Portrait de Sarah Van der Vorst : une femme d’affaires à la triple casquette !

Par Marie Fiquet, étudiante M2 TSM

Bien souvent, nous retrouvons des portraits et des points de vue de traducteurs ou encore de gestionnaires de projets, mais qu’en est-il des fondateurs d’agence ? J’ai interviewé pour vous Sarah Van der Vorst, à la fois professeure de Traduction Automatique pour le Master TSM à l’Université de Lille, fondatrice de TransFigure8 et Operation Manager pour TWIS LTD. Une femme aux multiples casquettes.

Peux-tu te présenter pour nos lecteurs notamment ton parcours scolaire puis professionnel ?

« À la base, je n’étais pas censée étudier les langues, j’ai fait l’équivalent en Belgique d’un baccalauréat scientifique. J’ai ensuite fait mon post-bac à l’ISTI (école de traduction et d’interprétation à Bruxelles) en anglais et italien. À l’époque, le cursus était de 4 ans et non de 5 ans, comme aujourd’hui. Je me suis lancée dans la spécialisation qui s’appelait « Industrie de la langue », l’équivalent du Master TSM. Je me destinais à une carrière de traductrice, jusqu’au jour où j’ai croisé la route de Nancy Matis[1] qui était ma professeure en TAO et en Localisation gestion de projets. Arrivée en DESS, j’avais déjà en tête ce projet d’ouvrir une agence et de me diriger vers ce marché. Dans le cadre de mes études, j’ai effectué un stage à mi-temps de deux mois chez Nancy Matis et chez Valérie Étienne[2]. Selon moi, j’ai eu les meilleures mentors qu’on puisse avoir. Un stage de deux mois était pour moi bien trop court, ce qui a été très frustrant. J’ai terminé assez rapidement mon DESS en passant mes examens, toutefois sans rendre mon travail de fin d’études, car je m’étais engagée chez LionBridge anciennement Bowne Global Solution, et je n’ai pas eu le temps de terminer mon année de manière effective parce que j’étais très impatiente d’entrer dans le monde du travail. Je suis restée environ 8 semaines chez eux, bien que cela se soit avéré être une expérience très formatrice, je suis rendu compte qu’être employée n’était pas fait pour moi et que le format ne me correspondait pas.

Je me suis installée en tant qu’indépendante en octobre 2005, et j’ai beaucoup traduit notamment dans le domaine technique allant de la traduction d’un cahier des charges pour la construction d’une usine de vaccin en Algérie, à des traductions techniques pour la SNCB traitants de petites pièces, de rails jusqu’à de l’ingénierie civile. Je n’étais pas du tout une traductrice marketing. Puis, j’ai commencé la gestion de projets et la mise en page trois ou quatre mois après, et j’ai complètement mordu à l’hameçon.

Au fur et à mesure du temps, je n’ai fait que de la gestion de projets. Mon ancien partenaire et moi avons créé l’agence en 2011.

En 2013 ou 2014, j’ai commencé à enseigner à l’Université de Lille dans le cours de Traduction Automatique pour le Master TSM et je me suis rendu compte que j’adorais transmettre mon savoir. Cependant, je n’étais pas « rassasiée » avec ces cours donc j’ai décidé de prendre des élèves en stage pour continuer à transmettre ce que j’avais appris. C’est dans l’enseignement que je m’épanouis le plus. J’ai beaucoup reçu de mes mentors, cette continuité, elle est là, on m’a beaucoup transmis, je transmets aussi. »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans le monde de la traduction ?

« À la base, je voulais faire un master en chimie/physique, mais mon papa m’a dit : « Il est hors de question que tu fasses ce que j’ai fait » (rires). Au-delà de cela, au lycée, j’ai eu une professeure d’anglais extraordinaire qui n’enseignait pas comme les autres. Ses méthodes font d’ailleurs partie de ma manière d’enseigner, je pioche chez les personnes qui m’ont appris et c’est parti de cette personne-là. Elle avait un côté très linguiste et pas seulement professeure. Je pense que c’est ça qui a fait que je me suis dirigée vers les langues, j’avais plusieurs choix qui s’offraient à moi et j’ai choisi celui où on m’avait le plus inspiré. »

Que préfères-tu dans ton métier ?

« Former les gens. Et un aspect du métier qui est totalement fortement négligé à l’heure actuelle, c’est le contact client. C’est les deux pans du métier, les plus agréables pour moi. »

Présente-nous ton agence. Comment fonctionne-t-elle ? Quel est ton business plan ?

« Mon agence, il ne faut pas la voir comme telle, ce que j’ai créé, c’est un réseau. Il y a le réseau que j’avais d’avant, celui qu’on a créé en prenant contact avec d’autres personnes et le réseau qui vient du master TSM. Il faut le voir comme une immense toile d’araignée avec la core team composée de Baptiste, Oriane, Angel, Chloé, Nicolas, Marine, Quentin, Célia, Céline, Marie (anciens TSM) et moi au milieu, mais je ne me mets pas totalement au centre. Il est vrai que je tire certaines ficelles, puisqu’on a besoin d’une personne qui « dirige » et qui a une vue d’ensemble de tout ce qu’il se passe. Cependant, même ceux qui entrent sur le réseau et qui sont au bout de la toile, si ça vibre au milieu, ils le sentent aussi.

J’ai monté un partenariat avec Jonathan Denys (fondateur et general manager de TWIS LDT), qui a fait ses études avec moi. Ensemble, nous avons monté ce réseau. TWIS (chez qui je suis operation manager également) et Transfigure8 sont deux sociétés qui fonctionnent en partenariat très étroit, la différence entre nos deux sociétés est faible même si chacun a ses propres clients.

L’idée, c’était d’être certaine que dans ce réseau, personne ne manquerait de travail, c’est ça mon business plan à moi, c’est avoir un réseau étendu où tout le monde est épanoui, fait ce qui lui plaît et est en mesure de se développer dans ce qu’il aime. Je ne suis basée que sur l’humain, alors la société et donc le réseau évoluent en fonction des personnes qui le composent. Au départ, je n’ai jamais rien chiffré car je n’ai pas été formée comme cela, mes mentors étaient fortement ancrées dans l’humain et ça fait totalement partie de ma personnalité. Le but est que chacun prenne la charge de travail dont il a envie / besoin. Par exemple, j’ai des traductrices qui n’ont pas besoin de travailler 50 ou 60 heures par semaine et qui travaillent 15 heures par semaine parce qu’elles sont en pause-carrière, elles ont des enfants ou autres. J’en ai d’autres qui doivent travailler 80 heures par semaine, car elles en ont besoin. Nous avons des profils très différents. Par exemple, lors de la crise de la Covid-19, nous avons récupéré différents traducteurs qui n’avaient plus de travail pendant le confinement et maintenant, nous travaillons toujours avec eux. C’est cette idée-là de l’humain que j’ai et je n’en ai aucune autre notion, car sinon on ne gère que des fichiers et des mots et ça, ça ne m’intéresse pas. Mon rôle c’est de gérer le côté client, de développer suffisamment pour que tout le réseau ait du travail. Si quelqu’un entre dans le réseau et est passionné par la cosmétique alors on va essayer d’avoir des projets en cosmétique. On a développé le réseau comme cela. »

Dans quoi est spécialisé ton réseau ? Que proposez-vous comme services ?

« Il y a différents piliers, en tant que TransFigure8, je propose de la gestion de portefeuilles clients, des agences de traduction me confient leur portefeuille et nous les gérons. D’un autre côté, nous avons des équipes de traduction en place donc si on nous confie des portefeuilles de client, on monte cela et on fait grossir les comptes, etc. On traduit principalement de l’anglais vers le français et français canadien. Après, il y a le côté avec les clients directs et là, on traduira plus vers le néerlandais et vers l’anglais. Mais si un client a besoin d’une autre langue, on peut l’avoir, mais ça n’est pas la base de notre business. La société propose également de la mise en page, du créatif si besoin. En raison de l’étendue de notre réseau, il y a des choses que nous savons faire puisqu’on fait appel aux bonnes personnes.

À quel point la traduction automatique est-elle intégrée dans ton réseau ? Quelle moyenne pour les projets ?

« Ça ne fait qu’augmenter, la traduction machine fait partie intégrante de la vie du traducteur, c’est comme les CAT tools. Tout dépend, si tu fais de la haute couture et du sur mesure, les clients dans le domaine du luxe, du haut de gamme ne veulent pas forcément en entendre parler et il n’est pas question de l’utiliser. Pour le reste, on est à 90 % des projets où on parle de traduction machine, mais ce n’est pas pour cela qu’on l’appliquera nécessairement. C’est à la personne en charge, de faire un travail d’analyse et de savoir si oui, non ou peut-être il est envisageable de l’utiliser. C’est un métier à part entière, il faut que les gens s’y mettent, car ils n’ont plus le choix.

En tant que jeune femme dans une société fortement dominée par les hommes, n’as-tu pas eu des craintes quant à la création de ta société, de ton réseau ?

« Quand tu as les mentors que j’ai eues, tu n’as pas de craintes concernant ce genre de choses. J’ai eu cette grande chance de croiser leur route et j’ai longtemps été chapeautée. J’avais une sécurité de travail en tant qu’indépendante grâce à ce qu’on me donnait chez les clients que j’avais décrochés, et grâce à Nancy Matis et Valérie Étienne qui faisaient, elles aussi, partie de mes clientes. Elles m’ont laissé développer ce que j’avais envie de développer à côté. Ce réseau s’est développé très naturellement. Une fois que tu as le savoir, à chaque fois qu’il y a de nouvelles demandes, tu lances tes campagnes de recrutement et tout va assez vite. 

Si tu n’as pas peur, ça se passe plutôt bien. »

Quelles principales difficultés as-tu rencontrées lors de ta carrière ?

« Le plus dur est de faire la part des choses entre sa vie professionnelle et personnelle, car on ne compte pas forcément les heures de travail ».

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans la création d’une agence ou d’un réseau ? Quelle est la clé de la réussite selon toi ?

« Comme je vous le dis souvent en cours, il faut avoir du culot, et en France plus qu’ailleurs, car j’ai appris à connaître ce pays, il faut de la persévérance et je pense que le reste vient avec la maturité. Si on est jeune et qu’on a du culot et de la persévérance, il est possible d’aller très loin. »

Tu es à la fois à la tête de ta société, tu es Operation manager chez TWIS et enfin tu enseignes des cours de traduction automatique pour le master TSM à l’Université de Lille, n’est-il pas difficile de jongler entre tout cela ?

« Pour moi, TWIS et TF8 c’est le même métier, je n’ai pas besoin de jongler. Enseigner, c’est mon hobby, donc je m’y plais beaucoup. Mais jongler ça s’apprend, et oui, en toute honnêteté, il y a des moments où on est dépassé, mais d’une manière générale, c’est un peu le « woman power » qui prend le dessus et le tempérament que tu as. »

Pourrais-tu me décrire une journée type dans ta vie ?

« Dans ma famille, nous nous levons assez tôt, entre 6h et 7h, week-ends inclus car mon mari est agriculteur. Dès 9h, j’ai déjà traité quelques mails et géré quelques situations. Une fois les enfants déposées, je commence à travailler. J’ai quelques projets où je fais encore de la gestion de projets, mais sinon, je gère mes équipes, mes PMs, je regarde ce qu’il se passe et je traite les situations par priorité. Ici, à midi, tout le monde s’arrête, de midi à 14h, il n’y a pas d’écrans. Ce temps est réservé à la famille et à mon couple, c’est un temps pour se poser et discuter. Ensuite, je me remets au travail un peu avant 14h, et cela jusqu’à 18h en général, mais bien évidemment quand il faut se reconnecter le soir après le coucher des enfants, je me reconnecte au besoin. »

D’autres projets pour l’avenir ?

« J’en ai eu beaucoup, mais à l’heure actuelle, je m’éclate énormément dans ce que je fais.

Mais dans le métier, j’ai des projets de développement, j’ai envie de développer le réseau différemment, et de prendre peut-être des directions un peu différentes. On verra comment ça se passe et on s’adaptera à la situation mondiale, à l’actualité, la demande du marché, c’est délicat de prédire dans quel sens ça va aller. Je ne partirai pas dans quelque chose de totalement différent de mon métier actuel, j’aime trop ce que je fais pour faire autre chose. »

Transcription d’une entrevue.
Un grand merci à Sarah Van der Vorst d’avoir pris le temps de répondre à mes différentes questions.


[1] Professeure de gestion de projet à KU Leuven, à l’ULB et pour le master TSM à l’Université de Lille. Elle possède également sa société de localisation « Nancy Matis SPRL ». Auteure de différents articles traitants de la gestion de projet et d’un livre intitulé : « How to manage your translation projects »

[2] Professeure de localisation pour le Master TSM à l’Université de Lille et directrice de Sanloo SPRL.

Rencontre avec Orane Desnos : traductrice pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Allier passion et traduction ? C’est possible !

Quelle spécialisation choisir ? C’est sûrement la question que l’on se pose toutes et tous en cette (presque) fin de master. Il peut être judicieux de se tourner vers des domaines auxquels on n’aurait jamais pensé, et se demander : qu’ai-je réellement envie de traduire, quels sont mes centres d’intérêt, même sans diplômes, ai-je assez de connaissances pour me spécialiser ? Après tout, nous avons tous des activités et hobbies différents, qui pourraient constituer de bonnes pistes quant à une future spécialisation. Ce sont en tout cas des réflexions à creuser pour être certain de s’épanouir dans son travail, surtout sur le long terme.

Pour montrer qu’il est possible de sortir des sentiers battus en alliant ses passions à son métier, j’avais envie de vous partager une interview avec une jeune traductrice indépendante, Orane Desnos, qui a récemment monté sa microentreprise de traduction, Tradistica.

Aussi créative qu’adorable, elle a très gentiment accepté de répondre à quelques questions. Je vous laisse maintenant en compagnie sa compagnie !

Bonjour Orane ! Comme les lecteurs et lectrices de ce blog ne te connaissent pas, pourrais-tu nous résumer un peu ton parcours ?

Bonjour Sarah !

Bien sûr 😊

J’ai tout d’abord un riche parcours musical. J’ai commencé la flûte traversière à sept ans et le piano deux ans plus tard. Dès mes 11 ans, j’ai quitté le nid familial dans mes Côtes-d’Armor natales pour intégrer, pendant quatre ans (c’est-à-dire tout mon collège) et en internat, une classe horaire aménagée musique en collaboration avec le conservatoire de Rennes. J’ai poursuivi ma scolarité en lycée général et j’ai obtenu mon bac S en 2010.

J’ai ensuite entamé une licence de LEA spécialisation traduction à l’Université de Rennes 2 en parallèle de mes études au conservatoire. En juin 2010, j’ai obtenu mon DEM (diplôme d’études musicales) de flûte traversière, puis j’ai passé ma 3e année de licence en ERASMUS à Barcelone.

Après une année consacrée à la musique, j’ai suivi le master Métiers de la traduction-localisation et de la communication multilingue et multimédia (MTLC2M), toujours à l’Université de Rennes 2, qui m’a conduit à passer cinq mois à Montréal dans le cadre d’un stage dans l’audiovisuel, puis je suis sortie diplômée de cette formation en octobre 2016.

Par la suite, j’ai travaillé deux ans au sein d’une importante agence de traduction parisienne en tant que traductrice, relectrice et cheffe de projet. Je me suis ensuite lancée dans l’aventure de l’indépendance et de l’entrepreneuriat à l’été 2018, puis de Tradistica (services linguistiques pour les professionnels de la musique et du spectacle vivant) en 2020.

Était-ce une évidence pour toi de traduire pour la musique et le spectacle vivant lorsque tu as commencé tes études en traduction ?

Au départ non, mais cette idée a bien vite germé et ne m’a plus quittée. Je voulais pouvoir mettre au service des professionnels de ces secteurs tant mon expérience musicale que mes compétences en traduction.

Comment s’est passé le lancement de Tradistica ? Comment as-tu envisagé la transition entre un emploi stable pour une importante société de traduction et le travail en tant que free-lance ?

Je savais dès mes années de master que je souhaitais devenir traductrice indépendante, mais je ne me voyais pas me lancer au sortir des études. C’est pourquoi j’ai travaillé deux ans au sein d’une agence dans le but d’acquérir l’expérience nécessaire pour pouvoir me lancer avec plus de sérénité. Et dès que l’occasion s’est présentée, c’est ce que j’ai fait ! J’ai eu la chance de continuer à collaborer avec l’agence dans laquelle j’étais employée, ce qui m’a tout de suite assuré du travail et une transition plutôt douce.

Aujourd’hui, comment partages-tu ton temps entre les agences de traduction et tes clients ? Penses-tu bientôt pouvoir ne travailler que pour des clients directs ?

Pour le moment, je consacre 2/3 de mon temps aux agences de traduction et le dernier tiers au développement de Tradistica. Travailler presque exclusivement pour des clients directs dans les secteurs de la musique et du spectacle est d’ailleurs un de mes grands objectifs de l’année 2021. Je souhaite également poursuivre les collaborations avec les agences sur des projets concernant mes domaines de spécialité.

Comment as-tu trouvé tes premiers clients ? Comment se passe le démarchage ? Les stratégies à adopter sont-elles spécifiques au milieu artistique ? Faut-il être plus créatif, et davantage mettre en avant sa personnalité et ses passions que pour un autre domaine ?

Pour trouver ses premiers clients, il n’y a pas de recette magique, il faut aller à leur rencontre. J’utilise donc beaucoup les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram) dans ma stratégie de démarchage, ainsi que mon site Internet qui me sert de vitrine. Selon moi, l’important est de semer progressivement des graines, ce qui permet de développer à moyen et long terme son portefeuille de clients. Toute relation, qu’elle soit professionnelle ou non, repose sur la confiance, et il est primordial de consacrer du temps à construire ce lien privilégié.

Faut-il être plus créatif ! Sûrement, mais surtout être authentique en mettant en avant sa personnalité, son expertise et les solutions que l’on propose. Après, libre à chacun de partager ce qu’il souhaite avec sa communauté. Je pense que le plus important c’est de rester soi-même et d’être en adéquation avec ses valeurs et sa manière de fonctionner.

Peux-tu nous donner des exemples de projets que tu reçois ?

Oui. J’ai réalisé récemment le sous-titrage de l’anglais vers le français d’une vidéo YouTube d’une flûtiste de renommée internationale dans laquelle elle prodiguait ses conseils pour apprendre plus facilement par cœur un morceau. Je traduis également régulièrement des communiqués de presse pour des lancements de produits, comme des micros-casques.

Fais-tu parfois appel à des collègues pour tes projets de traduction ?

Je collabore avec d’autres traducteurs dans mes paires de langues (anglais et espagnol vers le français) pour des projets de relecture, sinon je redirige généralement mes clients vers d’autres traducteurs indépendants spécialisés lorsqu’il s’agit d’une autre paire de langues. La relation unique qui s’établit entre un client direct et son/ses traducteur(s) indépendant(s) est pour moi capitale.

Utilises-tu souvent des outils de TAO ? Si oui, sont-ils différents en fonction du projet ?

Oui. J’utilise principalement SDL Trados Studio 2019 pour les projets de traduction et Subtitle Edit pour les projets de sous-titrage.

Tu utilises notamment Instagram et Pinterest pour promouvoir ton activité : pourquoi avoir choisi ces réseaux disons, assez peu usités je crois, par la plupart des professionnels ? Sont-ils plus adaptés à tes domaines de spécialité ? Arrives-tu à poster régulièrement sur tous tes réseaux sociaux ?

Instagram et Pinterest sont des réseaux sociaux très utilisés dans la sphère artistique, et c’est donc la raison pour laquelle je les utilise aussi. Mais à dire vrai, au fil des mois, je teste plusieurs stratégies, et je vois ce qui marche. Je m’inspire notamment de blogueuses et entrepreneures telles qu’Aline Bartoli de TheBBoost et Safia Gourari de MyTrendyLifestyle. C’est difficile de poster régulièrement et il faut être organisé. J’essaie donc de planifier, par exemple consacrer 1 h le lundi matin pour programmer mes publications Instagram de la semaine. C’est vraiment efficace !

