Il était une fois la traduction dans l’univers Disney

Par Margaux Mackowiak, étudiante M1 TSM

Walt-Disney-Pictures

Depuis ma prime enfance, j’ai toujours été une grande adepte des films Disney. Les années filent, je suis devenue une adulte, et pourtant, je passe un moment toujours aussi agréable à regarder ces œuvres cinématographiques. Ce doit sûrement être ça, le syndrome millennial. Avec le confinement et la sortie tant attendue de la plate-forme de streaming Disney + en France, j’ai notamment pu m’échapper de la réalité et me replonger dans les grands classiques, certains films mais aussi des séries qui m’ont rendue nostalgique, m’ont fait replonger en enfance, royaume de la bienveillance et de l’insouciance. En outre, étant donné que la plate-forme permet de regarder le contenu en VO ou dans une autre langue étrangère, je me suis dit : mais pourquoi ne pas rédiger un billet de blog pour tenter de percer les mystères de la traduction dans cet univers ?

À vrai dire, c’est une question que je me pose depuis longtemps. Je me suis souvent questionnée sur le procédé que suivent les professionnels de l’entreprise – s’ils doivent en suivre un – pour localiser les images, ainsi que pour traduire et adapter les titres des films, les chansons, les répliques, les phrases cultes. Tous ces mots qui ont entre autres bercé notre enfance et qui sont, j’en suis sûre, encore bien ancrés dans notre esprit à l’heure actuelle. Rares sont celles et ceux qui ont connaissance de tous les processus entrepris pour passer de la version originale à la version française, idem pour le fonctionnement de la traduction dans leurs parcs à thème. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais tenter d’élucider ce mystère pour vous, en me focalisant sur les Classiques d’animation de leurs studios. Accrochez bien votre ceinture, nous partons en voyage dans un pays de rêves et de magie, et il risque d’y avoir de la poussière de fée en chemin.

Un groupe au sommet

Avant toute chose, il faut savoir que depuis plusieurs décennies, Disney est l’une des sociétés les plus traduites au monde. D’après l’Index Translationum de l’UNESCO, une base de données complète des œuvres traduites dans le monde, de 1960 à 1980, Walt Disney Productions s’est régulièrement classée parmi les cinq « auteurs » les plus fréquemment traduits dans le monde. Entre 1980 et 2011, l’entreprise s’est même hissée plusieurs fois en haut du classement, détrônant Agatha Christie, Jules Verne, ou encore William Shakespeare. Il existe une véritable « culture » Disney au sein de notre société ; les valeurs du groupe s’adaptent aux changements d’époque, et les stratégies marketing évoluent. Bien que les premiers Classiques d’animation soient des adaptations plus « enfantines » des contes traditionnels des frères Grimm par Walt Disney, ces dessins animés sont incontestablement intergénérationnels.

Pour m’aider à la rédaction du présent article, j’ai créé un questionnaire auquel les internautes ont été très nombreux à répondre, puisque 717 personnes ont accepté d’y contribuer. Parmi les participants figuraient même des Cast Members (le nom donné aux employés des parcs Disney) et un traducteur de livres Disney. À noter que près de 5 % des participants ont déclaré avoir moins de 18 ans, 69 % entre 18 et 30 ans, et environ 26 % plus de 30 ans. Statistique qui appuie ce que j’ai écrit précédemment, 98,9 % considèrent que les films et les chansons Disney ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. Tout au long de ce billet, j’analyserai les résultats et je vous révélerai ce qu’il en est réellement en fonction du thème donné. Des contributeurs et contributrices m’ont rapporté qu’ils avaient remarqué que certains titres des longs-métrages étaient totalement différents en français et en VO, nombre d’entre eux m’ont signalé avoir trouvé que certaines répliques de films étaient très distinctes, et la majorité m’a écrit que c’était la traduction des chansons qui les avait le plus frappés. Découvrons ce qu’il s’est produit dans les coulisses de l’entreprise pour arriver aux versions que nous connaissons tous.

Once upon a dream

Pour commencer, abordons le sujet des titres des grands Classiques d’animation Disney et des longs-métrages incluant leurs collaborations avec les studios Pixar. Certains sont traduits, d’autres pas, contrairement au Québec où la législation en vigueur oblige à fournir une traduction francophone pour chaque titre de film. C’est pourquoi chez nos amis canadiens, Toy Story est devenu Histoire de jouets, et Cars s’est transformé en Les Bagnoles. En France, certains titres de films ont été traduits littéralement : The Little Mermaid en La Petite Sirène, The Lion King en Le Roi lion ou encore The Jungle Book en Le Livre de la jungle. Néanmoins, certains ont hérité d’un tout autre nom. C’est notamment le cas pour Sleeping Beauty qui est devenue La Belle au bois dormant en adéquation avec le conte de Perrault, tout comme Frozen qui a donné La Reine des neiges pour rester fidèle au conte d’Andersen. The Rescuers et The Black Cauldron, que l’on pourrait littéralement traduire par « Les sauveteurs » et « Le chaudron noir », sont respectivement devenus Les Aventures de Bernard et Bianca et Taram et le Chaudron magique afin de rendre les titres plus accrocheurs en français, langue pour laquelle il est coutume d’inclure les noms des héros directement dans les titres des films. Plus récemment, le film Moana a dû complétement faire peau neuve et emprunter un autre nom d’héroïne en français, donnant naissance au titre Vaiana, la Légende du bout du monde. En effet, Moana est une marque déjà déposée au sein de l’Union européenne, et il existe même une quarantaine de marques déposées à ce nom en France, comme en témoigne le site de l’Institut national de la propriété industrielle. À priori, il n’y a donc pas de règle préétablie concernant la traduction des titres de films Disney. Quelques-uns ne sont pas traduits, d’autres le sont littéralement, d’autres encore respectent les œuvres dont ils proviennent et certains peuvent hériter d’une toute autre traduction en fonction de l’histoire du film, phénomène que l’on appelle d’ailleurs la transcréation.

D’aucuns des internautes qui ont répondu à mon questionnaire ont trouvé que la traduction des dialogues n’était pas littérale, donnant un tout autre sens aux répliques. Pour certains cela ne change pas la signification dans le fond, mais d’autres sont conscients qu’il faut localiser les blagues, les jeux de mots, les devises, ce qui n’est pas nécessairement possible ou peut ne pas transmettre le même rendu qu’en VO. Il faut savoir que suite à la demande importante en traduction pour les films Disney en langues étrangères, les Walt Disney Studios ont très vite développé un système centralisant l’ensemble des auditions des acteurs dans le monde sur une même plate-forme, ce qui a d’ailleurs valu à la Walt Disney Company de remporter le 2017 Technology and Engineering Emmy Awards, prix honorant le développement et l’innovation dans le domaine des technologies de la radiodiffusion. La traduction et le doublage des productions Disney sont ainsi les principales fonctions de cette division de la société Walt Disney Company, créée en 1988 et nommée Disney Character Voices International. Pour évoquer quelques chiffres, 22 langues font partie de ce département, les films d’animation Disney typiques sont doublés pour 39 à 43 territoires, et concernant les films Disney en live action, ils sont en général distribués dans 12 à 15 langues, voire nettement plus en fonction de l’attente et du succès à l’échelle globale, comme en témoigne le premier opus de la franchise Pirates des Caraïbes qui a été traduit en pas moins de 27 langues. Les attentes du marché évoluent au fil des décennies : Le Roi lion, sorti en 1994 par exemple, avait été traduit et doublé dans 15 langues, alors que La Reine des neiges, datant de 2013, compte 41 langues différentes, soit presque le triple en un peu moins de vingt ans. L’origine du doublage des films Disney remonte au tout premier Classique d’animation des studios, à savoir Blanche-Neige et les Sept Nains en 1938, doublage d’ailleurs dirigé par Walt Disney en personne. Dans un premier temps, le casting était composé de voix « inconnues » ou peu connues, et c’est à la fin des années 1990 qu’est apparue la stratégie du star-talent, exerçant un monopole au 21e siècle en France pour la sortie des films d’animation. Nous retrouvons entre autres Muriel Robin à l’affiche de Tarzan (1999), Franck Dubosc dans Le Monde de Nemo (2003), Charles Aznavour dans Là-Haut (2009) ou encore Anthony Kavanagh dans Vaiana, la Légende du bout du monde (2016). Des personnalités sont alors engagées pour satisfaire les stratégies marketing, notamment dans l’hexagone, ce qui ne fait pas forcément l’unanimité auprès du public. Le véritable défi de Disney Character Voices International, c’est de faire en sorte que le doublage soit occulté, fluide, et de plus en plus en accord avec les lèvres des personnages dû au réalisme des animations.

Walt-Disney-Mickey

Lors d’une interview avec Jérémie Noyer, auteur du blog Media Magic, le directeur artistique chargé de superviser et de caster le doublage français Boualem Lamhene s’est confié sur sa collaboration avec les plus grands traducteurs du groupe. Il a notamment évoqué son travail aux côtés de Philippe Videcoq-Gagé, adaptateur de dialogues et de chansons de films Disney tels que Pocahontas, une légende indienne ou encore La Princesse et la Grenouille. Il raconte que lorsqu’il lui a demandé d’écrire La Planète au Trésor : Un nouvel univers, sa directive était de créer un maximum autour des dialogues, des personnages, afin de transmettre un humour à la française et de faire voyager les enfants, ce qui n’aurait pas été possible en calquant la version originale. Il semble donc que les traducteurs des films aient plutôt carte blanche en ce qui concerne l’adaptation des dialogues en version française, mais quid des chansons ?

Des chansons forgeant un héritage

Lorsque j’ai demandé aux internautes si un élément du film les avait frappés en comparant la version française et la version originale, la réponse la plus donnée a incontestablement été la différence évidente des paroles de chansons. En effet, la plupart n’ont tout simplement plus rien à voir avec les originales. Quelques-uns des participants ont évoqué la prosodie, une traduction non-littérale pour garder le rythme, au détriment parfois des actions qu’effectuent les personnages et qui ne collent plus avec les mots prononcés.

