto et c’est réussi !

L’importance des représentations

C’est grâce à tous ces éléments cités plus haut que Disney se démarque et crée ce qui est nécessaire depuis des années à la télévision : de la représentation.

La traduction, comme vous avez pu le remarquer, joue un rôle majeur dans celle-ci car une tout autre traduction des chansons et de certains dialogues aurait pu simplement supprimer l’espagnol et perdre tout le côté culturel de la langue source. Au final, on peut remarquer que même si les Disney originaux sont tous en anglais, la place de l’espagnol dans ces deux films d’animation y est essentielle et a été respectée pour transmettre aux plus petits, à l’aide de mots simples, la culture d’un pays qu’ils ne connaissaient peut-être pas encore. Et quel bonheur pour ceux qui voient enfin leur pays représenté dans un film d’animation !

Pour terminer ce billet, je ne peux que vous conseiller de regarder ces deux superbes films et vous aussi vous aurez « We Don’t Talk About Bruno » dans la tête toute la journée, et vous ne le regretterez pas !

Sources :

López García-Molins Á., 2021. – Les anglicismes en spanglish : sens linguistique et conscience métalinguistique. Bulletin hispanique, (123‑2) : 337‑352 doi : 10.4000/bulletinhispanique.14407.

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2022. – Pourquoi la chanson « We Don’t Talk About Bruno » d’Encanto est partout – plus les paroles complètes. https://45secondes.fr/pourquoi-la-chanson-we-dont-talk-about-bruno-dencanto-est-partout-plus-les-paroles-completes/

La traduction des émotions

Par Anaïs Gobert, étudiante M1 TSM

Introduction

Aujourd’hui, la plupart des textes possèdent une charge émotive, qu’il s’agisse d’un texte religieux, d’un discours politique ou encore d’un article de presse. Cet aspect émotif a longtemps été laissé de côté en traduction et en traductologie, même si de plus en plus d’études commencent à voir le jour à ce sujet. En effet, en partant du fait que la traduction correspond à la transmission d’informations d’une langue source à une langue cible par le biais d’équivalences, la traduction des émotions constitue alors un réel défi pour les traducteurs.

Mais avant toute chose, il est important de définir ce qu’est une émotion. C’est un « trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de surprise, de joie » (Larousse). Les émotions se manifestent physiquement par des expressions du visage, des comportements spécifiques et par la voix. L’enjeu pour les traducteurs est alors de réussir à traduire des mots chargés d’émotions pour produire les mêmes effets du texte source chez les lecteurs du texte cible. Pour ce faire, ils doivent entamer un processus de travail émotionnel, qui combine les sciences cognitives et du langage.

Traduire les émotions : approche scientifique

Tout d’abord, les émotions font partie de l‘affect, « une disposition affective élémentaire que l’on peut décrire par l’observation du comportement, mais que l’on ne peut analyser » (CNRTL). Il faut distinguer deux types d’émotions : primaires et secondaires. D’une part, les émotions primaires, appelées aussi fondamentales, sont la joie, la tristesse, la peur, la colère et parfois le dégoût et la surprise. Ce sont des émotions qu’on peut considérer comme universelles, car tout le monde peut les comprendre et les ressentir, peu importe la culture des personnes. Par exemple, si un enfant rit, tout le monde va comprendre qu’il est joyeux et qu’il s’amuse. Le message que renvoie cette action de rire n’est donc pas propre à une culture en particulier. De plus, la mondialisation et les nouvelles technologies comme les réseaux sociaux ont renforcé ces émotions universelles. On a pu le constater lors de catastrophes naturelles : le séisme de 2010 en Haïti, qui a fait des centaines de milliers de victimes, a provoqué une émotion mondiale qui s’est traduite par une mobilisation de la communauté internationale. D’autre part, les émotions secondaires, plus complexes, sont l’estime de soi, la fierté, la gratitude ou encore la culpabilité. Elles ne peuvent être comprises que dans le cadre socio-culturel où elles ont été produites, rendant alors la compréhension de la culture essentielle à la traduction. La culture, qui comprend l’histoire, la religion, les traditions et l’organisation sociale d’un groupe, a une incidence sur le mode et la manière d’exprimer ses émotions. C’est d’ailleurs ce qu’a démontré une étude sur le langage et l’émotion dans laquelle les auteurs expliquent que « différentes cultures attribuent des mots différents à diverses émotions, et que les mots pour exprimer une émotion particulière n’existent parfois pas dans une certaine langue ou que leur compréhension est légèrement différente ». C’est ce qu’on appelle la « culture émotionnelle », c’est-à-dire, « l’utilisation de mots et de comportements particuliers à l’occasion de certains événements marquants comme la naissance, le mariage, la mort ou le deuil ». Elle s’acquiert par l’apprentissage, l’éducation et le langage et devient une manière de se reconnaître entre membres du même groupe. Par exemple, « faire des youyous » de joie dans les occasions de bonheur est propre à une culture particulière et n’est pas partagé par toutes.