D’ailleurs, tu n’hésites pas à poster des vidéos où tu joues de ton instrument de prédilection, des photos un peu plus « persos », mais toujours en rapport avec la musique ! Cela attire-t-il de nouveaux clients ? Est-ce que cela est venu naturellement, ou bien as-tu hésité avant de poster du contenu parfois un peu humoristique ? En tout cas, c’est très rafraîchissant !

J’ai bien sûr hésité de nombreuses fois avant de publier certains contenus, mais j’essaie de mettre sans cesse en application de nouvelles choses, toujours avec le même fil conducteur : la musique. Et je me rends compte que plus j’ose des choses différentes, moins faire dans la nouveauté me fait peur. Je sais que ce chemin sera composé d’erreurs et de réussites, et je l’accepte. C’est à la fois difficile et tellement gratifiant !

Que conseillerais-tu à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans des domaines de traduction tournés vers la culture et l’art ? Est-ce plus difficile d’y trouver du travail ? Y a-t-il beaucoup d’agences avec lesquelles collaborer dans ces domaines avant d’avoir assez de clients directs ? Quelles sont les qualités à avoir pour se démarquer ?

Mon conseil se résumerait en un seul mot : tentez ! Il n’y a pas de recette miracle et c’est à chacun de trouver sa voie. En tout cas, moi je tente, et j’adore ça !

J’espère que cette lecture vous inspirera, motivera, encouragera à suivre vos envies et à vous lancer ! Encore merci à Orane Desnos d’avoir répondu à mes questions.

Vous pouvez la retrouver sur son site Internet https://www.tradistica.com et sur ses différents réseaux sociaux :

https://twitter.com/tradistica
https://www.facebook.com/tradistica/
https://www.linkedin.com/company/tradistica/
https://www.instagram.com/tradistica/

Portrait de Jenny Ollars : traductrice au Parlement européen

Par Mathilde Motte, étudiante M2 TSM

Peux-tu nous parler un peu de toi et de ton parcours, aussi bien universitaire que professionnel ?

Je m’appelle Jenny Ollars, j’ai 36 ans, je suis suédoise et je vis à l’étranger depuis 2007. J’ai vécu en Irlande, en France et au Luxembourg. En Suède, j’ai fait des études d’histoire contemporaine et de français. J’ai travaillé quelques années dans des domaines plutôt administratifs et linguistiques.

Je me suis intéressée à la traduction assez tôt. Ayant déjà fait des études de langues, je voulais trouver un domaine qui me permettrait d’exploiter ces connaissances linguistiques.

En 2012, j’ai eu l’occasion, lorsque j’habitais à Lyon, de postuler pour un stage au Parlement européen. À l’époque, je travaillais comme relectrice en anglais, j’ai donc pris un congé sans solde pour faire ce stage de 3 mois qui m’a beaucoup plu. Tout devenait plus concret, je me suis rendu compte que c’était une chose de bien connaître les langues mais c’en était une autre de savoir traduire et d’avoir une approche plus structurée.

J’ai donc quitté mon travail de relectrice, puis, par le hasard des choses, j’ai déménagé en Alsace, où j’ai postulé pour un Master de traduction à Strasbourg, mais la formation ne s’est pas ouverte, faute d’étudiants en suédois. Je me suis donc rabattue sur un Master de relations internationales et gestion de projets de l’Union européenne. J’ai toujours été un peu intéressée par tout ce qui était en rapport avec les institutions européennes. Cela m’a également permis de continuer mon apprentissage de l’allemand, et de commencer une autre langue : le polonais, seule autre langue européenne disponible.

Lorsque j’étais relectrice, j’avais déjà la possibilité de suivre des cours de langue. J’ai travaillé à Interpol pendant 3 ans et l’une des langues officielles était l’espagnol. Ainsi, j’ai pu cumuler les langues petit à petit.

Après ce Master, je me suis retrouvée à Lille, j’ai donc cherché du travail à Lille et à Bruxelles.
Pendant que je cherchais du travail, j’ai également postulé pour une formation à distance en traduction, à Linnéuniversitetet à Växjö. Mon but était de renforcer mes connaissances techniques avant de postuler dans des institutions européennes dans le domaine de la traduction. En parallèle de cette formation, j’ai travaillé au secrétariat de l’unité de traduction suédoise de la Commission européenne à Bruxelles pendant 4 mois, puis j’ai enseigné le suédois à l’Université de Lille pendant 1 an. C’était vraiment pas mal car je pouvais finir ma formation de traduction à distance en parallèle.

Après cela, j’ai fait de la traduction en freelance pendant 6 mois, la plupart du temps pour des agences, mais je n’ai pas vraiment eu le temps de me constituer un vrai réseau.

Pendant cette période, j’ai tenté quelques concours de l’Union européenne. J’ai réussi un concours pour être contractuelle, ce que l’on appelle aujourd’hui « CAST Permanent », soit la procédure de sélection d’agents contractuels. J’étais donc sur une sorte de liste à partir de laquelle on pouvait être recruté. Après avoir fini mes formations, j’ai contacté tou·te·s les chef·fe·s des unités suédoises dans les institutions européennes. Un chef d’unité du Parlement m’a recontactée un mois plus tard pour me proposer un poste de contractuelle. Après de nombreuses étapes, j’ai pu commencer à travailler quatre mois plus tard.

Voilà maintenant 2 ans et demi que je travaille au sein de la Direction générale de la traduction. Depuis cet été, je suis dans une unité appelée « Citizens’ language » (Langage des citoyens) dont le but est de s’adresser plus particulièrement aux citoyens européens. L’idée est de séparer les textes législatifs du contenu plus créatif et destiné à la communication. Les textes sont ainsi plus faciles à lire et à comprendre pour un citoyen lambda.

Si je comprends bien, cela s’inscrit dans cette volonté qu’a le Parlement européen de rendre les informations plus accessibles pour les citoyens européens ?

Le Parlement européen est l’institution européenne qui représente les citoyens. Si les citoyens ne comprennent pas ce qu’il s’y passe, il y a manifestement un problème. C’est donc effectivement l’idée de ces nouvelles unités.

À titre d’exemple, cette année, les services du Parlement européen sont chargés de sous-titrer les films nommés pour le prix Lux (lumière en latin) discerné tous les ans, c’est un projet pilote.
On sous-titre donc les trois films qui seront ensuite diffusés dans les « Europa cinemas », réseau de cinémas d’art et essai en Europe.

C’est donc un projet totalement différent de ce que tu fais habituellement ?

C’est effectivement une approche et une logique totalement différentes. D’habitude, pour les textes du Parlement, on traduit tout. Mais lorsque l’on fait du sous-titrage, il faut comprimer un maximum. On a forcément eu besoin d’une formation pour ce type de projet, avec des formateurs internes et externes au Parlement européen, mais aussi des formations pour chaque langue.
La préparation a donc été assez conséquente et on a vraiment hâte de voir le résultat de tous ces efforts.

Utilisez-vous une langue pivot pour un projet d’une telle envergure ?

Étant donné qu’il y a 23 traductions à produire pour que le film soit accessible dans toutes les langues européennes et que toutes les combinaisons linguistiques ne sont pas disponibles, un modèle a été préparé en anglais. On a donc accès au scénario dans la langue source mais aussi à une traduction anglaise très fidèle à l’original de manière à ce que tout le monde puisse exploiter son contenu.

As-tu souvent dû faire de nouvelles formations au fur et à mesure des nouveaux types de projets que propose le Parlement ?

Avec la création de ces nouvelles unités, qui nous demandent de beaucoup nous diversifier, ça arrive de plus en plus. Nous avons eu des cours sur comment utiliser notre voix quand on enregistre divers podcasts ou encore des « flash news », soit de petits enregistrements journaliers sur ce que fait le Parlement européen. Le but reste de faciliter l’accès aux informations. Nous avons aussi des formations pour apprendre à mieux écrire un texte qui sera écouté, ou encore des formations sur le sous-titrage…

Avais-tu des craintes/appréhensions avant de commencer à travailler au Parlement européen ?

Pas vraiment, j’avais déjà fait un stage donc je savais un peu où je mettais les pieds. Je dirais quand même qu’il faut un peu de temps pour avoir vraiment confiance en soi dans ce que l’on fait, surtout lorsqu’on est amené à traduire des types de textes très variés. La maîtrise vient petit à petit et on apprend continuellement. Mais lorsqu’on est bien accompagné, dans une bonne ambiance et avec beaucoup de soutien de la part des autres collègues, ce qui a été mon cas, on se sent vite à l’aise.

Tu traduis donc vers le suédois, mais de quelles langues traduis-tu ?

80 % des textes que je traduis sont depuis l’anglais, il y a quand même pas mal de contenu en français malgré tout. J’ai parfois de l’espagnol, notamment des amendements que les députés écrivent dans leurs langues maternelles.
Il m’est également arrivé de traduire quelques textes bien spécifiques du polonais vers le suédois.

Continues-tu à apprendre d’autres langues ?

Oui, je continue mon apprentissage du polonais. Le Parlement européen a un système de 12 niveaux, on passe un niveau par semestre et il est possible de prendre des cours intensifs pendant l’été. Sinon, une demi-journée de cours de langue par semaine est prévue. Depuis l’automne 2019, je fais du polonais au Parlement. Je suis arrivée au niveau 7, et à partir du niveau 6 (B1), on peut partir à l’étranger pour assister à un cours de langue intensif, financé en partie par le Parlement.
Normalement, on commence à traduire depuis la langue en question à partir du niveau 7.
Donc, officiellement, j’ai le droit de traduire depuis le polonais.

Peux-tu nous en dire plus sur l’organisation et la gestion des projets ?

Dans mon ancienne unité de traduction suédoise, un·e chef·fe d’unité distribue le travail et on peut également récupérer des projets, en fonction de nos disponibilités et de nos envies, sur une plateforme en self-service.

Concernant l’organisation de la nouvelle entité dans laquelle je travaille, il y a 4 unités avec un·e chef·fe d’unité pour 6 langues. Le suédois se trouve dans la même unité que le polonais, le portugais, le roumain, le slovène et le slovaque, constituant ainsi une petite communauté plurilingue. On a un peu plus de contact avec les collègues des autres langues que dans un service où il y a 40 personnes.
Dans les nouvelles unités, c’est une équipe restreinte de deux traducteur·rice·s par langue et un·e relecteur·rice. Il est donc beaucoup plus facile de se mettre d’accord entre nous. On reçoit les demandes de traduction et on s’arrange directement, l’organisation est très simplifiée.

Vous vous révisez donc entre vous ?

Généralement, oui. Notre collègue relectrice effectue les vérifications finales et envoie les fichiers finis. Elle peut aussi revenir vers nous en cas de doutes, mais ce sont les traducteur·rice·s qui choisissent d’accepter ou non la modification suggérée. Un vrai travail d’équipe donc.

À quoi ressemble une journée type pour toi ?

Tout d’abord, on se met d’accord sur ce que l’on va faire pendant la journée. On a aussi régulièrement des réunions avec notre unité, aussi bien pour l’aspect pratique que pour le côté convivial et pour s’assurer que tout va bien en télétravail.

En ce qui concerne les types de documents à traiter, c’est très varié. En ce moment, je sous-titre une petite vidéo d’information. C’est une vidéo produite par le service de recherches documentaires. Il peut également y avoir des textes plus longs, comme ceux prévus pour les expositions ou pour les campagnes d’information. Par exemple, pendant la pandémie, nous avons eu des textes sur la façon dont les pays européens géraient la crise, mais aussi sur les initiatives citoyennes d’entraide. On peut également avoir des affiches, de petits articles et du contenu pour les réseaux sociaux. Ce sont généralement des textes assez courts, mais certains contenus sont beaucoup plus longs, comme les communiqués de presse, plutôt destinés aux journalistes.

Utilises-tu toujours le même logiciel ?

Oui, on utilise Trados Studio. Et pour le sous-titrage on utilise le logiciel Plint, qui est développé en Suède, à Göteborg.


Utilises-tu parfois un outil de traduction automatique entraîné avec les mémoires de traduction du Parlement ?

C’est une bonne question. On a toujours des mémoires de traduction classiques, souvent préparées par une unité en charge des « pré-traductions ». Cette équipe prépare quels documents doivent faire partie des mémoires de traduction pour que les résultats soient vraiment optimaux. On peut également chercher dans la base de données linguistiques regroupant tous les documents ou presque.
Il nous est également possible d’activer ou non l’outil de traduction automatique.
Je trouve cet outil très utile, car il propose des formulations complètes, surtout pour les textes très procéduriers : il prévoit presque tout ce que l’on doit écrire. Mais pour d’autres types de texte, les résultats ne sont pas très intéressants, notamment pour les textes plus créatifs. Tout dépend du type de texte, mais cet outil nous permet souvent de gagner du temps.

L’outil de traduction automatique exploite donc les documents du Parlement européen ?

Oui, l’algorithme est entraîné sur le corpus du Parlement européen. Les résultats sont généralement très intéressants. Mais il y a évidemment des pièges : si le temps presse et que l’on souhaite gagner du temps avec cet outil, il faut rester très vigilant car les erreurs de traduction tiennent parfois à peu de choses.

Quels sont, selon toi, les profils/parcours intéressants pour le Parlement européen ?

Je dirais que, dans l’absolu, toute personne ayant une licence et de bonnes connaissances dans deux langues européennes en plus de sa langue maternelle peut postuler pour un stage en traduction dans une institution européenne. Un domaine d’expertise différent, comme un cursus en droit ou en économie, sera forcément un plus, car beaucoup de personnes sont « linguistes classiques ».
Tout dépend aussi des générations, les plus ancien·ne·s dans l’équipe de suédois n’ont pas eu l’occasion d’avoir une formation en traduction, il·elle·s ont donc appris sur le tas. Mais la plupart des plus jeunes ont une formation en traduction. Il est surtout très important de maîtriser parfaitement sa langue maternelle. On peut très bien cumuler une multitude de langues, mais si nos connaissances ne sont pas assez solides dans notre langue maternelle, cela ne suffit pas. Il est également toujours utile d’avoir une bonne culture générale, de s’intéresser à ce qu’il se passe dans le monde, de lire beaucoup et de s’intéresser aux institutions.

Aurais-tu des conseils à donner aux personnes intéressées par un stage en traduction au Parlement européen ?

Tout d’abord, postuler. Il faut également se renseigner sur les périodes de recrutement. Généralement, les périodes sont fixes dans l’année, il ne faut donc pas les rater. La lettre de motivation doit évidemment être soignée, très réfléchie et personnalisée. Il faut exprimer clairement ses motivations et peut-être montrer que l’on s’est renseigné sur le Parlement et les autres institutions.

Mon stage au Parlement était, en quelque sorte, mon vrai Erasmus. Lorsque j’ai fait mon premier échange Erasmus en France, je voulais parler français à tout prix. Mais pendant ce stage, j’ai pu parler à beaucoup de personnes venues de toute l’Europe. Les gens étaient très ouverts.
Un programme de formation et des ateliers sont prévus pour les stagiaires : on noue des contacts très précieux pour l’avenir. Peu importe si l’on veut travailler dans ces institutions plus tard, cette expérience reste très enrichissante car il n’existe pas de service de traduction aussi massif ailleurs, avec 24 langues dans un même bâtiment, des milliers de gens qui travaillent dans ces unités, et des informaticiens qui développent de nouveaux outils. Il s’agit là d’une coopération supranationale : on produit beaucoup de textes qui impactent directement la vie des citoyens européens. Pour toutes ces raisons, rien que pour l’expérience, c’est très intéressant. Faire un stage dans une infrastructure aussi bien doté en moyen est extrêmement formateur.

Transcription d’une entrevue d’une heure. Je remercie chaleureusement Jenny Ollars d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions.

Portrait de Nikki Graham : parcours, évolution et conseils d’une traductrice de plus de 20 ans de métier

Par Fanny Buffel, étudiante M2 TSM

21 ans de carrière, 6895 abonnés sur Twitter, auteure du blog à succès My Words for a change créé en 2013, ISO 17100:2015 Qualified, membre de l’ITI (Institute of Translation and Interpreting) depuis 2015, membre de la MET (Mediterranean Editors and Translators) et de ProCopywriters, 10 publications de livres à son actif et bien plus d’articles : oui, nous parlons bien ici de Nikki Graham, traductrice, réviseuse et éditrice de l’espagnol vers l’anglais, spécialisée dans la traduction de documents dans le secteur des loisirs et du tourisme, des documents universitaires, de l’environnement, de la nature et de la conservation, et la localisation de l’anglais américain à l’anglais britannique. La traductrice avait déjà été remarquée par d’autres étudiants les années précédentes, qui avaient traduit en français certains de ses articles comme « Nouveau cap pour le secteur de la traduction : la post-édition » ou « La révision : un sac à nœuds ? ». Je voulais donc me pencher aujourd’hui sur cette traductrice dont on entend souvent parler sans pour autant savoir exactement qui elle est.

Vous avez été enseignante pendant 13 ans, d’où vous est venue l’envie de devenir traductrice ?

C’est une bonne question car lorsque j’étudiais les langues à l’université, je n’aimais pas vraiment la partie sur la traduction et je n’étais pas particulièrement douée dans cette matière. Je me suis tournée vers la traduction car l’enseignement de l’anglais en tant que langue étrangère commençait à m’ennuyer mais aussi car j’avais besoin d’argent. Ce sont mes étudiants et des amies qui m’ont permis d’obtenir mes premiers projets de traduction. Je me suis rendu compte que j’aimais bien ça car c’était intellectuellement stimulant et ça me permettait d’en tirer un revenu décent.

D’où vient votre devise « Words are my business and I want to make them work for you » et votre nom « Tranix Translation and Editing Services » ?

C’est ma devise depuis si longtemps que je ne me souviens plus vraiment d’où elle vient. Au départ, c’était juste « words are my business », que j’utilisais d’ailleurs sur les réseaux sociaux avant de créer mon site. C’est par la suite que j’ai ajouté « and I want to make them work for you » afin de me démarquer des autres personnes utilisant « words are my business » pour faire connaître leurs services. « Tranix » est un mélange du diminutif de mon nom (Nix) et les premières lettres de « translation ».

Utilisez-vous des outils spécifiques (outils de TAO ou autre) ?

Oui, j’utilise memoQ, que j’aime bien. Je pense aussi que son prix est raisonnable et l’assistance est plutôt compétente. J’ai également utilisé Dragon Naturally Speaking pour dicter mes traductions et j’utilise Perfectlt pour faire des dernières vérifications dans Word.

À quoi ressemble une de vos journées types ?

D’habitude, je me lève assez tôt pour travailler pendant une heure ou deux avant de préparer le petit-déjeuner de ma fille et l’emmener à l’école. En général, je retourne à mon bureau vers 8 h 30, sauf si je décide d’aller courir au parc, si je n’ai pas de traduction urgente à rendre. Ensuite, je travaille jusqu’à 15 h 30 puis je vais chercher ma fille à l’école. Il m’arrive de travailler quelques heures supplémentaires avant d’aller préparer le dîner.

Vos domaines de spécialité sont le tourisme et les loisirs, les documents universitaires, l’environnement, la nature et la conservation, ainsi que la localisation de l’anglais américain vers l’anglais britannique. Comment avez-vous réussi à vous spécialiser dans ces domaines ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans ces domaines ? Avez-vous des conseils sur la manière de se spécialiser ?

Lorsque j’ai commencé à traduire pour des agences en Espagne, il y a 20 ans de ça, la plupart d’entre elles s’attendaient à ce que vous puissiez tout traduire, ce qui peut bien évidemment vous causer de nombreux problèmes si vous faites mal les choses en plus de ne pas être très épanouissant. Au fur et à mesure des années, je suis devenue plus exigeante et j’ai appris à dire « non », souvent malgré la pression des gestionnaires de projet vous suppliant d’accepter le texte qu’ils vous proposent. À un moment donné, je me suis spécialisée dans la traduction technique, notamment la construction, mais je me suis rapidement rendu compte que la terminologie était bien trop compliquée pour moi, je me suis donc remise en question. C’est à ce moment-là que je me suis tournée vers les loisirs et le tourisme puis que je me suis concentrée sur mon style d’écriture en suivant des cours.

 Je traduis des documents universitaires depuis quasiment le début mais au fur et à mesure des années, je me suis concentrée sur les domaines des sciences humaines et sociales en particulier.