Voici quelques avis qui m’ont été envoyés :

« Dans la Reine des neiges 2, la traduction de la chanson d’Elsa « Show yourself » a été complètement bâclée et la phrase super libératrice et qui fait le sens de tout le film « I am found » a donné « Rien ne meurt », Elsa complète juste la berceuse de sa mère. Pour moi ça a gâché non seulement la chanson et son but mais le film complet car c’est THE PHRASE, the moment. Étant polyglotte je connais aussi les versions castillane et coréenne. Dans ces langues un équivalent tout aussi porteur de sens a été trouvé pour montrer le sentiment d’appartenance d’Elsa. » (réponse 667)

« Mieux vaut une chanson traduite retravaillée pour mieux sonner à l’écoute quitte à modifier légèrement le texte plutôt que de vouloir à tout prix coller à la réalité comme certaines versions québécoises où, du coup, ça sonne moins bien et ce n’est pas aussi agréable à écouter. » (réponse 513)

Si l’on sait que certaines chansons sont interprétées par le même chanteur, comme c’est le cas pour Phil Collins qui a, en plus de l’anglais, repris les œuvres musicales de Tarzan en quatre autres langues, les paroles ne sont pas similaires pour autant. « Strangers like me » a ainsi donné « Je veux savoir » en français, « Lo extraño que soy » (Comme je suis étrange) en espagnol, « Al di fuori di me » (En dehors de moi) en italien, et « Fremde wie ich » (Des étrangers comme moi) en allemand. Autre exemple évident de cette dissemblance, celui de « Ce rêve bleu », célèbre chanson tirée d’Aladdin. Voyez par vous-même le refrain en anglais, une proposition de traduction littérale, et sa réelle version français ci-après :

Refrain en anglais :

A whole new world
A new fantastic point of view
No one to tell us « No »
Or where to go
Or say we’re only dreaming
A whole new world
A dazzling place I never knew
But when I’m way up here
It’s crystal clear
That now I’m in a whole new world with you

Proposition de traduction en français:

Un tout nouveau monde
Un nouveau point de vue fantastique
Personne pour nous dire « Non »
Ou bien où aller
Ou dire que nous ne faisons que rêver
Un tout nouveau monde
Un endroit éblouissant que je n’ai jamais connu
Mais quand je suis tout là-haut
C’est clair comme de l’eau de roche
Que maintenant je suis dans un tout nouveau monde avec toi

Refrain en français :

Ce rêve bleu
C’est un nouveau monde en couleurs
Où personne ne nous dit
C’est interdit
De croire encore au bonheur
Ce rêve bleu
Je n’y crois pas c’est merveilleux
Pour moi c’est fabuleux
Quand dans les cieux
Nous partageons ce rêve bleu à deux

Nous nous apercevons évidemment qu’une traduction littérale est impossible, éliminerait les rimes et entraverait le rythme de la chanson. C’est la raison pour laquelle, souvent, comme c’est le cas ici, les paroles sont entièrement réécrites afin de sonner juste en français et de convenir au public. Lors d’un autre entretien avec Philippe Videcoq-Gagé, cette fois réalisé par Antoine Guillemain, traducteur de profession, sur son site Le Tradapteur, l’adaptateur a révélé qu’il n’y avait pas vraiment de règle pour procéder à l’adaptation d’une chanson. Le principal enjeu est de faire exprimer aux personnages les mêmes émotions que dans la version originale. La liberté pour la traduction des chansons est donc supérieure à celle des dialogues, laquelle peut se révéler contraignante, cependant, la tâche n’en est pas moins difficile pour autant. Prosodie, rime, fluidité et synchronisme doivent être au rendez-vous, ce qui n’est pas une tâche simple étant donné qu’il faut presque réécrire une toute nouvelle chanson. Sans compter que c’est un exercice encore plus ardu de nos jours avec les mouvements des lèvres de plus en plus travaillés et le synchronisme labial qui doit être pris en compte, tout comme les syllabes accentuées, comme cela a été le cas pour La Princesse et la Grenouille de 2009, qui a exigé autant de synchronisme que les films traditionnels. Certaines paroles ne sont parfois pas acceptées et il faut les retravailler, mais selon l’adaptateur, le mot-clé, c’est la « chantabilité ».

Pour en revenir à l’interview de Boualem Lamhene mentionnée plus tôt dans l’article, celui-ci a également évoqué ses collaborations avec le traducteur Luc Aulivier, qui a notamment adapté les paroles des chansons d’Aladdin, du Roi lion ou encore de Hercule. Le directeur créatif raconte qu’il fait appel à l’adaptateur pour les chansons complexes car il sait que son collègue trouvera les mots justes pour une interprétation rythmée et fluide, donnant l’impression qu’il n’y a pas de version originale derrière, mais tout en respectant le sens de celle-ci.

Ainsi, les traducteurs n’ont d’autre choix que de recourir à la transcréation pour qu’un spectateur français puisse ressentir la même émotion qu’un spectateur de la VO à l’écoute d’une chanson. Néanmoins, même si les chansons doublées s’éloignent fortement des originales, les versions traduites sous-titrées collent davantage au texte original puisque le synchronisme labial n’entre plus en jeu.

L’adaptation culturelle, essence des nouveaux films

Penchons-nous à présent sur la localisation des images et du contenu audio. Comme certains des participants à mon questionnaire l’ont remarqué, certaines scènes des versions françaises et originales voire étrangères sont différentes. C’est notamment le cas pour le Disney-Pixar Vice-Versa sorti en 2015. Ce film étant axé sur les émotions, il est primordial que les spectateurs de chaque pays s’identifient au contenu. Ainsi, aux États-Unis, le film d’animation offre un passage montrant les émotions du père de Riley face à une scène de hockey alors qu’en France, le sport en question est le football, ce dernier étant beaucoup plus représentatif pour les spectateurs français.

Vice-Versa-scene-hockey

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

En outre, ce n’est pas la seule adaptation régionale du film, puisqu’en France, on peut apercevoir une scène où Riley enfant refuse de manger des brocolis, tandis qu’au Japon, ce légume a été substitué par des poivrons verts qui inspirent davantage le dégoût pour les enfants japonais.

Vice-Versa-scene-brocoli

Source : Walt Disney et Pixar Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ce ne sont là que des exemples parmi la multitude d’« Easter eggs » qui s’est glissée au sein des différents pays dans lesquels le film a été distribué. Autre exemple frappant : la scène du journal télévisé extraite du film Zootopie, sorti en 2016. Cette fois, dans l’hexagone, nous retrouvons le même personnage qu’aux États-Unis et au Canada, à savoir un élan appelé Peter Moosebridge. Toutefois, à la place, la Chine s’est vue dotée d’un panda, le Japon d’un takuni, le Brésil d’un jaguar et l’Australie d’un koala, tous nommés différemment, pour représenter les animaux emblématiques de ces régions géographiques.

Zootopie-presentateur

Source : Walt Disney Animation Studios – Copyright Disney et Disney•Pixar

Ces changements cruciaux ne s’arrêtent pas aux images, le son étant un élément tout aussi important. C’est pourquoi dans Le Monde de Dory sortie la même année, par exemple, c’est Claire Chazal qui a été choisie pour faire une apparition homonyme en tant que représentante de l’Institut de biologie marine dans le film. Présentatrice du journal télévisé de TF1 pendant plus de 20 ans, l’ensemble des Français est habitué à sa voix et son cameo ne pouvait que susciter des réactions auprès du public, contrairement à Sigourney Weaver dans la VO, nom qui n’aurait pas parlé à la totalité des spectateurs.

Toutefois, les studios Disney vont encore plus loin dans leur souci du détail : si vous tendez attentivement l’oreille en regardant leurs films d’animation, comme c’est le cas pour le Disney-Pixar Monstres et Cie de 2001, même les bruits de fond sont traduits et doublés, notamment la scène du restaurant dans laquelle Bouh est à visage découvert et terrifie les monstres de l’établissement.

Vous l’aurez compris, chez Disney, tout doit être traduit, adapté culturellement, voire être l’objet de la transcréation pour satisfaire le « skopos » et transmettre un message ainsi que des émotions identiques aux publics de tous les horizons.

It’s a small world after all

Alors oui, tous les moyens sont mis en œuvre dans les films. Dialogues, paroles, images, rien n’est laissé au hasard. Peut-on toutefois en dire autant pour les parcs du groupe présents aux quatre coins du globe ? J’ai recueilli à travers mon formulaire les avis des internautes à ce sujet. Premièrement, parmi les 717 participants, 92,2 % ont révélé s’être déjà rendus dans un ou plusieurs complexes de loisirs Disney en France et/ou à travers le monde. Ci-joint un graphique des parcs que les internautes ont déclaré avoir visités :

Graphique-parcs-Disney

Graphique réalisé via Google Forms

En France, nous avons la chance d’avoir l’un des complexes présent dans notre pays. Pourtant, le parc, qui s’appelait EuroDisney à l’ouverture en 1992, a bien failli être implanté en Espagne pour des raisons climatiques. À Paris, certains spectacles et attractions sont proposés en français comme en anglais, et certains shows sont même présentés dans les deux langues lors d’une même représentation. Parmi les personnes ayant visité Disneyland Paris, 65,1 % m’ont avoué préférer lorsque les attractions et les spectacles sont en français, 1,8 % lorsqu’ils sont en anglais, et 33,2 % ont déclaré que cela leur importait peu. Dans nos parcs à thème, on retrouve notamment des cartes et des dépliants de programmes hebdomadaires en plusieurs langues, des attractions et des spectacles en anglais comme je viens de vous le mentionner, mais également des Cast Members polyglottes (aussi bien le personnel des hôtels que celui des restaurants, les opérateurs animateurs d’attraction comme l’équipe « Guest Flow » ou encore les personnages que l’on peut rencontrer). N’en déplaise à certains visiteurs français qui trouvent que l’anglais prend le dessus. D’autres, en revanche, reconnaissent la place essentielle des langues étrangères, notamment de l’anglais, au sein du complexe, Disneyland Paris étant la destination de touristes internationaux et l’unique parc européen.