Dans le processus de traduction, la première étape est de comprendre le texte et de reconnaître les émotions pour exprimer leur sens dans la langue cible. C’est à ce moment que le traducteur doit procéder à un « décentrement » afin de « traiter les relations entre des éléments du monde indépendamment de son point de vue ». Il doit non seulement réussir à ressentir les affects de l’autre, mais aussi à comprendre les états mentaux de l’autre. Il doit s’éloigner de lui-même et de ses propres émotions pour faire ce passage de sens et d’effets de la langue source à la langue cible. Afin d’éviter une trop grande influence de ses propres émotions sur le texte cible, le traducteur peut mettre en œuvre plusieurs stratégies :

  • Choix du texte : le traducteur refuse de traduire un texte, car celui-ci lui causerait trop de détresse. Exemple : un traducteur qui a vécu un traumatisme peut refuser un texte qui aborde ce même traumatisme, car son histoire personnelle va trop influencer sa traduction.
  • Choix de la méthode de travail : le traducteur peut travailler en duo avec une autre personne sur un texte qui le touche personnellement pour réduire son impact émotionnel.
  • Changement cognitif : le traducteur change sa manière de voir les choses. Exemple : si une traduction ne l’intéresse pas, il peut essayer de voir les choses positives qu’il pourra en retirer (plus de connaissances).

En d’autres termes, pour traduire le sens émotionnel d’un texte, le traducteur doit connaître :

  • Ce qu’il ressent à la lecture du texte ;
  • Ce qu’il ressent lors de la traduction ;
  • Les lecteurs et leur culture émotionnelle ;
  • « Les possibilités expressives de la langue cible ».

S’il ne prend pas en compte ces paramètres, il risque de ne pas rendre les mêmes effets dans la langue cible, mais aussi de sur ou de sous-traduire le texte.

Traduire les émotions : approche linguistique

On se rend bien compte que la traduction des émotions, pleine de nuances, et qui diffère selon le contexte, les vécus et les ressentis, est un défi constant. Voici une liste d’exemples de situations que peuvent rencontrer les traducteurs :

Selon le contexte

Par exemple, pour la traduction de l’arabe vers le français, il faut être conscient de « la valeur de sacralité avec la religion musulmane de l’arabe ». Si on prend ces deux situations tirées du livre Traduire les émotions de C. Chamsine, où l’expression « Inchallah », utilisée par les arabophones pour évoquer une action à réaliser dans le futur, sera traduite différemment selon le contexte.

Situation A

Un ami déménage à l’étranger :

  • Tu penses qu’on se reverra un jour ?
  • Inchallah !

Ici, une traduction littérale serait « si Dieu le veut » mais la traduction du sens émotionnel exprime l’espoir (« Je l’espère bien ! »).

Situation B

Un enfant provoque sa mère et teste sa patience, mais la maman veut rester ferme sans être brusque, l’expression est alors accompagnée d’une tonalité et d’une gestuelle spécifiques :

  • Je vais tout jeter, tout bazarder ! crie l’enfant.
  • Inchallah ! répond la maman.

La traduction littérale est la même qu’au-dessus, mais le sens émotionnel exprime plus une menace (« Gare à toi si tu le fais »).

Selon la culture

Le 24 janvier 2022, Joe Biden a insulté un journaliste de « son of a bitch ». Cette insulte a été traduite de différentes façons par la presse française : certains ont opté pour « fils de pute », traduction très littérale, d’autres par « connard » ou encore « espèce de connard ». L’enjeu ici était d’évaluer le degré d’injure en anglais. Ainsi, la traduction littérale était à bannir puisqu’en français le terme revêt un caractère trop injurieux par rapport à l’original. En anglais, selon le dictionnaire Merriam-Webster, le terme « son of a bitch » désigne de manière vulgaire « une personne désagréable ».

Les mots « intraduisibles »

Il existe également des concepts qui n’existent pas dans la langue cible, ce qui complique la recherche d’équivalents.

  • Gigil (tagalog) : envie irrésistible de pincer ou de serrer quelqu’un que vous aimez.
  • Peiskos (norvégien) : sentiment de bien-être ressenti lorsque vous vous réchauffez au coin du feu.
  • Yuan bei (chinois) : sentiment complet et total d’accomplissement.