En ce qui concerne l’environnement, la nature et la conservation, ils découlent d’un intérêt personnel pour ces sujets puisque je suis une écolo végan qui croit que le changement climatique, la dégradation environnementale et l’extinction des espèces représentent la plus grosse menace que l’humain ait jamais affronté.

Je pense qu’il est essentiel de se spécialiser aujourd’hui. Il serait bien entendu fantastique de se spécialiser dans un domaine qui vous intéresse mais s’il n’y a pas assez de travail, ça risque de ne pas être rentable. Certains de mes collègues se sont spécialisés dans des domaines qui payent bien et/ou qui regorgent de travail, deux raisons valides. D’autres se spécialisent dans le domaine dans lequel ils travaillaient avant de devenir traducteur ou obtiennent un nouveau diplôme pour devenir spécialiste du sujet. Le domaine dans lequel vous vous spécialisez va donc dépendre de plusieurs facteurs. Je pense qu’il est également important de garder à l’esprit que vous serez peut-être obligé de changer de spécialisation s’il n’y a plus de travail disponible ou si vous vous en lassez.

Le marché de la traduction a évolué depuis que vous avez commencé, comment avez-vous réussi à rester à jour ?

Lorsque j’ai commencé à traduire, Internet était quelque chose de relativement nouveau et ne contenait pas autant d’informations qu’aujourd’hui. Je recevais quelques traductions par fax. J’ai été obligée d’apprendre à utiliser de nombreux outils et logiciels. Je me rappelle être plutôt opposée aux outils de TAO au départ mais je ne pourrais évidemment pas travailler sans aujourd’hui ! En plus de lire les magazines, les billets de blog de certaines associations, de participer à des conférences et des webinars, etc., je pense que le meilleur moyen de savoir ce qu’il se passe dans notre profession et en savoir plus sur les nouveaux outils est de parler avec d’autres personnes. C’est l’aspect qui manque dans les conférences virtuelles : l’interaction avec des collègues.

Qu’est-ce que ça fait d’être traductrice pendant la crise de la Covid-19 ?

Étant donné que 50 % de mon travail avant l’arrivée de la Covid-19 était de la traduction touristique, j’ai constaté une forte baisse de mes revenus, ce qui m’a plutôt inquiétée. Heureusement, la situation s’améliorera d’ici le printemps quand il sera possible de se faire vacciner.

Autre grande différence : tout devient virtuel. Dans un sens, ça m’a arrangée puisque avant la pandémie, je ne pouvais, la plupart du temps, pas me rendre à des conférences ou des ateliers pour des raisons de garde d’enfant. J’ai donc été en mesure d’assister à certains évènements auxquels je n’aurais pas pu assister en personne.

Ça nous a également donné l’occasion et une bonne excuse pour organiser des pauses-cafés virtuelles deux fois par semaine afin de se soutenir mutuellement via des groupes de chat de traduction.

Vous êtes membre qualifiée de l’Institute of Translation and Interpreting, recommandez-vous de rejoindre un syndicat professionnel ? Pourquoi ?

Oui, je pense que tout le monde devrait devenir membre d’un syndicat de traducteurs car ils donnent de nombreux conseils utiles, apportent leur soutien et organisent des évènements intéressants, grâce auxquels vous pouvez rester au courant de ce qu’il se passe.

J’ai décidé de devenir membre qualifiée car je n’avais pas fait de master en traduction et je voulais obtenir une qualification qui permettrait à mes collègues et mes clients de me prendre plus au sérieux.

Parlons maintenant de votre blog : vous rédigez et partagez de nombreux conseils et articles sur votre blog, quand et pourquoi avez-vous décidé de commencer ?

J’ai commencé mon premier blog sur la plateforme Blogger il y a sept ans (octobre 2013). À cette époque, de nombreux collègues nous vantaient les avantages d’avoir un blog (beaucoup disent le contraire aujourd’hui). C’était assez stressant de se lancer et mon premier billet de blog était une critique de la première conférence de traduction à laquelle j’ai assisté.

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Il est assez facile de trouver de l’inspiration, le plus difficile est de trouver le temps d’écrire tous les billets de blog auxquels je pense. J’écris sur mon expérience, les outils de TAO, les livres que j’ai lus, les évènements auxquels j’ai assisté et je développe certains points de grammaire et de style qui peuvent ne pas être clairs. J’ai créé la section « Links & Tips for New Translators » lorsqu’on m’a demandé des conseils. Je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre ma réponse sur mon site pour aider d’autres personnes, la section ne cesse de grossir.

Mettez-vous souvent à jour vos listes ? (livres, mots, abréviations)

Oui, et ça me prend du temps. Généralement, dès que je découvre quelque chose de nouveau, je l’ajoute à la liste. La plupart de ces pages permanentes indiquent quand elles ont été mises à jour pour la dernière fois.

Votre blog est une mine d’or, combien de temps est-ce que ça vous a pris pour publier tout ce contenu ?

Merci ! Je suis contente que vous l’appréciez. Ça fait maintenant sept ans que je tiens mon blog. Je suis passée de Blogger à WordPress en 2015 et j’ai décidé de toute republier sur WordPress afin que l’ensemble de mes billets de blog et pages soient à la même place. Ça m’a pris du temps, mais ça valait le coup finalement. Je n’ai pas de créneau horaire réservé à la publication de billets/pages, j’écris lorsque j’ai le temps et que j’en ai envie.

Avez-vous des conseils généraux à donner aux futurs traducteurs freelances ? Un mot pour la fin ?

On peut trouver beaucoup de conseils à destination des traducteurs en herbe et certains d’entre eux sont contradictoires. Je pense que le plus important en tant que traducteur est de se connaître, savoir ce que l’on veut et être fidèle à soi-même. Vous ne devriez pas vous forcer à faire n’importe quoi ou être quelqu’un que vous n’êtes pas. Vous n’êtes pas obligé d’avoir un blog, par exemple. Vous n’êtes même pas obligé d’avoir un site. Vous n’êtes pas obligé de travailler avec des clients directs si vous préférez laisser les agences trouver des clients et échanger avec eux. Chaque personne et chaque situation est différente. Trouvez ce qui vous convient le mieux, ce qui vous rend heureux et ne vous sentez pas obligé de faire quelque chose qui ne vous convienne pas.

Un grand merci à Nikki Graham d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et d’avoir accepté de partager son expérience et ses conseils.

Traduire la publicité

Par Matthieu Lozay, étudiant M2 TSM

La publicité représente une branche très particulière du secteur de la traduction. Elle mêle différentes compétences spécifiques, comme la créativité, une capacité d’adaptation et de localisation ou encore des connaissances en marketing et en communication. La traduction littérale est ici la plupart du temps proscrite, car une formulation propre à une langue n’aura certainement pas le même impact dans une autre. L’effet produit chez le consommateur « source » doit être au mieux similaire chez le consommateur « cible ». À cet égard, il est certain que la balance penche beaucoup plus vers la fluidité que vers la fidélité pure. Toutefois, l’objectif initial doit tout de même être respecté, d’où la complexité de la tâche.

Comme le résume Mathieu Guidère dans la revue Meta, dans ce secteur, « ce qui est à traduire, c’est la persuasion qu’exerce le texte sur le destinataire ». Il définit par ailleurs la localisation publicitaire comme étant l’adaptation d’une « communication commerciale à un locus (province, pays, région, continent) en prenant en charge la totalité du processus d’adaptation textuelle et iconographique. Cela signifie que le traducteur est maître d’œuvre pour l’intégralité du message et qu’il est responsable à la fois de la traduction du texte, des retouches éventuelles des images qui l’accompagnent, mais également de la mise en forme finale de la communication publicitaire : ajustements éventuels du texte et de l’image, choix des couleurs, adaptation des symboles, etc. ». On distingue quatre évolutions majeures dans ce secteur :

Les premiers cas de traduction publicitaire restaient très proches du texte source, et les traducteurs misaient beaucoup sur la fidélité (au détriment de la fluidité). Puis, avec l’évolution du secteur ainsi que de nos modes de consommation qui nous a mené à l’omniprésence croissante de la publicité dans nos vies, les traducteurs se sont davantage penchés sur la question et ont réalisé que la fidélité n’était que secondaire dans ce domaine. C’est ici qu’est née l’adaptation dans le milieu de la traduction publicitaire.

Puis, les traducteurs ont été amenés à s’interroger sur l’objectif de ce type de travail. Ils se sont petit à petit mis à la place de la cible de leur traduction, et ont cherché des formulations et des styles qui suscitent un effet chez le consommateur cible. Le point de vue s’est ainsi déplacé de la source à la cible. C’est en quelque sorte la naissance de la localisation dans ce secteur spécifique de la traduction.

Par la suite, les publicitaires ont commencé à transmettre aux traducteurs les visuels sur lesquels les traductions apparaitraient. Cela a également grandement amélioré la qualité des traductions, afin d’encore une fois se mettre à la place de la cible. L’objectif est par ailleurs de se rendre compte de l’impact visuel procuré par les effets stylistiques cités dans le deuxième point. Tous ces éléments ont pour finalité d’accroître l’efficacité des contenus publicitaires traduits.

Enfin, les progrès technologiques et informatiques ont également chamboulé ce domaine, avec entre autres les logiciels de retouche d’image qui ont permis d’encore mieux se rendre compte du visuel des publicités traduites. Les outils d’aide à la traduction ont de même grandement participé à l’amélioration et à l’optimisation du milieu. Les traducteurs pouvaient ainsi vendre non seulement leurs compétences de traduction et d’adaptation, mais aussi leurs savoir-faire techniques, c’est-à-dire la maitrise des outils précédemment mentionnés.

Les agences spécialisées dans la traduction publicitaire réalisent des tâches très diverses et variées. Mathieu Guidère en cite un certain nombre dans son article : « l’adaptation des argumentaires de vente, des manuels d’identité visuelle, des chartes graphiques et des styles rédactionnels, des brochures internes à l’entreprise, des communiqués de presse et de relations publiques, des dossiers de presse, des annonces et des courriers publicitaires, des campagnes de lancements de produits, des prospectus de présentation des services, des slogans de marque et de produit, des affiches publicitaires, des textes de promotion sur les sites web, des spots publicitaires pour la télévision et la radio, des emballages et des étiquettes destinés à l’export. » Cette grande diversité de tâches fait de la traduction publicitaire un secteur à la fois complexe et intéressant, qui plus est en perpétuelle évolution.

Comme je l’ai cité précédemment, il est évident que l’aspect communication et marketing est intrinsèque à cette branche de la traduction. Les objectifs sont les mêmes que la publicité initiale : vendre un produit ou un service, mettre en avant la marque, etc.

Pour ce qui est de l’adaptation et de la localisation, l’invisibilité de la traduction doit être parfaite dans ce domaine : il ne faut pas se rendre compte qu’il s’agit d’une traduction. Il est par ailleurs nécessaire de trouver des expressions de la langue qui semblent le plus naturel possible, et d’adapter bien souvent le message à la cible du produit. En outre, le travail d’adaptation du texte à la population à laquelle on s’adresse (que ce soient les références, les différences culturelles, géographiques, etc.) est indispensable.

Il est également nécessaire que la traduction soit cohérente avec la communication de la marque, ainsi qu’avec son style rédactionnel et de relation-client. Par ailleurs, il faut prendre en compte la grande diversité des supports publicitaires existants : affiches, spots à la télévision, à la radio ou sur Internet, communiqués, prospectus, courriers, brochures, etc. La traduction doit être « agréable » à lire ou à entendre et aisément insérable dans un encart publicitaire par exemple. Cela explique pourquoi les traducteurs dans ce domaine ont bien souvent accès au potentiel visuel afin de se rendre compte du champ de leurs possibilités.

Par ailleurs, à notre époque, la publicité est partout autour de nous : que ce soit sur Internet, dans les transports, dans notre boîte aux lettres, dans la rue, en regardant la télévision, en écoutant la radio, etc. La mondialisation est à l’origine de ce phénomène. Nous n’y faisons presque même plus attention : selon certaines études, nous voyons près de 1200 publicités par jour (parfois sans y prêter garde).  Il s’agit là d’un défi supplémentaire à relever pour un traducteur spécialisé dans la publicité : il faut que son travail se démarque et interpelle les cibles de la publicité en question. En fonction du secteur d’activité de la marque, la concurrence peut être parfois très rude. Il faut donc respecter l’identité de la marque tout en se détachant des concurrents.

Certains traducteurs créent par ailleurs une frontière au sein même de la traduction dans le secteur de la publicité. Ainsi, ne seraient « publicitaires » seulement les messages ayant pour but d’inciter à l’achat. Les slogans en sont le meilleur exemple. C’est pour ce genre de textes que la créativité est la plus mise à profit. Il existe à contrario d’autres activités dans ce secteur qui n’ont pas pour but intrinsèque de pousser à l’achat, mais qui sont tout de même rattachées à la branche principale.

La traduction publicitaire se situe donc entre trois branches pourtant très diverses : la traduction spécialisée ; la traduction littéraire ; la communication/rédaction.

L’adaptation consistera ainsi à écrire sur la trame suggérée par l’annonce originale un nouveau texte répondant aux exigences que nous avons citées. Là, il ne sera pas question de respecter scrupuleusement la pensée de l’auteur, ni même son style. Il s’agira plutôt d’atteindre le but recherché avec l’annonce originale, et la voie pour rejoindre ce but pourra s’écarter sensiblement de celle suivie par le concepteur. L’adaptateur pourra donc présenter sans rougir une de ces belles infidèles tant décriées dans d’autres domaines. Ainsi libéré, il aura la partie facile, pensera-t-on. Pas tellement car, plus qu’une belle infidèle, son adaptation devra être une belle efficace. – Robert Boivineau, 1972

Sources :

https://www.erudit.org/fr/revues/meta/2009-v54-n3-meta3474/038306ar/

https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/les-techniques-publicitaires-sont-beaucoup-plus-agressives-et-intrusives-quauparavant

https://www.9h05.com/defis-lies-a-traduction-publicitaire/

https://www.persee.fr/doc/equiv_0751-9532_1972_num_3_1_922

https://journals.openedition.org/traduire/875

https://www.scienceshumaines.com/publicite-et-traduction_fr_1286.html

https://www.matthieu-tranvan.fr/publicite/traduction-publicite-international.html

https://idem.ca/decouvrez-les-techniques-de-traduction-publicitaire-les-plus-utilisees/

https://www.paralleles.unige.ch/files/6115/2839/0410/Paralleles_27-2_2015_comitre.pdf

Traduire pour le théâtre : le surtitrage

Par Sarah De Azevedo, étudiante M2 TSM

Le théâtre est un art millénaire, dont les premières traces remontent à la préhistoire ! Mais pas de panique, il ne s’agit pas ici de retracer toute l’histoire du théâtre, mais plutôt de donner un bref aperçu d’un procédé devenu indispensable dans ce milieu, à savoir, le surtitrage. Similarités avec le sous-titrage ? Contraintes ? Le rôle du surtitreur ? Laissez-moi vous raconter et venez avec moi découvrir les coulisses de cette pratique.

Qu’est-ce que le surtitrage ?

Il s’agit généralement d’une projection au-dessus de la scène, de la traduction/adaptation du texte de la représentation. Le texte est souvent projeté sur un drap blanc ou tout autre support pouvant convenir. Mais la technologie fait des merveilles et il est maintenant courant d’utiliser des panneaux de surtitrage fonctionnant avec des LED. C’est en apparence aussi simple que cela, et c’est un dispositif qui est de plus en plus répandu.

On retrouve deux types de surtitrages, les surtitrages extras-scéniques et les surtitrages intras-scéniques. Les premiers sont ceux que l’on retrouve le plus fréquemment, notamment à l’opéra. Ils sont installés hors de l’aire de jeu, souvent au-dessus ou sur le côté de la scène. Les seconds sont l’exact inverse, et même s’ils sont bien moins répandus, ce sont ceux qui offrent le meilleur confort visuel aux spectateurs. Ils peuvent être installés sur un élément du décor ou au fond de la scène. Maintenant que vous en savez un peu plus, je vous propose de passer à une introduction express relatant les débuts et les déboires du surtitrage.

Il était une fois…

Selon la légende, les prémices du surtitrage firent leur apparition en 1949 en Allemagne dans la zone d’occupation française. La compagnie Jean-Marie Serreau décida de monter un spectacle bilingue : une pièce française surtitrée en allemand et une pièce allemande surtitrée en français. À cette époque, le procédé était très sommaire et ne permettait pas vraiment d’améliorer la compréhension des pièces présentées. Le dispositif de surtitrage était composé de deux tableaux noirs où s’affichait des parties très brèves de dialogues. Ces deux tableaux étaient installés de chaque côté de la scène. Mais les « surtitres » n’étant pas du tout synchronisés avec le débit de parole des acteurs, pas facile de comprendre la pièce ! On assistera en 1960 à l’apparition dans les salles de théâtre de casques permettant une « traduction instantanée » de la représentation scénique. Je vous laisse imaginer la difficulté du procédé, aussi bien au niveau du matériel que pour les « comédiens-interprètes ». Cette technique persistera jusqu’au début des années 70 dans certains théâtres. Il ne s’agit bien évidemment pas de surtitrage, mais cela montre bien qu’il était déjà nécessaire de pouvoir rendre accessible à un public plus diversifié, des pièces aussi bien françaises qu’étrangères. Et c’est finalement en s’inspirant des sous-titrages au cinéma que dans les années 80, le surtitrage comme nous le connaissons aujourd’hui prendra véritablement forme. Et voilà pour la petite histoire ! Il est temps d’entrer dans le vif du sujet en commençant par identifier les similarités et les différences entre surtitrage et sous-titrage.

Parenté avec le sous-titrage ?

Il est vrai que le sous-titrage et le surtitrage sont des pratiques qui paraissent similaires, puisque la pratique du surtitrage est largement inspiré du cinéma et ses sous-titres. Dans les deux cas, il y aura un travail d’adaptation entre l’oral et l’écrit. Il faudra veiller à donner un maximum d’informations, conserver le niveau de langue et les grandes lignes de l’intrigue tout en respectant des contraintes spatiales et temporelles : il faudra limiter le nombre de caractères affichés tout en laissant assez de temps aux spectateurs pour lire confortablement les sous-titres. On favorisera une police de caractère sans empattements. Il sera aussi préférable de ne pas dépasser deux lignes par sous-titre tout en faisant attention à la séparation des unités grammaticales. Vous l’aurez compris, les contraintes « basiques » sont plus ou moins les mêmes. Cependant, nous allons voir qu’une plus grande flexibilité peut être accordée lorsqu’il s’agit de surtitrer.

D’ailleurs, Bruno Péran, directeur de cabinet à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès et surtitreur pour le théâtre et l’opéra précise :

Dans le sous-titrage, des normes ont été adoptées en réponse à ces contraintes : en principe un sous-titre n’excédera pas deux lignes de 35 à 40 caractères chacune, et restera généralement affiché pendant 3 ou 4 secondes. Pour les surtitres, ces paramètres ne sont pas normalisés, chaque surtitreur optant ainsi pour le format de surtitres qui lui semble le mieux adapté.

Dans « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », il montre bien que les surtitres peuvent tout à fait être intégrés à la mise en scène, qu’ils peuvent avoir une forme « artistique » venant appuyer une ambiance, le caractère d’un personnage, etc. On peut très bien imaginer, comme l’a fait Bruno Péran, des surtitres à l’esthétique inspirée des intertitres des films muets. Cela ne saurait être réalisable dans le cas de sous-titres ! Il est même possible de totalement occulter certaines parties du texte déclamé afin de commenter ce qu’il se passe sur scène, lorsque ce texte se révèle trop difficile à surtitrer (un personnage qui bafouille, se lance dans des explications confuses, etc.). La pratique du surtitrage est donc évolutive : j’irai même jusqu’à dire qu’il existe autant de manières de surtitrer que de surtitreurs. Attention : il est impératif de collaborer avec les différents intervenants, notamment le metteur en scène qui doit impérativement approuver les propositions du surtitreur.

Pour s’initier au surtitrage, sachez qu’il existe un guide du surtitrage qui répondra à toutes vos questions sur les pratiques de surtitrage, les formations qui existent, l’économie du surtitrage et bien d’autres choses encore ! Il est proposé par la Maison Antoine Vitez, une association de linguistes et gens de théâtre qui souhaitent promouvoir la traduction théâtrale, et faire découvrir le théâtre du monde entier dans un registre contemporain. Afin de bien illustrer les spécificités du surtitrage, je souhaite maintenant vous présenter différentes contraintes auxquelles les surtitreurs peuvent être confrontés.