À ce propos, j’ai eu le plaisir de m’être entretenue oralement avec un ancien copywriter et traducteur pour le site de Disneyland Paris, qui a accepté d’échanger avec moi sur le sujet. Je lui ai demandé de m’en dire davantage sur son métier, et voici le fruit de notre échange :

« Je suis arrivé à un moment assez spécial pour tout le contenu de Disney concernant ce qu’on trouve sur le site, les réseaux sociaux, l’application, etc. Jusqu’à il y a environ deux ans, le contenu venait des États-Unis, puis c’était traduit. Disney US a ensuite décidé de donner plus d’autonomie à la France afin que Disneyland Paris produise son contenu. Avant l’épisode du COVID-19, ils étaient même en train de créer une énorme équipe digitale.

Avec les autres traducteurs, on doit avoir la « double casquette » : nous sommes traducteurs mais aussi rédacteurs. Ce que l’on fait, c’est qu’on écrit du contenu, on travaille en binôme avec par exemple un francophone ou un anglophone, et on traduit le contenu qui a été créé en français, ou inversement. Nous sommes donc copywriters et traducteurs, ou comme on l’appelle dans le jargon, des transcreators. Ce qui est important à savoir, c’est que le contenu était traduit en anglais du Royaume-Uni et non en anglais des États-Unis, puisque le marché britannique est important. »

Lorsque vient le moment de parler de son rôle de traducteur, il évoque une nuance à ne pas prendre à la légère :

« Soit je créais du contenu, soit le contenu était créé dans une autre langue puis traduit. Je faisais vraiment partie intégrante de leur monde digital. On peut produire du contenu, et ça doit être référencé. D’ailleurs, on faisait les traductions avec les recommandations SEO [Search Engine Optimization, à savoir l’optimisation pour les moteurs de recherche]. Mais il est aussi important de mettre cette nuance en avant : ce n’était pas réellement de la traduction, nous sommes plus dans la transcréation. Le sujet de l’univers de Disney est particulier, il faut connaître cet univers que j’ai dû apprendre. Il s’agit donc de vraiment nuancer la traduction de l’adaptation et de la transcréation, puisque dans mon cas, le terme de traduction n’était pas adapté. Ici, on adapte, c’est-à-dire qu’on « traduit » d’une culture à une autre, ce qui s’applique également au monde graphique. À titre d’exemple, au Sri Lanka, le blanc est la couleur du deuil, alors que chez nous, c’est tout le contraire. En français, on dit « il pleut des cordes » alors qu’en anglais, on dit « it’s raining cats and dogs ». Il existe une vraie histoire derrière ces coutumes, ces expressions et il faut pouvoir la retransmettre, tout en donnant l’impression que le contenu n’a pas été traduit, la traduction ne doit pas se voir. »

Quant aux logiciels de traduction spécifiques à l’entreprise, que nenni :

« Autre chose à savoir, on n’utilise pas de logiciel pour traduire le site de Disneyland Paris. La compagnie n’a pas créé de logiciel spécifique pour traduire le contenu. Puisqu’il faut vraiment adapter, que le contenu doit être nuancé, ça n’aurait pas de sens d’utiliser des logiciels. Il ne s’agit pas là de gros blocs de texte que l’on peut mettre sur Google Translate pour ensuite les éditer. La post-édition n’est juste pas concevable, on est vraiment à l’opposé chez Disney. »

 

Ainsi, comme vous pouvez le constater via le site Web qui est proposé en une dizaine de langues, le multilinguisme est la priorité au sein du complexe touristique. D’après les réponses à mon sondage, c’est un pari réussi puisque relativement aux langues étrangères dans les parcs Disney, 83,5 % trouvent qu’elles sont bien mises en avant, 10,2 % estiment qu’elles ne le sont pas suffisamment, et seulement 6,3 % pensent qu’elles ne le sont tout simplement pas. Toutefois, peut-on en dire autant pour les cinq autres parcs ?

Du côté de la Californie et de la Floride, les cartes des parcs à thème sont disponibles dans de nombreuses langues. En outre, au Walt Disney World Resort, il existe des dispositifs de traduction pour les visiteurs dont la maîtrise de l’anglais est limitée. Parmi les personnes que j’ai interrogées, 73,6 % n’avaient pas connaissance de ces dispositifs. Sur certaines attractions, ces derniers mettent à la disposition des guests (le nom donné aux visiteurs des parcs Disney) une traduction de l’expérience à choisir parmi le français, l’allemand, le japonais, le portugais et l’espagnol. Ces appareils, appelés « Ears to the World, Disney’s Show Translator » sont disponibles pour les quatre parcs à thème du complexe floridien. Néanmoins, le site de celui-ci n’est disponible qu’en anglais, et celui de Californie ne l’est qu’en anglais et en japonais. Idem pour le site de Shangai Disney Resort qui n’est accessible qu’en anglais et en chinois simplifié. Le site Web de Tokyo Disney Resort peut quant à lui être visité en anglais, en chinois simplifié, en chinois traditionnel, en japonais ainsi qu’en coréen, et enfin, celui de Hong Kong Disneyland Resort compte huit langues à son actif : l’anglais, le japonais, le chinois simplifié, le chinois traditionnel, le coréen, le thaï, l’indonésien mais aussi le malais.

Pour en savoir davantage sur l’un des parcs d’Asie, j’ai eu la chance de converser avec Yang Liu, gestionnaire de projets de traduction qui a travaillé pour Shangai Disney Resort. Elle m’a raconté son rôle d’interprète au sein du parc : son travail consistait à interpréter pour les ingénieurs étrangers lorsque le parc était en construction, puis à interpréter pour les membres de la troupe lorsqu’ils avaient des répétitions pour les spectacles, de l’anglais vers le mandarin. Pour ce qui est des langues parlées dans le parc, les brochures et les cartes sont en anglais et en chinois simplifié, et pour les spectacles, des artistes chinois et étrangers sont engagés puisque le public cible est d’origine chinoise. Ainsi, la plupart du temps, les spectacles sont en mandarin, mais presque toutes les chansons sont en anglais, seules quelques-unes sont en chinois (comme celles de La Reine des neiges qui elles ont été adaptées dans leur langue). Donc même si les chansons sont en anglais, le public les connaît et peut les chanter sans problème. En outre, les Cast Members étrangers doivent parler le mandarin pour certains spectacles, tels que le « Frozen Singalong », et suivre des cours pour être capables de prononcer quelques phrases simples. Selon Yang, la traduction occupe une place prépondérante au sein du parc, aussi bien lors des réunions que lors des formations et des répétitions, afin d’assurer le bon déroulement des activités.

« Je suis Cast Member à Disneyland Paris, et je tiens à préciser que l’anglais n’est pas obligatoire mais conseillée. De plus, on doit être l’un des rares parcs à proposer différentes langues pour nos plans. Par exemple à Tokyo Disney Resort, les Casts ne parlent pas anglais, et seuls les plans sont en anglais (je n’ai pas fait attention aux panneaux des attractions). » (réponse 263)

Il semblerait donc que la diversité des langues proposées occupe une place plus importante sur notre sol et le continent américain qu’en Asie pour le moment, comme l’appuie le témoignage ci-dessus. Concernant les sites web des complexes, Disneyland Paris se place loin devant les autres avec une multitude de langues mises en avant contre une à huit pour le reste.

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                Source : Site officiel de Disneyland Paris – Copyright Disney et Disney•Pixar

And they lived happily ever after

Pour clore ce billet, j’ai réalisé un classement des 10 films et chansons Disney qui sont le plus souvent revenus dans mon questionnaire.

Classement de vos 10 films préférés :

1. Le Roi lion : 117 votes
2. La Belle et la Bête : 98 votes
3. La Petite Sirène : 42 votes
4. Peter Pan : 41 votes
5. Raiponce : 39 votes
6. Mulan : 31 votes
7. Aladdin : 25 votes
8. Lilo et Stitch : 23 votes
9. Cendrillon : 22 votes
10. Pocahontas : 19 votes

Classement de vos 10 chansons préférées :

1. Histoire éternelle, La Belle et la Bête : 58 votes
2. Comme un homme, Mulan : 51 votes
3. Hakuna Matata, Le Roi lion : 49 votes
4.L’air du vent, Pocahontas : 41 votes
5.Ce rêve bleu, Aladdin : 39 votes
6. Partir là-bas, La Petite Sirène/L’histoire de la vie, Le Roi lion : 30 votes
8. L’amour brille sous les étoiles, Le Roi lion : 29 votes
9. Libérée délivrée, La Reine des neiges : 23 votes
10. Je te cherche, La Reine des neiges 2 : 21 votes

Même si l’âge des contributeurs a pu jouer sur les réponses données, il est clair que ce sont les Disney du siècle dernier qui alimentent ce classement, Le Roi lion étant le grand gagnant. À priori, l’authenticité de ces œuvres par rapport à leur version originale prime dans vos cœurs, même si un choix entre les anciens et les nouveaux s’avérerait complexe. Voici des réponses que j’ai récoltées à ce sujet :

« Entre les Disney du siècle dernier et les plus récents, mon cœur balance. Les plus anciens sont des classiques mais dans les plus récents on y retrouve des personnages (notamment féminins) plus forts et indépendants. » (réponse 6)

«  Je ne sais pas choisir entre les films plus anciens et les films récents car ils sont tous bien pour leur époque. J’adore les films anciens pour leurs histoires et leur authenticité. J’aime beaucoup les films plus récents pour leur graphisme et leurs couleurs (Vaiana en est sûrement l’un des plus beaux exemples : les couleurs sont sublimes dans certaines scènes). » (réponse 45)

Notons que ce genre de discours ne serait peut-être pas le même pour les moins de 10 ans qui ont grandi avec La Reine des neiges, qui sont habitués à l’animation 3D et pour qui nos favoris ont sûrement un peu vieilli.

Ainsi, comme vous avez pu le lire tout au long de mon billet, il n’existe pas vraiment de règle concernant la traduction dans l’univers Disney. Les employés disposent d’une grande liberté afin de retransmettre les émotions en adaptant et en localisant culturellement pour un public donné. Les traducteurs font donc usage de la transcréation à ces fins. Par conséquent, c’est grâce à tous ces professionnels qui agissent dans l’ombre si tous ces films, chansons et personnages ont eu un tel impact qui continue d’ailleurs d’être transmis dans notre pays de génération en génération. Pour conclure sur une note féérique, je vous laisse sur ces quelques mots porteurs d’espoir de notre regretté Walt Disney.