Face à tous ces défis, le traducteur doit mettre en place des stratégies de traduction. Il peut opter pour une traduction sourcière ou cibliste (Ladmiral). Dans une traduction sourcière, le traducteur décide de rester le plus proche et le plus fidèle possible au texte source. Dans une traduction cibliste, le traducteur privilégie la langue et la culture du texte cible en adaptant des concepts étrangers. Ces deux stratégies présentent des risques : d’une part, il faut réussir à « émouvoir avec les référents de la culture étrangère » et d’autre part, il y a le risque de perdre cette charge émotionnelle du texte d’origine. L’application de ces stratégies passe par la paraphrase, les notes de traduction, l’explicitation, le changement de catégorie grammaticale, la synonymie, les gloses, etc.

Quelle que soit la stratégie adoptée, pour la traduction des émotions, la langue et la culture ne sont pas les seules barrières, l’état d’esprit du traducteur est également à prendre en compte.

Conclusion

Pour conclure, la traduction des émotions est tout un art et pour le maîtriser, il faut disposer de capacités cognitives et linguistiques. Les émotions restent un mystère, car elles peuvent être interprétées de mille et une façons, ce qui rend le processus de traduction difficile, mais passionnant.

Il s’agit d’un domaine si vaste qu’on pourrait peut-être bientôt voir surgir un service de « transcrémotion ». Si vous souhaitez en savoir plus sur ce concept, je vous renvoie à ce billet de blog rédigé par l’agence de traduction Version internationale.

Bibliographie

Chamsine C. Traduire les émotions. Paris : l’Harmattan, 2018. (Collection Traductologie). ISBN : 978-2-343-15857-0.

Hubscher-Davidson S. Translation and emotion: a psychological perspective. New York : Routledge, 2018. 235 p.(Routledge advances in translation and interpreting studies, 31)ISBN : 978-1-138-85533-5.

Krzyżanowska A., Balaţchi R. « Traduire les emotions. Introduction ». Lublin Studies in Modern Languages and Literature [En ligne]. 30 avril 2020. Vol. 44, p. 1. Disponible sur : < https://doi.org/10.17951/lsmll.2020.44.1.1-9 >

Lamprou E., Valetopoulos F. « Traduire la peur : une étude contrastive ». lsmll [En ligne]. 1 mai 2020. Vol. 44, n°1, p. 135. Disponible sur : < https://doi.org/10.17951/lsmll.2020.44.1.135-145 >

Powers A. « Emotions Get Lost In Translation, A New Study Finds ». In : Forbes [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://www.forbes.com/sites/annapowers/2019/12/31/emotions-get-lost-in-translation-a-new-study-finds/ > (consulté le 21 mars 2022)

Robson D. « The ‘untranslatable’ emotions you never knew you had ». [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < https://www.bbc.com/future/article/20170126-the-untranslatable-emotions-you-never-knew-you-had > (consulté le 21 mars 2022)

Vivier J. « La traduction des textes émotifs : un défi paradoxal ». meta [En ligne]. 2007. Vol. 52, n°1, p. 71‑84. Disponible sur : < https://doi.org/10.7202/014723ar >

Emoi, émoi… et moi… Peut-on traduire des émotions? [En ligne]. Version internationale. 28 novembre 2020. Disponible sur : < https://www.versioninternationale.com/emoi-emoi-et-moi-peut-on-traduire-des-emotions/ > (consulté le 9 mars 2022)

Traduire sous la contrainte de la langue source : La Disparition de Georges Perec

Par Alice Simon, étudiante M1 TSM

Connaissez-vous La Disparition de Georges Perec ? Ce roman, mystérieux, bouleverse les codes de la littérature. Et ce n’est pas le seul ! Cet ouvrage s’inscrit dans un style littéraire unique : l’Oulipo ou l’Ouvroir de littérature potentielle. On parle aussi d’écriture sous contrainte. En effet, les Oulipiens se permettent de jouer en dehors des usages linguistiques courants, et seule l’imagination de l’auteur prime.

L’œuvre de Georges Perec est truffée de contraintes, mais La Disparition est surtout connue pour la contrainte du lipogramme (ou l’effacement) de la lettre « e ». Georges Perec s’est imposé de ne jamais utiliser de « e » dans toute son œuvre. Et le choix de l’auteur ne s’est pas porté sur n’importe quelle lettre de l’alphabet, puisque le « e » est la lettre la plus utilisée dans la langue française. Eh oui, dans un dictionnaire de 54 000 mots, 45 000 comportent cette lettre, soit 83 % des termes !