Contraintes de traduction

N’oublions pas que le théâtre est avant tout un art vivant. C’est pourquoi, selon Bruno Péran, le surtitrage va encore plus loin que la traduction dite « classique » d’une œuvre traduite destinée à la scène. Le texte source se retrouve sur scène, c’est le texte de la mise en scène, provenant du texte écrit qui sera l’objet du travail du surtitreur.

Si l’on s’accorde à considérer que l’objectif premier du surtitrage est de donner accès au sens du texte, on peut donc dire que le surtitrage ne doit pas traduire le texte destiné à la mise en scène, mais plutôt le texte issu de la mise en scène, résultat des interprétations combinées des différents agents de la création que sont le metteur en scène et les comédiens.

Un surtitre doit donc rendre compte autant que possible de ce qui est dit, mais comme expliqué précédemment, dans une limite d’espace et de temps. En premier lieu, le traducteur/surtitreur se pose la question de la fidélité au texte source. Si l’enjeu du surtitrage est effectivement l’accessibilité du sens au public, alors il s’agira surtout de ne garder que les informations principales et d’évincer les détails. À ce niveau, le procédé de traduction à proprement parler peut être assimilé à celui du sous-titrage. Le texte est découpé en fonction des scènes, l’oral est adapté à une forme écrite, la longueur du texte doit être adapté à la vitesse de lecture du spectateur. Cependant, la traduction pour du surtitrage est loin de se limiter à une traduction mécanique et sans âme. En effet, le texte prend vie au gré des représentations dont il est dépendant. Il est éphémère par nature, au service de la mise en scène et du spectateur.

D’ailleurs, n’oublions pas que la mise en scène et le jeu des acteurs vient appuyer et guider le spectateur dans sa compréhension du spectacle. C’est là que l’analyse proposée par Bruno Péran est intéressante : pour faire simple, si on oppose la vision sourcière à la vision cibliste de la traduction, alors il faudra probablement se ranger du côté des sourciers. Il n’exclut pas qu’une traduction cibliste soit possible, mais explique plutôt que pour des raisons spécifiques au surtitrage, une vision sourcière est souvent plus adaptée. Par exemple, adapter des noms et prénoms à la langue cible n’est pas forcément une bonne idée, car cela peut réduire la compréhension de la pièce. En effet, il n’est pas forcément évident pour le spectateur de suivre et se concentrer si les noms affichés dans les surtitres ne sont pas les mêmes que ceux entendus. Attention donc à bien prendre en compte le fait qu’un spectateur ne fait pas que lire, mais qu’il regarde et écoute ce qu’il se passe sur scène. L’approche lors de la traduction ne peut donc pas être la même que lorsqu’on traduit un texte destiné à être lu uniquement.

Contraintes techniques…et artistiques.

Il est important de savoir que n’importe quel spectacle doit être adapté à la salle dans laquelle il sera joué. Le décor, les lumières, le son et la vidéo (lorsqu’il y en a) changent donc en fonction du lieu de la représentation. Il en va de même pour le support des surtitres, ces derniers devant être parfaitement visibles, sans pour autant gêner le regard du spectateur. Au regard de la taille ou de la disposition d’une salle, cet aspect peut parfois se révéler plus compliqué que prévu à respecter, surtout que les surtitres peuvent être intégrés ou non à la mise en scène. Il est important de garder en tête cette idée d’adaptation.

N’oublions pas que, théâtre oblige, des problèmes peuvent survenir lors d’une représentation publique. Mais il est impossible de modifier ou de traduire des surtitres en direct. C’est d’ailleurs LA plus grande différence entre le surtitrage et le sous-titrage. Mais alors que faire lorsqu’un des comédiens oublie son texte ? Eh bien, il faut savoir s’adapter. Je n’ai pas de réponse précise à vous donner, car c’est le surtitreur qui devra décider sur le moment de la marche à suivre.

Une autre contrainte, aussi bien technique qu’artistique se pose lorsqu’arrive la question de la mise en scène. Prenons l’exemple donné par  Hervé Péjaudier, écrivain et aussi traducteur depuis le coréen. Il nous relate son expérience de surtitrage pour un spectacle mis en scène par Lee Jong-il, un metteur en scène coréen. D’abord présenté au célèbre festival d’Avignon, le spectacle a ensuite été repris à Paris. Hervé Péjaudier avait proposé de surtitrer le spectacle, car il trouvait dommage que le public français n’y comprenne rien. Le metteur en scène s’est montré réticent puisque le dispositif de surtitrage venait perturber la mise en scène d’un spectacle qui se voulait être une immersion totale dans l’univers et la culture coréenne.

Comment alors intégrer un dispositif de surtitrage tout en respectant la volonté artistique du metteur en scène et la nécessité de surtitrer ? Hervé Péjaudier nous donne quelques pistes : tout d’abord, il est nécessaire d’intégrer au mieux l’écran de surtitrage au spectacle afin de ne pas obliger le spectateur à « sortir » de la pièce. Le maître-mot est l’adaptation ! Il est aussi vivement recommandé que la personne en charge des surtitres pendant le spectacle soit parfaitement intégré à l’équipe des régisseurs. Elle doit donc pouvoir assister aux répétitions autant que faire se peut afin de pouvoir être synchronisée avec le rythme des comédiens, mais aussi des régisseurs lumières, sons et vidéos. Le résultat n’en sera que plus fluide et agréable pour le spectateur, qui ne verra pas les surtitres comme un élément perturbateur.

Je trouve que l’expérience de Hervé Péjaudier est intéressante dans le sens où elle illustre bien la confrontation entre culture source et culture cible, notion centrale en traduction et localisation. Ce qui est également intéressant de noter est que cette question s’étend au-delà du texte cible dans le cas du surtitrage puisque des contraintes spécifiques liées à la mise en scène et à la salle de spectacle peuvent intervenir.


Les logiciels utilisés

Il existe évidemment des logiciels dédiés (ou pas) à la pratique du surtitrage. Selon le guide de la Maison Antoine-Vitez, les plus couramment utilisés de nos jours sont : Impress, Keynote (pour Macintosh), PowerPoint et Torticoli™. Il apparaît que PowerPoint est extrêmement utilisé, mais puisqu’il n’est pas dédié, le logiciel ne laisse pas vraiment de marge de manœuvre. Par exemple, pour modifier la taille de la police, il faut refaire TOUTES les diapositives et un surtitre contient en moyenne 2.000 cartons…

L’avantage du logiciel Torticoli™ est qu’il est plus flexible et ergonomique puisqu’il est dédié spécialement au surtitrage. Pour plus d’informations je ne peux que vous inviter encore une fois à vous référer au guide du surtitrage.

Pour conclure…

Finalement, le surtitrage est un type de traduction qui est par essence éphémère, qui évolue au gré des représentations et des contraintes artistiques et temporelles. C’est un type de traduction à mi-chemin entre la traduction littéraire et audiovisuelle, mais qui garde des spécificités liées au spectacle vivant. N’oublions pas que le surtitrage est également un procédé qui sert à œuvrer pour l’égalité. En plus de rendre accessible à tous des pièces étrangères dont la langue nous est inconnue, la mise en place du surtitrage pour des pièces aussi bien françaises qu’étrangères permet aux personnes sourdes et malentendantes de profiter de n’importe quel spectacle ! C’est notamment ce que propose l’association Accès Culture en offrant des services de surtitrages ainsi que des adaptations en langue des signes française. 

Sources :

André Degaine, « Histoire du théâtre dessinée », 2000

Bruno Péran, « Le surtitrage et son con-texte source : vers une approche intégrative du surtitrage théâtral », La main de Thôt [En ligne], n° 4 – Traduire ensemble pour le théâtre, Varia, mis à jour le : 09/03/2018. http://revues.univ-tlse2.fr/lamaindethot/index.php?id=651.

Bruno Péran. « Éléments d’analyse de la stratégie de traduction mise en œuvre dans le surtitrage ». Traduire, 2010. https://journals.openedition.org/traduire/288.

Hervé Péjaudier, « Surtitrer, vous êtes surs ? ». Traduire , 2010. https://journals.openedition.org/traduire/446?lang=fr

Michel Bataillon, Laurent Muhleisen et Pierre-Yves Diez. « Guide du sur-titrage au théâtre. » Maison Antoine-Vitez, 2016.

http://classes.bnf.fr/echo/traduction/

https://www.europe1.fr/culture/les-sous-titres-debarquent-au-theatre-1349372

https://raccords.org/sous-titrage-3ca950dd17b0

Traduction : bonne ou mauvaise, telle est la question ?

Par Céline Gherbi, étudiante M2 TSM

Notre époque est multilingue et multiculturelle. D’une manière ou d’une autre, à travers la radio, la télévision ou Internet, nous sommes, chaque jour, confrontés à une langue étrangère, impossible d’y échapper. Les enfants sont soumis au même régime et apprennent une deuxième langue dès la maternelle. Il y a ceux que ça dérange, ceux qui s’en moquent et ceux qui préfèrent ça. Toujours est-il que beaucoup parlent aujourd’hui plusieurs langues, ont une idée bien arrêtée de ce qu’est une bonne ou une mauvaise traduction et le font souvent savoir. Personnellement, plus j’avance dans mon apprentissage et plus cette question m’apparaît complexe et emplie de subjectivité. Quoi qu’il en soit, que vous soyez traducteur amateur ou professionnel, vous subirez les critiques de vos lecteurs et c’est bien normal. En licence, ma professeure de linguistique japonaise, Mme Takeuchi, nous avait demandé de comparer plusieurs traductions issues de divers extraits du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et d’indiquer quelle était la meilleure. Si l’exercice m’était apparu facile à l’époque, aujourd’hui je ne serais pas aussi catégorique.

Avant toute chose, je tiens à préciser que cet article qui s’appuiera sur la traduction franco-japonaise ne s’adresse pas spécifiquement aux professionnels ; je vais, au contraire, tenter de le rendre le plus abordable possible, nul besoin donc d’avoir des notions de japonais pour continuer votre lecture, le but étant d’avoir une réflexion générale sur ce qu’est une traduction, ses contraintes, ses limites, et les choix que l’on peut être amené à faire selon la paire de langues dans laquelle on travaille.

Pour cela, je vous propose de reprendre l’exercice proposé par ma professeure, Mme Takeuchi, et d’examiner 11 traductions d’une seule courte citation extraite du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry : “S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !” Vous trouverez donc à la fin de ce billet, l’ensemble des traductions et leur auteur associées à un numéro, afin de pouvoir s’y référer plus facilement.

Avant de commencer, j’aimerais que vous traduisiez vous-même cette phrase dans une langue de votre choix (ou plusieurs) afin de constater si elle est soumise aux mêmes contraintes et problématiques que celles que je vais soulever et s’il en existe d’autres, inhérentes à votre paire de langues. En ce qui me concerne, je fus tout aussi ennuyée pour traduire cette phrase que le narrateur de notre histoire pour dessiner ce fameux mouton. Voici pourquoi.

« S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

— Hein !
— Dessine-moi un mouton… »

Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, p11 chez Folio junior aux éditions Gallimard.

Voyez-vous le mouton ?
Le Petit Prince n’en voudrait pas, il a des cornes !

Le Petit Prince est une œuvre philosophique et poétique de 1943 destinée aux plus petits comme aux plus grands. L’auteur utilise un style simple, et emploie même un vocabulaire enfantin ; il utilise par exemple « grandes personnes » lorsqu’il parle des « adultes ». Toutefois, si le narrateur donne l’impression de s’adresser plus particulièrement aux enfants, il s’adresse en réalité à toutes les tranches d’âge de lecteurs. Et si en français cela ne pose pas de problème, en ce qui concerne la traduction japonaise, cela va entrainer un premier dilemme, et de la décision qui sera prise dépendra le système d’écriture à utiliser.

En effet, au Japon, les enfants commencent par apprendre le système d’écriture phonétique, puis sont introduits les kanjis au fil de leur scolarité, jusqu’au lycée et au-delà. Pour faciliter la lecture de ces caractères empruntés à la Chine, figurent parfois au-dessus ou sur le côté les furiganas qui indiquent leur prononciation. Dans notre phrase par exemple, le verbe dessiner a été traduit de la même manière par tous les traducteurs, mais on le rencontre dans trois écritures différentes : かいて()いて描いて (kaite)

Les traductions 4 et 5 ont été réalisées par le même traducteur, tout comme les traductions 8 et 9, seule change l’écriture, l’une est en kanjis, l’autre en kanjis avec furiganas. La maison d’édition aura certainement fait le choix de publier une version destinée aux adultes et une version pour adolescents. Je ne sais pas s’il en existe une essentiellement écrite avec le système phonologique pour les plus petits, mais on pourrait l’imaginer.

À présent, si vous examinez la ponctuation, vous constaterez beaucoup de différences.

Le traducteur des versions 4 et 5 a conservé une ponctuation japonaise classique. Il a choisi d’introduire le dialogue par des demi-crochets, a remplacé les points de suspension par une virgule et a préféré utiliser la particule よ (yo), manière très naturelle d’exprimer l’emphase en japonais, suggérée par le point d’exclamation en français.  

「すみません、ヒツジの()()いて」

En revanche, la troisième traduction respecte, quant à elle, la ponctuation de la version originale et de manière générale, utilise une ponctuation proche de celle des langues occidentales. Elle introduit le dialogue par un tiret long, conserve les points de suspension ainsi que le point d’exclamation. C’est la version qui me semble la plus originale, les tirets étant très rares en japonais, les points d’exclamation sont plus courants, mais ne sont pas non plus la norme dans la littérature classique japonaise et moins encore dans la littérature du milieu du 20e siècle dont l’œuvre date.

___すみませんけど……ヒツジの絵、かいて!

Ainsi, on pourrait penser que tout oppose les traductions 3 et 4, pourtant elles ont un point commun, elles sont écrites dans le sens horizontal. Traditionnellement, les œuvres littéraires sont publiées dans le sens vertical. Le sens horizontal est surtout utilisé pour les magazines, les manuels scolaires, les publications scientifiques, et de manière générale, lorsqu’elles contiennent des mots étrangers ou des formules mathématiques par exemple, qu’il est plus difficile, voire impossible de retranscrire à la verticale.

Toujours est-il que ces traducteurs ont fait des choix bien différents, certainement poussés par le désir de coller au plus près du texte source ou au contraire de respecter au mieux le naturel de la langue d’arrivée afin d’être le plus invisible possible. Faire en sorte que l’œuvre semble avoir été écrite dans la langue traduite est souvent ce qui est exigé aujourd’hui, mais ça n’est pas toujours le cas et quoiqu’il en soit, cela reste un choix. Lorsque le Japon a commencé à s’ouvrir au monde et que la nécessité de traduire des ouvrages s’est fait ressentir, deux écoles se sont opposées, avec à leur tête deux grands maîtres : Sugita Seikei et Ogata Kôan. Le premier recommandait de rester très proche du texte original et avait un style très recherché, choisissant les kanjis et les expressions avec soin. Le second, au contraire, une fois le livre lu, ne l’ouvrait plus, et écrivait sa propre interprétation dans un style simple, car selon lui l’utilisation de caractères compliqués amenait le lecteur à ouvrir l’originale pour comprendre la traduction ce qui était ridicule.

Bien entendu, il existe tout un monde de possibilités entre ces deux extrêmes. Dans notre exemple, les traducteurs 6 et 8 ont choisi d’employer à la fois la particule et le point d’exclamation et d’autres ont remplacé ce dernier par un point (7) ou l’ont tout simplement omis (4).

Les possibilités sont d’autant plus nombreuses dans la traduction franco-japonaise que les langues sont très éloignées, à tel point qu’il peut même sembler difficile de coller au style de l’auteur tout en respectant la façon naturelle dans laquelle un Japonais va exprimer ses idées. Par exemple, alors que j’étais en cours de grammaire, je demandais à mon professeur s’il pouvait allumer les lumières, car on ne voyait pas bien le tableau, il me répondit, qu’une Japonaise lui aurait certainement dit qu’il faisait bien sombre ici. Dans la traduction de notre phrase, on retrouve également une différence de construction selon les traducteurs.

La traduction 6 est la plus proche du texte source. Seule celle-ci indique la personne pour qui le narrateur doit dessiner le mouton et le nombre de moutons à dessiner, les autres traducteurs ont fait abstraction de ces informations, certainement parce que cela leur paraissait évident. En effet, si le Petit Prince avait voulu plus d’un mouton, tous les traducteurs auraient précisé le nombre, et s’il en avait voulu beaucoup, peut-être auraient-ils fait mention d’un troupeau de moutons par exemple.

ぼくに (boku ni) = Pour moi
羊を一匹 (hitsuji wo ippiki)= 1 mouton
描いて (kaite)= dessiner
ぼくに羊を一匹描(ぴきか)いて= dessine un mouton pour moi ou dessine-moi un mouton.

De plus, hormis le traducteur de la version 6, tous ont également préféré le groupe nominal “dessin de mouton” plutôt que le terme “mouton” seul.

(ひつじ)() ou écrit avec le système phonologique ヒツジの絵 (hitsuji no e) = dessin de mouton.

Ce qui donne :

ヒツジの()()いて = dessine dessin de mouton.

Préciser le nombre de moutons et à qui est destiné le dessin peut sembler un peu insistant aux yeux d’un Japonais, mais ce n’est peut-être pas mal venu puisque le Petit Prince est lui-même très insistant dans la version française.

Enfin, le traducteur 10 va jusqu’à transformer l’injonction faite au narrateur en requête sous forme de question.

ヒツジの絵、描いてくれない? (hitsuji no e kaitekurenai) = dessin de mouton, tu ne veux pas dessiner ?

Il vient également ponctuer la fin de sa phrase par un point d’interrogation, alors qu’il aurait pu choisir la particule (ka) qui sert à indiquer une question en japonais (ヒツジの絵、描いてくれない = hitsuji no e kaitekurenai ka).       

 Ainsi, le style du traducteur va s’exprimer à travers ses choix, et ce, même si son objectif est d’être le plus invisible possible. Ses décisions, ses préférences vont définir sa marque de fabrique, elles seront l’expression de sa créativité, mais aussi de son interprétation. Tout auteur sait qu’une fois écrite, l’œuvre ne lui appartient plus, le lecteur s’en empare, la transforme et l’interprète selon son vécu, ses valeurs, ou même ses envies ou son humeur et le traducteur ne fait pas exception. Revenons par exemple à notre histoire. Le narrateur était en train de dormir lorsque le Petit Prince l’a réveillé avec ce : “S’il vous plaît…”

Comment avez-vous donc traduit cette locution ? Nos traducteurs japonais n’ont, eux, pas tous compris la même chose. En effet si vous concentrez votre attention sur le début de la phrase, vous trouverez différentes traductions :  (ne : 1-11) ; ねえ (nee :6) ;もしもし (moshimoshi :10) ; すみません (sumimasen :2-3-4) ; お願い ou おねがい (onegai :7-8).

Les traducteurs 1, 11, 6 et 10 ont interprété ce « s’il vous plaît » comme une locution interjective, elle aurait donc une fonction phatique, et dans ce cas précis, celle d’établir le contact avec l’interlocuteur.

ね (ne) (1-11) ou ねえ (nee) (6) est une interjection, sorte d’onomatopée qui sert à interpeller une personne et qui pourrait par exemple se traduire par “hé” ou “héé”.

もしもし (moshimoshi) (10) est un mot aujourd’hui tombé en désuétude pour ce qui est d’interpeller une personne, mais qui est toujours utilisé pour répondre au téléphone, c’est leur “allô” à eux. Dans notre phrase, c’est comme si le Petit Prince disait : “Dis… dessine-moi un mouton.”

Pour les traducteurs 2, 3 et 4, il s’agit à la fois d’une locution interjective et d’un terme de politesse introduisant une requête, car oui, le Petit Prince est un garçon poli.

すみません (sumimasen) est souvent traduit par excusez-moi. Il s’utilise comme en français pour interpeller quelqu’un ou pour s’excuser, cependant il peut aussi être employé pour remercier une personne. Dans ce cas, il aura le sens de “merci pour le dérangement” ou “merci de vous être donné cette peine”.