Walt-Disney-citation

 

Un immense merci aux nombreuses personnes qui ont répondu à mon questionnaire, ainsi qu’aux employés qui m’ont aidée à éclairer mes interrogations, sans oublier l’ancien copywriter pour Disneyland Paris et Yang Liu qui ont accepté de se confier à moi à propos de leur travail au sein de l’entreprise.

 

Sources :

Acuna, Kirsten. « Disney changed a minor character in “Zootopia” for foreign audiences ». Business Insider. https://www.businessinsider.com/zootopia-for-foreign-audiences-2016-4

Ancien copywriter/traducteur pour Disneyland Paris. Interview téléphonique sur la traduction du site Web, le 19 mai 2020.

Brandy, Grégor. « «Vice-Versa» s’est adapté aux publics étrangers en modifiant légèrement certaines scènes ». Slate.fr, 25 juillet 2015. http://www.slate.fr/story/104774/pixar-adaptations

Bruno, Pierre. « Existe-t-il une « culture » Disney ? » Le francais aujourd’hui n° 134, no 3 (2001) : 109‑16.

« Disneyland® Official Site ». https://disneyland.disney.go.com/

Walt Disney World Resort. « Dispositifs de traduction du parc | FAQ | Walt Disney World Resort ». https://disneyworld.disney.go.com/fr-ca/faq/parks/translations-park/

Los Angeles Times. « “Frozen”: Finding a Diva in 41 Languages », 24 janvier 2014. https://www.latimes.com/entertainment/movies/la-xpm-2014-jan-24-la-et-mn-frozen-how-disney-makes-a-musical-in-41-languages-20140124-story.html

Guillemain, Antoine. leTradapteur, janvier 2012. http://website.letradapteur.fr/pages/55f754cc6bb0800300a4001a

« Hong Kong Disneyland Resort | Official Site | Hong Kong Disneyland Hotels ». https://www.hongkongdisneyland.com/

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Liu, Yang. Interview via LinkedIn sur les métiers de la traduction à Shangai Disney Resort, le 18 mai 2020.

Noyer, Jérémie. « MEDIA MAGIC: DISNEY CHARACTER VOICES INTERNATIONAL: Entretien avec le directeur créatif Boualem Lamhene ». MEDIA MAGIC (blog), 9 juin 2009. http://media-magic.blogspot.com/2009/06/disney-character-voices-international.html

« [Official]Tokyo Disney Resort Official WebSite|Tokyo Disney Resort ». https://www.tokyodisneyresort.jp/en/index.html

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Siegel, Tatiana, Scott Roxborough, Rhonda Richford, et Clarence Tsui. « Inside the Weird World of International Dubbing ». The Hollywood Reporter, 14 mars 2013. https://www.hollywoodreporter.com/news/argo-django-unchained-inside-weird-427453

« Technology & Engineering Emmy® Awards – The Emmys ». https://theemmys.tv/tech/

Venuti, Lawrence. The Scandals of Translation: Towards an Ethics of Difference. Routledge Library Editions, 1998.

Venuti, Lawrence. Translation Changes Everything: Theory and Practice. Routledge Library Editions., 2012.

Quand le traducteur doit faire preuve d’imagination : la traduction de l’humour

Par Angelina Fresnaye, étudiante M1 TSM

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En ce premier avril, quoi de mieux que de parler d’humour ? L’humour, c’est sympa, mais quand il s’agit de le traduire, cela peut vite devenir un casse-tête, le premier souci étant que l’humour n’est pas universel. On estime que le sens de l’humour d’une personne est défini par son bagage culturel, lui-même défini par sa langue. L’histoire d’un peuple peut également définir son sens de l’humour. Cet aspect culturel de l’humour pose déjà un premier problème lors de la traduction. Un deuxième aspect problématique relève de la langue en elle-même : on pense évidemment au jeu de mots, qui est à la racine d’un grand nombre de blagues, notamment au Royaume-Uni où le « dry humour », sous-genre de la comédie, est très populaire. Ce type d’humour n’utilise quasiment pas d’expression physique et repose donc intégralement sur les mots, voire sur leur prononciation. Le fait que ces blagues dépendent la plupart du temps d’un jeu de mots rend la tâche du traducteur particulièrement difficile, voire impossible (du moins si l’on recherche un maximum de fidélité).

Ainsi, lorsque l’on tente de traduire une œuvre humoristique, il ne faut pas espérer être parfaitement fidèle à l’original : le plus important, c’est de trouver une blague ou une réplique qui va provoquer un effet similaire.

Voyons tout d’abord les difficultés liées à la langue.

Un jeu de mots, comme son nom l’indique, joue sur les mots. Ce genre de blagues s’appuie généralement sur la polysémie ou l’homonymie, ce qui les rend souvent difficiles à traduire. La traduction de blagues basées sur la langue (comme les jeux de mots) demande la plupart du temps un certain degré de créativité. Il n’est pas rare que le/la traducteur/trice ait besoin d’inventer une blague différente de l’originale pour faire fonctionner le jeu de mots. Amusons-nous un peu et voyons quelques exemples (et leur traduction le cas échéant).

Un type de jeu de mots assez répandus dans la culture anglo-saxonne : les « dad jokes » (ou « blagues de papa »). Ces blagues font généralement l’objet d’un calembour « facile » et correspondent à ce que l’on pourrait qualifier de « blague nulle » en français. En voici un exemple (relativement drôle) :

“Did you hear about the kidnapping at school? It’s fine, he woke up.”

Cette blague joue sur l’homophonie entre « kidnapping » et « kid napping » ; autant dire que pour trouver une traduction en français, ce n’est pas une mince affaire. Dans ce cas, il s’agira de voir en contexte quelle est la meilleure option : remplacer la blague par une autre blague qui provoque le même effet en français, ou opter pour une note de bas de page si c’est cette blague en particulier qui a une importance (en gardant en tête que la note de bas de page n’est généralement pas très bien vue).

Voyons un autre exemple avec cette fois-ci une traduction (sous-titrage) en italien (blague à 15m43) :

Original Sous-titres en italien Traduction française des sous-titres
A: Did you ever think he’d go into fashion? Cos ironically he does actually sound like a sewing machine.

N: And he’s a singer!

A: Avresti mai pensato che sarebbe entrato nel mondo della moda? Perché inoricamente lui suona proprio come una macchina da cucire.

N: Ed è un cantante, un singer! (Singer è anche una nota marca di macchine da cucire, ndr)

A : Vous auriez cru qu’un jour il serait entré dans le monde de la mode ? Parce que, ironiquement, sa voix ressemble à une machine à coudre.

N : Et il est chanteur, singer ! (Singer est également une marque connue de machines à coudre, ndlr)

À noter que les anglicismes sont plus fréquents en italien[1]

 Cette blague pose deux problèmes : le jeu de mots entre « singer » (= « chanteur ») et la marque de machines à coudre Singer. En ce sens, la traduction italienne est intéressante puisqu’elle parvient à conserver d’une certaine manière le jeu de mots, mais elle explique également où est la blague, tout le monde ne connaissant pas nécessairement la marque Singer (personnellement  je n’avais pas compris la blague avant de voir les sous-titres). Mais l’on se rend compte que lorsqu’il s’agit de traduire en français, il est plus difficile de conserver le jeu de mots, les anglicismes étant moins courants, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un mot qui n’est absolument pas entré dans la langue française. On pourrait également se demander si la note ne casse pas un peu le rythme de la blague, critique souvent reprochée à cette solution, mais au moins, la blague a été traduite (et est compréhensible par tous). Il faudrait voir si cette marque est aussi connue dans les pays francophones que dans les pays anglophones pour déterminer si cette note est nécessaire ou non.

 

Passons maintenant à des blagues plutôt tournées vers les références culturelles.

Ces blagues, contrairement aux blagues purement linguistiques, ne reposent pas nécessairement sur la langue mais plutôt sur des connaissances culturelles. Le défi dans la traduction de ce genre de blagues, c’est de ne pas perdre son public avec une référence qu’il ne comprendrait pas, tout en évitant d’alourdir le texte avec des notes de bas de page visant à l’expliquer. Le principal problème de la note de bas de page dans ce cas-là, c’est qu’elle peut distraire le public qui par conséquent n’aura pas suivi la blague. La meilleure solution semble donc de trouver une traduction qui comprend une allusion compréhensible pour le public cible.

Voyons deux exemples :

Q: What do you have if you’re 16.5 feet into the Twilight Zone?

A: One Rod Serling!

Cette blague nécessite deux connaissances culturelles :

  • 1 rod (1 perche) = 16.5 feet (16,5 pieds)
  • Rod Serling = réalisateur de la série La Quatrième dimension (The Twilight Zone en anglais)

Double difficulté donc pour la traduction, avec en plus un jeu de mots entre « rod » (« perche ») et Rod. Si le public cible connaît suffisamment la culture anglo-saxonne, il est envisageable de ne pas traduire « rod » par « perche » et de le conserver tel quel, comme c’est parfois le cas pour d’autres mesures comme les miles ou les feet. Mais encore faut-il que le public connaisse aussi la série et son réalisateur.

Autre exemple, cette fois-ci tiré du film d’animation Les Mondes de Ralph :

Original Doublage français (France) Doublage français (Québec)
S: “You wouldn’t hit a guy with glasses, would you?”

*Ralph prend les lunettes de Sa Sucrerie et le frappe avec*

S: “You hit a guy with glasses. Well played.”