Je me suis donc demandé si des traducteurs avaient tenté de traduire cette œuvre et figurez-vous que des traducteurs y ont trouvé leur terrain de jeu !

Qui sont ces courageux traducteurs ?

La Disparition de Georges Perec a été traduite dans une dizaine de langues : 4 versions en anglais, 1 en allemand, en espagnol, en italien, en suédois, en russe, en turc, en néerlandais, en japonais, en ukrainien mais aussi en croate et en portugais et, j’en oublie peut-être !

Ils sont traducteurs indépendants passionnés de littérature, comme John Lee pour une des traductions anglaises ou Valéri Kislov pour la traduction russe. Certains sont doctorants et professeurs en lettres, comme Shuichiro Shiotsuka pour la traduction japonaise ou Vanda Miksic pour la traduction croate. Puis d’autres sont maîtres de conférences en langue et littérature, comme c’est le cas pour Marc Parayre qui a co-traduit la version espagnole.

J’ai aussi découvert l’existence de traducteurs spécialisés dans le style oulipien, comme Jacques Roubaud, qui est également écrivain, poète et membre de l’Oulipo.

Les textes écrits sous contrainte oulipienne soulèvent pour les traducteurs des questions sur les limites du traduisible. Ils doivent parfois être inventifs et procéder à de la réécriture sans en oublier le contenu du roman source.

Quelles ont été leurs réflexions face aux contraintes du roman ?

Lors d’une table ronde organisée par l’association des traducteurs littéraires de France, en 2011, une grande partie des traducteurs susnommés étaient invités à discuter de leurs choix traductologiques.

Ils ont introduit cette partie de la discussion en expliquant que la traduction de littérature à contrainte imposait le respect de la contrainte mais aussi le respect de la transposition du sens et du contenu de l’œuvre. Et donc, ici, il était impossible pour les traducteurs de ne pas tenir compte du lipogramme en « e » et d’en faire une traduction superficielle.

Le traducteur espagnol, Marc Parayre, a alors déclaré : « C’est vrai qu’il faut être vraiment fou pour traduire un texte comme ça. Il faudrait quasiment s’arrêter sur tous les mots et se demander s’il n’y a pas un jeu ». En effet, cela doit demander énormément de travail préliminaire aux traducteurs.

De plus, l’effacement de la lettre « e » n’est pas la seule contrainte du livre, puisqu’il y a aussi l’organisation particulière des chapitres en nombre de lettres dans l’alphabet, la présence de jeux de mots, des mots chargés de symboliques, ou encore la présence de poésies. Penchons-nous sur leurs choix face au lipogramme en « e » puis sur la traduction des poèmes.

Quelles lettres ont-ils retirées ?

Pour la version espagnole, Georges Perec avait dit : « Écrire sans a est badin en français, périlleux en espagnol, c’est l’inverse pour le « e ». Donc en espagnol, ils ont fait le choix d’enlever le « a » tout en cherchant à rester, au maximum, proche du texte original. Le livre a été intitulé El secuestro.

Pour la version russe nommée Istchezanie, Valéri Kislov a commencé à traduire sans le « a » pensant que c’était la lettre la plus utilisée. Puis, au fur et à mesure de sa traduction, il se rendit compte que ce fut la lettre « o ». Toutefois la contrainte restait bien moins importante qu’en français, puisque le russe comporte 10 voyelles, le lexique reste donc très varié.

Pour la version croate, Vanda Miksic a décidé de se conformer au choix de Georges Perec tout comme John Lee pour sa version anglaise. John Lee explique son choix par la présence d’un passage sur Edgar Poe dans l’œuvre qui perdrait tout son sens si la lettre « e » était présente. Ces deux traducteurs expliquent aussi que le lipogramme en « e » a sens dans le déroulé de l’histoire et qu’il convient donc de le conserver.

Pour la version japonaise, les choses se compliquent. En effet, c’est une langue bien différente de nos langues occidentales. Le japonais s’appuie sur trois systèmes d’écriture : les deux systèmes syllabiques et les idéogrammes chinois. Shuichiro Shiotsuka a fait le choix de retirer la lettre « i » des deux systèmes syllabiques pour que cela devienne une réelle contrainte.

La traduction d’un texte à contraintes se présente parfois comme une réécriture à contraintes. C’est un jeu délicat d’équilibres entre la contrainte dans la langue cible et le besoin de préserver l’essentiel du contenu du texte source. Cette traduction est plus ou moins difficile selon les outils de la langue cible : richesse du lexique, souplesse syntaxique ou encore proximité avec la langue source.

Quels choix ont-ils faits pour les poèmes présents dans l’œuvre ?