Enfin, les traducteurs 7 et 8 n’ont pris en compte que la notion de politesse.

お願い ou おねがい (onegai) est une locution comprenant une particule de politesse  (o) et un mot qui introduit une requête ねがい (negai) et qui signifie “demande”. Cette locution est souvent traduite par “s’il vous plaît” et n’a pas de valeur interjective.

 Qu’en pensez-vous ? Quel est l’objectif de ce “s’il vous plaît” ? Est-il là pour établir un contact, une communication, faire une demande polie, ou les deux à la fois ?

 Loin d’être déjà simples pour un japonais, les choses vont se compliquer encore un peu puisque le Petit Prince va commettre une faute de concordance, il commence par vouvoyer le narrateur, puis dans la suite de sa phrase, le tutoie. En effet, il emploie “s’il vous plaît” comme s’il s’agissait là d’un seul mot, d’une expression figée, erreur que commettent les tout petits. Comment donc retranscrire cette faute habituelle chez les enfants ?

En japonais, il existe non pas deux niveaux de langue comme en français, mais plusieurs. Les traducteurs qui ont utilisé une interjection (1-11-6 et 10) n’ont pas exploité cette différence de niveaux ni l’erreur commise, cependant ils ont respecté le registre de l’enfant.

En ce qui concerne すみません (sumimasen) (2-3-4), le traducteur 3 a ajouté à cette formulation けど (kedo) qui rend la demande plus polie, l’interjection moins abrupte. Malgré tout, l’une ou l’autre proposition reste moins courante chez les jeunes enfants et la différence de niveau avec le reste de la phrase n’est pas flagrante, il n’y a pas d’erreur de concordance.

Enfin, おねがい (onegai) (7) est moins poli que おねがいします (onegaishimasu) (8) et dans ce cas de figure le contraste avec la fin de la phrase est plus net, c’est certainement la traduction qui reflète le mieux la version française, cependant c’est surement la formulation la moins naturelle chez les petits. Ce n’est pourtant toujours pas la plus élevée en matière de politesse. Pour contraster et marquer l’erreur encore plus, on aurait aussi pu avoir (ねが)いがあります (onegaigaarimasu) ou encore (ねが)いがあるんですが (onegaigaarundesuga) qui sont des formulations encore plus polies et que l’on pourrait traduire par “j’ai une faveur à vous demander”.

Mais qu’en est-il donc de votre traduction à vous ? Avez-vous réussi à lui donner un air enfantin tout en introduisant deux niveaux de langue ? Respecte-t-elle les intonations exprimées par la ponctuation, et comment ? Collez-vous au style de l’auteur tout en restant invisible ? Avez-vous dû faire des concessions ? Existe-t-il d’autres problématiques liées à votre paire de langues ? Avez-vous changé votre traduction au fil de votre lecture ? Cette courte phrase, au vocabulaire simple, vous a-t-elle donné du fil à retordre ? Elle aura eu le mérite de montrer à quel point la traduction peut être multiple et subjective. On aurait tout aussi bien pu comparer différentes traductions d’une œuvre de Shakespeare. L’une d’entre elles vous aurait certainement paru meilleure, non pas parce qu’elle l’aurait été, mais parce qu’elle aurait mieux répondu à vos attentes et à vos goûts. Ainsi, bonne ou mauvaise telle est donc vraiment la question ?

Toutes ces interrogations que j’ai soulevées, d’autres l’ont déjà fait mieux que moi. Ils ont su mettre des mots sur des concepts, créer des courants de pensée, lister les possibles solutions et leurs implications. Les élèves de première année de master qui lisent ce billet n’auront d’ailleurs pas manqué de faire le lien avec ces hommes et ces femmes qui nourrissent leurs cours de traductologie et qui m’ont permis de comprendre mes choix, d’identifier mes préférences et de savoir les défendre, mais également de faire preuve de tolérance et d’humilité. En tant que professionnel il est important de respecter les décisions et les impératifs de ses clients, mais si vous êtes libre de vos choix, puisqu’une traduction ne peut faire l’unanimité, n’hésitez pas, faites-vous plaisir, libérez votre imagination et innovez !

 

Traductions

1.「ね……ヒツジの絵をかいて!」
Interjection : Hé…  dessin de mouton – dessine ! point d’exclamation pour exprimer l’emphase
「え?」
「ヒツジの絵をかいて……」(Traducteur :内藤、1953年)
2.「すみません……。ヒツジの絵、かいてよ」
Interjection + mot de politesse à la forme neutre : excuse-moi – double ponctuation – dessin de mouton – , introduction d’une virgule – dessine – hein particule pour exprimer l’emphase 
「ええっ?」
「ヒツジの絵、かいてよ……」(Traducteur :稲垣、2005年)
3. Horizontal
___すみませんけど……ヒツジの絵、かいて!
Ponctuation à l’occidentale – interjection + mot de politesse à la forme polie : excusez-moi… – dessin de mouton – , introduction d’une virgule – dessine ! point d’exclamation pour exprimer l’emphase
___え?
___ヒツジの絵、かいて…… (Traducteur :石井、2005年)
4. Horizontal
「すみません、ヒツジの絵を描いて」
Interjection + mot de politesse à la forme neutre : excuse-moi – virgule à la place des points de suspensions – dessin de mouton – dessine – pas d’emphase
「え、なに?」
「ヒツジの絵を描いて」(Traducteur :池澤、2005年a)
5. Furiganas + Horizontal
「すみません、ヒツジの()()いて」
Interjection + mot de politesse à la forme neutre : excuse-moi – virgule à la place des points de suspensions – dessin de mouton – dessine – pas d’emphase
「え、なに?」
「ヒツジの()()いて」(Traducteur :池澤、2005年b)
6. Furiganas
「ねえ、ぼくに羊を一匹描(ぴきか)いてよ!」
Interjection : Héé – virgule à la place des points de suspensions –  pour moi – 1 – mouton – dessine – hein ! double emphase : particule + ponctuation
ええ⁉
「羊を一匹描(ぴきか)いてよ!」(Traducteur :谷川、2006年)
7. Furiganas
「お願い……。ヒツジの()()いて。」
Mot de politesse à la forme neutre : s’il te plaît – double ponctuation – dessin de mouton – dessine – pas d’emphase, mais un point
「なんだって?」
「ヒツジの()()いて。」(Traducteur :三田、2006年)
8.「おねがいします……羊の絵を描いてよ!」
Mot de politesse à la forme polie : s’il vous plaît… – dessin de mouton – dessine – hein ! double emphase : particule + ponctuation
「えっ?」
「羊の絵を描いてくれってば……」(Traducteur :管、2011年a)
9. Furiganas
「おねがいします……(ひつじ)()()いてよ!」
Mot de politesse à la forme polie : s’il vous plaît… – dessin de mouton – dessine – hein ! double emphase : particule + ponctuation
「えっ?」
(ひつじ)()()いてくれってば……」(Traducteur :管、2011年b)
10.「もしもし……ヒツジの絵、()いてくれない?」
Locution interjective : Dis…– ordre changé en requête à la forme neutre – dessin de mouton – , introduction d’une virgule – tu ne veux pas dessiner ? ponctuation occidentale indiquant une question
「えっ?」
「ヒツジの絵、描いて……」(Traducteur :奥本、2007年)
11.「ね、ヒツジの絵を描いてよ」
Ponctuation japonaise - Interjection : Hé – virgule à la place des points de suspensions – dessin de mouton – dessine – hein particule pour exprimer l’emphase
(Traducteur :永嶋、2013年)

Traducteur/titre/maison d’édition – collection/année de parution/sens d’écriture (verticale ou horizontale)

1内藤濯訳、 『星の王子さま』、岩波少年文庫、岩波書店、1953年、縦書き

2稲垣直樹訳、 『星の王子さま』、平凡社、2005年、縦書き

3石井洋二郎訳、 『星の王子さま』、ちくま文庫、2005年、横書き(Horizontal)

4池澤夏樹訳、 『星の王子さま』、集英社文庫、2005年、横書き(Horizontal)

5池澤夏樹訳、 『星の王子さま』、集英社、2005年、横書き(Horizontal)

6谷川かおる訳、 『星の王子さま』、ポプラ社、2006年、縦書き

7三田誠広訳、 『星の王子さま』、青い鳥文庫、講談社、2006年、縦書き

8管啓次郎訳、 『星の王子さま』、角川文庫、角川書店、2011年、縦書き

9管啓次郎訳、 『星の王子さま』、角川つばさ文庫(西原理恵子絵)、角川書店、2011年、縦書き

10奥本大三朗訳、 『星の王子さま』白泉社2007年、縦書き、省略多し

11永嶋恵子訳、 『星の王子さま』KKロングセラーズ(中村みつえ絵)、2013年、縦書き、省略多し

Il était une fois la traduction dans l’univers Disney

Par Margaux Mackowiak, étudiante M1 TSM

Walt-Disney-Pictures

Depuis ma prime enfance, j’ai toujours été une grande adepte des films Disney. Les années filent, je suis devenue une adulte, et pourtant, je passe un moment toujours aussi agréable à regarder ces œuvres cinématographiques. Ce doit sûrement être ça, le syndrome millennial. Avec le confinement et la sortie tant attendue de la plate-forme de streaming Disney + en France, j’ai notamment pu m’échapper de la réalité et me replonger dans les grands classiques, certains films mais aussi des séries qui m’ont rendue nostalgique, m’ont fait replonger en enfance, royaume de la bienveillance et de l’insouciance. En outre, étant donné que la plate-forme permet de regarder le contenu en VO ou dans une autre langue étrangère, je me suis dit : mais pourquoi ne pas rédiger un billet de blog pour tenter de percer les mystères de la traduction dans cet univers ?

À vrai dire, c’est une question que je me pose depuis longtemps. Je me suis souvent questionnée sur le procédé que suivent les professionnels de l’entreprise – s’ils doivent en suivre un – pour localiser les images, ainsi que pour traduire et adapter les titres des films, les chansons, les répliques, les phrases cultes. Tous ces mots qui ont entre autres bercé notre enfance et qui sont, j’en suis sûre, encore bien ancrés dans notre esprit à l’heure actuelle. Rares sont celles et ceux qui ont connaissance de tous les processus entrepris pour passer de la version originale à la version française, idem pour le fonctionnement de la traduction dans leurs parcs à thème. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais tenter d’élucider ce mystère pour vous, en me focalisant sur les Classiques d’animation de leurs studios. Accrochez bien votre ceinture, nous partons en voyage dans un pays de rêves et de magie, et il risque d’y avoir de la poussière de fée en chemin.

Un groupe au sommet

Avant toute chose, il faut savoir que depuis plusieurs décennies, Disney est l’une des sociétés les plus traduites au monde. D’après l’Index Translationum de l’UNESCO, une base de données complète des œuvres traduites dans le monde, de 1960 à 1980, Walt Disney Productions s’est régulièrement classée parmi les cinq « auteurs » les plus fréquemment traduits dans le monde. Entre 1980 et 2011, l’entreprise s’est même hissée plusieurs fois en haut du classement, détrônant Agatha Christie, Jules Verne, ou encore William Shakespeare. Il existe une véritable « culture » Disney au sein de notre société ; les valeurs du groupe s’adaptent aux changements d’époque, et les stratégies marketing évoluent. Bien que les premiers Classiques d’animation soient des adaptations plus « enfantines » des contes traditionnels des frères Grimm par Walt Disney, ces dessins animés sont incontestablement intergénérationnels.

Pour m’aider à la rédaction du présent article, j’ai créé un questionnaire auquel les internautes ont été très nombreux à répondre, puisque 717 personnes ont accepté d’y contribuer. Parmi les participants figuraient même des Cast Members (le nom donné aux employés des parcs Disney) et un traducteur de livres Disney. À noter que près de 5 % des participants ont déclaré avoir moins de 18 ans, 69 % entre 18 et 30 ans, et environ 26 % plus de 30 ans. Statistique qui appuie ce que j’ai écrit précédemment, 98,9 % considèrent que les films et les chansons Disney ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. Tout au long de ce billet, j’analyserai les résultats et je vous révélerai ce qu’il en est réellement en fonction du thème donné. Des contributeurs et contributrices m’ont rapporté qu’ils avaient remarqué que certains titres des longs-métrages étaient totalement différents en français et en VO, nombre d’entre eux m’ont signalé avoir trouvé que certaines répliques de films étaient très distinctes, et la majorité m’a écrit que c’était la traduction des chansons qui les avait le plus frappés. Découvrons ce qu’il s’est produit dans les coulisses de l’entreprise pour arriver aux versions que nous connaissons tous.

Once upon a dream

Pour commencer, abordons le sujet des titres des grands Classiques d’animation Disney et des longs-métrages incluant leurs collaborations avec les studios Pixar. Certains sont traduits, d’autres pas, contrairement au Québec où la législation en vigueur oblige à fournir une traduction francophone pour chaque titre de film. C’est pourquoi chez nos amis canadiens, Toy Story est devenu Histoire de jouets, et Cars s’est transformé en Les Bagnoles. En France, certains titres de films ont été traduits littéralement : The Little Mermaid en La Petite Sirène, The Lion King en Le Roi lion ou encore The Jungle Book en Le Livre de la jungle. Néanmoins, certains ont hérité d’un tout autre nom. C’est notamment le cas pour Sleeping Beauty qui est devenue La Belle au bois dormant en adéquation avec le conte de Perrault, tout comme Frozen qui a donné La Reine des neiges pour rester fidèle au conte d’Andersen. The Rescuers et The Black Cauldron, que l’on pourrait littéralement traduire par « Les sauveteurs » et « Le chaudron noir », sont respectivement devenus Les Aventures de Bernard et Bianca et Taram et le Chaudron magique afin de rendre les titres plus accrocheurs en français, langue pour laquelle il est coutume d’inclure les noms des héros directement dans les titres des films. Plus récemment, le film Moana a dû complétement faire peau neuve et emprunter un autre nom d’héroïne en français, donnant naissance au titre Vaiana, la Légende du bout du monde. En effet, Moana est une marque déjà déposée au sein de l’Union européenne, et il existe même une quarantaine de marques déposées à ce nom en France, comme en témoigne le site de l’Institut national de la propriété industrielle. À priori, il n’y a donc pas de règle préétablie concernant la traduction des titres de films Disney. Quelques-uns ne sont pas traduits, d’autres le sont littéralement, d’autres encore respectent les œuvres dont ils proviennent et certains peuvent hériter d’une toute autre traduction en fonction de l’histoire du film, phénomène que l’on appelle d’ailleurs la transcréation.

D’aucuns des internautes qui ont répondu à mon questionnaire ont trouvé que la traduction des dialogues n’était pas littérale, donnant un tout autre sens aux répliques. Pour certains cela ne change pas la signification dans le fond, mais d’autres sont conscients qu’il faut localiser les blagues, les jeux de mots, les devises, ce qui n’est pas nécessairement possible ou peut ne pas transmettre le même rendu qu’en VO. Il faut savoir que suite à la demande importante en traduction pour les films Disney en langues étrangères, les Walt Disney Studios ont très vite développé un système centralisant l’ensemble des auditions des acteurs dans le monde sur une même plate-forme, ce qui a d’ailleurs valu à la Walt Disney Company de remporter le 2017 Technology and Engineering Emmy Awards, prix honorant le développement et l’innovation dans le domaine des technologies de la radiodiffusion. La traduction et le doublage des productions Disney sont ainsi les principales fonctions de cette division de la société Walt Disney Company, créée en 1988 et nommée Disney Character Voices International. Pour évoquer quelques chiffres, 22 langues font partie de ce département, les films d’animation Disney typiques sont doublés pour 39 à 43 territoires, et concernant les films Disney en live action, ils sont en général distribués dans 12 à 15 langues, voire nettement plus en fonction de l’attente et du succès à l’échelle globale, comme en témoigne le premier opus de la franchise Pirates des Caraïbes qui a été traduit en pas moins de 27 langues. Les attentes du marché évoluent au fil des décennies : Le Roi lion, sorti en 1994 par exemple, avait été traduit et doublé dans 15 langues, alors que La Reine des neiges, datant de 2013, compte 41 langues différentes, soit presque le triple en un peu moins de vingt ans. L’origine du doublage des films Disney remonte au tout premier Classique d’animation des studios, à savoir Blanche-Neige et les Sept Nains en 1938, doublage d’ailleurs dirigé par Walt Disney en personne. Dans un premier temps, le casting était composé de voix « inconnues » ou peu connues, et c’est à la fin des années 1990 qu’est apparue la stratégie du star-talent, exerçant un monopole au 21e siècle en France pour la sortie des films d’animation. Nous retrouvons entre autres Muriel Robin à l’affiche de Tarzan (1999), Franck Dubosc dans Le Monde de Nemo (2003), Charles Aznavour dans Là-Haut (2009) ou encore Anthony Kavanagh dans Vaiana, la Légende du bout du monde (2016). Des personnalités sont alors engagées pour satisfaire les stratégies marketing, notamment dans l’hexagone, ce qui ne fait pas forcément l’unanimité auprès du public. Le véritable défi de Disney Character Voices International, c’est de faire en sorte que le doublage soit occulté, fluide, et de plus en plus en accord avec les lèvres des personnages dû au réalisme des animations.

Walt-Disney-Mickey

Lors d’une interview avec Jérémie Noyer, auteur du blog Media Magic, le directeur artistique chargé de superviser et de caster le doublage français Boualem Lamhene s’est confié sur sa collaboration avec les plus grands traducteurs du groupe. Il a notamment évoqué son travail aux côtés de Philippe Videcoq-Gagé, adaptateur de dialogues et de chansons de films Disney tels que Pocahontas, une légende indienne ou encore La Princesse et la Grenouille. Il raconte que lorsqu’il lui a demandé d’écrire La Planète au Trésor : Un nouvel univers, sa directive était de créer un maximum autour des dialogues, des personnages, afin de transmettre un humour à la française et de faire voyager les enfants, ce qui n’aurait pas été possible en calquant la version originale. Il semble donc que les traducteurs des films aient plutôt carte blanche en ce qui concerne l’adaptation des dialogues en version française, mais quid des chansons ?

Des chansons forgeant un héritage

Lorsque j’ai demandé aux internautes si un élément du film les avait frappés en comparant la version française et la version originale, la réponse la plus donnée a incontestablement été la différence évidente des paroles de chansons. En effet, la plupart n’ont tout simplement plus rien à voir avec les originales. Quelques-uns des participants ont évoqué la prosodie, une traduction non-littérale pour garder le rythme, au détriment parfois des actions qu’effectuent les personnages et qui ne collent plus avec les mots prononcés.