S : « Vous n’oseriez pas frapper un binoclard ? »

[…]

S : « Vous avez frappé un binoclard. Alors ça, c’est bien joué ! »

S : « Tu vas pas frapper un gars avec des lunettes, non ? »

[…]

S : « Oui, tu as frappé un gars avec des lunettes, c’est très bien joué ! »

Dans cette scène, la blague repose sur le fait que Ralph prend la réplique de Sa Sucrerie au pied de la lettre et le frappe avec ses lunettes. Jeu de mots qui a été conservé dans la version québécoise, mais pas dans la version française. Mais ce n’est pas tout, puisque j’ai également appris en rédigeant ce billet que cette réplique était en fait une référence à Batman qui fait la même réflexion dans le film de 1989 (comme quoi, les références culturelles, ça ne parle pas à tout le monde). La traduction française ne retransmet donc ni le jeu de mots, ni la référence, étant donné que cette dernière avait été traduite par « tu frapperais pas un type avec des lunettes ». On sait évidemment que le doublage présente des contraintes supplémentaires, mais puisque la version québécoise a su conserver le jeu de mots (et potentiellement la référence ?), on se demande ce qui a poussé les traducteurs/trices à laisser de côté ces deux aspects de la réplique. Dans la version française, on cherche encore la chute…

 

En conclusion, l’humour n’est pas universel et sa traduction nécessite un certain nombre d’adaptations. Chaque langue est différente et possède une phonologie propre qui peut rendre certains jeux de mots « intraduisibles ». Les différences culturelles entre deux pays peuvent mener à une compréhension si l’humour repose une référence populaire ou historique propre à un pays. Enfin, ces mêmes différences font que l’humour n’est simplement pas le même d’un pays à l’autre et que même si à priori nous possédons tous un sens de l’humour, nous ne ne rions pas tous des mêmes choses, ni de la même façon. Il existe cependant plusieurs stratégies pour contrer ces barrières, mais traduire l’humour nécessite toujours une certaine dose de créativité.

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Bibliographie :

Day Translations. “Why Humor Is The Hardest Thing To Translate.” Day Translations Blog, Day Translations, 5 Apr. 2017, www.daytranslations.com/blog/2016/09/why-humor-is-the-hardest-thing-to-translate-7902/.

Hoffman, Jascha. “Me Translate Funny One Day.” The New York Times, The New York Times, 19 Oct. 2012, www.nytimes.com/2012/10/21/books/review/the-challenges-of-translating-humor.html.

“Pun.” Merriam-Webster, Merriam-Webster, www.merriam-webster.com/dictionary/pun.

“Translation Of A Pun.” Learn Fun Facts, 3 Nov. 2018, learnfunfacts.com/2018/10/29/translation-of-a-pun/.

“Blague De Papa.” Wikipedia, Wikimedia Foundation, 9 Sept. 2018, fr.wikipedia.org/wiki/Blague_de_papa.

oasisnotizie, Noel Gallagher. “(Sottot. ITA) Noel Gallagher Super Intervista 1° Maggio 2015 Alan Carr Chatty Man.” YouTube, YouTube, 24 May 2015, www.youtube.com/watch?v=xv2qN7caCz0.

http://staff.uny.ac.id/sites/default/files/132310009/Translating%20Jokes%20by%20Abe.pdf

Hoffman, Jascha. “Me Translate Funny One Day.” The New York Times, The New York Times, 19 Oct. 2012, www.nytimes.com/2012/10/21/books/review/the-challenges-of-translating-humor.html.

“Missing The Joke: Why Humor Doesn’t Translate.” ULG, 17 Aug. 2018, unitedlanguagegroup.com/blog/why-humor-does-not-translate/.

Spencer, Clark. Wreck-It Ralph. Walt Disney Studios, 2012.

Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers. Thesis. Faculty of Humanities and Social Sciences University of Zagreb, 2011. Print.

 

[1]  Varga, Dražen. English Loanwords in French and Italian Daily Newspapers.

Formation du traducteur créatif : la transfrustration

Par Morgane Tonarelli, étudiante M2 TSM

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 AVERTISSEMENT : ce billet est une réflexion personnelle sur la formation du traducteur créatif ; tous les points de vue abordés ici ne sont que les miens et n’engagent que moi.

 

Bien le bonjour cher lecteur de notre blog ! Oui, c’est bien moi, « la fille qui est en master traduction technique mais qui veut devenir traductrice créative » ; je suis de retour ! Si vous êtes un adepte de ce blog, alors vous vous souvenez surement du portrait de Sandrine Faure, transcréatrice EN>FR, que j’avais publié cet été. Un billet ma foi plutôt sympathique, *wink wink*, qui avait pour objectif de mettre en avant une discipline souvent passée sous silence dans le monde de la traduction. Avant d’introduire le thème de ce nouveau billet et pour vous aider à mieux l’appréhender, je tenais à partager ce billet de blog : une définition de la traduction créative très complète et accessible. Vous l’aurez donc compris, la transcréation c’est mon dada, ma cup of tea, mon truc à moi, alors c’est reparti pour un tour mais cette fois-ci je vais vous parler d’un sujet qui fâche, enfin, qui ME fâche : la formation ou plutôt le manque de formation en traduction créative.

L’idée de ce sujet m’est venue alors que j’effectuais une petite mise au point sur mon parcours universitaire. Je l’admets, il est un peu atypique : un Bac S en poche, deux PACES et deux échecs (l’atomistique très peu pour moi), une licence LEA et puis finalement… la révélation de ma vie : un stage en agence de transcréation à Londres. Ça a fait tilt, un vrai coup de foudre, l’amour au premier regard projet. C’était décidé ; j’en ferais mon métier. Mais (il y a toujours un mais dans les histoires), il faut le reconnaître, en France, une simple licence LEA ne vous permet pas vraiment d’accéder au poste de vos rêves et encore moins de sortir du lot dans un secteur très compétitif et en plein boom technologique comme celui de la traduction. Non, la clé, celle qui vous permettra d’atteindre vos objectifs professionnels, est bien connue de tous les étudiants français quelle que soit leur spécialité : le master. Mais (encore un mais), avant de pouvoir décrocher le Saint Graal, l’objet de toutes les convoitises, il est bien évidemment nécessaire de choisir celui qui correspondra au mieux à vos attentes et à votre projet ; une tâche loin d’être aisée.

Choisir un master c’est un peu comme se retrouver devant l’étalage d’une boulangerie : une vingtaine de viennoiseries toutes plus alléchantes les unes que les autres ; le choix ne manque pas. En revanche, moi, je me suis retrouvée face à ce qui ressemblait plutôt à une montagne de pains aux raisins (je préfère les croissants aux amandes). Loin de moi l’idée que ces masters n’étaient pas à la hauteur, mais, le problème, c’est qu’aucun ne me proposait réellement de traduction créative. J’ai donc décidé de jeter mon dévolu sur celui qui m’apparaissait comme le plus complet non pas pour la traduction créative, mais pour la gestion de projet. À défaut de pouvoir faire de la traduction créative, je pourrais au moins gérer des projets de transcréation.

Alors, vous vous dites surement « Mais, s’il n’existe pas de formation en transcréation c’est peut-être parce que c’est inutile ? ». Si tel est le cas, rassurez-vous, je ne vous en veux pas. Néanmoins, je reste convaincue qu’un futur traducteur créatif doit être formé à certains domaines comme :

  • le marketing: les futurs étudiants en master de traduction ne sont pas forcément tous titulaires d’une licence LEA, une filière qui vous forme aux bases du marketing. Or, ces bases sont nécessaires à tout traducteur créatif qui se respecte. Comment savoir ce qui convaincra votre cible d’acheter le produit en question si vous n’avez jamais entendu parler d’études de marché et si vous ne vous intéressez pas un minimum aux dernières tendances en matière de marketing ? Connaître votre cible et anticiper ses habitudes d’achats c’est la clé d’une transcréation réussie.
  • La conception-rédaction (ou copywriting) : vous n’êtes pas sans savoir que le choix des mots est primordial dans les domaines de la publicité et du marketing ; que chaque idée, chaque expression, est minutieusement choisie pour créer chez vous des émotions qui déclencheront un geste d’achat. Il en est de même pour l’aspect visuel des supports qui seront traduits et, même si le design n’est pas votre spécialité, vous devrez quand même prendre en compte cet aspect dans vos choix de traduction. Connaître ces techniques publicitaires vous permettra donc de faire mouche auprès de votre cible. N’oubliez pas qu’en tant que transcréateur, vous n’êtes pas seulement un expert linguistique ; vous êtes aussi un « expert culturel » qui sait ce qui fonctionne en matière de publicité chez le public cible.
  • L’écriture créative : les enseignements de creative writing sont encore assez rarement proposés dans les universités françaises. Or, je pense que de tels cours en master permettraient aux étudiants d’affiner leur plume et de développer leur touche personnelle. En traduction créative le texte source nécessite parfois une réécriture (toujours avec l’accord du client bien entendu) afin que la traduction ait plus d’impact sur le public cible et réponde au mieux à ses attentes. Par conséquent, il est indispensable pour le traducteur créatif de développer sa créativité à l’écrit et d’apprendre à se détacher du texte source sans pour autant en oublier le sens et l’objectif final.

 

Depuis que je me suis rendu compte de cette pénurie de formation créative j’ai développé un sentiment de frustration assez pesant qui m’a parfois poussée à remettre en question mon choix de projet professionnel. Heureusement, je ne suis pas quelqu’un qui baisse les bras facilement. J’ai donc trouvé des petites techniques pour me former moi-même à ce qui me passionne et voir les bons côtés de mon master TSM. Je sais que le Père Noël est déjà passé mais il n’est jamais trop tard pour un dernier petit cadeau. Voici donc, rien que pour vous, mes petits trucs et astuces pour développer votre transcreation game.

 

  1. Le stage

C’est bien connu, il n’y a rien de mieux que de se former sur le tas auprès d’experts. En France, les agences spécialisées en transcréation restent assez difficiles à trouver ; rares sont celles qui proposent uniquement ce service. En revanche, vous trouverez certainement votre bonheur de l’autre côté de la Manche ; ce n’est pas pour rien que Londres est connue sous le nom de Media City… La demande en traduction publicitaire et marketing depuis l’anglais vers le français ne faiblit pas et vous aurez probablement de grandes chances d’ajouter quelques contacts très intéressants à votre réseau. C’est lors de mon stage de fin de licence, puis de mon stage de Master 1 dans la même agence que j’ai appris ce qu’était un brief créatif, un tone of voice ou encore le copywriting ; des notions très rarement, voire jamais abordées au cours de mes études.

  1. La veille publicitaire

Se former soi-même requiert un minimum de curiosité. Renseignez-vous sur les dernières campagnes publicitaires, les dernières tendances en matière de marketing et de publicité ou encore sur la manière dont les baselines ou les supports marketing sont traduits et essayez de garder un regard critique : demandez-vous comment vous auriez traduit tel ou tel message si vous aviez été assigné à un projet de ce type. Rien que pour vous, voici quelques sites que je consulte régulièrement pour trouver mon inspiration :

 

N’oubliez pas non plus de consulter les blogs d’agences de transcréation ; ils sont mis à jour régulièrement et vous y trouverez tout le vocabulaire technique dont vous aurez besoin dans votre futur métier.