La Disparition de Georges Perec contient six poèmes des célèbres Victor Hugo, Arthur Rimbaud mais aussi de Stéphane Mallarmé. Ces poèmes tournent autour de la thématique du vide, du blanc.

Les traducteurs ont plusieurs possibilités de traductions qui s’offrent à eux. Ils pouvaient notamment garder ces œuvres de la littérature française, ou bien les remplacer par des grands classiques de leur langue cible.

Pour la version espagnole, Marc Parayre a opté pour plusieurs choix, il a conservé certains poèmes puisqu’il estimait que les lecteurs devaient connaitre ces poèmes. Et ne pouvant pas utiliser la lettre « a », Rimbaud est devenu « Rimbo ». Enfin, le traducteur a parfois fait le choix de les remplacer par des poèmes espagnols.

Pour la version russe, Valéri Kislov a fait le choix de garder les poèmes de Rimbaud  et d’utiliser des poèmes en russe, en fonction du contenu et des propos des poèmes.

Pour la version croate, Vanda Miksic a laissé tous les poèmes français puisqu’elle estime que les lecteurs croates connaissent ces grands classiques, qu’ils sont étudiés dans le programme scolaire.

Pour la version anglaise, John Lee a indiqué que son côté conservateur avait pris le dessus et que, par conséquent, il a laissé la poésie française s’exprimer. Le traducteur estime que son métier sert aussi à introduire la culture d’une langue étrangère dans sa langue maternelle.

Pour la version japonaise, le contexte culturel est tellement différent que la traduction des poèmes a été faite de manière littérale.

Enfin, la version italienne a fait le choix de traduire de manière littérale certains passages, notamment celui-ci :

un mort, un voyou, un auto-portrait ;
un bouvillon, un faucon niais, un oisillon couvant son nid ; un nodus rhumatismal ;
un souhait19 ; (La Disparition, p. 19)

un corpo morto, una canaglia, un autoritratto ;
una manzo, un falco in un nido, un colombo in cova ; un nodulo artrítico ;
una scritta daugurio . ( La Scomparsa, p. 19)

Conclusion :

La Disparition de Georges Perec semble intraduisible, et en effet, on ne peut pas garder toutes les contraintes du texte source, tout en gardant l’intégralité du contenu narratif. Toutefois, traduire l’œuvre en oubliant la contrainte oulipienne n’aurait aucun intérêt.

Toutes les traductions ont décidé de transposer ce roman par un lipogramme, plus ou moins équivalent, en fonction de la lettre supprimée. Tout traducteur fait le choix inconscient ou conscient du lieu où il décide d’insérer la valeur poétique qu’il veut faire passer dans sa langue cible. C’est un réel travail titanesque.

Mais ne vous y méprenez pas, les traductions d’œuvres oulipiennes ne sont pas les seules à faire face à des contraintes linguistiques. Cela concerne des littératures auxquelles vous ne pensez pas forcément comme la littérature jeunesse ! Penser que traduire des livres pour enfants est chose simple est une grave erreur. En effet, parfois la contrainte linguistique est liée au lecteur et non liée au choix de l’auteur.

Si ce sujet vous intéresse, je vous renvoie au billet de blog rédigé par Jérémie Durand, Il était une fois un enfant qui lisait une traduction.

Bonne lecture !

Bibliographie :

Assises de la traduction littéraire, éditeur. Vingt-huitièmes Assises de la traduction littéraire, Arles 2011: traductions extra-ordinaires. Arles: Atlas Actes Sud; 2012.

Salceda H. Clés pour La disparition de Georges Perec. Leiden ; Boston: Brill; 2019. 223 p. (Faux titre : études de langue et Littérature Franc̦aises).

Joly J-L. Loeuvre de Georges Perec: réception et mythisation actes du colloque de Rabat, 1-3 novembre 2000. Rabat: Publications de la Faculté des lettres et des sciences humaines; 2002. (Publications de la Faculté des lettres et des sciences humaines).

G. Acerenza, Éd., Quest-ce quune mauvaise traduction littéraire? sur la trahison et la traîtrise en traduction littéraire. Trento: Università degli studi di Trento, Dipartimento di lettere e filosofia, 2019.

« Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse — Anglais ». http://cle.ens-lyon.fr/anglais/langue/traduction/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse (consulté le 20 mars 2022).

H. Salceda et C. Bloomfield, « La contrainte et les langues (portugais, italien, français, espagnol, anglais) », MLN, vol. 131, no 4, p. 964‑984, 2016.

J. Guillemin-Flescher, « Abstract », Revue française de linguistique appliquée, no 2, p. 7‑18, 2003.