Voici quelques avis qui m’ont été envoyés :

« Dans la Reine des neiges 2, la traduction de la chanson d’Elsa « Show yourself » a été complètement bâclée et la phrase super libératrice et qui fait le sens de tout le film « I am found » a donné « Rien ne meurt », Elsa complète juste la berceuse de sa mère. Pour moi ça a gâché non seulement la chanson et son but mais le film complet car c’est THE PHRASE, the moment. Étant polyglotte je connais aussi les versions castillane et coréenne. Dans ces langues un équivalent tout aussi porteur de sens a été trouvé pour montrer le sentiment d’appartenance d’Elsa. » (réponse 667)

« Mieux vaut une chanson traduite retravaillée pour mieux sonner à l’écoute quitte à modifier légèrement le texte plutôt que de vouloir à tout prix coller à la réalité comme certaines versions québécoises où, du coup, ça sonne moins bien et ce n’est pas aussi agréable à écouter. » (réponse 513)

Si l’on sait que certaines chansons sont interprétées par le même chanteur, comme c’est le cas pour Phil Collins qui a, en plus de l’anglais, repris les œuvres musicales de Tarzan en quatre autres langues, les paroles ne sont pas similaires pour autant. « Strangers like me » a ainsi donné « Je veux savoir » en français, « Lo extraño que soy » (Comme je suis étrange) en espagnol, « Al di fuori di me » (En dehors de moi) en italien, et « Fremde wie ich » (Des étrangers comme moi) en allemand. Autre exemple évident de cette dissemblance, celui de « Ce rêve bleu », célèbre chanson tirée d’Aladdin. Voyez par vous-même le refrain en anglais, une proposition de traduction littérale, et sa réelle version français ci-après :

Refrain en anglais :

A whole new world
A new fantastic point of view
No one to tell us « No »
Or where to go
Or say we’re only dreaming
A whole new world
A dazzling place I never knew
But when I’m way up here
It’s crystal clear
That now I’m in a whole new world with you

Proposition de traduction en français:

Un tout nouveau monde
Un nouveau point de vue fantastique
Personne pour nous dire « Non »
Ou bien où aller
Ou dire que nous ne faisons que rêver
Un tout nouveau monde
Un endroit éblouissant que je n’ai jamais connu
Mais quand je suis tout là-haut
C’est clair comme de l’eau de roche
Que maintenant je suis dans un tout nouveau monde avec toi

Refrain en français :

Ce rêve bleu
C’est un nouveau monde en couleurs
Où personne ne nous dit
C’est interdit
De croire encore au bonheur
Ce rêve bleu
Je n’y crois pas c’est merveilleux
Pour moi c’est fabuleux
Quand dans les cieux
Nous partageons ce rêve bleu à deux

Nous nous apercevons évidemment qu’une traduction littérale est impossible, éliminerait les rimes et entraverait le rythme de la chanson. C’est la raison pour laquelle, souvent, comme c’est le cas ici, les paroles sont entièrement réécrites afin de sonner juste en français et de convenir au public. Lors d’un autre entretien avec Philippe Videcoq-Gagé, cette fois réalisé par Antoine Guillemain, traducteur de profession, sur son site Le Tradapteur, l’adaptateur a révélé qu’il n’y avait pas vraiment de règle pour procéder à l’adaptation d’une chanson. Le principal enjeu est de faire exprimer aux personnages les mêmes émotions que dans la version originale. La liberté pour la traduction des chansons est donc supérieure à celle des dialogues, laquelle peut se révéler contraignante, cependant, la tâche n’en est pas moins difficile pour autant. Prosodie, rime, fluidité et synchronisme doivent être au rendez-vous, ce qui n’est pas une tâche simple étant donné qu’il faut presque réécrire une toute nouvelle chanson. Sans compter que c’est un exercice encore plus ardu de nos jours avec les mouvements des lèvres de plus en plus travaillés et le synchronisme labial qui doit être pris en compte, tout comme les syllabes accentuées, comme cela a été le cas pour La Princesse et la Grenouille de 2009, qui a exigé autant de synchronisme que les films traditionnels. Certaines paroles ne sont parfois pas acceptées et il faut les retravailler, mais selon l’adaptateur, le mot-clé, c’est la « chantabilité ».

Pour en revenir à l’interview de Boualem Lamhene mentionnée plus tôt dans l’article, celui-ci a également évoqué ses collaborations avec le traducteur Luc Aulivier, qui a notamment adapté les paroles des chansons d’Aladdin, du Roi lion ou encore de Hercule. Le directeur créatif raconte qu’il fait appel à l’adaptateur pour les chansons complexes car il sait que son collègue trouvera les mots justes pour une interprétation rythmée et fluide, donnant l’impression qu’il n’y a pas de version originale derrière, mais tout en respectant le sens de celle-ci.

Ainsi, les traducteurs n’ont d’autre choix que de recourir à la transcréation pour qu’un spectateur français puisse ressentir la même émotion qu’un spectateur de la VO à l’écoute d’une chanson. Néanmoins, même si les chansons doublées s’éloignent fortement des originales, les versions traduites sous-titrées collent davantage au texte original puisque le synchronisme labial n’entre plus en jeu.

L’adaptation culturelle, essence des nouveaux films

Penchons-nous à présent sur la localisation des images et du contenu audio. Comme certains des participants à mon questionnaire l’ont remarqué, certaines scènes des versions françaises et originales voire étrangères sont différentes. C’est notamment le cas pour le Disney-Pixar Vice-Versa sorti en 2015. Ce film étant axé sur les émotions, il est primordial que les spectateurs de chaque pays s’identifient au contenu. Ainsi, aux États-Unis, le film d’animation offre un passage montrant les émotions du père de Riley face à une scène de hockey alors qu’en France, le sport en question est le football, ce dernier étant beaucoup plus représentatif pour les spectateurs français.

Vice-Versa-scene-hockey

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

En outre, ce n’est pas la seule adaptation régionale du film, puisqu’en France, on peut apercevoir une scène où Riley enfant refuse de manger des brocolis, tandis qu’au Japon, ce légume a été substitué par des poivrons verts qui inspirent davantage le dégoût pour les enfants japonais.

Vice-Versa-scene-brocoli

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ce ne sont là que des exemples parmi la multitude d’« Easter eggs » qui s’est glissée au sein des différents pays dans lesquels le film a été distribué. Autre exemple frappant : la scène du journal télévisé extraite du film Zootopie, sorti en 2016. Cette fois, dans l’hexagone, nous retrouvons le même personnage qu’aux États-Unis et au Canada, à savoir un élan appelé Peter Moosebridge. Toutefois, à la place, la Chine s’est vue dotée d’un panda, le Japon d’un takuni, le Brésil d’un jaguar et l’Australie d’un koala, tous nommés différemment, pour représenter les animaux emblématiques de ces régions géographiques.

Zootopie-presentateur

Source : Walt Disney Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ces changements cruciaux ne s’arrêtent pas aux images, le son étant un élément tout aussi important. C’est pourquoi dans Le Monde de Dory sortie la même année, par exemple, c’est Claire Chazal qui a été choisie pour faire une apparition homonyme en tant que représentante de l’Institut de biologie marine dans le film. Présentatrice du journal télévisé de TF1 pendant plus de 20 ans, l’ensemble des Français est habitué à sa voix et son cameo ne pouvait que susciter des réactions auprès du public, contrairement à Sigourney Weaver dans la VO, nom qui n’aurait pas parlé à la totalité des spectateurs.

Toutefois, les studios Disney vont encore plus loin dans leur souci du détail : si vous tendez attentivement l’oreille en regardant leurs films d’animation, comme c’est le cas pour le Disney-Pixar Monstres et Cie de 2001, même les bruits de fond sont traduits et doublés, notamment la scène du restaurant dans laquelle Bouh est à visage découvert et terrifie les monstres de l’établissement.

Vous l’aurez compris, chez Disney, tout doit être traduit, adapté culturellement, voire être l’objet de la transcréation pour satisfaire le « skopos » et transmettre un message ainsi que des émotions identiques aux publics de tous les horizons.

It’s a small world after all

Alors oui, tous les moyens sont mis en œuvre dans les films. Dialogues, paroles, images, rien n’est laissé au hasard. Peut-on toutefois en dire autant pour les parcs du groupe présents aux quatre coins du globe ? J’ai recueilli à travers mon formulaire les avis des internautes à ce sujet. Premièrement, parmi les 717 participants, 92,2 % ont révélé s’être déjà rendus dans un ou plusieurs complexes de loisirs Disney en France et/ou à travers le monde. Ci-joint un graphique des parcs que les internautes ont déclaré avoir visités :

Graphique-parcs-Disney

Graphique réalisé via Google Forms

En France, nous avons la chance d’avoir l’un des complexes présent dans notre pays. Pourtant, le parc, qui s’appelait EuroDisney à l’ouverture en 1992, a bien failli être implanté en Espagne pour des raisons climatiques. À Paris, certains spectacles et attractions sont proposés en français comme en anglais, et certains shows sont même présentés dans les deux langues lors d’une même représentation. Parmi les personnes ayant visité Disneyland Paris, 65,1 % m’ont avoué préférer lorsque les attractions et les spectacles sont en français, 1,8 % lorsqu’ils sont en anglais, et 33,2 % ont déclaré que cela leur importait peu. Dans nos parcs à thème, on retrouve notamment des cartes et des dépliants de programmes hebdomadaires en plusieurs langues, des attractions et des spectacles en anglais comme je viens de vous le mentionner, mais également des Cast Members polyglottes (aussi bien le personnel des hôtels que celui des restaurants, les opérateurs animateurs d’attraction comme l’équipe « Guest Flow » ou encore les personnages que l’on peut rencontrer). N’en déplaise à certains visiteurs français qui trouvent que l’anglais prend le dessus. D’autres, en revanche, reconnaissent la place essentielle des langues étrangères, notamment de l’anglais, au sein du complexe, Disneyland Paris étant la destination de touristes internationaux et l’unique parc européen.

À ce propos, j’ai eu le plaisir de m’être entretenue oralement avec un ancien copywriter et traducteur pour le site de Disneyland Paris, qui a accepté d’échanger avec moi sur le sujet. Je lui ai demandé de m’en dire davantage sur son métier, et voici le fruit de notre échange :

« Je suis arrivé à un moment assez spécial pour tout le contenu de Disney concernant ce qu’on trouve sur le site, les réseaux sociaux, l’application, etc. Jusqu’à il y a environ deux ans, le contenu venait des États-Unis, puis c’était traduit. Disney US a ensuite décidé de donner plus d’autonomie à la France afin que Disneyland Paris produise son contenu. Avant l’épisode du COVID-19, ils étaient même en train de créer une énorme équipe digitale.

Avec les autres traducteurs, on doit avoir la « double casquette » : nous sommes traducteurs mais aussi rédacteurs. Ce que l’on fait, c’est qu’on écrit du contenu, on travaille en binôme avec par exemple un francophone ou un anglophone, et on traduit le contenu qui a été créé en français, ou inversement. Nous sommes donc copywriters et traducteurs, ou comme on l’appelle dans le jargon, des transcreators. Ce qui est important à savoir, c’est que le contenu était traduit en anglais du Royaume-Uni et non en anglais des États-Unis, puisque le marché britannique est important. »

Lorsque vient le moment de parler de son rôle de traducteur, il évoque une nuance à ne pas prendre à la légère :

« Soit je créais du contenu, soit le contenu était créé dans une autre langue puis traduit. Je faisais vraiment partie intégrante de leur monde digital. On peut produire du contenu, et ça doit être référencé. D’ailleurs, on faisait les traductions avec les recommandations SEO [Search Engine Optimization, à savoir l’optimisation pour les moteurs de recherche]. Mais il est aussi important de mettre cette nuance en avant : ce n’était pas réellement de la traduction, nous sommes plus dans la transcréation. Le sujet de l’univers de Disney est particulier, il faut connaître cet univers que j’ai dû apprendre. Il s’agit donc de vraiment nuancer la traduction de l’adaptation et de la transcréation, puisque dans mon cas, le terme de traduction n’était pas adapté. Ici, on adapte, c’est-à-dire qu’on « traduit » d’une culture à une autre, ce qui s’applique également au monde graphique. À titre d’exemple, au Sri Lanka, le blanc est la couleur du deuil, alors que chez nous, c’est tout le contraire. En français, on dit « il pleut des cordes » alors qu’en anglais, on dit « it’s raining cats and dogs ». Il existe une vraie histoire derrière ces coutumes, ces expressions et il faut pouvoir la retransmettre, tout en donnant l’impression que le contenu n’a pas été traduit, la traduction ne doit pas se voir. »

Quant aux logiciels de traduction spécifiques à l’entreprise, que nenni :

« Autre chose à savoir, on n’utilise pas de logiciel pour traduire le site de Disneyland Paris. La compagnie n’a pas créé de logiciel spécifique pour traduire le contenu. Puisqu’il faut vraiment adapter, que le contenu doit être nuancé, ça n’aurait pas de sens d’utiliser des logiciels. Il ne s’agit pas là de gros blocs de texte que l’on peut mettre sur Google Translate pour ensuite les éditer. La post-édition n’est juste pas concevable, on est vraiment à l’opposé chez Disney. »

 

Ainsi, comme vous pouvez le constater via le site Web qui est proposé en une dizaine de langues, le multilinguisme est la priorité au sein du complexe touristique. D’après les réponses à mon sondage, c’est un pari réussi puisque relativement aux langues étrangères dans les parcs Disney, 83,5 % trouvent qu’elles sont bien mises en avant, 10,2 % estiment qu’elles ne le sont pas suffisamment, et seulement 6,3 % pensent qu’elles ne le sont tout simplement pas. Toutefois, peut-on en dire autant pour les cinq autres parcs ?

Du côté de la Californie et de la Floride, les cartes des parcs à thème sont disponibles dans de nombreuses langues. En outre, au Walt Disney World Resort, il existe des dispositifs de traduction pour les visiteurs dont la maîtrise de l’anglais est limitée. Parmi les personnes que j’ai interrogées, 73,6 % n’avaient pas connaissance de ces dispositifs. Sur certaines attractions, ces derniers mettent à la disposition des guests (le nom donné aux visiteurs des parcs Disney) une traduction de l’expérience à choisir parmi le français, l’allemand, le japonais, le portugais et l’espagnol. Ces appareils, appelés « Ears to the World, Disney’s Show Translator » sont disponibles pour les quatre parcs à thème du complexe floridien. Néanmoins, le site de celui-ci n’est disponible qu’en anglais, et celui de Californie ne l’est qu’en anglais et en japonais. Idem pour le site de Shangai Disney Resort qui n’est accessible qu’en anglais et en chinois simplifié. Le site Web de Tokyo Disney Resort peut quant à lui être visité en anglais, en chinois simplifié, en chinois traditionnel, en japonais ainsi qu’en coréen, et enfin, celui de Hong Kong Disneyland Resort compte huit langues à son actif : l’anglais, le japonais, le chinois simplifié, le chinois traditionnel, le coréen, le thaï, l’indonésien mais aussi le malais.

Pour en savoir davantage sur l’un des parcs d’Asie, j’ai eu la chance de converser avec Yang Liu, gestionnaire de projets de traduction qui a travaillé pour Shangai Disney Resort. Elle m’a raconté son rôle d’interprète au sein du parc : son travail consistait à interpréter pour les ingénieurs étrangers lorsque le parc était en construction, puis à interpréter pour les membres de la troupe lorsqu’ils avaient des répétitions pour les spectacles, de l’anglais vers le mandarin. Pour ce qui est des langues parlées dans le parc, les brochures et les cartes sont en anglais et en chinois simplifié, et pour les spectacles, des artistes chinois et étrangers sont engagés puisque le public cible est d’origine chinoise. Ainsi, la plupart du temps, les spectacles sont en mandarin, mais presque toutes les chansons sont en anglais, seules quelques-unes sont en chinois (comme celles de La Reine des neiges qui elles ont été adaptées dans leur langue). Donc même si les chansons sont en anglais, le public les connaît et peut les chanter sans problème. En outre, les Cast Members étrangers doivent parler le mandarin pour certains spectacles, tels que le « Frozen Singalong », et suivre des cours pour être capables de prononcer quelques phrases simples. Selon Yang, la traduction occupe une place prépondérante au sein du parc, aussi bien lors des réunions que lors des formations et des répétitions, afin d’assurer le bon déroulement des activités.

« Je suis Cast Member à Disneyland Paris, et je tiens à préciser que l’anglais n’est pas obligatoire mais conseillée. De plus, on doit être l’un des rares parcs à proposer différentes langues pour nos plans. Par exemple à Tokyo Disney Resort, les Casts ne parlent pas anglais, et seuls les plans sont en anglais (je n’ai pas fait attention aux panneaux des attractions). » (réponse 263)

Il semblerait donc que la diversité des langues proposées occupe une place plus importante sur notre sol et le continent américain qu’en Asie pour le moment, comme l’appuie le témoignage ci-dessus. Concernant les sites web des complexes, Disneyland Paris se place loin devant les autres avec une multitude de langues mises en avant contre une à huit pour le reste.

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                Source : Site officiel de Disneyland Paris – Copyright Disney et Disney•Pixar

And they lived happily ever after

Pour clore ce billet, j’ai réalisé un classement des 10 films et chansons Disney qui sont le plus souvent revenus dans mon questionnaire.

Classement de vos 10 films préférés :

1. Le Roi lion : 117 votes
2. La Belle et la Bête : 98 votes
3. La Petite Sirène : 42 votes
4. Peter Pan : 41 votes
5. Raiponce : 39 votes
6. Mulan : 31 votes
7. Aladdin : 25 votes
8. Lilo et Stitch : 23 votes
9. Cendrillon : 22 votes
10. Pocahontas : 19 votes

Classement de vos 10 chansons préférées :

1. Histoire éternelle, La Belle et la Bête : 58 votes
2. Comme un homme, Mulan : 51 votes
3. Hakuna Matata, Le Roi lion : 49 votes
4.L’air du vent, Pocahontas : 41 votes
5.Ce rêve bleu, Aladdin : 39 votes
6. Partir là-bas, La Petite Sirène/L’histoire de la vie, Le Roi lion : 30 votes
8. L’amour brille sous les étoiles, Le Roi lion : 29 votes
9. Libérée délivrée, La Reine des neiges : 23 votes
10. Je te cherche, La Reine des neiges 2 : 21 votes

Même si l’âge des contributeurs a pu jouer sur les réponses données, il est clair que ce sont les Disney du siècle dernier qui alimentent ce classement, Le Roi lion étant le grand gagnant. À priori, l’authenticité de ces œuvres par rapport à leur version originale prime dans vos cœurs, même si un choix entre les anciens et les nouveaux s’avérerait complexe. Voici des réponses que j’ai récoltées à ce sujet :

« Entre les Disney du siècle dernier et les plus récents, mon cœur balance. Les plus anciens sont des classiques mais dans les plus récents on y retrouve des personnages (notamment féminins) plus forts et indépendants. » (réponse 6)

«  Je ne sais pas choisir entre les films plus anciens et les films récents car ils sont tous bien pour leur époque. J’adore les films anciens pour leurs histoires et leur authenticité. J’aime beaucoup les films plus récents pour leur graphisme et leurs couleurs (Vaiana en est sûrement l’un des plus beaux exemples : les couleurs sont sublimes dans certaines scènes). » (réponse 45)

Notons que ce genre de discours ne serait peut-être pas le même pour les moins de 10 ans qui ont grandi avec La Reine des neiges, qui sont habitués à l’animation 3D et pour qui nos favoris ont sûrement un peu vieilli.

Ainsi, comme vous avez pu le lire tout au long de mon billet, il n’existe pas vraiment de règle concernant la traduction dans l’univers Disney. Les employés disposent d’une grande liberté afin de retransmettre les émotions en adaptant et en localisant culturellement pour un public donné. Les traducteurs font donc usage de la transcréation à ces fins. Par conséquent, c’est grâce à tous ces professionnels qui agissent dans l’ombre si tous ces films, chansons et personnages ont eu un tel impact qui continue d’ailleurs d’être transmis dans notre pays de génération en génération. Pour conclure sur une note féérique, je vous laisse sur ces quelques mots porteurs d’espoir de notre regretté Walt Disney.

Walt-Disney-citation

 

Un immense merci aux nombreuses personnes qui ont répondu à mon questionnaire, ainsi qu’aux employés qui m’ont aidée à éclairer mes interrogations, sans oublier l’ancien copywriter pour Disneyland Paris et Yang Liu qui ont accepté de se confier à moi à propos de leur travail au sein de l’entreprise.

 

Sources :

Acuna, Kirsten. « Disney changed a minor character in “Zootopia” for foreign audiences ». Business Insider. https://www.businessinsider.com/zootopia-for-foreign-audiences-2016-4

Ancien copywriter/traducteur pour Disneyland Paris. Interview téléphonique sur la traduction du site Web, le 19 mai 2020.

Brandy, Grégor. « «Vice-Versa» s’est adapté aux publics étrangers en modifiant légèrement certaines scènes ». Slate.fr, 25 juillet 2015. http://www.slate.fr/story/104774/pixar-adaptations

Bruno, Pierre. « Existe-t-il une « culture » Disney ? » Le francais aujourd’hui n° 134, no 3 (2001) : 109‑16.