  1. L’auto-entreprenariat

 Ma dernière solution et non la moindre : créer son auto-entreprise. Bien évidemment, ce n’est pas une décision à prendre à la légère car, si vous êtes toujours en études comme moi, alors c’est un pas de plus vers la vie d’adulte et toutes les responsabilités qui l’accompagnent. Vous devrez alors jongler entre cours et projets et trouver le bon équilibre. Cependant, c’est une excellente manière d’affiner sa plume, de se former en gestion de projet et aussi de développer ses soft skills. Bien entendu, avant de se lancer dans une telle aventure, il est nécessaire de s’assurer que la demande est bien là et qu’une fois votre business créé vous aurez du travail. J’insiste une fois de plus sur l’importance d’effectuer un bon stage dans une agence spécialisée et de développer son réseau (le réseautage c’est essentiel). N’oubliez jamais que les professionnels que vous serez amené à rencontrer au cours de ces expériences seront des clients potentiels ou alors des contacts qui vous mettront en relation avec les bonnes personnes. Mettez donc votre timidité de côté, sortez de votre zone de confort et partagez votre passion pour la traduction créative !

J’ai ainsi pu mettre en pratique ce qui m’a été enseigné au cours de mes deux stages et de ma première année de master ; j’ai aussi appris à gérer mon temps, à faire face aux imprévus, à savoir dire non et à toujours essayer de rendre des projets aboutis et soignés. J’ai également eu la chance de recevoir des feedbacks constructifs de professionnels du secteur. Les retours de vos professeurs au cours de vos études sont bien évidemment constructifs, mais se font toujours dans un contexte universitaire où il n’existe pas d’enjeu financier pour votre entreprise ou celle de votre client. Par conséquent, les commentaires laissés par vos clients prennent une toute autre valeur puisqu’ils sont révélateurs de vos compétences dans des conditions professionnelles bien réelles.

Se lancer en tant qu’auto-entrepreneur est une tâche facile ; en quelques clics votre dossier est créé et vous recevez votre numéro de SIRET deux semaines plus tard. Alors, si une opportunité de travail s’offre à vous, saisissez là et lancez-vous ! Si, au contraire, l’idée de devoir faire de l’administratif vous donne la chair de poule ou que vous n’avez pas encore de client, rien ne presse ; vous pouvez toujours appliquer les deux astuces mentionnées précédemment.

 

Pour ne pas conclure ce billet sur une note négative, je tenais tout de même à insister sur un point. J’ai sous-entendu au début de ce billet que le choix de mon master s’était un peu fait par dépit puisqu’il n’existait aucune formation en totale adéquation avec mon projet professionnel. Certes, c’est une triste réalité et une source de grande frustration, mais je dois quand même reconnaître que cette formation plus technique est un plus sur mon CV. En effet, la traduction est un secteur en pleine évolution où la technologie prend de plus en plus de place. Il est donc indispensable pour n’importe quel traducteur, qu’il soit créatif ou technique, de se tenir au courant des dernières avancées en matière d’outils de TAO, de méthodes de gestion etc., ce que ce master TSM est à même de m’apporter. Par ailleurs, la transcréation est un secteur qui reste encore méconnu, même si de plus en plus d’agences tendent à proposer ce genre de service à leurs clients. Une formation plus technique me permet donc d’accepter des projets différents quand la demande en marketing ou en publicitaire est moindre. C’est une double casquette qui a ses avantages et qui parfois peut vraiment faire la différence lors d’un entretien. Alors, si comme moi la transcréation vous fait vibrer mais que le manque de formation vous frustre, dites vous que vous n’êtes pas seul, qu’il est toujours possible de se former soi-même et qu’après tout, toute expérience est bonne à prendre, vous en retirez toujours quelque chose de constructif. Sur ce je vous laisse ; je dois terminer une traduction sur la réglementation des échafaudages suspendus… keep calm and translate !

 

Christine and the Queens : à la croisée des chemins, entre traduction et création

Par Camille Bacha, étudiante M2 TSM

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Crédits photo : pochette de l’album Chris de Christine and the Queens. Because Music.

Christine and the Queens, sujet peu conventionnel, me direz-vous, pour parler de traduction. Je vous l’accorde, si un jour on m’avait dit que sa musique me servirait d’inspiration pour écrire un article sur la traduction, croyez-moi, je n’aurais jamais parié 5 dols là-dessus ! N’empêche qu’elle m’a donné pas mal de grain à moudre.

Christine and the Queens : quand traduction et création ne font qu’un

Il y a quelques jours, de beau matin et encore à moitié endormie, j’ai mis par pur hasard, en musique de fond, le dernier album de Christine and the Queens, Chris. L’album tournait maintenant depuis plusieurs dizaines de minutes lorsque soudain une chanson m’extirpa du brouillard matinal. « Tiens, cette chanson me dit quelque chose… » J’avais cette étrange impression de l’avoir déjà entendue quelque part, sauf que quelque chose était différent… La musique ? Non… La voix ? Non plus… Les paroles ? Oui… Oui c’est bien ça : la voix, le rythme, les accords étaient les mêmes, mais les paroles avaient changé !

Il s’agissait de « The Walker », version anglaise de « La marcheuse », troisième titre de l’album. J’avais donc reconnu ET découvert son alter-ego anglais.

En fait, Christine, qu’il faut désormais appeler Chris, a choisi de mettre ses chansons en français et leur équivalent en anglais au sein d’un même album. Voici, ci-dessous, un extrait de cette chanson et de son équivalent anglais. D’ailleurs, j’insiste sur le terme d’équivalence et non pas de traduction, car pour moi ces deux chansons sont deux œuvres à part entière comme vous pourrez le voir :

« La marcheuse »

« The Walker »
 

J’vais marcher très longtemps
Et je m’en vais trouver les poings qui redessinent
J’vais chercher éhontément
Les coups portés sur moi, la violence facile

J’vais marcher tout le temps
Et je m’en vais forcer les regards agressifs
J’vais toujours au-devant
Il me tarde de trouver la violence facile,

 

 

I am out for a walk
And I will not be back ’til they’re staining my skin
This is how I chose to talk
With some violent hits, violent blossoms akin

Every night I do walk
And if they’re looking down I’m offering my chin
This is how I chose to talk
With some violent hits, violent blossoms akin

Le premier vers est plutôt proche puisqu’on garde l’idée de marche avec le verbe « walk ». À partir du second vers, cela devient plus intéressant :

« Je m’en vais forcer les regards agressifs » : agressif réapparait dans la version anglaise avec « looking down » qui reprend l’idée de mépris, d’hostilité ; « offering my chin » reprend l’idée exprimée par l’adverbe « éhontément » qui souligne l’attitude désinvolte du narrateur, et aussi l’idée de confrontation présente dans tout le refrain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’image est quelque peu différente mais qu’elle reste aussi efficace et facile à visualiser que le français.

« This is how I chose to talk » : encore une fois, par la structure péremptoire « This is how » (c’est ainsi) et le verbe « chose » (choisir), une attitude volontairement très frontale voire brutale, et un sentiment de témérité et de liberté ressortent de ce vers. Sentiments que l’on retrouve d’ailleurs dans la version française : « J’vais chercher », « il me tarde de trouver », « je m’en vais forcer », « j’vais toujours au devant ».

« With some violent hits, violent blossoms akin » s’éloigne un peu plus de la structure de la version française. On retrouve clairement l’idée de violence, de brutalité et de frontalité avec « violent » répété deux fois et « violent hits » (coups violents).

En outre, l’artiste reproduit également les rimes présentes dans l’original avec : « walk/talk », « skin/akin », « chin/akin » ; autre élément qui permet de conserver le rythme et l’harmonie de l’original.

Vous remarquez d’ailleurs que si l’on prend les mots un par un, il est difficile de trouver une véritable symétrie entre l’anglais et le français, et pourtant les sentiments et les images qui se dégagent des deux textes sont les mêmes. On voit donc la prouesse d’écriture de l’artiste francophone à la fois en anglais et en français.

Dans cet exemple, traduction et création se confondent. Néanmoins, je pense que cet exercice de traduction/création est excellent car l’artiste a réussi à exprimer les mêmes sentiments en jouant avec les codes et les contraintes de chaque langue. Finalement, Christine and the Queens s’écarte de son texte original en français pour d’autant plus lui être fidèle, en donnant forme à son équivalent et véritable alter-ego anglais.

Adapter par fidélité

Cette fois-ci, pour s’éloigner de la pop culture et atterrir sur le terrain un peu plus sérieux et assuré de la « grande » littérature, je prendrais l’exemple de Shakespeare.

Depuis toujours, de par l’ampleur et la qualité de son œuvre ainsi que l’universalité des thèmes abordés dans ses œuvres comme l’amour et le pouvoir, Shakespeare a suscité l’intérêt de traducteurs, metteurs en scène et autres réalisateurs.

Vous avez toujours rêvé d’un Shakespeare québécois ? Ils l’ont fait, et notamment Michel Garneau, dramaturge québécois. Il a notamment « tradapté » Macbeth, La Tempête ou encore Coriolan. Le but : se réapproprier la langue de Shakespeare en y alliant la phonétique, les structures et le vocabulaire québécois. Il y a là un moyen de rendre la pièce plus actuelle, de parler des jeux de pouvoir dans le royaume de Macbeth pour encore mieux parler du Québec au XXè siècle.

Au cinéma, les adaptations de Shakespeare ne se comptent plus. Du splendide Romeo + Juliet de Baz Luhrman, au plus ou moins convaincant She’s the man d’Andy Fickman, en passant par le tendre 10 things I hate about you (et la liste est encore longue) ; chaque film a choisi de prendre ses distances avec l’aspect, à première vue, poussiéreux d’œuvres écrites il y a plusieurs siècles et qui pourrait faire fuir le public.

Avec Baz Luhrman, c’en est fini des familles rivales qui s’écharpent en collants. Ici, Dicaprio, alias Roméo, arbore la chemise hawaïenne et traîne sa mélancolie sur la plage de Venice Beach. Les armes à feu ont remplacé les épées, et les réceptions se transforment en soirées drag-queen. On pourrait croire que cette adaptation se moque de l’œuvre de Shakespeare et n’en fait qu’à sa tête. Au contraire ! C’est justement là le génie de Baz Luhrman : parler au public en utilisant ses codes. On s’identifie d’autant plus à l’histoire de Roméo et Juliette parce que leur réalité semble plus proche de la nôtre. En trahissant, en surface, l’œuvre originale, Baz Luhrman sert toute la densité et l’universalité de l’œuvre shakespearienne.

Bien entendu l’équilibre est toujours instable et difficile à définir entre trahir une œuvre pour mieux la servir, et tout simplement la dénaturer, mais je pense que le jeu en vaut la chandelle.

Traduction et création : une frontière artificielle

Comme j’ai essayé de le démontrer tout au long de cet article, une traduction ne sera jamais la parfaite et pâle copie du texte original. Et c’est justement cette « imperfection » qui en fait un produit à part entière, capable d’égaler l’original. Au final, tout acte de traduction est aussi un acte de création à part entière.

D’ailleurs, j’ose penser que Marina Fribourg-Blanc, traductrice à la DGT de la Commission européenne, ne me contredirait pas à ce sujet. Dans le cadre du programme Visiting Translator Scheme, partenariat entre la Commission et notre université, Mme Fribourg-Blanc nous a fait l’honneur de nous rejoindre pendant deux semaines pour partager son expérience et en apprendre davantage sur notre formation.

Lors de ses interventions, un point a particulièrement résonné en moi. Bien qu’elle soit spécialisée dans les questions liées à la pêche en Union européenne, domaine donc très technique, Marina Fribourg-Blanc a insisté sur l’importance pour elle de « s’approprier émotionnellement » le texte source, et d’en donner son interprétation en tant que traductrice. J’en venais à m’imaginer qu’un texte sur une directive concernant la pêche en Écosse avait peut-être lui aussi une « âme »…

Elle m’a en tout cas convaincue d’une chose : tout acte de traduction est, d’une façon ou d’une autre, un acte de création. À partir d’une matière première, le traducteur doit pouvoir donner forme, certes selon des besoins et des critères spécifiques, à une nouvelle matière, à un nouveau produit.

Par conséquent, peu importe le domaine de traduction, je pense qu’une fois son travail achevé, chaque traducteur devrait pouvoir le dire haut et fort, comme un certain Frank Sinatra, en s’inspirant de la célèbre chanson de Claude François : « I did it my way ! ».

Et comme je ne peux pas résister au plaisir de partager ce chef-d’œuvre qu’on ne se lassera jamais d’entendre, je clos cet article par la voix suave de ce cher Mr. Sinatra :

 

Traduction marketing et transcréation, remparts contre la traduction machine

Par Pénélope Girod, étudiante M2 TSM

 

L’apparition de la traduction machine neuronale chez Google Translate et SYSTRAN notamment, le lancement de DeepL Translator (moteur de Linguee), ou tout récemment l’arrivée d’Amazon Translate sont autant de nouveautés qui marquent la prise de vitesse de la traduction machine sur le marché des services linguistiques. Il s’agit certainement de la période la plus florissante pour la traduction machine depuis sa création dans les années 1950. Les moteurs sont plus performants, plus professionnels et fournissent des traductions plus justes. Aussi se pose une question tout à fait légitime : qu’en est-il du biotraducteur ?

Comme nous avons pu le voir dans le billet de blog sur la traduction neuronale, ou encore le test comparatif entre Google Translate et DeepL, le traducteur humain a encore de beaux jours devant lui. En effet, un texte obtenu par traduction automatique n’est pas parfait et doit passer par une étape de post-édition qui sera effectuée par un traducteur. De plus, bien que les moteurs soient plus performants, ils ne le sont pas encore assez pour traiter des domaines spécifiques très pointus. Les contenus marketing font partie des textes que la traduction machine n’arrive pas à traduire de façon satisfaisante.

L’essence du marketing est de promouvoir une marque et/ou un produit. Aussi, lorsqu’une entreprise veut se développer à l’international elle se doit de faire traduire ses textes promotionnels, ses publicités, mais aussi de faire localiser son site web. Comme nous l’avons vu dans le billet de blog traitant de ce sujet, la majorité des consommateurs ne feront pas d’achat sur un site qui n’est pas dans leur langue maternelle. Une bonne traduction est donc cruciale pour qu’une entreprise puisse se développer sur le marché mondial. Il faut cependant bien veiller à ce que le contenu soit adapté à chaque marché au niveau national. En effet, au moment de la traduction, les termes choisis dans la langue source peuvent prendre une tout autre connotation dans la langue cible, les images peuvent impliquer des choses différentes et les couleurs être liées à d’autres émotions. Ce message si soigneusement élaboré pourrait être complètement dénaturé, sans aucun intérêt marketing [1]. D’où l’importance de faire appel à un traducteur spécialisé dans le domaine. Et pour qu’une traduction marketing puisse conserver cet effet captivant il est souvent nécessaire de faire appel à la transcréation.

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Qu’est-ce que la transcréation ?

A marché différent, préférences différentes. La transcréation est bien plus qu’une traduction et va au-delà de la localisation : elle permet d’adapter complètement le message de marque d’un produit ou d’une publicité au marché cible [2]. C’est un véritable processus créatif qui va d’abord définir l’intention du contenu original et prendre les différents éléments qui composent le message global d’une campagne pour les transformer afin qu’ils correspondent au public visé [3]. C’est une étape plus longue qu’une traduction mais c’est surtout l’assurance d’avoir un message clair, culturellement adapté, parfaitement cohérent avec l’identité de la marque.

Si la transcréation est surtout utilisée pour la traduction marketing, elle n’en est pas l’apanage. C’est un processus qui est utilisé dès qu’une « simple » traduction n’est pas suffisante et qu’il faut faire preuve de beaucoup de créativité pour pouvoir reformuler, adapter des termes et expressions afin de capter l’attention du public cible. La transcréation est évidemment toute indiquée pour la traduction de néologismes (comment traduiriez-vous « pocket-dial » ou « mouse potato » ?), la traduction de titres de films, mais aussi pour la traduction littéraire, et plus spécialement la littérature fantastique. La traduction de la saga Harry Potter par Jean-François Ménard contient une multitude d’exemples de transcréations, comme le fameux choixpeau (simplement « sorting hat » en anglais) ou encore dans le nom des maisons : Ravenclaw est ainsi devenu Serdaigle.

 

Traduction machine s’abstenir

Pourquoi ? Pour les raisons citées plus haut et plus encore. Les moteurs de traduction machine ne peuvent pas créer d’eux-mêmes, ils doivent se baser sur des données pré-intégrées, qu’il s’agisse de mémoire de traduction ou de règles grammaticales pour délivrer un texte cible. La traduction machine ne prend pas en compte les éléments spécifiques aux textes marketing. Les jeux de mots et métaphores disparaissent, les différences culturelles sont laissées de côté, le ton du texte est altéré. Certes, un moteur de traduction machine peut donner un résultat grammaticalement correct, mais la phraséologie n’est souvent pas adéquate.

La plupart du temps, la traduction machine ne sait pas quoi faire des noms de produits. Elle peut décider de les traduire littéralement ce qui peut donner des résultats étranges, mais elle peut aussi les conserver. Les noms de produit peuvent parfois être de véritables casse-têtes au moment de la traduction. Au premier abord, on pourrait penser qu’il faut conserver coûte que coûte le même nom partout dans le monde mais certains noms ont une connotation différente en fonction du pays et nécessitent d’être modifiés. C’est aussi un point qui concerne les noms de marques, ainsi la marque Mr. Clean® est traduite partout où elle est vendue et devient Monsieur Propre en France, Mastro Lindo en Italie, etc. Les Royaume-Uni fait exception puisque la marque s’y appelle Flash : une autre marque portant déjà le nom de Mr. Clean [4].

Les slogans font aussi partie des textes marketing complexes impossibles à traduire en utilisant la traduction machine. C’est une part de la campagne marketing à laquelle il faut porter une grande attention puisqu’un slogan est fait pour attirer des clients potentiels. Il doit marquer les esprits, mais de la bonne manière. Une mauvaise traduction pourrait entacher l’image de la marque, lui faire perdre des parts de marché et beaucoup d’argent par la même occasion. Trop de précipitation et l’on peut se retrouver dans la même situation que Pepsi il y a quelques années dont le slogan « Come alive with the Pepsi generation » a été traduit en chinois par « Pepsi brings your ancestors back from the grave » [5]. Traduire un slogan est un exercice trop périlleux pour le confier à un outil de traduction machine

Prenons un exemple concret pour illustrer ces propos. Lilt, la plateforme de traduction en ligne (voir ici pour en savoir plus), a mis en ligne une image sur son site Lilt tips, dans un billet posté le 23 août. Elle contient la phrase suivante : « The cloud will not rain away your data! ».

Lilt_Cloud

 

 

Ce slogan en apparence si simple présente plusieurs difficultés : le jeu de mots entre le Cloud, service proposé par Lilt, le véritable nuage et la pluie. Et comment traduire « rain away » ? Même dans un texte complet, avec un contexte, cet obstacle serait difficile à surmonter. Au vu de la complexité de ce slogan j’ai décidé de tester trois moteurs de traduction machine : Bing Translator, DeepL et Google Translate. Voici les résultats :

 

Capture_Bing_Lilt

Bing Translator

 

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DeepL

 

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Google Translate

 

Dans les trois cas, la traduction littérale a été privilégiée. Elle ne permet malheureusement pas de transmettre le message d’origine. Ici il serait intéressant de revoir toute la phrase et de complètement repenser les idées mises en avant. Une étudiante en M2 a proposé comme traduction « vos données seront sur un petit nuage » qui utilise une expression idiomatique et conserve un jeu de mots avec nuage. Cette version, certes perfectible, convient toujours mieux que ce qu’a pu proposer la traduction machine. Si vous avez des idées de traduction pour ce slogan, n’hésitez pas à les partager avec nous.