« Disneyland® Official Site ». https://disneyland.disney.go.com/

Walt Disney World Resort. « Dispositifs de traduction du parc | FAQ | Walt Disney World Resort ». https://disneyworld.disney.go.com/fr-ca/faq/parks/translations-park/

Los Angeles Times. « “Frozen”: Finding a Diva in 41 Languages », 24 janvier 2014. https://www.latimes.com/entertainment/movies/la-xpm-2014-jan-24-la-et-mn-frozen-how-disney-makes-a-musical-in-41-languages-20140124-story.html

Guillemain, Antoine. leTradapteur, janvier 2012. http://website.letradapteur.fr/pages/55f754cc6bb0800300a4001a

« Hong Kong Disneyland Resort | Official Site | Hong Kong Disneyland Hotels ». https://www.hongkongdisneyland.com/

« INPI – Service de recherche marques ». https://bases-marques.inpi.fr/

DisneyPixar.fr. « Le doublage Disney sur DisneyPixar.fr ». https://www.disneypixar.fr/decouvrir/dossiers/1-le-doublage-disney

ONU Info. « L’Index Translationum de l’UNESCO a 75 ans », 29 novembre 2007. https://news.un.org/fr/story/2007/11/121152-l39index-translationum-de-l39unesco-75-ans

Liu, Yang. Interview via LinkedIn sur les métiers de la traduction à Shangai Disney Resort, le 18 mai 2020.

Noyer, Jérémie. « MEDIA MAGIC: DISNEY CHARACTER VOICES INTERNATIONAL: Entretien avec le directeur créatif Boualem Lamhene ». MEDIA MAGIC (blog), 9 juin 2009. http://media-magic.blogspot.com/2009/06/disney-character-voices-international.html

« [Official]Tokyo Disney Resort Official WebSite|Tokyo Disney Resort ». https://www.tokyodisneyresort.jp/en/index.html

« Séjour Disney, Réservation, Billet, Parc d’Attraction | Disneyland Paris ». https://www.disneylandparis.com/fr-fr/

« Shanghai Disney Resort Official Site ». https://www.shanghaidisneyresort.com/en/

Siegel, Tatiana, Scott Roxborough, Rhonda Richford, et Clarence Tsui. « Inside the Weird World of International Dubbing ». The Hollywood Reporter, 14 mars 2013. https://www.hollywoodreporter.com/news/argo-django-unchained-inside-weird-427453

« Technology & Engineering Emmy® Awards – The Emmys ». https://theemmys.tv/tech/

Venuti, Lawrence. The Scandals of Translation: Towards an Ethics of Difference. Routledge Library Editions, 1998.

Venuti, Lawrence. Translation Changes Everything: Theory and Practice. Routledge Library Editions., 2012.

Le rap, de la poésie de bas étage ?

Par Marisa Dos Santos, étudiante M1 TSM

Vous devez sûrement vous demander ce qu’on peut bien avoir à dire sur le rap quand on est en master de traduction. Je vous assure : plein de choses. Si vous n’aimez pas (voire détestez) ce genre musical, rassurez-vous : le présent billet n’a pas pour vocation de vous convertir en un amateur de rap en quelques minutes. Néanmoins je suis sûre qu’il vous offrira matière à débattre ou à réfléchir.

J’apprécie des genres musicaux bien différents. Je me surprends à me découvrir des passions pour certains genres, alors même qu’il y a tout juste quelques années, je ne pensais absolument pas les apprécier un jour. C‘est ce qu’il m’est arrivé avec le rap et le hip-hop. Au collège, je ne me serais jamais doutée qu’un jour j’allais aimer le rap. Oui, je l’avoue, je faisais partie de ces personnes qui pensaient que ce n’était qu’un ramassis de gros mots, et moi au collège, j’aimais pas ça les gros-mots. Mais en arrivant au lycée, eh bien j’ai changé d’avis. Pourtant, non, je n’ai pas grandi dans une cité, je ne viens pas d’une famille en difficulté, je ne suis pas une jeune au parcours difficile, je ne me drogue pas, je ne suis pas une délinquante, en bref je ne suis pas le cliché qu’on fait de la jeune qui écoute du rap. Asseyez-vous confortablement et partons ensemble pour une petite analyse.

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Le gros débat : le rap, c’est de la merde

Ah combien de fois j’ai pu entendre cette jolie phrase… Car oui, pour beaucoup encore, le rap n’est autre qu’une musique de demeurés : elle ferait même baisser le Qi de nos enfants et serait l’origine de tous les maux de la société d’aujourd’hui (à en croire certains).

Vocabulaire, message et politisation : les clichés du rap déconstruits

Alors ça m’a donné envie de questionner mes proches. J’ai donc créé un petit questionnaire pour que les participants puissent me donner leurs avis sur le rap. Je tiens à préciser que le but de ce questionnaire ce n’est pas de sortir des statistiques, mais simplement de recueillir les avis de personnes d’horizons totalement différents. Je ne peux malheureusement pas publier tous les résultats ici, ni parler de toutes les réponses que j’ai eues.

Sur 320 participants, il est vrai que la majorité d’entre eux était située dans la tranche des 18-25 ans. La plupart des répondants ont déclaré qu’ils aimaient le rap, que ce soit dans son entièreté, « uniquement quelques chansons » ou « uniquement quelques artistes ». Seulement 25 participants sur 320 ont déclaré ne pas aimer le rap. Parmi les (nombreux) clichés dont souffre le rap, ceux qui sont le plus souvent revenus dans les réponses des participants étaient la vulgarité, la violence, des paroles pauvres en sens, des propos sexistes et misogynes et enfin, que rap et musique de cité étaient finalement homonymes.

Je doute que l’on peut nier que le rap soit vulgaire, et je pense même qu’aujourd’hui, la vulgarité prend toute son importance dans les textes rappés. Pourquoi ? Parce que c’est un genre musical qui délie les langues, qui traite de vérités, souvent dures à entendre ou à exprimer, et sert d’outil pour exprimer ses émotions les plus fortes, qui dans notre société actuelle (ne nous voilons pas la face) sont souvent accompagnées de grossièretés. Néanmoins, gardons en tête que le but de ce billet est de nous faire voir au-delà des premiers clichés, véridiques ou non.

Réponse 146 : Langage rarement fleuri, si ce n’est en matière de néologismes, noms d’oiseaux et autres étrangetés linguistiques.

Pourtant en 2014, Matt Daniels publiait les résultats d’une étude sur la taille du vocabulaire de plusieurs rappeurs américains, le tout basé sur un échantillon de 35 000 mots tirés de leurs textes (l’étude a ensuite été actualisée en 2019). Oui oui, il a bel et bien compilé un corpus avec des textes de rap ! Les résultats sont assez impressionnants. Si l’on peut voir que la majorité des rappeurs utilisent environ 4 000 mots uniques, certains atteignent des scores s’approchant des 6 000.

MattDaniels-vocabulary

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est d’admirer la comparaison qui a été faite avec d’autres genres musicaux. Le graphique ci-dessous a été réalisé sur la base de 500 échantillons aléatoires de 35 000 mots de plusieurs genres musicaux. On peut remarquer que finalement, on retrouve plus d’artistes de hip-hop/rap dans les hauts scores de vocabulaire que ceux de rock ou de country par exemple.

MattDaniels-comparaison

Le média ShakeDatAss avait décidé la même année de s’inspirer des travaux de Matt Daniels afin de comparer la taille du vocabulaire des rappeurs français. Malheureusement aujourd’hui, cette étude reste introuvable.

Fort heureusement pour moi, en 2020, le collectif Rapsodie, l’institut du rap français a décidé de recréer le même type d’étude, mais appliquée à plus d’un millier d’artistes francophones. Le collectif a compilé un peu plus de 43 000 morceaux dans un corpus pour tenter de comprendre quel rappeur francophone avait le plus de vocabulaire aujourd’hui. Pour analyser leurs résultats, ils ont donc décidé de lemmatiser les paroles, c’est-à-dire que toutes les flexions d’un même verbe par exemple ne sont comptabilisées comme un seul et unique mot. Ils ont aussi choisi d’établir une liste de stop words pour éliminer tout mot qui ne contenant aucune information sémantique. Si vous souhaitez en savoir plus sur leur méthode de travail, elle a été détaillée dans cet article.

Pour la petite histoire, Rapsodie est un projet qui vise à mêler le rap à l’éducation, qui cherche à démystifier les clichés du rap via l’analyse de données et à « montrer à vos darons que le rap ça fait aussi partie de notre héritage » (Rapsodie). Vous pouvez visiter leurs comptes Twitter et Instagram pour découvrir de superbes infographies, toutes les plus intéressantes les unes que les autres. (Merci à Rapsodie d’avoir gentiment accepté que je fasse une capture d’écran de leur graphique)

Rapsodie-vocab

Comme vous pouvez le constater sur le graphique présenté ci-dessus, leurs travaux remettent en question déjà beaucoup de positionnements avancés à notre époque, surtout celui qui stipule que le rap, c’est dénué de sens, de vocabulaire ou de quelconque richesse linguistique. Maintenant il serait très intéressant de faire une comparaison de ces résultats avec ceux d’un corpus où seraient compilées les paroles d’un autre genre musical aujourd’hui bien moins décrié que le rap. Les résultats seraient très sûrement surprenants, et je pense que j’euphémise. Le collectif m’a toutefois confié que ça ne faisait pas partie de leurs plans du moins pour le moment. J’en profite pour leur adresser un immense merci pour avoir pris le temps de répondre à mes questions via leur compte Instagram.

Le rap, ça parle que de drogue ?

En recueillant les réponses à mon questionnaire, j’étais finalement bien étonnée de lire que la majorité des répondants n’estimait finalement pas que le rap ne traite que de sujets légers. Et en effet, le rap se politise, s’engage, et se lie à des causes toutes plus importantes les unes que les autres. Certains dénoncent les conditions de vie dans les quartiers défavorisés de France, comme Vald, pour n’en citer qu’un, dans son morceau Urbanisme qui nous propose un choc générationnel entre deux individus drastiquement opposés, pourtant unis dans le même combat au sein des cités et partageant le même rêve de s’en aller vivre ailleurs :

[…]

À mon époque, y’avait des blocks car il y avait d’jà des blocks

Mais ces blocks, ils étaient propres, y’avait des fleurs, y’avait des portes

Maintenant, c’est glauque, y’a que des halls, des halls avec des jeunes

Qui n’font rien mais qui dégradent et puis qui boivent et puis qui chlinguent

Ils parlent de quoi sinon de rien, de flingues, de vie de chien ?

[…]

Moi, quand j’suis né, y’avait des tours, des tours et puis des tours

J’avais des potes qui jouaient les fous, séchaient les cours et séjournaient

En bas des tours, j’comprenais pas, j’disais comme ça : « Mais, gros, t’es fou ?

On voit des tours toute la journée, toi, tu t’barres pour y r’tourner

Fais des détours, au moins, j’sais pas, fais l’tour, va voir autre chose »

« V, t’es sourd ou quoi ? J’t’ai dit : en bas des tours, j’y fais des sous

Entre les cours et puis les tours, j’aime mieux les sous pour faire les courses« 

Oui, y’a les cours et puis les courses et puis les sous en bas des tours

D’autres s’expriment sur des sujets beaucoup plus sensibles et encore aujourd’hui très controversés, comme celui de la religion, par exemple dans la chanson Dieu d’Amour du rappeur Dooz Kawa sortie en 2010 :

[…]

Et celui qui condamne mon texte devra s’poser la question

Est-ce que lui-même respecte alors ma liberté d’expression ?

Non soi-disant, il est tellement bridé et victime

Ça m’rappelle les nazis qui décimaient ceux qui dessinent

Si j’me destine à l’enfer en caricaturant Allah

C’est moi seul que ça concerne, la foi ne regarde que soi

Et sur l’moral, bien souvent la religion n’est qu’une identité sociale

[…]

 

Le rappeur a même été invité en 2016 pour une conférence organisée par le département Littérature et Langages (LILA) de l’École Normale Supérieure lors du séminaire d’élèves consacré au rap « La Plume et le Bitume ».

Ces deux extraits nous laissent nous rendre compte que non, le rap ce ne sont pas que des textes qui rabâchent les mêmes sujets que l’on peut considérer légers, comme l’argent, la drogue, les femmes. Plusieurs articles ont été publiés sur la politisation du rap dans notre société et ont démontré qu’aujourd’hui ce genre musical servait de véritable arme de dénonciation au service des victimes d’injustices en tout genre. Alors certes, je n’ai cité que deux exemples, mais vous vous doutez bien qu’il en existe bien d’autres, simplement ce billet n’a pas pour finalité de se transformer en un recueil de raps.

Rap et éducation

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Même si cela peut paraître étonnant, le rap peut également servir d’outil à l’éducation. On rassemble de plus en plus de témoignages de professeurs qui avouent s’aider du rap pour introduire des sujets de philosophie, de français, de littérature ou d’histoire. Une étude a même été menée sur six groupes d’étudiants thaïlandais, et visait à déterminer si le rap pouvait les aider à mieux assimiler les conjugaisons des verbes irréguliers. Les résultats se sont révélés positifs.

Pourtant, encore bon nombre de personnes pensent que le rap est la cause d’une orthographe lamentable chez les jeunes. Quand j’ai vu passer les résultats du Baromètre Voltaire cette année, j’ai bien cru que j’allais faire une syncope. Selon le Projet Voltaire, les jeunes qui écoutent du rap seraient drastiquement plus mauvais en orthographe que ceux qui écoutent de la musique « Indie ». Or, leur étude ne respecte aucune convention des statistiques. Leur échantillon n’est pas représentatif de la population, et leur étude était déjà très orientée. De plus, il est aussi fort probable que cette annonce ait aussi un but purement marketing afin de promouvoir le Projet Voltaire. Je ne souhaite pas refaire une analyse complète de leur étude, vous pourrez en trouver une très intéressante sur la chaîne YouTube de Lingusticae, mais de mon côté cette annonce m’a plutôt bouleversée.

J’ai pu recueillir certaines réponses en adéquation avec l’annonce du Projet Voltaire, néanmoins, beaucoup nuancent leurs propos en estimant que la cause peut également être extérieure :

Réponse 80 : Si les gens qui écoutent du rap sont moins bons en orthographe ce n’est certainement pas à cause du rap, mais cela peut certainement s’expliquer par un environnement défavorable à l’épanouissement scolaire.

Beaucoup ont cité la télé, les réseaux-sociaux, et les smartphones comme cause d’une orthographe plus mauvaise aujourd’hui chez les jeunes. Et il est vrai qu’à ce jour, je n’ai trouvé aucune étude fiable qui ait réussi à prouver une quelconque corrélation entre mauvaise orthographe et rap dans les oreilles.

Rythm And Poetry + traduction = ❤ ?

Certes, dans rap il y a poetry, mais j’avais le sentiment que de nos jours, l’image d’une forme de poésie dans le rap est loin d’être partagée par une majorité. C’est en visionnant la série Netflix Rapture que la question de la traduction des paroles de rap m’a traversé l’esprit. Cette série retrace le parcours de certains rappeurs, notamment celui du rappeur américain Logic, que j’apprécie tout particulièrement. En lisant les sous-titres, j’ai pu remarquer que c’était un exercice très particulier que de traduire les paroles d’un rap. J’ai alors tout de suite établit un lien avec ce que nous avions étudié en cours : la théorie de l’équivalence d’Eugene Nida. Privilégier la forme, ou le fond ? Le message ou le rythme ? Eh oui, dans le rap, très exactement comme dans la poésie, les deux ont toute leur importance.

Alors en premier lieu, je voulais savoir si j’étais la seule à voir un réel parallèle entre rap et poésie. Les réponses données dans mon questionnaire m’ont surprise, mais m’ont confirmé que, non, j’étais très loin d’être la seule. Toutefois, certains ont exprimé leur désaccord, citant par exemple trop peu de finesse, pas assez de jeux de mots ou des textes pas assez travaillés.

Pourtant, si l’on se penche sur les difficultés de traduction pour un poème, on va retrouver les mêmes pour la traduction d’un rap. Difficile de traduire les rimes, les figures de style, les jeux de sonorités (allitération, assonances, homéotéleutes, épiphores…), les jeux de mots, ou encore le nombre précis de syllabes par vers. Car oui, dans le rap c’est ce qui va jouer sur le flow de l’interprète, c’est-à-dire le fait d’aller plus ou moins vite dans son débit de parole tout en posant les bonnes syllabes sur le bon tempo pour respecter une certaine harmonie avec la musique sur laquelle il pose. Pour illustrer mes propos voici un exemple qui pour moi, reprend quelques-unes de ces difficultés :

[…]

Tes lyrics mentent, ton public se ment

Ta maison d’disques ment, même ton arrondissement

Ceux qui t’font des compliments sont des complices qui mentent

Ton équipe ment, des vraies critiques, c’est c’qu’il t’manque

L’appétit vient en kickant, j’y pense en quittant

Pour qu’tu comprennes toutes mes phases, faudra qu’tu prennes un petit temps

[…]

King of Cool – Disiz La Peste, 2014

Plus important encore, le rap français possède des caractéristiques propres à lui et lui seul. Je citerai ici l’utilisation massive du Verlan et les arabismes. Nous avons là deux éléments très difficiles à traduire et qui pourtant prennent une très grande place dans les textes. Le site du CNRTL nous propose cette définition :

VERLAN : Procédé de codage lexical par inversion de syllabes, insertion de syllabes postiches, suffixation, infixation systématique ; type particulier d’argot qui en résulte

Comment traduire l’écart langagier que représente le Verlan ? Il faut reconnaître que cet argot est très largement utilisé en France, et bien qu’il existe le back-slang en anglais, il n’est absolument pas aussi répandu que le Verlan français. Il va sans dire que dans certaines langues, un tel procédé linguistique n’existe tout simplement pas. De plus, nous en France, on aime bien aller plus loin : certain mots en Verlan ont tout simplement été reverlanisés (arabe -> bera -> beur -> rebeu). Or, sans cet argot, certaines phrases présentes dans les textes de rap perdent toute leur beauté stylistique.

Autre élément très présent dans les textes de rap et qui mérite réflexion pour la traduction : les arabismes. Aujourd’hui ils font partie de notre langage à tous, et sont bien plus courants qu’on ne le pense. Mais comment traduire cet emprunt ? Il est synonyme d’une influence culturelle importante chez les rappeurs, et le supprimer reviendrait à toucher à l’identité même de l’interprète. Bled, wesh, seum, miskine caïd… Tous ces mots sont très largement utilisés en français, et encore plus dans les textes de rap, néanmoins très peu dans les autres langues (hormis l’Arabe évidemment). Serait-il plus judicieux de les conserver, ou bien de les expliciter ? Beaucoup d’options peuvent être proposées.

Sur la question de la traduction du rap, les avis divergent mais restent néanmoins très intéressants. Certains n’y voient aucun intérêt, tandis que d’autres estiment que leur traduction permettrait une meilleure compréhension des maux vécus par les différentes sociétés :

Réponse 202 : Écouter du rap dans une autre langue peut être sympa pour la mélodie mais en comprendre le sens est toujours mieux. Après tout, on n’irait pas voir un film sans comprendre un mot, derrière les chansons de rap, il y a souvent une histoire, traduire ces chansons, c’est pouvoir comprendre l’histoire convoyée par l’artiste.

D’autres m’ont fait part de leurs expériences lors de l’exercice :

Réponse 146 : J’ai déjà dû aider un traducteur néerlandophone à comprendre des références de rap pour traduire un texte à destination de jeunes. C’était épique car le vocabulaire spécifique et le contexte culturel d’un pays étaient difficilement transposables dans une autre langue pour un autre pays. Par voie de conséquence, dans l’absolu, ce pourrait être intellectuellement stimulant de traduire des textes de rap.

Conclusion

Pour clore cet article, je souhaitais souligner qu’il est évident que les avis peuvent et doivent diverger, et qu’il est tout à fait normal que certaines personnes aiment tel genre musical, alors que d’autres le détestent. Mais ce qui me chagrine avec les avis sur rap, et en vérité c’est ce qui est à l’origine mon envie d’écrire cet article, c’est que bien souvent les gens qui décrient le rap ne disent pas simplement qu’ils n’aiment pas, mais portent un jugement général sur un genre qui finalement ne leur est pas très familier. En commençant à répondre à mon questionnaire, plusieurs personnes avaient déjà avec un certain stéréotype sur le rap. J’ai été très surprise et même honorée de savoir que pour certains, mes questions les avaient fait réfléchir et remettre en question leurs premières idées reçues.

Je trouve que l’exercice de traduction d’un texte de rap est on ne peut plus intéressant pour mettre en image toutes les subtilités et difficultés de la traduction. Traduction et rap souffrent de clichés rébarbatifs : le premier élément peut soi-disant être pratiqué par n’importe quel bilingue sur cette planète ; le deuxième n’est qu’un genre musical soi-disant pauvre et dénué de sens. Ensemble, ils déconstruisent ces étiquettes : la traduction d’un texte de rap peut s’avérer extrêmement périlleuse de par la complexité du texte, du vocabulaire, des figures de style et autres éléments linguistiques, et c’est en s’essayant à la traduction d’un texte de rap que l’on peut vite se rendre compte que non, il ne suffit pas de parler deux langues pour traduire.

Sur le même thème : vous pouvez retrouver un précédent article écrit par Camille Bacha et paru sur le blog en 2018 qui traite en détail de la traduction des chansons de Christine and the Queens.

Merci à toutes les personnes qui ont répondu ou partagé mon questionnaire.

 

 

Sources :

Rapsodie :    https://www.instagram.com/_rapsodie_/

https://twitter.com/_rapsodie_

Simon Devaradja, « Quel rappeur a le vocabulaire le plus varié ? », Medium, 13 avril 2020, https://medium.com/rapsodie/quel-rappeur-a-le-vocabulaire-le-plus-vari%C3%A9-be10f957352e

Daniels, Matt. « Rappers, Sorted by the Size of Their Vocabulary ». The Pudding, https://pudding.cool/projects/vocabulary/index.html

Marquet, Mathieu. « Politisation de la parole : du rap ludique au rap engagé ». Variations. Revue internationale de théorie critique, no 18, mai 2013. https://journals.openedition.org/variations/645

Risso, Emanuele. Rap Lyrics Translation: Theoretical and Practical Aspects. http://www.academia.edu, https://www.academia.edu/28801944/Rap_Lyrics_Translation_Theoretical_and_Practical_Aspects

Hirjee, Hussein, et G. Brown, Daniel. « Automatic Detection of Internal and Imperfect Rhymes in Rap Lyrics ». Ismir, https://www.academia.edu/33415103/Automatic_Detection_of_Internal_and_Imperfect_Rhymes_in_Rap_Lyrics

Zelenková, Anna. Arabismes dans les chansons de rap français : traitement lexicographique, adaptation phonique et rôle de l’origine des rappeurs. 2013, p. 153, https://is.muni.cz/th/rr2g6/DP_final.pdf

Genius | Song Lyrics & Knowledge. https://genius.com/

Savitri, Dyan Elviyana, et Indah Fadhillah Rahman. « The use of rap music to improve students’ vocabulary mastery at the first grade students of SMPN 2 Papalan Mamuju Regency ». ETERNAL (English, Teaching, Learning, and Research Journal), vol. 2, no 2, décembre 2016, http://journal.uin-alauddin.ac.id/index.php/Eternal/article/view/3110

Rapture | Site officiel de Netflix. https://www.netflix.com/fr/title/80145087

Kourdis, Evangelos. « Traduire l’écart langagier. La traduction du verlan français en grec ». Argotica, vol. 1, janvier 2014, p. 27 44. https://www.researchgate.net/publication/275345249_Traduire_l’ecart_langagier_La_traduction_du_verlan_francais_en_grec

Ounane Aïssa, « Le rap est un véritable outil éducatif au service des jeunes », L’Humanité, 28 septembre 2012, https://www.humanite.fr/societe/le-rap-est-un-veritable-outil-educatif-au-service-des-jeunes-505048

Savoirs ENS, « La Plume et le Bitume : rencontre avec le rappeur Dooz Kawa », 18 février 2016, https://savoirs.ens.fr/expose.php?id=2443

Rachid Majdoub, « Clip n°3 : suite et fin de la journée riche en rebondissements de Vald » Konbini, 14 septembre 2015, https://www.konbini.com/fr/musique/clip-vald-journee-urbanisme/

Linguisticae. « Les fans de JUL sont nuls en français? (débunkage BFMTV) – YouTube ». YouTube, 16 décembre 2019, https://www.youtube.com/watch?v=XNSqrZI-VLY

Camille Bacha, « Christine and the Queens : à la croisée des chemins, entre traduction et création », 18 novembre 2018, https://mastertsmlille.wordpress.com/2018/11/18/christine-and-the-queens/

« Où en sont les Français et l’orthographe ? Réponse dans le Baromètre Voltaire® 2019 » Le Projet Voltaire 4 décembre 2019, https://www.projet-voltaire.fr/enquetes/barometre-voltaire-2019/

À la croisée des mondes entre traduction et ONG

Par Fanny Buffel, étudiante M1 TSM

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Le terrorisme, la pauvreté, le chômage, la précarité de l’emploi, la santé ou encore l’environnement sont les sujets qui inquiétaient le plus les Français en 2019 en plus de s’inscrire dans la liste des Nations Unies recensant les 18 défis mondiaux à relever. Peu importe notre âge, la majorité de ces problèmes a toujours fait partie de notre quotidien. Ces dernières années, ils ont cependant été plus souvent au cœur de l’actualité, tout comme les ONG qui s’engagent à lutter contre ces problèmes jusque-là non résolus.

Qu’est-ce qu’une ONG ?

« ONG » peut faire partie de ces nombreux termes que l’on connaît sans réellement savoir les définir. La réponse la plus probable et récurrence à cette question serait : une ONG est une organisation non gouvernementale. Mais après ?

  • Tout d’abord, les organisations non gouvernementales (ONG) sont considérées « comme des personnes morales de droit privé à but non lucratif créées par des acteurs privés et relevant du droit interne; l’action de ces acteurs privés est donc indépendante des États. ».
  • Le terme « organisation non gouvernementale » est apparu pour la première fois en 1945, dans l’article 71, chapitre X de la charte des Nations Unies.
  • Il y aurait environ 10 millions d’ONG dans le monde
  • Si le secteur des ONG était un pays, il serait la 5e plus grande économie du monde.
  • Les ONG se sont principalement développées à partir de la seconde moitié du XXe siècle et sont majoritairement occidentales (176 en 1909 à 59 383 en 2014).

Maintenant que les bases sont posées, il me paraît important de préciser que les ONG peuvent être divisées en deux catégories :

  • Les ONG de plaidoyer, qui ont pour but de défendre une cause, une opinion ou un groupe de personnes.
  • Les ONG humanitaires, qui ont pour but de développer et/ou aider des régions ou populations dans le besoin.

Qui travaille dans les ONG ?

Il existe trois principaux statuts : bénévole, volontaire et salarié.

Concrètement, quelle est la différence entre ces 3 statuts ?

La différence est d’ordre juridique. S’il est facile de différencier le salarié, soit un intervenant percevant une rémunération en contrepartie de son travail, des autres statuts, il est plus difficile de différencier le bénévole du volontaire.

Le gouvernement français définit le bénévolat comme « un engagement libre et sans contrepartie, de quelque nature que ce soit, par lequel l’individu participe à l’animation et au fonctionnement d’un organisme sans but lucratif en dehors de tout lien de subordination ». Le bénévolat ne fait l’objet d’aucun encadrement particulier.

Au contraire, le volontariat de solidarité internationale est un statut encadré par la loi n° 2005-159 du 23 février 2005 prévoyant pour les volontaires le droit à une indemnité (logement, transport, nourriture), une couverture sociale, une assurance maladie complémentaire, une assurance de rapatriement, de responsabilité civile et plus généralement, « un régime de sécurité sociale lui garantissant des droits d’un niveau identique à celui du régime général de la sécurité sociale française ».

Certaines ONG passent parfois par des agences pour faire traduire leur contenu. Toutefois, cette situation reste assez rare et concerne généralement soit les petites ONG qui ont peu de contenu à faire traduire soit celles qui ont besoin de faire traduire des documents très importants ou dans des langues « rares ». Certaines d’entre elles se dirigent vers des agences ou associations comme Mondo Agit et son initiative PerMondo ou Translators without borders qui proposent de traduire leurs documents gratuitement.

Les ONG ne sont-elles composées que de bénévoles ?

La plupart des gens ont tendance à penser que si l’on veut s’engager dans une ONG, il faut automatiquement être bénévole. Même si la majorité est bénévole, on peut voir dans le graphique ci-dessous que ce n’est pas toujours le cas chez les traducteurs. Une traductrice a même admis que les ONG font partie de ses clients qui paient le plus. Pour travailler en tant que salarié, elle conseille de se tourner vers des ONG qui reçoivent d’importantes sommes d’argent de la part de diverses entités internationales comme USAID et la Gates Foundation. Les données présentes dans ce graphique et dans les prochains sont les résultats d’une enquête de 2 semaines publiée sur Twitter et LinkedIn à laquelle 13 traducteurs, qui traduisent pour des ONG, ont accepté de répondre.

Graphique-Statut des traducteurs ONG

De nombreux traducteurs ont d’ailleurs déclaré qu’ils ont travaillé en tant que salarié pour certaines ONG et en tant que bénévoles pour d’autres. L’organisation et le service de traduction, en particulier, ne sont pas identiques dans toutes les ONG et dépendent des ressources financières, de la taille ou de l’esprit de l’ONG ainsi que ses objectifs.

Pourquoi les ONG ont-elles besoin de traducteurs ?

Le besoin de traduction dans les ONG a augmenté en même temps que l’omniprésence d’Internet, qui leur a offert un nouveau moyen de visibilité à plus grande échelle, plus facile d’accès et plus facilement personnalisable.

Si la grande majorité des ONG fait appel à des traducteurs, elles ne le font pas toutes dans le même objectif. Par exemple, l’objectif principal de l’ONG Oxfam, comme beaucoup d’autres, est de « permettre à l’organisation de communiquer efficacement avec un public international multilingue, en interne comme en externe ». Les objectifs et les documents à traduire peuvent être divers et varient selon les équipes de l’ONG.

Quels documents les traducteurs sont-ils amenés à traduire ?

Les ONG doivent faire traduire divers documents, à usage interne et à usage externe. Il est ressorti des témoignages et des articles que les traducteurs ne sont pas amenés à traduire un seul type de document, sur un seul type de support. Au contraire, ils ont été amenés à traduire sur des sites web, aussi bien que sur papiers, sur CD/DVD, dans Excel ou encore des fichiers PowerPoint et audio.

Usage externe

Aujourd’hui, toutes les ONG se doivent d’avoir un site web sur lequel elles donnent toutes les informations relatives à l’ONG. Afin d’atteindre et faire connaître leur cause à plus de personne dans le monde, la plupart des ONG font donc traduire leurs sites internet. C’est le cas, par exemple, de l’ONG espagnole Cives Mundi et l’ONG AFS intercultural programs. Tout le contenu publié sur le site web est donc traduit : témoignages, articles, vidéos, campagnes, missions, informations de contacts et informations pour devenir donateur ou s’engager avec l’ONG, etc.

Toutefois, d’autres ONG telles que Greenpeace et WWF adoptent une autre stratégie : celle de créer plusieurs sites unilingues et ainsi rédiger du contenu dans la langue officielle du pays. Chaque pays a donc son équipe qui est responsable de rédiger des articles, annoncer les futurs évènements et actions dans sa langue maternelle.

Traduction OXFAM

Usage interne

Une grande partie des documents traduits ne sont pas accessibles à tous et ont pour but principal la compréhension et l’organisation. On peut notamment citer les rapports, les notes de presses, les contenus de campagne, le matériel de formation pour le personnel, les emails, les directives, des documents médicaux ou légaux, les sondages, les lettres, les pétitions, des documents officiels et plus généralement, les documents liés à la mission. Cette longue liste prouve que la traduction fait partie intégrante des ONG, qui ne pourraient fonctionner sans l’aide des traducteurs.

Les langues de travail dans les ONG

L’anglais est très souvent la langue de prédilection dans les ONG. Les raisons ?

  • L’anglais est la langue internationale. Toute ONG souhaitant avoir une portée internationale doit donc utiliser l’anglais.
  • De nombreuses ONG sont créées dans un pays anglophone

Au-delà de l’anglais, les langues de travail dépendent des lieux de missions. Le français, l’espagnol, le portugais et l’arabe, par leur présence dans le monde, sont les autres langues les plus couramment rencontrées et traduites dans les ONG. Toutefois, les traducteurs sont plus ou moins nombreux selon les langues (les traducteurs arabophones chez Oxfam sont plus difficiles à trouver) et certaines ONG doivent se tourner vers les agences lorsque aucun traducteur dans la combinaison de langue requise n’est disponible.

Quel est le processus de traduction d’un document ?

Le processus de traduction se compose de 4 étapes : la réception de la demande accompagnée des possibles glossaires et consignes, qui sont envoyés au gestionnaire de projet ; la sélection du traducteur et l’envoi du document ; la révision puis le renvoi du document traduit. Ce processus peut légèrement varier selon les délais ou la taille du projet, par exemple. En effet, lorsque les délais sont courts, les ONG ont tendance à externaliser le processus.

En ce qui concerne la qualité des traductions, la plupart des ONG révisent systématiquement les documents traduits. Pour la part restante qui saute cette étape, elle fait généralement passer un test avant de confier un projet afin de vérifier les compétences du traducteur. En raison de l’importance des documents à traduire et parfois du langage de spécialité employé, beaucoup d’ONG font non seulement passer un test à l’entrée mais révisent aussi les traductions.

Les traducteurs interviewés étaient autant à déclarer qu’ils avaient dû passer un test à l’entrée que ceux qui affirmaient le contraire. Enfin, 16 % d’entre eux révélaient que ça dépendait des ONG pour lesquelles ils ont traduit.

Et les traducteurs ?

Graphique-Liste des ONG

L’ONG qui revenait le plus souvent dans la réponse à mon questionnaire est en réalité une association qui traduit pour des ONG : Translators without Borders. Cette association est donc privilégiée par les traducteurs souhaitant lier travail et engagement. Une traductrice a même avoué avoir traduit pour 28 ONG par le biais de Translators without Borders (incluent dans la catégorie « autres »). Sur la deuxième marche du podium se trouvent les ONG Save the Children International et Doctors without Borders/Médecins sans frontières.

La catégorie « autres » réunit toutes les ONG pour qui un seul traducteur a traduit (parmi ceux qui ont répondu à mon questionnaire). Cette section comprend les ONG suivantes :

·         WWF ·         TDH
·         Sea Shepherd ·         American Red Cross
·         PerMondo ·         Amref Health Africa
·         Amnesty International ·         Bibliothèque sans Frontières
·         GreenPeace ·         CAFE football
·         Global voices ·         CARE USA
·         Amara.org ·         Concern worldwide
·         ICRC ·         COVID-19 (H2H)
·         Humanity and Inclusion ·         Dianova
·         HelpAge ·         Ecancer
·         UNDP ·         …

Enfin, il est important de savoir que certains traducteurs ne sont pas autorisés à dévoiler le nom des ONG avec qui ils travaillent pour des questions de confidentialité, d’où la section « ne peut pas dire ».

Malgré la longue liste d’ONG avec lesquelles les traducteurs ont collaboré, leurs témoignages prouvent que les traducteurs partagent de nombreux points communs et que les ONG fonctionnent à peu près de la même manière.

Pourquoi traduire pour une ONG ?

Graphique-Pourquoi traduire pour une ONG

La moitié des traducteurs ont décidé de traduire, bénévolement ou non, pour des ONG pour se sentir utile et faire une action qui a du sens, participer à l’effort humanitaire. C’est d’ailleurs la principale raison qui pousse les habitants d’un pays, de manière générale, à s’engager dans une ONG.

Deuxième raison : Les traducteurs s’engagent car ils sont intéressés par l’ONG et partage ses valeurs (12 %). C’est donc le meilleur moyen de lier sa vie personnelle et professionnelle. C’est d’ailleurs la première raison qui pousse les traducteurs à traduire pour une ONG plutôt qu’une autre.

Le même nombre de traducteurs déclare avoir directement été contacté par les ONG. C’est donc plus tard que leur intérêt pour la traduction dans les ONG est apparu.

La troisième raison dans la liste est la volonté de faire évoluer sa carrière (11 %) : gagner en expérience, développer des compétences…

Enfin, ils traduisent pour une ONG car ils ont du temps ou sont intéressés par la traduction même au sein des ONG : plus variées.

Combien de temps consacrent-ils aux traductions pour les ONG ?

Tous les traducteurs ne consacrent pas la même durée étant donné qu’ils n’ont pas tous le même statut et ne traduisent/traduisaient pas dans les mêmes conditions.

Il est évident que les traducteurs salariés consacrent autant de temps pour les projets pour les ONG que pour les autres projets. La situation peut être différente dans le cas des bénévoles.

30 % des traducteurs bénévoles traduisent sur leur temps libre : entre 7 et 12 heures par semaine selon les traducteurs, 20 % n’ont pas de contraintes de temps et y consacrent donc tout le temps nécessaire et enfin, 20 % considèrent que ces projets sont aussi importants que d’autres et y consacrent donc autant de temps. Le principal étant de consacrer assez de temps pour se sentir utile sans pour autant se laisser envahir.

Certains traducteurs ont traduit pendant quelques mois alors que d’autres traduisent depuis 15 ans mais 70 % d’entre eux traduisent aujourd’hui encore pour les ONG, bien que ça leur prenne du temps ou qu’ils ne soient pas payés. Ceux qui continuent à traduire recommandent cette incroyable expérience humaine durant laquelle ils ont beaucoup appris sur les problèmes dans le monde et ont pu, à leur manière, aider à les régler tout en mettant un peu de piment dans leurs vies quotidiennes. Puis comme a très bien dit une traductrice : si ce ne sont pas les traducteurs professionnels qui traduisent ces documents, ça laissera plus de place aux charlatans…

 

Merci aux traducteurs et aux ONG qui ont accepté de répondre à mes questions.

 

Sources :

Enquête composée d’un questionnaire anonymisé destiné aux traducteurs travaillant pour des ONG et un autre destiné aux ONG.

Badaoui, Anissa. « Les volontaires de solidarité internationale : entre bénévoles et professionnels ? » VST – Vie sociale et traitements n° 109, no 1 (4 mars 2011): 52‑57.

———. « Humanitarian Work Close to Home: Irina Nosova ». Translators without Borders Blog, 24 janvier 2020. https://www.translatorswithoutborders.org/blog/irina-nosova/.

NonProfit Action. « Facts and Stats about NGOs Worldwide ». Consulté le 27 avril 2020. http://nonprofitaction.org/2015/09/facts-and-stats-about-ngos-worldwide/.

Guillaume, Astrid. « La traduction au service des ONG ». Hermes, La Revue n° 56, no 1 (2010): 83‑89.

Muriel Valencia, Sandra. « El papel de la traducción en una ONG: el caso de la organización no gubernamental para el desarrollo (ONGD) Cives Mundi », 2017. http://uvadoc.uva.es/handle/10324/23330.

Núñez Martínez, Daniel. « La traducción jurídica en el ámbito de las ONG: un texto sobre jurisdicción universal », 3 octobre 2016. http://rua.ua.es/dspace/handle/10045/58430.

« Préoccupations des Français selon le sexe | Insee ». Consulté le 27 avril 2020. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383052#graphique-figure1.

« Qu’est-ce qu’une organisation non gouvernementale (ONG) ?| Vie publique.fr ». Consulté le 26 avril 2020. https://www.vie-publique.fr/fiches/38225-quest-ce-quune-organisation-non-gouvernementale-ong.

« Questions thématiques : aperçu général », 19 novembre 2015. https://www.un.org/fr/sections/issues-depth/global-issues-overview/index.html.

Tesseur, Wine. « Institutional Multilingualism in NGOs: Amnesty International’s Strategic Understanding of Multilingualism ». Meta: Journal des traducteurs 59 (1 décembre 2014): 557. https://doi.org/10.7202/1028657ar.

Thicke, Lori. « Traducteurs sans frontières ». Traduire. Revue française de la traduction, no 216 (1 mars 2008): 75‑78. https://doi.org/10.4000/traduire.986.

Valero, Carmen. « (PDF) Acción y voluntariado: las ONG y los servicios de traducción e intrepretación ». ResearchGate. Consulté le 26 avril 2020. https://www.researchgate.net/publication/28137931_Accion_y_voluntariado_las_ONG_y_los_servicios_de_traduccion_e_intrepretacion.

« Y-a-t-il une différence entre un bénévole et un salarié ? | Associations.gouv.fr ». Consulté le 29 avril 2020. https://www.associations.gouv.fr/y-a-t-il-une-difference-entre-un-benevole-et-un-salarie.html.