 

Conclusion

Au mois de février 2017, en Corée du Sud, a eu lieu un duel d’un genre nouveau, opposant biotraducteurs et traduction machine [6]. Quatre traducteurs humains ont été confrontés à trois moteurs de traduction machine : Google Translate, SYSTRAN et Papago de Naver (équivalent sud-coréen de Google). Tous devaient traduire quatre textes différents, jamais traduits auparavant : un article de Fox Business en anglais, un extrait de Thank You For Being Late de Thomas Friedman aussi en anglais, une partie d’un éditorial de l’auteur Kim Seo-ryung et un extrait du roman de Kang Kyeong-ae Mères et filles, tous les deux en coréen. Sans surprise, ce sont les biotraducteurs qui l’ont emporté. Même si la traduction machine a fourni des résultats très rapidement, les évaluateurs ont notamment pu constater un problème récurrent dans l’ordre des mots, puisqu’ils étaient placés de façon linéaire sans véritable logique[7].

Si la traduction machine n’est pas la plus indiquée pour les textes marketing et a encore une importante marge de progression, elle n’est pas à délaisser complètement. Un moteur bien entraîné, avec des données de qualité peut fournir de très bonnes traductions qui ne nécessitent que peu de post-édition. Le métier de traducteur n’est pas véritablement menacé par les avancées technologiques de la traduction machine mais il va devoir s’adapter aux évolutions du marché. Car comme dans toute révolution industrielle, un glissement est en train de s’opérer, et pas seulement dans le secteur de la traduction. Il est donc important de prendre le train en marche pour être en cohésion avec les futures exigences du marché.

 

Merci à l’équipe de Lilt de m’avoir permis d’utiliser leur illustration.

 

[1]  Transcreation: More than just marketing translation. Global content suite white paper, © Copyright 2017 AMPLEXOR

[2] http://www.tradutec.com/a-propos-de-tradutec/actualites/278-transcreation-une-strategie-de-traduction-pour-un-marketing-de-marque.html

[3] http://www.sdl.com/fr/solution/language/human-translation/transcreation.html

[4] http://piwee.net/1-nom-marque-different-selon-pays-120115/

[5] https://blog.amplexor.com/globalcontent/en/localizing-slogans-when-language-translation-gets-tricky

[6] http://www.k-international.com/blog/human-translation-vs-machine-translation-contest/

[7] http://english.chosun.com/site/data/html_dir/2017/02/22/2017022201554.html

Le juste titre

Par Youssef Dine, étudiant M1 TSM

 

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Le cinéma américain nous a offert des scènes mythiques qui resteront à jamais gravées dans nos mémoires. On peut citer comme exemple la scène où le grand requin blanc fait sa première apparition dans le chef d’œuvre de Steven Spielberg « Mâchoires », ou encore celle de la roulette russe dans « Le chasseur de cerf » avec Robert De Niro.

Quoi ? Ces films ne vous disent rien ? C’est normal…

Si je vous parle maintenant des « Dents de la mer » ou de « Voyage au bout de l’enfer », c’est beaucoup plus clair, n’est ce pas ? Vous l’aurez compris, j’ai délibérément choisi de traduire littéralement les titres de ces grands classiques des années 1970 pour vous montrer à quel point la traduction des titres a son importance pour assurer leur succès outre-Atlantique.

Dans ce billet, je propose une réflexion sur les différents cas de figure qui se posent au moment de traduire un titre de film ou de livre dans le cas où il s’agirait d’une adaptation (ce qui n’affecte guère la problématique initiale).

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Lorsque la traduction est inutile

Quand le titre en anglais fait référence au personnage principal, à l’environnement du film ou au lieu dans lequel il se déroule, il n’est en général jamais traduit. Ainsi, Forrest Gump, King Kong, Rocky, Casablanca, ou encore Chinatown n’ont pas changé de titre à leur sortie en France.

Il en va de même pour des séries télévisées comme Dexter, Twin Peaks, Sherlock, Broadchurch et bien d’autres.

 

Lorsqu’il est préférable de ne pas traduire

Bien souvent le titre en français reste le même, bien qu’il ne fasse pas référence au personnage principal ou au lieu dans lequel il se déroule. Contrairement à nos amis québécois qui nous offrent des traductions littérales souvent risibles, des films comme Pulp Fiction, Apocalypse Now, Dirty Dancing, Scarface, Ghost, Trainspotting, Raging Bull, Braveheart, Full Metal Jacket, Fight Club, Requiem for a Dream ou Taxi Driver, pour ne citer qu’eux, n’ont pas été traduits en France. Il faut bien avouer que « Fiction pulpeuse », « Danse lascive », « Ferrovipathe » ou « Mon fantôme d’amour » n’auraient sûrement pas fait le même carton au box office…

Alors pourquoi ne pas traduire ces titres ? Evidemment l’aspect commercial est primordial pour comprendre ce phénomène. Un film est avant tout caractérisé par son titre, un mauvais titre peut nuire au succès de celui-ci. En ce qui concerne les exemples cités plus haut, on peut noter qu’ils ont tous un point commun : ils ont un impact sonore suffisamment efficace pour rendre toutes traductions futiles. Même pour un public français qui ne maîtrise pas la langue de Shakespeare, ces titres sont accrocheurs et donnent envie de regarder le film. Et en plus, leur prononciation est plutôt facile, même pour les plus mauvais d’entre nous. On peut aussi ajouter que sans être bilingues, ces titres sont à peu près compréhensibles. En effet, on devine que Braveheart fait référence à un personnage courageux, que Dirty Dancing parle de danse ou que le personnage principal de Taxi Driver est chauffeur de taxi.

On peut ajouter que l’anglais a pris une place tellement importante aujourd’hui, que certains traducteurs français choisissent de changer le titre original en anglais pour un autre… EN ANGLAIS ! Ainsi The Hangover a été « traduit » par Very Bad Trip et Silver Linings Playbook par Happiness Therapy, par exemple.

 

Lorsqu’une traduction littérale est acceptable

Il est bien sûr plus simple de traduire littéralement un titre quand cela est possible. Comme je l’ai dit précédemment, la sonorité est primordiale. Alors, lorsqu’une traduction littérale permet d’obtenir un titre de film dont l’impact sonore est le même qu’en anglais, pourquoi s’en priver ? Ainsi, The Godfather a été traduit par Le Parrain, Schindler’s List par La Liste de Schindler, Saturday Night Fever par La fièvre du samedi soir, ou Singin’ in the Rain par Chantons sous la pluie. On voit bien qu’en français, ces titres sont tout aussi accrocheurs que leur version originale.

Dans certains cas, traduire littéralement n’est pas une solution car cela aboutit à des titres loufoques qui n’auraient pas de sens en français. Cependant une traduction est tout de même nécessaire car le titre en anglais ne parlerait pas à un public francophone. On parle alors de transcréation. Cela nous amène à notre dernier cas.

 

Lorsque la transcréation est nécessaire

Comme nous l’avons vu en cours de traductologie, il est souvent nécessaire d’aller au delà de la traduction pour produire un titre digne de ce nom. Un véritable effort créatif doit être réalisé et cela engendre des titres en français parfois meilleurs que les originaux. Ainsi un classique du Western High Noon est devenu l’un des titres les plus immédiatement identifiables du cinéma américain : Le train sifflera trois fois.

Les films d’Alfred Hitchcock constituent également un bon exemple. Bien que des films comme Psychose ou Les Oiseaux aient été traduits littéralement, pour d’autres, il a vraiment fallu s’éloigner du titre original. Par exemple, Dial M for Murder, qui raconte l’histoire d’un crime qui se veut parfait, est devenu tout naturellement Le crime était presque parfait. On peut également citer North by Northwest qui a été traduit par La Mort aux trousses, ou encore Vertigo par Sueurs froides.

Pourquoi aller aussi loin ? Là encore pour des raisons commerciales. Qui serait aller voir un film qui se serait appelé « Midi » ou « Faites le M pour meurtre » ? Il en va de même pour la célèbre saga Die Hard où chacun des films a été traduit différemment (Piège de cristal, 58 minutes pour vivre, Une journée en enfer et Retour en enfer) pour éviter d’avoir recours à un étrange « Mourir durement »… De la même manière, la série de films parodiques Airplane! est devenu Y a-t-il un pilote dans l’avion ? au lieu de « Avion ! ».

De plus il est important de s’adapter au public cible, ainsi le premier livre de la saga Harry Potter, Harry Potter and the Philosopher’s Stone n’a pas été traduit par « Harry Potter et la pierre philosophale » mais par Harry Potter à l’école des sorciers, beaucoup plus vendeur pour les enfants français qui peuvent plus facilement s’identifier au personnage.

 

Mais les auteurs ne prennent-ils pas parfois trop de liberté avec leur traduction ?

Quand The Shawshank redemption devient Les Evadés en français, ne serait-ce pas un spoiler par hasard ? Le titre français gâche un peu le twist final qui rend ce film si spécial.

De la même manière, revenons à la traduction de The Deer Hunter, qui est devenu Voyage au bout de l’enfer en français. Alors que le titre original préfère se focaliser sur le groupe d’amis sidérurgistes et amateurs de chasse, le titre français fait plus référence à l’ « enfer » qu’ils vont vivre au Vietnam pendant la guerre (45 minutes sur 2h55 au total). Encore une fois, ce choix relève plus du marketing qu’autre chose, appeler un film « Le chasseur de cerf » tout en précisant qu’il s’agissait d’un film sur la guerre du Vietnam aurait prêté à confusion.

 

On peut conclure de tous ces exemples, qu’à l’heure de traduire un titre, l’aspect commercial et sonore, en plus de la prise en compte du public cible, est tout aussi important (voire plus important) que la fidélité au titre original. Il est parfois compliqué de combiner les deux. Le traducteur doit donc faire un choix et on en revient donc au débat éternel entre fluidité et fidélité, sauf que dans ce cas là on pourrait le reformuler ainsi : fidélité vs. sonorité.

 

Liens :

http://www.topito.com/top-des-titres-de-films-mal-traduits

http://www.jprissoan-histoirepolitique.com/la-vie-de-l-esprit/critiques-de-films/thedeerhuntervoyageauboutdelenfercimino1978

http://www.allocine.fr/diaporamas/cinema/diaporama-18642113/

http://www.lexpress.fr/culture/cinema/pourquoi-traduire-les-titres-de-films-anglais-en-anglais_1575343.html